ÉLISE.
Je m'en suis bien doutée.
DORANTE.
Vous croyez donc, monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté sont dans les poëmes sérieux, et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange?
URANIE.
Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile à faire que l'autre.
DORANTE.
Assurément, madame; et quand, pour la difficulté, vous mettriez un peu plus du côté de la comédie, peut-être vous ne vous abuseriez pas. Car, enfin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais, lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens.
CLIMÈNE.
Je crois être du nombre des honnêtes gens; et cependant je n'ai pas trouvé le mot pour rire dans tout ce que j'ai vu.
LE MARQUIS.
Ma foi, ni moi non plus.
DORANTE.
Pour toi, marquis, je ne m'en étonne pas. C'est que tu n'y as point trouvé de turlupinades.
LYSIDAS.
Ma foi, monsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut guère mieux, et toutes les plaisanteries y sont assez froides, à mon avis.
DORANTE.
La cour n'a pas trouvé cela.
LYSIDAS.
Ah! monsieur, la cour!
DORANTE.
Achevez, monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la cour ne se connoît pas à ces choses; et c'est le refuge ordinaire de vous autres messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages, que d'accuser l'injustice du siècle et le peu de lumières des courtisans. Sachez, s'il vous plaît, monsieur Lysidas, que les courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres; qu'on peut être habile avec un point de Venise[176] et des plumes, aussi bien qu'avec une perruque courte et un petit rabat uni; que la grande épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement de la cour; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir; qu'il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes; et, sans mettre en ligne de compte tous les gens savans qui y sont, que du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on s'y fait une manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé[177] des pédans.
URANIE.
Il est vrai que, pour peu qu'on y demeure, il vous passe là tous les jours assez de choses devant les yeux pour acquérir quelque habitude de les connoître, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise plaisanterie.
DORANTE.
La cour a quelques ridicules, j'en demeure d'accord, et je suis, comme on voit, le premier à les fronder. Mais, ma foi, il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession; et, si l'on joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce seroit une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinemens ridicules, leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit, et leurs combats de prose et de vers.
LYSIDAS.
Molière est bien heureux, monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud que vous. Mais, enfin, pour venir au fait, il est question de savoir si sa pièce est bonne, et je m'offre d'y montrer partout cent défauts visibles.
URANIE.
C'est une étrange chose de vous autres, messieurs les poëtes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court, et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va. Vous montrez pour les unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est pas concevable.
DORANTE.
C'est qu'il est généreux de se ranger du côté des affligés.
URANIE.
Mais, de grâce, monsieur Lysidas, faites-nous voir ces défauts, dont je ne me suis point aperçue.
LYSIDAS.
Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d'abord, madame, que cette comédie pèche contre toutes les règles de l'art.
URANIE.
Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec ces messieurs-là, et que je ne sais point les règles de l'art.
DORANTE.
Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez les ignorans, et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde; et, cependant, ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poëmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrois bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend?
URANIE.
J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles.
DORANTE.
Et c'est ce qui marque, madame, comme on doit s'arrêter peu à leurs disputes embarrassées, car enfin, si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudrait, de nécessité, que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnement pour nous empêcher d'avoir du plaisir.
URANIE.
Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort, et si les règles d'Aristote me défendoient de rire.
DORANTE.
C'est justement comme un homme qui auroit trouvé une sauce excellente, et qui voudroit examiner si elle est bonne, sur les préceptes du Cuisinier françois.
URANIE.
Il est vrai; et j'admire les raffinemens de certaines gens sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.
DORANTE.
Vous avez raison, madame, de les trouver étranges, tous ces raffinemens mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes choses; et, jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon sans le congé de messieurs les experts.
LYSIDAS.
Enfin, monsieur, toute votre raison, c'est que l'École des Femmes a plu; et vous ne vous souciez point qu'elle ne soit pas dans les règles pourvu...
DORANTE.
Tout beau, monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que cette comédie ayant plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle, et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu'elle ne pèche contre aucune des règles dont vous parlez. Je les ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre; et je ferois voir aisément que peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que celle-là.
