Moron demande au satire une chanson plus passionnée, et le prie de lui dire celle qu'il lui avoit ouï chanter quelques jours auparavant.
LE SATYRE chante.
MORON.
Ah! qu'elle est belle! Apprends-la-moi.
LE SATYRE.
La, la, la, la.
MORON.
La, la, la, la.
LE SATYRE.
Fa, fa, fa, fa.
MORON.
Fat toi-même!
ENTRÉE DU BALLET
Le satyre, en colère, menace Moron, et plusieurs satyres dansent une entrée plaisante.
ACTE III
SCÈNE I.—LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS.
CYNTHIE.
Il est vrai, madame, que ce jeune prince a fait voir une adresse non commune, et que l'air dont il a paru a été quelque chose de surprenant. Il sort vainqueur de cette course. Mais je doute fort qu'il en sorte avec le même cœur qu'il y a porté; car enfin vous lui avez tiré des traits dont il est difficile de se défendre; et, sans parler de tout le reste, la grâce de votre danse et la douceur de votre voix ont eu des charmes aujourd'hui à toucher les plus insensibles.
LA PRINCESSE.
Le voici qui s'entretient avec Moron; nous saurons un peu de quoi il lui parle. Ne rompons point encore leur entretien, et prenons cette route pour revenir à leur rencontre.
SCÈNE II.—EURYALE, ARBATE, MORON.
EURYALE.
Ah! Moron, je te l'avoue j'ai été enchanté; et jamais tant de charmes n'ont frappé tout ensemble mes yeux et mes oreilles. Elle est adorable en tout temps, il est vrai, mais ce moment l'a emporté sur tous les autres, et des grâces nouvelles ont redoublé l'éclat de ses beautés. Jamais son visage ne s'est paré de plus vives couleurs, ni ses yeux ne se sont armés de traits plus vifs et plus perçans. La douceur de sa voix a voulu se faire paroître dans un air tout charmant qu'elle a daigné chanter; et les sons merveilleux qu'elle formoit passoient jusqu'au fond de mon âme et tenoient tous mes sens dans un ravissement à ne pouvoir en revenir. Elle a fait éclater ensuite une disposition toute divine, et ses pieds amoureux sur l'émail d'un tendre gazon traçoient d'aimables caractères qui m'enlevoient hors de moi-même et m'attachoient par des nœuds invincibles aux doux et justes mouvemens dont tout son corps suivoit les mouvemens de l'harmonie. Enfin, jamais âme n'a eu de plus puissantes émotions que la mienne; et j'ai pensé plus de vingt fois oublier ma résolution, pour me jeter à ses pieds et lui faire un aveu sincère de l'ardeur que je sens pour elle.
MORON.
Donnez-vous-en bien de garde, seigneur, si vous m'en voulez croire. Vous avez trouvé la meilleure invention du monde, et je me trompe fort si elle ne vous réussit. Les femmes sont des animaux d'un naturel bizarre; nous les gâtons par nos douceurs; et je crois tout de bon que nous les verrions tous courir, sans tous ces respects et ces soumissions où les hommes les acoquinent.
ARBATE.
Seigneur, voici la princesse qui s'est un peu éloignée de sa suite.
MORON.
Demeurez ferme, au moins, dans le chemin que vous avez pris. Je m'en vais voir ce qu'elle me dira. Cependant promenez-vous ici dans ces petites routes, sans faire aucun semblant d'avoir envie de la joindre; et, si vous l'abordez, demeurez avec elle le moins qu'il vous sera possible.
SCÈNE III.—LA PRINCESSE, MORON.
LA PRINCESSE.
Tu as donc familiarité, Moron, avec le prince d'Ithaque?
MORON.
Ah! madame, il y a longtemps que nous nous connoissons.
LA PRINCESSE.
D'où vient qu'il n'est pas venu jusqu'ici, et qu'il a pris cette autre route quand il m'a vue?
MORON.
C'est un homme bizarre, qui ne se plaît qu'à entretenir ses pensées.
LA PRINCESSE.
Étois-tu tantôt au compliment qu'il m'a fait?
MORON.
Oui, madame, j'y étois, et je l'ai trouvé un peu impertinent, n'en déplaise à sa principauté.
LA PRINCESSE.
Pour moi, je le confesse, Moron, cette fuite m'a choquée; et j'ai toutes les envies du monde de l'engager, pour rabattre un peu son orgueil.
MORON.
