CHAPITRE IV.

Sommaire.—Débordements concubinaires des rois francs.—Clotaire Ier.—Ingonde et Aregonde.—Incontinence adultère de Caribert, roi de Paris.—Marcoviève et Méroflède.—Caribert répudie sa femme Ingoberge.—Theudechilde.—Les frères de Caribert.—Gontran, roi d’Orléans et de Bourgogne.—Chilpéric, roi de Soissons.—Audowère.—Frédégonde.—Galeswinde.—Dagobert Ier.—Pépin et sa concubine Alpaïs.—Meurtre de saint Lambert par Dodon, frère d’Alpaïs.—Mœurs dissolues de Bertchram, évêque de Bordeaux.—Brunehaut.—Charlemagne.—Ses concubines Maltegarde, Gersuinde, Régina et Adallinde.—Ses filles.—Le cartulaire de l’abbaye de Lorsch.—Légende des amours d’Éginhard et d’Imma, fille de Charlemagne.—Capitulaire de Charlemagne concernant les complices de la Prostitution.—Origine des fonctions du prévôt de l’hôtel du roi et de l’office du roi des ribauds.—Recherches minutieuses des individus suspects et des prostituées ordonnées par Charlemagne.—Châtiment infligé aux femmes de mauvaise vie et à leurs complices.—Les juifs, courtiers de Prostitution.—Le pied de roi.—Dissertation sur la stature de Charlemagne.—Légende de la femme morte et la pierre constellée.—Le capitulaire de l’an 805.—Les hommes nus.—Les mangones et les cociones.—Les maquignons.—Légende de saint Lenogésilus.—Les successeurs de Charlemagne.—Louis-le-Débonnaire.—L’épreuve de la croix.—L’épreuve du congrès.— L’impératrice Judith.—Theutberge, femme de Lothaire, roi de Lorraine, accusée d’inceste.—Le champion ou vicaire de Theutberge sort triomphant de l’épreuve de l’eau chaude.—Theutberge, justifiée, est traduite devant un consistoire présidé par Lothaire.—Elle s’accuse, puis rétracte ses aveux.—Le concile de Metz.—Lothaire est excommunié.—Sacrilége de Lothaire.—Sa mort.

Les rois de la première race furent sans cesse en lutte avec l’Église, à cause de leurs concubines, qu’ils prenaient et répudiaient tour à tour, sans consulter les évêques, et ceux-ci, malgré leurs menaces et leurs anathèmes, ne parvenaient pas à faire respecter aux Francs l’institution religieuse du mariage, car les nouveaux convertis restaient païens dans leurs mœurs et supportaient avec peine le joug évangélique. L’histoire de ces rois est remplie de leurs guerres, de leurs crimes et de leurs excès; mais c’est surtout dans leurs amours qu’ils ont à se plaindre de l’importune police du pouvoir ecclésiastique, qui ne leur accorde ni paix ni trêve, et qui ne tolère pas chez eux l’exemple de la Prostitution. Pourtant, le scandale demeure ordinairement enclos dans le sein du gynécée, et la rumeur publique révèle à peine ce qui s’y passe. Dès qu’un écho de ces désordres avait transpiré aux oreilles du confesseur, celui-ci s’armait de ses foudres excommunicatoires et tenait le pécheur éloigné de la sainte table, jusqu’à ce qu’il eût purifié son lit et rompu avec le démon féminin. On ne comprendra bien les débordements concubinaires des rois francs, qu’en lisant, dans Grégoire de Tours, le récit naïf d’un des mariages du roi Clotaire, fils de Clovis, lequel eut sept femmes ou concubines avouées. «Il avait déjà pour épouse Ingonde, et l’aimait uniquement, lorsqu’elle lui fit cette demande: «Mon seigneur a fait de moi ce qu’il a voulu; il m’a reçue dans son lit; maintenant, pour mettre le comble à ses faveurs, que mon seigneur roi daigne écouter ce que sa servante lui demande. Je vous prie de vouloir bien chercher pour ma sœur, votre esclave, un homme capable et riche qui m’élève au lieu de m’abaisser, et qui me donne les moyens de vous servir avec plus d’attachement encore?» A ces mots, Clotaire, déjà trop enclin à la volupté, s’enflamme d’amour pour Aregonde, se rend à la campagne où elle résidait, et se l’attache par le mariage. Quand elle fut à lui, il retourna vers Ingonde, et lui dit: «J’ai travaillé à te procurer cette suprême faveur que m’a demandée ta douce personne, et en cherchant un homme riche et sage qui méritât d’être uni à ta sœur, je n’ai trouvé rien de mieux que moi-même; sache donc que je l’ai prise pour épouse; je ne crois pas que cela te déplaise?—Ce qui paraît bien aux yeux de mon maître, répondit-elle, qu’il le fasse; seulement, que sa servante vive toujours en grâce avec le roi!» Ce curieux tableau de mœurs nous montre comment allaient les choses dans les gynécées des rois.

Les fils de Clotaire Ier furent comme lui polygames, et plus que lui adonnés à leur incontinence adultère. L’aîné, Caribert, roi de Paris, était marié à Ingoberge, que sa naissance illustre élevait au-dessus de ses rivales: «Elle avait à son service deux jeunes filles nées d’un pauvre artisan; l’une, nommée Marcoviève, portait l’habit religieux; la seconde s’appelait Méroflède, et le roi en était éperdument amoureux.» Ingoberge, jalouse de l’intérêt qu’elles inspiraient au roi, eut la fâcheuse idée de vouloir déprécier ces deux sœurs, en mettant sous les yeux de Caribert la condition servile de leur père, qui cardait de la laine dans le préau du palais; mais Caribert, irrité contre sa femme, qui s’était proposé de le faire rougir, la répudia, et prit successivement Méroflède et Marcoviève; mais il ne s’en contenta pas; bientôt, il leur préféra une autre servante, nommée Theudechilde, dont le père était berger. Celle-ci, quoique concubine de dernier ordre, s’empara du trésor de Caribert, quand ce prince mourut, sans laisser d’héritier, entre les bras de Theudechilde, de Marcoviève et de Méroflède, qui s’étaient partagé ses dernières caresses. Les frères de Caribert avaient aussi au même degré le vice de l’incontinence. Gontran, roi d’Orléans et de Bourgogne, tout dévot qu’il était, changea de femmes autant de fois que Caribert, et eut des concubines de basse extraction, sans que les évêques, qui l’appelaient le bon Gontran (bonus) le troublassent dans ses amours. Chilpéric, roi de Soissons, est celui auquel les chroniqueurs contemporains attribuent le plus grand nombre de femmes, épousées d’après la loi des Francs, par l’anneau, le sou et le denier. Une de ces femmes, nommée Audowère, avait à son service Frédégonde, jeune fille d’origine franque, aussi remarquable par sa beauté que par son astuce. Chilpéric ne l’eut pas plutôt vue, qu’il en fut épris; mais Frédégonde avait trop d’ambition pour être satisfaite du rôle de concubine subalterne. Audowère étant accouchée en l’absence du roi son mari, Frédégonde, de concert avec un évêque qu’elle avait mis dans ses intérêts, abusa de la simplicité de la reine au point de la déterminer à tenir elle-même sur les fonts baptismaux son propre enfant. Or la qualité de marraine était incompatible avec celle d’épouse, selon la doctrine de l’Église. Lorsque Chilpéric revint de la guerre, toutes les filles de son domaine royal allèrent à sa rencontre, portant des fleurs et chantant ses louanges. Frédégonde se présenta la première: «Avec qui mon seigneur couchera-t-il cette nuit? lui dit-elle effrontément (Cum quâ dominus meus rex dormiet hac nocte?); car la reine, ma maîtresse, est aujourd’hui sa commère, étant marraine de sa fille.—Eh bien! répondit Chilpéric d’un ton jovial, si je ne puis coucher avec elle, je coucherai avec toi.» Audowère arrivait à lui, son enfant entre les bras: «Femme, lui dit le roi, tu as commis un crime par simplicité d’esprit, tu es ma commère et ne peux plus être mon épouse.» Il la répudia sur-le-champ et lui fit prendre le voile dans un couvent. Frédégonde n’occupa la place d’Audowère, que pendant quelques mois. Chilpéric demanda en mariage Galeswinde, fille du roi des Goths, et, pour obtenir la main de cette princesse, il répudia ses femmes et congédia ses maîtresses, même Frédégonde, qu’il n’avait pas cessé d’aimer. Mais il ne tarda pas à se rapprocher de cette belle concubine, et à lui sacrifier la reine, qu’il fit étrangler pendant qu’elle dormait. Frédégonde, qu’il épousa ensuite, l’enveloppa dans un réseau de voluptés, qui le réduisit à la merci de sa criminelle compagne.