ÉLISE.
Courage, monsieur Lysidas! nous sommes perdus si vous reculez.
LYSIDAS.
Quoi! monsieur, la protase, l'épitase et la péripétie...
DORANTE.
Ah! monsieur Lysidas, vous nous assommez avec vos grands mots! Ne paroissez point si savant, de grâce! Humanisez votre discours, et parlez pour être entendu. Pensez-vous qu'un nom grec donne plus de poids à vos raisons? Et ne trouveriez-vous pas qu'il fût aussi beau de dire l'exposition du sujet, que la protase; le nœud, que l'épitase; et le dénoûment, que la péripétie?
LYSIDAS.
Ce sont termes de l'art, dont il est permis de se servir. Mais, puisque ces mots blessent vos oreilles, je m'expliquerai d'une autre façon, et je vous prie de répondre positivement à trois ou quatre choses que je vais dire. Peut-on souffrir une pièce qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le nom de poëme dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour montrer que la nature de ce poëme consiste dans l'action; et dans cette comédie-ci il ne se passe point d'actions, et tout consiste en des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.
LE MARQUIS.
Ah! ah! chevalier.
CLIMÈNE.
Voilà qui est spirituellement remarqué, et c'est prendre le fin des choses.
LYSIDAS.
Est-il rien de si peu spirituel, ou, pour mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et surtout celui des enfans par l'oreille?
CLIMÈNE.
Fort bien.
ÉLISE.
Ah!
LYSIDAS.
La scène du valet et de la servante au dedans de la maison n'est-elle pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?
LE MARQUIS.
Cela est vrai.
CLIMÈNE.
Assurément.
ÉLISE.
Il a raison.
LYSIDAS.
Arnolphe ne donne-t-il pas trop librement son argent à Horace? Et, puisque c'est le personnage ridicule de la pièce, falloit-il lui faire l'action d'un honnête homme?
LE MARQUIS.
Bon. La remarque est encore bonne.
CLIMÈNE.
Admirable.
ÉLISE.
Merveilleuse.
LYSIDAS.
Le sermon et les maximes ne sont-ils pas des choses ridicules, et qui choquent même le respect que l'on doit à nos mystères?
LE MARQUIS.
C'est bien dit.
CLIMÈNE.
Voilà parlé comme il faut.
ÉLISE.
Il ne se peut rien de mieux.
LYSIDAS.
Et ce M. de la Souche, enfin, qu'on nous fait un homme d'esprit, et qui paroît si sérieux en tant d'endroits, ne descend-il point dans[178] quelque chose de trop comique et de trop outré au cinquième acte, lorsqu'il explique à Agnès la violence de son amour, avec ces roulements d'yeux extravagants, ces soupirs ridicules, et ces larmes niaises qui font rire tout le monde?
LE MARQUIS.
Morbleu! merveille!
CLIMÈNE.
Miracle!
ÉLISE.
Vivat, monsieur Lysidas!
LYSIDAS.
Je laisse cent mille autres choses, de peur d'être ennuyeux.
LE MARQUIS.
Parbleu! chevalier, te voilà mal ajusté.
DORANTE.
Il faut voir.
LE MARQUIS.
Tu as trouvé ton homme, ma foi.
DORANTE.
Peut-être.
LE MARQUIS.
Réponds, réponds, réponds, réponds.
DORANTE.
Volontiers. Il...
LE MARQUIS.
Réponds donc, je te prie.
DORANTE.
Laisse-moi donc faire. Si...
LE MARQUIS.
Parbleu! je te défie de répondre.
DORANTE.
Oui, si tu parles toujours.
CLIMÈNE.
De grâce, écoutons ses raisons.
DORANTE.
Premièrement, il n'est pas vrai de dire que toute la pièce n'est qu'en récits. On y voit beaucoup d'actions qui se passent sur la scène; et les récits eux-mêmes y sont des actions, suivant la constitution du sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à la personne intéressée, qui, par là, entre à tous coups dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque nouvelle, toutes les mesures qu'il peut, pour se parer du malheur qu'il craint.
