Les rossignols commencent leur musique,
Et leurs petits concerts retentissent partout.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Sus, sus, debout, vite debout.
A Lyciscas, endormi.
Qu'est ceci, Lyciscas? Quoi! tu ronfles encore,
Toi qui promettois tant de devancer l'aurore!
Allons, debout, vite debout.
Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout.
Debout, vite debout, dépêchons, debout.
LYCISCAS, en s'éveillant.
Par la morbleu! vous êtes de grands braillards, vous autres,
et vous avez la gueule ouverte de bon matin!
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Ne vois-tu pas le jour qui se répand partout?
Allons, debout, Lyciscas, debout.
LYCISCAS.
Eh! laissez-moi dormir encore un peu, je vous conjure.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Non, non, debout, Lyciscas, debout!
LYCISCAS.
Je ne vous demande plus qu'un petit quart d'heure.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Point, point, debout, vite debout.
LYCISCAS.
Eh! je vous prie.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Debout.
LYCISCAS.
Un moment.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Debout.
LYCISCAS.
De grâce.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Debout.
LYCISCAS.
Eh!
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Debout.
LYCISCAS.
Je...
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Debout.
LYCISCAS.
J'aurai fait incontinent.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Non, non, debout, Lyciscas, debout.
Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout.
Vite debout, dépêchons, debout!
LYCISCAS.
Eh bien, laissez-moi, je vais me lever. Vous êtes d'étranges gens de me
tourmenter comme cela! Vous serez cause que je ne me porterai pas bien
de toute la journée; car voyez-vous, le sommeil est nécessaire à
l'homme; et, lorsqu'on ne dort pas sa réfection, il arrive... que... on
n'est...
Il se rendort.
PREMIER.
Lyciscas.
DEUXIÈME.
Lyciscas.
TROISIÈME.
Lyciscas.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Lyciscas.
LYCISCAS.
Diables soient des brailleurs! Je voudrois que vous eussiez la gueule
pleine de bouillie bien chaude!
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Debout, debout;
Vite, debout, dépêchons, debout!
LYCISCAS.
Ah! quelle fatigue de ne pas dormir son soûl!
PREMIER.
Holà! ho!
DEUXIÈME.
Holà! ho!
TROISIÈME.
Holà! ho!
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Ho! ho! ho! ho! ho!
LYCISCAS.
Ho! ho! La peste soit des gens avec leurs chiens de hurlemens! Je me
donne au diable si je ne vous assomme! Mais voyez un peu quel diable
d'enthousiasme il leur prend de me venir chanter aux oreilles comme
cela. Je...
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Debout.
LYCISCAS.
Encore!
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Debout.
LYCISCAS.
Le diable vous emporte!
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Debout.
LYCISCAS, en se levant.
Quoi! toujours? A-t-on jamais vu une pareille furie de chanter? Par la
sambleu! j'enrage. Puisque me voilà éveillé, il faut que j'éveille les
autres, et que je les tourmente comme on m'a fait. Allons, ho!
messieurs, debout, debout, vite! c'est trop dormir. Je vais faire un
bruit de diable partout. (Il crie de toute sa force.) Debout! debout!
debout! Allons vite, ho! ho! ho! debout! debout! Pour la chasse
ordonnée, il faut préparer tout: debout! debout! Lyciscas, debout! Ho!
ho! ho! ho! ho!
Plusieurs cors et trompes de chasse se font entendre: les valets de
chiens que Lyciscas a réveillés dansent une entrée; ils reprennent
le son de leurs cors et trompes à certaines cadences.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.—EURYALE, ARBATE.
ARBATE.
Ce silence rêveur, dont la sombre habitude
Vous fait à tous momens chercher la solitude;
Ces longs soupirs que laisse échapper votre cœur,
Et ces fixes regards si chargés de langueur,
Disent beaucoup, sans doute, à des gens de mon âge;
Et, je pense, seigneur, entendre ce langage;
Mais, sans votre congé, de peur de trop risquer,
Je n'ose m'enhardir jusques à l'expliquer.
EURYALE.
Explique, explique, Arbate, avec toute licence
Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence.
Je te permets ici de dire que l'Amour
M'a rangé sous ses lois, et me brave à son tour;
Et je consens encore que tu me fasses honte
Des foiblesses d'un cœur qui souffre qu'on le dompte.
ARBATE.
Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvemens
Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentimens!
Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme
Contre les doux transports de l'amoureuse flamme;
Et, bien que mon sort touche à ses derniers soleils,
Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils;
Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage
De la beauté d'une âme est un clair témoignage,
Et qu'il est malaisé que, sans être amoureux,
Un jeune prince soit et grand et généreux.
C'est une qualité que j'aime en un monarque;
La tendresse du cœur est une grande marque
Que d'un prince à votre âge on peut tout présumer,
Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer.
Oui, cette passion, de toutes la plus belle,
Traîne dans un esprit cent vertus après elle;
Aux nobles actions elle pousse les cœurs,
Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.