Ma foi, madame, vous ne feriez pas mal; il le mériteroit bien; mais, à vous dire vrai, je doute fort que vous y puissiez réussir.
LA PRINCESSE.
Comment?
MORON.
Comment? C'est le plus orgueilleux petit vilain que vous ayez jamais vu. Il lui semble qu'il n'y a personne au monde qui le mérite, et que la terre n'est pas digne de le porter.
LA PRINCESSE.
Mais encore ne t'a-t-il point parlé de moi?
MORON.
Lui? non.
LA PRINCESSE.
Il ne t'a rien dit de ma voix et de ma danse?
MORON.
Pas le moindre mot.
LA PRINCESSE.
Certes, ce mépris est choquant, et je ne puis souffrir cette hauteur étrange de ne rien estimer.
MORON.
Il n'estime et n'aime que lui.
LA PRINCESSE.
Il n'y a rien que je ne fasse pour le soumettre comme il faut.
MORON.
Nous n'avons point de marbre dans nos montagnes qui soit plus dur et plus insensible que lui.
LA PRINCESSE.
Le voilà.
MORON.
Voyez-vous comme il passe, sans prendre garde à vous?
LA PRINCESSE.
De grâce, Moron, va le faire aviser que je suis ici, et l'oblige à me venir aborder.
SCÈNE IV.—LA PRINCESSE, EURYALE, MORON.
MORON, allant au-devant d'Euryale, et lui parlant bas.
Seigneur, je vous donne avis que tout va bien. La princesse souhaite que vous l'abordiez; mais songez bien à continuer votre rôle; et, de peur de l'oublier, ne soyez pas longtemps avec elle.
LA PRINCESSE.
Vous êtes bien solitaire, seigneur: et c'est une humeur bien extraordinaire que la vôtre, de renoncer ainsi à notre sexe, et de fuir, à votre âge, cette galanterie dont se piquent tous vos pareils.
EURYALE.
Cette humeur, madame, n'est pas si extraordinaire qu'on n'en trouvât des exemples sans aller loin d'ici; et vous ne sauriez condamner la résolution que j'ai prise de n'aimer jamais rien, sans condamner aussi vos sentimens.
LA PRINCESSE.
Il y a grande différence; et ce qui sied bien à un sexe ne sied pas bien à l'autre. Il est beau qu'une femme soit insensible et conserve son cœur exempt des flammes de l'amour; mais ce qui est vertu en elle devient un crime dans un homme; et, comme la beauté est le partage de notre sexe, vous ne sauriez ne nous point aimer sans nous dérober les hommages qui nous sont dus, et commettre une offense dont nous devons toutes nous ressentir.
EURYALE.
Je ne vois pas, madame, que celles qui ne veulent point aimer doivent prendre aucun intérêt à ces sortes d'offenses.
LA PRINCESSE.
Ce n'est pas une raison, seigneur; et, sans vouloir aimer, on est toujours bien aise d'être aimée.
EURYALE.
Pour moi, je ne suis pas de même; et, dans le dessein où je suis de ne rien aimer, je serois fâché d'être aimé.
LA PRINCESSE.
Et la raison?
EURYALE.
C'est qu'on a obligation à ceux qui nous aiment, et que je serois fâché d'être ingrat.
LA PRINCESSE.
Si bien donc que, pour fuir l'ingratitude, vous aimeriez qui vous aimeroit?
EURYALE.
Moi, madame? Point du tout. Je dis bien que je serois fâché d'être ingrat; mais je me résoudrois plutôt de l'être que d'aimer.
LA PRINCESSE.
Telle personne vous aimeroit peut-être, que votre cœur...
EURYALE.
Non, madame. Rien n'est capable de toucher mon cœur. Ma liberté est la seule maîtresse à qui je consacre mes vœux; et quand le ciel emploieroit ses soins à composer une beauté parfaite, quand il assembleroit en elle tous les dons les plus merveilleux et du corps et de l'âme, enfin quand il exposeroit à mes yeux un miracle d'esprit, d'adresse et de beauté, et que cette personne m'aimeroit avec toutes les tendresses imaginables, je vous l'avoue franchement, je ne l'aimerois pas.
LA PRINCESSE, à part.
A-t-on jamais rien vu de tel?
MORON, à la princesse.
Peste soit du petit brutal! J'aurois bien envie de lui bailler un coup de poing.
LA PRINCESSE, à part.