URANIE.
Pour moi, je trouve que la beauté du sujet de l'Ecole des Femmes consiste dans cette confidence perpétuelle; et, ce qui me paroît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse[179], et par un étourdi qui est son rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui arrive.
LE MARQUIS.
Bagatelle, bagatelle!
CLIMÈNE.
Foible réponse.
ÉLISE.
Mauvaises raisons.
DORANTE.
Pour ce qui est des enfants par l'oreille, ils ne sont plaisans que par réflexion à Arnolphe; et l'auteur n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui caractérise l'homme et peint d'autant mieux son extravagance, puisqu'il rapporte une sottise triviale qu'a dite Agnès, comme la chose la plus belle du monde et qui lui donne une joie inconcevable.
LE MARQUIS.
C'est mal répondre.
CLIMÈNE.
Cela ne satisfait point.
ÉLISE.
C'est ne rien dire.
DORANTE.
Quant à l'argent qu'il donne librement, outre que la lettre de son meilleur ami lui est une caution suffisante, il n'est pas incompatible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses, et honnête homme en d'autres. Et pour la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison; et, de même qu'Arnolphe se trouve attrapé pendant son voyage par la pure innocence de sa maîtresse, il demeure au retour longtemps à sa porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par les choses qu'il a crues faire la sûreté de ses précautions.
LE MARQUIS.
Voilà des raisons qui ne valent rien.
CLIMÈNE.
Tout cela ne fait que blanchir.
ÉLISE.
Cela fait pitié.
DORANTE.
Pour le discours moral que vous appelez un sermon, il est certain que de vrais dévots qui l'ont ouï n'ont pas trouvé qu'il choquât ce que vous dites; et sans doute que ces paroles d'enfer et de chaudières bouillantes sont assez justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence de celle à qui il parle. Et, quant au transport amoureux du cinquième acte, qu'on accuse d'être trop outré et trop comique, je voudrois bien savoir si ce n'est pas faire la satire des amans, et si les honnêtes gens même et les plus sérieux, en de pareilles occasions, ne font pas des choses...
LE MARQUIS.
Ma foi, chevalier, tu ferois mieux de te taire.
DORANTE.
Fort bien. Mais enfin, si nous nous regardions nous-mêmes, quand nous sommes bien amoureux...
LE MARQUIS.
Je ne veux pas seulement t'écouter.
DORANTE.
Écoute-moi si tu veux. Est-ce que dans la violence de la passion...
LE MARQUIS.
La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.
Il chante.
DORANTE.
Quoi!
LE MARQUIS.
La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.
DORANTE.
Je ne sais pas si...
LE MARQUIS.
La la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.
URANIE.
Il me semble que...
LE MARQUIS.
La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la.
URANIE.
Il se passe des choses assez plaisantes dans notre dispute. Je trouve qu'on en pourroit bien faire une petite comédie, et que cela ne seroit pas trop mal à la queue de l'École des Femmes.
DORANTE.
Vous avez raison.
LE MARQUIS.
Parbleu! chevalier, tu jouerois là-dedans un rôle qui ne te seroit pas avantageux.
DORANTE.
Il est vrai, marquis.
CLIMÈNE.
Pour moi, je souhaiterois que cela se fît, pourvu qu'on traitât l'affaire comme elle s'est passée.
ÉLISE.
Et moi, je fournirois de bon cœur mon personnage.
LYSIDAS.
Je ne refuserois pas le mien, que je pense.
URANIE.
Puisque chacun en seroit content, chevalier, faites un mémoire de tout, et le donnez à Molière, que vous connoissez, pour le mettre en comédie.
CLIMÈNE.
Il n'aurait garde, sans doute, et ce ne serait pas des vers à sa louange.
URANIE.
Point, point; je connais son humeur: il ne se soucie[180] pas qu'on fronde ses pièces, pourvu qu'il y vienne du monde.