Devant mes yeux, seigneur, a passé votre enfance,
Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance;
Mes regards observoient en vous des qualités
Où je reconnoissois le sang dont vous sortez;
J'y découvrois un fond d'esprit et de lumière;
Je vous trouvois bien fait, l'air grand, et l'âme fière;
Votre cœur, votre adresse, éclatoient chaque jour,
Mais je m'inquiétois de ne voir point d'amour;
Et, puisque les langueurs d'une plaie invincible
Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible,
Je triomphe, et mon cœur d'allégresse rempli,
Vous regarde à présent comme un prince accompli.
EURYALE.
Si de l'amour un temps j'ai bravé la puissance,
Hélas, mon cher Arbate, il en prend bien vengeance!
Et, sachant dans quels maux mon cœur s'est abîmé
Toi-même tu voudrois qu'il n'eût jamais aimé.
Car enfin, vois le sort où mon astre me guide:
J'aime, j'aime ardemment la princesse d'Élide;
Et tu sais que l'orgueil, sous des traits si charmants
Arme contre l'amour ses jeunes sentimens,
Et comment elle fuit en cette illustre fête
Cette foule d'amans qui briguent sa conquête
Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer,
Aussitôt qu'on le voit, prend droit de nous charmer,
Et qu'un premier coup d'œil allume en nous les flammes
Où le ciel, en naissant, a destiné nos âmes!
A mon retour d'Argos, je passai dans ces lieux,
Et ce passage offrit la princesse à mes yeux;
Je vis tous les appas dont elle est revêtue,
Mais de l'œil dont on voit une belle statue.
Leur brillante jeunesse, observée à loisir,
Ne porta dans mon âme aucun secret désir,
Et d'Ithaque en repos je revis le rivage,
Sans m'en être en deux ans rappelé nulle image.
Un bruit vient cependant à répandre à ma cour
Le célèbre mépris qu'elle fait de l'amour;
On publie en tous lieux que son âme hautaine
Garde pour l'hyménée une invincible haine,
Et qu'un arc à la main, sur l'épaule un carquois,
Comme une autre Diane elle hante les bois,
N'aime rien que la chasse, et de toute la Grèce
Fait soupirer en vain l'héroïque jeunesse.
Admire nos esprits, et la fatalité!
Ce que n'avoient point fait sa vue et sa beauté,
Le bruit de ses fiertés en mon âme fit naître
Un transport inconnu dont je ne fus point maître:
Ce dédain si fameux eut des charmes secrets
A[232] me faire avec soin rappeler tous ses traits;
Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle,
M'en refit une image et si noble et si belle,
Me peignit tant de gloire et de telles douceurs
A pouvoir triompher de toutes ses froideurs,
Que mon cœur, aux brillans d'une telle victoire,
Vit de sa liberté s'évanouir la gloire:
Contre une telle amorce il eut beau s'indigner,
Sa douceur sur mes sens prit tel droit de régner,
Qu'entraîné par l'effort d'une occulte puissance,
J'ai d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence
Et je couvre un effet de mes vœux enflammés[233]
Du désir de paroître à ces jeux renommés,
Où l'illustre Iphitas, père de la princesse,
Assemble la plupart des princes de la Grèce.
ARBATE.
Mais à quoi bon, seigneur, les soins que vous prenez?
Et pourquoi ce secret où vous vous obstinez?
Vous aimez, dites-vous, cette illustre princesse,
Et venez à ses yeux signaler votre adresse;
Et nuls empressemens, paroles, ni soupirs,
Ne l'ont instruite encor de vos brûlans désirs?
Pour moi je n'entends rien à cette politique
Qui ne veut point souffrir que votre cœur s'explique;
Et je ne sais quel fruit peut prétendre un amour
Qui fuit tous les moyens de se produire au jour.
EURYALE.
Et que ferais-je, Arbate, en déclarant ma peine,
Qu'attirer les dédains de cette âme hautaine,
Et me jeter au rang de ces princes soumis,
Que le titre d'amant lui peint en ennemis?
Tu vois les souverains de Messène et de Pyle
Lui faire de leurs cœurs un hommage inutile,
Et de l'éclat pompeux des plus grandes vertus
En appuyer en vain les respects assidus:
Ce rebut de leurs soins, sous un triste silence,
Retient de mon amour toute la violence:
Je me tiens condamné dans ces rivaux fameux,
Et je lis mon arrêt au mépris qu'on fait d'eux.
ARBATE.
Et c'est dans ce mépris et dans cette humeur fière
Que votre âme à ses vœux doit voir plus de lumière,
Puisque le sort vous donne à conquérir un cœur
Que défend seulement une simple froideur,
Et qui n'oppose point à l'ardeur qui vous presse
De quelque attachement l'invincible tendresse
Un cœur préoccupé résiste puissamment;
Mais, quand une âme est libre, on la force aisément;
Et toute la fierté de son indifférence
N'a rien dont ne triomphe un peu de patience.
Ne lui cachez donc plus le pouvoir de ses yeux,
Faites de votre flamme un éclat glorieux:
Et, bien loin de trembler de l'exemple des autres,
Du rebut de leurs vœux fortifiez les vôtres.
Peut-être, pour toucher ses sévères appas,
Aurez-vous des secrets que ces princes n'ont pas;
Et, si de ses fiertés l'impérieux caprice
Ne vous fait éprouver un destin plus propice,
Au moins est-ce un bonheur en ces extrémités
Que de voir avec soi ses rivaux rebutés.
EURYALE.
J'aime à te voir presser cet aveu de ma flamme:
Combattant mes raisons, tu chatouilles mon âme;
Et, par ce que j'ai dit, je voulois pressentir
Si de ce que j'ai fait tu pourrois m'applaudir.
Car enfin puisqu'il faut t'en faire confidence,
On doit à la princesse expliquer mon silence;
Et peut-être, au moment, que je t'en parle ici,
Le secret de mon cœur, Arbate, est éclairci.
Cette chasse, où pour fuir la foule qui l'adore,
Tu sais qu'elle est allée au lever de l'aurore,
Est le temps que Moron, pour déclarer mon feu,
A pris...
ARBATE.
Moron, seigneur!
EURYALE.
Ce choix t'étonne un peu,
Par son titre de fou tu crois le bien connoître;
Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le veut paroître;
Et que, malgré l'emploi qu'il exerce aujourd'hui,
Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui.
La princesse se plaît à ses bouffonneries:
Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries,
Et peut, dans cet accès, dire et persuader
Ce que d'autres que lui n'oseraient hasarder;
Je le vois propre enfin à ce que j'en souhaite;
Il a pour moi, dit-il, une amitié parfaite,
Et veut, dans mes États ayant reçu le jour,
Contre tous mes rivaux appuyer mon amour.
Quelque argent mis en main pour soutenir ce zèle...
SCÈNE II.—EURYALE, ARBATE, MORON.
MORON, derrière le théâtre.
Au secours! sauvez-moi de la bête cruelle!
EURYALE.
Je pense ouïr sa voix.
MORON, derrière le théâtre.
A moi! de grâce, à moi!
EURYALE.
C'est lui-même. Où court-il avec un tel effroi?
MORON, entrant sans voir personne.
Où pourrais-je éviter ce sanglier redoutable?
Grands dieux! préservez-moi de sa dent effroyable!
Je vous promets, pourvu qu'il ne m'attrape pas,
Quatre livres d'encens et deux veaux des plus gras.
Rencontrant Euryale, que dans sa frayeur il prend pour le sanglier
qu'il évite.
Ah! je suis mort!
EURYALE.
Qu'as-tu?
MORON.
Je vous croyois la bête
Dont à me diffamer[234] j'ai vu la gueule prête,
Seigneur, et je ne puis revenir de ma peur.
EURYALE.
Qu'est-ce?
MORON.
Oh! que la princesse est d'une étrange humeur,
Et qu'à suivre la chasse et ses extravagances
Il nous faut essuyer de sottes complaisances!
Quel diable de plaisir trouvent tous les chasseurs
De se voir exposés à mille et mille peurs?
Encore si c'étoit qu'on ne fût qu'à la chasse
Des lièvres, des lapins, et des jeunes daims, passe
Ce sont des animaux d'un naturel fort doux,
Et qui prennent toujours la fuite devant nous;
Mais aller attaquer de ces bêtes vilaines
Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines,
Et qui courent les gens qui les veulent courir,
C'est un sot passe-temps que je ne puis souffrir.
EURYALE.
Dis-nous donc ce que c'est.
MORON.
Le pénible exercice
Où de notre princesse a volé le caprice!
J'en aurois bien juré qu'elle auroit fait le tour;
Et la course des chars, se faisant en ce jour,
Il falloit affecter ce contre-temps de chasse
Pour mépriser ces jeux avec meilleure grâce,
Et faire voir... Mais chut! Achevons mon récit,
Et reprenons le fil de ce que j'avois dit.
Qu'ai-je dit?
EURYALE.
Tu parlois d'exercice pénible.
MORON.
Ah! oui. Succombant donc à ce travail horrible
(Car en chasseur fameux j'étois enharnaché,
Et dès le point du jour je m'étois découché[235]).
Je me suis écarté de tous en galant homme,
Et, trouvant un lieu propre à dormir d'un bon somme,
J'essayois ma posture, et, m'ajustant bientôt,
Prenois déjà mon ton pour ronfler comme il faut,
Lorsqu'un murmure affreux m'a fait lever la vue,
Et j'ai, d'un vieux buisson de la forêt touffue,
Vu sortir un sanglier d'une énorme grandeur,
Pour...
EURYALE.
Qu'est-ce?
MORON.
Ce n'est rien. N'ayez point de frayeur
Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause;
Je serai mieux en main pour vous conter la chose.
