Ces jours-là, il ne mangeait point. Il restait jusqu'au soir assis sur son divan, tandis que ses deux nègres, immobiles et muets, attendaient ses ordres.
Ceux qui eussent pu pénétrer le secret de sa vie auraient remarqué que ces tristesses mornes et profondes le prenaient chaque fois que les hasards du jeu le forçaient à enlever un diamant au couvercle de sa boîte de sandal.
Et assurément, ce n'était pas la perte elle-même qui le navrait ainsi, car on n'avait jamais vu au Cercle des Étrangers un joueur plus calme et plus impassible.
Les jours dont nous parlons, personne ne pénétrait près de lui, pas même Étienne et Roger qu'il aimait tant à voir d'habitude.
Car, en ceci du moins, le nabab avait fait exception à son inconstance. Cette amitié de hasard, nouée dans le coupé d'une diligence, eût gardé pour bien des gens, dans son origine même, un germe de rupture. Mais, pour Montalt, c'était tout le contraire; il se disait avec un souverain plaisir que cette liaison n'avait aucune cause logique: on n'était ni parent ni voisin; on n'avait point été élevé ensemble; on ne s'était point dévoué mutuellement l'un pour l'autre: donc, il y avait chance que l'on pût s'aimer...
Pour sa part, il aimait les deux jeunes gens beaucoup plus que le premier jour. Il était fou du talent d'Étienne; il applaudissait de tout son cœur aux moindres saillies de Roger. Vous eussiez dit parfois, lorsqu'ils étaient ensemble, un père entre ses deux fils chéris tendrement.
Mais c'était plus souvent encore un joyeux camarade, et alors il n'était plus possible de ramener la moindre idée paternelle. Montalt, jeune comme eux par la beauté, par l'esprit, par l'élégance exquise, pouvait passer facilement pour le frère aîné, à qui deux ou trois années de plus donnent du poids et de l'aplomb.
Il poursuivait avec une héroïque patience l'œuvre entamée sur la route de Rennes à Paris. Chaque fois que les deux jeunes gens et lui se trouvaient ensemble, il prêchait; c'était sa manie. Il voulait faire d'Étienne et de Roger des philosophes à son image; il voulait leur donner surtout ce profond mépris de l'espèce féminine qu'il affectait en toute occasion.
Pour en arriver là, il faisait mieux que raisonner, il tentait. A plusieurs reprises, Étienne et Roger s'étaient trouvés en face d'occasions charmantes et imprévues; mais le nabab avait beau les entourer de séductions, Étienne et Roger résistaient vaillamment; Étienne surtout dont le cœur était plus fort.
Du reste, ils se laissaient aller tous deux sans trop réfléchir, et avec l'insouciance de leur âge, à la pente de cette bonne et molle vie que le hasard leur faisait. Étienne travaillait et recevait de son labeur une récompense royale; Roger ne travaillait point, mais il portait le titre de secrétaire de milord et touchait, sous ce prétexte, des appointements magnifiques.
Tout, dans la maison du nabab, voitures, chevaux, valets, était à leurs ordres.
Charmants cavaliers comme ils l'étaient, distingués, spirituels, élégants, et riches par la grâce du hasard, ils faisaient, en vérité, figure dans le monde.
Au commencement, et d'un commun accord, ils s'étaient promis de mettre à exécution ce cher dessein qu'ils avaient fait un soir dans le jardin de Penhoël, thésauriser, thésauriser comme des avares, pour revenir bien vite en Bretagne où les attendait le bonheur.
Étienne restait fidèle à son projet. Chaque somme que lui donnait le nabab était religieusement placée, et le jeune artiste tressaillait d'aise en voyant s'augmenter rapidement son trésor, car c'était la dot de Diane, de Diane qui était son rêve de toutes les heures, son amour unique et passionné.
Car, à travers l'éloignement, Étienne la voyait encore plus noble et plus belle.
Roger pensait bien, lui aussi, à Cyprienne, mais sait-on comment l'argent se dépense à Paris? La dot de Cyprienne était lente à venir.
Il aimait pourtant, le bon garçon; mais plus d'une enchanteresse, placée sur son passage par ce perfide Montalt, lui avait semblé bien adorable.
Tandis qu'Étienne peignait des panneaux ou esquissait des cartons, Roger allait se promener. Quand il revenait et qu'Étienne le questionnait en frère, Roger ne faisait pas toujours confession générale.
Une chose cependant rapprochait les deux jeunes gens et les réunissait en une commune inquiétude, c'était l'absence de nouvelles de Bretagne, le silence complet et inexplicable des amis qu'ils avaient laissés derrière eux.
Étienne avait écrit à Diane plusieurs fois; Roger avait écrit à Cyprienne et à Madame. Point de réponse.
Des lettres avaient été adressées au vieux Géraud qui, de tout temps, avait témoigné à Étienne et à Roger une affection sincère. Point de réponse encore.
Les semaines s'étaient écoulées; on attendait toujours. Étienne et Roger faisaient mille suppositions et s'ingéniaient à chercher le mot de l'énigme. Jamais, dans leurs hypothèses, ils n'arrivaient à côtoyer même la triste réalité!...
En désespoir de cause, Étienne avait écrit à un de ses confrères dont la famille habitait les environs de Redon; et il comptait les heures en attendant la réponse, qui, cette fois, ne pouvait pas lui manquer.
Le nabab traitait magnifiquement. Il avait pour chef un de ces hommes choisis qui portent notre glorieux nom français jusqu'au fin fond des cuisines russes, anglaises et autrichiennes. Son repas était au-dessus de toute description, et la plume de faisan des poëtes culinaires qui continuent Antonin Carême se fût émoussée devant tant de splendeur.
Par exemple, il faut bien l'avouer, les convives assis autour de cette table éblouissante étaient un peu mêlés. Nous parlons seulement de la première table, car il y en avait deux, et la seconde, réservée aux dames, n'était pas mêlée du tout.
Dans ce monde errant et bien titré qui se groupe autour d'une maison de jeu, dès qu'une maison de jeu s'ouvre, il est vraiment bien difficile de distinguer l'aventurier du gentilhomme. En effet, l'aventurier se frotte si aisément au gentilhomme, et le gentilhomme si fatalement à l'aventurier, qu'ils déteignent l'un sur l'autre, si bien que tel vrai marquis, possédant un nombre rond de quartiers sincères, vous fait l'effet d'un aigrefin, tandis que tel bachelier ès tours d'adresse, cachant soigneusement ses diplômes, vous miroite à l'œil comme le plus pailleté des marquis.
Il y a longtemps que la mode française est à l'anglomanie. Montalt avec ses millions, sa romanesque histoire où il n'y avait pas un seul mensonge, sa grande mine et la haute distinction de sa personne, n'aurait eu qu'à se laisser faire pour devenir le lion des salons aristocratiques.
On eût abaissé à plaisir les roides barrières de l'étiquette devant ses fantaisies, et, de par l'audace même de ses caprices, il eût conquis la royauté de la mode.
Mais il n'en voulait pas. Il lui plaisait, par exemple, d'attirer chez lui le faubourg Saint-Germain et de ne point lui rendre sa visite.
Il lui plaisait d'amuser tout ce monde orgueilleux, mais en l'humiliant à sa manière.
Chez lui, le plaisir ne s'arrêtait jamais avant d'atteindre aux folles nuances de l'orgie; on le savait. Il se divertissait à voir les puritains passer le seuil de son enfer.
Autour de la table de Berry Montalt, il y avait assurément de vrais grands seigneurs, mais on y voyait aussi, à part même nos gentilshommes de l'hôtel des Quatre Parties du Monde, un nombre assez notable de chevaliers d'industrie. Les uns et les autres, du reste, s'emboîtaient passablement et formaient un très-noble ensemble.
On voyait là, réunis, des représentants de trois ou quatre aristocraties, et la crème de cinq ou six tripots.