DORANTE.
Oui. Mais quel dénoûment pourroit-il trouver à ceci? Car il ne saurait y avoir ni mariage, ni reconnaissance; et je ne sais point par où l'on pourroit faire finir la dispute.
URANIE.
Il faudroit rêver quelque incident pour cela.
SCÈNE VIII.—CLIMÈNE, URANIE, ÉLISE, DORANTE, LE MARQUIS, LYSIDAS, GALOPIN.
GALOPIN.
Madame, on a servi sur table.
DORANTE.
Ah! voilà justement ce qu'il faut pour le dénoûment que nous cherchions, et l'on ne peut rien trouver de plus naturel. On disputera fort et ferme de part et d'autre, comme nous avons fait, sans que personne se rende; un petit laquais viendra dire qu'on a servi, on se lèvera, et chacun ira souper.
URANIE.
La comédie ne peut pas mieux finir, et nous ferons bien d'en demeurer là.
FIN DE LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A VERSAILLES, LE 14 OCTOBRE 1663, ET A PARIS SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 4 NOVEMBRE SUIVANT.
On voulait détruire Molière. On le jouait à l'hôtel de Bourgogne sous son costume, avec sa perruque, avec ses tics naturels et sous son propre nom. Les petits gentilshommes, furieux d'être signalés comme turlupins et de voir le marquis de Mascarille remplacer le bouffon de la comédie espagnole, le gracioso, l'attendaient à la porte du théâtre afin de punir ce «garçon nommé Molière». On préparait la requête contre son inceste, que devait présenter, au mois de décembre suivant, le gros Monfleury. Le duc de la Feuillade, dont Molière avait bafoué la critique dédaigneuse, n'avait feint de l'embrasser que pour déchirer le visage du comédien, que les boutons de son pourpoint mirent en sang. Enfin Boursault, devenu l'organe des dévots scrupuleux, l'acusait d'athéisme; au milieu de cette émeute universelle, de cette sédition soulevée contre son génie, il n'avait pour appui que ce génie même, le public et la main royale.
La guerre soutenue par lui, non-seulement amusait la royauté, mais la servait. L'affaiblissement de la noblesse, le niveau passe sur la bourgeoisie et la gentilhommerie de race, ridicule jeté sur tout ce qui s'éloignait de la convenance, peut-être aussi certaines exécutions personnelles que le roi n'indiquait pas, mais qui étaient loin de lui déplaire, tout cela donnait à Molière liberté et même autorité. Il en usa, comme critique moraliste, avec une verve hardie qui semble excessive à Voltaire et que l'on a inculpée à tort. Ses représailles étaient justes. Si Boursault fut joué par lui, Boursault, qui lui avait donné l'exemple, devait subir la loi du talion. Tous les jours on traînait Molière sur le théâtre, et lui-même, allant s'asseoir près des acteurs, comme c'était la coutume, il avait dû subir le spectacle de sa propre parodie et de la caricature odieuse que ses ennemis faisaient en public de sa personne et de ses mœurs. Dans ce duel à bout portant il eût été puéril d'opposer un fleuret boutonné à l'épée ou à la lance.
Le roi lui avait donné huit jours pour répliquer plus vertement encore à ses ennemis. Déjà, dans la Critique de l'École des Femmes, il avait ouvert à deux battants un salon contemporain. L'Impromptu de Versailles introduisit le public dans les coulisses de son propre théâtre, révélant d'un seul coup les rivalités littéraires, les ridicules de cette vie à part, les prétentions des gens de plume et les jalousies de métier. Toujours hardi à déchirer l'enveloppe et la formule qui cachent les réalités, il se mit en jeu lui-même, entouré de sa troupe; il fit comparaître devant le public Boursault, les amateurs et les importuns. Après avoir confessé ses infortunes de mari, il dit ses infortunes de directeur.