J'ai donc vu ce sanglier, qui, par nos gens chassé,
Avoit d'un air affreux tout son poil hérissé,
Ses deux yeux flamboyans ne lançoient que menace,
Et sa gueule faisoit une laide grimace,
Qui, parmi de l'écume, à qui l'osoit presser,
Montroit de certains crocs... je vous laisse à penser.
A ce terrible aspect j'ai ramassé mes armes;
Mais le faux animal, sans en prendre d'alarmes,
Est venu droit à moi, qui ne lui disois mot.
ARBATE.
Et tu l'as de pied ferme attendu?
MORON.
Quelque sot!
J'ai jeté tout par terre et couru comme quatre.
ARBATE.
Fuir devant un sanglier, ayant de quoi l'abattre!
Ce trait, Moron, n'est pas généreux...
MORON.
J'y consens;
Il n'est pas généreux, mais il est de bon sens.
ARBATE.
Mais, par quelques exploits si l'on ne s'éternise...
MORON.
Je suis votre valet. J'aime mieux que l'on dise:
C'est ici qu'en fuyant, sans se faire prier,
Moron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier;
Que si l'on y disoit: voilà l'illustre place
Où le brave Moron, signalant son audace,
Affrontant d'un sanglier l'impétueux effort,
Par un coup de ses dents vit terminer son sort.
EURYALE.
Fort bien.
MORON.
Oui, j'aime mieux, n'en déplaise à la gloire,
Vivre au monde deux jours que mille ans dans l'histoire.
EURYALE.
En effet, ton trépas fâcheroit tes amis;
Mais, si de ta frayeur ton esprit est remis,
Puis-je te demander si du feu qui me brûle...
MORON.
Il ne faut pas, seigneur, que je vous dissimule;
Je n'ai rien fait encore, et n'ai point rencontré
De temps pour lui parler qui fût selon mon gré.
L'office de bouffon a des prérogatives;
Mais souvent on rabat nos libres tentatives.
Le discours de vos feux est un peu délicat,
Et c'est chez la princesse une affaire d'État.
Vous savez de quel titre elle se glorifie,
Et qu'elle a dans la tête une philosophie
Qui déclare la guerre au conjugal lien,
Et vous traite l'amour de déité de rien.
Pour n'effaroucher point son humeur de tigresse,
Il me faut manier la chose avec adresse,
Car on doit regarder comme l'on parle aux grands,
Et vous êtes parfois d'assez fâcheuses gens.
Laissez-moi doucement conduire cette trame.
Je me sens là pour vous un zèle tout de flamme;
Vous êtes né mon prince, et quelques autres nœuds
Pourroient contribuer au bien que je vous veux.
Ma mère, dans son temps, passoit pour assez belle,
Et naturellement n'étoit pas fort cruelle;
Feu votre père alors, ce prince généreux,
Sur la galanterie étoit fort dangereux.
Et je sais qu'Elpénor, qu'on appeloit mon père,
A cause qu'il étoit le mari de ma mère,
Contoit pour grand honneur, aux pasteurs d'aujourd'hui,
Que le prince autrefois étoit venu chez lui,
Et que, durant ce temps, il avoit l'avantage
De se voir saluer de tous ceux du village.
Baste! Quoi qu'il en soit je veux par mes travaux...
Mais voici la princesse et deux de vos rivaux.
SCÈNE III.—LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, ARISTOMÈNE, THÉOCLE,
EURYALE, PHILIS, ARBATE, MORON.
ARISTOMÈNE.
Reprochez-vous, madame, à nos justes alarmes
Ce péril dont tous deux avons sauvé vos charmes?
J'aurois pensé, pour moi, qu'abattre sous nos coups
Ce sanglier qui portoit sa fureur jusqu'à vous,
Étoit une aventure (ignorant votre chasse)
Dont à nos bons destins nous dussions rendre grâce;
Mais, à cette froideur, je connois clairement
Que je dois concevoir un autre sentiment,
Et quereller du sort la fatale puissance
Qui me fait avoir part à ce qui vous offense.
THÉOCLE.
Pour moi, je tiens madame, à sensible bonheur
L'action où pour vous a volé tout mon cœur,
Et ne puis consentir, malgré votre murmure,
A quereller le sort d'une telle aventure.
D'un objet odieux je sais que tout déplaît;
Mais, dût votre courroux être plus grand qu'il n'est,
C'est extrême plaisir, quand l'amour est extrême,
De pouvoir d'un péril affranchir ce qu'on aime.
LA PRINCESSE.
Et pensez-vous, seigneur, puisqu'il me faut parler,
Qu'il eût eu, ce péril, de quoi tant m'ébranler?
Que l'arc et que le dard, pour moi si pleins de charmes,
Ne soient entre mes mains que d'inutiles armes;
Et que je fasse enfin mes plus fréquents emplois
De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois,
Pour n'oser, en chassant, concevoir l'espérance
De suffire, moi seule, à ma propre défense?
Certes, avec le temps j'aurois bien profité
De ces soins assidus dont je fais vanité,
S'il falloit que mon bras, dans une telle quête,
Ne pût pas triompher d'une chétive bête!
Du moins, si, pour prétendre à de sensibles coups,
Le commun de mon sexe est trop mal avec vous,
D'un étage plus haut accordez-moi la gloire;
Et me faites tous deux cette grâce de croire,
Seigneurs, que, quel que fût le sanglier d'aujourd'hui,
J'en ai mis bas sans vous de plus méchants que lui.
THÉOCLE.
Mais, madame...
LA PRINCESSE.
Eh bien, soit. Je vois que votre envie
Est de persuader que je vous dois la vie:
J'y consens. Oui, sans vous, c'étoit fait de mes jours.
Je rends de tout mon cœur grâce à ce grand secours;
Et je vais de ce pas au prince, pour lui dire
Les bontés que pour moi votre amour vous inspire.
SCÈNE IV.—EURYALE, ARBATE, MORON.
MORON.
Eh! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit?
De ce vilain sanglier l'heureux trépas l'aigrit.
Oh! comme volontiers j'aurois d'un beau salaire
Récompensé tantôt qui m'en eût su défaire!
ARBATE, à Euryale.
Je vous vois tout pensif, seigneur, de ses dédains;
Mais ils n'ont rien qui doive empêcher vos desseins.
Son heure doit venir; et c'est à vous, possible[236],
Qu'est réservé l'honneur de la rendre sensible.
MORON.
Il faut qu'avant la course elle apprenne vos feux;
Et je...
EURYALE.
Non. Ce n'est plus, Moron, ce que je veux;
Garde-toi de rien dire, et me laisse un peu faire;
J'ai résolu de prendre un chemin tout contraire.
Je vois trop que son cœur s'obstine à dédaigner
Tous ces profonds respects qui pensent la gagner;
Et le dieu qui m'engage à soupirer pour elle
M'inspire pour la vaincre une adresse nouvelle.
Oui, c'est lui d'où me vient ce soudain mouvement,
Et j'en attends de lui l'heureux événement.
ARBATE.
Peut-on savoir, seigneur, par où votre espérance...?
EURYALE.
Tu le vas voir. Allons, et garde le silence.
SCÈNE I.—MORON.
Jusqu'au revoir; pour moi, je reste ici, et j'ai une petite conversation
à faire avec ces arbres et ces rochers.
Bois, prés, fontaines, fleurs, qui voyez mon teint blême,
Si vous ne le savez, je vous apprends que j'aime.
Philis est l'objet charmant
Qui tient mon cœur à l'attache;
Et je deviens son amant,
La voyant traire une vache.
Ses doigts, tout pleins de lait et plus blancs mille fois,
Pressoient les bouts du pis d'une grâce admirable.
Ouf! cette idée est capable
De me réduire aux abois.
Ah! Philis! Philis! Philis!
SCÈNE II.—MORON, UN ÉCHO.
L'ÉCHO.
Philis.
MORON.
Ah!
L'ÉCHO.
Ah.
MORON.
Hem!
L'ÉCHO.
Hem.
MORON.
Ah! ah!
L'ÉCHO.
Ah.
MORON.
Hi! Hi!
L'ÉCHO.
Hi.
MORON.
Oh!
L'ÉCHO.
Oh.
MORON.
Oh!
L'ÉCHO.
Oh.
MORON.
Voilà un écho qui est bouffon!
L'ÉCHO.
On.
MORON.
Hon!
L'ÉCHO.
Hon.
MORON.
Ah!
L'ÉCHO.
Ah.
MORON.
Hu!
L'ÉCHO.
Hu.
MORON.
Voilà un écho qui es bouffon!
SCÈNE III.—MORON, apercevant un ours, qui vient à lui.
Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De
grâce, épargnez moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à
manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens
là-bas qui seroient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur,
tout doux, s'il vous plaît. Là (il caresse l'ours, et tremble de
frayeur), là, là, là. Ah! monseigneur, que Votre Altesse est jolie et
bienfaite! Elle a tout à fait l'air galant, et la taille la plus
mignonne du monde. Ah! beau poil, belle tête, beaux yeux brillants et
bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites
menottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits ongles
bien faits! (L'ours se lève sur ses pattes de derrière.) A l'aide! au
secours! je suis mort! miséricorde! Pauvre Moron! Ah! mon Dieu! Eh!
vite, à moi, je suis perdu!
Moron monte sur un arbre.
SCÈNE IV.—MORON, CHASSEURS.
MORON, monté sur un arbre, aux chasseurs.)
Eh! messieurs, ayez pitié de moi! (Les chasseurs combattent l'ours.)
Bon! messieurs, tuez-moi ce vilain animal-là. O ciel! daigne les
assister! Bon! le voilà qui fuit. Le voilà qui s'arrête, et qui se jette
sur eux. Bon! en voilà un qui vient de lui donner un coup dans la
gueule. Les voilà tous alentour de lui. Courage! ferme! allons mes amis!
Bon! poussez fort! Encore! Ah! le voilà qui est à terre; c'en est fait,
il est mort! Descendons maintenant pour lui donner cent coups. (Moron
descend de l'arbre.) Serviteur, messieurs! je vous rends grâce de
m'avoir délivré de cette bête. Maintenant que vous l'avez tuée, je m'en
vais l'achever et en triompher avec vous.
Moron donne mille coups à l'ours, qui est mort.
ENTRÉE DE BALLET
Les chasseurs dansent, pour témoigner leur joie d'avoir remporté la
victoire.
ACTE II
SCÈNE I.—LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS.
LA PRINCESSE.
Oui, j'aime à demeurer dans ces paisibles lieux;
On n'y découvre rien qui n'enchante les yeux;
Et de tous nos palais la savante structure
Cède aux simples beautés qu'y forme la nature.
Ces arbres, ces rochers, cette eau, ces gazons frais,
Ont pour moi des appas à ne lasser jamais.
AGLANTE.
Je chéris comme vous ces retraites tranquilles,
Où l'on se vient sauver de l'embarras des villes.
De mille objets charmants ces lieux sont embellis;
Et ce qui doit surprendre est qu'aux portes d'Alis
La douce passion de fuir la multitude
Rencontre une si belle et vaste solitude[237].
Mais, à vous dire vrai, dans ces jours éclatans
Vos retraites ici me semblent hors de temps;
Et c'est fort maltraiter l'appareil magnifique
Que chaque prince a fait pour la fête publique.
Ce spectacle pompeux de la course des chars
Devoit bien mériter l'honneur de vos regards.
LA PRINCESSE.
Quel droit ont-ils chacun d'y vouloir ma présence,
Et que dois-je, après tout, à leur magnificence?
Ce sont soins que produit l'ardeur de m'acquérir,
Et mon cœur est le prix qu'ils veulent tous courir.
Mais, quelque espoir qui flatte un projet de la sorte,
Je me tromperai fort si pas un d'eux l'emporte.
CYNTHIE.
Jusques à quand ce cœur veut-il s'effaroucher
Des innocens desseins qu'on a de le toucher,
Et regarder les soins que pour vous on se donne
Comme autant d'attentats contre votre personne?
Je sais qu'en défendant le parti de l'amour,
On s'expose chez vous à faire mal sa cour;
Mais ce que par le sang j'ai l'honneur de vous être
S'oppose aux duretés que vous faites paroître;
Et je ne puis nourrir d'un flatteur entretien
Vos résolutions de n'aimer jamais rien.
Est-il rien de plus beau que l'innocente flamme
Qu'un mérite éclatant allume dans une âme?
Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour,
Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?
Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre;
Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre[238].
AGLANTE.
Pour moi, je tiens que cette passion est la plus agréable affaire de la
vie; qu'il est nécessaire d'aimer pour vivre heureusement, et que tous
les plaisirs sont fades s'il ne s'y mêle un peu d'amour.
LA PRINCESSE.
Pouvez-vous bien toutes deux, étant ce que vous êtes, prononcer ces
paroles? et ne devez-vous pas rougir d'appuyer une passion qui n'est
qu'erreur, que foiblesses et qu'emportement, et dont tous les désordres
ont tant de répugnance avec la gloire de notre sexe? J'en prétends
soutenir l'honneur jusqu'au dernier moment de ma vie, et ne veux point
du tout me commetre à ces gens qui font les esclaves auprès de nous,
pour devenir un jour nos tyrans. Toutes ces larmes, tous ces soupirs,
tous ces hommages, tous ces respects, sont des embûches qu'on tend à
notre cœur, et qui souvent l'engagent à commettre des lâchetés. Pour
moi, quand je regarde certains exemples, et les bassesses épouvantables
où cette passion ravale les personnes sur qui elle étend sa puissance,
je sens tout mon cœur qui s'émeut; et je ne puis souffrir qu'une âme,
qui fait profession d'un peu de fierté, ne trouve pas une honte horrible
à de telles foiblesses.
CYNTHIE.
Eh! madame, il est de certaines foiblesses qui ne sont point honteuses,
et qu'il est beau même d'avoir dans les plus hauts degrés de gloire.
J'espère que vous changerez un jour de pensée; et, s'il plaît au ciel,
nous verrons votre cœur, avant qu'il soit peu...
LA PRINCESSE.
Arrêtez! n'achevez pas ce souhait étrange. J'ai une horreur trop
invincible pour ces sortes d'abaissemens; et, si jamais j'étois
capable d'y descendre, je serois personne sans doute à ne me le point
pardonner.
AGLANTE.
Prenez garde, madame, l'amour sait se venger des mépris que l'on fait de
lui; et peut-être...
LA PRINCESSE.
Non, non, je brave tous ses traits; et le grand pouvoir qu'on lui donne
n'est rien qu'une chimère et qu'une excuse des foibles cœurs, qui le
font invincible pour autoriser leur foiblesse.
