»—Moi, de presque tout.
»—Cependant, vous ne ririez pas, j'espère, si quelqu'un vous disait qu'il vous aime?
»J'étais ravie de ce mot-là, reconnaissante; mais je ne sais quel stupide esprit d'indépendance et de taquinerie, quelque chose qui n'est pas moi, a prévalu sur ce qui est moi; j'ai tourné la tête vers le lointain de l'île, les quais, et une mouche qui remontait la Seine.
»—Ça dépend qui?
»—Si c'était moi?
»Je me suis arrêtée, je lui ai planté dans les yeux mon petit regard décidé, qui ricanait encore, méchamment; j'ai vu qu'il était à moitié blessé, et j'ai continué, comme pour l'achever:
»—Ma foi, monsieur, nous ne nous connaissons guère.
»—En effet, mademoiselle, vous ne me connaissez pas. Je me suis permis de vous demander de venir, précisément pour vous expliquer...
»—Et peut-être aussi pour savoir qui je suis?
»—Ce que vous voudrez bien me dire de vous me fera plaisir, mais m'apprendra peu de chose.
»—Ah! vraiment?
»—Je vous connais, moi.
»—Par madame Mauléon, alors?
»—Un peu, mais surtout par vous-même: je vous ai regardée pendant onze déjeuners.
»—C'est tout au plus un signalement, ce que vous avez; mais, se connaître, c'est plus long.
»—Vous vous trompez: un regard suffit.
»Il disait cela avec tant de passion, tout au bout de la terrasse, près du pont Solférino, que j'ai eu envie de le remercier. Mais, comme j'ai honte des démonstrations, et que je trouve cela faible, j'ai eu l'air incrédule.
»—Un regard pareil, personne ne l'a eu de moi.
»—Vous voyez bien que je vous connais, mademoiselle; j'en étais persuadé. Vous n'avez encore aimé personne.
»Eh bien! il est tout à fait gentil, M. Louis Morand! J'avais beau lui répondre en plaisantant, et peu de mots, quand il aurait tant voulu m'entendre, il ne se lassait pas d'être aimable, de me trouver bien, et de me le dire. Nous arpentions la terrasse, comme disent les poètes, dans la gloire du couchant. Plus de bonnes à l'étage, plus d'enfants; rien que des passants, au-dessous de la terrasse, qui allaient dîner. Je sentais que maman devait s'inquiéter, aller à la fenêtre, répéter:
»—Cette chérie ne rentre pas! Où est Evelyne? Six heures et demie, six heures trente-cinq, même!
»Il racontait sa vie. Il se faisait très simple, très modeste,—un peu, probablement, pour se rapprocher de moi,—et je ne le trouvais cependant pas familier, ce qui me touchait infiniment. Le respect, dans notre monde, c'est presque un rêve. Je n'avais pas l'air de m'étonner de cette politesse parfaite dont il me donnait la preuve; mais je levais moins souvent les yeux de son côté, et j'évitais de le faire quand il s'excusait de ne pas être riche, de ne pas pouvoir me donner, si j'acceptais de devenir sa femme, le luxe qu'il aurait voulu (ce sont ses mots) «mettre à mes pieds». Si nos yeux s'étaient rencontrés, il aurait vu trop clair dans les miens. Il me racontait qu'il est né dans le département de l'Ain, dans un joli endroit qui se nomme Linot, celui qu'il me montrait, sur la carte postale. Il a perdu son père, qui était conducteur des ponts et chaussées. Et, comme j'avais l'air de trouver ce titre-là très beau, sans savoir ce que c'est, il m'a tout de suite expliqué que je me trompais; il s'y est, je puis le dire, acharné, ne sachant comment me persuader qu'il était de famille très modeste. Vraiment, ce M. Morand ne ressemble à aucun des jeunes hommes que j'ai connus jusqu'ici: il ne se flatte pas du tout, il a peur qu'on ne le croie meilleur qu'il n'est, ou plus riche.
«—Nous sommes presque pauvres, disait-il, ou, plutôt, moi, je puis vivre, à condition que maman se gêne un peu: ma solde ne me suffit pas. Maman la complète. Elle est admirable. Si vous me faites l'honneur de m'écouter...
»—Mais je ne fais pas autre chose!
»—Alors, si vous me faites l'honneur de m'aimer,—ah! comme il prononçait ce mot-là, arrêté, la tête près de la mienne, et cherchant mes yeux qui regardaient au loin, obstinément, méchamment, vers l'Arc de Triomphe!—si vous me faites l'honneur de m'aimer, je veux que vous sachiez bien que ce n'est pas la fortune que vous épouserez. L'armée n'enrichit pas.
»—La dactylographie non plus.
»Nous nous mîmes à rire tous deux ensemble, longuement, sans nous parler, lui me regardant, moi les yeux dans le vague, mais nos deux cœurs si près l'un de l'autre, et si contents, que je ne bougeais pas, pour que cela ne finît pas. Un gros ramier, qui allait se coucher, passa, à me décoiffer, devant nous, et rompit le charme. J'eus un peu honte de ma faiblesse, je demandai:
»—Vous ne m'en voulez pas, monsieur, si je suis prudente. C'est une qualité que la vie d'employée donnerait à celles mêmes qui ne l'auraient pas naturellement. Vous pouvez choisir une jeune fille qui vous apporterait la fortune. Pourquoi une employée? Pourquoi moi?
»Nous avions repris la promenade, et, jusqu'à la place de la Concorde, il me fit sa réponse. Je l'avais peiné. Il fut ardent, rude, passionné, un peu peuple,—j'aime ça,—dans sa façon d'accuser le coup. Il me dit qu'il s'était juré de n'épouser qu'une femme qui ne rougît pas de la modeste famille des Morand, qu'une femme brave, habituée au travail, ingénieuse à vaincre la vie, et, en même temps, jolie, distinguée, pour qu'elle pût faire quelques visites,—les réglementaires,—vive d'esprit, pas embarrassée...
»—C'est donc bien vous que je cherchais, mademoiselle. A présent, si je ne dois pas vous plaire, je préfère le savoir tout de suite; ma demande ou ma personne vous paraît peut-être ridicule... Dites-le-moi.
»J'étais troublée, je ne riais plus. J'ai répondu:
»—Je ne peux pas vous juger en si peu de temps!
»—Est-ce que je vous le demande, mademoiselle?
»—Mais oui!
»—Pas du tout; je demande à vous revoir.
»—Alors, nous sommes d'accord. Voulez-vous venir, demain, chez ma mère? Il faut qu'elle soit avertie.
»—Non!
»—Je ne peux cependant pas...
»—Si, vous pouvez retarder... Je vous supplie de revenir ici, demain, de me connaître avant de consulter une autre personne, fût-ce votre mère. C'est beaucoup vous demander?
»Je l'ai considéré, un moment, de tous mes yeux, de tout mon cœur, de toute ma bonne foi inquiète, et j'ai trouvé, au fond de ce regard, tant de décision, de loyauté et d'amour, que je n'ai plus hésité.
»—Oui, monsieur, c'est beaucoup me demander. Elle est digne de tout savoir. Mais je veux bien. Je ne parlerai pas. Je reviendrai. A demain!
»Je lui ai tendu la main, sérieusement. J'ai cru qu'il allait la baiser. Il l'a serrée légèrement, respectueusement, et je suis partie.
»Je ne sais pas comment j'ai pu avoir encore la présence d'esprit de bien marcher, en descendant la rampe, en traversant la place. Je devinais son âme. J'étais enveloppée dans sa pensée qu'il avait jetée sur moi. Et j'avais envie d'écarter les mailles avec la main. Je ne me suis pas détournée une seule fois. Mais je suis sûre qu'il est resté là, au coin, à côté de l'escalier qui sert d'entrée pendant l'Exposition canine, jusqu'à ce que j'eusse disparu par la rue Royale...