Buckingham dans la Répétition[181], où le poëte Dryden joue un rôle si plaisant sous le nom de «poëte Dulaurier;» Shéridan, qui a mis en scène, dans sa petite pièce du Critique, Cumberland orné du sobriquet de sir Fretful Plagiary; enfin, notre Casimir Delavigne, ont essayé tour à tour de reproduire la vie intérieure des acteurs modernes et de faire la comédie de la comédie. La palme est restée à Molière, plus net, plus précis et plus comique qu'eux tous.
La pension de Molière fut augmentée. Ses ennemis attendirent une occasion meilleure. L'admiration et l'estime couronnèrent l'audacieux. Rien ne prouve mieux l'état sain et vigoureux des âmes à cette époque que ce parti pris par la masse du public en faveur du moraliste satirique. Les ridicules et les vices se débattaient et se plaignaient, mais ils avaient le dessous. Dans un temps plus énervé, ils se plaindraient encore... et ils triompheraient.
REMERCIMENT AU ROI
| PERSONNAGES |
| MOLIÈRE, marquis ridicule. |
| BRÉCOURT, homme de qualité. |
| LA GRANGE, marquis ridicule. |
| DU CROISY, poëte. |
| LA THORILLIÈRE, marquis fâcheux. |
| BÉJART, homme qui fait le Nécessaire. |
| Mlle DUPARC, marquise façonnière. |
| Mlle BÉJART, prude. |
| Mlle DEBRIE, sage coquette. |
| Mlle DU CROISY, peste doucereuse. |
| Mlle HERVÉ, servante précieuse. |
| Quatre Nécessaire. |
| La scène est à Versailles, dans la salle de la comédie. |
SCÈNE I.—MOLIÈRE, BRÉCOURT, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.
MOLIÈRE, seul, parlant à ses camarades, qui sont derrière le théâtre.
Allons donc, messieurs et mesdames, vous moquez-vous avec votre longueur, et ne voulez-vous pas tous venir ici? La peste soit des gens! Holà, ho! monsieur de Brécourt!
BRÉCOURT, derrière le théâtre.
Quoi?
MOLIÈRE.
Monsieur de la Grange!
LA GRANGE, derrière le théâtre.
Qu'est-ce?
MOLIÈRE.
Monsieur du Croisy!
DU CROISY, derrière le théâtre.
Plaît-il?
MOLIÈRE.
Mademoiselle Duparc!
MADEMOISELLE DUPARC, derrière le théâtre.
Eh bien?
MOLIÈRE.
Mademoiselle Béjart!
MADEMOISELLE BÉJART, derrière le théâtre.
Qu'y a-t-il?
MOLIÈRE.
Mademoiselle Debrie!
MADEMOISELLE DEBRIE, derrière le théâtre.
Que veut-on?
MOLIÈRE.
Mademoiselle du Croisy!
MADEMOISELLE DU CROISY, derrière le théâtre.
Qu'est-ce que c'est?
MOLIÈRE.
Mademoiselle Hervé!
MADEMOISELLE HERVÉ, derrière le théâtre.
On y va.
MOLIÈRE.
Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens-ci! Eh! (Brécourt, la Grange, du Croisy entrent.) Têtebleu, messieurs! me voulez-vous faire enrager[182] aujourd'hui?
BRÉCOURT.
Que voulez-vous qu'on fasse? Nous ne savons pas nos rôles, et c'est nous faire enrager vous-même que de nous obliger à jouer de la sorte.
MOLIÈRE.
Ah! les étranges animaux à conduire que des comédiens!
Mesdemoiselles Béjart, Duparc, Debrie, Molière, du Croisy et Hervé arrivent.
MADEMOISELLE BÉJART.
Eh bien, nous voilà. Que prétendez-vous faire?
MADEMOISELLE DUPARC.
Quelle est votre pensée?
MADEMOISELLE DEBRIE.
De quoi est-il question?
MOLIÈRE.
De grâce, mettons-nous ici; et, puisque nous voilà tous habillés, et que le roi ne doit venir de deux heures, employons ce temps à répéter notre affaire et voir la manière dont il faut jouer les choses.
LA GRANGE.
Le moyen de jouer ce qu'on ne sait pas?