CYNTHIE.
Mais, enfin, toute la terre reconnoît sa puissance, et vous voyez que
les dieux mêmes sont assujettis à son empire. On nous fait voir que
Jupiter n'a pas aimé pour une fois, et que Diane même, dont vous
affectez tant l'exemple, n'a pas rougi de pousser des soupirs d'amour.
LA PRINCESSE.
Les croyances publiques sont toujours mêlées d'erreur. Les dieux ne sont
point faits comme les fait le vulgaire; et c'est leur manquer de respect
que de leur attribuer les foiblesses des hommes.
SCÈNE II.—LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON.
AGLANTE.
Viens, approche, Moron, viens nous aider à défendre l'amour contre les
sentiments de la princesse.
LA PRINCESSE.
Voilà votre parti fortifié d'un grand défenseur.
MORON.
Ma foi, madame, je crois qu'après mon exemple il n'y a plus rien à dire,
et qu'il ne faut plus mettre en doute le pouvoir de l'amour. J'ai bravé
ses armes assez longtemps, et fait de mon drôle[239] comme un autre;
mais enfin ma fierté a baissé l'oreille, et vous avez une traîtresse (il
montre Philis) qui m'a rendu plus doux qu'un agneau. Après cela on ne
doit plus faire aucun scrupule d'aimer; et, puisque j'ai bien passé
par là, il peut bien y en passer d'autres.
CYNTHIE.
Quoi! Moron se mêle d'aimer?
MORON.
Fort bien.
CYNTHIE.
Et de vouloir être aimé?
MORON.
Et pourquoi non? Est-ce qu'on n'est pas assez bien fait pour cela? Je
pense que ce visage est assez passable, et que, pour le bel air, Dieu
merci, nous ne le cédons à personne.
CYNTHIE.
Sans doute, on aurait tort.
SCÈNE III.—LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON, LYCAS.
LYCAS.
Madame, le prince, votre père, vient vous trouver ici, et conduit avec
lui les princes de Pyle et d'Ithaque, et celui de Messène.
LA PRINCESSE.
O ciel! que prétend-il faire en me les amenant? Auroit-il résolu ma
perte, et voudroit-il bien me forcer au choix de quelqu'un d'eux?
SCÈNE IV.—IPHITAS, EURYALE, ARISTOMÈNE, THÉOCLE, LA PRINCESSE, AGLANTE,
CYNTHIE, PHILIS, MORON.
LA PRINCESSE, à Iphitas.
Seigneur, je vous demande la licence de prévenir par deux paroles la
déclaration des pensées que vous pouvez avoir. Il y a deux vérités,
seigneur, aussi constantes l'une que l'autre, et dont je puis vous
assurer également: l'une, que vous avez un absolu pouvoir sur moi, et
que vous ne sauriez m'ordonner rien où je ne réponde aussitôt par une
obéissance aveugle; l'autre, que je regarde l'hyménée ainsi que le
trépas, et qu'il m'est impossible de forcer cette aversion naturelle. Me
donner un mari et me donner la mort, c'est une même chose; mais
votre volonté va la première, et mon obéissance m'est bien plus chère
que ma vie. Après cela parlez, seigneur; prononcez librement ce que vous
voulez.
IPHITAS.
Ma fille, tu as tort de prendre de telles alarmes; et je me plains de
toi, qui peux mettre dans ta pensée que je sois assez mauvais père pour
vouloir faire violence à tes sentiments et me servir tyranniquement de
la puissance que le ciel me donne sur toi. Je souhaite, à la vérité, que
ton cœur puisse aimer quelqu'un. Tous mes vœux seroient satisfaits
si cela pouvoit arriver: et je n'ai proposé les fêtes et les jeux que je
fais célébrer ici qu'afin d'y pouvoir attirer tout ce que la Grèce a
d'illustre, et que, parmi cette noble jeunesse, tu puisses enfin
rencontrer où arrêter tes yeux et déterminer tes pensées. Je ne demande,
dis-je, au ciel autre bonheur que celui de te voir un époux. J'ai, pour
obtenir cette grâce, fait encore ce matin un sacrifice à Vénus; et, si
je sais bien expliquer le langage des dieux, elle m'a promis un miracle.
Mais, quoi qu'il en soit, je veux en user avec toi en père qui chérit sa
fille. Si tu trouves où attacher tes vœux, ton choix sera le mien, et
je ne considérerai ni intérêt d'État, ni avantages d'alliance; si ton
cœur demeure insensible, je n'entreprendrai point de le forcer; mais
au moins sois complaisante aux civilités qu'on te rend, et ne m'oblige
point à faire les excuses de ta froideur. Traite ces princes avec
l'estime que tu leur dois, reçois avec reconnoissance les témoignages de
leur zèle, et viens voir cette course où leur adresse va paroître.
THÉOCLE, à la princesse.
Tout le monde va faire des efforts pour remporter le prix de cette
course. Mais, à vous dire vrai, j'ai peu d'ardeur pour la victoire,
puisque ce n'est pas votre cœur qu'on y doit disputer.
ARISTOMÈNE.
Pour moi, madame, vous êtes le seul prix que je me propose partout.
C'est vous que je crois disputer dans ces combats d'adresse, et je
n'aspire maintenant à remporter l'honneur de cette course que pour
obtenir un degré de gloire qui m'approche de votre cœur.
EURYALE.
Pour moi, madame, je n'y vais point du tout avec cette pensée. Comme
j'ai fait toute ma vie profession de ne rien aimer, tous les soins que
je prends ne vont point où tendent les autres. Je n'ai aucune prétention
sur votre cœur, et le seul honneur de la course est tout l'avantage
où j'aspire.
SCÈNE V.—LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON.
LA PRINCESSE.
D'où sort cette fierté où l'on ne s'attendoit point? Princesses, que
dites-vous de ce jeune prince? Avez-vous remarqué de quel ton il l'a
pris?
AGLANTE.
Il est vrai que cela est un peu fier.
MORON, à part.
Ah! quelle brave botte il vient là de lui porter!
LA PRINCESSE.
Ne trouvez-vous pas qu'il y auroit plaisir d'abaisser son orgueil et de
soumettre un peu ce cœur qui tranche tant du brave?
CYNTHIE.
Comme vous êtes accoutumée à ne jamais recevoir que des hommages et des
adorations de tout le monde, un compliment pareil au sien doit vous
surprendre, à la vérité.
LA PRINCESSE.
Je vous avoue que cela m'a donné de l'émotion, et que je souhaiterois
fort de trouver les moyens de châtier cette hauteur. Je n'avois pas
beaucoup d'envie de me trouver à cette course; mais j'y veux aller
exprès, et employer toute chose pour lui donner de l'amour.
CYNTHIE.
Prenez garde, madame. L'entreprise est périlleuse; et, lorsqu'on veut
donner de l'amour, on court risque d'en recevoir.
LA PRINCESSE.
Ah! n'appréhendez rien, je vous prie. Allons, je vous réponds de moi.
SCÈNE I.—PHILIS, MORON.
MORON.
Philis, demeure ici.
PHILIS.
Non. Laisse-moi suivre les autres.
MORON.
Ah! cruelle, si c'étoit Tircis qui t'en priât, tu demeurerois bien vite.
PHILIS.
Cela se pourroit faire, et je demeure d'accord que je trouve bien mieux
mon compte avec l'un qu'avec l'autre; car il me divertit avec sa voix,
et toi tu m'étourdis de ton caquet. Lorsque tu chanteras aussi bien que
lui, je te promets de t'écouter.
MORON.
Eh! demeure un peu.
PHILIS.
Je ne saurois.
MORON.
De grâce!
PHILIS.
Point, te dis-je.
MORON, retenant Philis.
Je ne te laisserai point aller...
PHILIS.
Ah! que de façons!
MORON.
Je ne te demande qu'un moment à être avec toi.
PHILIS.
Eh bien, oui, j'y demeurerai, pourvu que tu me promettes une chose.
MORON.
Et quelle?
PHILIS.
De ne me parler point du tout.
MORON.
Et! Philis.
PHILIS.
A moins que de cela, je ne demeurerai point avec toi.
MORON.
Veux-tu me...
PHILIS.
Laisse-moi aller.
MORON.
Eh bien, oui, demeure. Je ne te dirai mot.
PHILIS.
Prends-y bien garde, au moins; car à la moindre parole je prends la
fuite.
MORON.
Soit. (Après avoir fait une scène de gestes.) Ah! Philis!... Eh!...
SCÈNE II.—MORON.
Elle s'enfuit, et je ne saurois l'attraper. Voilà ce que c'est. Si je
savois chanter, j'en ferois bien mieux mes affaires. La plupart des
femmes aujourd'hui se laissent prendre par les oreilles; elles sont
cause que tout le monde se mêle de musique, et l'on ne réussit auprès
d'elles que par les petites chansons et les petits vers qu'on leur fait
entendre. Il faut que j'apprenne à chanter, pour faire comme les autres.
Bon, voici justement mon homme.
SCÈNE III.—UN SATYRE, MORON.
LE SATYRE.
La, la, la.
MORON.
Ah! satyre, mon ami, tu sais bien ce que tu m'as promis il y a
longtemps. Apprends-moi à chanter, je te prie.
LE SATYRE.
Je le veux, mais auparavant écoute une chanson que je viens de faire.
MORON, bas, à part.
Il est si accoutumé à chanter, qu'il ne sauroit parler d'autre façon.
(Haut.) Allons, chante, j'écoute.
LE SATYRE chante.
Je portois...
MORON.
Une chanson? dis-tu.
LE SATYRE.
Je port...
MORON.
Une chanson à chanter?
LE SATYRE.
Je port...
MORON.
Chanson amoureuse? Peste!
LE SATYRE.