Telle est l’histoire de presque tous les rois mérovingiens, qui ne reculaient ni devant des meurtres, ni devant des guerres sanglantes, pour servir leurs amours et prendre ou garder une concubine. Ils vivaient dans leurs domaines royaux, loin des yeux de leurs sujets, qui entendaient à peine le bruit des orgies de ces rois fainéants, livrés à la débauche, et retombant sans cesse de l’ivrognerie à la luxure. La vie intérieure du palais n’était qu’un bourbier de Prostitution où s’enfonçait de plus en plus la royauté franque. Dagobert Ier, qui eut pourtant quelques qualités d’un roi, ne fut pas plus continent que ses prédécesseurs, et son ministre saint Éloi ne paraît pas s’être préoccupé des mœurs privées de ce prince, qui bâtissait des églises, fondait des monastères, couvrait d’or les reliques et les tombeaux des saints, mais qui, en même temps, avait une foule de concubines, à l’instar du roi Salomon (luxuriæ supramodum deditus, tres habebat instar Salomonis reginas maxime et plurimas concubinas, dit Frédégaire dans sa chronique). Les évêques ne se lassaient pourtant pas d’anathématiser les désordres des rois et des princes; ils s’exposaient courageusement à la colère de ces libertins, trop souvent incorrigibles; ils ne craignaient pas même la mort ou le martyre, quand il s’agissait de défendre la sainteté du mariage catholique contre les audacieuses entreprises du concubinat païen: Prætextat, évêque de Rouen, fut ainsi massacré par un émissaire de Frédégonde; Didier, évêque de Vienne, fut lapidé par ordre de Brunehaut; saint Lambert fut assassiné par un nommé Dodon, qui ne lui pardonnait pas d’avoir voulu détacher le prince Pépin de sa concubine Alpaïs: «Saint Lambert, racontent les Chroniques de saint Denis (en 708), reprist le prince Pépin, pour ce qu’il maintenoit Alpaïs, une dame qui n’estoit pas son espousée, par dessus Plectrude sa propre femme. Le frère de cette Alpaïs, qui avoit nom Dodon, occist saint Lambert, pour ce tant seulement qu’il eust repris Pépin de son péchié.» Les évêques et les prêtres, que la Prostitution ou plutôt le scandale rencontrait toujours sur son chemin comme des adversaires implacables, n’étaient pas tous à l’abri des reproches qu’ils adressaient à leur prochain et qui retombaient sur eux-mêmes. Grégoire de Tours nous représente, sous les couleurs les plus odieuses (liv. VIII et IX), Bertchram, évêque de Bordeaux, qui corrompait des servantes, des femmes mariées, et qui déshonora même la couche royale. Au moment où saint Colomban, abbé de Luxeuil, se rendait à la cour de Théodoric II, roi de Bourgogne, pour le faire rougir de ses adultères, et pour l’inviter à chasser ses concubines, le pape Grégoire Ier écrivait à la reine Brunehaut, et lui enjoignait de punir les prêtres impudiques et pervers (sacerdotes impudici ac nequiter conversantes). C’était Brunehaut qui avait perverti la jeunesse de son petit fils Théodoric II, en l’entourant de concubines, et en lui donnant l’exemple de la débauche la plus infâme. Les deux reines, Brunehaut et Frédégonde, rivalisèrent l’une et l’autre de vices et de crimes jusque dans un âge où les feux de la concupiscence sont éteints: elles semblaient se défier à qui aurait le plus d’amants, à qui leur tiendrait tête avec plus d’ardeur, à qui sortirait le plus tard de la lice amoureuse. Ce fut Brunehaut qui mourut la première, attachée à la queue d’un cheval fougueux, emportée à travers champs, et mise en pièces après avoir été promenée nue sur un chameau pendant trois jours, en butte aux outrages des soldats de Clotaire II, fils de Frédégonde.

Nous ne suivrons pas tous les rois et les reines de la première et de la deuxième race dans la longue et monotone nomenclature de leurs adultères et de leurs déportements; mais, pour montrer combien l’habitude du concubinage avait relâché le lien conjugal, nous rappellerons que Charlemagne, ce sage et glorieux monarque, qui fut le soutien et l’honneur de l’Église, eut quatre femmes légitimes et cinq ou six concubines, sans compter une multitude de maîtresses passagères. Ses concubines, qu’Éginhard ne nous fait pas connaître toutes, n’étaient pas, comme ses femmes, d’origine noble et princière; Éginhard nomme seulement Maltégarde, Gersuinde, Régina et Adallinde, qui lui donnèrent plusieurs enfants qu’il fit élever avec soin sous ses yeux: «Ses filles étaient fort belles, dit Éginhard, et tendrement chéries de leur père. On est donc fort étonné qu’il n’ait jamais voulu en marier aucune, soit à quelqu’un des siens, soit à des étrangers. Jusqu’à sa mort, il les garda toutes auprès de lui dans son palais, disant qu’il ne pouvait se passer de leur société. Aussi, quoiqu’il fût heureux sous les autres rapports, éprouva-t-il, à l’occasion de ses filles, la malignité de la fortune. Mais il dissimula ses chagrins, comme s’il ne se fût jamais élevé contre elles aucun soupçon injurieux, et que le bruit ne s’en fût pas répandu.» Ce passage singulier, dans lequel l’historien paraît évidemment embarrassé, n’est pas sans doute suffisant pour soutenir que Charlemagne entretenait des relations incestueuses avec ses filles; mais il ouvre carrière aux interprétations les moins favorables à la moralité de ce grand empereur. La tradition voulait cependant qu’une des filles de Charles, nommée Imma, eût épousé Éginhard, qui n’aurait pas manqué de s’en glorifier, s’il fût devenu le gendre de son redoutable maître. C’est dans le cartulaire de l’abbaye de Lorsch, écrit au douzième siècle, que cette légende est racontée comme un fait authentique. Éginhard aimait Imma, qui avait été fiancée au roi des Grecs; Imma l’aimait aussi avec une passion qui ne faisait que s’accroître. Un soir, il va frapper doucement à la porte de la chambre d’Imma; elle ouvre, elle le reçoit, elle oublie l’heure dans de longs entretiens; elle s’abandonne aux baisers de son amant (statim versa vice solus cum solâ secretis usus colloquiis, et datis amplexibus, cupito satisfecit amori). Mais le jour n’est pas loin; Éginhard s’arrache des bras de sa maîtresse et va partir, lorsqu’il s’aperçoit que toutes les issues sont fermées: il a neigé pendant la nuit, et la trace des pieds d’un homme sur la neige serait une preuve accusatrice de son séjour nocturne dans l’appartement d’Imma. La jeune fille, que l’amour rendait audacieuse, imagina un expédient; elle offrit à Éginhard de le porter sur ses épaules jusqu’à l’endroit du palais où il avait son logement. Elle se promettait de revenir chez elle par le même chemin en suivant l’empreinte de ses pas. Charlemagne, qui n’avait pas dormi cette nuit-là, s’était levé avant le jour et regardait dans la cour du palais. Tout à coup il vit sa fille s’avancer en chancelant sous le poids d’un fardeau qu’elle déposa tout émue, pour reprendre en toute hâte la route de son appartement. Ce fardeau, c’était Éginhard; mais la neige ne conservait pas d’autre empreinte que celle des pas d’Imma. Charlemagne, saisi à la fois d’étonnement et de douleur, garda le silence sur ce qu’il avait vu. Imma refusait d’épouser le roi des Grecs, et Éginhard demandait à l’empereur une mission lointaine en récompense de ses anciens services. Charlemagne ne se contint plus et le traduisit devant le tribunal des comtes et des barons; mais il avait résolu de lui pardonner: «Je n’infligerai pas à mon serviteur, dit-il, une peine qui serait bien plus propre à augmenter qu’à pallier le déshonneur de ma fille! Je crois plus digne de nous, et plus convenable à la gloire de notre empire, de leur pardonner en faveur de leur jeunesse et de les unir en légitime mariage, en couvrant ainsi sous un voile d’honnêteté la honte de leur faute.» Éginhard est introduit; il s’approche, en tremblant, sous les regards de l’empereur: «Il est temps de reconnaître vos services passés, lui dit Charlemagne, et de récompenser votre dévouement à ma personne par le don le plus magnifique qui soit à votre convenance. Je vous accorde ma fille, votre porteuse (vestram scilicet portatricem), qui, ceignant sa robe autour des reins, a mis tant de complaisance à vous servir de monture (quæ quandoque alte succincta vestræ subvectioni satis se morigeram exhibuit).»