Cet orgueil me confond, et j'ai un tel dépit, que je ne me sens pas!
MORON, bas, au prince.
Bon courage, seigneur! Voilà qui va le mieux du monde.
EURYALE, bas, à Moron.
Ah! Moron, je n'en puis plus! et je me suis fait des efforts étranges.
LA PRINCESSE, à Euryale.
C'est avoir une insensibilité bien grande que de parler comme vous faites.
EURYALE.
Le ciel ne m'a pas fait d'une autre humeur. Mais, madame, j'interromps votre promenade, et mon respect doit m'avertir que vous aimez la solitude.
SCÈNE V.—LA PRINCESSE, MORON.
MORON.
Il ne vous en doit rien, madame, en dureté de cœur.
LA PRINCESSE.
Je donnerois volontiers tout ce que j'ai au monde pour avoir l'avantage d'en triompher.
MORON.
Je le crois.
LA PRINCESSE.
Ne pourrais-tu, Moron, me servir dans un tel dessein?
MORON.
Vous savez bien, madame, que je suis tout à votre service.
LA PRINCESSE.
Parle-lui de moi dans tes entretiens; vante-lui adroitement ma personne et les avantages de ma naissance, et tâche d'ébranler ses sentimens par la douceur de quelque espoir. Je te permets de dire tout ce que tu voudras, pour tâcher à me l'engager.
MORON.
Laissez-moi faire.
LA PRINCESSE.
C'est une chose qui me tient au cœur. Je souhaite ardemment qu'il m'aime.
MORON.
Il est bien fait, oui, ce petit pendard-là, il a bon air, bonne physionomie, et je crois qu'il seroit assez le fait d'une jeune princesse.
LA PRINCESSE.
Enfin, tu peux tout espérer de moi, si tu trouves moyen d'enflammer pour moi son cœur.
MORON.
Il n'y a rien qui ne se puisse faire. Mais, madame, s'il venoit à vous aimer, que feriez-vous, s'il vous plaît?
LA PRINCESSE.
Ah! ce seroit lors que je prendrois plaisir à triompher pleinement de sa vanité, à punir son mépris par mes froideurs, et à exercer sur lui toutes les cruautés que je pourrois imaginer.
MORON.
Il ne se rendra jamais.
LA PRINCESSE.
Ah! Moron, il faut faire en sorte qu'il se rende.
MORON.
Non, il n'en fera rien. Je le connois; ma peine seroit inutile.
LA PRINCESSE.
Si[240] faut-il pourtant tenter toutes choses, et éprouver si son âme est entièrement insensible. Allons. Je veux lui parler, et suivre une pensée qui vient de me venir.
TROISIÈME INTERMÈDE
SCÈNE I.—PHILIS, TIRCIS.
PHILIS.
Viens, Tircis. Laissons-les aller et me dis un peu ton martyre de la façon que tu sais faire. Il y a longtemps que tes yeux me parlent, mais je suis plus aise d'ouïr ta voix.
TIRCIS, chante.
PHILIS.
Va, va, c'est déjà quelque chose que de toucher l'oreille, et le temps amène tout. Chante-moi cependant quelque plainte nouvelle que tu aies composée pour moi.
SCÈNE II.—MORON, PHILIS, TIRCIS.
MORON.
Ah! ah! je vous y prends, cruelle! vous vous écartez des autres pour ouïr mon rival!
PHILIS.
Oui, je m'écarte pour cela. Je te le dis encore, je me plais avec lui; et l'on écoute volontiers les amans, lorsqu'ils se plaignent aussi agréablement qu'il fait. Que ne chantes-tu comme lui? je prendrois plaisir à t'écouter.
MORON.
Si je ne sais chanter, je sais faire autre chose; et quand...
PHILIS.
Tais-toi. Je veux l'entendre. Dis, Tircis, ce que tu voudras.
MORON.
Ah! cruelle!...
PHILIS.
Silence, dis-je, ou je me mettrai en colère.
TIRCIS chante.
MORON
Morbleu! que n'ai-je de la voix! Ah! nature marâtre, pourquoi ne m'as-tu pas donné de quoi chanter comme à un autre?
PHILIS.
En vérité, Tircis, il ne se peut rien de plus agréable, et tu l'emportes sur tous les rivaux que tu as.
MORON.
Mais pourquoi est-ce que je ne puis pas chanter? n'ai-je pas un estomac, un gosier et une langue comme un autre? Oui, oui, allons. Je veux chanter aussi, et te montrer que l'amour fait faire toutes choses. Voici une chanson que j'ai faite pour toi.
PHILIS.
Oui, dis. Je veux bien t'écouter pour la rareté du fait.
MORON.
Courage, Moron! Il n'y a qu'à avoir de la hardiesse.
Il chante.
Vivat! Moron.
PHILIS.
Voilà qui est le mieux du monde. Mais, Moron, je souhaiterois bien d'avoir la gloire que quelque amant fût mort pour moi. C'est un avantage dont je n'ai pas encore joui; et je trouve que j'aimerois de tout mon cœur une personne qui m'aimeroit assez pour se donner la mort.
MORON.
Tu aimerois une personne qui se tueroit pour toi?
PHILIS.
Oui.
MORON.
Il ne faut que cela pour te plaire?
PHILIS.
Non.
MORON.
Voilà qui est fait. Je te veux montrer que je me sais tuer quand je veux.
TIRCIS, chante.
MORON, à Tircis.
C'est un plaisir que vous aurez quand vous voudrez.
TIRCIS, chante.
MORON, à Tircis.
Je vous prie de vous mêler de vos affaires, et de me laisser tuer à ma fantaisie. Allons, je vais faire honte à tous les amans. (A Philis.) Tiens, je ne suis pas homme à faire tant de façons. Vois ce poignard. Prends bien garde comme je me vais percer le cœur. Je suis votre serviteur. Quelque niais!
PHILIS.
Allons, Tircis, viens-t'en me redire à l'écho ce que tu m'as chanté.
ACTE IV
SCÈNE I.—LA PRINCESSE, EURYALE, MORON.
LA PRINCESSE.
Prince, comme jusqu'ici nous avons fait paroître une conformité de sentimens, et que le ciel a semblé mettre en nous mêmes attachemens pour notre liberté, et même aversion pour l'amour, je suis bien aise de vous ouvrir le cœur, et de vous faire confidence d'un changement dont vous serez surpris. J'ai toujours regardé l'hymen comme une chose affreuse, et j'avois fait serment d'abandonner plutôt la vie que de me résoudre jamais à perdre cette liberté, pour qui j'avois des tendresses si grandes; mais enfin un moment a dissipé toutes ces résolutions. Le mérite d'un prince m'a frappé aujourd'hui les yeux; et mon âme tout d'un coup, comme par un miracle, est devenue sensible aux traits de cette passion que j'avois toujours méprisée. J'ai trouvé d'abord des raisons pour autoriser ce changement, et je puis l'appuyer de ma volonté de répondre aux ardentes sollicitations d'un père et aux vœux de tout un État; mais, à vous dire vrai, je suis en peine du jugement que vous ferez de moi, et je voudrois savoir si vous condamnerez, ou non, le dessein que j'ai de me donner un époux.
EURYALE.
Vous pourriez faire un tel choix, madame, que je l'approuverois sans doute.
LA PRINCESSE.
Qui croyez-vous, à votre avis, que je veuille choisir?
EURYALE.
Si j'étois dans votre cœur, je pourrois vous le dire; mais, comme je n'y suis pas, je n'ai garde de vous répondre.
LA PRINCESSE.
Devinez pour voir, et nommez quelqu'un.
EURYALE.
J'aurois trop peur de me tromper.
LA PRINCESSE.
Mais encore, pour qui souhaiteriez-vous que je me déclarasse?
EURYALE.
Je sais bien, à vous dire vrai, pour qui je le souhaiterois; mais, avant que de m'expliquer, je dois savoir votre pensée.
LA PRINCESSE.
Eh bien, prince, je veux bien vous la découvrir. Je suis sûre que vous allez approuver mon choix; et, pour ne vous point tenir en suspens davantage, le prince de Messène est celui de qui le mérite s'est attiré mes vœux.
EURYALE, à part.
O ciel!
LA PRINCESSE, bas, à Moron.
Mon invention a réussi, Moron. Le voilà qui se trouble.
MORON, à la princesse.
Bon, madame. (Au prince.) Courage, seigneur. (A la princesse.) Il en tient. (Au prince.) Ne vous défaites pas[241].
LA PRINCESSE, à Euryale.
Ne trouvez-vous pas que j'ai raison, et que ce prince a tout le mérite qu'on peut avoir?
MORON, bas, au prince.
Remettez-vous et songez à répondre.