Le Cercle des Étrangers surtout, alors dans toute sa gloire, fournissait un contingent remarquable. Tous les pays du globe étaient représentés. Les plus minces convives se nommaient pour le moins M. le chevalier. Il y avait des quantités de comtes... trois marquis et un duc. Il y avait même cet illustre et trop infortuné polonais le prince Bottansko, dont les affidés de la Russie parlaient avec mépris, mais qui était, en réalité, un ancien modèle d'atelier, honorablement connu parmi les rapins de l'empire.
C'était merveille de voir l'élégante et spirituelle courtoisie qui se dépensait autour de la table. Montalt donnait le ton, et il était en veine de charmantes saillies. Ce qu'il y avait d'alliage dans cette noble réunion disparaissait vraiment sous l'or pur.
D'ailleurs, les grecs de 1820, bien que cette appellation antique ne fût pas encore retrouvée, valaient nos grecs de 1847. Ce genre est évidemment d'élite et donne à ses adeptes un vernis inappréciable.
Entre les plus élégants, M. le chevalier de las Matas se faisait remarquer; il méritait à tous égards l'honneur que lui avait fait milord en le plaçant auprès de lui. Nos deux autres gentilshommes ne brillaient pas à beaucoup près autant, mais le Portugal et l'Allemagne sont des pays où l'esprit de conversation ne croît pas en pleine terre. M. le comte de Manteïra et le bon baron Bibander étaient, en somme, convenables: c'était tout ce qu'il fallait exiger d'eux.
En arrivant à l'hôtel du nabab, nos trois gentilshommes avaient eu une alerte assez vive. Ils n'avaient vu jusqu'alors Montalt qu'au Cercle des Étrangers, et ils ignoraient entièrement la composition de son intérieur.
Lola était bien venue à l'hôtel, comme tant d'autres femmes; mais, comme toutes les autres, elle n'avait fait que passer.
En entrant, ce soir, les premières figures aperçues par Bibandier, Blaise et Robert, avaient été justement deux visages de connaissance, qu'ils ne s'attendaient certes point trouver là; nous voulons parler d'Étienne et de Roger.
Les deux jeunes gens étaient aux côtés de Montalt, et faisaient avec lui les honneurs.
La surprise de nos trois gentilshommes fut si grande, qu'ils pensèrent se trahir au premier moment.
Mais ils étaient bien déguisés; l'aplomb leur revint d'autant mieux qu'ils purent voir tout de suite qu'on ne les reconnaissait point.
Par le fait, Étienne et Roger étaient à cent lieues de songer à M. Robert de Blois, à Blaise, son domestique, ou même au pauvre fossoyeur Bibandier.
L'alerte était passée depuis longtemps. Le dîner marchait suivant les règles de l'art. Le sommelier de milord, personnage classique et nourri des traditions les plus respectables, dirigeait avec méthode et sang-froid son bataillon de porte-bouteilles; les vins étaient non-seulement choisis, ce qui est beaucoup, mais servis selon le code de la gastrologie, ce qui est davantage.
Il faut ici le coup d'œil et la science. Il faut savoir alterner le chaud madère avec le bordeaux, ce roi des vins; il faut placer à propos le chambertin généreux, le porto, cher aux palais britanniques, le syracuse, le chypre et le lacryma-christi, ces vins romantiques, que l'on boit au théâtre dans des coupes de carton doré; le constance, fouetté par les tempêtes, et le johannisberg, diplomatique ambroisie, qu'on n'achète, dit-on, qu'avec de l'esprit ou de la gloire.
Quant au champagne, cette pâle et froide potion qui met les collégiens en goguette et fait chanter les étudiants à la barrière, nous aurions pudeur de prononcer son nom bourgeois parmi tant de noms illustres.
On causait fort gaiement déjà. Le baron Bibander, une fois la glace rompue, se prenait à baragouiner d'une si triomphante façon, que le bon Graff était tout fier de son élève.
Montalt avait des prévenances pour chacun, mais il donnait la principale part de son attention à M. le chevalier de las Matas, qui l'entretenait avec une rare vivacité.
Montalt lui répondait, lui souriait, et ne laissait jamais son verre vide.
Le moyen de ne pas boire quand on avait milord lui-même pour échanson! M. le chevalier, bonne tête pourtant, était déjà un peu exalté au commencement du second service.
Mais cela ne tirait point à conséquence, attendu que les trois quarts des convives marchaient en avant de lui. Le prince Bottansko, surtout, afin de faire honneur à sa nationalité, buvait avec une vigueur au-dessus de tout éloge.
Dans la galerie voisine, un brillant orchestre exécutait tantôt des airs à la mode, tantôt des mélodies indiennes, fournies par Mirze, l'ancienne esclave du nabab.
Au bout de la galerie s'ouvrait une seconde salle, décorée exactement comme la première, et au milieu de laquelle se dressait aussi une table servie.
Cette table était entourée par un cercle de charmantes femmes qui buvaient, ma foi, le mieux du monde.
Mirze présidait au banquet féminin, Mirze que nous avons vue toujours mélancolique et muette.
Mais le nabab lui avait dit d'être gaie, de chanter, de sourire...
Elle était gaie, la pauvre âme esclave, elle chantait, elle souriait.
Presque toutes ces dames avaient obéi, du reste, à la fantaisie de Montalt; elles avaient, pour la plupart, des costumes asiatiques, et douze ou quinze d'entre elles, sous la direction de Mirze, s'étaient déguisées en bayadères de Mysore.
Bien entendu, autour de cette table, on n'eût pas trouvé une seule femme laide. Ceci était la moindre chose. Mais il y en avait de ravissantes et qui faisaient le plus grand honneur au goût de M. Smith, le galant distributeur d'aumônes.
Parmi les plus charmantes, il fallait distinguer deux petites danseuses de l'Académie royale de musique, qui venaient pour la première fois à l'hôtel. M. Smith, on peut le dire, avait eu ici la main particulièrement heureuse. C'étaient deux petits lutins au sourire naïf et mutin, toutes jeunes, gracieuses comme des fées.
Des bijoux, enfin!
Ces deux demoiselles avaient été convoquées en vue d'Étienne et de Roger. Le nabab voulait en finir une bonne fois avec la chevaleresque niaiserie de ses deux favoris; et vraiment, pour opérer une tentation efficace, on ne pouvait trouver mieux que mesdemoiselles Delphine et Hortense, les deux plus nouvelles acquisitions du corps de ballet de l'Opéra.
Étienne et Roger n'avaient qu'à se bien tenir!
De temps en temps, pendant le dîner, Montalt les regardait en souriant à l'idée de sa victoire prochaine, et tout en écoutant les discours animés du chevalier de las Matas, qui lui soumettait peut-être, en ce moment, le plan de sa fameuse martingale, Montalt faisait de loin aux deux jeunes gens des signes de joyeuse menace.
Étienne et Roger comprenaient parfaitement, et levaient leurs verres en signe de bataille acceptée.
Malgré l'incontestable talent de M. Smith, les délicieuses pensionnaires de l'Académie royale de musique n'étaient cependant pas précisément ce que Montalt aurait voulu.
Il s'agissait de convertir les deux jeunes gens à sa manière de voir, et, sur ce sujet, la fantaisie de Montalt s'était développée outre mesure. La résistance de Roger et d'Étienne l'avait piqué au vif. C'était désormais une gageure qu'il prétendait gagner à tout prix.
Aussi se montrait-il ici bien plus difficile que pour lui-même. Il ne s'était pas confié en aveugle, comme d'ordinaire, à l'expérience habile de M. Smith. Il avait donné des instructions spéciales; il avait désigné lui-même deux jeunes filles qui n'étaient ni mademoiselle Delphine, ni mademoiselle Hortense.