Cette gracieuse légende, qui s’appuie sur une tradition presque contemporaine du fait qu’elle perpétue, nous paraît avoir certaine analogie avec le capitulaire dans lequel Charlemagne, en bannissant de ses domaines les femmes de mauvaise vie, inflige à l’imprudent ou au libertin qui donnerait asile à une d’elles, la honte de la porter sur son dos jusqu’à la place du marché où elle devait être fustigée. Le récit recueilli dans le cartulaire de Lorsch nous permet de supposer que Charlemagne faisait allusion à la peine encourue par l’homme qui ouvrait sa maison à une prostituée, lorsqu’il ordonnait à Éginhard d’épouser sa porteuse. L’aventure d’Imma et d’Éginhard, selon la tradition, aurait eu lieu au palais d’Aix-la-Chapelle, et c’est justement dans cette résidence qu’a été décrété en 800 le capitulaire qui assigne aux complices de la Prostitution un châtiment dans lequel on trouve une réminiscence de la conduite d’Imma portant Éginhard. Ne pourrait-on pas supposer que Charlemagne n’a fait son capitulaire qu’après avoir été témoin du bizarre spectacle qui l’attendait par une nuit de neige où il vit un jeune homme porté par une jeune femme? Peut-être ne reconnut-il pas les acteurs de cet épisode amoureux; peut-être ne s’expliqua-t-il pas d’abord les desseins des deux personnages mystérieux qui s’acheminaient lentement à travers la neige. La conjecture est permise en vue d’un rapprochement historique qui nous est suggéré par le capitulaire adressé aux officiers chargés de la garde du palais, capitulaire où nous trouvons aussi l’origine des fonctions du prévôt de l’hôtel du roi et celle de l’office du roi des ribauds. Charlemagne ordonne à chaque officier du palais (ministerialis palatinus) de faire un sévère recensement de ses agents et de ses collègues, pour savoir si quelque homme inconnu ou quelque femme dissolue (meretricem) ne se cache pas parmi les commensaux de la maison. Dans le cas où l’on viendrait à découvrir une femme ou un homme de cette espèce, il faudrait l’empêcher de s’enfuir et tenir sous bonne garde cette personne suspecte, jusqu’à ce que l’empereur fût averti. Quant à celui dans la compagnie duquel on trouverait un tel homme ou une telle femme, s’il ne voulait pas faire amende honorable, il serait chassé du palais impérial. L’empereur adresse les mêmes injonctions aux officiers de sa bien-aimée femme et de ses enfants. Ce capitulaire, dans lequel il est question d’un homme inconnu et d’une prostituée qui logent dans le palais et qui n’ont pas le droit d’y être, ce capitulaire doit avoir été provoqué par une circonstance spéciale qui coïncide assez bien avec l’histoire d’Imma et d’Éginhard. Cet homme inconnu, c’est lui; cette prostituée, c’est elle.

La suite du capitulaire a un caractère plus général, quoiqu’il se rapporte aussi à cette minutieuse enquête pour constater l’état des personnes qui habitent le domaine royal et la ville d’Aix-la-Chapelle. Il est enjoint à Radbert, collecteur des deniers royaux (actor) de faire une minutieuse perquisition dans les maisons des serfs de l’empereur, tant à Aix que dans les fermes qui dépendent de cette résidence. Pierre et Gunzo sont chargés de faire une visite semblable dans les escraignes (scruas) et les cabanes des serfs; Ernaldus visitera également les boutiques des marchands, soit chrétiens, soit juifs, en choisissant le temps où ces derniers ne seront pas chez eux. Il est certain que cette recherche minutieuse dans le palais d’Aix et dans ses dépendances avait pour objet de découvrir un ou plusieurs individus suspects. En conséquence, Charlemagne défend à tous ceux qui ont une charge dans le palais de recueillir ou de cacher aucun homme qui aurait commis un vol, un homicide, un adultère ou quelque autre crime, ou qui serait venu pour le commettre. Quiconque oserait enfreindre à cet égard l’ordre de l’empereur devait, s’il était homme libre, porter sur son dos le malfaiteur jusqu’à la place du marché, où ce patient serait mis au pilori. Mais, dans le cas où un serf aurait désobéi aux prescriptions impériales, ce serf, ainsi que le noble, porterait le malfaiteur jusqu’au pilori, et de là il serait amené sur la place du marché pour y être fustigé comme il le mérite. «Pareillement, en ce qui concerne les débauchés et les prostituées (de gadalibus et meretricibus), ajoute le capitulaire, nous voulons qu’elles soient portées, par ceux qui leur auraient donné gîte, jusqu’à la place du marché, où elles doivent être fustigées. Si le coupable refuse de porter la femme de mauvaise vie qu’on aura trouvée chez lui, nous ordonnons qu’il soit battu de verges avec elle et sur le même lieu.» Ce capitulaire, qui établit la police intérieure du palais, constate la répugnance que Charlemagne avait pour les femmes de mœurs dépravées, puisqu’il les éloigne non-seulement de sa résidence et de ses domaines, mais encore du toit de ses plus humbles serfs et même du domicile des juifs, désignés ici comme des courtiers de Prostitution.

