Au sortir de son appartement, Montalt se dirigea de suite vers le boudoir, en dehors duquel les deux noirs restèrent en faction.
C'était encore là une réminiscence de l'Asie, où l'on met volontiers un esclave ou deux aux portes, en guise de verrous.
Montalt entra. Diane et Cyprienne étaient assises côte à côte, tremblantes toutes deux, à l'autre extrémité du boudoir. Elles avaient eu le temps de reprendre leurs vêtements de paysannes bretonnes.
Rien ne trahissait leur récente escapade, sauf la porte de la chambre aux costumes, qu'elles avaient oublié de refermer et qui laissait voir les illuminations du jardin.
Montalt ne prit point garde.
Il s'arrêta tout auprès du seuil pour examiner les deux jeunes filles, qui avaient les yeux cloués au parquet, mais qui le voyaient néanmoins parfaitement: le nerf optique des femmes ayant, comme chacun sait, le pouvoir de percer la membrane de leurs paupières.
Elles n'en étaient pas moins déconcertées pour cela, et craintives, les pauvres enfants!
Cyprienne sentait le cœur lui manquer; Diane rassemblait tout son courage, mais, en ce premier moment, la peur était la plus forte.
C'était l'heure terrible. Elles allaient savoir...
Le nabab traversa la chambre à pas lents. Diane, qui était la plus rapprochée de lui, ne perdait pas un seul de ses mouvements.
Montalt prit un siége qu'il roula au-devant d'elles, mais il resta debout. Ses yeux peignaient une légère surprise: c'était la première fois qu'il voyait les deux jeunes filles sous leur costume de paysannes. Cette surprise, du reste, n'avait rien de pénible; au contraire, à mesure qu'il les contemplait en silence, son visage exprimait une sorte d'émotion attendrie.
—Pauvre Bretagne!... murmura-t-il enfin d'une voix si basse que les deux sœurs ne l'entendirent point.
Cette exclamation, qui sortait du fond de son cœur, avait l'accent doux et triste qu'on prend pour plaindre un ami méconnu.
Il va sans dire que, du premier coup d'œil Diane et Cyprienne l'avaient reconnu, non-seulement pour le voyageur du coupé, mais pour l'homme du rendez-vous de Notre-Dame et aussi pour l'interlocuteur de Robert dans la scène qui venait d'avoir lieu au jardin, sous le berceau. Car elles avaient assisté à la fin de cette scène, et c'étaient elles qui avaient jeté, à travers la charmille, le double et mystérieux démenti.
De leur cachette, elles avaient vu le calme obstiné que gardait Montalt en écoutant l'odieuse histoire; mais elles avaient vu aussi,—et c'était maintenant pour elles un vague sujet d'espoir,—la figure du nabab se décomposer tout à coup et trahir l'amertume profonde qui était sous sa feinte froideur.
Comme son œil noir avait brillé soudainement! et quelle menace dans le feu sombre de sa prunelle!
En cet instant si court où Montalt avait laissé tomber son voile d'indifférence glacée, Diane avait entrevu en lui un juge du crime. Un prisme s'était mis entre son œil ébloui et cet homme si beau, si puissant, le maître de toutes ces merveilles, le roi de ce palais enchanté! Le romanesque penchant qu'elle avait à voir les choses sous un aspect surnaturel s'était réveillé.
Ce qu'elle pensait, ce qu'elle sentait surtout, elle n'aurait point su l'exprimer peut-être, mais son âme se recueillait en une émotion respectueuse, comme aux heures de la prière.
Elle espérait. Quelque chose l'entraînait à respecter Montalt dont elle ne savait pas même le nom, et à croire en lui.
Et, à ce moment, où, de retour dans le boudoir, les deux jeunes filles attendaient, reprises par leur inquiétude effrayée, c'était bien Montalt que Diane s'attendait à voir paraître...
Quand la porte s'ouvrit, il n'y eut que Cyprienne à tressaillir.
Diane était immobile et droite sur son siége, l'œil au guet, l'oreille tendue. Elle ne tremblait point; son sang-froid l'étonnait elle-même. Cyprienne se rassurait presque, à la voir si tranquille.
Montalt les contemplait toutes deux en silence, et la rêverie semblait le prendre. L'opium agissait sur lui, déjà, du moins, comme calmant, et rendait à son visage toute sa noble sérénité.
—Pourquoi ce déguisement?... dit-il enfin d'un accent affable et bon; vous n'en avez pas besoin pour être jolies comme des anges.
—Ce sont les vêtements de notre pays..., répondit Diane à voix basse et sans lever les yeux.
—Ah! fit Montalt; l'aimez-vous bien, votre pays?
A cette question inattendue, Cyprienne risqua un timide regard. Puis elle tourna la tête aussitôt pour cacher sa rougeur.
Mais elle avait eu le temps de voir en face Montalt, dont le sourire s'imprégnait en ce moment d'une sorte de bonté paternelle.
Le fardeau d'épouvante qui pesait sur le pauvre cœur de Cyprienne fut allégé de moitié pour le moins.
—Si nous aimons notre pays!... dit Diane. Nous sommes Bretonnes!
—Ah!... fit encore Montalt dont la voix changea légèrement; c'est une grande gloire que d'être Bretonne à ce qu'il paraît, mes belles enfants!... A tout hasard, je vous en fais mon compliment sincère.
—Il y a longtemps que vous savez d'où nous venons..., murmura Diane.
—Oh! oh!... s'écria le nabab dont le sourire devint plus franc; vous m'aviez donc remarqué sur la route?
Cyprienne fit un petit signe de tête affirmatif.
—Alors pourquoi cette longue résistance?... demanda Montalt, car il y a longtemps que je désirais votre visite... Aviez-vous peur de moi?
—De vous moins que d'un autre..., répondit Diane qui raffermissait peu à peu sa voix pénétrante et douce.
Le nabab s'inclina.
—Moins que d'un autre..., répéta-t-il; c'est beaucoup encore... J'espère que vous avez perdu ce reste de crainte... Voulez-vous que je sois votre ami?
—Oh!... répondit Diane vivement; nous le voulons de tout notre cœur!
Une nuance d'embarras vint se refléter dans le regard de Montalt. On eût dit qu'il hésitait à donner un sens à cette réponse.
Le silence régna de nouveau, durant quelques secondes, dans le boudoir. Montalt promenait son regard incertain de l'une à l'autre des deux jeunes filles.
Il contemplait avec une émotion croissante ces beaux fronts, tout brillants de candeur, ces traits purs et charmants, auxquels le petit bonnet des paysannes morbihannaises était comme une virginale couronne.
Ceux qui le connaissaient auraient deviné qu'une pensée généreuse et bonne livrait combat, au dedans de lui-même, aux théories de son scepticisme entêté; mais le scepticisme était bien fort, et le temps avait fait pénétrer ses racines jusqu'au cœur.
Il se redressa et prit une attitude dégagée, qui cadrait vraiment à merveille avec les grâces jeunes de sa taille et de sa figure.
—Ma foi, mes belles, dit-il, j'ai honte de vous l'avouer!... Dans le principe, ce n'était pas pour moi que je désirais votre venue... Fou que j'étais! Il faut vous avoir vues de près pour connaître toute votre valeur... Je promets bien que je ne vous céderai à personne!
Il n'y a point de complète ignorance. Diane devint pâle, tandis qu'une épaisse rougeur tombait du front de Cyprienne jusqu'à ses blanches épaules.
La ressemblance des deux sœurs disparaissait en ce moment où la même émotion exagérait les caractères différents de leur beauté.
Cyprienne n'était qu'une pauvre enfant, effarouchée et surprise; Diane avait la fierté assurée d'une reine.
—Nous ne savons rien..., dit-elle d'une voix lente et basse; à peine pourrions-nous dire ce qui nous blesse dans vos paroles, monsieur... et pourtant, de confiantes que nous étions, nous voilà tristes et humiliées... On est venu vers nous, au moment où la détresse nous accablait et où ma pauvre sœur, trop faible contre sa souffrance, parlait de mourir... Auprès de nous, se prolongeait l'agonie d'une femme sainte que nous aimons comme si elle était notre mère... Et je ne vous fatigue pas du compte de nos autres douleurs!... On nous a donné une espérance qui, bien longtemps, nous a semblé un rêve... Pourquoi le cacher? Derrière les promesses qui nous étaient faites, plus d'une fois nous avons entrevu la honte. Mais quelquefois aussi, pauvres ignorantes que nous étions, il nous semblait que Dieu devait avoir mis sur la terre, parmi tant d'hommes méchants, cruels, impitoyables, quelques cœurs généreux, pour que le ciel ne soit point une solitude après cette vie... Ne nous demandez pas si nous avons raisonné notre espoir, car notre conscience nous disait de rester... Et si nous sommes ici, c'est ma faute... oh! ma faute, à moi toute seule... Ma sœur ne voulait pas venir...
Cyprienne se rapprocha de Diane, et appuya sa tête contre le sein de sa sœur.
—Je t'aurais suivie au bout du monde!... murmura-t-elle.
—Écoutez, reprit Diane; quand je vous ai reconnu, j'ai senti au dedans de moi-même une joie que je ne peux pas expliquer... Mon espoir m'a semblé moins fou... La crainte qui me serrait le cœur s'est calmée... Que sais-je? quand nous étions toutes deux dans notre misérable chambre, nous nous étions souvenues de vous... Et votre image nous était parfois apparue... Mon Dieu! nous avons fait tant de rêves, en notre vie, qui tous ont été suivis d'un dur réveil!... A l'instant, quand vous avez parlé, mes yeux se sont ouverts... Le nuage qui était au devant de ma vue s'est dissipé pour me montrer l'abîme au bord duquel nous sommes... Monsieur, n'abusez pas de notre folie et laissez-nous sortir de cet hôtel...
Montalt l'avait écoutée sans même essayer de l'interrompre. Son visage avait repris cette indifférence fatiguée, qui était le masque derrière lequel son émotion se cachait toujours.
—Mes belles..., dit-il avec un sourire glacé, quand on est entré chez moi, ce n'est pas ainsi qu'on en sort.
Cyprienne se couvrit le visage de ses mains.
—Ayez pitié! dit Diane; nous sommes les filles d'un gentilhomme.
—Peste!... fit Montalt qui semblait s'endurcir dans son ironie, c'est extrêmement flatteur pour un vilain tel que moi!...
—Ayez pitié!... répéta Diane dont les longs cils baissés laissèrent échapper une larme; notre père est bien vieux... Et si nous sommes déshonorées, il ne reverra jamais ses filles...
Elle attendait une réponse, la tête haute et les yeux baissés.
La réponse ne vint pas.
—Écoutez..., reprit-elle d'une voix ranimée; nous sommes deux ici... contentez-vous d'une victime.
—Je veux bien..., dit Montalt: laquelle restera?
—Moi! moi!... s'écrièrent en même temps les deux jeunes filles.
—A merveille!... reprit Montalt; c'est maintenant à qui ne s'en ira point!
—Oh!... murmura Diane, ma pauvre Cyprienne!... Je t'en prie! je t'en prie!...
Cyprienne se jeta dans ses bras et la pressa contre son cœur.
—Nous mourrons ensemble..., dit-elle.
Diane, en ce moment, releva pour la première fois ses yeux sur Montalt, et le regarda en face. Sa prunelle brûlait; le sang colorait vivement ses joues, naguère si pâles. Mais toute cette indignation tomba comme par magie.
Montalt avait beau retenir son masque: le regard perçant de la jeune fille avait vu au travers.
Elle n'avait eu besoin que d'un coup d'œil, et sa paupière, qui se baissait de nouveau maintenant, voilait presque un sourire.
Elle avait vu la physionomie du nabab démentir énergiquement ses cruelles paroles; elle avait vu la bonté derrière sa grimace impitoyable. Elle avait même cru voir ses yeux humides.
Montalt avait mis grande hâte à recomposer sa physionomie; mais gagnez donc de vitesse le regard d'une femme!
En se voyant découvert ainsi à l'improviste, il fronça le sourcil, et cette fois tout de bon.
—Femmes, Bretonnes et filles d'un gentilhomme! murmura-t-il avec une amertume non feinte; pardieu! mes belles, vous êtes bien tombées!
Il repoussa le siége sur lequel il s'appuyait, et se mit à marcher dans la chambre tout en poursuivant:
—Et vous venez me parler d'honneur!... Et vous venez me dire, comme dans les comédies: «Nous préférons la mort à la honte...» Mademoiselle, vous eussiez fait une actrice passable... L'honneur!... s'interrompit-il en haussant les épaules, savez-vous bien à qui vous vous adressez?... Je ne crois pas à l'honneur, moi, mes belles!... pas plus à l'honneur des femmes qu'à l'honneur des hommes... L'honneur des hommes est une stupidité sauvage... L'honneur des femmes est une niaiserie grotesque!... Et quant aux menaces de mort qu'on fait en pareil cas, cela ressemble beaucoup à ces simagrées des chanteurs qui passent la moitié de la journée à se faire prier et l'autre moitié à gémir leur romance, quand personne ne veut plus les entendre...
Tandis qu'il parlait ainsi en s'indignant à froid et en gesticulant de toute sa force, Diane s'était penchée à l'oreille de Cyprienne et lui glissait quelques mots à voix basse.
Puis les deux jeunes filles se prirent à regarder le nabab à la dérobée.
Il y avait maintenant presque autant de curiosité que de crainte dans les jolis yeux de Cyprienne.
Quant à Diane, tout son courage était revenu...
Cet étrange pouvoir, elles l'ont toutes. Ici, l'ignorance importe peu, la candeur ne fait rien; la plus innocente, comme la plus astucieuse, a ce regard divinateur qui met l'âme à nu et perce tout voile.
Il suffit d'être femme.
A moins que la femme n'aime. En ce cas, deux phénomènes contraires se produisent indifféremment. Parfois, la passion rend plus subtile encore cette perspicacité qui dépasse alors les limites du vraisemblable, et devient tout bonnement de la seconde vue, du mesmérisme, de la sorcellerie. Plus souvent l'Amour attache, en riant, sur ses beaux yeux jaloux, son mythologique bandeau.
Que deviendrait ce malheureux don Juan, si le fils de Vénus portait toujours des lunettes?...
Tandis que Montalt déclamait ses harangues incendiaires et se croyait le plus barbare tyran du monde, les deux jeunes filles se rassuraient tout doucement. Diane avait deviné ce cœur fantasque et bizarre... deviné, non pas peut-être au point de l'expliquer ou de le définir, mais assez pour donner une clef à ses capricieuses boutades, et ne plus voir, en chacune de ses actions, une énigme insoluble.
Elle était, en ceci, beaucoup plus savante que Montalt lui-même, qui, surtout à cette heure, ne savait ni ce qu'il voulait ni ce qu'il faisait. Son paradoxe favori, joint à la crainte de s'attendrir, le rendait intraitable. Il se roidissait de toute sa force contre lui-même; il se battait les flancs afin de se montrer sans pitié, justement parce qu'il sentait l'émotion déjà victorieuse...
Elles étaient si charmantes toutes deux! l'une si douce et si naïve, l'autre si naïve et si fière! Et puis elles parlaient de malheur...
L'émotion actuelle se mêlait, chez Montalt, à cette autre émotion, récemment éprouvée durant le récit de Robert. Et tout cela le ramenait vers un passé lointain, mais qui vivait encore, malgré lui, au fond de ses souvenirs.
Car le genre de suicide où s'obstinait Montalt est heureusement impossible. On ne peut tuer son âme, et sous les glaces factices que la misanthropie amasse laborieusement, la sensibilité immortelle dort et attend le réveil; surtout quand la sensibilité fut exquise aux jours de la jeunesse; quand le cœur, blessé dans un premier élan, s'est replié dédaigneusement et tout de suite en lui-même.
S'ils savaient, ces misanthropes, que le mépris et la haine sont de purs poisons en médecine morale, et que l'unique traitement applicable aux malades d'amour est l'homœopathie!
Dût-on être trompé deux fois au lieu d'une, trois au lieu de deux, quatre fois, cinq fois, dix fois, il faut faire le brave et ne se point frapper la tête contre les murailles, pour quelques illusions perdues, comme l'empereur Auguste pour ses trois légions germaniques. Fi donc, César! trois légions perdues, six de retrouvées!... Et le cœur humain n'est-il pas plus riche en chimères que Rome impériale en soldats?...
Dieu avait fait Montalt généreux à l'excès, facile à toutes impressions, ardent à aimer, dévoué, miséricordieux, sincère.
Montalt avait essayé de tourner en vice chacune de ces vertus, cela très-sérieusement.
A cette œuvre, il avait employé toute la fougue de sa jeunesse, toute la force de son âge viril; mais il n'avait pas réussi.
Dieu était resté le maître.
Tout ce que Montalt avait pu faire, ç'avait été de se tromper lui-même et de se regarder comme un damné de première force.
Cette croyance était son orgueil et sa joie, d'ordinaire. Aujourd'hui pour la première fois depuis bien longtemps, elle faisait naître en lui de vagues remords; car, tout au fond de sa conscience, un doute avait surgi; et il ne savait plus si cette longue et terrible vengeance, exercée contre son propre cœur, avait un motif ou seulement un prétexte.
Il ne savait plus. Les douces voix des deux jeunes filles lui rappelaient confusément une autre voix. Leurs costumes bretons lui parlaient d'une terre haïe, mais bien aimée, autrefois, peut-être...
Aussi se montrait-il, à plaisir, implacable.
Cependant à de certains signes, on pouvait prévoir que cette redoutable colère allait se fondre tout à coup. Le sarcasme amer était sur le point de se changer en caressantes paroles.
Car le nabab était fait ainsi, et ce soir bien plus encore que d'habitude, son caprice tournait à tous vents.
Il était inquiet. Au dedans de lui, une voix répétait sans cesse: Si tu t'étais trompé!... si l'on t'aimait! s'il y avait vingt ans de souffrances partagées!...
Et, pour l'achever, l'opium commençait d'agir, préludant à cette ivresse douce qui précède le sommeil.
Comme il finissait de parler, son regard glissa vers les deux jeunes filles qu'il supposait terrifiées.
Il était séparé d'elles par toute la largeur de la chambre.
Diane jouait, calme et souriante, avec les beaux cheveux ondés de Cyprienne.
Montalt eut un mouvement de dépit et de surprise.
Les deux sœurs semblaient ne plus faire attention à lui. Il s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine.
—Mes belles, dit-il en soutenant son ton de raillerie, ne me faites-vous plus la grâce de m'écouter?
Diane se tourna aussitôt vers lui, le front libre, les yeux hardiment ouverts.
Cyprienne avançait sa tête, plus timide, derrière celle de sa sœur.
Montalt avait beau faire; son regard s'adoucissait à les contempler si jolies.
—Pourquoi nous chagriner ainsi?... murmura Diane: nous qui voudrions tant vous aimer!
—Vraiment!... fit Montalt avec un dernier effort d'ironie, ceci me paraît léger pour deux filles de gentilhomme.
—Bon!... répliqua Diane librement et comme si elle eût parlé à un vieil ami, vous voilà plus sévère que nous maintenant!... Ne voulez-vous plus que nous vous aimions?
Montalt détourna la tête et poursuivit sa promenade.
Cette scène prenait, sans qu'il se fût présenté la moindre péripétie, un caractère singulièrement inattendu.
Vous vous souvenez de cette gracieuse allégorie du bonhomme la Fontaine dont on a fait tant de tableaux, jolis ou laids: une blonde enfant qui coupe en riant les griffes d'un lion de taille effroyable...
Il y avait ici quelque chose de pareil: seulement le lion de la fable se laissait faire, et Montalt résistait tant qu'il pouvait.
Mais ses griffes n'en tombaient pas moins une à une.
Depuis qu'il était entré dans cette chambre, il éprouvait un de ces sentiments soudains et impérieux contre lesquels sa systématique indolence ne se révoltait jamais d'ordinaire.
Nous l'avons vu se jeter littéralement à la tête d'Étienne et de Roger, dans le coupé de la diligence de Rennes.
Le charme qui l'entraînait vers les deux jeunes filles était du même genre et bien plus irrésistible.
Mais il y avait une différence essentielle: Étienne et Roger étaient des hommes, et, dans le cas présent, il s'agissait de femmes, c'est-à-dire d'êtres misérables et méritant tous les dédains; de ces créatures qui, suivant la doctrine de Montalt, naissaient avec tous les vices; de ces serpents gracieux et empoisonneurs, créés pour le malheur de l'homme; de ces ennemis faibles et formidables, menteurs, traîtres, cruels, qu'un honnête homme devait, en toute circonstance, écraser et flétrir.
Le moyen de se laisser aller sans démolir tout l'édifice de son système!...
Pour comble, il se trouvait que les deux petites fées avaient deviné le silencieux combat dont sa conscience était le théâtre! Elles souriaient au lieu de trembler. Les rôles étaient si complétement intervertis, que lui, l'autocrate, le tyran, était à la torture, tandis que les victimes contemplaient paisiblement sa peine...
Mon Dieu! elles n'abusaient point de leur victoire, et il y avait dans leurs regards, pleins de clémence, un sincère désir d'accorder la paix au plus vite.
—Les filles d'un gentilhomme..., reprit Diane qui étouffa un soupir; c'est vrai, nous l'étions... mais, à présent, nos actions ne regardent plus que notre conscience...
—Votre père est mort?... demanda Montalt du bout des lèvres.
—Non, grâce à Dieu!... s'écrièrent ensemble les deux jeunes filles.
Puis Diane ajouta en secouant la tête:
—C'est nous qui sommes mortes.
Le nabab interrompit sa promenade pour les regarder d'un air sévère.
—Je ne raille pas..., reprit Diane avec mélancolie; nous sommes bien mortes pour tous ceux que nous aimions... Nous avions entrepris une tâche qui dépassait les forces de deux pauvres jeunes filles... Il y avait contre nous des hommes sans cœur ni pitié... Une nuit, on nous fit tomber dans un piége, préparé lâchement... et un assassin subalterne fut chargé de nous tuer...
Montalt s'était rapproché jusqu'au milieu de la chambre.
—Tout cela est bien vrai..., s'interrompit Diane, et je ne voudrais pas vous mentir, car quelque chose me dit que vous nous aimerez... Nous étions bien pauvres, mais un vieux serviteur de notre famille, que Dieu a sans doute rappelé à lui maintenant, car il était alors sur son lit d'agonie, nous avait fait héritières d'un petit trésor amassé pendant toute une vie de travail.
«On allait nous noyer. Nous étions couchées au fond d'un bateau, la bouche bâillonnée et de grosses pierres attachées au cou...»
Montalt fit deux pas de plus, comme à contre-cœur.
Diane poursuivait en attachant sur lui le regard de ses grands yeux noirs.
—L'eau était profonde, et nous n'avions point de secours à espérer dans cette nuit solitaire.
«Je donnai mon âme à Dieu, et je me tournai vers ma pauvre sœur, pour la voir encore une fois.
«Notre assassin eut pitié en ce moment suprême et nous rapprocha l'une de l'autre, pour que nous pussions nous embrasser avant de mourir...
—Oh! murmura Cyprienne qui était toute pâle à ce souvenir, et qui entourait Diane de ses bras, comme je priais Dieu de prendre ma vie et de garder la tienne, ma sœur!
Le nabab était maintenant tout près des deux jeunes filles; ses yeux humides souriaient.
Diane baisa sa sœur au front et continua:
—Je tâchai de parler à l'assassin avec mes yeux, car nos bras étaient garrottés... Il y avait de l'émotion sur son visage, et un espoir m'était venu.
«Il me comprit; mon bâillon fut dénoué. Je lui dis:
«—Si vous voulez nous laisser la vie, nous vous donnerons cinquante pièces de six livres et l'on n'entendra plus jamais parler de nous dans le pays.
«Cet homme était pauvre.
«—Cela fait trois cents francs!... murmura-t-il, et je puis bien enterrer des cercueils vides... Mais vous partirez tout de suite, et vous irez bien loin, bien loin!
«—Nous irons bien loin, et nous prierons Dieu pour vous.
«—Quant à ça, ce sera par-dessus le marché...
«Le trésor du pauvre vieux serviteur de notre famille contenait cent écus de six livres. Nous en donnâmes la moitié, suivant notre promesse, et nous partîmes pour Paris.»
Le nabab s'était assis au devant d'elles et les regardait avec un sourire de père.
—Mais mon histoire vous fatigue..., s'interrompit Diane justement à cet endroit.
—Coquette!... murmura Montalt d'un accent plein de caresse, vous savez bien que non!
Diane lui tendit la main; Montalt prit celle de Cyprienne et les réunit toutes deux dans les siennes.
Il ne cherchait plus, dès lors, à cacher son intérêt, excité au plus haut degré; mais l'opium agissait, et le sommeil qui venait appesantissait déjà sa paupière.
—C'est alors que je vous rencontrai sur la route de Paris?... demanda-t-il.
—Précisément... Vous étiez avec deux jeunes gens que nous avions vus parfois au pays.
—Parfois..., répéta Montalt, dans l'esprit duquel une idée venait de surgir; ne les connaissiez-vous pas particulièrement?
Diane hésita peut-être au dedans d'elle-même, mais son hésitation ne parut point.
—Non..., répondit-elle.
—Au fait..., pensa le nabab, Étienne et Roger m'auraient parlé de cette histoire.
Cependant, pour ne garder aucun doute, il ajouta tout haut:
—Voulez-vous me dire comment vous vous nommez?
—Louise..., répliqua Diane qui serra le bras de sa sœur.
—Berthe..., dit Cyprienne en baissant les yeux.
—J'aurais voulu que ce fussent elles! pensa le nabab.
Il y avait un peu d'embarras dans la voix de Diane lorsqu'elle reprit:
—Il ne faut pas juger de pauvres campagnardes comme des jeunes demoiselles bien élevées... Nous eûmes tort peut-être de nous adresser à ces jeunes gens... Mais si vous saviez quelle hardiesse cela donne d'être mortes!... Rien ne coûte et rien ne fait peur! Quand nous hésitons, ma sœur et moi, depuis que nous sommes à Paris, un seul mot lève tous nos scrupules... Et, ce soir encore, lorsqu'on a voulu nous entraîner chez vous, ni ma sœur ni moi nous n'eussions accepté si je n'avais pas dit comme toujours: «Nous ne sommes plus rien sur la terre... Ce qui arrête les jeunes filles heureuses qu'on surveille et qu'on aime ne peut pas nous retenir... Les belles-de-nuit sont libres comme le vent qui les emporte sous le feuillage.»
—Les belles-de-nuit!... répéta le nabab; c'est ainsi que vous aviez signé vos deux billets.
Mais il ne demanda point l'explication de ce surnom mystique.
—Et depuis deux mois, reprit-il, vous avez dû bien souffrir, pauvres enfants?
—Nous avons eu à passer des heures cruelles, répliqua Diane; car, si nous étions seules, il y avait une autre misère à côté de la nôtre... Mais le bon Dieu nous a faites courageuses et gaies... Nous avons eu plus d'un moment de répit... Tant qu'ont duré les beaux jours, les passants s'arrêtaient volontiers pour écouter nos chansons... Et parfois nous revenions riches... Ma petite sœur chante si bien!
—Et toi, donc!... s'écria Cyprienne; si vous saviez comme les beaux messieurs la regardaient et l'écoutaient!
—Mais l'hiver est venu..., reprit Diane; on n'a plus voulu nous entendre... Il nous restait bien peu de chose, quand nous sommes arrivées, sur nos cinquante écus de six livres... Nous avons vendu peu à peu tout ce que nous avions... Et ces pauvres gens qui recevaient de nous le pain de chaque jour, sans nous connaître puisqu'ils nous croient mortes, ont eu faim dans leur misérable retraite... Oh! s'il ne s'était agi que de nous!... mais il fallait les sauver, et nous sommes venues...
Montalt se trouvait au centre d'une trame dont tous les fils venaient aboutir à lui tour à tour.
Le hasard avait amené sur ses pas l'un après l'autre tous les personnages d'un seul et même drame, et chacun d'eux lui en avait dit assez pour que la somme de ces confidences diverses pût former, à bien peu de chose près, un récit complet et sans lacune.
Ç'avait été d'abord Vincent de Penhoël, le pauvre matelot breton de l'Érèbe;
Puis Étienne et Roger, dans la diligence, sur la route de Rennes;
Puis Robert de Blois, avec ses acolytes Blaise et Bibandier;
Puis enfin les deux filles de l'oncle Jean.
Mais Vincent, ombrageux et fier, avait jeté un voile sur sa noble famille; mais Étienne et Roger, qui avaient à se plaindre de Penhoël, tout en conservant pour lui leur vieille affection, n'avaient eu garde de prononcer son nom; mais M. le chevalier de las Matas, ceci pour cause, avait prêté généreusement des pseudonymes à tous les personnages de son histoire. Quant à Diane et à sa sœur, embarquées dans une entreprise au moins audacieuse, elles avaient caché jusqu'à leurs noms de baptême.
Malgré cette commune discrétion, Montalt aurait découvert assurément la coïncidence des événements racontés, si, d'une part, ses perpétuelles railleries n'avaient obligé depuis longtemps Étienne et Roger à une réserve entière, et si, de l'autre, Robert n'eût pris grand soin d'arranger un peu les faits à sa guise. Nous avons vu, entre autres choses, qu'il avait glissé sur ce qui regardait les deux jeunes filles.
Et cependant, deux ou trois fois, un soupçon vague avait traversé l'esprit de Montalt. Il y avait d'abord ce fantastique démenti jeté derrière la charmille; il y avait en outre ce double rendez-vous donné à Étienne et à Roger lors de l'arrivée à Paris.
Mais le moyen de penser que les deux jeunes gens eussent fait près de cent lieues sans voir, au moins une fois, les jolies voyageuses de la Concurrence!
Et puis, ces noms de Louise et de Berthe égaraient le nabab dès ses premiers pas dans le champ des conjectures.
Montalt, d'ailleurs, avait une intelligence vive et haute; mais il n'était pas homme à chercher bien fort ni bien longtemps. Cette nuit, son indolence habituelle était augmentée par l'effet de l'opium, qui agissait maintenant avec une force croissante, et enveloppait déjà ses idées dans une brume confuse.
Il résistait, parce qu'il se sentait heureux et qu'il voulait prolonger la joie imprévue de cet entretien.
La situation avait tourné complétement. Montalt ne songeait plus à se révolter contre le charme qui l'avait saisi à l'improviste. L'idée ne lui venait pas d'élever l'ombre d'un doute sur la romanesque histoire que Diane avait racontée.
C'étaient des faits étranges, mais comment ne pas croire les paroles, toutes les paroles qui tombaient de cette charmante bouche si pure et si sincère? Ce beau regard pouvait-il accompagner le mensonge?
Montalt aurait voulu seulement interroger, pour entendre encore cette voix sympathique et douce, qui descendait tout au fond de son cœur.
Mais le temps lui manquait. Il sentait le sommeil vainqueur courber sa volonté forte; ses paupières battaient; sa tête, appesantie, allait tomber sur sa poitrine.
Tout, autour de lui, vacillait déjà, comme les objets que l'on voit en songe.
Il y avait dans cet état quelque chose de délicieux. Montalt se laissait aller voluptueusement à ce demi-sommeil qui le berçait. Il ne dormait pas encore, mais il rêvait déjà...
Quelques minutes à peine s'étaient écoulées, depuis l'instant où sa voix, railleuse et dure, arrivait à l'oreille des deux pauvres filles comme un sarcasme et une menace. Maintenant, sa voix était douce, tendre, presque soumise, et ses yeux, qui nageaient dans une langueur molle, semblaient implorer l'amour.
Non point l'amour que le maître du harem demande à ses esclaves, non pas l'amour que vous avez quêté, jeunes gens, aux genoux de la maîtresse idolâtrée. Que dis-je? Il y avait de la passion pourtant dans ce regard, une passion profonde et recueillie.
La tendresse paternelle est austère. Pour trouver un objet de comparaison, il faudrait se représenter la jeune mère qui se penche, heureuse, sur le berceau de son enfant.
Et toute cette adoration s'était fait jour, non point à cause du récit de Diane, mais pendant le récit, qui lui avait servi seulement de prétexte et de transition.
Tandis que le nabab raillait naguère, il aimait déjà, et la moquerie déchirait son propre cœur.
Ce cœur, fermé de force à toute tendresse, et qui, depuis vingt ans, souffrait d'un immense besoin d'aimer!
Montalt tenait toujours les mains des deux jeunes filles entre les siennes et les serrait doucement contre sa poitrine.
Diane et Cyprienne souriaient, sans crainte ni défiance. Elles ne sentaient point trop ce qu'il y avait d'inexplicable dans la tournure que prenaient les choses.
Et, par le fait, pour tenter cette démarche téméraire, il fallait bien qu'elles eussent espéré un dénoûment de ce genre.
En faisant la part la plus large possible à leur romanesque ignorance, il fallait bien encore, pour expliquer comment cet espoir insensé avait survécu à leur entrée dans l'hôtel du nabab, supposer qu'il y avait en elles quelque secrète pensée.
Cela était en effet. Tandis que les deux sœurs, abritées par le feuillage, contemplaient la belle figure de Montalt, causant avec Robert de Blois, Diane avait serré tout à coup le bras de sa sœur.
Quelques mots rapides étaient tombés de ses lèvres.
Puis elle avait dit:
—Regarde!... oh! regarde!...
Et Cyprienne avait joint ses deux petites mains en murmurant:
—Que Dieu le veuille!...
Ceci avait lieu au moment où Montalt, se croyant à l'abri de tout regard, détendait pour quelques secondes sa physionomie, et laissait voir le profond dégoût que lui inspirait le récit de Robert.
Et Dieu sait que, pour partir et s'élancer dans les espaces infinis, l'imagination de nos deux jeunes filles n'avait pas besoin d'un point d'appui bien large. Impossible d'imaginer rien de plus frêle que l'hypothèse bâtie par Diane, mais c'était assez, et à dater de cet instant leur esprit travaillait, travaillait...
De sorte que, indépendamment de leurs caractères, qui eussent suffi peut-être à les entraîner sur cette pente, le nabab d'un côté, les deux jeunes filles de l'autre, avaient, pour se rapprocher, de secrets motifs.
Pour le nabab, c'étaient ses souvenirs et de vagues remords, éveillés dans cette soirée; pour les deux sœurs, c'était une mystérieuse promesse qui leur montrait le ciel ouvert...
—Ma belle Louise, dit Montalt en baisant leurs mains qu'elles ne songeaient point à retirer, ma jolie Berthe, comme je vais vous aimer!
—Oh! tant mieux!... dirent les deux sœurs, car, nous aussi, nous vous aimerons bien!
—Voulez-vous être mes filles?
—Si nous le voulons!... s'écria Diane; Dieu a donc pitié de nous!...
Et Cyprienne murmurait avec son gracieux sourire:
—Je savais bien que vous étiez bon... Oh! vous ne me faisiez pas peur!
—Écoutez..., reprit le nabab dont la voix se voilait, tout va changer dans cet hôtel... Vous y serez maîtresses et reines... Voilà bien longtemps que je souffre... Vous m'apportez le salut et l'amour... Vous ne me quitterez plus, n'est-ce pas?
Les deux jeunes filles hésitèrent à répondre.
—Eh bien?... reprit Montalt.
—C'est que..., répliqua Diane, il y a notre pauvre père... et Madame.
—Puisqu'ils vous croient mortes!...
—Oh! s'écria vivement Cyprienne, nous ne nous cacherons plus, quand vous nous aurez donné de l'argent pour les sauver.
A d'autres oreilles, cette parole eût peut-être sonné mal. Montalt attira la jeune fille sur son cœur pour la remercier.
Diane, dont le front s'était couvert d'abord d'un nuage d'inquiétude, leva les yeux au ciel avec reconnaissance.
Si beau qu'eût été son rêve, la réalité semblait vouloir le dépasser encore.
—Je vous donnerai donc de l'argent? demanda le nabab en caressant Cyprienne du regard.
—Puisque vous êtes si bon..., répliqua la jeune fille, et que nous en avons besoin pour soulager ceux qui souffrent...
Puis elle ajouta brusquement, comme pour ne pas perdre une idée soudain venue:
—Vous ne savez pas?... Si vous nous donnez une chambre dans votre hôtel, nous irons chercher l'Ange... Vous ne lui refuserez pas un asile, n'est-ce pas?
Et comme Montalt la contemplait sans répondre, elle ajouta en joignant les mains:
—C'est notre cousine... oh! si vous la voyiez, elle est bien plus belle que nous!... Et sa pauvre mère pleure, parce que les méchants la lui ont enlevée...
—Nous avons encore bien des choses à vous dire, reprit Diane; mais comme vous semblez las et accablé!
Montalt, en effet, cédait malgré lui à l'effort de l'opium.
—Nous avons demain..., répondit-il, après-demain, toute la vie pour causer, pour nous aimer... vous pour me conter vos désirs... moi pour les exécuter à l'instant même... Oh! mes enfants!... mes filles chéries!... si vous saviez comme vous me faites heureux!... Mais ce soir je ne vous entendrai pas plus longtemps... Avant de venir ici, comme j'avais la mort dans le cœur, j'ai pris un breuvage pour appeler le sommeil... et le sommeil va venir... mais tant que je puis encore vous écouter, parlez-moi... demandez-moi ce que vous voulez.
Diane baissa les yeux.
—Nous voulons beaucoup d'argent..., répliqua-t-elle.
—Combien d'argent?
—Cette femme qui nous a conduites ici nous disait que vous nous donneriez trente mille livres de rente.
—Ah!... fit le nabab étonné.
—Et que trente mille livres de rente, ajouta Cyprienne, cela faisait six cent mille francs... Six cent mille francs!... c'est plus qu'il n'en faut pour racheter le manoir où nous sommes nées!... Nous les porterions à Madame qui redeviendrait heureuse.
Un instant les sourcils de Montalt s'étaient froncés; mais, à mesure que la jeune fille parlait, son front se déridait et il retrouvait son sourire.
—S'il ne vous faut que cela, reprit-il gaiement, nous vous les trouverons.
—Vrai?... s'écrièrent les deux jeunes filles en se levant toutes deux et en bondissant de joie.
—Mais, reprit Montalt, quand j'ai bu de l'opium, je dors tard dans la matinée... et les pauvres gens dont vous parlez ont sans doute besoin de secours... Séid!
A cet appel, prononcé pourtant d'une voix assourdie déjà par l'abattement, la figure du noir se montra aussitôt sur le seuil.
Les deux jeunes filles reculèrent effrayées.
—Prends deux bourses de perles, dit le nabab, mets cent louis dans chacune... et reviens tout de suite.
Le noir disparut et revint au bout d'une minute, rapportant les deux bourses qui valaient chacune quatre ou cinq fois ce qu'elles contenaient.
Cyprienne et Diane les regardaient, posées qu'elles étaient sur la table, le rouge au front et les yeux petillants de plaisir.
—Regarde bien ces deux enfants, dit encore Montalt à Séid qui se retirait; tu es à elles comme à moi... tout ce qu'elles te diront, fais-le.
Les yeux brillants du nègre s'attachèrent sur les deux sœurs, mais son noir visage n'exprima aucune surprise.
Il s'inclina et sortit.
—C'est à nous, ces belles bourses?... demanda Cyprienne.
La tête du nabab oscillait sur ses épaules et ses yeux se fermaient.
—Pas encore..., répliqua-t-il, tandis qu'un sourire vague errait sur sa lèvre; il faut que vous les achetiez.
Son doigt, étendu, montra la harpe d'or demi-cachée par la draperie dans un coin du boudoir.
—Une fois que je passais, reprit-il tandis que son accent s'imprégnait de mélancolie, je vous entendis chanter une chanson qui me plut, mes filles... Voulez-vous me la dire? Je m'endormirai en l'écoutant, et je rêverai de vous...
Cyprienne s'élança vers la harpe.
—Quelle chanson?... demanda Diane.
—Je sais bien laquelle, moi!... s'écria Cyprienne dont les jolis doigts couraient déjà sur les cordes de la harpe, en exécutant le simple et doux prélude de la mélodie bretonne: Les Belles-de-nuit. N'est-ce pas que c'est cela? ajouta-t-elle en s'adressant au nabab.
Montalt fit un signe affirmatif, et sa tête se renversa sur le dossier de son fauteuil.
Les deux jeunes filles étaient debout au milieu de la chambre.
Quand le prélude cessa, elles chantèrent toutes deux, mariant leurs voix charmantes aux accords de la harpe.