Title: Molière - Œuvres complètes, Tome 2
Author: Molière
Editor: Philarète Chasles
Release date: August 22, 2013 [eBook #43535]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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NOUVELLE ÉDITION
PAR
M. PHILARÈTE CHASLES
PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE
«Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Molière».
Sainte-Beuve.
TOME DEUXIÈME
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1888
Droits de reproduction et de traduction réservés
E. COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
DEUXIÈME ÉPOQUE
1659—1664
(SUITE)
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, LE 4 JUIN 1661 SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL.
Molière touche à sa quarantième année. Encore meurtri de l'échec subi par son drame espagnol, il est sur le point d'épouser Armande Béjart, coquette qui n'a pas dix-sept ans, et il médite une nouvelle œuvre.
Celle-ci sera toute en faveur de la jeunesse et de ses penchants, d'une liberté morale plus large que par le passé, d'une indulgence plus facile envers les femmes. Il plaidera, contre la vieille austérité bourgeoise, la cause de la nouvelle cour, amoureuse des bals, des divertissements et des fêtes; il rira des vains efforts de la vieillesse hargneuse, pour dompter l'ardente adolescence et réprimer ses libres essors.
Déjà Térence, dans ses Adelphes, avait soutenu la même thèse et opposé l'un à l'autre deux frères; l'un dont la bénévole indulgence réussit à tout, l'autre dont on déjoue sans peine la prévoyance chagrine et le despotisme bourru. Après lui, le metteur en œuvre des fabliaux du moyen âge, celui qui donnera un caractère d'élégante immoralité aux «archives immortelles des malices du sexe,» Boccace, avait montré une jeune femme éprise d'un adolescent, surveillée par sa famille, et qui, pour faire connaître son amour à celui qu'elle préfère, charge un confesseur de l'inviter à cesser des poursuites qu'il n'a pas commencées[1]. Après Boccace, Lope de Vega, le vrai créateur du théâtre espagnol, à la fin du XVIe siècle, s'empare de la donnée; ne pouvant jeter sur la scène de son pays un prêtre si peu orthodoxe, il change la condition des personnages; son héroïne, femme intrépide, adresse la même confidence au père de celui qu'elle veut avertir. L'œuvre médiocre d'un dramaturge de la même nation, Moreto, offre encore cette situation modifiée, mais non plus morale. On la retrouve enfin dans une imitation française de Dorimont, la Femme industrieuse, pièce absurde, jouée sur le théâtre de Mademoiselle vers le commencement de l'année 1661.
Ni la Discreta Enamorada (l'Amoureuse avisée) de Lope de Vega, ni la pièce de Moreto, No se puede gardar una mujer (Garder une femme, chose impossible), ne sont des œuvres définitives. Molière réunit ces éléments, les concentre, les groupe et leur imprime une forme solide, une personnalité passionnée. Au centre de son œuvre, et comme but du ridicule, il place un personnage de l'ancien régime, c'est-à-dire du temps de Henri IV: vêtu comme Sully, au pourpoint large, aux culottes serrées; professant l'indépendante brusquerie du langage et des actes; hargneux, quinteux, désobligeant, n'aimant ni à recevoir ni à rendre les coups de chapeau; prétendant vivre à sa mode et se refuser aux avances de la société nouvelle; égoïste, d'ailleurs, et se servant de la morale comme d'une arme utile à ses penchants: c'est Sganarelle. Son antagoniste est l'homme du monde, élève et propagateur d'une philosophie modérée et d'une indulgence raisonnable, Ariste, son frère, qui défend les droits de la jeunesse et de l'amour et que l'on prendrait volontiers pour l'ombre philosophique de Gassendi.
L'œuvre était presque achevée, et Molière cherchait son dénoûment, lorsque la vive et espiègle enfant qu'il avait vue grandir et dont il raffolait dans son âge mûr, Armande Béjart, entra, dit-on, dans la chambre du poëte, y prit refuge, se plaignit des jalousies et des tyrannies de sa sœur aînée, et déclara fièrement qu'elle ne sortirait de chez Molière qu'avec la promesse solennelle d'un mariage prochain. Molière s'engagea. Sa destinée était fixée, le malheur de sa vie était décidé; mais il avait trouvé son dénoûment: c'est exactement celui de l'œuvre nouvelle.
On s'étonne souvent de l'érudition de Molière, de la persistante multiplicité des études qui durent concourir à chacune de ses œuvres. Il faut s'étonner davantage de la cruelle audace avec laquelle il opérait sur lui-même, faisait de sa propre vie l'aliment de son théâtre et transportait (comme on le disait alors) sur la scène «tout son domestique,» fautes, passions, espérances, douleurs et remords de sa vie morale. Nous verrons tour à tour apparaître (dans le Misanthrope et sous le nom d'Élise) la bonne mademoiselle Debrie, qui l'avait consolé; dans dix autres pièces la jalouse sœur, Madeleine Béjart; partout, sous la forme variée d'Henriette, de Célimène, de Psyché, la jeune et brillante enfant qu'il allait épouser pour son malheur. C'est ici sa première apparition. Elle est Agnès, dangereuse ignorante, pupille ingénue et maligne, Rosine anticipée d'un tuteur qui deviendra Bartholo sous la plume de Beaumarchais et qui est Molière en 1661.
Ce fut encore un incomparable succès. Cette jeune cour trouva naturel qu'on prit la défense d'une honnête et douce liberté. Chacun allait bientôt s'intéresser à la fragilité touchante de mademoiselle de la Vallière. Racine préparait ses délicats chefs-d'œuvre. Les plus sages de la cour, les modérés, se retrouvaient dans Ariste; l'homme à boutades, Molière, le tuteur quinteux, fut la risée de tous.
Douze jours après la première représentation de l'œuvre sur le théâtre du Palais-Royal, Molière et sa troupe durent se rendre aux ordres du surintendant Fouquet, ou, comme le disaient ses amies les Précieuses, du grand Cléonime, qui recevait dans les jardins de son magnifique château de Vaux, Monsieur, Madame et Henriette, reine d'Angleterre. Après avoir traité magnifiquement
De Visé lui-même, le critique acharné, convint, dans son journal, que la pièce «si elle avait eu cinq actes, aurait bien pu passer à la postérité.»
L'échec de Don Garcie était réparé. Molière était l'homme du demi-siècle qui commençait. Quant au but moral, que les critiques ont cherché dans l'œuvre nouvelle, craignons de nous engager sur leurs traces. Ne prétendons ni le découvrir ni le regretter. L'École des maris, sachons-le bien, n'est ni un sermon, ni une œuvre didactique. Hélas! c'est la vie.
A MONSEIGNEUR
LE DUC D'ORLÉANS
FRÈRE UNIQUE DU ROI[3]
Monseigneur,
Je fais voir ici, à la France, des choses bien peu proportionnées. Il n'est rien de si grand et de si superbe que le nom que je mets à la tête de ce livre, et rien de plus bas[4] que ce qu'il contient. Tout le monde trouvera cet assemblage étrange; et quelques-uns pourront bien dire, pour en exprimer l'inégalité, que c'est poser une couronne de perles et de diamants sur une statue de terre, et faire entrer par des portiques magnifiques et des arcs triomphaux superbes dans une méchante cabane. Mais, Monseigneur, ce qui doit me servir d'excuse, c'est qu'en cette aventure je n'ai eu aucun choix à faire, et que l'honneur que j'ai d'être à Votre Altesse Royale m'a imposé une nécessité absolue de lui dédier le premier ouvrage que je mets de moi-même au jour[5]. Ce n'est pas un présent que je lui fais, c'est un devoir dont je m'acquitte; et les hommages ne sont jamais regardés par les choses qu'ils portent. J'ai donc osé, Monseigneur, dédier une bagatelle à Votre Altesse Royale, parce que je n'ai pu m'en dispenser; et, si je me dispense ici de m'étendre sur les belles et glorieuses vérités qu'on pourrait dire d'elle, c'est par la juste appréhension que ces grandes idées ne fissent éclater encore davantage la bassesse de mon offrande. Je me suis imposé silence pour trouver un endroit plus propre à placer de si belles choses; et tout ce que j'ai prétendu dans cette épître, c'est de justifier mon action à toute la France, et d'avoir cette gloire de vous dire à vous-même, Monseigneur, avec toute la soumission possible, que je suis,
De Votre Altesse Royale,
Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur,
J. B. P. Molière.
| PERSONNAGES | ACTEURS | ||
| SGANARELLE, | } | frères. | Molière. |
| ARISTE,[6] | L'Espy. | ||
| ISABELLE, | } | sœurs. | Mlle Debrie. |
| LÉONOR, | A. Béjart. | ||
| LISETTE, suivante de Léonor. | Mme Béjart. | ||
| VALÈRE, amant d'Isabelle. | La Grange. | ||
| ERGASTE, valet de Valère. | Duparc. | ||
| UN COMMISSAIRE. | Debrie. | ||
| UN NOTAIRE. | |||
| La scène est à Paris, sur une place publique. | |||