Charlemagne, ainsi que nous l’avons déjà dit, n’était pas toujours d’une sévérité exemplaire pour son propre compte, et il avait de grands besoins sensuels à satisfaire. On sait que cet empereur, que les romans et les chansons de geste nous représentent comme un géant à la barbe grifaigne (menaçante), dépassait de la tête la taille de ses preux, et n’avait pas moins de sept pieds de hauteur; sa force était à l’avenant; et nous pouvons juger, d’après le pied de roi, quelle était la longueur de son pied, qui avait fixé une mesure que le système métrique a détrônée depuis peu; mais il nous est impossible, à propos de cette mesure (pedale, mensura pedis), d’aborder une controverse délicate ayant pour but de rechercher la véritable origine du pied de roi. Bornons-nous à dire que, dans le moyen âge, on cherchait des rapports de proportion entre diverses parties du corps, et que le pied, dès la plus haute antiquité, témoignait de la virilité d’un homme, tandis que, chez une femme, il avait une signification plus indiscrète encore: c’est dans ce sens qu’Horace a parlé d’un vilain pied féminin dans sa première satire: Depygis, nasuta, brevi latere ac pede longo est. Nous renverrons les curieux à ce qui a été dit de la stature de Charlemagne et de ses accessoires dans le Φιλοπόνημα de Marquard Freher, réimprimé par Duchesne, dom Bouquet et Pertz. Cette monstrueuse stature justifie ce que la tradition raconte de ses amours. Une légende fort originale, recueillie par Pétrarque à Aix-la-Chapelle, où tout est plein des souvenirs du grand empereur, nous fait voir que ce monarque, qui fut d’ailleurs canonisé, eut sa tentation comme saint Antoine et tomba plus d’une fois dans le péché par la malice du démon. Charles, devenu éperdument amoureux d’une certaine femme que Pétrarque ne désigne pas autrement, oublia tout à coup auprès d’elle les intérêts de ses peuples et la gloire de son règne. Il n’avait plus d’autre souci que de vivre pour sa maîtresse. Elle mourut subitement. Il se livra dès lors à un désespoir que rien ne pouvait calmer et qui le tenait attaché jour et nuit aux dépouilles mortelles qu’il ne voulait pas rendre à la terre. Il ne cessait d’embrasser ce cadavre dont la corruption s’était déjà emparée. L’archevêque de Cologne, vénérable prélat à qui l’empereur accordait d’ordinaire une confiance aveugle, ne réussit pas à le consoler et à lui ôter sa morte adorée: il se mit en prières, et Dieu lui révéla ce qui faisait l’amour obstiné de Charles. On avait mis dans la bouche de cette femme une pierre constellée enchâssée dans un anneau, et ce talisman liait invinciblement l’empereur au corps mort ou vivant qui possédait l’anneau. A peine le talisman fut-il hors de la bouche du cadavre, que Charlemagne sentit son amour s’évanouir, et demanda pourquoi on avait laissé si longtemps sous ses yeux cette pourriture. Mais tout à coup Charles s’éprit d’une tendresse toute différente, il est vrai, pour le prélat porteur du talisman: il ne pouvait plus le quitter et il l’empêchait de bouger d’auprès de lui. L’archevêque, pour se délivrer de la servitude de ce talisman, le jeta dans un lac voisin d’Aix-la-Chapelle. L’anneau, englouti au fond du lac, ne perdit rien de sa puissance et continua d’inspirer à Charlemagne la même passion, qui ne faisait que changer d’objet. Charles était alors amoureux du lac; il ne voulait plus s’en éloigner; il y fixa sa résidence, il y établit le siége de son empire et il ordonna, par testament, que sa sépulture y fût placée, pour que, du fond de son tombeau, il entendît le lac murmurer d’amour aux échos de son nom immortel.

Charlemagne était en trop bonne intelligence avec l’Église, pour avoir rien à craindre de ses admonitions; il évitait, d’ailleurs, avec beaucoup de prudence, les occasions de scandale, et tout ce qui avait rapport à ses concubines et à ses maîtresses restait celé au fond des gynécées de ses palais. Il ne tolérait pas chez ses sujets le relâchement des mœurs, que l’autorité épiscopale lui dénonçait en s’avouant impuissante à les corriger. Ce fut pour fortifier cette autorité qu’il fit, en 805, un capitulaire qui défendait aux personnes de l’un et de l’autre sexe, sous peine de sacrilége, de commettre des adultères, des fornications, des sodomies, des incestes ou d’autres péchés contre le mariage. L’empereur motivait ces défenses sur cette observation que les pays dont la population s’adonnait aux voluptés illicites, aux adultères, aux turpitudes de Sodome et au commerce des prostituées (multæ regiones, quæ jam dicta inlicita et adulteria vel sodomicam luxuriam vel commixtionem meretricum sectatæ), n’avaient ni constance dans la foi, ni courage dans la guerre. En conséquence, quiconque serait convaincu de ces excès perdrait son rang et ses droits pour aller en prison attendre le jour de la pénitence publique. Nous sommes surpris de ne trouver dans les capitulaires de Charlemagne aucune mesure de précaution ou de rigueur contre le lénocinium, qu’on appelait lenonia, et qui avait survécu aux persécutions des codes théodosien et justinien. Il y a pourtant un capitulaire, de date incertaine, qui semble concerner la lénonie, quoique ce honteux métier n’y soit pas clairement signalé à la sévérité des magistrats. Dans ce capitulaire (Baluz., t. I, p. 515), où les prêtres, les diacres et les autres clercs sont sommés de ne recevoir aucune femme étrangère (extraneam) dans leur domicile; où les moines et les clercs sont invités à ne pas entrer dans les hôtelleries pour y manger ou y boire; on remarque l’article suivant: Ut mangones et cociones et nudi homines qui cum ferro vadunt, non sinantur vagari et deceptiones hominibus agere. Nous ne savons pas trop ce que peuvent être ces hommes nus qui portent une épée, et nous ne serions pas éloigné de croire à l’altération du texte, pour le mot nudi, qui n’a pas de sens, et qui pourrait être remplacé par celui de nundi, que nous traduisons avec doute en forains. Cet article signifierait ainsi: «Que les maquignons, les courtiers et les marchands forains, qui marchent avec des armes, ne puissent plus aller çà et là et faire des dupes.» Il serait aisé de démontrer, dans une dissertation philologique, que la basse latinité employait le mot mangones dans le sens de maquignons, de fourbes, de proxénètes, plutôt que dans celui de laquais et de voleurs: mango avait succédé au leno. Quant au cociones, qu’on devrait traduire littéralement par coyons, c’étaient des courtiers de la plus vile espèce. Un écrivain du dixième siècle (Nic. Specialis, De reb. sicul.), cité par Ducange, dit que les larrons ne furent désignés par le terme générique de mangones, que vers cette époque. Ducange dit aussi que les cociones sont synonymes de maquignons, de regrattiers, de revendeurs, qui parcouraient les foires et ne s’occupaient que de honteux trafics.

Les lénons existaient certainement, si bien qu’ils se cachassent sous des noms et des états empruntés: on peut prouver, par exemple, que dans tout le moyen âge les maquignons ne se bornaient pas à vendre et acheter des chevaux, des mulets et des ânes; ils trafiquaient plus lucrativement de Prostitution. Mais il est assez remarquable que les expressions de lenocinium et lenonia, leno et lenarius, lena et lenaria sont très-rarement usitées dans les écrivains catholiques de la France mérovingienne et carlovingienne. De l’absence du mot, nous ne croyons pourtant pas devoir induire l’absence du fait. Ainsi, en appliquant la critique historique à une légende du septième siècle, nous y avons découvert un lénon mis au nombre des saints sous le nom de Lenogésilus. Il nous paraît incontestable que ce nom a été formé de leno et de Gesilus, qui aurait été le nom du personnage, tandis que leno ne serait que sa qualité. Ce Lenogésilus, qui vivait du temps de Clotaire II (619), attira (traduxit) dans sa cellule une vierge nommée Agneflède, et lui fit prendre le voile: ils demeuraient ensemble et militaient vaillamment dans les voies du Seigneur (strenue Domino militant). Le diable fut jaloux du bonheur des deux ouailles, et il souffla aux oreilles du roi qu’un certain Lenogésilus, ayant séduit une vierge par magie, vivait avec elle dans l’impiété et le libertinage (modo legitima conjugia violantes, inter se invicem nefandis studiis commiscentur). Clotaire fit venir les deux prétendus complices, mais il fut tout à fait édifié par un miracle qui manifesta l’innocence de Lenogésilus. Ce saint homme, en arrivant au palais du roi, qui était absent, se plaignit du froid; il envoya demander du feu à des fourniers qui chauffaient le four au pain; mais Agneflède n’avait pas de quoi emporter ce feu: «Prends ton manteau!» lui dit en riant un des boulangers. Agneflède présenta le pan de sa robe, et y reçut des charbons allumés, sans que sa robe fût brûlée ni roussie. Ceux qui avaient été témoins du miracle le rapportèrent au roi, qui combla de présents Lenogésilus et Agneflède, et les renvoya tous deux à leur cellule. C’est ainsi que le lénon Gésilus devint saint Lenogésilus dans la légende conservée par les Bollandistes; quant à sa compagne Agneflède, elle n’eut pas comme lui l’honneur d’être canonisée.

Les successeurs de Charlemagne firent probablement contre la Prostitution plusieurs capitulaires que nous ne possédons pas; car J. Dutillet, qui avait à sa disposition le Trésor des chartes et qui n’a rédigé son Recueil des rois de France que d’après les pièces originales, dit que le premier soin de Louis-le-Débonnaire, après la mort de son auguste père, «fut de nettoyer et réformer ladicte cour de cette ordure, cognoissant qu’elle infecte communément l’empire ou royaume.» Un capitulaire que nous avons encore (Baluz., t. II, col. 1198 et 1563) ajoute une coutume bizarre à la pénalité que comportait le libertinage. Toute femme convaincue d’avoir mené une vie scandaleuse, était condamnée à parcourir les campagnes, quarante jours durant, nue de la tête à la ceinture, avec un écriteau sur le front énonçant les motifs de la condamnation. Tout le monde avait le droit d’accuser une femme, de Prostitution, d’adultère ou de toute autre forfaiture. Le juge recevait l’accusation et y donnait suite; mais le rôle d’accusateur entraînait certains inconvénients qui en dégoûtaient les plus enclins à ce genre de vengeance. L’accusateur avait à prouver ce qu’il avançait, par une preuve judiciaire, par la croix, ou par l’eau bouillante, ou par le fer chaud, ou par le combat. La femme accusée se faisait représenter aux épreuves, par un champion qu’elle payait conditionnellement. Ce champion, si assuré qu’il fût du bon droit de sa cliente, ne subissait pas sans inquiétude les épreuves, desquelles ressortait la justification ou la condamnation d’une des parties. Parmi ces épreuves, celle de la croix était la moins dangereuse et dépendait moins du hasard que de la force corporelle du patient. Celui des deux adversaires qui, adossé au bois d’une croix, s’y tenait le plus longtemps dans l’attitude de Jésus crucifié, gagnait sa cause; l’autre payait une amende et subissait la peine du crime qui faisait le chef de l’accusation. Souvent la femme accusée, ne trouvant pas de champion qui voulût s’exposer aux épreuves en son lieu et place, était obligée de les subir elle-même, et l’on ne tenait compte ni de son sexe ni de sa faiblesse. C’était surtout dans l’épreuve de la croix, qu’une femme, si faible qu’elle fût, avait souvent l’avantage. Ainsi, cette épreuve s’employait de préférence, lorsqu’un mari, accusé d’impuissance par son épouse, devait prouver qu’il lui avait rendu le devoir conjugal. L’épreuve du congrès n’existait pas encore, à l’époque où le concile de Verberie (757) formulait ce canon, dans lequel la séparation de l’époux impuissant est prononcée: Si qua mulier proclamaverit quod vir suus nunquam cum eâ coisset; exeant inde ad crucem, et si verum fuit, separentur. L’impératrice Judith elle-même, se voyant accusée d’adultère avec Bernard, comte de Barcelone, offrit de se justifier par le feu ou par le combat; mais ses ennemis, qui n’étaient autres que les fils de son mari, Louis-le-Débonnaire, reculèrent devant un mode de justification possible et forcèrent leur père et leur belle-mère à se retirer chacun dans un couvent. Souvent, une femme qu’on accusait de débauche aimait mieux, quoique innocente, se soumettre à la pénalité du fait qu’on lui avait imputé, plutôt que de s’exposer aux terribles épreuves du duel judiciaire.

Un des exemples les plus remarquables de ces épreuves en matière de Prostitution eut lieu vers ce temps-là (858), à l’occasion du divorce de Lothaire, roi de Lorraine. Ce prince, second fils de l’empereur Lothaire, avait aimé une jeune fille, nommée Waldrade, élevée dans le gynécée impérial d’Aix-la-Chapelle, avant qu’il eût épousé Theutberge, fille du comte Boson; mais il ne pouvait s’accoutumer à vivre séparé de son ancienne maîtresse: il retourna donc auprès d’elle dans un de ses domaines d’Alsace, et, quand Waldrade lui eut donné un fils, il voulut rompre son mariage légitime. Des témoins se présentèrent, qui accusaient Theutberge d’avoir entretenu des relations incestueuses avec son frère Hucbert, d’être devenue grosse et d’avoir fait périr son fruit. Ces témoins, suscités évidemment par Lothaire et Waldrade, se déclaraient si bien instruits des particularités secrètes de cet inceste, qu’ils attribuaient à Hucbert les plus abominables impuretés, et qu’ils n’expliquaient pas comment Theutberge, qui s’y était abandonnée, en avait pu concevoir un germe criminel. Voici les détails étranges dans lesquels le vénérable Hincmar ne craint pas d’entrer (Opera, t. I, p. 568): Frater suus cum eâ masculino concubitu inter femora, sicut solent masculi in masculos turpitudinem operari, scelus fuerit operatum, et inde ipsa conceperit. Quapropter, ut celaretur flagitium, potum hausit et partum abortivit. Les Annales de Saint-Bertin confirment le même fait, sans laisser entendre qu’un accouplement contre nature avait porté fruit: Fratrem suum Hucbertum sodomitico scelere sibi commixtum. La reine Theutberge choisit un champion, ou vicaire, qui se soumit pour elle au jugement de l’eau chaude. Le vicaire entendit la messe, communia, changea ses habits contre une tunique de diacre, but une gorgée d’eau bénite, et attendit que l’eau fût bouillante dans la chaudière: une pierre y ayant été déposée, il plongea son bras nu dans l’eau chaude et en retira la pierre; son bras fut immédiatement enveloppé d’un sac sur lequel le juge apposa son cachet; au bout de trois jours, on ouvrit le sac, et, comme le bras fut trouvé intact, Theutberge, justifiée, rentra dans le lit royal.

Mais Lothaire, mais Waldrade, voulaient faire proclamer le divorce. On essaya de revenir sur la validité de l’épreuve, et on en réclama une nouvelle plus décisive. Enfin, pour couper court à ces lenteurs, Lothaire, au mois de janvier 860, convoqua soixante hommes dévoués, en un consistoire solennel, qu’il présida lui-même dans son palais d’Aix-la-Chapelle. Theutberge comparut devant cette assemblée, et confessa que son frère Hucbert avait, en effet, abusé d’elle en usant de violence (non tamen sua sponte, sed violenter sibi inlatum, disent les Actes du concile d’Aix, Conc. de Labbe, t. VIII, col. 696). Dans un second consistoire assemblé le mois suivant, Theutberge y comparut encore et renouvela ses aveux: «J’avoue donc, dit-elle, que mon frère le clerc Hucbert m’a corrompue dès ma plus tendre enfance, et a commis sur ma personne des actes impudiques contre nature (profiteor quia germanus meus Hucbertus clericus me adolescentulam corrupit et in meo corpore, contra naturalem usum, fornicationem exercuit et perpetravit).» Theutberge fut condamnée à quitter son mari et à faire pénitence dans un monastère; mais elle rétracta bientôt ses aveux, et elle s’adressa au pape Nicolas Ier pour protester contre la condamnation qui l’avait frappée injustement. Le pape chargea deux évêques d’empêcher le roi Lothaire de «pourrir dans le fumier de la luxure» (in luxuriæ stercore putrefieri, dit la lettre de Nicolas Ier), et de diriger les opérations d’un concile qui se réunissait à Metz pour juger cette affaire en dernier ressort. Le concile confirma la sentence des premiers juges. Alors le pape fulmina un anathème contre le roi Lothaire: «Si toutefois, disait-il, on peut nommer roi celui qui, loin de dompter ses appétits par un régime salutaire, cède aux mouvements illicites d’une lubricité qui l’énerve.» Il cassa la décision du concile de Metz en déclarant que «c’est moins un concile qu’un lieu de Prostitution, puisqu’on y a favorisé l’adultère (tanquam adulteris faventem prostibulum appellari decernimus).» Lothaire n’eut aucun égard à l’anathème du saint-père et garda Waldrade; mais le pape fit appel à tous les souverains et à tous les évêques, pour combattre le roi Lothaire avec les armes temporelles et spirituelles. «Le laïque qui a en même temps une épouse et une concubine est excommunié, écrivaient Nicolas et ses partisans dans des circulaires qui remuaient la chrétienté. On ne peut congédier sa femme légitime pour en prendre une autre ou pour la remplacer par une concubine. Il n’est permis de répudier sa femme sous aucun prétexte, excepté pour cause de fornication.» A ces formules du droit canonique, Lothaire faisait répondre que sa femme s’était prostituée avant le mariage. Adon, archevêque de Vienne, répliquait alors: «Un mari n’est pas recevable à demander le divorce, lorsqu’après avoir épousé une femme déjà déflorée, il a vécu longtemps avec elle sans la moindre réclamation.»