»Maman écoutait, sur le palier, pour être plus vite avertie de mon retour. Elle a presque crié, en reconnaissant mon pas et mon chapeau. Et j'ai dit, d'un étage à l'autre, la tête levée:
»—Ma pauvre maman, nous avons veillé à la banque... Qu'avez-vous à vous inquiéter?... La maison lance un gros emprunt péruvien, après-demain.
»—Sacré Pérou! a-t-elle répondu du haut de la rampe. M'en a-t-il fait faire du mauvais sang!»
Mercredi, 17 juillet.
»Je l'ai revu. Quand on se voit une première fois, l'émotion, l'immensité de l'inconnu, entre deux êtres qui ont vécu loin l'un de l'autre, la crainte de trop se confier,—chez moi, du moins,—font de la première rencontre de ceux qui croient s'aimer un mélange d'effusion et de diplomatie, une parade un peu, une recherche inquiète de la permission d'aimer, une sorte d'examen, qu'on sent trop redoutable pour qu'il soit tout à fait doux. On joue son cœur, son repos, ses rêves, on joue une famille qui n'est pas née et plus encore. J'avais le sentiment si vif de ce péril où nous sommes, au moment où nous allons aimer, que je retenais tout le temps, non seulement mes mots, mais mon cœur, mais mon rire. Cela me ressemble bien peu! Je ne le remerciais pas quand il me disait des choses dont j'étais fière au fond, parce que j'avais peur d'être obligée, l'instant d'après, de me retirer, de redevenir la petite dactylographe qui n'est pas facile à marier, parce qu'elle a l'ambition d'épouser un homme «très bien».
»Je commence à croire qu'il est vraiment très bien. Notre seconde entrevue a été moins longue, mais plus intime: nous avions, l'un et l'autre, moins de crainte de nous être trompés. J'avais mis mon corsage de linon blanc, qui a un empiècement de broderie à jour, et, dans le ruban cerise noué autour de mon cou, j'avais passé un brin de réséda. C'est une fleur fine, et fidèle jusqu'au bout: ça meurt, mais ça ne s'effeuille pas. M. Morand a tout de suite aperçu le réséda, parce qu'il a regardé mon petit cou blanc et mes épaules, et il m'a dit:
»—La fleur que j'aime le mieux, tout justement, mademoiselle! Chez nous, à la maison du Valromey, ma mère sème tous les ans du réséda dans une plate-bande, toujours la même, qui embaume la vallée.
»—Elle est petite, alors, la vallée?
»—Non, très grande. Un être de rien, un brin de lavande ou de réséda, mais qui a une âme très parfumée, quelle puissance, et comme elle va loin!
»—Vous êtes poète?
»—Non, je suis heureux.
»Les bonnes, sur le banc, étaient au complet. Elles ont ri, en nous revoyant, et nous aussi, nous avons ri. Ça devenait gênant. J'ai proposé à M. Louis Morand de nous promener sur le côté de la terrasse qui longe la place de la Concorde. Il a accepté. C'est un grand point que de s'entendre sur le chemin. Tout de suite après, nous sommes devenus graves. Oui, tous les deux ensemble, et presque tristes. Pendant un long moment, nous avons cessé d'être jeunes et de sentir que nous étions amis. Est-ce ainsi pour tout le monde? Peut-être. Nous étions comme ceux qui arrivent au quai d'embarquement, et qui s'arrêtent, moins désireux de la route, pleins de questions sur la mer, et sur le bateau, et sur le vent. Tout à l'heure, un pas de plus, il ne sera plus temps. Nous avions prévu cette minute-là, l'un et l'autre, mais elle était venue, soudaine. Lui, il m'a interrogée sur mon enfance, mon caractère, mes goûts, et, moi, je lui ai demandé:
»—Que dirait votre mère, si vous lui parliez de votre projet, monsieur? Elle ne me trouverait pas de son monde.
»—Elle est fille d'un tout petit propriétaire.
»—Elle était femme d'un conducteur des ponts et chaussées.
»—C'est un fonctionnaire bien modeste. Je vous garantis le consentement de ma mère, mademoiselle, et, mieux, son adoration.
»Je le remerciai d'un regard, et je vis qu'il pâlissait, parce que le regard était doux. C'est un tendre, cet homme qui a l'air dur. Je voulais savoir une chose infiniment délicate; j'ai profité de l'émotion.
»—Les mots que je devine, que je sens tout près de vous sont très beaux; ne les dites pas, cependant, monsieur; je voudrais qu'il n'y eût aucun mensonge entre nous. Ne me dites pas encore que vous m'aimez... Je vous parais singulière, peut-être?
»—Non, vous me surprenez, mais délicieusement.
»—Alors, je puis continuer et vous interroger avec une franchise complète?
»—Oui.
»—Même indiscrète? Je voudrais savoir une chose que vous auriez le droit de me cacher.
»Il fronça les sourcils, et mit une ou deux minutes à prendre son parti.
»—Allez toujours: je ne mens jamais.
»—Eh bien! je voudrais savoir si vous avez souvent dit à d'autres femmes ce que vous me diriez à moi-même, tout de suite, si je ne vous arrêtais pas.
»—Non, vous n'êtes pas la première à qui j'ai dit: «Je vous aime»; je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis; je vous jure, pourtant, que je ne vous aurai pas été souvent infidèle avant de vous connaître, et que, si nous étions mariés...
»—Qu'en savez-vous?
»—J'en réponds, je serais l'ami qui ne varie pas. J'ai l'habitude de la consigne, et puis, ce serait facile avec vous.
»—Facile? Je n'ai pas vu beaucoup de pièces de théâtre, monsieur; mais aucune ne disait cela. Pourtant, je vous crois... J'ai besoin de vous croire.
»Il laissa tomber ces mots, et nous sommes allés côte à côte, l'espace de quatre arbres au moins, sans plus parler. Je suis persuadée qu'il était sincère. Quand ils sont jeunes et près de nous, ils sont très sûrs d'eux-mêmes. Puis, il m'a posé, de nouveau, deux questions:
»—Quitteriez-vous Paris?
»—Cela me serait très dur: je l'aime.
»—Impossible?
»—Non, parce que je puis aimer quelqu'un plus que mon Paris; cela, moi aussi, j'en suis sûre.
»Puis, sans transition, impérieusement, comme s'il faisait un discours à ses hommes, il m'a dit:
»—Je suis très militaire; mais le reste m'est moins familier. Un petit collège, puis de bonne heure dans la troupe, puis Saint-Maixent: vous comprenez qu'il me manque des cordes. Ainsi, je vous avoue que je sais mal la religion. Mais je ne demande pas mieux que de l'apprendre de vous, parce que j'ai des camarades que j'estime beaucoup, que j'estime le plus, et qui sont fervents. Ma mère est une chrétienne admirable. Que pensez vous là-dessus?
»Il a fallu répondre. J'étais contente qu'il fût meilleur que moi, qui n'ai pas ses excuses, et qui suis de médiocre pratique... Des excuses, j'en ai peut-être d'autres, en y songeant bien: j'ai maman, qui n'est guère dévote; j'ai la vie d'employée, qui n'a pas beaucoup de ces exemples-là autour d'elle... J'ai promis d'instruire M. Louis Morand. Mais il faudra d'abord former le professeur, qui n'est pas de premier ordre... Je ne puis pas dire combien j'étais heureuse de cette causerie à plein cœur, sans l'ombre d'une hypocrisie de part ou d'autre. Mon grand Paris s'était fait presque silencieux: on ne peut pas lui demander le silence complet. L'air venait du Bois, si doux qu'à le respirer je me sentais m'attendrir. M. Morand, quelquefois, suivait de l'œil les nuages roses, et leur souriait. J'ai trouvé cela dangereux, pour une petite Evelyne Gimel qui n'aura pas de conseil véritable, dans cette grave affaire, et qui a beaucoup de mal déjà à prendre quarante-huit heures de réflexion. J'ai rompu cette mélancolie d'amour qui nous prenait tous deux. J'ai demandé:
»—Où avez-vous fait l'exercice, ce matin, monsieur?
»—A Issy-les-Moulineaux.
»—Vous voulez dire Issy-les-Aéroplanes?
»—Justement, j'en ai vu deux.
»—Comme j'aurais voulu être là! Ma passion! J'achète tous les jours un journal pour savoir quand nous volerons. Qui était-ce? Delagrange? Malécot? Ferber? la dame aviatrice?
»—Aucun d'eux, mais des nouveaux, des tout jeunes, qui se sont lancés en l'air, portés par des ailes, en toile très fine, qui ressemblaient à celles d'un papillon.
»—Contez-moi cela!
»—J'aimerais mieux vous le raconter demain...
»Il avait l'air si grave que j'ai bien vu que mon rire, à moi, sonnait faux. Il avait tant de bon amour dans les yeux que j'ai dit oui. J'ai promis de revenir, pour la dernière fois.»
Jeudi, 18 juillet.
«C'est le troisième soir de mon amour. Hélas! le dernier de ma joie! Tout est brisé. J'écris ceci à je ne sais quelle heure de la nuit, pendant que madame Gimel—il faut que je l'appelle ainsi à présent—pleure, elle aussi, et souffre presque autant que moi.
»Cela débutait si bien, mon amour! Ce soir encore, à six heures dix, sur la terrasse que nous avions choisie pour nos accordailles, il m'attendait, lui, et il avait, comme moi, toute une marée montante de pensées dans le cœur. Je ne lui avais pas dit que je commençais à l'aimer; j'allais le lui dire; il ne me faisait plus peur. En sortant de la banque, je regarde en l'air, et je reçois sur la joue une goutte d'eau: il pleuvait. Un autre jour, tous les jours, j'aurais été furieuse, car j'étais sans parapluie; eh bien! j'ai étendu mes dix doigts, las d'avoir tapoté les touches de ma machine, et j'ai dit, je me rappelle:
»—J'arriverai fripée s'il le faut, mais cela ne me fait plus rien; il m'aime, à présent, et moi, je vais lui dire que je l'aime!
»Pourquoi? C'est le secret des mots d'hier, des mots qui sont des graines et qui lèvent leurs deux premières feuilles dans une nuit. Et je ne suis pas allée au rendez-vous en prenant des détours, non, mais tout droit, sous la bruine qui tombait et que j'aurais voulu qu'il pût boire sur ma joue. Lui, il était à son poste de guetteur; je voyais sa haute silhouette, de loin, au-dessus de la balustrade blanche, entre deux troncs d'arbres; et puis, j'ai vu son visage immobile; nous étions attirés l'un par l'autre, et moi seule j'avançais; j'ai vu ses yeux qui étaient tout pleins de moi; j'ai monté; personne n'était là que nous; j'ai couru, et j'ai dit:
»—Je vous aime!
»Alors, oh! alors, ses yeux se sont emplis de larmes, subitement. Et, lui pleurant, moi presque, sous la pluie, dans ces Tuileries désertes, nous étions infiniment heureux. Je crois que nous marchions très doucement, mais je ne suis pas sûre. Nous étions, dans nos cœurs, fiancés. Il m'a regardée longtemps, sans mot dire, ses yeux fermes, ses yeux de commandement et de justice fixés sur les miens, et je voyais trembler, au coin de ses lèvres, des mots d'amour qu'il était trop ému pour prononcer. Il était devenu muet.
»—J'ai tout compris, monsieur, mais il pleut. Si nous rentrions?
»Une pluie véritable tombait. J'avais dit étourdiment: si nous rentrions?
»Mais où? La grande serre des Tuileries était là, toutes ses baies vitrées bien ouvertes, laissant voir les palmiers, les orangers, les bananiers, les fougères, et défendue seulement par une chaînette de fer qui, d'un pilier à l'autre, faisait feston. Ma foi, nous entrâmes; je m'adossai à une caisse et M. Morand s'adossa à la même. C'était une très grande caisse; nous étions sous l'oranger, et je ne sais pas si cela porte chance, mais je ne vivrai jamais des minutes plus douces. Il regardait devant lui, la pluie qui tombait, et moi de même, et je crois bien que nous ne voyions rien, que l'avenir, dont nous ne parlions pas. Il avait pris ma main, et il la pressait souvent, et même, dans l'intervalle, je la sentais petite, confiante, aimée entre ses doigts très rudes, mais qui tremblaient. Ce qu'il me disait? Peu de chose; c'était une espèce de plainte qui me semblait délicieuse et qu'il appelait «raconter sa jeunesse».
»—J'ai souffert, répétait-il, jusqu'au moment où je vous ai connue. Ma vie a été seule, pauvre, et vous voici enfin.
»Quel bonheur il y avait pour moi, et pour lui, dans cette tristesse passée! Je compatissais. J'avais le sentiment que je commençais mon rôle de femme, qui est de consoler. Il radotait, et moi aussi, pour que cela durât. Nous laissions des silences entre les mots; mais ils étaient remplis par une espèce de pitié amoureuse, qu'il demandait et que je donnais. Il y a un langage, d'âme à âme, qui n'a point de paroles; c'est comme une couleur changeante dont on se serait enveloppé. Contre mon habitude, je n'étais pas gaie. Je ne retrouvais pas ce qui a été ma manière d'être heureuse jusqu'à présent. Je ne souhaitais rien tant que l'entendre dire toujours:
»—J'ai souffert, et vous voici enfin.
»Tout à coup, une porte s'ouvrit dans le fond de la serre; un jardinier entra par derrière les palmiers.
»—Eh bien! les amoureux! Pas gênés! Voulez-vous filer! C'est pas une marquise de restaurant, la serre des Tuileries!
»M. Louis Morand est un homme de sang-froid. Je l'ai bien vu. Il s'est dressé. Il a observé le jardinier qui arrivait, et, à trois pas, il lui a dit tranquillement:
»—Vous vous appelez Jean-Jules Plot, caporal, il y a trois ans, à la troisième du 2. Est-ce vrai?
»—Peut-être bien. Et vous?
»—Lieutenant Louis Morand. Vous n'étiez pas dans ma compagnie, mais je vous reconnais bien.
»—C'est que vous êtes en civil, mon lieutenant, excusez.
»Alors, ils se sont écartés de moi, et j'ai entendu le jardinier qui disait très bas:
»—Mes compliments: elle est tout à fait chic votre bonne amie, mon lieutenant.
»—Dites ma fiancée, Jean-Jules Plot.
»Et, se détournant, il m'a regardée. Ah! les beaux yeux francs, où il y avait de l'amour pour toute une vie et même pour deux! La pluie tombait moins fort; j'ai fait signe:
»—Si nous sortions?
»Il a ouvert son parapluie; je me suis mise tout près de mon «fiancé»; il était si content que je l'aurais emmené à droite, à gauche, n'importe où.
»—Je vous aime, mademoiselle Evelyne.
»Nous descendions la rampe du jardin, nous passions à côté du bassin, près du vieux père Nil, tout écrasé sous l'avalanche de ses enfants; nous franchissions la grille.
»—Mademoiselle Evelyne, je vous... Au fait, où allons-nous? demanda-t-il.
»—Voir maman: il est temps de la prévenir, après trois rendez-vous!
»Je ne sais s'il avait bien compris, car, des Tuileries jusqu'à la rue Saint-Honoré, il ne s'occupa que de moi, et ne me parla pas d'elle.
»Je n'ai jamais monté plus lentement l'escalier de notre maison. Ah! que j'avais raison! Le bonheur, c'est de la joie qui croit qu'elle va durer. Le mien n'était pas tout à fait complet, Il tremblait un peu. Qu'allait dire maman? Mais je la savais faible pour moi. M. Morand, dès la première marche, avait pris mon bras et l'avait posé sur le sien.
»—Il n'y a que quatre étages? disait-il. Quel dommage! J'apprécierais, en ce moment, une maison américaine.
»Je pensais de même. Il faisait jour encore, dans la grande cage blanche. Personne ne troubla l'ascension. Quand nous nous trouvâmes en haut, nous eûmes ensemble le même battement de cœur, le même recul devant le bouton de cuivre de la sonnette. Derrière la porte, quelle parole allait être dite? Quelle destinée nous guettait? J'avançai la main, très lentement. M. Morand vit le geste, et, peut-être pour retarder le moment où nous serions trois, il prit ma main et la porta à ses lèvres, et je sentis celles-ci qui priaient sur mes doigts et qui disaient:
»—Pas encore.
»Cela dura un peu. Je crois que j'aurais laissé durer la prière si je n'avais entendu le pas de maman. Elle venait, probablement, pour se pencher sur la rampe. Ce fut M. Morand qui sonna. Puis, il s'effaça. Et maman vint ouvrir, précipitamment, joyeusement, comme chaque soir.
»Elle m'aperçut d'abord; je vis commencer le sourire qui m'accueille et qui m'appartient; mais, tout de suite, il cessa. Maman venait de découvrir, en arrière, ce jeune homme; ses yeux myopes firent effort, elle plissa les paupières, elle se demanda:
»—Est-ce que je le connais?
»Elle eut son petit mouvement de tête qui précède le bonjour. Mais non, elle ne connaissait pas ce monsieur. C'était un étranger. Elle ne comprenait plus; elle pensa qu'elle avait encore son tablier de popeline noire, et je vis se reculer dans l'ombre du couloir sa pauvre figure troublée, froide, pincée, tandis que je m'avançais, et que je disais tout bas:
»—Maman, je vais vous expliquer. Ne craignez rien. Allons dans le salon.
»Son premier geste, en entrant dans le salon, c'est-à-dire dans sa chambre, fut de jeter, sous la machine à coudre, le tablier surpris. Alors, elle parut se remettre. Elle leva la mèche de la lampe.
»—Entrez donc, monsieur; qu'est-ce qu'il y a? Je ne m'attendais pas à une visite. Si tu fermais la fenêtre, Evelyne?
»Quand elle fut assise, à contre-jour, quand la fenêtre fut fermée, maman avait déjà repris son air très sûr, son air parisien.
»—Mais asseyez-vous donc, monsieur.
»Et elle le regardait, pendant ce temps-là. Elle l'étudiait. Elle le cataloguait. Moi, j'étais à sa gauche, près du fauteuil, et joliment plus émue qu'aux Tuileries, et je le regardais, lui aussi, et je le trouvais stupéfiant et charmant.
»Il n'était pas embarrassé, pas gauche, pas godiche; il était ému, et, ce qui me parut très bien et très fort, de tout ce qui était dans le salon, il ne considérait que maman. Il la laissait, avec déférence, s'agiter. Il attendait, sans impatience, qu'il pût dire ce qu'il voulait dire. Il restait debout; et ce fut très simple. Moi, je n'avais eu le temps de rien expliquer. Il se chargea des éclaircissements.
»—Madame, dit-il, j'aurais dû vous parler avant-hier; voilà trois jours déjà que j'ai fait ma déclaration à mademoiselle Evelyne.
»Elle a pris son air étonné,—heureux, au fond, pauvre maman, très heureux,—un air qu'elle avait vu prendre à Bartet, dans les comédies.
»—Quelle sorte de déclaration, monsieur?
»J'étais si près d'elle, je me suis penchée, je l'ai embrassée là où commencent ses cheveux blancs, et j'ai dit:
»—D'amour, maman.
»Et, un peu bas:
»—Ça s'est très bien passé... Aux Tuileries... Il est très comme il faut... Recevez-le bien.
»Lui, il ne disait plus rien. Elle l'a considéré peut-être une demi-minute. Elle est sensible, impressionnable! Je lisais tout sur son visage; elle se demandait:
»—Voyons, cette physionomie-là me revient-elle? Du temps de ma jeunesse, quand j'étais vendeuse chez Revillon, m'aurait-il plu? Voyons, ces moustaches, ces sourcils un peu rudes, ce front calme et têtu, ces yeux de commandement, mais qui aiment, qui ont un peu peur, non pas de moi, mais de ce que je vais dire... Oui, sûrement, Evelyne a fait ce que j'aurais fait... Quoique... Vraiment oui, monsieur Gimel, adjudant de la garde républicaine, était un plus bel homme.
»—Excusez-moi, monsieur; on ne s'attend pas à des nouvelles pareilles. Je suis toute saisie. Dites-moi comment vous avez connu Evelyne. Êtes-vous de sa banque?
»Il se mit à rire, et j'entends encore ce rire contenu, mais si franc, le dernier entre nous.
»—Oh! non, madame! non! J'ai commencé par deux années au Soudan...
»—Seigneur! Vous habitez les colonies?
»—Je les habitais hier; j'y retournerais volontiers si je n'avais pas une idée que je viens de vous avouer. Je suis lieutenant d'infanterie.
»Maman devint toute pâle, subitement. Elle chercha ses mots, elle qui les trouve toujours, et si vite!
»—Officier! Mais, monsieur, il faut une dot réglementaire? Je ne sais pas si Evelyne, même après ma mort...
»—Non, maman, il n'en faut plus! J'ai fait l'objection, moi aussi, vous rappelez-vous, monsieur, à côté du myrte, quand le jardinier est entré? Je vous demandais, justement... Non, maman, il y a une circulaire du général...
»Je croyais que maman allait rire. Non, elle pâlissait encore; elle avait l'air de défaillir; elle nous regardait avec une espèce de stupeur, comme si nous allions mourir l'un ou l'autre.
»—En vérité, monsieur, dit-elle, ce projet-là est impossible..., tout à fait impossible... L'honneur était grand, sans doute... Mais Evelyne ne peut pas épouser un officier. Voulez-vous m'attendre ici?... J'ai à parler à l'enfant, qui ne comprend pas plus que vous ce que je veux dire. Viens, ma petite.
»Et, en disant cela, elle m'entraînait dans ma chambre. Je n'avais pas peur; je me sentais forte contre toute opposition, capable d'attendre, de m'exiler, de continuer de travailler, d'apprendre un métier nouveau, s'il le fallait, de tant de choses, que j'étais sûre que celle que maman allait m'opposer comme argument ne tiendrait pas contre ma volonté... Pouvais-je prévoir? Ah! trop confiante que j'étais! Un mot a suffi pour m'accabler. Elle m'a emmenée près de la fenêtre; elle a passé sa main autour de ma taille; elle m'a caché son visage; son front touchant mes cheveux, elle m'a parlé. Aussitôt, j'ai senti mon pauvre amour frappé à mort. Je ne me suis pas défendue; je ne répondais pas; je souffrais. Combien de temps suis-je restée là, sans force, tandis qu'elle me disait:
»—Allons, rentre, mon enfant, trouve un prétexte, écarte-le puisqu'il le faut!
»Voyant que je me taisais, elle me proposa même de retourner seule et de dire elle-même à M. Morand:
»—C'est fini, ne revenez pas.
»Alors seulement, je revins à moi; je la repoussai; elle me laissa faire. J'étais nerveuse, dès lors courageuse. Je devais être très singulière avec mes yeux brillants de larmes que je retenais; avec ma volonté nouvelle de le quitter; avec ma voix que j'avais peur d'entendre moi-même parce qu'elle allait nous séparer. Je ne sais pas comment j'ai eu le courage. J'ai été droit à lui, qui était debout au milieu du salon.
»—Monsieur, voici un grand chagrin pour moi, et pour vous: madame Gimel vient de me parler... J'ignorais ce qu'elle m'a appris, je vous le jure. Elle a bien fait de me l'apprendre. Je ne dois pas, je ne peux pas être votre fiancée.
»—Mais que vous a-t-elle appris, mademoiselle? Elle ne me connaît pas. On m'a peut-être calomnié près d'elle? Qu'elle se renseigne. Je n'ai pas à craindre. Mais ne dites pas des mots comme celui-là.
»—Oh! non, cela ne vous concerne pas.
»—Alors, comment une chose que vous ne saviez pas, et qui vous concernait, mademoiselle, pouvait-elle avoir tant d'importance? Vous l'ignoriez? Qu'est-ce que c'est! Vous ai-je dit que les questions de dot n'entraient pas dans mes préoccupations? Vous seriez sans mobilier et sans trousseau que je ne changerais pas d'avis. N'est-ce que cela?
»—Non, hélas!
»—Mais parlez donc!
»—Je ne peux pas...
»—Vous le devez! Je ne vous quitterai pas sans savoir pourquoi vous rompez. J'ai droit à une explication.
»—Et si je vous demande, monsieur, de ne pas vous en donner?
»—Je refuse... Vous voyez que je souffre cruellement... Je croirai que j'ai été repoussé pour des raisons d'ambition, qu'on vous a fait partager.
»—Non, par exemple! N'injuriez pas la petite, monsieur! Elle avait le droit de choisir, en effet; mais elle avait choisi, et elle n'est pas femme à se reprendre par ambition!
»C'était madame Gimel qui sortait à son tour de ma chambre, animée, rouge, susceptible pour moi, qui n'étais que malheureuse. J'ai étendu la main, pour arrêter la plaidoirie de cette chère offensée. J'ai dit:
»—Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux que vous sachiez la vérité.
»—Quoi, Evelyne, tu vas lui dire?...
»—Tout. Monsieur Morand va voir, par là, combien je l'estime. Il verra aussi que je ne puis pas être sa femme... Je suis une enfant abandonnée, monsieur, une pupille de l'Assistance publique, adoptée par madame Gimel... Comprenez-vous, maintenant? Cette femme, qui m'a élevée, n'avait qu'à me laisser avec les autres: j'aurais grandi dans une ferme de la Nièvre ou de la Normandie. Je suis sans père ni mère... Vous voyez vous-même que je ne suis pas de celles qu'on peut présenter à des femmes d'officiers. Dites le contraire!
»Il me regarda, et il m'aimait encore. Mais il ne répondit rien. Il voyait que je ne mentais pas, que j'avais tout ignoré, que je ne voulais pas pleurer, que je ne voulais pas qu'il restât... Et il a voulu, lui aussi, être courageux; il ne m'a même pas demandé de lui tendre la main; il a salué maman, le pauvre garçon, perdu d'esprit et toujours correct; il l'a saluée, et puis il n'a plus eu la force de me dire adieu. Je crois qu'il a essayé de commencer: «Pardonnez-moi», mais il n'a pas eu la force de finir, il a senti que tout s'écroulait et il a quitté le salon... Je suis presque sûre qu'il s'est arrêté pour me regarder, sur le palier. Je n'ai pas couru. La pupille de l'Assistance publique n'avait aucune parole d'espérance à lui donner, aucune illusion. Le bruit sec de la serrure, qui reprenait son rôle de gardienne, nous a séparés.
»Madame Gimel m'a dit:
»—Viens, que je te raconte tout!
»Nous avons causé et pleuré jusqu'à deux heures du matin. Et, maintenant, je n'ai plus de père, plus de mère, plus de nom à moi, et plus de fiancé.»
A huit heures, Evelyne était debout. Elle avait fait son lit, balayé la chambre, et mis à chauffer le lait que le laitier, à sept heures et demie, tous les matins, déposait sur le paillasson de la porte, dans un flacon cacheté, scellé avec une étiquette bleue: «Grand lait du château de Perray.»
Elle apportait les deux tasses sur un plateau, dans la chambre de madame Gimel.
—Merci, ma petite... Ne te presse pas. Tu as tout le temps. Là, pose le plateau sur le guéridon. Va chercher le croissant... Bien... Pourquoi as-tu mis ta robe noire, et ta cravate noire? Tu as l'air...
—En deuil. C'est ce que je veux.
—Oui, ma pauvre mignonne. Mais que diront-elles, à la banque, les dactys?
—Je n'y vais pas.
—Comment! tu n'y vas pas?
—Non, nous allons toutes les deux faire une course pressée, et j'envoie un mot à monsieur Amédée pour dire que je suis souffrante.
—S'ils apprennent que ça n'est pas vrai?...
—C'est plus vrai que si le médecin l'avait dit...
—En effet... Et où veux-tu?...
—A l'Assistance publique. Je vais redemander maman... Je veux savoir son nom, qui elle est, la retrouver si elle n'est pas morte...
—Tu ne sauras rien, ma petite, puisque, moi, je n'ai rien su...
—Parce que vous êtes timide! Parce que vous êtes de Romorantin, tandis que, moi, je suis Parisienne... Au fait, je ne suis plus sûre de rien... Mais je vous assure qu'ils me le diront!
Elle avait l'air d'une toute jeune veuve qui déraisonne.
—Oui, ma chérie, ils le diront peut-être. Tu as raison. Bois ton lait. Je vais mettre mon chapeau. Assieds-toi... Là, ne te dépêche pas... Nous avons le temps... Je suis toujours ta maman, mon Evelyne.
Elle mit plus de temps que d'ordinaire à piquer son chapeau, la pâle madame Gimel. Comme d'autres, quand elles ont un peu vieilli, elle cherchait des mots pour consoler le chagrin d'amour qui ne voulait pas être consolé, et qui s'avivait au bruit inutile. Evelyne, assise à contrejour, près du guéridon, regardait dans le vide, au-dessus des toits d'en face, qu'on apercevait par la fenêtre ouverte, et elle oubliait de toucher au bol de lait qui fumait en spirale inquiète.
En arrière, madame Gimel, tout armée pour la promenade, ayant même pris son ombrelle «habillée», qui avait une cerise au bout du manche, se tint droite pendant un peu de temps. Elle plaignait Evelyne; elle l'enviait, peut-être; elle travaillait sur la donnée de ce roman vivant qu'elle avait sous les yeux, comme elle faisait, dans les heures de solitude, quand elle avait achevé le feuilleton du Petit Journal. Mais, cette fois, elle se heurtait, de tous côtés, à l'inconnu et à l'impossible.
—Je suis prête, ma petite. Je t'attends.
Evelyne avala une gorgée de lait, et sortit la première.
Tant que les deux femmes marchèrent dans la rue, elles eurent les yeux distraits, et même un peu le cœur. Il était encore de bonne heure. Elles suivaient la rue de Rivoli, qu'elles avaient gagnée en remontant la rue Saint-Honoré. Madame Gimel avait fait exprès de passer sous les galeries des magasins du Louvre, afin de pouvoir dire des mots qui ont une puissance sur l'esprit des femmes,—elle le savait bien,—et où il y a de l'amour de soi, de l'autre, ou de l'enfant:
—Vois donc la jolie berthe en guipure; et cette robe de bains de mer, «robe de plage», crois-tu! Et l'adorable layette...
Malgré son chagrin, Evelyne regardait. Elle n'allait pas jusqu'à sourire, mais une petite caresse lui venait des choses qui lui plaisaient, à l'étalage. Le cœur n'était pas tout fermé à la vie, mais presque. Elle avait sa jupe noire, une ceinture de cuir souple, un corsage blanc, et le canotier de tous les jours, d'où se levait une aile de pigeon, une seule.
Lorsque madame Gimel tourna à droite, un peu avant l'Hôtel de Ville, il y avait bien deux minutes qu'elle n'avait parlé. D'anciens souvenirs et l'appréhension de ces bureaux, derrière lesquels est assis l'État, l'assombrissaient. Evelyne, l'impressionnable Evelyne, hautaine parce qu'elle avait honte, hostile d'avance à tout ce qu'elle allait voir et entendre, hésitait, la tête levée, entre les deux façades de monuments publics qui occupent presque toute la longueur de l'avenue Victoria.
—C'est au 3, l'Assistance publique, dit madame Gimel. Je me souviens, il faut entrer dans la cour... Ah! mon Dieu, voilà vingt-deux ans, j'étais si contente quand je suis sortie de là, avec toi dans les bras, et mon brave homme de mari qui ronchonnait en arrière: «Tu la tiens pas bien. Passe-la-moi donc!» Ça me rappelle tant de choses! Il y avait un employé, qu'est-ce que je dis, plusieurs chefs de bureau et le directeur qui nous ont fait signer les papiers, ce jour-là. J'en reconnaîtrais peut-être quelques-uns...
La mémoire du cœur n'est pas celle des yeux. Madame Gimel, entrée dans l'immeuble numéro 3, avait pris son face-à-main et considérait, sans pouvoir prendre parti, les perrons et les portes distribués autour de la cour, quand Evelyne se dirigea, à droite, vers la porte vitrée sur laquelle étaient inscrits ces mots: «Enfants assistés.—Nouvelles et renseignements.» Les deux femmes entrèrent, tournèrent à gauche, et passèrent devant un bureau où causaient et péroraient, rendant compte de leurs recherches, les employés enquêteurs de la banlieue de Paris. Elles arrivèrent alors devant un guichet pareil à celui d'une banque, et derrière lequel se tenait un homme gras, sérieux, rasé, qui avait les lèvres expressives et qui le savait. Il ne broncha pas, en voyant madame Gimel et Evelyne. Celle-ci ne s'approcha pas. Madame Gimel glissa le pied, comme elle faisait chez Revillon en s'avançant au-devant d'une cliente, et dit:
—Monsieur le chef de bureau?
Il répondit aussitôt:
—Vous avez le numéro de l'enfant?
—Non, monsieur, je ne l'ai pas sur moi, mais je me le rappelle très bien: 149 007.
L'employé se tourna vers une table inclinée sur laquelle reposait un registre. Madame Gimel voyait bien qu'il faisait erreur, mais elle n'osait le dire, à cause de la crainte révérencielle que lui inspirait tout fonctionnaire. L'employé écrasa sous son pouce et souleva d'un mouvement preste, en virgule, cinq ou six feuillets, puis les laissa retomber.
—Mais, dit-il, nous en sommes à 170 000. Il est vieux, votre numéro, madame.
Une voix ferme, jeune, dit:
—C'est moi, monsieur, le 149 007!
Le gros scribe fut frappé de l'accent de cette voix, et, quand il eut regardé Evelyne, qui s'était avancée à la droite de madame Gimel, son étonnement devint de l'admiration. Les lèvres expressives eurent une moue.
—Pardonnez-moi, mademoiselle, je ne pouvais pas me douter...
—Peu importe, interrompit la jeune fille. J'ai été adoptée, il y a vingt-deux ans, par madame.
—Oh! Evelyne!
—Évidemment. Comment voulez-vous que je dise?... Je viens, monsieur, pour avoir des renseignements sur mon origine.
Elle était nerveuse et décidée à être impertinente.
Le chef de bureau ne s'y méprit pas. Il fit l'économie d'un reste de sourire, qui attendait son tour, et répondit:
—Bien, mademoiselle; alors, adressez-vous au bureau des adoptions, escalier A, tout en haut.
Il saluait, avec une politesse administrative, et, cependant, avec une nuance de réserve, à cause de la brusquerie de cette jeune fille. Madame Gimel seule répondit. L'aile de pigeon avait déjà filé devant, et passait en bordure des enquêteurs, qui clignaient l'œil sur le sillage d'Evelyne.
Celle-ci, retraversant la cour, trouva l'escalier A, monta plusieurs étages, et suivit un couloir sur lequel ouvraient des portes numérotées. Elle frappa à l'une des dernières, et entra dans une cellule chaude dont elle venait de réveiller le titulaire.
—Je ne le reconnais pas non plus, souffla madame Gimel, en passant près d'Evelyne.
L'homme avait avancé deux chaises, les deux seules qui meublassent la pièce. Il était de l'espèce intelligente et ardente qui se rue aux emplois publics, invente, médite des réformes, fait des rapports, espère de l'avancement et, n'en recevant que fort peu, enrage quelquefois et, plus souvent, s'endort. Son large front, qui se prolongeait en calvitie aux tempes, son menton pointu et sa barbiche en virgule, lui faisaient une tête triangulaire. Il jeta un coup d'œil sur les petits rideaux d'étoffe rouge qui encadraient la fenêtre, sur la pendule Empire,—deux colonnes noires et un cadran d'or,—sur les dossiers alignés devant lui, afin de s'assurer que tout était en ordre, mit sur son nez, triangulaire aussi, un lorgnon d'écaille, et demanda:
—Qu'y a-t-il, madame, pour votre service?
Evelyne ne laissa pas à madame Gimel le temps de répondre.
—Il paraît, monsieur, dit-elle, que je suis le numéro 149 007. J'ai appris, hier soir, que je n'étais pas la fille de madame Gimel; que j'étais pupille de l'Assistance publique. Je viens vous demander de me nommer ma mère, de me permettre de la retrouver si elle vit... Je suis extrêmement malheureuse... Surtout, je vous en prie, pas de consolations et pas de banalités.
M. Heidemetz eut un regard approbateur, et répondit:
—Cela ne me paraît pas possible. Vous devez avoir, ou madame?...
—Gimel, monsieur; mon mari était adjudant dans la garde républicaine.
—Madame Gimel doit avoir un certificat d'origine, établi par l'administration.
—Oui, je l'ai vu, une pièce où il n'y a rien... Vous ne pouvez pas admettre qu'on abandonne un enfant sans que la mère se nomme?
—Mais je vous demande pardon, mademoiselle.
—Sans qu'elle fasse connaître quel motif l'a conduite?
—Cela se peut, au contraire.
—D'où l'on sort, de quelle misère ou de quel vice? Car je ne peux hésiter qu'entre les deux.
—Voyons, ma petite Evelyne... Calme-toi.
—Laissez-moi; je m'adresse à monsieur, qui voit que je veux savoir tout ce qu'il sait lui-même... Et je trouve que ma prétention n'est pas excessive...
La main de M. Heidemetz ôta le lorgnon, et eut l'air de le tendre.
—Elle l'est, mademoiselle. Vous n'avez droit qu'aux renseignements contenus dans le certificat d'origine de l'administration. Cependant, pour vous être agréable, je vais faire une chose exceptionnelle, tout à fait exceptionnelle, dont j'ai vainement demandé qu'on fît une obligation pour l'Assistance.
Il sonna un garçon de bureau.
—Allez demander, aux archives, ce dossier.
Il écrivit deux lignes sur un carré de papier, qu'il remit à l'employé.
Et, aussitôt, il s'informa, auprès de madame Gimel, des circonstances de ce qu'il appelait: «Le placement sous réserve de tutelle.» Madame Gimel rappelait avec complaisance les longues discussions qu'elle avait eues avec M. Gimel avant de le décider à adopter; l'indécision du mari, qui ne savait s'il adopterait un garçon ou une fille; l'insistance qu'elle avait mise à demander «une petite»; les photographies de «candidates» comparées; puis, la comparution des deux époux, assistés d'un notaire, devant M. le directeur de l'Assistance publique lui-même, «dans ce beau cabinet où il y a des portraits de bienfaisants personnages de tous les temps».
Evelyne ne parlait pas, malgré les prévenances du jeune chef de bureau, qui lui fournissait des explications qu'elle ne demandait pas.
Quand le garçon de bureau rentra, elle se leva, et s'approcha vivement du meuble sur lequel il déposait un petit dossier jauni.
—Ah! laissez-moi voir!
—Voyez!
Evelyne était penchée, les mains appuyées sur la table. Elle suivait le texte que M. Heidemetz lisait à demi-voix, rapidement. C'était une feuille double, de grand format, couleur crème, qui portait, sur chaque feuillet, au recto et au verso, un questionnaire imprimé, et, en face, des cases, hélas! presque toutes vides:
«Bulletin de renseignements concernant un enfant présenté à l'hospice des Enfants Assistés... Sexe de l'enfant: féminin. Nom et prénom: Evelyne.»
—Alors, je n'ai pas de nom, monsieur?
—Evelyne, en tout, mademoiselle. Vous voyez. «Lieu et date de naissance, département: Paris, 1er octobre 1886.»
—C'est au moins cela, dit Evelyne: je suis de Paris.
«Est-il légitime ou naturel? Naturel.—Reconnu par le père? Non.—Par la mère? Non.—Lieu de l'accouchement? Néant.—Vœu des parents quant au culte? Néant...»
—Ah! par exemple, elle a été baptisée, monsieur! interrompit madame Gimel. J'ai eu soin de la faire baptiser, sous condition, comme on dit. Et même je puis dire qu'elle a beaucoup de religion pour une... Enfin, je sais ce que je veux dire: je l'ai élevée comme mon enfant.
«Date du dépôt.»—Vous aviez douze jours, mademoiselle.—«Explication détaillée des motifs qui ont amené l'abandon de l'enfant...»
Ici, M. Heidemetz eut une attention délicate. Il avait le sentiment que l'être jeune qui était là, tout près de lui, souffrait, et il ne lut pas tout haut le motif écrit dans la case aux réponses, le motif en un seul mot: misère. Evelyne lui en sut gré. Il tourna la page. La mère n'avait voulu donner aucun renseignement sur elle-même qui pût la faire connaître, et tout ce qu'elle avait consenti à dire, c'est qu'elle n'avait pas eu d'autre enfant que celui qu'elle abandonnait.
La troisième page devait être la plus rude pour Evelyne, et le silence fut complet, pendant qu'Evelyne lisait ces lignes cruelles:
«—A-t-on dit à la mère que l'admission d'un enfant à l'hospice des Enfants Assistés ne constituait pas un placement temporaire, mais bien un abandon?
»—Oui.
»—Et que les conséquences étaient les suivantes: ignorance absolue des lieux où l'enfant serait mis en nourrice ou placé?
»—Oui.
»—Absence de toute communication, même indirecte, avec lui?
»—Oui.
La jeune fille détourna un instant la tête du côté de madame Gimel.
—Ma mère devait être bien malheureuse! dit-elle. Accepter cela!
Madame Gimel avait les yeux rouges, et ne pouvait répondre. Evelyne lut cette dernière condition:
«Nouvelles de l'enfant données tous les trois mois seulement, et ne répondant qu'à la question de l'existence ou du décès.»
Et il y avait encore «oui» dans la colonne des réponses.
M. Heidemetz replia la feuille, et le bruit de cassure du papier courut d'un mur à l'autre, et régna seul, pendant quelques secondes, dans cette mansarde, au-dessus du grand Paris, où trois personnes revivaient une histoire vieille de vingt-deux ans. Evelyne demanda, très bas:
—C'est tout ce que je saurai d'elle?
—C'est tout ce que nous savons, mademoiselle.
—Elle n'est pas venue demander des nouvelles de son enfant, après?
—J'ignore; il faudrait faire des recherches; pour vous obliger, je puis...
—Non, je vous remercie...
Elle se recula; le chef de bureau feuilletait, un peu par conscience, un peu pour cacher son émotion, le dossier 149 007.
—Ah! montrez ceci, monsieur, je crois me souvenir...
Madame Gimel, entre un rapport et le livret à couverture noire d'Evelyne, avait aperçu une note de service, envoyée par l'agent de Bourbon-l'Archambault; elle la saisit et la lut, pour consoler Evelyne, pour se consoler elle-même:
—Tiens, petite, comme tu étais gentille déjà! Voilà ce qui a décidé monsieur Gimel et moi. Oh! nous avons médité chaque mot: «Deux élèves me paraissent avoir des chances différentes pour être proposées en vue d'adoption: numéro 149 007. Belle enfant, blonde, forte pour son âge.»
Elle rayonnait.
Evelyne, en arrière, dit:
—Venez, voulez-vous? Au revoir, monsieur!
—Mademoiselle!
Elle eut le sentiment qu'il demeurait dans l'ouverture de la porte, sur le seuil, et qu'il suivait des yeux cette abandonnée qui souffrait, à travers les années, de la faute d'une femme inconnue. Pauvre Evelyne, la rieuse! Personne, du moins, ne l'avait vue pleurer; elle ne pleurerait pas; elle allait très vite pour éviter les questions de l'«adoptive», qui trottait en arrière. Dans l'escalier, deux infirmières, un employé de l'Assistance et trois péronnelles qui montaient en baguenaudant, s'écartèrent de la rampe, et se turent un moment pour laisser passer cette douleur. Une des femmes dit même:
—Pourquoi est-elle en demi-deuil? Ça doit être tout récent. Elle a le visage tout blessé par la peine.
Madame Gimel avait aussi sa large part de chagrin; elle souffrait surtout de cette diminution de tendresse et de respect qu'elle constatait, depuis la veille, chez la jeune fille.
—On essaie de faire la mère, songeait-elle; on se fait un cœur pareil à celui des mères, mais le dévouement ne compte guère pour les filles qu'on a seulement aimées: il faut les avoir portées...
Dans la rue, la conversation se borna à des mots échangés à la hâte:
—Prends garde à l'auto.
—Je vois.
—Il va pleuvoir.
—Probable.
—Pluie d'orage.
—Oui.
Evelyne et madame Gimel, ayant descendu l'avenue Victoria, prirent, pour rentrer chez elles, et sans y trop songer d'ailleurs, le quai de la Mégisserie et le quai du Louvre. Là, comme Evelyne obliquait à droite:
—Tu désires reprendre cette rue de Rivoli? C'est plus frais, ici.
—Non, je vais à Saint-Germain-l'Auxerrois.
Madame Gimel fut stupéfaite. Elle le fut plus encore quand elle vit Evelyne demander à un employé de l'église si le vicaire de service était là, quand elle la suivit dans la sacristie et qu'elle entendit cette conversation:
—Monsieur l'abbé, peut-on faire dire une messe pour une femme qu'on n'a pas connue, dont on ne sait pas le nom, rien, rien?
—Sans doute, mademoiselle, il suffit qu'elle ait existé et que votre pensée lui attribue le mérite.
—Alors, je vous prie de dire une messe pour ma mère inconnue.
—Bien, mademoiselle. Vous désirez un jour déterminé?
—Non.
Elle remit trois francs à l'abbé, qui dit:
—Mais c'est moins que cela, mademoiselle.
Evelyne était déjà sortie de la sacristie. A la porte, elle s'arrêta sur les marches, devant la grille, et, quand elle se sentit rejointe par l'ombre maternelle:
—Maman,—madame Gimel trouva doux le retour de ce mot-là,—je vous demande pardon si je vous ai blessée, peinée, étonnée. Je n'ai pas bien eu mon cœur ni ma tête à moi, depuis hier... Je vais me retrouver... Je vous demande seulement de ne pas me plaindre. Ça diminuerait mon courage... Et de ne pas même me demander à quoi je penserai...
Madame Gimel l'embrassa, là, debout sur les marches, et ce fut sa réponse, et sa manière de prêter serment.
Sur la pelouse de Bagatelle, à six heures du matin, le 12 août, trois compagnies d'infanterie manœuvraient. Elles étaient fort réduites, et l'un des trois témoins qui suivaient les évolutions des troupes,—je ne parle que des témoins manifestes,—venait de compter, en tout, cent cinquante-trois hommes, et il inscrivait ce chiffre sur un calepin, au milieu de quelques notes en abrégé. C'était le colonel Ridault. Les deux autres observateurs, qui ne prenaient pas de notes, étaient deux apaches, couchés à l'entrée de la pelouse, les jarrets ployés, l'espadrille faisant drapeau au bout des pieds balancés.
Le colonel, venu sans être attendu, ni invité, et qui avait laissé son cheval sur la route, s'était placé en bordure de l'avenue qui monte vers le château. Debout et de face, il avait encore une belle tournure militaire; de profil, on voyait trop l'accent circonflexe. Il grossissait, et le déplorait.
Mais il ne faisait rien pour ne pas grossir, et continuait de dîner beaucoup en ville. On le recherchait. M. Ridault supportait le régime, et n'en souffrait que dans ce qu'il appelait «sa ligne». Il savait que ses opinions, surtout celles qu'on lui prêtait, l'arrêtaient dans sa carrière. Quelles opinions avait, au juste, le colonel Ridault? Il eut été lui-même embarrassé de le dire. Doué d'un esprit de contradiction qu'il n'avait pas exercé sans perdre quelque chose de ses idées les mieux raisonnées et les plus chères, on aurait pu dire qu'il n'avait qu'une conviction, qu'une passion, qu'une idée dont il n'eût jamais fait lui-même la critique: l'armée. Cela lui nuisait, auprès des civils qui disposent des grades. Il était trop soldat dans un temps où l'on ne se bat pas. Ce vieux garçon, qui ne manifestait qu'une sympathie discrète pour les épreuves des gens du monde, devenait paternel, ridiculement bon quelquefois, quand il s'agissait d'un de ses officiers ou de ses soldats. Sa solde passait en prêts, c'est-à-dire en dons. La tête ronde, la moustache droite, grise et blonde, l'œil bleu, le menton toujours un peu haut, le colonel Ridault ne riait jamais en tenue. Il ne se permettait d'avoir de l'esprit que le soir, jugeant que c'était là, comme la bonne chère, le repos d'un homme fort. On avait dit de lui, longtemps: «C'est un futur grand chef.» On disait, à présent: «Dix-huit de ses jeunes ont passé devant lui. Dans quinze mois, il sera retraité comme colonel. C'est fini.«M. Ridault avait plus de mal que l'opinion publique à en prendre son parti. Cependant, il commençait à exposer, entre amis, ses projets pour cette époque prochaine. N'ayant d'autres parents que des cousins éloignés, avec lesquels il s'était brouillé pour des questions de chasse, le colonel se retirerait dans un bastidon, au soleil, près de Villefranche, et, là, il ferait des économies relatives, pour pouvoir passer trois beaux mois à Paris, au printemps. «En attendant, disait-il, je continuerai le devoir de ma vie, qui est de faire de la discipline.»
Le colonel inspectait attentivement les trois compagnies, depuis dix minutes, lorsque, profitant d'un temps de repos, il cria:
—Lieutenant Morand?
Le lieutenant se détacha d'un groupe d'officiers et de sous-officiers, et vint, au pas de course, la main gauche tenant le sabre. Ce fut vite fait. Il sauta de la pelouse sur le sable de l'allée, et prit la position de l'inférieur devant le chef.
—Vous faites fonction de commandant de compagnie?
—Oui, mon colonel, je suis le plus ancien.
—Combien d'hommes?
—Dans ma compagnie, quarante-huit; dans les trois, cent cinquante et un.
—C'est une erreur; j'en ai compté cent cinquante-trois; vous avez des malades?
—Cinq en tout, mon colonel; mais le service de place, les corvées, les bureaux...
—La carotte aussi, n'est-ce pas? Vous m'enverrez, dès que vous serez de retour, la situation d'effectif.
Le lieutenant fit un signe d'assentiment. Le colonel lui tendit alors la main.
—Monsieur Morand, vous n'avez pas fait de pertes au jeu?
La physionomie grave du lieutenant se détendit une seconde.
—Non, mon colonel.
—Pas de difficultés avec vos chefs?
—Aucune.
—Rien dans le métier qui vous chagrine?
—Rien.
—Vous avez de la chance!... Tout de même, vous avez vos ennuis, cela se voit, tout le monde le voit; votre capitaine m'a raconté que vous ne disiez plus un mot en dehors du service... Je sais que ça ne me regarde plus, les chagrins civils... Je n'ai pas de remède contre eux, à moins que l'amitié d'un vieil homme puisse servir à quelque chose... Et c'est rare.
Morand, qui avait un grand pouvoir sur lui-même, ne laissa d'abord rien deviner de ce qu'il pensait. Puis, les yeux, tant surveillés, s'adoucirent, quelque chose de glacé, un revêtement de fermeté et de réserve tomba.
—J'ai, en effet, un conseil à vous demander, mon colonel.
—Venez, mon cher.
Il fit signe aux officiers, qui observaient, à cent pas, sur la pelouse, de continuer l'exercice, et il se mit à marcher, sur le sable de l'allée encore déserte, à droite du lieutenant, qui parlait en regardant les lointains. Ils firent deux cents pas du nord au sud, revinrent, repartirent. Le sous-lieutenant Léguillé, l'adjudant Prat, le lieutenant Roy, se disaient, de loin: «Il en a une chance, ce Morand! Et, le pire, c'est qu'il ne nous la racontera pas. On ne saura jamais si le colon lui a confié le secret de la mobilisation, ou demandé des nouvelles de son grand-père.»
M. Ridault ne racontait rien, ne demandait rien: il écoutait. Ni l'un ni l'autre ne faisait de gestes. Un observateur attentif aurait noté certaine parenté de tenue et d'allure, entre ce jeune homme svelte et cet homme alourdi, mais entraîné encore, et surtout cet instinct qui faisait lever la tête tantôt à l'un, tantôt à l'autre, et qui les portait à chercher à l'horizon les points où des yeux tristes peuvent errer, sans danger de larmes ou de trahison. C'est à peine si M. Ridault relançait quelquefois Morand, d'un mot ayant un sens déterminé. «Et après? Que dit votre mère?» Le plus souvent, il n'avait qu'un monosyllabe encourageant: «Bien.»
Morand se tut et attendit le jugement, comme s'il avait été devant le Conseil de guerre. Rien ne vint. Les mots restaient dans la gorge du colonel et l'étranglaient.
—Je vous répète ma question, mon colonel: n'est-ce pas votre avis qu'il n'y avait rien à faire, que je ne réussirais pas à faire admettre une enfant trouvée dans le monde du régiment?
—Non, rien à faire que ce que vous avez fait. Je vous plains. Donnez-moi la main. Et reprenez des fiançailles avec l'armée. Au revoir!