MADEMOISELLE DUPARC.
Pour moi, je vous déclare que je ne me souviens pas d'un mot de mon personnage.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Je sais bien qu'il me faudra souffler le mien d'un bout à l'autre.
MADEMOISELLE BÉJART.
Et moi, je me prépare fort à tenir mon rôle à la main.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
Et moi aussi.
MADEMOISELLE HERVÉ.
Pour moi, je n'ai pas grand'chose à dire.
MADEMOISELLE DU CROISY.
Ni moi non plus; mais, avec cela, je ne répondrois point de ne point manquer.
DU CROISY.
J'en voudrois être quitte pour dix pistoles.
BRÉCOURT.
Et moi, pour vingt bons coups de fouet, je vous assure.
MOLIÈRE.
Vous voilà tous bien malades, d'avoir un méchant rôle à jouer! Et que feriez-vous donc si vous étiez en ma place?
MADEMOISELLE BÉJART.
Qui, vous? vous n'êtes pas à plaindre; car, ayant fait la pièce, vous n'avez pas peur d'y manquer.
MOLIÈRE.
Eh! n'ai-je à craindre que le manquement de mémoire? Ne comptez-vous pour rien l'inquiétude d'un succès qui ne regarde que moi seul? Et pensez-vous que ce soit une petite affaire que d'exposer quelque chose de comique devant une assemblée comme celle-ci? que d'entreprendre de faire des personnes qui nous impriment le respect et ne rient que quand elles veulent? Est-il auteur qui ne doive trembler lorsqu'il en vient à cette épreuve? Et n'est-ce pas à moi de dire que je voudrois en être quitte pour toutes les choses du monde?
MADEMOISELLE BÉJART.
Si cela vous faisoit trembler, vous prendriez mieux vos précautions, et n'auriez pas entrepris en huit jours ce que vous avez fait.
MOLIÈRE.
Le moyen de m'en défendre, quand un roi me l'a commandé?
MADEMOISELLE BÉJART.
Le moyen? Une respectueuse excuse fondée sur l'impossibilité de la chose dans le peu de temps qu'on vous donne; et tout autre, en votre place, ménageroit mieux sa réputation, et se seroit bien gardé de se commettre comme vous faites. Où en serez-vous, je vous prie, si l'affaire réussit mal; et quel avantage pensez-vous qu'en prendront tous vos ennemis?
MADEMOISELLE DEBRIE.
En effet, il falloit s'excuser avec respect envers le roi, ou demander du temps davantage.
MOLIÈRE.
Mon Dieu! mademoiselle, les rois n'aiment rien tant qu'une prompte obéissance, et ne se plaisent point du tout à trouver des obstacles. Les choses ne sont bonnes que dans le temps qu'ils les souhaitent; et leur en vouloir reculer le divertissement est en ôter pour eux toute la grâce. Ils veulent des plaisirs qui ne se fassent point attendre, et les moins préparés leur sont toujours les plus agréables. Nous ne devons jamais nous regarder dans ce qu'ils désirent de nous; nous ne sommes que pour leur plaire; et, lorsqu'ils nous ordonnent quelque chose, c'est à nous à profiter vite de l'envie où ils sont. Il vaut mieux s'acquitter mal de ce qu'ils nous demandent que de ne s'en acquitter pas assez tôt; et, si l'on a la honte de n'avoir pas bien réussi, on a toujours la gloire d'avoir obéi vite à leurs commandemens. Mais songeons à répéter, s'il vous plaît.
MADEMOISELLE BÉJART.
Comment prétendez-vous que nous fassions, si nous ne savons pas nos rôles?
MOLIÈRE.
Vous les saurez, vous dis-je; et, quand même vous ne les sauriez pas tout à fait, ne pouvez-vous pas y suppléer de votre esprit, puisque c'est de la prose et que vous savez votre sujet?
MADEMOISELLE BÉJART.
Je suis votre servante. La prose est pis encore que les vers.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
Voulez-vous que je vous dise? vous devriez faire une comédie où vous auriez joué tout seul.
MOLIÈRE.
Taisez-vous, ma femme, vous êtes une bête!
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
Grand merci, monsieur mon mari. Voilà ce que c'est! Le mariage change bien les gens, et vous ne m'auriez pas dit cela il y a dix-huit mois.
MOLIÈRE.
Taisez-vous, je vous prie!
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
C'est une chose étrange qu'une petite cérémonie soit capable de nous ôter toutes nos belles qualités, et qu'un mari et un galant regardent la même personne avec des yeux si différens.
MOLIÈRE.
Que de discours!
MADEMOISELLE MOLIÈRE.
Ma foi, si je faisois une comédie, je la ferais sur ce sujet, je justifierois les femmes de bien des choses dont on les accuse, et je ferois craindre aux maris la différence qu'il y a de leurs manières brusques aux civilités des galans.
MOLIÈRE.
Ah! laissons cela. Il n'est pas question de causer maintenant; nous avons autre chose à faire.
MADEMOISELLE BÉJART.
Mais, puisqu'on vous a commandé de travailler sur le sujet de la critique qu'on a faite contre vous, que n'avez-vous fait cette comédie des comédiens dont vous nous avez parlé il y a longtemps? C'était une affaire toute trouvée et qui venoit fort bien à la chose; et d'autant mieux qu'ayant entrepris de vous peindre, ils[183] vous ouvraient l'occasion de les peindre aussi, et que cela auroit pu s'appeler leur portrait, à bien plus juste titre que tout ce qu'ils ont fait ne peut être appelé le vôtre. Car vouloir contrefaire un comédien dans un rôle comique, ce n'est pas le peindre lui-même, c'est peindre d'après lui les personnages qu'il représente, et se servir des mêmes traits et des mêmes couleurs qu'il est obligé d'employer aux différens tableaux des caractères ridicules qu'il imite d'après nature; mais contrefaire un comédien dans des rôles sérieux, c'est le peindre par des défauts qui sont entièrement de lui, puisque ces sortes de personnages ne veulent ni les gestes ni les tons de voix ridicules dans lesquels on le reconnoît.
MOLIÈRE.
Il est vrai; mais j'ai mes raisons pour ne pas le faire, et je n'ai pas cru, entre nous, que la chose en valût la peine, et puis il falloit plus de temps pour exécuter cette idée. Comme leurs jours[184] de comédie sont les mêmes que les nôtres, à peine ai-je été les voir que trois ou quatre fois depuis que nous sommes à Paris; je n'ai attrapé de leur manière de réciter que ce qui m'a d'abord sauté aux yeux, et j'aurois eu besoin de les étudier davantage pour faire des portraits bien ressemblans.
MADEMOISELLE DUPARC.
Pour moi, j'en ai reconnu quelques-uns dans votre bouche.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Je n'ai jamais ouï parler de cela.
MOLIÈRE.
C'est une idée qui m'avoit passé une fois par la tête, et que j'ai laissée là comme une bagatelle, une badinerie, qui peut-être n'auroit pas fait rire.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Dites-la-moi un peu, puisque vous l'avez dite aux autres.
MOLIÈRE.
Nous n'avons pas le temps maintenant.
MADEMOISELLE DEBRIE.
Seulement deux mots.
MOLIÈRE.
J'avois songé une comédie[185] où il y auroit eu un poëte, que j'aurois représenté moi-même, qui seroit venu pour offrir une pièce à une troupe de comédiens nouvellement arrivée de la campagne. «Avez-vous, auroit-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...—Eh! monsieur, auroient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé.—Et qui fait les rois parmi vous?—Voilà un acteur qui s'en démêle[186] parfois.—Qui? ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit gros et gras comme quatre[187]; un roi, morbleu! qui soit entripaillé[188] comme il faut; un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi d'une taille galante! Voilà déjà un grand défaut. Mais que je l'entende un peu réciter une douzaine de vers.» Là-dessus le comédien auroit récité, par exemple, quelques vers du roi, de Nicomède: