REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A VAUX, LE 16 AOÛT 1661; DEVANT LA COUR, A FONTAINEBLEAU, LE 27 AOÛT 1661; ET SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, A PARIS, LE 4 NOVEMBRE 1661.
Mazarin a cessé de vivre. Le gouvernement du jeune roi s'établit. La cour s'organise; tout se concentre autour du trône. Savants, courtisans, guerriers, coquettes, gens d'intrigue, saluent à l'envi la grande étoile monarchique qui se lève. «N'ayez plus de premier ministre,» avait dit Mazarin à Louis XIV. C'était bien ce que se proposait le monarque.
Une seule autorité, celle de Fouquet, pouvait tenir en échec l'autorité souveraine. Sa ruine fut résolue, non-seulement, comme le dit Louis XIV lui-même, «parce qu'il continuoit des dépenses excessives, fortifioit des places et vouloit se rendre l'arbitre souverain de l'État,» mais pour avoir brigué, à prix d'or, le cœur de mademoiselle de la Vallière; étourdi, généreux, d'un esprit facile et prompt à se flatter, il ne se doutait pas qu'on devait l'arrêter au milieu de la grande fête qu'il allait donner, le 16 août 1661, dans sa maison de Vaux. Il ne songeait qu'à éblouir la France et la cour; sa magnificence rendit ses ennemis implacables et le roi irréconciliable.
Lebrun fut chargé de peindre les décorations, Torelli de disposer les machines; Molière, devenu l'homme indispensable, depuis le succès de l'École des Maris, de Sganarelle, et des Précieuses, reçut l'ordre de composer la pièce et de la faire représenter. On lui donna quinze jours pour cela. Au fond d'une allée de sapins éclairée par mille flambeaux, au milieu d'autres larges allées
la comédie des Fâcheux fut représentée. L'ordre secret d'arrestation lancé contre le surintendant fut suspendu; et l'on alla, dit encore le journaliste,
L'esquisse, improvisée en quinze jours par Molière, apprise en trois jours par sa troupe, était un chef-d'œuvre en son genre. Il avait puisé, pour l'accomplir, dans son érudition, dans ses souvenirs et dans sa passion. Les contre-temps de la vie, la difficulté d'atteindre un but désiré; les nouveaux ridicules d'une cour pleine de mouvement et de jeunesse; les originaux qui se montraient en relief au milieu de ce monde élégant, voilà le sujet de l'œuvre. Molière savait qu'en France, pays de sociabilité par excellence, un original est un fâcheux qui déplaît à tout le monde; il savait aussi qu'une discipline sociale, stricte et brillante à la fois, allait bientôt s'établir et bannir les originaux comme autant d'ennemis publics. Dans un vieux canevas italien, le Case svaliggiate, ovvero gli interrompimenti di Pantalone, se trouve le rôle de Pantalon qui, sur le point, comme dit la Fontaine, «de se rendre à une assignation amoureuse», est interrompu par toute sorte de gens. Molière s'en empare. Il se rappelle aussi la vive satire où Horace[54] punit le bavard qui l'a escorté malgré lui; et l'autre satire où Mathurin Régnier[55] raille cet importun qui l'a suivi jusque chez sa maîtresse. Sur ces premières assises l'édifice léger s'élève. Molière fait entrer en scène, et en première ligne, Armande, l'enfant coquette, d'une beauté si attrayante et qui allait le martyriser; Armande, habituée aux hommages, et qui s'accommode mal de la jalousie de Molière et de ses fureurs; puis la belle mademoiselle Duparc, danseuse célèbre et beauté à la mode, au port de reine; mademoiselle Debrie, d'une humeur plus indulgente et moins bien partagée de la nature; enfin, lui-même, Éraste, bouillant d'amour, sur le point d'épouser celle qu'il aime, entravé par mille obstacles, arrêté par mille fâcheux et réussissant à les mettre en fuite. Il dispose, on le voit, de ses acteurs, comme le peintre des couleurs de sa palette; il y mêle, artiste passionné, ce qu'il a de plus intime, son propre sang et ses propres larmes.
Pour consoler la jalouse Madeleine, beauté de quarante-trois ans, majestueuse encore et qui n'a point de rôle dans l'ouvrage, elle sera la Naïade sortant d'une coquille de nacre aux yeux de l'assemblée; elle annoncera l'œuvre du poëte et semblera la reine du magnifique séjour[56].
Que de difficultés vaincues! Le champ devient libre, et Molière s'y élance avec une hardiesse et un tact incomparables. Depuis la représentation des Précieuses, il a entre les mains des notes critiques et des portraits de caractères que lui livrent, sur leurs rivaux et leurs amis, tous les gens de la cour. Il en use, et il fait un choix parmi les ridicules qui lui sont signalés. Le roi lui-même, après la représentation, daigne lui indiquer un original qu'il a oublié, le chasseur forcené, M. de Soyecourt. Il devient ainsi de plein droit le premier ministre comique de Louis XIV, l'organe de ses vues, le régulateur moral de la société renouvelée.
Celui qui, dans l'École des Maris et les Précieuses, a frappé les hargneux, les pédantes et les mécontents de l'ancienne cour, attaque cette fois, d'une main légère, mais sûre, les écervelés de la cour nouvelle, leurs rencontres bruyantes, leurs cris quand ils s'embrassent, la prétention des faiseurs de projets, l'audace des solliciteurs, tout ce qui devait être insupportable au nouveau maître. Initié aux secrets de Saint-Germain et aux faiblesses du roi que mademoiselle de la Vallière captivait, le poëte glisse obscurément dans les scènes d'amour quelques paroles attendries sur les secrètes douceurs que le «mystère réserve aux cœurs bien épris.» Le jeune souverain voyait ses intérêts servis, sa politique sociale aidée et devinée, jusqu'aux fibres secrètes de son cœur délicatement touchées par ce comédien modeste. La protection du roi, depuis ce moment, n'abandonna plus Molière. Comme la Fontaine, comme Boileau, Louis XIV comprit «que c'était là son homme.» Dès lors Molière poursuivit librement sa carrière, à titre d'aide de camp, si l'on peut parler ainsi, de ce roi qui pétrissait la cour et la France dans un moule d'unité brillante. Marquis et tartufes ne purent prévaloir.
Les Fâcheux, improvisés par le grand artiste, manquaient d'intrigue et d'intérêt. Il créa pour cette pièce à tiroirs de nouvelles ressources et comme une harmonie nouvelle: peintre, musicien, danseur, décorateur, il distribua ses groupes, composa la scène, arrangea les plans, moins au point de vue du drame proprement dit que sous celui de l'art plastique. A l'instar des Italiens, qu'il aima toujours, il fit entrer des danseuses sur la scène, et mêla au dialogue du drame l'action vive du ballet. C'était donner à son œuvre un horizon pittoresque et la grâce animée d'un tableau demi-flamand, comme le faisait Karl Dujardin.
Ce petit chef-d'œuvre fut admiré des courtisans, qui se jouaient eux-mêmes; non-seulement ils avaient donné les notes et préparé la comédie; mais le théâtre était de plain-pied avec les spectateurs; «de côté et d'autre, mêmes hommes, mêmes canons, mêmes plumes, mêmes postures, excepté que, du côté où le ridicule a été copié, on se tait, on écoute; et que, là où il figure imité, on parle, on agit, on fait rire[57].»
Celui qui donnait la fête, le rival de Louis XIV, fut arrêté un mois après; le nouveau siècle avançait dans sa voie, l'unité royale se dessinait, et l'autorité du poëte comique grandissait avec elle.
AU ROI
Sire,
J'ajoute une scène à la comédie; et c'est une espèce de fâcheux, assez insupportable, un homme qui dédie un livre. Votre Majesté en sait des nouvelles plus que personne de son royaume, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle se voit en butte à la furie des épîtres dédicatoires. Mais, bien que je suive l'exemple des autres, et me mette moi-même au rang de ceux que j'ai joués, j'ose dire toutefois à Votre Majesté que ce que j'en ai fait n'est pas tant pour lui présenter un livre que pour avoir lieu de lui rendre grâces du succès de cette comédie. Je le dois, Sire, ce succès qui a passé mon attente, non-seulement à cette glorieuse approbation dont Votre Majesté honora d'abord la pièce, et qui a entraîné si hautement celle de tout le monde, mais encore à l'ordre qu'elle me donna d'y ajouter un caractère de fâcheux, dont elle eut la bonté de m'ouvrir les idées elle-même, et qui a été trouvé partout le plus beau morceau de l'ouvrage. Il faut avouer, Sire, que je n'ai jamais rien fait, avec tant de facilité, ni si promptement, que cet endroit où Votre Majesté me commanda de travailler. J'avois une joie à lui obéir qui me valoit bien mieux qu'Apollon et toutes les Muses; et je conçois par là ce que je serois capable d'exécuter pour une comédie entière, si j'étois inspiré par de pareils commandements. Ceux qui sont nés en un rang élevé peuvent se proposer l'honneur de servir Votre Majesté dans les grands emplois; mais, pour moi, toute la gloire où je puis aspirer, c'est de la réjouir. Je borne là l'ambition de mes souhaits; et je crois qu'en quelque façon ce n'est pas être inutile à la France que de contribuer[58] quelque chose au divertissement de son roi. Quand je n'y réussirai pas, ce ne sera jamais par un défaut de zèle ni d'étude, mais seulement par un mauvais destin qui suit assez souvent les meilleures intentions, et qui, sans doute affligeroit sensiblement.
Sire,
De Votre Majesté,
Le très-humble, très-obéissant, et très-fidèle serviteur et sujet,
J.-B. P. Molière.
AVERTISSEMENT
Jamais entreprise au théâtre ne fut si précipitée que celle-ci, et c'est une chose, je crois, toute nouvelle, qu'une comédie ait été conçue, faite, apprise, et représentée en quinze jours. Je ne dis pas cela pour me piquer de l'impromptu, et en prétendre de la gloire, mais seulement pour prévenir certaines gens, qui pourroient trouver à redire que je n'aie pas mis ici toutes les espèces de fâcheux qui se trouvent. Je sais que le nombre en est grand, et à la cour et dans la ville; et que, sans épisodes, j'eusse bien pu en composer une comédie de cinq actes bien fournis, et avoir encore de la matière de reste. Mais, dans le peu de temps qui me fut donné, il m'étoit impossible de faire un grand dessein, et de rêver beaucoup sur le choix de mes personnages et sur la disposition de mon sujet. Je me réduisis donc à ne toucher qu'un petit nombre d'importuns, et je pris ceux qui s'offrirent d'abord à mon esprit, et que je crus les plus propres à réjouir les augustes personnes devant qui j'avois à paraître; et, pour lier promptement toutes ces choses ensemble, je me servis du premier nœud que je pus trouver. Ce n'est pas mon dessein d'examiner maintenant si tout cela pouvoit être mieux, et si tous ceux qui s'y sont divertis ont ri selon les règles. Le temps viendra de faire imprimer mes remarques sur les pièces que j'aurai faites, et je ne désespère pas de faire voir un jour, en grand auteur, que je puis citer Aristote et Horace. En attendant cet examen, qui peut-être ne viendra point, je m'en remets assez aux décisions de la multitude, et je tiens aussi difficile de combattre un ouvrage que le public approuve que d'en défendre un qu'il condamne.
Il n'y a personne qui ne sache pour quelle réjouissance la pièce fut composée; et cette fête a fait un tel éclat, qu'il n'est pas nécessaire d'en parler; mais il ne sera pas hors de propos de dire deux paroles des ornements qu'on a mêlés avec la comédie.
Le dessein étoit de donner un ballet aussi; et, comme il n'y avoit qu'un petit nombre choisi de danseurs excellents, on fut contraint de séparer les entrées de ce ballet, et l'avis fut de les jeter dans les entr'actes de la comédie, afin que ces intervalles donnassent temps aux mêmes baladins de revenir sous d'autres habits: de sorte que, pour ne point rompre aussi le fil de la pièce par ces manières d'intermèdes, on s'avisa de les coudre au sujet du mieux que l'on put, et de ne faire qu'une seule chose du ballet et de la comédie: mais, comme le temps étoit fort précipité, et que tout cela ne fut pas réglé entièrement par une même tête, on trouvera peut-être quelques endroits du ballet qui n'entrent pas dans la comédie aussi naturellement que d'autres. Quoi qu'il en soit, c'est un mélange qui est nouveau pour nos théâtres, et dont on pourroit chercher quelques autorités dans l'antiquité; et, comme tout le monde l'a trouvé agréable, il peut servir d'idée à d'autres choses qui pourroient être méditées avec plus de loisir.
D'abord que la toile fut levée, un des acteurs, comme vous pourriez dire moi, parut sur le théâtre en habit de ville, et, s'adressant au roi avec le visage d'un homme surpris, fit des excuses en désordre sur ce qu'il se trouvoit là seul, et manquoit de temps et d'acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu'elle sembloit attendre. En même temps, au milieu de vingt jets d'eau naturels, s'ouvrit cette coquille que tout le monde a vue; et l'agréable naïade[59] qui parut dedans s'avança au bord du théâtre, et, d'un air héroïque, prononça les vers que M. Pellisson avoit faits[60] et qui servent de prologue.
PROLOGUE
Le théâtre représente un jardin orné de termes et de plusieurs jets d'eau.
UNE NAÏADE, sortant des eaux dans une coquille.
Plusieurs dryades, accompagnées de faunes et de satyres, sortent des arbres et des termes.
La naïade emmène avec elle, pour la comédie, une partie des gens qu'elle a fait paroître, pendant que le reste se met à danser aux sons des hautbois, qui se joignent aux violons.
| PERSONNAGES | ACTEURS | ||
| DAMIS, tuteur d'Orphise. | L'Espy. | ||
| ORPHISE. | Mlle Molière. | ||
| ÉRASTE, amoureux d'Orphise. | Molière. | ||
| ALCIDOR, | fâcheux. | ||
| LISANDRE, | La Grange. | ||
| ALCANDRE, | |||
| ALCIPPE, | |||
| ORANTE, | Mlle Duparc. | ||
| CLIMÈNE, | Mlle Debrie. | ||
| DORANTE, | |||
| CARITIDÈS, | |||
| ORMIN, | |||
| FILINTE, | |||
| LA MONTAGNE, valet d'Éraste. | Duparc. | ||
| L'ÉPINE, valet de Damis. | |||
| LA RIVIÈRE, et deux autres valets d'Éraste. | |||
| La scène est à Paris. | |||