Mais, chose que le nabab ne voulait plus concevoir depuis longtemps, il est des vertus, des entêtements, pour parler son langage, qui sont encore capables de résister à tout l'or du monde.
Cela en plein xixe siècle!
C'est triste à penser, mais le nabab venait d'en avoir une preuve éclatante.
Il s'agissait de deux pauvres enfants sans ressources, et que nul conseil ne soutenait dans la droite voie, de deux enfants, placées sur cette pente glissante où nulle jeune fille ne garde l'équilibre, au dire des romanciers païens et des philosophes de l'école transcendante, de deux chanteuses des rues, puisqu'il faut nommer les choses par leur nom.
Mais des chanteuses comme on n'en voit point, des jeunes filles d'une beauté si merveilleuse et si touchante que le nabab, ce cœur flétri, avait senti quelque chose remuer au fond de son âme, rien qu'à les regarder!
Il les aimait, ces deux belles jeunes filles; il pensait à elles bien souvent, depuis que le hasard les avait jetées, un jour, sur son chemin, et s'il s'obstinait à vouloir faire d'elles les maîtresses d'Étienne et de Roger, c'est que l'idée lui souriait d'avoir ainsi près de lui deux couples beaux, jeunes, heureux.
Sa pensée ne pouvait aller plus loin sans mentir à l'étrange et triste morale qu'il s'était faite; songer au mariage, c'eût été non-seulement folie, au point de vue des exigences sociales; c'eût été surtout fausser et pervertir la ligne terrible de sa philosophie.
Mais ce beau rêve ne pouvait point se réaliser. Les deux jeunes filles qui auraient dû s'y prêter avec tant de reconnaissance s'avisaient de préférer leur pauvreté à ce qu'elles appelaient la honte.
Tant il est vrai que ce malheureux Montalt ne pouvait rencontrer chez les femmes que contradiction et méchant vouloir!
Ah! si elles avaient consenti, la défaite des deux jeunes gens eût été, cette fois, bien certaine! Comment résister à tant de naïveté charmante? Comment rester froid devant ces divins sourires?
Mais elles ne voulaient pas. Tous les efforts avaient échoué. Il n'y fallait plus songer.
Et le nabab donnait aujourd'hui cette fête, en désespoir de cause, pour voir s'il pourrait se passer des petites chanteuses de rues.
Les choses semblaient aller à souhait. Nos deux jeunes gens, placés auprès de compagnons de leur âge, ne se ménageaient point. En somme, ce complot, ourdi contre leur fidélité amoureuse, était assez innocent; et lors même qu'ils eussent découvert le piége où l'on prétendait les pousser tout doucement, peut-être n'en eussent-ils point conçu une horreur très-profonde.
Ils étaient parfaitement disposés ce soir-là. Le nabab pouvait suivre de loin les progrès de leur gaieté toujours croissante. Il voyait leurs joues s'animer, leurs yeux briller, et leurs regards, excellent augure! se tourner parfois, avec une impatience non équivoque, vers la porte qui conduisait au second salon.
Les têtes s'exaltaient, cependant; le dessert, symétriquement aligné, avait subi l'attaque générale et couvrait la table de ses plats en désordre. Trente conversations se croisaient, vives et décousues. C'était l'heure. Le nabab fit un signe. Dans la galerie, l'orchestre frappa un accord long et retentissant. Il se fit un bruit de pas légers et un essaim de femmes se précipita dans la salle, le verre à la main.
Elles étaient masquées, mais de ce masque court et sans barbe qui ne cache ni le rouge éclat des lèvres, ni la fraîcheur jeune et veloutée des joues.
Il y eut à ce coup de théâtre un cri d'enthousiasme parmi les convives. Le baron Bibander seul fut un peu contrarié parce que cette galante surprise le saisissait au dépourvu, et qu'il n'avait pas le temps de consulter son miroir de poche, pour voir si son visage n'avait pas déteint, par hasard.
L'orchestre jouait au dehors un air lent et monotone.
Au moment où les convives descendaient le double perron de la terrasse pour entrer au jardin, dont l'aspect dépassait les étincelantes merveilles des contes de fées, les douze femmes déguisées en bayadères quittèrent brusquement leurs cavaliers et s'élancèrent sur le gazon qui faisait face à l'hôtel.
Au premier plan du tableau, sur le velours des gazons, parmi les corbeilles fleuries, on voyait ces douze femmes, pareilles en beauté, drapées gracieusement dans leurs costumes étranges, tout étincelants de pierreries et d'or, et dont la danse molle réalisait un voluptueux rêve.
Leurs masques étaient tombés au premier signal de l'orchestre. Elles étaient toutes charmantes et jeunes, mais il fallait donner la palme aux élues de M. Smith, à ces deux péris, légères et mignonnes qui devaient tenter la conquête d'Étienne et de Roger.
Elles étaient en vérité adorables, et l'on n'eût point su dire laquelle était la plus ravissante. Hortense avait un visage de brune, piquant et vif, couronné de cheveux noirs comme l'ébène.
Delphine était blonde; mais non point de ces blondes langoureuses dont le regard se noie, pâle et sans rayons. Ses grands yeux bleus souriaient; les boucles d'or de ses longs cheveux se jouaient avec mutinerie sur ses blanches épaules.
Elle était jolie, jolie!...
Étienne regardait Delphine; Roger dévorait des yeux Hortense. Et le nabab souriait, tout en écoutant M. le chevalier de las Matas, qui redoublait ses frais d'éloquence.
L'orchestre, qui avait d'abord voilé ses accords lents et balancés, montait en un crescendo de plus en plus rapide. La danse suivait l'orchestre. On voyait les bayadères se mêler, se perdre, se reprendre, tourner sur elles-mêmes en agitant leurs voiles, et former comme une chaîne vivante dont les anneaux se nouaient et se dénouaient.
A mesure que le rhythme devenait plus vif, une sorte de fièvre enthousiaste s'emparait d'elles.
Les musiciens haletants pressaient la mesure, pressaient toujours.
Un instant encore on vit la troupe charmante précipiter ses pas avec frénésie; puis, tout à coup, l'orchestre se tut. Les danseuses avaient disparu comme un songe.
Delphine appuyait sa blonde tête contre la poitrine d'Étienne. Hortense prenait en souriant le bras de Roger.
Le nabab caressa du doigt sa moustache effilée, et regarda un instant les deux couples avec complaisance. Puis il se tourna enfin vers M. le chevalier de las Matas qui, depuis quelques minutes, prêchait dans le désert.
—Eh bien! milord, demanda ce dernier, que pensez-vous de mon idée?
Sa figure était pourpre; ses yeux brillaient outre mesure, mais ses paupières lourdes avaient ce battement impossible à réprimer qui annonce l'ivresse imminente.
Le nabab lui avait tant et si bien versé à boire!
Comme on fait aux approches de l'ivresse, il s'enfonçait de plus en plus dans son idée fixe et mettait à convaincre Montalt une chaleur obstinée.
Celui-ci le regarda en souriant.
—Je pense, M. le chevalier, répondit-il, que vous êtes un homme très-entendu... mais je n'aime pas beaucoup ces affaires où il faut compter avec le hasard.
—On peut en essayer d'autres!... s'écria vivement Robert; j'ai plus d'une corde à mon arc... et si vouliez, milord...
—Quoi?... fit Montalt avec négligence.
—Vous êtes riche... mais vous avez des goûts de roi!... Quelle fortune serait assez grande pour satisfaire ces prodigalités incroyables?
Il montrait du geste le jardin et semblait supputer mentalement les sommes énormes qu'il avait fallu jeter dans ces féeriques magnificences.
—Le fait est, dit Montalt simplement, que je mange mon capital, M. le chevalier.
—Je savais bien!... Ah! milord, si vous vouliez me comprendre!...
—Mais, M. le chevalier, je vous comprends parfaitement.
—En vérité?... dit Robert qui baissa les yeux; eh bien?...
—Eh bien!... répéta Montalt, je sens qu'avec un homme habile, on pourrait. Mais, M. le chevalier, notre connaissance date à peine de quelques semaines... et je ne sais pas encore...
—C'est vrai!... interrompit Robert; vous ne m'avez jamais vu à l'œuvre!
—Vous comprenez qu'en ces sortes de choses, reprit Montalt dont le sourire devint plus gracieux, ce n'est pas précisément sur la moralité d'un homme qu'on désirerait être fixé...
—J'entends bien!... c'est sur son savoir-faire.
—Vous l'avez dit, M. le chevalier.
Robert se rapprocha de Montalt, et prit la hardiesse de s'appuyer familièrement à son bras.
—Que diriez-vous, poursuivit-il en baissant la voix, d'un pauvre garçon qui serait arrivé un beau jour, sans recommandation ni appui, dans un château où il ne connaissait âme qui vive... et qui, dans l'espace de trois ans, serait parvenu, au moyen de sa seule industrie, à mettre tout bonnement à la porte le maître du château pour s'installer en son lieu et place?
—C'est très-fort, répliqua Montalt.
—J'entends légalement..., reprit Robert; ayant par devers lui, cet homme dont je vous parle, des actes de propriété en bonne et due forme!
—C'est encore plus fort!
Robert lui serra le bras.
—Auriez-vous le temps d'écouter une histoire? dit-il.
—Est-elle longue votre histoire?
—Passablement... mais quand vous l'aurez entendue, vous aurez, mon cher lord, la mesure complète de mes capacités.
—C'est que le jeu s'engage..., dit Montalt avec une hésitation vraie ou feinte; et je voudrais...
—Misère!... s'écria le chevalier en le retenant de force; celui qui a fait vingt mille livres de rente avec néant, milord, peut faire des milliards avec la moitié seulement de votre fortune!... Vous avez le temps de risquer deux ou trois centaines de louis sur une carte... Il faut que vous m'écoutiez!
Montalt jeta un regard de regret au tapis vert, qui s'entourait déjà de joueurs.
—Allons, dit-il, puisque vous le voulez, je suis à vos ordres.
Robert l'entraîna aussitôt vers l'un des massifs de verdure.
Tandis qu'ils traversaient le jardin, des couples de danseurs valsaient sur le gazon. D'autres danseurs causaient, demi-couchés sur des coussins jetés à profusion sur l'herbe. D'autres encore franchissaient les hautes portes percées dans le feuillage sombre des buis, et poursuivaient, le long des berceaux, leur promenade enchantée.
La troupe bigarrée des cipayes circulait dans les bosquets portant des sorbets et des glaces.
Roger valsait avec Delphine, Étienne avec Hortense.
Blaise était au jeu. Le baron Bibander papillonnait avec la femme de son choix et se donnait des airs de don Juan adorables.
Robert et Montalt s'assirent l'un auprès de l'autre.
—Il y a trois ans de cela, dit Robert, nous étions deux... Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais le nom de mon compagnon... C'était M. le comte de Manteïra...
—Ah! ah! fit le nabab, ce gros garçon de comte est-il donc aussi un colosse d'habileté?
—Non pas!... mais il vaut son prix... Vous allez voir... Nous avions été forcés de quitter Paris tous les deux pour des affaires... de famille... Nous nous dirigeâmes un peu à l'aventure du côté de la Bretagne, avec une dame de votre connaissance.
—La marquise?... dit Montalt.
—Madame la marquise d'Urgel, qui avait alors trois ans de moins, et qui était belle comme un ange.
Comme pour confirmer cette assertion, Lola passa, en ce moment, au bras de son cavalier, devant le berceau où Montalt et Robert étaient assis.
—Oui, oui..., dit le nabab en la regardant, madame la marquise devait être bien belle!
—En arrivant dans certaine ville de Bretagne dont le nom importe peu, reprit Robert, nous avions, à nous trois, sept francs cinquante centimes.
—Du vin!... cria le nabab à un cipaye qui passait à sa portée.
Depuis quelques minutes, on voyait circuler dans le jardin des femmes qui n'avaient point assisté au souper. C'était la coutume aux fêtes du nabab, et nul ne songeait à s'en étonner. On appelait cela l'entrée des grandes dames.
Car il était convenu que tous ces masques mignons, arrivant sur le tard, étaient des grandes dames! De très-grandes dames! comme disait Buridan, le capitaine.
L'hôtel Montalt avait sa terrible renommée. On en disait un mal horrible, mais on y allait, mais, pour y aller, on bravait tout de grand cœur: parce que ce n'était point là une de ces réputations menteuses qui promettent beaucoup pour ne rien tenir; bien au contraire, on n'en pouvait prendre une idée exacte à l'avance: chez le nabab, magnificences et féeries étaient fort au-dessus de la renommée. Les descriptions mentaient, non par exagération, mais par impuissance.
Il fallait voir pour croire à ce miracle de la fantaisie et de l'argent.
Mais si ce contingent nouveau de beautés inconnues et un peu dépaysées dans ce monde étrange n'excitait point la surprise, il se passait, à l'insu de tous, un fait assez singulier, et pour lequel les familiers de l'hôtel n'auraient point trouvé d'explication.
Les douze danseuses que nous avons vues ouvrir le bal étaient officiellement enrôlées et faisaient partie, tout comme les cipayes, de la mise en scène de la fête. C'était M. Smith qui leur avait fourni ces gracieux costumes de bayadères. En comptant Mirze, il y avait en tout treize femmes déguisées ainsi. Et il ne pouvait y en avoir davantage, car on eût mis tous les tailleurs parisiens au défi de livrer des costumes pareils.
Ces costumes, qui gardaient un cachet tout particulier d'exactitude, avaient été faits sous la direction de Mirze, dans la maison même.
Et pourtant, si quelqu'un eût songé à compter les bayadères, il en eût trouvé quinze en ce moment, toutes rigoureusement semblables, sauf les nuances différentes de leurs ceintures de cachemire.
Il y en avait deux de trop, deux femmes qui, sans doute, n'avaient point le droit d'assister à ces fêtes, et qui s'y étaient glissées en fraude, à la faveur du déguisement officiel.
Mais par quels moyens s'étaient-elles procuré ce déguisement? Un seul était, à la rigueur, admissible, quoique bien improbable. Mirze, qui était la surintendante des fêtes nocturnes de l'hôtel Montalt, faisait faire toujours quelques costumes de rechange.
Elle avait, dans une chambre voisine de son appartement, une sorte de magasin où se trouvaient rassemblés des déguisements de toute espèce. On s'était introduit dans cette chambre peut-être. On avait volé ces tuniques brodées d'or, ces ceintures flottantes et ces diadèmes de perles...
Quoi qu'il en soit, il n'eût point été malaisé, une fois la fraude éventée, de reconnaître les deux fraudeuses. C'étaient de toutes jeunes filles, accusées par leur embarras même et par la frayeur qui perçait dans leur maintien. Elles se tenaient au bas du perron, serrées l'une contre l'autre, et jetant à la ronde leurs regards ébahis.
Cela dura quelques minutes. Puis elles échangèrent deux ou trois paroles rapides et se séparèrent brusquement.
Leur parti semblait pris. Elles avaient mis de côté tout à coup cet air d'effroi qui aurait pu les trahir.
La première, qui portait en écharpe une ceinture de cachemire rouge à franges d'or, alla droit à la table de jeu, où maître Blaise faisait merveille.
La seconde, dont la ceinture était verte, se dirigea vers le noble baron Bibander, demi-couché sur des coussins auprès d'un massif de fleurs, et qui prenait des poses de satrape en lutinant sa conquête.
Elles prononcèrent toutes deux quelques mots à l'oreille de nos deux gentilshommes.
L'effet fut assez remarquable.
M. le comte de Manteïra laissa échapper ses cartes et devint tout blême.
Le noble baron Bibander se dressa en sursaut, roide comme un bâton.
Il regardait, bouche béante, et avec une indicible surprise, la bayadère à la ceinture verte, qui s'assit tranquillement à ses côtés.
L'autre, la bayadère à la ceinture rouge, prit place à la table de jeu, auprès du comte de Manteïra stupéfait.
Les paroles prononcées par les deux jeunes femmes inconnues, à l'oreille du baron Bibander et du comte de Manteïra, étaient pourtant bien simples.
La ceinture rouge frangée d'or avait dit au comte:
—Bonjour, M. Blaise.
La ceinture verte avait dit au baron:
—Bonjour, M. Bibandier.
Et cela tout doucement, d'un ton amical et discret, où il n'y avait certes point de menace.
Le comte de Manteïra chercha d'abord, sous le masque de son interlocutrice, les traits brunis et réguliers de Lola, car quelle autre, dans cette fête, pouvait savoir son nom?
Mais, impossible de se méprendre! l'inconnue, aussi grande que Lola, avait une taille bien plus juvénile, les épaules moins larges, la poitrine moins développée; et, d'ailleurs, Lola était brune, tandis que le diadème de perles, qui servait de coiffure à l'inconnue, laissait échapper à profusion les boucles des plus beaux cheveux châtains que l'on pût voir.
Le comte de Manteïra fit effort pour surmonter son trouble, et reprit ses cartes d'une main qui, malgré lui, tremblait.
—Ne faites pas attention à moi, M. Blaise, dit la ceinture rouge avec simplicité, et continuez votre partie... j'ai du loisir... j'attendrai.
Le comte n'avait pas le choix et ne pouvait faire autrement que d'obéir.
On l'observait, son trouble avait été remarqué; mais on trouvait à cette émotion une cause toute naturelle.
La jeune femme semblait admirablement belle; c'était quelque bonne fortune qui tombait des nues à M. le comte.
La partie engagée était un écarté. Le comte avait quatre points, et son adversaire n'en marquait pas un seul.
—Prenez garde!... dit celui-ci: heureux en amour, malheureux au jeu, M. le comte... Nous allons piquer sur quatre!
Blaise écoutait à peine. Ses yeux, au lieu de suivre son jeu, cherchaient à pénétrer sous le masque de l'inconnue.
L'adversaire marqua le roi et fit la vole.
Le cercle des assistants se prit à rire.
La ceinture rouge se pencha de nouveau à l'oreille de Manteïra.
—M. Blaise, dit-elle, vous saviez jouer autrefois mieux que cela... Vous trichiez à l'office pendant que votre maître trichait au salon... Ne vous gênez pas à cause de moi, je vous en prie... pas de compliments!... faites sauter la coupe.
—Voyez donc, disait-on dans le cercle, comme la main de Manteïra tremble, pendant que la petite bayadère lui chuchote des douceurs à l'oreille!
—Il y a de quoi, vraiment!
—Je gagerais qu'elle est délicieusement jolie!
—Messieurs, le comte est un heureux mortel!...
L'infortuné Blaise avait au front de grosses gouttes de sueur.
Pendant cela, il ne faut pas croire que le noble Bibander fût sur un lit de roses. La ceinture verte avait la langue pour le moins aussi aiguë que celle de sa compagne.
Mais le trouble de l'ancien uhlan ne ressemblait pas tout à fait à celui de Blaise: il avait l'air plus effrayé qu'intrigué; on eût dit qu'il savait à peu près à qui il avait affaire.
—Peste! M. Bibandier!... disait la ceinture verte, nous avons laissé là-bas, je le vois bien, notre pauvre veste de futaine!
—Madame..., balbutiait le baron, je ne vous comprends pas.
—Oh! que si fait, M. Bibandier!... La preuve, c'est que vous oubliez de baragouiner en me parlant... Il fallait dire au moins: Matâme, ché ne fus gombrends bas!
—Matâme!... répéta machinalement le baron.
Et il ajouta en se tournant vers sa conquête:
—Eine bedite indrigue dé chalusie!...
La ceinture verte éclata de rire.
—Bien dit, cette fois!... s'écria-t-elle. C'est pourtant vrai que je me meurs de jalousie!... Je viens de bien loin pour vous chercher... Ah! que je vous aimais mieux, mon Bibandier, avec votre veste trouée!... vous étiez fidèle, alors... Ah! M. le baron, M. le baron!... Vous savez comme les femmes se vengent... J'ai envie de dire à tout ce monde que vous êtes le fossoyeur du bourg de Glénac!
L'ancien uhlan se tournait et se retournait sur ses moelleux coussins, comme s'ils eussent été rembourrés d'aiguilles.
—Je ne vous connais pas..., murmura-t-il. C'est-à-dire... ché ne fus gonnais bas...
La bayadère appuya sa jolie tête sur son coude et se prit à le regarder fixement à travers les trous de son masque.
Le malheureux baron était à la torture.
—Ah çà! reprit la bayadère, nous avons donc fait un héritage?... car les cinquante pièces de six livres n'auraient point suffi à nous poser sur ce bon pied dans le monde...
—Comte! s'écriait-on autour de la table, heureux au jeu, malheureux en amour! Vous avez perdu une belle partie... Piqué sur quatre!
Blaise se leva. Il était très-pâle et gardait un sourire contraint.
—J'ai bien des choses à vous demander, M. Blaise, dit la ceinture rouge en l'attirant hors du cercle des joueurs; et d'abord où est l'Américain, comme vous l'appelez?
—Qui êtes-vous?... qui êtes-vous?... murmura le comte d'un air accablé.
—L'Endormeur! je vous trouve bien curieux!... Vous ne voulez pas me dire où est votre ancien maître?
—Ici.
—A merveille!... J'ai cru apercevoir madame Lola... me suis-je trompée?
—C'est elle qui vous a mise à même de jouer cette dangereuse comédie, n'est-ce pas?... demanda vivement le comte.
—Me suis-je trompée? répéta la jeune femme.
—Non.
—Vous êtes au moins véridique... et vous avez raison, M. Blaise, car je ne suis pas en humeur de vous épargner!...
—Mais qui êtes-vous, au nom du ciel?
—Vous qui avez été si longtemps en Bretagne, vous savez bien que les pauvres jeunes filles, mortes avant le mariage, reviennent sur terre parfois...
Blaise tressaillit. Il lui semblait que les yeux de la bayadère brûlaient, derrière son masque de velours, comme deux charbons ardents.
—Et vous savez bien, reprit-elle en donnant à sa voix des inflexions profondes, que Dieu renvoie parfois ici-bas les victimes pour dévoiler le crime des assassins...
Blaise n'interrogeait plus. Mais il regardait toujours la jeune femme, attachée à son bras, et ses yeux peignaient le comble de la terreur.
—Je vois que vous vous souvenez!... reprit la bayadère, et que je n'aurai pas besoin de vous rappeler la nuit de la Saint-Louis...
—C'est impossible!... balbutiait Blaise qui se croyait le jouet d'un cauchemar; impossible!...
La ceinture rouge lui serra le bras.
—Ne mentez pas..., dit-elle d'un ton impérieux; Blanche de Penhoël est-elle parmi ces femmes masquées?
—Non..., répondit Blaise.
—Malheur à vous si vous me trompez!...
—Je ne vous trompe pas.
—Et..., reprit la jeune femme en hésitant, ces deux jeunes gens qui étaient avec vous à Penhoël...
—Quels jeunes gens?
—Le peintre... et le fils adoptif du maître...
—Étienne Moreau et Roger de Launoy?
Les yeux de la jeune femme se baissèrent, et Blaise profita de ce mouvement pour l'envelopper d'un regard perçant.
—Que sont-ils devenus? murmura-t-elle.
—Ils sont ici..., répondit Blaise.
Ce fut la jeune femme qui tressaillit, cette fois.
Elle avait entraîné Blaise peu à peu jusqu'à un massif sombre et solitaire.
—Merci..., dit-elle, vous m'avez appris tout ce que je voulais savoir... Maintenant, un mot encore... ce mot, répétez-le à vos complices, M. Blaise, car il pourrait devenir votre arrêt... Vous avez envoyé aux pieds de Dieu celles qui étaient trop faibles pour vous combattre sur la terre... Elles sont fortes maintenant; prenez garde!... S'il arrivait malheur à l'Ange de Penhoël que vous tenez en votre pouvoir, vous pourriez dire adieu à votre vie de méfaits et de crimes, M. Blaise! car il y a sur votre tête une main armée... la main de vos victimes, que vous ne pourrez pas tuer deux fois!
Blaise était tout tremblant, et néanmoins son être se révoltait énergiquement contre cette fantasmagorie impossible. Il avait, pour étayer son incrédulité, le bruit et la lumière de la fête. Ce n'était point le lieu d'une apparition.
Peut-être que si pareille vision s'était présentée à lui, là-bas, en Bretagne, sous les murailles noires de la Tour du Cadet, le long des rives mélancoliques du marais de Glénac, peut-être fût-il tombé foudroyé.
Car, en ces lieux tristes et consacrés par les terreurs populaires, tout parle à l'âme un langage mystérieux et surnaturel.
Sous ces grands saules chevelus, les pâles vierges qu'on nomme les belles-de-nuit passent et repassent.
La Femme-Blanche laisse flotter au vent ses longs voiles, blafards comme le suaire des morts...
Et puis le théâtre du meurtre eût été là, tout près!
Et cette jeune femme, qui connaissait les secrets de la nuit terrible, avait, en vérité, la taille et jusqu'à la voix de l'une des deux victimes.
Mais ici, sous ces clartés étincelantes, au beau milieu de ces joyeuses rumeurs, à cent lieues du gouffre où les deux pauvres filles avaient trouvé la mort, c'était déjà beaucoup que d'avoir donné quelques minutes au premier mouvement de la frayeur superstitieuse et irrésistible.
Dès que la réflexion put venir, Blaise se sentit reprendre courage.
—Je ne sais pas qui vous êtes, madame..., dit-il, et je ne vous cache pas que vous m'avez fait grand'peur... Mais laissez là, croyez-moi, les choses de l'autre monde... Vous en savez assez pour nous tenir, voilà le fait, heureux pour vous ou malheureux, suivant que vous jouerez vos cartes... Quant à nous terrifier par des billevesées, cela peut réussir une fois, non pas deux.
Il s'interrompit et poussa un cri étouffé, un cri de détresse et d'horreur.
Tout en parlant, il s'était tourné vers la bayadère pour appuyer d'un coup d'œil ferme et rassuré la péroraison de son discours.
La jeune femme était immobile et droite à son côté.
Elle n'avait plus de masque sur le visage.
Blaise recula, épouvanté, en se couvrant la figure de ses mains.
Il avait vu un fantôme...
Quand il rouvrit les yeux, la jeune femme avait disparu. Il se trouva en face de Bibandier, pâle, l'œil hagard, l'air affolé.
—L'as-tu vue?... demanda-t-il d'une voix étouffée.
—Que veux-tu, mon bonhomme? répliqua l'ancien uhlan qui frissonnait de tous ses membres, le diable s'en mêle... On n'y peut rien.
—Tu l'as vue?...
—Pardieu!... si je l'ai vue!... Il faut prévenir l'Américain.
—Où est-elle passée?
—L'enfer le sait.
Et l'ancien uhlan ajouta tout bas en levant les yeux au ciel:
—Ayez donc un bon cœur... Et vous serez récompensé comme ça...
Le bal se montrait sous un aspect plus gracieux et tout plein de voluptueux repos. La danse faisait trêve; on voyait de tous côtés sur le gazon des couples amis, portant à leurs lèvres, pâles de fatigue, le cristal taillé des verres. Vous avez vu de ces tableaux représentant des fêtes antiques, des groupes souriants sous les grands arbres, des femmes couronnées de fleurs et l'écume rose au bord de la coupe pleine.
C'était ainsi; c'était plus beau.
L'atmosphère tiède du jardin enivrait presque autant que les mille breuvages servis à profusion.
Pauvres souvenirs de Penhoël, où étiez-vous? Y avait-il au monde, en ce moment, pour Roger, une autre femme que la blonde Delphine? Hélas! Étienne lui-même devenait fou à contempler les beaux yeux noirs d'Hortense.
On les avait mises au défi, les enchanteresses, au défi toutes deux! Il fallait voir comme elles faisaient assaut de séductions et d'ardentes paroles. Oh! les divines! elles feignaient si bien l'amour, que l'amour lui-même n'eût point valu mieux: c'est aimer que de tromper ainsi. Et peut-être aimaient-elles...
Qui sait? Il y avait à peine deux mois qu'elles étaient à l'Académie royale de musique. Après deux mois entiers, on a vu là des natures robustes qui gardaient encore un petit peu de cœur.
N'aimaient-elles point, qu'importe! Alors c'était de l'art, un vrai chef-d'œuvre! Il fallait admirer cette science précoce et profonde, qui copiait avec une vérité sublime jusqu'aux élans de la passion.
Roger était vaincu; Étienne chancelait et se débattait encore.
Mais il y avait un symptôme terrible.
Vers le milieu du bal, un domestique lui avait remis une lettre portant le timbre de Redon.
Et cette lettre, si chèrement attendue, Étienne l'avait serrée sans l'ouvrir.
Cette lettre qui parlait de Diane, sans doute...
Étienne avait fait cela, le vaillant, le fidèle!
Hélas! pauvres filles de Bretagne!...
Montalt était le plus fort. Quel noble triomphe! Il avait enfin réussi à tuer l'avenir de deux enfants inconnues...
Il restait toujours auprès de Robert, qui poursuivait son récit.
Tandis que le nabab écoutait, sa belle figure gardait le calme de l'indifférence, et pourtant il fallait bien que les faits racontés par Robert lui inspirassent un intérêt quelconque, car le temps ne lui pesait point trop; il ne songeait pas à quitter la place, bien que l'histoire se prolongeât outre mesure.
Robert avait la parole élégante et facile. En ce moment, son imagination surexcitée brodait sur le fond vrai mille détails curieux. Il mettait à ménager l'intérêt de son récit cette coquetterie du romancier qui tient toujours son lecteur en haleine.
Ils étaient arrivés à Paris presque en même temps, Montalt et lui. Le hasard les avait rapprochés tout de suite. C'était au Cercle des Étrangers que la rencontre s'était faite.
Robert venait là, escorté de ses deux acolytes et armé de toutes pièces contre les injustices du sort.
Montalt, lui, cherchait à tuer le temps, à secouer cet ennui qui le prenait à la gorge, au milieu de sa vie dorée.
Comme le nabab jouait gros jeu, comme il gardait un sang-froid pareil en perdant des sommes énormes ou en amoncelant devant lui des tas d'or, les nouvellistes du cercle firent en sorte de savoir bien vite quelle était sa position dans le monde.
Robert flaira en lui une dupe de première qualité.
Nous savons qu'il était au besoin homme d'excellente compagnie. Les avances qu'il risqua furent discrètes et convenables; on ne les repoussa point.
Au bout d'une ou deux semaines, il put se croire parfaitement dans l'esprit du nabab.
Celui-ci l'accueillait à merveille et semblait faire grand cas de lui.
Néanmoins, il y avait des nuances, qu'un observateur très-clairvoyant aurait pu saisir à la volée, et qui eussent donné à penser que Robert n'avait pas bien serré le bandeau sur les yeux de son nouvel ami.
Montalt le tenait toujours un peu à distance. On eût dit parfois que, sans effort et d'un seul coup d'œil, il avait percé à jour toutes les habiletés de M. le chevalier de las Matas, et que c'était là encore pour lui une manière de passer le temps, une sorte d'étude qu'il faisait tranquillement et à son aise.
Le chevalier posait devant lui, travaillait, s'efforçait, nouait artistement les fils de son intrigue.
Montalt se divertissait à le regarder.
Mais les observateurs se trompent souvent à force d'écarquiller leurs yeux pour tout voir; peut-être n'y avait-il rien de tout cela chez Montalt.
C'était un esprit paresseux, un cœur lassé. Une étude de ce genre, qui eût presque supposé le don de seconde vue, n'aurait pu que fatiguer sa molle indolence.
Aussi, M. le chevalier de las Matas, qui était pourtant un homme prudent, n'avait jamais conçu la moindre inquiétude à ce sujet.
Il allait son chemin, et constatait chaque jour des progrès fort honorables.
Montalt devait finir par y passer...
Ils étaient tous les deux sous un berceau, assis bien confortablement devant un flacon de johannisberg. Montalt versait; Robert buvait pour soutenir sa verve.
Il avait déjà raconté, sans prononcer encore aucun nom, son arrivée à Penhoël.
—Voilà quel fut mon début, milord, dit-il en s'interrompant; comment le trouvez-vous?
—Très-joli, M. le chevalier; ces faux bandits, cet orage épouvantable, cette inondation au milieu de la nuit, enfin l'intérieur de cette famille patriarcale... vous êtes un conteur très-spirituel!
—Je suis un historien, milord... Tout ce que je vous ai dit est de la plus rigoureuse exactitude... L'Ange, les deux sœurs habillées en paysannes, le vieil oncle, l'aubergiste... le sorcier, je n'ai rien inventé!
Le nabab s'arrangea sur ses coussins.
—Continuez..., dit-il.
—Dès ce soir-là, reprit Robert, tout fut toisé... Je vis qu'il y avait là les éléments d'une magnifique affaire... Un homme simple, faible, un peu brutal... une femme qui avait un secret... Et tout près de là un ennemi héréditaire, puissamment riche, et qui devenait pour nous un allié naturel.
Les yeux de Montalt se fermèrent à demi, et son regard glissa sur le visage enluminé de Robert.
Bien que cet homme fût la nonchalance même, et qu'il ne prît point la peine, assurément, de composer sa physionomie, on ne savait jamais deviner sa pensée secrète.
En ce moment, par exemple, où tout chez lui gardait l'aspect de la tranquillité froide et presque ennuyée, il y avait pourtant, dans ce regard qui glissait entre ses paupières demi-closes, une finesse aiguë, prompte, subtile. Ce regard révélait toute une situation nouvelle.
On pouvait se demander si tant de froideur était une comédie. On pouvait croire que, malgré la réserve du conteur, qui cachait les noms de ses personnages, Montalt voyait à travers le voile...
Mais que pouvait-il voir? Robert parlait de monsieur, de madame, de l'aubergiste, de l'oncle...
Ces choses-là sont partout.
Tandis que nous tâchons, d'ailleurs, d'imposer une signification à ce qui n'en avait point peut-être, l'œil de Montalt avait perdu cette flamme vive et se tournait, distrait, vers le bal...
Oh! certes, il voyait seulement ce que Robert voulait bien lui montrer, et il ne fallait pas se plaindre de son attention trop curieuse, car c'est à peine s'il daignait écouter maintenant...
Robert poursuivait, racontant, comme un poëte guerrier eût chanté lui-même ses propres exploits, les ténébreuses machinations qui avaient occupé les premiers temps de son séjour à Penhoël.
Il montrait avec complaisance les progrès de ce poison moral versé goutte à goutte au malheureux René: Lola, le jeu, l'ivresse, la jalousie enfin, cette massue qui avait achevé l'œuvre du poison.
A mesure que l'histoire avançait, ce que nous avons essayé de peindre tout à l'heure devenait plus saisissable. Il y avait deux hommes en Montalt: l'un dont le cœur et l'esprit sommeillaient à la fois, l'autre qui suivait avec une attention concentrée chaque phase du récit de Robert.
Cet homme-là se cachait derrière l'autre, et au premier aspect, vous n'eussiez vu que nonchalance et lassitude sur la belle figure du nabab, qui semblait savourer son paresseux repos.
Puis, tout à coup, un tressaillement faible, une lueur qui s'allumait sous sa paupière; un rien vous disait qu'il y avait là un esprit éveillé, une oreille ouverte, un cœur sentant au vif...
Et vous voyiez alors, ou du moins vous croyiez voir, sous ce masque de lourde indolence, des efforts nerveux et inquiets, le désir passionné de comprendre, la lumière qui se faisait tout à coup, puis la nuit revenue...
Car, à supposer qu'on ne se fût point trompé en bâtissant ce tremblant édifice d'hypothèses, en supposant qu'il y eût en effet, sous le sommeil apparent de cet homme, tant de vie fiévreuse et ardente, la chose certaine, c'est qu'il ne savait pas...
Il ne savait pas! Une lueur apparaissait au loin devant son intelligence. Toutes ses facultés se tendaient à la fois. Puis quelques paroles tombaient des lèvres de Robert; la lueur s'éteignait; tout disparaissait.
Et Robert était à cent lieues de se douter qu'il eût provoqué cette sourde tempête.
Son regard interrogeait bien souvent le visage du nabab, où se montrait toujours un calme inaltérable.
C'était au point que Robert s'impatientait, et maudissait la froideur de cette statue en chair et en os, que rien ne pouvait émouvoir.
Il y eut surtout un instant où son amour-propre de conteur fut piqué vivement.
C'était à l'endroit le plus dramatique, à l'endroit où Madame entrait en scène, poursuivie par cette fatalité tragique, qui pesait sur la famille depuis trois ans.
Le nabab se redressa tout à coup; ses yeux s'ouvrirent tout grands, mais ce ne fut point pour regarder Robert.
Quelque chose de plus intéressant attirait l'attention de milord, qui se prit à sourire.
Hortense, appuyée sur Étienne, Delphine, les bras jetés autour du cou de Roger, venaient de s'arrêter à l'entrée du berceau.
Derrière les deux couples qui, désormais, s'entendaient à merveille, deux femmes se glissaient d'arbre en arbre, deux femmes jalouses, il n'y avait pas à s'y méprendre, et semblaient épier curieusement nos amoureux improvisés.
Nos deux couples passèrent pour s'enfoncer plus avant sous les arbres. Les deux inconnues passèrent également.
Montalt, tout entier à ses observations, ne s'était point aperçu que le chevalier de las Matas avait suspendu son récit durant un instant.
Robert avait eu, en effet, lui aussi, sa distraction.
Pendant que le nabab s'accoudait sur la table, derrière sa tête penchée, deux figures étaient apparues à Robert.
Ces deux figures, toutes pâles et bouleversées, appartenaient à nos deux gentilshommes, qui, depuis quelques minutes déjà, s'efforçaient en vain d'attirer son attention.
Blaise toussait discrètement, et Bibandier exécutait, à l'aide de ses grands bras, une série de signaux télégraphiques.
Dès qu'ils virent que Robert les apercevait, ils l'appelèrent du geste en se reculant dans l'ombre. Mais Robert n'avait garde de quitter son poste. Il crut deviner qu'il s'agissait de quelque perte au jeu, et haussa les épaules d'un air superbe.
Blaise et Bibandier eurent beau redoubler leurs appels; Robert tourna le dos et poursuivit son récit.
Comme Étienne et Roger avaient disparu derrière les arbres, le nabab se reprit à écouter.
C'était grand dommage que son œil ne pût percer en ce moment les charmilles, qui étaient entre lui et les deux jeunes couples. L'imbroglio se nouait, en effet, de ce côté: la petite comédie prenait tournure.
Tout à coup, au moment où le feuillage leur cachait enfin la lumière importune, Étienne et Roger s'étaient vu, chacun, deux compagnes au lieu d'une.
Deux bayadères, dont l'une, portant une ceinture rouge frangée d'or, avait pris sans façon le bras d'Étienne, tandis que l'autre, qui avait une ceinture verte, appuyait sa petite main au bras de Roger.
Mesdemoiselles Hortense et Delphine prirent la chose assez gaiement; elles apostrophèrent leurs deux rivales dans le langage convenu des bals masqués. Celles-ci ne répondirent point.
Étienne et Roger n'avaient pas ce qu'il fallait d'expérience pour porter passablement ce manteau de don Juan qu'on leur jetait à l'improviste sur les épaules. Cette bonne fortune non souhaitée les jeta dans un égal embarras.
—Je n'aime que vous, dit Roger à Delphine, et je ne connais pas cette femme!
Étienne, de son côté, disait à Hortense:
—Je vous jure que je ne comprends rien à cela... cette femme m'est tout à fait inconnue.
Hortense et Delphine répondirent, inspirées en même temps par la logique la plus élémentaire:
—Alors renvoyez-la!
Étienne et Roger ne demandaient pas mieux que d'obéir. Ils firent tous les deux un effort pour se dégager, mais nous savons déjà, par l'exemple de nos deux pauvres gentilshommes, que la ceinture rouge et la ceinture verte ne lâchaient pas facilement prise.
Elles restèrent muettes et obstinément accrochées au bras du peintre ordinaire et du secrétaire de milord.
—Allons! dit mademoiselle Hortense, vous êtes un mauvais sujet, M. Étienne!
—Ah! Roger! Roger! soupira Delphine déjà plus familière. J'ai beau vouloir être gaie, cela me fait bien du mal!
Les deux pauvres jeunes gens, innocents au premier degré, se confondaient en protestations, et juraient à l'envi qu'ils n'avaient pas de maîtresse.
Ce serment, qui tombait à la fois des lèvres d'Étienne et de Roger, sembla délier la langue des deux inconnues.
—Et Cyprienne?... murmura la ceinture verte à l'oreille du secrétaire.
—Et Diane?... dit la ceinture rouge au peintre.
L'obscurité, qui régnait sous les arbres, cacha la pâleur subite des deux jeunes gens. Mais Hortense et Delphine n'en ressentirent pas moins le contre-coup de ces paroles, car Étienne et Roger tressaillirent brusquement.
—Qu'y a-t-il donc? demandèrent-elles. Est-ce que décidément vous ne pouvez pas vous débarrasser de cela?...
Étienne et Roger gardaient le silence, immobiles et comme atterrés.
Ils ne répondaient plus à la douce pression des jolis bras de leurs danseuses.
—Il n'y a pourtant que deux mois! dit la ceinture rouge d'une voix basse et lente; deux mois suffisent donc pour oublier?
—Vous la trompiez donc, la pauvre fille, murmurait la ceinture verte d'un accent si triste que Roger en avait le cœur serré, quand vous lui disiez là-bas, dans la grande allée de châtaigniers qui borde le marais: «Je n'aimerai jamais que vous, et je vous aimerai toujours...»
Les deux jeunes gens étaient puissamment émus, et pourtant ils étaient convaincus tous les deux que c'était là une mystification préparée par le nabab lui-même.
Montalt aimait tant à se jouer de leurs souvenirs! Ils avaient eu la bonhomie de lui conter leur histoire d'amour en ses moindres détails. Montalt n'ignorait aucune circonstance, sauf le nom de Penhoël lui-même, qu'un instinct de discrétion et de délicatesse leur avait fait taire. Rien ne lui était plus facile que de les faire intriguer ainsi par la première venue.
Mais le jeu leur était cruel, et cette plainte qui leur arrivait, au moment même où ils oubliaient un instant le passé, sonnait à leur cœur comme un reproche amer.
Étienne se taisait, parce qu'il était impressionné plus fortement. Il était dans le caractère de Roger d'essayer au moins un peu de fanfaronnade.
—Fi! ma chère!... s'écria-t-il en tâchant de prendre un air dégagé, ce sont là des histoires vieilles comme le déluge!
Il sentit trembler les mains de la femme inconnue qui s'appuyait à son bras.
—Oh! oh! fit-il; on vous a soigneusement soufflé votre rôle, ma chère!... Voyons! il faut que cela cesse!... Nous n'avons pas le temps de nous attendrir!
Un sanglot souleva la poitrine de la ceinture verte; Roger l'entendit et ce fut comme si un poids de glace eût pesé sur son cœur.
—Étienne! murmura la ceinture rouge, Dieu vous bénira pour n'avoir point parlé comme votre ami... Bien des malheurs sont tombés sur le manoir, et vous les ignorez sans doute... Faites éloigner ces femmes, et je vais vous dire ce que sont devenus ceux que vous aimiez autrefois.
—Éloigner ces femmes!... répéta mademoiselle Hortense, qu'est-ce que c'est que ce genre-là, petite?
Étienne, dont la tête s'inclinait pensive, se releva brusquement comme un homme qui s'éveille.
—Vous jouez avec des choses bien graves, madame!... dit-il en s'adressant à l'inconnue qu'il repoussa doucement; mais je ne vous en veux point, car vous ignorez sans doute le mal que vous faites.
—Petite, dit Hortense, ça signifie en français: J'ai bien l'honneur!... à l'avantage!... C'est le cas de disparaître et d'aller voir là-bas si nous y sommes.
—Quant à vous, mademoiselle, reprit Étienne qui salua sa jolie danseuse avec une froideur polie, veuillez m'excuser si je vous quitte... Vous auriez désormais en moi un triste compagnon de plaisir... car on vient de me rappeler, par moquerie, ce qu'un homme d'honneur devrait n'oublier jamais!...
Il s'éloigna, laissant Hortense surprise et encore plus désappointée.
—Et vous? dit tout bas la ceinture verte qui était restée auprès de Roger.
Celui-ci hésita un instant, puis il lâcha le bras de Delphine à son tour.
—Oh!... fit la danseuse pathétiquement, va-t-on m'abandonner aussi?...
Roger poussa un gros soupir et suivit avec lenteur les pas d'Étienne.
Les deux danseuses se regardèrent un instant d'un air tragi-comique.
—Ils sont gentils tout de même!... soupira Hortense.
—Gentils à croquer!...
—Mais, par exemple, innocents! oh! innocents!
—Comme des pigeons de volière, ma bonne!... acheva lestement Delphine.
Puis elle ajouta en rajustant les perles de sa coiffure:
—Est-ce ennuyeux?... Moi, d'abord, j'étais sûre du mien!
—Et moi donc!
—Oh! toi, pas tout à fait!... Mais c'est égal, je veux mon billet de cinq cents... On n'avait pas mis dans le marché qu'il viendrait des sauvages de femmes pour nous les prendre sous le nez!
—Moi qui avais eu tant de mal!... dit Hortense. Je n'avais jamais tant soupiré de ma vie!... Mais où sont-elles donc, ces pleurnicheuses?... Je ne les ai pas reconnues, moi.
—Ni moi... Il fait si sombre!...
Elles regardèrent tout autour d'elles.
—Disparues!... s'écria Delphine.
—Évaporées!... Je parie que c'est un tour du vieux Smith pour nous empêcher de passer à la caisse.
—Allons arracher les yeux du vieux Smith!
Hortense fit une pirouette; Delphine en rendit deux. Elles se prirent par la taille et regagnèrent le bal en valsant comme des bienheureuses.
A quelques pas de là Étienne et Roger s'étaient arrêtés.
Étienne semblait absorbé par sa rêverie triste; Roger chantonnait entre ses dents et cassait les branches des lilas, qui ne pouvaient mais de sa mésaventure.