Lothaire persistait dans son concubinage avec Waldrade; mais il se vit menacé par les armes de ses voisins, et cet Hucbert, à qui l’on avait prêté de si vilaines habitudes, était sorti de son abbaye de Saint-Maurice et Saint-Martin pour venir demander raison à son beau-frère des atroces calomnies qu’on avait provoquées contre sa sœur et lui. Hucbert fut tué au moment où la victoire se fixait de son côté, et un envoyé du pape vint sommer Lothaire de se réconcilier avec sa légitime épouse et de chasser sa concubine. Lothaire céda; mais il n’eut pas plutôt repris Theutberge, qu’elle s’enfuit une seconde fois auprès de Charles-le-Chauve pour mettre sa vie en sûreté. Nicolas Ier excommunia solennellement Lothaire, qui tenta un dernier effort de résistance en accusant sa femme d’adultère et en offrant de prouver son accusation par le duel. Ce moyen extrême ne lui réussit pas, et il relégua sa chère Waldrade à l’abbaye de Remiremont. Nicolas l’avait appelé à Rome pour y être relevé de son excommunication; Lothaire apprit en route que Nicolas était mort et qu’Adrien II lui avait succédé. Ce nouveau pape ne fut pas moins inflexible que son prédécesseur: il attendait le roi Lothaire au couvent du mont Cassin, et il lui fit jurer, avant de l’admettre à la sainte table, qu’il n’avait eu avec Waldrade excommuniée ni cohabitation, ni commerce charnel, ni aucune espèce d’entretien. Lothaire, quoiqu’il eût trois enfants de sa concubine, jura, l’impudeur sur le front, tout ce que le pape voulut. Celui-ci, en présentant le pain et le vin au roi parjure, lui dit encore: «Si tu te reconnais innocent du crime d’adultère, si tu as la ferme résolution de ne plus cohabiter avec ta concubine Waldrade, approche avec confiance, et reçois le gage de salut éternel pour servir à la rémission de tes péchés; mais, si tu te proposes de te vautrer encore dans le bourbier de la Prostitution (ut ad mechæ volutabrum redeas, disent les Annales de Metz), garde-toi de prendre part au sacrement, de peur que ce remède de l’âme ne soit ta condamnation.» Lothaire acheva son sacrilége et se hâta de repartir pour aller retrouver Waldrade; mais il ne la revit pas, et fut arrêté en route par une mort subite qui l’empêcha de retomber dans les désordres de sa vie passée (6 août 869). Le concubinage, autorisé par la loi salique et les autres codes des barbares, avait résisté pendant plus de trois siècles à la discipline de l’Église catholique, et l’égalité de la femme vis-à-vis de l’homme, proclamée par l’Évangile, se trouvait enfin établie dans l’institution du mariage chrétien.

CHAPITRE V.

Sommaire.—Lettre de saint Boniface au pape Zacharie, sur l’état moral des couvents dans les temps mérovingiens.—Règle de saint Colomban.—Les évéchesses.—Principale cause des excès de la vie monastique.—Influence des mœurs cléricales sur celles des laïques.—Le clergé séculier.—Les enfants de Goliath.—Testament de Turpio, évêque de Limoges.—Les moines de Moyen-Moutier et de Senones.—L’eunuque Nicétas.—Mission délicate de l’abbé Humbert, abbé de Moyen-Moutier.—L’âme de Gobuin, évêque de Châlons.—Efforts du pape Grégoire VII pour ramener l’Église de France au respect des mœurs.—Sa lettre aux évêques.—Les turpitudes de la vie cléricale sont le thème favori de tous les artistes et des littérateurs de cette époque.—Dépravation générale.—L’an 1000.—Unanimité des écrivains d’alors sur la dépravation profonde de l’état social.—La sodomie fut le vice le plus répandu dans toutes les classes de la population.—L’anachorète allemand.—Le petit-fils de Robert-le-Diable.—Les Normands.—Influence de leurs mœurs sur les peuples qu’ils conquéraient.—Comment Emma, femme de Guillaume, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, se vengea de sa rivale, la vicomtesse de Thouars.—De quelle manière Ebles, héritier du comte de Comborn, tira vengeance de son oncle et tuteur Bernard.—Les Pénitentiels.—Faits concernant les actes du mariage.—Faits relatifs à l’inceste,—à l’infanticide et aux avortements,—aux péchés contre nature,—au crime de bestialité.—Procès criminel intenté à Simon, par Mathilde sa concubine.—Fornicatio inter femora.—Reproches du poëte Abbon à la France, sur ses vices.—Reproches de Pierre, abbé de Celles, à Paris, sur sa corruption.

Il faut descendre jusqu’au règne de Louis VIII pour trouver une ordonnance de roi relative à la Prostitution; mais on ne doit pas conclure de l’absence de règlements spéciaux sur la matière pendant près de trois siècles, que l’état des mœurs rendît inutiles ces règlements, et que la Prostitution publique eût disparu en France sous l’influence moralisatrice de l’église. A défaut de ces monuments d’ancienne jurisprudence, qui ont peut-être existé, mais qui ne se trouvent plus dans les collections de diplômes royaux, nous pouvons constater, par le témoignage des contemporains, que jamais les mœurs ne furent plus corrompues, et n’eurent un plus grand besoin de réforme, de répression et d’amendement. Pendant cette période de guerres, d’invasions et de bouleversement social, les œuvres de législation sont fort rares, et se distinguent par un caractère transitoire qui les empêche de survivre à la circonstance où elles prennent naissance: il n’y a pas de code général qui témoigne de la volonté de faire une fondation stable, comme les Capitulaires de Charlemagne et les Établissements de saint Louis. Les rois se succèdent trop rapidement l’un à l’autre, et se sentent trop mal assis sur leur trône pour songer à organiser, à moraliser, à améliorer, à administrer, dans leurs États; ils n’ont ni le temps, ni le souci de modifier les institutions de leurs prédécesseurs; on peut donc dire, avec toute apparence de certitude, que, depuis Charlemagne jusqu’à saint Louis, la police de la Prostitution resta tout à fait stationnaire, et ne subit aucune métamorphose, tandis que la Prostitution elle-même, encouragée par l’indifférence des magistrats, ne cessa de s’étendre et de s’enraciner dans le peuple. Nous ne chercherons pas à découvrir quelques traces de précautions légales, de mesures coercitives et de prohibitions régulières dans l’intérêt des mœurs publiques, mais nous n’aurons pas de peine à prouver que ces mœurs étaient détestables, à cette époque de barbarie, d’ignorance, d’abrutissement et de désordre universel.

La corruption la plus honteuse avait pénétré dans la plupart des couvents dès les temps mérovingiens. En 742, saint Boniface, évêque de Mayence, écrivait au pape Zacharie (Act. SS. ord. L. Bened., t. II, p. 54): «Les évêchés sont presque toujours donnés à des laïques avides de richesses ou à des clercs débauchés et prévaricateurs, qui en jouissent selon le monde. J’ai trouvé, parmi ceux qui s’intitulent diacres, des hommes habitués dès l’enfance à la débauche, à l’adultère, aux vices les plus infâmes: ils ont la nuit dans leur lit quatre ou cinq concubines, et même davantage (inveni inter illos diaconos quos nominant, qui a pueritia sua semper in stupris, semper in adulteriis et in omnibus semper spurcitiis viam ducentes, sub tali testimonio venerunt ad diaconatum; et modo in diaconatu, concubinas quatuor, vel quinque, vel plures noctu in lecto habentes).» Les réformateurs des ordres religieux ne firent qu’arrêter le mal sans le détruire dans son principe. Saint Colomban, qui promulguait sa règle vers ce temps-là, y avait introduit cette clause sévère: «Celui qui aura conversé familièrement avec une femme, en tête-à-tête et sans témoins, sera mis au pain et à l’eau pendant deux jours ou recevra deux cents coups de fouet.» La règle la plus rigoureuse se relâchait promptement, dans le sein d’une communauté où couvait sans cesse le feu des passions sensuelles. C’était toujours par l’incontinence, que commençait le scandale de la vie monastique. Les conciles et les synodes, avec leurs sages prescriptions, ne pouvaient imposer un frein aux passions des moines, passions d’autant plus irrésistibles qu’elles étaient plus contenues: ils savaient, comme le dit énergiquement saint Jérôme, que la puissance du diable est cachée dans les reins (diaboli virtus in lumbis); ils s’efforçaient d’éloigner la femme, des yeux et de la pensée de l’homme; ils avaient compris que les femmes légitimes des évêques et des prêtres, acceptées par la primitive Église, n’étaient que des occasions de péché: «Peut-on souffrir, s’écriait Véranus, évêque de Lyon, dans une de ces assemblées (en 585), peut-on souffrir que le desservant des autels, l’homme appelé à l’honneur d’approcher du Saint des saints, soit souillé des indignes délices des voluptés charnelles, et qu’un clerc, alléguant les droits du mariage, remplisse à la fois les devoirs de prêtre et le rôle d’époux?» Les évêchesses (episcopæ) disparurent par degrés, et ne furent plus tolérées; le célibat absolu devint la condition indispensable des ecclésiastiques, et l’entrée des monastères d’hommes fut interdite aux femmes, aussi bien que l’entrée des monastères de femmes aux hommes.

Mais ce n’était là qu’une lettre morte: l’autorité de l’Église envers ses ministres ne dépassait pas la loi, qu’elle avait toujours le droit de faire, et qu’elle n’avait jamais la force de mettre à exécution; les couvents, par une conséquence naturelle des passions humaines, étaient la plupart des réceptacles d’impuretés, et il fallait, deux ou trois fois par siècle, y introduire une réforme partielle ou complète. Telle est l’histoire de presque tous les monastères, où le scandale n’éclatait pas aussi souvent que la débauche s’emparait de la communauté. On ne connaissait ordinairement au dehors ce qui se passait dans l’intérieur du cloître, que par des bruits vagues et de sourdes rumeurs. Lorsque l’évêque jugeait à propos de s’enquérir du mal et d’y porter remède, l’enquête lui révélait de graves déportements, sur lesquels la pudeur chrétienne lui faisait étendre son manteau. La principale cause de ces excès de la vie monastique était le voisinage et la fréquentation des maisons de l’un et de l’autre sexe: ici, l’abbé ou le prieur avait la direction des religieuses; là, au contraire, l’abbesse exerçait une sorte de souveraineté sur les religieux. Ces rapports continuels des deux sexes dans l’enceinte des abbayes entraînaient une foule d’abus que la prévoyance épiscopale eût été fort en peine de prévenir, puisqu’ils se renouvelaient incessamment. Les mœurs des gens cloîtrés avaient une influence déplorable sur les laïques, qui ne se piquaient pas d’être plus vertueux que leurs confesseurs. Le clergé séculier ne donnait pas meilleur exemple à ses paroissiens. Martinien, moine de Rabais, au dixième siècle, disait aux prêtres de son temps: «Est-ce votre loi de prendre femme ou d’avoir des relations avec des femmes? de polluer, par différents genres de luxure, votre corps qui a été fait pour recevoir la nourriture des anges?» Ce Martinien, dans son traité inédit qu’il a malicieusement intitulé De laude monachorum, reprochait à ses compagnons de robe «de vivre comme des soudards dissolus, au lieu de s’armer du glaive incorruptible de la chasteté et d’orner leurs mains de bonnes œuvres.» Le père Berthollet, dans sa grande Histoire du Luxembourg, est forcé d’avouer, tout jésuite qu’il était, que les clercs, au onzième siècle, avaient oublié la sainteté de leur profession, et ne se souvenaient plus que la continence avait fait la gloire de l’Église: «Vivant comme les peuples, ils croyaient qu’il n’y avait aucune distinction entre eux, et ils se persuadèrent aisément qu’ils devaient avoir des femmes.» C’étaient là ces clercs dépravés, qu’on appelait les enfants de Goliath (cleri ribaldi, qui vulgo dicuntur de familia Goliæ, dans les Constitutions de Gautier de Sens, en 923). La partie saine du clergé se désolait de voir les progrès de cette gangrène morale que rien ne pouvait arrêter. Le pieux évêque de Limoges, Turpio, mort en 944, consignait avec amertume, dans son testament (Biblioth. Cluniacensis), cet aveu dépouillé d’artifice: «Nous-mêmes qui devrions donner l’exemple, nous sommes l’instrument de la perte d’autrui, et au lieu d’être les pasteurs des peuples, nous nous conduisons comme des loups dévorants!»

Ce n’est point ici le lieu de mettre en évidence les vices grossiers des gens d’Église, qui se croyaient tout permis parce qu’ils avaient entre les mains le droit d’absoudre les pécheurs; nous n’essaierons pas de pénétrer dans les archives des couvents et de relever la longue liste de ceux qui furent réformés, excommuniés, supprimés, à cause des monstrueux débordements de leurs hôtes: il suffit de dire qu’on ne trouverait peut-être pas une abbaye célèbre où les mœurs claustrales n’aient pas éprouvé à diverses reprises, la contagion de l’impudicité. Pour citer quelques exemples entre mille du même genre, les moines de Moyen-Moutier et de Senones en Lorraine menaient une existence si épouvantable, au dixième siècle, qu’ils furent expulsés par ordre de l’empereur d’Allemagne; mais les successeurs qu’on leur donna ne firent que les surpasser dans la science du libertinage. Dans la chronique manuscrite de Jean de Bayon, que possède M. Noël, dans sa bibliothèque à Nancy, on voit que les moines de Moyen-Moutier s’émurent de l’hérésie d’un eunuque grec, nommé Nicétas, qui avait, à Constantinople, conseillé la castration de tous les novices destinés à la vie monacale. Ces moines corrupteurs, qui entretenaient un commerce infâme avec les jeunes gens du pays, qu’ils attiraient la nuit dans leurs cellules, s’imaginèrent que l’hérésie de Nicétas aurait pour résultat de leur ôter la source de leurs plaisirs: ils chargèrent donc leur abbé Humbert d’aller à Constantinople combattre une hérésie qu’ils craignaient de voir s’armer contre eux, et l’abbé remplit sa mission délicate à la satisfaction générale, car il sauva la virilité des moines en écrasant l’hérésiarque dans un dialogue où il le convainquit d’avoir voulu changer les serviteurs de Dieu en prêtres de Cybèle. A son retour, il trouva que son abbaye avait profité de son absence pour faire un pas de plus dans la perdition; il crut frapper les esprits de ces pervers, en les menaçant des peines de l’enfer: «Lorsque je traversais les Alpes, leur raconta-t-il, j’ai rencontré une troupe de démons flamboyants, montés sur des chevaux enflammés. Ils escortaient l’âme de Gobuin, évêque de Châlons, qui venait d’être surpris par la mort au moment même où il commettait le péché de fornication avec une religieuse. J’ai demandé au chef des démons s’il ne serait pas possible de racheter cette pauvre âme par des prières; mais l’esprit malin auquel je parlais répondit par un terrible éclat de rire en me tournant le dos, et tous les diables de l’escorte me montrèrent alors leur derrière avec des gestes indécents.» Les moines à qui s’adressait ce récit imitèrent la vilaine pantomime des démons, et remercièrent toutefois leur abbé d’avoir triomphé de l’hérésie de Nicétas, en lui disant: «C’est à nous de prouver maintenant qu’un bon moine peut se dispenser de faire un bon eunuque, et qu’un bon eunuque ne saurait faire un bon moine.»

