Il eut peur de l'enfer, le lâche! et je fus reine.

Voilà le mot, et l'amour une fois donné, toute cette aventure n'est au fond qu'un mariage de conscience, que les noms de Louis XIV et de Scarron rendent plus singulier qu'un autre.

A peine a-t-on parlé de celui du dauphin, Monseigneur, avec mademoiselle Choin, qui n'est pas moins réel et guères moins hors des convenances, et qui eut les mêmes motifs: d'autres Mémoires l'avaient attesté: il l'est encore, et avec détail, dans ceux de M. de Maurepas. On sait ce qui fut dit alors: «On s'allie singulièrement dans cette maison-là!» Si Louis XV eût vécu, qu'il eût conservé une certaine santé, et acquis une certaine dévotion, qui peut répondre qu'il n'eût pas épousé madame du Barry? Avec un prêtre et du secret, n'est-il pas fort commode d'arranger son plaisir et sa conscience pour ce monde-ci et pour l'autre?

M. de Maurepas paraît croire que madame de Maintenon avait cédé a son amant long-temps avant de l'épouser. Cette opinion, contraire à celle de tous les historiens du temps, est bien peu réfléchie. Quand nous n'aurions pas les lettres de la favorite, quand nous n'y aurions pas lu ce mot si connu et si décisif: «Je le renvoie toujours affligé et jamais désespéré;» il suffirait de savoir quel plan de conduite elle a suivi dès le commencement, pour comprendre qu'elle ne pouvait pas céder sans aller directement contre son but, ce dont elle était incapable avec son esprit et son caractère. C'est surtout en mêlant la religion à l'amour qu'elle avait assujéti l'âme à la fois timorée et sensible de Louis XIV; c'est en jouant auprès de lui le double rôle d'une femme qui aime et d'une dévote qui prêche, en l'effrayant d'une liaison illégitime et lui faisant entrevoir les charmes d'une union irréprochable, qu'elle l'avait arraché des bras de madame de Montespan. Comment aurait-elle pu se démentir elle-même au point de faire ce qu'elle regardait comme si coupable? Elle perdait dès-lors tout son ascendant, et n'était plus qu'une femme comme une autre, aux yeux d'un homme qui avait le besoin d'aimer consciencieusement. L'excellente scène que Racine eût pu faire d'une conversation entre deux amans de ce genre, de celle, par exemple, qui décida le mariage! Sans doute, le charme de ses vers n'eût été qu'à lui; mais les deux personnages avaient assez d'esprit pour qu'il ne leur eût pas prêté d'autres idées et d'autres sentimens que ceux qu'ils ont pu exprimer entre eux.

Puisque nous en sommes aux mariages extraordinaires, il ne faut pas oublier celui de Bossuet avec mademoiselle de Mauléon. On a beaucoup crié contré Voltaire pour en avoir parlé le premier: M. de Maurepas le rapporte comme un fait certain.

Un autre mariage qui ne laisse pas d'avoir aussi des singularités, c'est celui d'un roi de France avec la fille d'un staroste polonais, que les armes de Charles XII avaient fait un moment roi de Pologne, et qui depuis, dépouillé et fugitif, s'était retiré à Weissembourg, où il était dans une telle misère, qu'il fallut d'abord envoyer des chemises à sa fille en lui offrant la couronne de France. Ce n'était pas qu'elle fût dans le cas de la belle Mazarin, à qui madame de Sévigné écrivait si plaisamment: «Vous voyagez comme une héroïne de roman; force diamans et point de chemises.» La fille de Stanislas n'avait pas plus de l'un que de l'autre; et pour premier présent de noces, elle reçut un trousseau complet. Le comte de Maurepas trouve cette alliance monstrueuse: il est bien vrai que c'était l'ouvrage d'une madame de Prie, maîtresse du premier ministre (M. le duc), et qui lui persuada que, pour rendre son pouvoir inébranlable, il fallait donner au roi une femme qui ne fût rien par elle-même, et qui devant tout au ministre, fût aussi tout entière à lui. Mais on peut quelquefois, par des motifs très-personnels, faire une chose bonne et sage en elle-même. Les mariages de nos rois avec des princesses étrangères ont eu le plus souvent des suites funestes, parce qu'ils font naître des prétentions qui sont des sources de guerre, et qu'on fait entrer les peuples comme une propriété dans les clauses du contrat: or, tout ce qui est une cause prochaine d'ambition et de guerre, est certainement un grand mal dans la saine politique, qui ne doit songer qu'au bonheur des peuples. Quant à la politique personnelle de M. le duc et de madame Prie, elle ne valait rien du tout: il ne faut point compter sur la reconnaissance, et à la cour moins qu'ailleurs; et puis, ce qu'une reine de France peut être dans le gouvernement ne dépend point de ce qu'elle était avant son mariage, mais de son caractère, du plus ou du moins d'envie de dominer, des moyens qu'elle peut avoir pour y parvenir, et des circonstances où elle se trouve. Catherine de Médicis n'était rien moins qu'une grande dame par sa naissance, et l'on sait quel terrible pouvoir elle exerça sous trois règnes.

Le comte de Maurepas a rassemblé le plus qu'il a pu de pièces satiriques contre le gouvernement de son temps; outre le goût naturel qu'il avait pour la satire, il ne pouvait souffrir la domination du cardinal de Fleury, qui asservissait les autres ministres; et la plupart de ces pièces étaient contre le cardinal. C'en était assez pour les rendre précieuses à Maurepas, qui, d'ailleurs, ne montre pas, dans la manière dont il parle de tous ces pamphlets, beaucoup de tact ni de jugement. Il rapporte une lettre écrite à Henri IV par des jeunes gens ivres, et il n'y a rien du tout dans cette lettre qui sente l'ivresse; elle est amère et quelquefois injuste, mais raisonnée. Il en cite une autre écrite au nom de Louis XIV à son successeur, et qui est une critique sanglante de toute l'administration de Fleury; il a l'air de la regarder comme une pièce victorieuse, qu'il n'était pas possible de mépriser; et il ne s'aperçoit pas qu'elle est d'un bout à l'autre d'une mal-adresse ridicule, en ce qu'elle suppose Louis XIV reprochant à son successeur tout ce que lui-même avait fait, et lui donnant des leçons qui retombent de tout leur poids sur celui qui les donne: passe encore si le mort qu'on fait parler, était censé faire une confession, et s'il avait soin de dire: Ne faites pas ce que j'ai fait. Point du tout: il ne s'excuse que sur la bulle; sur ce seul point, il avoue qu'il a été trompé; et sur tout le reste, il s'exprime comme un mentor avec son élève. Il lui fait surtout un grand crime de ne point déférer aux remontrances de ses parlemens. Cela n'a-t-il pas bonne grâce dans la bouche d'un prince qui avait supprimé même le droit de remontrances? Rien au monde n'était plus facile que de faire à cette satire, si mal imaginée, une réponse péremptoire, et, qui plus est, très-plaisante. Le cardinal aima mieux la faire brûler par le parlement. Brûler n'est pas répondre, dit fort bien Maurepas. Il a d'autant plus raison, que répondre n'était pas difficile, comme on vient de le voir; ce qui n'empêche pas que ce mot ne soit fort pour un ministre de ce temps-là: mais c'était un ministre mécontent.

On trouve ici les j'ai vu, qui firent mettre Voltaire à la Bastille pendant treize mois. Ils n'étaient pas de lui; il est facile de s'en convaincre en les lisant, quand on ne saurait pas que sur ce point l'innocence de Voltaire fut reconnue. Cependant l'auteur des Mémoires paraît persuadé qu'ils sont de Voltaire. En voici des passages:

J'ai vu même l'erreur en tous lieux triomphante,

La vérité trahie et la foi chancelante;

J'ai vu le lieu saint avili....

J'ai vu de saints prélats devenir la victime

Du feu qui les anime, etc.

Indépendamment de la platitude de ces vers, qui ne voit qu'il s'agit ici des querelles du jansénisme? et qui peut ignorer quel mépris Voltaire, dès ce temps-là, avait affiché pour ces folies? N'est-il pas plaisant d'entendre Voltaire s'apitoyer sur la foi chancelante etc.? Vous verrez que Voltaire avait beaucoup de foi! lui, que ses professeurs de rhétorique désignaient d'avance comme le drapeau des incrédules; c'étaient les expressions du jésuite Lejay. Qui peut douter que ces vers ne soient de quelque suppôt du jansénisme? Mais, comme disait très-bien Lagrange-Chancel (qui eut raison cette fois), en parlant, dans ses Philippiques, de cette inique détention du jeune Arouet:

On punit les vers qu'il peut faire,

Plutôt que les vers qu'il a faits.

Nous trouvons aussi deux couplets sur Villeroi, cet homme si nul et si vain, le seul que Louis XIV daigna nommer son favori, et qu'il fit entrer au conseil avant le vainqueur de Denain, quoique Villeroi fût de la même force au conseil qu'à l'armée. Il s'agit ici de l'affaire de Crémone; et des deux couplets, il y en a un de joli, sur l'air du branle de Metz.

Villeroi, grand prince Eugène,

Vous fait lever de matin;

Pâris fit moins de chemin

Pour prendre la belle Hélène.

On vous l'aurait envoyé,

Sans vous donner tant de peine;

On vous l'aurait envoyé,

Si vous l'aviez demandé.

Il est étonnant que Maurepas, grand collecteur de couplets et d'épigrammes, n'ait pas cité ce quatrain, qui pouvait être de quelque soldat, le loustic du régiment, mais qui n'en est pas moins le meilleur, sans comparaison, qu'on ait fait sur cette affaire de Crémone.

Palsembleu! l'aventure est bonne,

Et notre bonheur sans égal;

Nous avons recouvré Crémone,

Et perdu notre général.

Au reste, on fut toujours assez heureux en couplets sur ce courtisan dont la fortune nous a été si fatale. En voici un dont les Mémoires ne font pas mention, et qui méritait bien de n'être pas oublié: il est sur l'air Vendôme, Vendôme, qui ajoute beaucoup au sel des paroles.

Villeroi, Villeroi,

A fort bien servi le Roi

Guillaume, Guillaume.

Cette naïveté si piquante et si rare est la perfection de ce genre.

Il y a loin des couplets de cette tournure à ces calotes, qui tiennent une si grande place dans les travaux et dans l'opinion du comte de Maurepas. S'il n'y a pas de quoi s'en étonner, puisqu'il avoue franchement que la plupart sont de lui, il n'y a pas non plus de quoi se vanter, car elles sont toutes de la dernière platitude. Je m'en rapporte à qui pourra les lire jusqu'au bout: en voici des échantillons.

Que dites-vous de la momie? (Voltaire.)

La soif de l'or le sèche ainsi,

Et le corrosif de l'envie.

Est-il assis, debout, couché?

Non, sur deux flageolets il flotte,

Entouré d'une redingotte,

Qu'à Londre il eut à bon marché.

Son corps tout disloqué canotte;

Sa mâchoire avide grignotte;

Son regard est effarouché.

Vous connaissez ce don Quichotte

Qui dans la cage est attaché;

Son sec cadavre est embroché

A sa rapière encore pucelle, etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Venez, savante Académie;

Encensez-le sur votre seuil;

Ces messieurs lui feront accueil,

Ou l'excuse la plus polie,

De n'avoir pas incorporé

Chez eux un mortel si taré.

Voltaire avec mépris les traite;

C'est leurs jetons seuls qu'il regrette, etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais ciel! qui bouche les passages?

Qu'entendons nous? quelles clameurs!

Haro sur le roi des rimeurs!

On veut l'arrêter pour les gages;

C'est un monde de souscripteurs,

De libraires et d'imprimeurs,

Parlant de vols, de brigandages, etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En voici un autre:

Nous, les regens de la calote,

Aux fidèles de la marote,

A qui ces présentes verront;

Salut: Arouet, dit Voltaire;

Par un esprit loin du vulgaire,

Par ces mémorables écrits,

Comme aussi par ses faits et dits,

S'étant rendu recommandable,

Et ne croyant ni dieu ni diable,

Ayant de plus riches talens

Qu'aucun autre à quatre-vingts ans;

Savoir, boutique d'insolence,

Grand magasin d'impertinence,

Grenier plein de rats les plus gros, etc.

En voilà bien assez: tout est de cette force. Ce n'est pas là tout-à-fait le ton de plaisanterie de Chapelle et d'Hamilton; mais chacun a le sien, et c'était apparemment celui du comte de Maurepas. Au reste, un ministre n'est pas obligé de bien faire des vers, ni même de s'y connaître; mais peut-être l'est-il de s'occuper d'autre chose que de recueillir avec tant de soin de si pitoyables rapsodies, et de les grossir de ses productions.

Il insiste beaucoup sur l'importance dont étaient, selon lui, ces calotes dans l'opinion publique; il assure que les ministres les commandaient dans l'occasion, et savaient en tirer parti pour écarter des hommes dangereux ou de fausses opérations. Tout cela est infiniment exagéré, et peut mériter quelques observations qui réduiront le tout à l'exacte vérité.

On n'ignore pas que le ridicule a toujours été une arme puissante, sur-tout chez les Français: nation regardée de tout temps comme prodigieusement vaine, et chez qui cette vanité s'est exaltée en raison de l'esprit de société, devenu, depuis Louis XIV, le plus dominant de tous les esprits. De là l'empire de la mode, du bon ton, et de toutes les petites choses qui influaient tant sur les grandes, avant même que cet esprit fût formé; et du temps de la ligue, la Satire Ménippée combattit avec succès les sermons du fanatisme et l'or de l'Espagne. Elle est restée dans toutes les bibliothèques comme un monument historique très-précieux, parce que, malgré l'imperfection du langage encore un peu grossier, elle joint un sel très-piquant au développement très-instructif des intérêts et des menées de tous les partis. Le Français, naturellement vif et malin, et aussi susceptible de recevoir la vérité que l'erreur, accueillit beaucoup les différentes pièces qui composent cette satire, écrites d'ailleurs par les meilleurs esprits et les meilleurs citoyens du temps; et l'on ne peut douter qu'elles n'aient contribué beaucoup à l'abaissement des factieux et au rétablissement de Henri IV.

Du temps de la fronde, on ne négligea pas non plus cette arme du ridicule; tous les partis s'en servirent d'autant mieux que tous y prêtaient également. Les Mémoires du siècle dernier nous ont conservé quelques-unes de ces nombreuses mazarinades, qu'on voyait éclore chaque jour: quoique meilleures que les calotes, elles ne sont pas bonnes, et l'on ne se souvient aujourd'hui que de quelques couplets de Blot et de Marigny, qui sont véritablement fort heureux. Quant aux mazarinades, toutes celles qui ne sont pas dans les Mémoires du temps (et c'est, sans nulle comparaison, le plus grand nombre), sont tellement anéanties, que rien ne serait plus difficile aujourd'hui que d'en trouver un recueil; et quand par hazard on en voit un annoncé dans les catalogues de ventes, c'est vraiment une rareté. Dès que les intérêts du moment sont passés, tout ce qui n'a pas quelque mérite réel fait pour tous les temps, tombe nécessairement dans le plus profond oubli. M. de Maurepas nous assure gravement que les bibliothèques ont conservé les calotes: je suis convaincu qu'excepté chez quelque curieux bibliomanes, qui mettent leur amour-propre à posséder ce que peu de personnes peuvent avoir et ce dont personne ne se soucie, on aurait d'ailleurs bien de la peine à trouver ces copies; et quiconque a des livres a la Satire Ménippée.

Il y a bien des raisons pour que ces calotes, que les Mémoires de Maurepas ne feront pas revivre, aient depuis long-temps disparu de la mémoire des hommes: 1o elles sont d'un goût détestable; et passé l'instant de la curiosité et de la malignité, deux passions pour qui tout est bon, la lecture en est dégoûtante; 2o l'uniformité d'un cadre toujours le même, devait à la longue rebuter le public qui veut une sorte de variété, même dans la méchanceté qui l'amuse; 3o pour vaincre cette monotonie, le talent même n'aurait pas suffi; et si le talent se permet quelquefois une saillie, une facétie, soit pour s'égayer, soit pour se venger, il ne fait pas métier de brocarder indifféremment tout le monde: il n'y en a point d'exemple: c'étaient donc les derniers des écrivains, ou quelques méchans obscurs et timides, ou des hommes médiocres et vains qui se faisaient une occupation et une jouissance de ces sortes de libelles; et les productions de ces gens-là ne sont jamais de durée; 4o dès que ce cadre fut connu, l'esprit de parti s'en empara; et si quelques gens avaient été attaqués avec justice, quoique grossièrement, bientôt on s'adressa sur-tout au mérite et à la réputation en tout genre, parce que les méchans et les jaloux ont un instinct (et c'est le seul qu'ils aient), qui les avertit qu'en rabaissant tout ce qui vaut quelque chose, ils auront tous les sots pour eux. C'est ce calcul sûr et facile qui a fait subsister tellement quellement les Fréron, les Sabatier de Castres, les Clément, les Linguet, les Royou, et autres de la même trempe, qui n'avaient précisément que ce qu'il faut d'esprit pour être parmi les sots, ce que les béliers sont parmi les moutons; c'est-à-dire pour se mettre à la tête du troupeau et le mener: on sait ce qu'ils sont devenus, et chacun est à portée d'apprécier leur caractère.

Si l'on veut avoir une idée de toute la bêtise de l'esprit de parti, il faut lire, dans ces Mémoires, la calote faite au sujet des miracles du cimetière de Saint-Médard. On croirait d'abord que c'est pour s'en moquer (et le champ était vaste), point du tout; c'est pour en parler du ton de l'admiration la plus niaisement sérieuse: double ineptie; car ce sérieux forme une disparate également ridicule avec le sujet et avec le genre. Que dire des convulsionnaires de Saint-Médard, distribuant des brevets de folie (car c'est ce que signifiaient les calotes)? Ne sont-ce pas les Petites-Maisons assemblées pour rendre un arrêt en forme contre le bon sens? et c'est ainsi que M. de Maurepas s'imagine qu'on formait l'esprit public!

Ces Mémoires offrent, à toutes les pages, des preuves, non-seulement de son peu de discernement et de goût, mais même du peu de connaissance qu'il avait de la langue, défaut (on doit l'avouer) assez rare à la cour, où l'on se piquait à un certain point de parler du moins passablement. «M. de Tessé (dit-il), sans être un sot, était bien l'un des bonnes gens de son temps en fait de spiritualité.» Peu de courtisans auraient ignoré que, quoiqu'on dise fort bien un homme spirituel, le mot de spiritualité ne s'applique jamais, dans notre langue, qu'aux choses de la religion et du salut, et par opposition aux choses temporelles.

Il dit, en propres termes, que les fables de la Motte sont fort sottes; c'est ce jugement qui est une sottise. Les fables de la Motte ne sont rien moins que sottes; et ce n'est pas l'esprit qui lui manquait; il s'en faut de beaucoup; ces fables sont presque toutes fort ingénieuses; ce qui leur manque, c'est le naturel et la grâce, genre d'esprit rare et précieux, nécessaire sur-tout dans la fable; et pourtant la Motte est parvenu, seulement à force d'esprit, à faire quelques fables qui sont encore les plus jolies que nous ayons, je ne dirai pas après La Fontaine, mais depuis La Fontaine; car après lui, il n'y a rien.

«La première idée de la formation du régiment de la calote (dit encore l'auteur des Mémoires, toujours avec la même gravité) fut de former une société qui aurait pour but de corriger les mœurs, de réformer le style à la mode en le tournant en ridicule, et d'ériger un tribunal opposé à celui de l'académie française.»

On a vu dans ce que j'ai cité, et l'on peut voir dans tout le reste, avec quel style ces messieurs voulaient réformer le style des autres; on a vu, par les calomnies atroces et impudentes contre Voltaire, comment ils prétendaient corriger les mœurs; et pour ce qui est de l'académie, si le style des complimens de réception et des pièces couronnées a long-temps prêté au ridicule, ce sont les bons écrivains de l'académie même qui l'ont fait sentir, et qui l'ont corrigé un peu mieux que l'ignorante grossièreté de messieurs de la calote.

«La dernière des calotines un peu connues est de 1744. Madame de Pompadour, qui a un ton grivois et bourgeois à la cour, où elle eût dû porter, pour plaire, le grand ton des premières favorites du roi, entrait en convulsion au nom du régiment de la calote; et comme elle succéda, pour l'empire de la cour, au cardinal de Fleury, ce régiment, battu par l'autorité, disparut du royaume de France, où l'on rira peu désormais, tant que madame de Pompadour régnera.»

On reconnaît aisément à ce passage le ministre que la favorite fit renvoyer, non pas précisément pour une calotine, mais pour une chanson assez jolie que tout le monde connaît et qui est par tout:

Une petite bourgeoise,

Elevée à la grivoise, etc.

Cette chanson fut attribuée à Maurepas, ennemi déclaré de la favorite, et qui avait réellement fait le couplet contre elle, sur les Fleurs: celui-là était de sa force; ce n'était qu'un calembourg; mais la chanson était d'un homme de sa société, de Pont-de-Veyle; elle courut toute la France; la marquise ne la pardonna pas, non plus que le couplet, et parvint à s'en venger. Il est plaisant que l'auteur des Mémoires, qui dit lui-même que rien n'a jamais empêché les Français de rire et de chansonner, prétende que «son cher régiment de la calote a disparu, battu par l'autorité.» Ce n'est pas l'autorité qui détruit ces régimens-là, c'est le dégoût et l'ennui. Il est encore plus plaisant qu'il ne veuille plus qu'on rie en France, parce qu'il n'est plus à la cour. On y a pourtant ri depuis, et souvent de fort bonne grâce. Jamais le Français n'a perdu le talent du couplet et de l'épigramme; et il n'y a pas d'année qui n'ait vu des pièces de ce genre, heureusement un peu meilleures que les calotines. M. de Maurepas a beau nous répéter en termes exprès, que «toutes ces calotines sont d'un plaisant et d'un sel infiniment piquant»; on lui répondra avec Molière:

Pour les trouver ainsi, vous avez vos raisons;

Mais vous trouverez bon qu'on en puisse avoir d'autres,

Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.

Les éditeurs ont joint à ces Mémoires des notes de M. Soulavie, qui sont fort loin d'ajouter quelque prix à l'ouvrage. Ce ne serait pas la peine d'en dire davantage, si l'auteur de ces notes n'y montrait pas autant de prétention que d'insuffisance, et si, en parlant avec un ton magistral de tout ce qu'il n'entend pas, il n'appelait sur lui la sévérité de la critique, qui doit remettre chaque chose à sa place. On lui a déjà reproché universellement d'avoir prêté au maréchal de Richelieu, dans la rédaction de ses Mémoires, un langage révolutionnaire qui forme le contraste le plus étrange avec le caractère et le tour d'esprit si connu de ce doyen des courtisans despotes. Le mauvais succès de cette bigarrure grotesque aurait dû corriger M. Soulavie, et l'avertir de se borner à remplir de son mieux les fonctions d'éditeur et de compilateur: ce qui même était déjà plus qu'il ne pouvait faire; car si ce travail n'exige pas de talent, il demande au moins des connaissances, de la méthode et quelque habitude d'écrire; il demande qu'on sache au moins un peu de français, et M. Soulavie ne sait pas du tout sa langue et la parle très-mal. Mais qu'importe? on veut faire le philosophe, le législateur, le savant, à quelque prix que ce soit; et l'on fait des phrases, et puis des phrases, qui n'ont pas de sens; et l'on accumule les erreurs, et les bévues, et les solécismes; et l'on nous annonce encore fastueusement un ouvrage sur le progrès des lettres sous le règne de Louis XV. Il faut voir comment M. Soulavie est en état de faire un pareil ouvrage.

M. Soulavie, qui était auparavant M. l'abbé Soulavie, s'étend particulièrement sur le clergé, et en vient encore à nous prouver que c'est l'ignorance qui l'a perdu. On a déjà réfuté [13] cette fausseté notoire pour tout homme un peu instruit; et puisqu'il la répète, j'ajouterai que MM. l'ancien évêque d'Autun, l'archevêque d'Aix, l'archevêque de Toulouse, l'évêque de Rhodès, l'abbé de Montesquiou et bien d'autres, ont peut-être un peu plus d'esprit, de savoir, que M. l'abbé Soulavie lui-même, quoiqu'il lui soit très-permis de ne pas s'en douter.

«Le père le Tellier, profond jésuite, voulait, pour faire régner sa compagnie, plonger le reste du clergé dans l'ignorance.» Pas un mot de vrai. Le Tellier n'était pas du tout profond, si ce n'est en friponnerie; c'était le brouillon le plus emporté, le plus hardi faussaire, et le plus effronté coquin qui se soit trouvé de Caen à Vire. Ce n'était point par l'ignorance du clergé qu'il voulait faire régner sa compagnie; c'était par l'intrigue, par l'ascendant de la cour de Rome sur un roi dévot, par l'importance donnée à une prétendue hérésie de la façon des jésuites, par l'imputation banale de jansénisme, qui servait à écarter quiconque ne voulait pas du joug ultramontain et par conséquent jésuitique, et défendait les libertés gallicanes. Ces mêmes querelles, qui d'ailleurs firent tant de mal, loin de plonger dans l'ignorance, aiguisèrent les esprits et entretinrent un germe d'indépendance qui peu à peu s'étendit plus loin que les controverses. Les écrits des bons jansénistes prouvent qu'ils n'étaient pas moins ennemis du gouvernement absolu, que de l'infaillibilité romaine; et on le savait si bien, que c'était sous ce point de vue qu'on les rendait odieux à Louis XIV et à Louis XV. M. Soulavie a-t-il lu, par hasard, l'Institution d'un prince, par Duguet? il y trouvera trente décrets de l'assemblée constituante. Mais quand on a passé sa vie à compulser d'innombrables manuscrits ministériels, remplis de petits faits et de grandes inutilités, pour en faire des extraits informes et volumineux, a-t-on le temps de lire les bons livres? Quand on s'occupe à rédiger et à imprimer ce qu'ont pensé les autres, a-t-on le temps de s'instruire et de s'accoutumer à penser?

Il fait grand bruit de l'influence des sulpiciens et des lazaristes, gens de l'autre monde depuis quarante ans. Il ne sait pas que le règne des cheveux plats et des grands chapeaux, commencé sous Fleury, a fini avec Boyer l'imbécille; qu'à dater de l'évêque d'Orléans, on éloignait le bigotisme comme dangereux, et qu'on préférait les esprits doux et concilians, tous ceux qui n'avaient point d'affiche; qu'on craignait tellement le bruit dont on était las, qu'il valait mieux être un peu libertin que trop rigoriste; qu'à cette même époque, la philosophie s'était déjà glissée jusques sous le rochet et la barette, et que l'archevêque de Vienne (Pompignan) s'en plaignit amèrement dans une assemblée du clergé, criant que la moderne philosophie avait infecté même le sanctuaire, déclamation qui fut très-mal accueillie; qu'en un mot, c'était l'esprit du monde, des affaires et de la cour, qui, de nos jours, dominait dans le clergé, et nullement celui des sulpiciens et des lazaristes. M. Soulavie a beau avoir été abbé; il a besoin d'apprendre son histoire de l'église, et il est honteux qu'un profane soit obligé de la lui enseigner.

Il prétend que ce même Pompignan, dont je viens de parler, se repentit d'avoir influé sur le nouvel ordre de choses. Il n'y influa pas; il le suivit un moment avec circonspection; il n'apercevait pas jusqu'où ce nouvel ordre irait, et le grand âge avait affaibli son fanatisme.

«Le clergé dut sa grandeur primitive à ses vertus et à ses lumières.»

C'est confondre le clergé avec ce qu'on appelle la primitive église, celle des quatre premiers siècles, qui n'était point proprement un clergé. Elle n'avait alors ni puissance, ni richesses, ni crédit; et c'est alors qu'elle fut respectable. Quand Constantin l'eut mise sur le trône, l'ambition, la fureur de dominer la corrompit; et les circonstances la servirent. Ce que M. Soulavie appelle la grandeur primitive du clergé, et ce que j'appelle sa domination, fut l'ouvrage non pas de ses lumières et de ses vertus, mais de l'ignorance universelle, suite de l'invasion des Barbares. Les prêtres seuls savaient lire; il leur fut aisé de tout rappeler au règne spirituel, chez des peuples abrutis et superstitieux. Voilà ce que tout le monde sait, ce que tout le monde a dit, et ce que M. Soulavie seul paraît ignorer.

«Le clergé, dans sa décrépitude, laisse à peine à nous historiens et à la postérité, quelques personnages dignes de ses regards; M. de Pompignan, M. de Bernis, à Rome, sont ceux que nous osons citer

Je ne sais pas trop comment M. Soulavie est un historien; je ne lui conseille pas même d'essayer de l'être. M. de Pompignan n'est nullement un personnage digne des regards de la postérité: c'était un assez bon homme, théologien et prédicateur de son métier, et rien de plus.

«M. de Bernis, avec de la probité, des qualités, des talens et des ouvrages de tous les temps, n'a peut-être pas la force de quitter des restes d'opinions et un séjour de délices, pour venir terminer sa carrière en patriote.»

M. de Bernis a montré en effet de la probité, des qualités, des talens agréables. Il n'y a pas dans tout cela de quoi occuper beaucoup la postérité. Ce qui pourrait marquer le plus auprès d'elle, c'est le traité d'alliance avec l'Autriche; mais la postérité saura comme nous que ce ne fut point son ouvrage, et ce n'est pas tant pis pour lui; il ne fit guères que le signer; c'étaient madame de Pompadour et M. de Staremberg, et surtout Kaunitz qui avaient tout fait. M. de Bernis n'a eu d'extraordinaire que sa grande fortune, et nous savons quelle en fut l'origine. Il a fait quelques jolis vers et beaucoup de médiocres; ce ne sont-là ni des ouvrages, ni des talens de tous les temps. Je ne sais ce que c'est que des restes d'opinions, car je ne connais pas les siennes, qu'apparemment M. Soulavie connaît mieux que moi; mais je sais qu'il est tout naturel qu'à l'âge de M. de Bernis, on ne change point d'opinion, quelle qu'elle soit, et qu'on reste où l'on se trouve bien; et certainement M. de Bernis ne pourrait pas être à Paris aussi bien qu'à Rome, quoique Rome ne soit pas plus un séjour de délices que Paris.

«Le presbytérianisme, bafoué en France, méprisé du haut clergé, éloigné des anciennes assemblées de l'église gallicane, privé de tout son avancement, exilé, emprisonné par ses supérieurs, dans ses fautes réelles ou prétextées, a fait, dans l'état ecclésiastique, une révolution égale et parallèle avec celle que la bourgeoisie française a faite relativement à la noblesse.»

Il y a là beaucoup d'idées confuses et erronées. D'abord le presbytérianisme, qui ne peut signifier parmi nous que le jansénisme, n'a été bafoué, en France, que dans le temps de la folie des convulsions, qui lui a porté un coup mortel. Jusques-là, l'opinion publique était pour lui; il résista même à la prépondérance de Louis XIV, qui s'étendait d'ailleurs jusques sur les esprits. Cette secte eut long-temps de grands avantages; elle les devait au mérite éminent de ses chefs, à la persécution toujours odieuse, à des principes de liberté toujours chers aux hommes, et qui ne cèdent qu'à l'intérêt personnel; elle avait raison pour le fond; son seul tort était de mettre trop d'importance à des controverses d'école; mais c'était alors le tort de tout le monde. Elle vint à bout, même dans sa décadence, d'abattre ses ennemis les jésuites, qui l'avaient long-temps foulée aux pieds; elle fut redevable de cette victoire aux parlemens, qui faisaient cause commune avec elle, et à qui la faiblesse de ministère avait rendu de l'influence; aux fautes des jésuites, qui s'étaient fait craindre et détester partout; et plus particulièrement encore, au caractère décidé du duc de Choiseul, qui, choqué de la réponse arrogante du pape, Sint ut sunt, aut non sint, détermina enfin Louis XV, dont la pusillanimité irrésolue cherchait encore des accommodemens, à livrer aux magistrats cette milice ultramontaine, dont le chef avait osé dicter au pape cette réponse imprudente, qui n'était ni de notre siècle ni de la politique romaine. Sans le duc de Choiseul, qui avait une manière de penser philosophique, quoiqu'il n'aimât pas les philosophes, le roi n'eût jamais retiré la main puissante qui soutenait encore les jésuites, et qui arrêtait les parlemens.

Les jansénistes tombèrent aussi et devaient tomber avec les jésuites; les premiers n'avaient plus d'existence que celle que leur conservait la haine qu'on portait aux jésuites; et depuis la destruction de ceux-ci, on ne parla plus de leurs adversaires.

Ce n'est donc pas l'esprit presbytérien ni janséniste qui a détruit le clergé; c'est avant tout, l'indifférence philosophique qui apprit à ne plus le considérer que sous les rapports du gouvernement: et ces rapports le montraient évidemment comme une corporation anti-politique, comme un des arcs-boutans du despotisme, comme tellement redoutable qu'il pouvait toujours renaître de ses débris, s'il n'était entièrement anéanti; ce fut ensuite l'opportunité de faire de ses dépouilles une ressource immense pour la nation; et la ruine entière de ce corps était liée intimement au plan de Mirabeau pour les assignats: c'est lui qui porta ces deux grands coups à la fois.

M. Soulavie a confondu la révolution dont les suites devaient entraîner la chute du clergé, avec la constitution civile de ce même clergé; c'est ici seulement qu'il s'est mêlé un reste de jansénisme. Des hommes nourris dans l'attachement aux opinions religieuses inséparables de leur secte, crurent qu'il fallait un clergé constitutionnel, et vinrent à bout de l'établir, parce qu'on avait besoin de la partie inférieure du clergé, qui, toujours opprimée, s'était rangée du côté de la révolution; ils l'établirent du moins sur les bases d'égalité et de liberté, conformément aux principes que les jansénistes avaient toujours professés. Voilà toute la part qu'ils ont eue dans ce qui concerne le clergé. Ont-ils bien fait? c'est ce qu'il serait superflu d'examiner ici, et ce que le temps décidera.

Dans une note sur Voltaire et Rousseau, M. Soulavie a saisi du moins une idée juste, mais qui avait déjà été indiquée plus d'une fois, que le premier avait servi à détruire, et le second à édifier. Cela est vrai; mais en s'appropriant une vérité, il n'en sait pas assez pour l'embrasser et la développer tout entière; et dès qu'il l'essaie, il tombe dans des contradictions et des méprises continuelles. Il avoue, par exemple, que Voltaire a renversé, dans ses ouvrages, le respect pour les rois, les ministres, les grands, le clergé et les parlemens; et il ajoute tout de suite: «Rousseau a détruit de même le passé, mais il est plus heureux dans ses principes de réédification.» Non, Rousseau n'a pas détruit de même le passé; ce que Voltaire a le plus complètement détruit, c'est la croyance sur la parole des prêtres; et il l'a détruite à force de les montrer sous toutes les formes, odieux ou ridicules, et en tournant en dérision de toutes les manières les objets de la croyance. Or, la crédulité religieuse était le plus formidable appui du despotisme, puisqu'elle consacrait également les rois et les prêtres, et que ceux-ci, parlant au nom de Dieu, assuraient au peuple que les rois étaient institués par Dieu, et n'avaient à rendre compte qu'à Dieu. Le sacerdoce était donc le premier rempart du pouvoir absolu; et Voltaire l'a renversé. Sans ce premier pas décisif et indispensable, on ne faisait rien. Rousseau, au contraire, en attaquant l'intolérance ecclésiastique, a défendu de toute sa force le fond de la croyance; il l'a défendu par son éloquence et par son exemple; et c'est ce qui lui avait ramené tous les ennemis de la philosophie, ravis d'avoir à lui opposer un croyant, un dévot tel que Rousseau. Je n'examine pas si, dans tout cela, Rousseau était bien conséquent; on sait que ce n'était pas là son fort.

Il n'est pas juste non plus de dire qu'il fut plus heureux que Voltaire dans ses principes de réédification; car Voltaire n'a rien réédifié, si ce n'est la religion naturelle qu'il opposait sans cesse à toute religion révélée. Quant au gouvernement, quoiqu'il n'ait jamais expressément traité cette matière, on voit qu'il avait un assez bon esprit pour connaître toutes les bases d'un gouvernement légal, et tous les vices d'un gouvernement arbitraire; et que, sur ce point, ses principes étaient, comme tous ceux des hommes éclairés et justes, conformes à notre déclaration des droits.

On est un peu étonné de lire, dans cette même note de M. Soulavie, que Voltaire, dans la lutte contre les préjugés, était étranger à son siècle, totalement hors de son siècle. S'il avait été hors de son siècle, il ne lui aurait pas donné le ton. L'esprit supérieur consiste à juger la marche du commun des esprits, à voir jusqu'où ils peuvent aller et jusqu'où on peut les mener. C'est ce que Voltaire entendait à merveille. Le scepticisme de Bayle, la liberté de penser sous la régence, et les hardiesses des Lettres persannes, lui firent comprendre que l'on pouvait tout dire successivement, en se mettant à la portée de tous. C'est ce qu'il fit pendant soixante ans, en gagnant toujours du terrein, et ce qu'il serait trop long de détailler ici: cet examen trouvera sa place ailleurs. J'observerai seulement une contradiction bien frappante dans M. Soulavie. Dix lignes plus bas, il dit que Voltaire était goûté de la multitude. Concevez, s'il est possible, comment un écrivain étranger à son siècle est goûté de la multitude.

«La cour de France semblait voir de loin la puissance des écrits de ces deux personnages. (Voltaire et Rousseau)».

Cela n'est vrai, tout au plus, que de Voltaire, que la cour, en général, a toujours craint et haï, même dans le temps où il y fut appelé et honoré, par la faveur passagère que lui accorda madame de Pompadour. Je dis tout au plus, car on calculait moins la puissance de ses écrits qu'on n'était blessé de son indépendance, des saillies qu'il se permettait, de sa supériorité qui éclipsait tout, même dans la société, de sa fortune même qui le mettait au-dessus de l'espèce d'asservissement où le besoin des grâces réduisait la plupart des gens de lettres. A l'égard de l'influence qu'il exerçait sur l'opinion, et des conséquences qu'elle pouvait avoir un jour, la cour n'en savait pas assez pour voir si loin; on n'était guère frappé que de la hardiesse du moment, du danger de l'exemple, de la nécessité de réprimer la liberté de penser: mais en général, et sauf quelques exceptions, la cour et le grand monde ont toujours cru que l'état des choses où ils vivaient, était indestructible; et cette sécurité a duré jusqu'à la convocation des états-généraux, qui a commencé à faire un peu ouvrir les yeux.

Pour ce qui est de Rousseau, ses ouvrages politiques, et particulièrement le Contrat social, qui est son chef-d'œuvre en ce genre, étaient faits pour peu de lecteurs, et n'inspiraient à la cour aucune alarme. C'était, sans nulle comparaison, ce qu'on avait écrit de plus fort et de plus hardi sur les principes de l'ordre social et politique, et c'est cela même qui fit que le gouvernement n'y prit pas garde. On ne regardait cette théorie que comme une spéculation creuse, qui ne pouvait pas avoir plus de conséquence que l'enthousiasme de liberté et le mépris de la royauté, poussés si loin dans les pièces de Corneille, et applaudis à la cour du plus absolu des rois, Louis XIV. Tout cela paraissait être d'un autre monde, et sans nul rapport avec le nôtre. Les gens bien instruits peuvent se souvenir que, quand le Contrat social parut, il fit très-peu de sensation, et n'attira nullement les regards de ce même gouvernement qui fit tant de bruit pour l'Emile. C'est que l'Emile, qui avait l'intérêt et le charme d'un roman, fut dévoré à la première lecture. Les prêtres, attaqués dans la Confession du Vicaire savoyard, jetèrent les hauts cris; le parlement, qui poursuivait alors les jésuites, crut de sa politique de ne pas paraître moins vif que le clergé sur les intérêts de la religion; et le ministère laissa le parlement sévir contre l'auteur qui avait eu l'imprudence de mettre son nom à la tête de l'ouvrage: et c'était ce qu'on lui reprochait le plus. La cour d'ailleurs, et le duc de Choiseul tout le premier, se souciait fort peu de la personne et des écrits de Rousseau, pauvre, retiré, sans entours, sans crédit, et affectait de ne voir en lui qu'une tête à paradoxes, une espèce de fou qui avait du talent. Les femmes qui donnaient le ton, et les jeunes gens qui le recevaient d'elles, n'adoraient dans Rousseau que l'auteur des lettres passionnées de Julie et de St.-Preux. Le philosophe, le législateur n'était connu que d'un petit nombre de penseurs; et il est très-vrai qu'il fallait la révolution pour que, sous ce point de vue, il fût bien apprécié. Il n'a pas le plus contribué à la faire; mais nul n'en a autant profité, quand elle a été faite; alors il s'est trouvé le premier architecte de l'édifice à bâtir; alors ses ouvrages ont été le bréviaire à l'usage de tout le monde, parce qu'il était plus connu et infiniment plus éloquent que les écrivains étrangers qui lui avaient servi de modèles et de guides. En deux mots, Voltaire sur tout a fait la révolution, parce qu'il a écrit pour tous; Rousseau surtout a fait la constitution, parce qu'il a écrit pour les penseurs.

M. Soulavie a cru devoir revenir encore aux lieux communs rebattus contre les académies. J'ai dit ailleurs avec assez de détail ce que je pensais à ce sujet; et j'ai assez témoigné que, pour mon compte, il m'était très-indifférent que les académies fussent conservées ou supprimées. Mais en même-temps, j'ai distingué les époques où l'académie française, en particulier, avait mérité le reproche d'adulation; et j'ai prouvé que ces époques étaient celles où le même reproche pouvait s'adresser à toute la France. J'ai prouvé de plus, par des faits publics et incontestables, qu'à partir de la publication de l'Encyclopédie, non seulement l'académie française n'avait point montré en général un esprit adulateur, mais qu'elle avait au contraire contribué d'une manière très-marquée au progrès de l'esprit public qui commençait à se former, de cet esprit philosophique et libre qui consistait à rappeler sans cesse les droits naturels des peuples, les principes du gouvernement légal, et à inspirer la haine du pouvoir arbitraire et l'amour de la liberté; que, pendant vingt ans, elle fut, sous ce rapport, constamment en butte aux invectives de tous les barbouilleurs, rimailleurs, prêchailleurs aux gages de la cour et du clergé; qu'elle fut, pendant tout ce temps, publiquement notée à Versailles comme un foyer de révolte, d'irréligion, d'indépendance (car c'est ainsi qu'on appelait alors tout ce qui tendait à combattre le fanatisme et la tyrannie); qu'on employa souvent contre elle l'arme empoisonnée de la délation secrète; et s'il faut aujourd'hui citer des faits que je croyais trop connus pour les rappeler, je dirai que le maréchal de Richelieu et l'avocat-général Séguier la diffamaient habituellement, l'un à la cour, l'autre au parlement; qu'ils empêchèrent l'impression du discours de Thomas, en réponse à celui de l'archevêque de Toulouse; qu'ils firent annuler par Louis XV l'élection du traducteur des Géorgiques; qu'ils firent supprimer par arrêt du conseil l'éloge de Fénélon; qu'enfin l'animosité alla si loin, que le chancelier Maupeou annonça le projet de dissoudre l'académie. Voilà une petite partie des faits que je pourrais citer sur cette période très-remarquable dans l'histoire littéraire: je défie quiconque lit ou écrit d'en nier un seul. On peut penser aujourd'hui de l'académie ce qu'on voudra, et en faire ce qu'on jugera à propos; mais il ne faut pas la calomnier: il faut rendre justice et à ce qu'elle a fait et à ce qu'elle a souffert; et quand M. Soulavie, qui s'annonce comme très-savant en littérature, puisqu'il en veut faire l'histoire, ne dit pas un seul mot de tous ces faits si constatés, quand il se tait absolument sur un état de choses qui a duré jusqu'à la mort de Louis XV, j'ai le droit de lui dire que, s'il n'est pas instruit de ces faits, c'est une ignorance honteuse, et que, s'il les dissimule, c'est une lâcheté plus honteuse encore. Quand il exprime que «Constantinople n'a pas d'expressions turques plus viles, plus rampantes, plus heureuses en tournures orientales, que celles qu'il a recueillies de cet amas étrange de complimens et de harangues académiques,» je lui répondrai d'abord qu'il aurait pu, du moins en lisant ces harangues, apprendre à parler français un peu mieux qu'il ne fait; que Constantinople qui a des expressions et des expressions heureuses en tournures, forme un jargon ridicule; que les tournures orientales, attribuées aux éloges académiques, sont une autre espèce d'ineptie qui prouve seulement qu'il ne connaît pas plus le style oriental que le style français; que le mauvais goût d'un grand nombre de ces éloges, relevé et senti long-temps avant qu'il en parlât, n'a rien de commun avec les tournures orientales. Quand il ajoute que l'académie a perfectionné la structure physique de la langue, mais qu'elle a dénaturé, avili les moralités de cette langue; je lui répondrai qu'à l'exemple de ces écrivains qui, de leur vie, n'ont rien étudié ni rien su, il entasse au hasard une foule d'expressions qu'il n'entend pas; que, si la structure physique d'une langue pouvait signifier quelque chose, ce serait l'alphabet matériel et l'articulation, et qu'assurément l'académie n'a rien perfectionné de tout cela; que les moralités d'une langue sont une expression absolument inintelligible. Quand il s'avise encore de joindre à ce style d'un mauvais écolier le ton d'un maître, de prononcer que le cardinal de Retz, Rousseau et Raynal sont les seuls «qui se soient montrés capables de parler véritablement le langage de la liberté,» je lui répondrai encore que d'abord il associe très gauchement à Rousseau et à Raynal un homme qui n'a rien de commun avec eux que le talent d'écrire, quoique dans un degré fort éloigné d'eux; que le langage du cardinal de Retz n'est point du tout le langage de la liberté, mais presque partout celui d'un politique machiavéliste, et quelquefois, mais rarement, celui de Salluste; que c'est le dernier excès de la présomption, surtout dans un auteur aussi inconnu que M. Soulavie, de rayer, de son autorité, Fénélon, Massillon, La Bruyère, Voltaire, Montesquieu, Thomas, etc. (sans parler des vivans), du nombre des écrivains dignes de parler le langage de la liberté; que cette confiance arrogante, que des écrivains de sa trempe prennent pour une noble audace et pour des inspirations de notre nouvelle liberté, n'est autre chose que le délire de l'ignorance et de l'amour-propre, et ne peut inspirer que le mépris et la pitié. Enfin, quand il affirme que «ces tournures et ces bassesses orientales qui dominent dans nos ouvrages, ont obligé tout orateur de les conserver dans les discours oratoires publiquement prononcés,» je lui dirai nettement que cela est faux, de toute fausseté; que je le défie notamment de me citer dans les éloges de Thomas (et puisqu'il ne s'agit pas ici de talent), dans les miens qui sont bien des discours oratoires publiquement prononcés, un seul exemple de ces tournures et de ces bassesses orientales; et comme je puis, au contraire, attester quiconque les a lus, que ces ouvrages ne respirent, d'un bout à l'autre, que les sentimens chers à tout ami de l'humanité, de la liberté et des lois, j'ai le droit de dire à M. Soulavie, en face du public, qu'il est un calomniateur.

On peut trouver tout simple qu'un obscur et inepte compilateur, qui n'est rien et ne peut jamais être rien dans les lettres, les outrage avec cette fureur insensée; mais on doit trouver aussi très-naturel et très-juste que l'honneur des lettres soit cher à un homme qui leur a consacré sa vie, qui les honore par son témoignage après qu'elles l'ont honoré par l'usage qu'il en a fait; et que, tandis que la voix des hommes instruits et celle de nos législateurs a solennellement reconnu les services que les lettres ont rendus, il ne souffre pas qu'elles soient impunément l'objet des injures grossières et des calomnies absurdes de quelques intrus qui s'érigent en littérateurs, parce qu'il est arrivé, par hasard, qu'ils savaient lire au moment de la révolution.


N. B. On a déjà, dans l'avant dernier No., annoncé le 4e. volume de ces Mémoires, qui paraissait pendant qu'on rendait compte des trois premiers, et qui se vend séparément. Le comte de Maurepas s'y montre beaucoup plus juste envers Fleury qui n'était plus, et encore plus animé contre la marquise de Pompadour qui régnait. Il désavoue le couplet sur le bouquet de Fleurs blanches, et prétend que ce fut une malice du maréchal de Richelieu qui fit le couplet, le mit sur la cheminée du roi, et le répandit dans Paris sous le nom de Maurepas. Richelieu était en effet très-capable de ce tour de courtisan; cependant il n'y a aucune preuve du fait que l'assertion de l'accusateur. Et après tout, qu'importe? Quant à la chanson, voici ce qu'en dit le rédacteur de ses mémoires, Salé, son secrétaire: «Une chanson plus digne de M. de Maurepas, et dont l'histoire adoptera toutes les expressions, rendait avec plus de vérité ce qui se passait à la cour relativement à madame de Pompadour. M. de Maurepas ne désavouera jamais les grandes vérités qu'elle renferme.»

C'est faire entendre assez clairement qu'elle est de lui; et cependant j'ai oui dire plusieurs fois à M. d'Argental qu'elle était de son frère Pont-de-Veyle; d'autres l'ont ouï dire comme moi; et ce qui peut faire croire la chose vraie, c'est qu'on ne l'a dite qu'après la mort de Maurepas et de Pont-de-Veyle, pour ne compromettre et ne fâcher personne. Au reste, on peut dire encore, qu'importe? la chanson est assez plaisante, et d'une tournure un peu plus fine que toutes les calotes dont le même ministre se déclare l'auteur; mais il n'y avait que son secrétaire qui pût employer de si grands mots pour de si petites choses: une chanson plus digne de M. de Maurepas! l'histoire qui en adoptera toutes les expressions! les grandes vérités qu'elle renferme!