LA PRINCESSE.
D'où vient, prince, que vous ne dites mot et semblez interdit?
EURYALE.
Je le suis, à la vérité; et j'admire, madame, comme le ciel a pu former deux âmes aussi semblables en tout que les nôtres, deux âmes en qui l'on ait vu une plus grande conformité de sentiments, qui aient fait éclater dans le même temps une résolution à braver les traits de l'amour, et qui, dans le même moment, aient fait paroître une égale facilité à perdre le nom d'insensibles. Car enfin, madame, puisque votre exemple m'autorise, je ne feindrai point de vous dire que l'amour aujourd'hui s'est rendu maître de mon cœur, et qu'une des princesses vos cousines, l'aimable et belle Aglante, a renversé d'un coup d'œil tous les projets de ma fierté. Je suis ravi, madame, que, par cette égalité de défaite, nous n'ayons rien à nous reprocher l'un à l'autre; et je ne doute point que, comme je vous loue infiniment de votre choix, vous n'approuviez aussi le mien. Il faut que ce miracle éclate aux yeux de tout le monde, et nous ne devons point différer à nous rendre tous deux contens. Pour moi, madame, je vous sollicite de vos suffrages pour obtenir celle que je souhaite, et vous trouverez bon que j'aille de ce pas en faire la demande au prince votre père.
MORON, bas à Euryale.
Ah! digne, ah! brave cœur!
SCÈNE II.—LA PRINCESSE, MORON.
LA PRINCESSE.
Ah! Moron, je n'en puis plus, et ce coup, que je n'attendois pas, triomphe absolument de toute ma fermeté.
MORON.
Il est vrai que le coup est surprenant, et j'avois cru d'abord que votre stratagème avoit fait son effet.
LA PRINCESSE.
Ah! ce m'est un dépit à me désespérer, qu'une autre ait l'avantage de soumettre ce cœur que je voulois soumettre.
SCÈNE III.—LA PRINCESSE, AGLANTE, MORON.
LA PRINCESSE.
Princesse, j'ai à vous prier d'une chose qu'il faut absolument que vous m'accordiez. Le prince d'Ithaque vous aime et veut vous demander au prince mon père.
AGLANTE.
Le prince d'Ithaque, madame?
LA PRINCESSE.
Oui. Il vient de m'en assurer lui-même, et m'a demandé mon suffrage pour vous obtenir; mais je vous conjure de rejeter cette proposition et de ne point prêter l'oreille à tout ce qu'il pourra vous dire.
AGLANTE.
Mais, madame, s'il étoit vrai que ce prince m'aimât effectivement, pourquoi, n'ayant aucun dessein de vous engager, ne voudriez-vous pas souffrir?...
LA PRINCESSE.
Non, Aglante. Je vous le demande. Faites-moi ce plaisir, je vous prie, et trouvez bon que, n'ayant pu avoir l'avantage de le soumettre, je lui dérobe la joie de vous obtenir.
AGLANTE.
Madame, il faut vous obéir; mais je croirois que la conquête d'un tel cœur ne seroit pas une victoire à dédaigner.
LA PRINCESSE.
Non, non, il n'aura pas la joie de me braver entièrement.
SCÈNE IV.—LA PRINCESSE, ARISTOMÈNE, AGLANTE, MORON.
ARISTOMÈNE.
Madame, je viens à vos pieds rendre grâce à l'Amour de mes heureux destins, et vous témoigner avec mes transports le ressentiment où je suis des bontés surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis de vos captifs.
LA PRINCESSE.
Comment?
ARISTOMÈNE.
Le prince d'Ithaque, madame, vient de m'assurer tout à l'heure que votre cœur avoit eu la bonté de s'expliquer en ma faveur sur ce célèbre choix qu'attend toute la Grèce.
LA PRINCESSE.
Il vous a dit qu'il tenoit cela de ma bouche?
ARISTOMÈNE.
Oui, madame.
LA PRINCESSE.
C'est un étourdi; et vous êtes un peu trop crédule, prince, d'ajouter foi si promptement à ce qu'il vous a dit. Une pareille nouvelle méritoit bien, ce me semble, qu'on en doutât un peu de temps; et c'est tout ce que vous pourriez faire de la croire, si je vous l'avois dite moi-même.
ARISTOMÈNE.
Madame, si j'ai été trop prompt à me persuader...
LA PRINCESSE.
De grâce, prince, brisons-là ce discours; et si vous voulez m'obliger, souffrez que je puisse jouir de deux moments de solitude.
SCÈNE V.—LA PRINCESSE, AGLANTE, MORON.
LA PRINCESSE.
Ah! qu'en cette aventure le ciel me traite avec une rigueur étrange! au moins, princesse, souvenez-vous de la prière que je vous ai faite.
AGLANTE.
Je vous l'ai dit déjà, madame, il faut vous obéir...
SCÈNE VI.—LA PRINCESSE, MORON.
MORON.
Mais, madame, s'il vous aimoit, vous n'en voudriez point, et cependant vous ne voulez pas qu'il soit à une autre. C'est faire justement comme le chien du jardinier[242].
LA PRINCESSE.
Non, je ne puis souffrir qu'il soit heureux avec une autre; et, si la chose étoit, je crois que j'en mourrois de déplaisir.
MORON.
Ma foi, madame, avouons la dette. Vous voudriez qu'il fût à vous; et, dans toutes vos actions, il est aisé de voir que vous aimez un peu ce jeune prince.
LA PRINCESSE.
Moi, je l'aime! O ciel! je l'aime! Avez-vous l'insolence de prononcer ces paroles? Sortez de ma vue, impudent, et ne vous présentez jamais devant moi!
MORON.
Madame...
LA PRINCESSE.
Retirez-vous d'ici, vous dis-je, ou je vous en ferai retirer d'une autre manière.
MORON, bas, à part.
Ma foi, son cœur en a sa provision; et...
Il rencontre un regard de la princesse, qui l'oblige à se retirer.
SCÈNE VII.—LA PRINCESSE.
De quelle émotion inconnue sens-je mon cœur atteint? Et quelle inquiétude secrète est venue troubler tout d'un coup la tranquillité de mon âme? Ne seroit-ce point aussi ce qu'on vient de me dire? et, sans en rien savoir n'aimerois-je point ce jeune prince? Ah! si cela étoit, je serois personne à me désespérer! Mais il est impossible que cela soit, et je vois bien que je ne puis pas l'aimer. Quoi! je ne serois capable de cette lâcheté! J'ai vu toute la terre à mes pieds avec la plus grande insensibilité du monde; les respects, les hommages et les soumissions n'ont jamais pu toucher mon âme, et la fierté et le dédain en auroient triomphé! J'ai méprisé tous ceux qui m'ont aimée, et j'aimerois le seul qui me méprise! Non, non, je sais bien que je ne l'aime pas. Il n'y a pas de raison à cela. Mais, si ce n'est pas de l'amour que ce que je sens maintenant, qu'est-ce donc que ce peut-être? et d'où vient ce poison qui me court par toutes les veines et ne me laisse point en repos avec moi-même? Sors de mon cœur, qui que tu sois, ennemi qui te caches. Attaque-moi visiblement, et deviens à mes yeux la plus affreuse bête de tous nos bois, afin que mon dard et mes flèches me puissent défaire de toi.
QUATRIÈME INTERMÈDE
SCÈNE I.—LA PRINCESSE.
O vous, admirables personnes, qui, par la douceur de vos chants, avez l'art d'adoucir les plus fâcheuses inquiétudes, approchez-vous d'ici, de grâce; et tâchez de charmer, avec votre musique, le chagrin où je suis.
SCÈNE II.—LA PRINCESSE, CLIMÈNE, PHILIS.
CLIMÈNE, chante.
Chère Philis, dis-moi, que crois-tu de l'amour?
PHILIS, chante.
Toi-même, qu'en crois-tu, ma compagne fidèle?
CLIMÈNE.
On m'a dit que sa flamme est pire qu'un vautour,
Et qu'on souffre en aimant, une peine cruelle.
PHILIS.
On m'a dit qu'il n'est point de passion plus belle,
Et que ne pas aimer, c'est renoncer au jour.
CLIMÈNE.
A qui des deux donnerons-nous victoire?
PHILIS.
Qu'en croirons-nous, ou le mal, ou le bien?
TOUTES DEUX ENSEMBLE.
Aimons, c'est le vrai moyen
De savoir ce qu'on en doit croire.
PHILIS.
Chloris vante partout l'amour et ses ardeurs.
CLIMÈNE.
Amarante pour lui verse en tous lieux des larmes.
PHILIS.
Si de tant de tourments il accable les cœurs,
D'où vient qu'on aime à lui rendre les armes?
CLIMÈNE.
Si sa flamme, Philis, est si pleine de charmes,
Pourquoi nous défend-on d'en goûter les douceurs?
PHILIS.
A qui des deux donnerons-nous victoire?
CLIMÈNE.
Qu'en croirons-nous, ou le mal, ou le bien?
TOUTES DEUX ENSEMBLE.
Aimons, c'est le vrai moyen
De savoir ce qu'on en doit croire.
LA PRINCESSE.
Achevez seules, si vous voulez. Je ne saurois demeurer en repos; et quelque douceur qu'aient vos chants, ils ne font que redoubler mon inquiétude.
ACTE V
SCÈNE I.—IPHITAS, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.
MORON, à Iphitas.
Oui, seigneur, ce n'est point raillerie; j'en suis ce qu'on appelle disgracié. Il m'a fallu tirer mes chausses au plus vite[243], et jamais vous n'avez vu un emportement plus brusque que le sien.
IPHITAS, à Euryale.
Ah! prince, que je devrai de grâce à ce stratagème amoureux, s'il faut qu'il ait trouvé le secret de toucher son cœur!
EURYALE.
Quelque chose, seigneur, que l'on vienne de vous en dire, je n'ose encore, pour moi, me flatter de ce doux espoir; mais enfin, si ce n'est pas à moi trop de témérité que d'oser aspirer à l'honneur de votre alliance, si ma personne et mes États...
IPHITAS.
Prince, n'entrons point dans ces compliments. Je trouve en vous de quoi remplir tous les souhaits d'un père; et, si vous avez le cœur de ma fille, il ne vous manque rien.
SCÈNE II.—LA PRINCESSE, IPHITAS, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.
LA PRINCESSE.
O ciel! que vois-je ici!
IPHITAS, à Euryale.
Oui, l'honneur de votre alliance m'est d'un prix très-considérable, et je souscris aisément de tous mes suffrages à la demande que vous me faites.
LA PRINCESSE, à Iphitas.
Seigneur, je me jette à vos pieds pour vous demander une grâce. Vous m'avez toujours témoigné une tendresse extrême, et je crois vous devoir bien plus par les bontés que vous m'avez fait voir que par le jour que vous m'avez donné. Mais, si jamais vous avez eu de l'amitié pour moi, je vous en demande aujourd'hui la plus sensible preuve que vous me puissiez accorder; c'est de n'écouter point, seigneur, la demande de ce prince, et de ne pas souffrir que la princesse Aglante soit unie avec lui.
IPHITAS.
Et par quelle raison, ma fille, voudrois-tu t'opposer à cette union?
LA PRINCESSE.
Par raison que je hais ce prince, et que je veux, si je puis, traverser ses desseins.
IPHITAS.
Tu le hais, ma fille!
LA PRINCESSE.
Oui, et de tout mon cœur, je vous l'avoue.
IPHITAS.
Et que t'a-t-il fait?
LA PRINCESSE.
Il m'a méprisée.
IPHITAS.
Et comment?
LA PRINCESSE.
Il ne m'a pas trouvée assez bien faite pour m'adresser ses vœux.
IPHITAS.
Et quelle offense te fait cela? tu ne veux accepter personne.
LA PRINCESSE.
N'importe. Il me devoit aimer comme les autres, et me laisser au moins la gloire de le refuser. Sa déclaration me fait un affront; et ce m'est une honte sensible qu'à mes yeux, et au milieu de votre cour, il a recherché une autre que moi.
IPHITAS.
Mais quel intérêt dois-tu prendre à lui?
LA PRINCESSE.
J'en prends, seigneur, à me venger de son mépris; et, comme je sais bien qu'il aime Aglante avec beaucoup d'ardeur, je veux empêcher, s'il vous plaît, qu'il ne soit heureux avec elle.
IPHITAS.
Cela te tient donc bien au cœur?
LA PRINCESSE.
Oui, seigneur, sans doute; et, s'il obtient ce qu'il demande, vous me verrez expirer à vos yeux.
IPHITAS.
Va, va, ma fille, avoue franchement la chose. Le mérite de ce prince t'a fait ouvrir les yeux, et tu l'aimes enfin, quoi que tu puisses dire.
LA PRINCESSE.
Moi, seigneur?
IPHITAS.
Oui, tu l'aimes.
LA PRINCESSE.
Je l'aime, dites-vous? et vous m'imputez cette lâcheté! O ciel! quelle est mon infortune! Puis-je bien, sans mourir, entendre ces paroles? Et faut-il que je sois si malheureuse, qu'on me soupçonne de l'aimer? Ah! si c'étoit un autre que vous, seigneur, qui me tînt ce discours, je ne sais pas ce que je ne ferois point!
IPHITAS.
Et bien, oui, tu ne l'aimes pas. Tu le hais, j'y consens, et je veux bien, pour te contenter, qu'il n'épouse pas la princesse Aglante.
LA PRINCESSE.
Ah! Seigneur, vous me donnez la vie!
IPHITAS.
Mais, afin d'empêcher qu'il ne puisse être jamais à elle, il faut que tu le prennes pour toi.
LA PRINCESSE.
Vous vous moquez, seigneur, et ce n'est pas ce qu'il demande.
EURYALE.
Pardonnez-moi, madame, je suis assez téméraire pour cela, et je prends à témoin le prince votre père si ce n'est pas vous que j'ai demandée. C'est trop vous tenir dans l'erreur; il faut lever le masque, et, dussiez-vous vous en prévaloir contre moi, découvrir à vos yeux les véritables sentiments de mon cœur. Je n'ai jamais aimé que vous, et jamais je n'aimerai que vous. C'est vous, madame, qui m'avez enlevé cette qualité d'insensible que j'avois toujours affectée; et tout ce que j'ai pu vous dire n'a été qu'une feinte qu'un mouvement secret m'a inspirée, et que je n'ai suivie qu'avec toutes les violences imaginables. Il falloit qu'elle cessât bientôt, sans doute, et je m'étonne seulement qu'elle ait pu durer la moitié d'un jour; car, enfin, je mourois, je brûlois dans l'âme, quand je vous déguisois mes sentiments; et jamais cœur n'a souffert une contrainte égale à la mienne. Que si cette feinte, madame, a quelque chose qui vous offense, je suis tout prêt de mourir pour vous en venger; vous n'avez qu'à parler, et ma main sur-le-champ fera gloire d'exécuter l'arrêt que vous prononcerez.
LA PRINCESSE.
Non, non, prince, je ne vous sais pas mauvais gré de m'avoir abusée; et tout ce que vous m'avez dit, je l'aime bien mieux une feinte que non pas une vérité.
IPHITAS.
Si bien donc, ma fille, que tu veux bien accepter ce prince pour époux?
LA PRINCESSE.
Seigneur, je ne sais pas encore ce que je veux. Donnez-moi le temps d'y songer, je vous prie, et m'épargnez un peu la confusion où je suis.
IPHITAS.
Vous jugez, prince, ce que cela veut dire, et vous pouvez fonder[244] là-dessus.
EURYALE.
Je l'attendrai tant qu'il vous plaira, madame, cet arrêt de ma destinée; et, s'il me condamne à la mort, je le suivrai sans murmure.
IPHITAS.
Viens, Moron. C'est ici un jour de paix, et je te remets en grâce avec la princesse.
MORON.
Seigneur, je serai meilleur courtisan une autre fois, et je me garderai bien de dire ce que je pense.
SCÈNE III.—ARISTOMÈNE, THÉOCLE, IPHITAS, LA PRINCESSE, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.
IPHITAS, aux princes de Messène et de Pyle.
Je crains bien, princes, que le choix de ma fille ne soit pas en votre faveur; mais voilà deux princesses qui peuvent bien vous consoler de ce petit malheur.
ARISTOMÈNE.
Seigneur, nous savons prendre notre parti; et, si ces aimables princesses n'ont point trop de mépris pour des cœurs qu'on a rebutés, nous pouvons revenir par elles à l'honneur de votre alliance.
SCÈNE IV.—IPHITAS, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, EURYALE, ARISTOMÈNE, THÉOCLE, MORON.
PHILIS, à Iphitas.
Seigneur, la déesse Vénus vient d'annoncer partout le changement du cœur de la princesse. Tous les pasteurs et toutes les bergères en témoignent leur joie par des danses et des chansons; et, si ce n'est point un spectacle que vous méprisiez, vous allez voir l'allégresse publique se répandre jusques ici.
CINQUIÈME INTERMÈDE
BERGERS et BERGÈRES.
QUATRE BERGERS ET DEUX BERGÈRES HÉROIQUES chantent la chanson suivante, sur l'air de laquelle dansent d'autres bergers et bergères.