Nous ne promènerons pas nos lecteurs, de couvent en couvent, pour les initier aux coupables désordres qui s’y passaient, il suffit de représenter tous les cloîtres comme des antres de Prostitution (scortationis fornices, dit un écrivain monastique du onzième siècle). Grégoire VII, qui s’efforça de ramener l’église de France au respect des mœurs, écrivait à tous les évêques, en 1074: «Chez vous toute justice est foulée aux pieds. On s’est accoutumé à commettre impunément les actions les plus honteuses, les plus cruelles, les plus sales, les plus intolérables: à force de licence, elles sont devenues des habitudes.» On s’explique l’indignation de ce pape législateur, en voyant un Mauger, archevêque de Rouen, commettre des crimes qui exhalaient autour de lui, selon l’expression de Guillaume de Poitiers, une fâcheuse odeur de honte; un Enguerrand, évêque de Laon, tourner en ridicule la tempérance et la pureté, «avec des expressions, dit Guibert de Nogent, dignes du jongleur le plus licencieux;» un Manassès, archevêque de Reims, qui fut, au dire d’un de ses contemporains, «une bête immonde, un monstre dont aucune vertu ne rachetait les vices;» un Hugues, évêque de Langres, qui se souilla d’adultères et de sodomie (sodomitico etiam flagitio pollutum esse, lit-on dans les Actes du synode de Reims, où il fut mis en jugement). Tous ces indignes prélats reçurent un châtiment éclatant, mais leur fatal exemple n’en était pas moins suivi par le plus grand nombre des clercs, qui s’étonnaient de la sévérité des décrétales de Grégoire VII: «C’est un hérétique et un insensé! s’écriaient ceux du diocèse de Mayence (dans la Chronique de Lambert Schaffn). Veut-il obliger les hommes à vivre comme des créatures célestes, et, en contrariant la nature, à lâcher la bride à la crapule et à la fornication? Nous aimons mieux renoncer au sacerdoce, qu’au mariage.» Presque tous étaient mariés ou bien avaient des concubines, des maîtresses, des amies et des servantes. Yves de Chartres, dans ses lettres (Epist. 85), cite un certain prélat qui cohabitait publiquement avec deux femmes, et qui se préparait à en prendre une troisième (qui publice sibi duo scorta copulavit et tertiam pellicem jam sibi præparavit). Malgré les décrets pontificaux, le clergé persista longtemps dans son concubinage, et refusa opiniâtrement de renoncer à ses plaisirs (se pellicibus ad hoc nolunt abstinere nec pudicitiæ inhærere, dit Orderic Vital). Le même historien raconte que l’archevêque de Rouen, ayant excommunié ceux qui vivaient dans l’incontinence, fut poursuivi par eux à coups de pierres. Les bâtards des prêtres et des moines se multipliaient à l’infini, et leurs pères ne rougissaient pas de les doter, de les marier et de les enrichir aux dépens de l’Église. Il n’y avait pas un chapitre dont les chanoines ne fussent «brûlés des ardeurs de la luxure» (Gall. Christ., t. I, append., p. 6); il n’y avait pas un diocèse où l’on comptât dix prêtres sobres, chastes, amis de la paix et de la charité, exempts de tout crime, de toute infamie, de toute souillure (Fulb. Carnot., epist. 17); il n’y avait pas un couvent, où la règle de l’ordre fût scrupuleusement observée, où les pères, revêtus de l’habit monastique, fussent vraiment des moines: «O miseri, disait le moine Martinien, nos monachiali habitu induti, videmur monachi et non sumus!»

La conduite dépravée des prêtres et des moines n’était que trop imitée par les laïques qui la livraient à leurs méprisantes railleries; mais le clergé ne cherchait pas même à conserver les apparences de l’honnêteté, et il faisait lui-même bon marché de ses vices, avec les jongleurs qui s’en moquaient dans leurs chansons satiriques, avec les peintres qui en composaient des tableaux et des miniatures, avec les imagiers ou statuaires qui en ornaient leurs ouvrages, en pierre, en bois, en ivoire. C’était le sujet favori de la littérature et de l’art. L’intempérance de la gent monacale, sa sensualité, son effronterie servaient de thème permanent aux fantaisies des artistes et aux épigrammes des poëtes. On ne voit nulle part que les hommes d’église se soient offensés, irrités, scandalisés des portraits écrits ou figurés de leurs turpitudes. Ils se divertissaient eux-mêmes à leurs propres dépens, en faisant reproduire l’épopée joyeuse de la vie cléricale, dans les peintures de leurs missels, dans les sculptures de leurs églises, dans les images de leurs diptyques, dans les ornements de leur mobilier. La verve caustique des tailleurs d’images s’exerçait sans paix ni trêve sur le déréglement des clercs: de là tant de grossières allégories, tant d’indécentes caricatures, tant de sales drôleries, qui se cachent dans les chapiteaux, les frises et les arabesques de l’architecture religieuse. Ici, ce sont des moines changés en pourceaux; là, des chiens habillés en moines; ailleurs, le phallus antique sort du froc d’un religieux; tantôt ce sont des nonnes en débauche avec des diables; tantôt ce sont des singes qui poursuivent des femmes nues et qui leur mordent les fesses. L’emblème ordinaire du vice d’impureté, c’est un crapaud ou une tête de Chimère couvrant les parties sexuelles de l’homme ou de la femme. Dans tous ces groupes obscènes, la robe et le capuchon du moine caractérisent l’intention maligne de l’auteur, qui s’amuse à immortaliser les vices et la honte de ses patrons. Ceux-ci en riaient les premiers, puisqu’ils avaient laissé subsister ces scandaleux reliefs, qui furent détruits la plupart dans les temps modernes par la pruderie des ecclésiastiques, à qui la singularité du monument demandait en vain grâce. Voilà pourquoi les plus étranges de ces chapiteaux, ceux qu’on avait décorés de tous les genres du crime de bestialité, ne nous sont plus connus que par le témoignage des archéologues et des savants qui en ont recueilli la tradition. Ainsi, nous ne croyons pas qu’on ait gardé même le dessin d’une sculpture assez inconvenante qu’on voyait à Saint-Germain-des-Prés, et qui représentait une religieuse se prostituant en même temps à un moine et à un animal qui ressemblait à un loup. Il y avait aussi à Saint-Georges-de-Bocheville en Normandie un fût de colonne, couronné par une affreuse mêlée d’hommes et de singes luttant d’incontinence et d’audace.

Les laïques, en présence de ces modèles de luxure cléricale, n’avaient pas la prétention de rester purs et vertueux: ils ne se piquaient, au contraire, que d’une sorte d’émulation libidineuse qui les poussait à rivaliser de débauche avec les prêtres et les moines. Les historiens du temps nous les représentent aussi comme des scorpions et des serpents à face humaine (Hist. des comtes de Poitou, par J. Besly, p. 264). On comprend que cette dépravation générale ait fait croire à la fin du monde et au règne de l’Antechrist. Cette croyance superstitieuse, qui s’était attachée à l’an 1000, ne servit pas à rendre la société moins corrompue. Chacun, en dépit des terreurs qu’inspirait l’approche du jugement dernier, s’acharnait à jouir de la vie et à s’étourdir dans les délices de la chair (carnales illecebræ). Le monde devenait pire, et l’on s’attendait généralement à recevoir le baptême d’un nouveau déluge (videbatur sane mundus declinare ad vesperam, dit Guillaume de Tyr, au livre I de son Histoire). Les poëtes étaient d’accord avec les prédicateurs, pour annoncer que l’espèce humaine avait fait d’effrayants progrès dans le crime du mal, et que tous les jours la décadence morale s’aggravait; un troubadour du dixième siècle, cité par Raynouard (Poésies orig. des Troub., t. II, p. 16), disait, dans un poëme en langue romane: