Ne trouvissiez ni borde ne maison;

et dans cet autre vers du roman de Garin:

Ni a meson ne borde ne mesnil.

Généralement, cette borde se trouvait annexée à un petit clos ou à un champ: car, dans un contrat de l’an 1292, que cite Ducange dans son Glossaire, il est dit que l’abbé et le couvent sont tenus de concéder sur leurs domaines un arpent de terre à tout habitant de la ville qui voudrait y faire une borde (ad faciendum ibi bordam). La Prostitution, chassée des villes, se réfugia dans ces bordes, qui se trouvaient loin des yeux de la police urbaine, et qui ne laissaient pas percer le scandale. Ces résidences rurales n’étaient habitées qu’en certaines saisons et à certains jours par les tenanciers ou locataires; mais la Prostitution y avait, pour tous les temps, un abri assuré; voilà pourquoi les femmes publiques prirent à bail les bordes où elles résidaient, quand elles ne se contentaient pas d’y venir au crépuscule pour y faire un séjour de quelques heures. Les débauchés, qui allaient là les rejoindre, sortaient de la ville, sous prétexte d’une promenade, et arrivaient à leur honteuse destination par un chemin détourné. La borde se changea de la sorte en bordel, son diminutif, qui devint insensiblement le nom générique de tous les asiles de débauche, qu’ils fussent, ou non, dans la campagne ou dans l’intérieur des villes. On doit attribuer à des variations de patois les différentes formes que prit ce nom, qu’on prononçait bordeel et qui dégénéra en bordiau et bourdeau, bordelet et bordeliau.

Tant que les bordels furent hors des villes, la Prostitution errante compta dans son armée secrète une foule de pauvres recrues, qui n’avaient pas même le moyen de prendre une borde à loyer et qui, à l’instar des lupæ et des suburranæ de Rome, arrêtaient les passants le long des chemins, derrière les haies, dans les vignes et les blés: on les nommait femmes séant aux haies, ès issues des villages, filles de chemin, femmes de champs. (Voy. Carpentier, dans son supplément à Ducange, aux mots Borda et Cheminus.) Celles qui ne sortaient pas de leurs tanières et qui tendaient leurs lacs à la fenêtre, s’appelaient claustrariæ, cloistrières. (Voy. Carpentier, au mot Clausuræ.) Leurs cloîtres, claustra, pourraient bien être les héritiers des lustra de l’antiquité, d’autant plus que ces claustra montium ne furent établis que dans des lieux écartés, au fond des bois et dans les gorges des montagnes.

Les femmes perdues qui étaient à demeure dans les bordes ou bordels furent désignées par l’épithète de bordelières ou bourdelières. Mais ce ne fut pas leur unique dénomination; nous avons vu plus haut qu’on les nommait putes et putains, en signe de mépris. On ne leur épargnait pas les noms injurieux, et on ne les distinguait pas, comme dans l’antiquité, par des qualifications qui révélaient souvent leurs habitudes impudiques, leur genre de vie, leur origine et leur costume. Dès la fin du douzième siècle, on leur appliquait en mauvaise part le nom collectif de garzia ou gartia, en français garce ou garse, qui est resté jusqu’à nos jours dans le vocabulaire des gens de campagne pour désigner toute espèce de fille non mariée. On lit, dans les preuves de l’Histoire de Bresse par Guichenon (p. 203): Si leno vel meretrix, si gartio vel gartia alicui burgensi convitium dixerit; et dans la charte des priviléges de la ville de Seissel en 1285: Si gartia dicat aliquid probo homini et mulieri. Cette expression, qui reparaît à chaque page dans la prose et les vers du treizième au dix-septième siècle, n’est détournée que par exception de son sens primitif, et ne devient une injure que dans certains cas où elle est accompagnée d’une épithète malsonnante; au reste, on voit, d’après l’extrait de Guichenon cité plus haut, que la qualification de garce (gartia), même employée en mauvaise part, différait de celle de prostituée (meretrix), en ce qu’elle s’entendait plutôt d’une fille vagabonde, d’une coureuse, d’une servante. Ét. Guichard, qui voulait prouver que toutes les langues sont descendues de l’hébraïque, avait imaginé de rapprocher du mot garce un verbe hébreu analogue de consonnance et signifiant se prostituer; il ne remarquait pas que les mots garce et garzia sont bien plus anciens que la signification obscène qu’on leur a donnée. Ainsi, dans le procès-verbal de la vie et des miracles de saint Yves, au treizième siècle, garcia se trouve avoir le sens de servante, ancilla. (Voy. les Bollandistes, Sanct. maii, t. IV, 553.) Il est bien plus simple de dire que garce est le féminin de gars, qui, malgré les plus belles étymologies, paraît être un mot gaulois, wars, et avoir signifié tout d’abord un jeune guerrier, un mâle nubile. De gars, on fit, en bas latin, garsio et garzio, qui fut appliqué aux valets, aux voleurs, aux gens de néant, aux goujats d’armée, aux libertins. On ne peut pas mieux montrer comment un mot, originairement honnête et décent, s’est perverti graduellement et a pris dans la langue une attribution honteuse, qu’en rappelant une phrase où Montaigne l’emploie avec l’acception qu’il avait de son temps: «Il s’est trouvé une nation où on prostituoit des garces à la porte des temples, pour assouvir la concupiscence.»

Ce n’était pas la seule expression injurieuse qui fût en usage au moyen âge, pour désigner les prostituées: on les appelait fornicariæ et fornicatrices, prostibulariæ, prostantes, gyneciariæ, lupanariæ, ganeariæ, dans la basse latinité. Ces trois derniers noms étaient synonymes; ils indiquaient les lieux où se tenaient les femmes de mauvaise vie: ganea, lupanar et gynecium. Les prostantes se vendaient (du verbe prostare), les prostibulariæ se prostituaient, les fornicariæ forniquaient, les fornicatrices faisaient forniquer. Ces différents termes ne passèrent pas dans la langue française, mais on y fit entrer ceux qui avaient une tournure moins latine: de là, ribaude, meschine, femme folle, femme de vie. La femme de vie, femina vitæ, nous semble, en dépit de son déguisement latin, avoir pour racine une obscénité gauloise. La femme folle ou folieuse, mulier follis ou fatua, devait son nom à cette fameuse fête des Fous, que nous décrirons ailleurs comme un dernier reflet des mystères de la Prostitution antique. La meschine était, dans le principe, une petite servante, une esclave; la ribaude une suivante d’armée, une fille de soudard, une femme de goujat. Nous dirons, dans un autre chapitre, ce qu’étaient les ribauds de Philippe-Auguste; en établissant la véritable origine de leur roi. Nous ne rapporterons pas les nombreuses étymologies qu’on a doctement accumulées pour rechercher la racine du mot ribaud, qui existe dans toutes les langues de l’Europe. Nous serions assez disposé à voir cette racine dans le mot gaulois baux ou baud, qui signifiait joyeux et qui a laissé dans notre vieille langue, que Borel appelait gauloise, le substantif baude, joie, et le verbe ébaudir, réjouir. Le nom de la famille des Baux ou joyeux, que la tradition languedocienne faisait remonter au sixième siècle, donnerait un âge assez respectable au mot celtique baux ou baud. Ce mot a changé de signification, sans changer de forme, en passant dans la langue anglaise, où baud est synonyme de lénon. Le nom de baldo, en italien, n’a pas été autant altéré, car ce mot, dérivé de baux, se prenait pour hardi ou impudent. Rebaldus a traduit en latin rebaux, composé de la préposition emphatique re et du mot original baux, baud ou bauld. Ribaud et ribaldus se sont latinisés et francisés en même temps. Ces mots-là étaient employés en bonne part avant le règne de Philippe-Auguste, où ils tombèrent dans le mépris, par suite des excès d’une sorte de gens qui avaient voulu être les ribauds par excellence. Précédemment, l’épithète de ribaud impliquait la force physique et la constitution robuste d’un homme gaillard et dispos. Depuis, ce fut la désignation spéciale des vauriens et des débauchés. Toutes les langues adoptèrent à la fois la dégradation du ribaux et de ses composés. Ribaudie, en français, devint synonyme de Prostitution, ainsi que ribaldaglia, que Mathieu Villani emploie dans ce sens (Chron., lib. IV, cap. 91). Ribaud produisit alors ribaude, ribalda, qui n’eut jamais une signification honorable. Selon la coutume de Bergerac, c’était une insulte épouvantable, quand elle s’adressait à une personne de naissance ou de condition noble; mais c’était peu de chose, si cette personne-là usait de cette injure à l’égard d’une femme de bas étage, en n’accompagnant pas l’injure de voies de fait. Ce singulier passage de la Coutume de Bergerac est rapporté par les bénédictins continuateurs de Ducange. Ribaude, qui amena très-naturellement ribaudaille et ribauderie, continue de personnifier avec énergie toute femme dont les mœurs sont déréglées ou dépravées.

Le mot meschine, qui fut très-habituellement appliqué aux femmes folles de leur corps, avait d’ordinaire un caractère plus bienveillant qu’injurieux; meschine ne fut en usage qu’après meschin. Ce mot, essentiellement gaulois ou franc, que notre langue conserve encore dans le mot mesquin, dont le sens ne s’est pas trop éloigné de sa racine, voulait dire d’abord petit esclave, jeune serviteur. Meschinus et mischinus se trouvent, dès le dixième siècle, dans les cartulaires monastiques, comme Ducange en fournit plusieurs preuves: ils signifient jeunes serfs et par extension valets. C’est ce dernier sens que le mot meschin affecte plus particulièrement dans la langue du douzième siècle; mais alors il ne se prend qu’en bonne part et il équivaut à jeune gars, à jouvenceau. Il revient souvent dans le roman de Garin et toujours honorablement; comme dans ce vers:

Vous estes jones jovenciaux et meschins.

Le féminin meschine, meschina, n’eut pas d’abord un emploi moins honorable; témoin ce vers du même roman de Garin:

Au matin lievent meschines et pucelles.

Mais déjà, vers le treizième siècle, les meschines étaient bien déchues de leur bonne renommée, car Guillaume Guiart, dans sa Branche des royaux lignages, les représente sous des couleurs peu flatteuses: voici quatre vers qui font d’elles de véritables femmes perdues, puisque ce sont les compagnes des Cottereaux, en 1183:

Des sains corporaux des yglises
Fesoient volez et chemises
Communément à leurs meschines,
En dépit des œuvres divines.

Dès lors, meschine, dans le langage usuel comme dans la poésie, ne désigne plus qu’une servante. Ducange cite un vieux poëte, d’après un Ms. de la bibliothèque de Coislin, pour prouver qu’on opposait volontiers dame et meschine; ce même poëte, dans un autre endroit, définit ainsi le rôle de la meschine:

En la chambre ot une meschine
Qui moult est de gentille orine.

Dans une ordonnance relative à l’abbé de Bonne-Espérance, on assigne à cet abbé une somme de 20 livres «pour son gouvernement, pour un serviteur et une meschine.» Le mot meschine se plie simultanément à deux acceptions bien différentes: ici c’est une simple servante, exerçant les devoirs de son état et, comme le dit Louis XI dans ses Cent nouvelles nouvelles: «Elle estoit meschine, fesant le ménage commun, comme les lits, le pain et autres tels affaires;» là, c’est une femme débauchée, qui se met au service du premier venu et qui se vend en détail. On comprend que le meschinage, qui est d’abord synonyme de service, arrive successivement à spécifier le service le plus malhonnête. Au reste, le meschinage des tavernes et des tripots était réputé infâme dans les Établissements de saint Louis, comme dans la loi romaine; néanmoins, saint Louis veut que «la fille folle qui s’en est allée en meschinage ou en autre lieu ailleurs, pour soy louer» soit admise par droit, aussi bien que ses frères et sœurs, au partage de la succession paternelle. (Liv. I, ch. 138.)

Complétons cette nomenclature franco-latine de la Prostitution au moyen âge, par l’examen d’un terme très-usité, qui passe pour être né en Italie et qui avait été importé en France par les troubadours, dès le onzième siècle. La consonnance du mot ruffian indique au premier coup d’œil une origine méridionale et non barbare. Ménage le fait dériver du nom d’un fameux lénon italien, qui s’appelait Rufo, sans s’apercevoir que ce Rufo est assurément bien postérieur à l’usage du mot qu’on rapporte à lui. D’autres étymologistes, ne se contentant pas du Rufo problématique, ont trouvé dans Térence un Rufus qui faisait le même métier. On a même, par abus d’érudition, rapproché ce mot de fornicator, en le tirant de l’allemand ruef, qui signifie voûte et qui ferait ainsi la traduction de fornix. Mais Ducange est plus près de la vérité, en faisant remarquer que les prostituées romaines, portant des perruques blondes ou rousses, étaient appelées ruffæ, suivant l’observation de François Pithou et de Woverenus sur Pétrone. Nous compléterons la remarque judicieuse de Ducange, en disant que, sans aucun doute, le mot ruffianus a été formé, dans les bas siècles, de rufi et de anus, deux mots réunis en un sans aucune ellipse, ou de rufia et anûs, deux autres mots également accouplés à l’aide d’une ellipse. Quant à chercher une analogie entre ruffian et fien, fœnum ou fimum, fumier, il faut ignorer qu’on ne peut soumettre la syllabe ruf à l’interprétation étymologique inventée par je ne sais quel rêveur, qui voit dans ruffian un valet d’étable, quod eruit fimum.

L’accouplement de rufi et d’anus ou bien de rufia et d’anûs conviendrait beaucoup mieux au vrai sens du mot ruffian, ruffianus, qui n’est pas seulement un lénon, un proxénète, mais plutôt un débauché, un habitué de mauvais lieu, un souteneur de filles. Nous n’avons pas, comme Ménage et surtout Le Duchat, l’effronterie ou la candeur de l’étymologie; nous n’essayerons pas de démontrer pourquoi, rufia signifiant une peau tannée, et anus une vieille; anus signifiant aussi le rectum, et rufus un roux, un bardache; ces mots nous mènent droit à la profession du ruffian, profession qui s’étendait à la ruffiane. Quoi qu’il en soit, les vocables ruffianus et ruffiana ne figurent guère, au moyen âge, que dans les écrivains italiques, qui nous présentent partout, de compagnie, ruffians et prostituées (ruffiani et meretrices). Ducange et Carpentier citent plusieurs passages intéressants de ces écrivains; dans un de ces passages, il est dit positivement que ruffian est synonyme de lénon (quilibet et quælibet leno, qui et quæ vulgariter ruffiani dicuntur). Ruffian ne semble pas s’être introduit en France avant le treizième siècle, et, encore, n’a-t-il été très en vogue qu’à la fin du quinzième siècle, quand l’italianisme déborda de toutes parts dans l’idiome gaulois. Ce mot, qui s’employait avec diverses nuances d’application, n’a jamais envahi la langue oratoire et ne s’est pas relevé de son abjection.

Enfin, mentionnons encore un mot que nous avons oublié à sa place et qui témoigne des habitudes mystérieuses de la Prostitution. Les lieux de débauche, les bordels, se nommaient, au figuré, des clapiers, claperii, parce que les filles de joie s’y cachaient comme des lapins, cuniculi (en vieux français conins), dans leurs terriers. Clapier, selon Ménage, viendrait de lepus, transformé en lapus et lapinus, qu’on a pu prononcer clapinus; de là, lapiarium et clapiarium. Selon Ducange, le piége à prendre les lapins était appelé clapa, et, comme il se plaçait à l’entrée des terriers, ceux-ci usurpèrent son nom, qui représentait sans doute par une onomatopée le bruit ou clappement de la machine, au moment où le lapin était pris. Selon d’autres savants, clapier dérivait du grec κλέπτειν, qui signifie se cacher; du latin lapis, parce que les gîtes de lapins ne sont souvent que des tas de pierres ou des terrains pierreux, etc. L’étymologie nous importe peu; signalons toutefois, avec beaucoup de réserve, la similitude obscène que la gaieté française avait entrevue dans les mots cunnus et cunniculus ou cuniculus, dont Martial n’a pas soupçonné l’indécente équivoque. Il est certain que nos ancêtres goguenards trouvaient une image lubrique dans cette comparaison d’un repaire de prostituées avec un clapier de lapins.

CHAPITRE VII.

Sommaire.—Les mœurs publiques sous les rois antérieurs à Louis IX.—Hideux progrès de la sodomie.—Tableau des mœurs de Paris à la fin du douzième siècle.—Les écoliers.—Le Pré-aux-Clercs.—Les Thermes de Julien.—Le cimetière des Saints-Innocents.—Les libertins et les prostituées de la Croix-Benoiste.—Les premières religieuses de l’abbaye de Saint-Antoine-des-Champs.—La patronne des filles publiques.—Les statuts de la corporation des filles amoureuses.—Le baiser de paix de la prostituée royale.—La chapelle de la rue de la Jussienne.—Efforts de saint Louis pour combattre et diminuer la Prostitution.—La maison des Filles-Dieu.—Comment saint Louis punit un chevalier qui avait été surpris dans une maison de débauche.—Suppression des lieux de débauche et bannissement des femmes de mauvaise vie.

Dans le recueil des ordonnances des rois de France de la troisième race, il ne s’en trouve aucune, avant saint Louis, relative à la Prostitution; mais on ne doit pas croire cependant, d’après cette lacune, que la Prostitution eût presque disparu en France ou bien que l’autorité légale la laissât absolument maîtresse de ses actes, sans l’entourer d’une surveillance préventive et répressive à la fois. Nous croyons, au contraire, que le désordre des mœurs n’avait fait que s’aggraver, à la faveur des guerres féodales qui avaient désolé le pays et entravé la marche de la civilisation; nous croyons aussi que l’ancienne législation à l’égard des prostituées et de leurs scandales n’avait pas cessé d’être en vigueur; mais, au milieu des agitations permanentes qui troublaient la société, on s’était sans doute fort relâché de l’exécution de ces lois de police et l’on s’occupait plutôt d’assurer la défense des villes exposées à des siéges continuels et à toutes les conséquences d’une invasion armée. Une sorte de tolérance indulgente avait donc permis à la Prostitution de gagner du terrain dans les cités, et surtout à Paris, où elle s’était organisée comme les autres corps d’état, avec des statuts qui la régissaient, soit que l’administration municipale approuvât cette espèce de confrérie impure ou fermât les yeux sur son existence organisée. Nous n’aurons pas de peine à prouver que, sous les rois antérieurs à Louis IX, les mœurs publiques étaient plus dépravées qu’au neuvième siècle et que cette corruption avait un caractère plus odieux que jamais; nous trouverons, en outre, plus d’un témoignage contemporain qui atteste combien l’exercice de la Prostitution régulière s’était multiplié et acclimaté, pour ainsi dire, dans les habitudes de la population parisienne.

Cette Prostitution, il faut bien le reconnaître, avait alors une heureuse influence sur les mœurs; car, depuis que les hommes du Nord s’étaient mêlés de gré ou de force aux indigènes francs et gallo-romains, le vice contre nature pénétrait, comme une contagion dévorante, dans toutes les classes de la nation et imprimait sa turpitude aux ordres religieux comme aux familles princières et royales. Guillaume de Nangis, en racontant, dans sa chronique, la mort tragique des deux fils et d’une fille de Henri Ier, roi d’Angleterre, qui furent engloutis dans la mer avec une foule de seigneurs anglais embarqués sur le même navire, présente ce naufrage comme une punition du ciel et ne craint pas de dire que les victimes étaient la plupart sodomites (omnes fere sodomitica labe dicebantur et erant irretiti). Cette horrible dégradation morale, nous l’avons constaté plus haut, se rencontrait partout, chez les moines de préférence; et l’Église, affligée de ces excès qu’elle s’efforçait de cacher dans son sein, ne pouvait s’empêcher de frapper d’anathème ses membres indignes. Nous verrons plus tard que la condamnation des Templiers ne fut, de la part de Boniface VIII et de Philippe le Bel, qu’une terrible mesure de justice contre la sodomie déguisée sous l’habit de l’ordre du Temple. La sodomie était également le lien secret de différentes sectes hérétiques qui cherchèrent à s’établir, en faisant une rapide propagande à l’aide de ces impuretés et qui échouèrent devant l’attitude ferme et rigide du haut clergé, que le pouvoir temporel seconda par des bourreaux et des supplices. Cet abominable vice s’était invétéré de telle sorte dans le peuple, que les tentatives manichéennes, qui se renouvelèrent sous divers noms jusqu’au quatorzième siècle, lui durent leur succès momentané et en même temps leur implacable répression. En présence des hideux progrès d’un pareil fléau, on comprend que la Prostitution naturelle pouvait être considérée comme un remède au mal ou du moins comme une digue opposée à ses débordements. Jacques de Vitry, dans son Histoire occidentale (ch. VII), a enregistré ce fait curieux et significatif, que les filles publiques, qui arrêtaient effrontément dans la rue les ecclésiastiques, les appelaient sodomites, lorsque ceux-ci refusaient de suivre ces dangereuses sirènes: «Ce vice honteux et détestable, ajoute-t-il, est tellement répandu dans cette ville; ce venin, cette peste y sont si incurables, que celui qui entretient une ou plusieurs concubines est regardé comme un homme de mœurs exemplaires.»

Jacques de Vitry, qui nous fournit cette précieuse observation au sujet des mœurs de Paris à la fin du douzième siècle, paraît avoir voulu dépeindre plus particulièrement la Prostitution qui s’était emparée du quartier de l’Université et qui y régnait en souveraine: «Dans la même maison, dit-il, on trouve des écoles en haut, des lieux de débauche en bas; au premier étage, les professeurs donnent leurs leçons; au-dessous, les femmes débauchées exercent leur honteux métier, et tandis que, d’un côté, celles-ci se querellent entre elles ou avec leurs amants, de l’autre côté, retentissent les savantes disputes et les argumentations des écoliers.» Le quartier des colléges et des écoles n’était peuplé, à cette époque, que de maîtres ès arts et d’écoliers; ces derniers, âgés la plupart de vingt à vingt-cinq ans, et appartenant à toutes les nations, formaient une sorte d’armée indisciplinée de 150,000 individus, qui se moquaient des sergents du guet et qui ne permettaient pas à la prévôté de Paris de s’immiscer dans leurs affaires: ils protégeaient donc les femmes de vie, installées dans leur quartier, et ils les couvraient d’un voile d’impunité, tant qu’elles ne dépassaient point les limites de ce lieu de franchise. Le recteur et les suppôts de l’Université, sachant que la jeunesse a besoin de dépenser l’exubérance de son ardeur et de ses forces au profit de ses passions, ne la gênaient nullement dans ses plaisirs et ne lui demandaient pas de vivre en anachorète. On s’explique ainsi le tableau d’intérieur, que Jacques de Vitry a tracé d’après nature et qui nous représente fidèlement l’état de la Prostitution dans le voisinage des Écoles de la rue du Fouarre. Il est probable néanmoins que cette Prostitution à domicile n’était pas la seule qui se fût placée sous la sauvegarde des écoliers: la Prostitution errante, qui répondait aux idées et aux instincts de ce temps-là, devait se donner carrière dans le Pré-aux-Clercs, cette promenade champêtre des enfants prodigues de l’Université, cette vaste plaine, traversée par de jolis ruisseaux bordés de saussaies, ombragée par des massifs d’arbres et coupée par des haies vives. C’était là certainement le rendez-vous des filles de champs et de haies, qui n’avaient rien à redouter, dans ce frais asile, des austères poursuites de la justice abbatiale de Saint-Germain-des-Prés. L’Université faisait respecter ses priviléges, même à l’égard de ses compagnes de débauche.

Le Pré-aux-Clercs n’était pas le seul refuge de la Prostitution errante; elle avait une retraite non moins inviolable et plus commode dans la saison froide et pluvieuse. Le palais des Thermes de Julien, dans lequel les rois de la première race avaient fixé leur séjour, n’était plus habité depuis des siècles, et les ruines de cette vaste habitation gallo-romaine, environnées de vignes et de jardins, offraient alors, suivant l’expression d’un poëte contemporain, «une infinité de réduits sinueux toujours favorables aux actes secrets, mystérieuses cachettes complices du crime, puisqu’elles épargnent la honte à qui le commet.» Jean de Hauteville, qui nous fait connaître l’usage obscène de l’antique palais des Thermes sous les règnes de Louis VII et de Philippe-Auguste, expose ce qu’il avait vu de ses propres yeux, dans son poëme misanthropique intitulé Archithrenius: «C’est là, dit-il avec moins d’indignation que de pitié, c’est là que l’épaisseur des arbres, usurpant les fonctions de la nuit, protége incessamment les amours furtifs et dérobe souvent au regard sévère de la surveillance les derniers symptômes de la pudeur mourante; car celui qui veut faire une mauvaise action cherche les ténèbres, et sa honte, qui se sent plus à l’aise dans les lieux obscurs, aime à s’envelopper des voiles de la nuit.» Philippe-Auguste, en 1218, fit donation de ces ruines romaines à son chambellan Henri, concierge du Palais de la Cité, probablement à la charge de les enclore de murs et d’en chasser la Prostitution. Telle était aussi l’intention de Philippe-Auguste, quand il fit entourer d’une bonne muraille le cimetière des Saints-Innocents, dans lequel la Prostitution nocturne prenait ses ébats, sans respect pour les morts qu’elle en rendait témoins. Guillaume le Breton, en parlant de ce cimetière dans le poëme épique de la Philippide, s’indigne de cette profanation insolente: Et quod pejus erat, meretricabatur in illo (lib. I, vers. 441).

Il en était de même de tous les endroits voisins de la muraille d’enceinte: la Prostitution y venait planter son camp dès la tombée du jour, et les viles créatures qui l’exerçaient à la dérobée, se postaient, pour attendre leur proie, aux abords des routes les plus fréquentées. On lit, dans les Grandes Chroniques de Saint-Denis, cette particularité qui se rapporte au règne de Philippe-Auguste: «Et aussi les folles femmes qui se mettoient aux bordeaux et aux carrefours des voyes et s’abandonnoient, pour petis prix, à tous, sans avoir honte ne vergogne.» C’est le seul passage d’un écrivain du treizième siècle dans lequel il soit question du salaire de la débauche; et, quoique le prix des faveurs d’une prostituée de carrefour ne s’y trouve pas fixé, on ne peut douter qu’il ne fût très-minime, sans doute à cause de l’extrême concurrence. La Prostitution avait encore un autre champ de foire hors de la ville, sur le chemin de Vincennes, dans un lieu semé de buissons et de bocages, au delà de la porte Saint-Antoine. Dubreul rapporte, dans ses Antiquités de Paris, que ce lieu-là était le théâtre ordinaire des attentats à la pudeur, que les écoliers commettaient impunément sur les femmes, les filles et chambrières des bourgeois de Paris. On érigea d’abord une croix de pierre, nommée la Croix Benoiste, au centre de ce bois mal famé; mais la fondation de cette croix ne servit qu’à y attirer un plus grand nombre d’hommes et femmes de dissolution, qui se livraient, sous prétexte de dévotion et de pèlerinage, à la plus criminelle promiscuité. Un prédicateur, fameux par les conversions qu’il avait faites, Foulques de Neuilly, abbé de Saint-Denis, apparut tout à coup au milieu de cette bande de libertins et de prostituées; debout sur le socle de la Croix Benoiste, il les somma de renoncer à leurs damnables habitudes et de faire pénitence en se consacrant à Dieu. Les femmes qui l’écoutaient, et qui appartenaient à la lie du peuple, se sentirent aussitôt émues de repentir, abjurèrent leur infâme métier, se coupèrent les cheveux et devinrent les premières religieuses de l’abbaye de Saint-Antoine-des-Champs, qui recruta sa communauté dans tous les rangs de la Prostitution. Les malheureuses que la Croix Benoiste avait vues s’abandonner pour vil et petit prix, firent des processions autour de cette croix, nu-pieds et en chemise; quelques-unes se marièrent honorablement; d’autres se vouèrent à la vie contemplative; mais, dans l’origine, vers 1190, cet étrange couvent réunissait sous le même toit autant d’hommes que de femmes, et l’on peut supposer que, malgré les éloquentes prédications de Foulques de Neuilly et de son successeur Pierre de Roissy, ce mélange des deux sexes n’était pas fait pour inspirer la vertu à d’anciennes prostituées et à des débauchés convertis. Ce fut l’illustre évêque de Paris Maurice de Sully, qui, en 1196, éloigna les hommes et retint les femmes sous la règle de Cîteaux, en menaçant de les chasser toutes si elles ne s’amendaient pas.

Outre ces misérables vagabondes qui exploitaient les alentours de la ville et qui s’abattaient le soir comme des oiseaux de proie sur les voyageurs attardés, il y avait dès lors dans certains quartiers et dans certaines rues des bordeaux et des clapiers, qui recevaient de nombreux visiteurs avant l’heure du couvre-feu, et qui payaient au fisc un impôt imité du vectigal romain. Les preuves de ces faits manquent à cette époque, mais comme nous les rencontrons plus tard en abondance, nous devons croire qu’elles ont disparu pour les règnes antérieurs à ceux de saint Louis. La tradition, qu’il ne faut jamais dédaigner, surtout si elle concerne des circonstances qui eussent été difficilement mentionnées par écrit à l’heure même où elles avaient lieu, la tradition, recueillie par Sauval, au dix-septième siècle (Recherch. et antiq. de Paris, t. II, p. 638), nous apprend que, bien avant Louis IX, «les femmes scandaleuses avoient des statuts, certains habits, afin de les reconnoître, et même des juges à part.» Cette tradition s’était perpétuée chez les femmes de mauvaise vie, qui prétendaient encore, du temps de Sauval, «que le jour de la Madeleine a été fêté à la poursuite de leurs devancières, du temps qu’elles composoient un corps et avoient leurs rues et leurs coutumes, et même avant que saint Louis les eût obligées à porter certains habits pour les distinguer des honnêtes femmes.» Malheureusement, les détails que Sauval promettait sur ce sujet singulier ne figurent pas dans son ouvrage imprimé, dont ils auront été retranchés, avec le célèbre traité des Bordels de Paris, par la pudeur de ses éditeurs; mais il est impossible de ne pas supposer que Sauval n’ait eu sous les yeux la preuve de l’existence de ces statuts de la Prostitution, sinon ces statuts eux-mêmes, qui devaient avoir force de loi, antérieurement à la rédaction du Livre des Métiers d’Étienne Boileau. Ce prud’homme eut honte d’admettre dans son recueil des priviléges et coutumes des arts et métiers, où il professe tant de haine pour la Prostitution, un chapitre spécial destiné à régler l’exercice d’un scandale public qu’il avait l’intention de faire disparaître, en ne lui donnant pas de place dans la jurisprudence municipale. Ces Statuts du putage, qu’on découvre çà et là, encore apparents, dans l’histoire des mœurs, ont été inévitablement établis et maintenus par force d’usage, mais non, peut-être, approuvés et confirmés par les rois. On est autorisé à penser que si, dans un temps où tous les métiers et marchandises avaient leur code spécial, la Prostitution tolérée n’eût pas eu le sien, les femmes bordelières n’auraient pas formé une corporation à part, comme elles en faisaient une sous la juridiction du roi des ribauds. Le titre de roi, attribué au chef ou maître principal d’une corporation, était toujours inséparable des statuts de cette corporation: la ribaudie avait son roi des ribauds, ainsi que la mercerie, son roi des merciers, et la menestrandie, son roi des ménétriers.

Nous verrons plus loin que rien ne manquait aux filles de Paris, excepté des statuts, pour démontrer qu’elles avaient été très-anciennement instituées en corps de métier. On ne saurait sans doute suppléer à la perte de ces statuts, en ce qui concerne le mode de réception dans la communauté, les degrés d’apprentissage, la taxe du public, les redevances au fisc, les aumônes et les amendes, en un mot toute l’organisation intérieure du métier; mais nous avons des renseignements précis sur les quartiers et les rues assignés à la débauche, sur la marque distinctive des femmes vouées à cette honteuse industrie, sur les heures affectées à leur travail, sur les lois somptuaires à leur usage. Une anecdote, relative à la Prostitution, nous semble très-importante à ce point de vue, d’autant plus qu’elle n’a pas encore été bien comprise par ceux qui l’ont tirée de la Chronique de Geoffroy, prieur de Vigeois (Nova biblioth. manusc. du P. Labbe, t. I, p. 309): «La reine Marguerite, étant à l’église pendant que le baiser de paix se donnait entre les assistants, voyant une femme parée de vêtements magnifiques et la prenant pour une épousée, lui donna le baiser de paix. Cette femme était une ribaude suivant la cour (meretricem regiam). Cette princesse, instruite de la méprise, s’en plaignit au roi, qui défendit aux filles publiques de porter dans Paris (Parisiis) le surcot ou la cape (chlamyde seu cappâ uti), afin qu’elles fussent distinguées ainsi de celles qui étaient légitimement mariées.» Cette curieuse anecdote, qui figure dans une Chronique finissant à l’année 1184, ne saurait en aucune façon se rapporter au règne de saint Louis et concerner la reine Marguerite, femme de ce roi, puisque l’auteur de la Chronique était mort plus de soixante ans avant le mariage de saint Louis avec Marguerite de Provence. Le fait, que le prieur de Vigeois avait ouï raconter au fond de son monastère limousin, porte avec soi une date incontestable, celle de 1172, lorsque la princesse Marguerite, fille de Louis VII et de la reine Constance, eut été fiancée avec Henri au Courtmantel, fils du roi d’Angleterre, et couronnée reine par l’archevêque de Rouen. On peut néanmoins laisser à ce fait la date de 1158 que lui assigne le chroniqueur, en supposant que, dans sa Chronique, écrite après 1172, il a qualifié de reine Marguerite, qui n’était pas encore couronnée et qui n’avait guère que six ans à l’époque où son innocence enfantine aurait reçu la souillure du baiser d’une prostituée.

Il est extraordinaire que le fait en question ne soit raconté que dans la Chronique du prieur de Vigeois, que plusieurs historiens ont confondu avec Geoffroi de Beaulieu, pour dater du règne de Louis IX une particularité qui appartient assurément au règne de Louis VII et qui prouve que ce roi avait fait contre les femmes de mauvaise vie une ordonnance qu’on n’a pas conservée. On peut tirer de ce fait plus d’une induction intéressante pour notre sujet. D’abord, cette prostituée, que le chroniqueur nomme royale, faisait-elle partie des filles de joie suivant la cour, que nous rencontrerons jusque sous le règne de François Ier avec cette même qualification, ou bien était-ce seulement une des sujettes ordinaires du roi des ribauds, une des femmes de sa corporation royale? En outre, il est certain que Louis VII, en soumettant le métier des filles publiques à certaines conditions de costume, reconnaissait implicitement leur existence légale et les autorisait à pratiquer leur coupable commerce dans l’enceinte de Paris (Parisiis). Enfin, le surnom de l’époux de la princesse Marguerite, Henri au Court mantel, n’a-t-il pas quelque analogie indirecte avec l’aventure de sa femme, qui fut cause que les filles d’amour ne portèrent plus de cape ou manteau long? Il est piquant de remarquer, dans tous les cas, que, depuis cette époque, les prostituées de Paris, faisant partie de la corporation des ribaudes, s’habillèrent de court, ainsi que les mérétrices de Rome, vêtues de la toge et non de la stole.

La corporation des filles amoureuses était donc évidemment, du temps de Louis VII, dans un état de prospérité qui se manifestait assez par le luxe de ses livrées ou habits de métier. Sauval, dans un autre passage de sa précieuse compilation (t. II, p. 450), déclare positivement que les statuts de cette corporation déshonnête ont eu cours, pour son gouvernement occulte, jusqu’aux états d’Orléans en 1560. A défaut de ces statuts, nous n’avons pas même découvert les preuves de la confrérie de la Madeleine, que Sauval assure pourtant avoir existé, sans dire à quelle paroisse elle était attachée et quels furent ses priviléges, ses indulgences et ses fêtes. Ce n’est qu’en recourant à une conjecture assez plausible, que nous donnerons pour siége principal à cette impure confrérie une petite église de la Madeleine, qui existait, avec ce vocable, dès le onzième siècle, et qui prit plus tard le nom de Saint-Nicolas. L’emplacement occupé par cette vieille église, que la révolution de 89 a fait disparaître, est rempli maintenant par des maisons particulières. Nous n’oserons toutefois soutenir que ce fut là le lieu de la scène du baiser de paix donné par une princesse à une courtisane. Le curé de cette paroisse avait le titre d’archiprêtre, et malgré le peu d’importance de la paroisse et de l’église, il ne laissait pas que d’être fier de son titre, à cause de la confrérie de Notre-Dame-aux-Bourgeois, qui paraît avoir succédé à celle de la Madeleine, quand saint Louis essaya de supprimer radicalement la Prostitution. C’est à cette circonstance que nous rapporterons le changement de nom de l’église, qui, quoique dédiée toujours à la Madeleine, eut l’air de se purifier, en ne s’appelant plus que Saint-Nicolas. Cependant l’image de la Madeleine figurait encore sur le maître-autel et ses reliques étaient exposées dans une châsse d’argent doré. Presque tous les historiens de Paris, y compris Dubreul, qui ont parlé de cette ancienne église de la Cité, veulent que saint Nicolas en ait été le patron primitif; Dubreul et Sauval placent dans une de ses chapelles, qui s’agrandit aux dépens d’une juiverie confisquée lors de l’expulsion des juifs sous Philippe-Auguste, la confrérie des Poissonniers et des Bateliers, que n’effarouchait pas sans doute le voisinage de la confrérie des ribaudes. Cette église était la seule qui possédât des reliques de la sainte qu’on y vénérait, et il ne faut pas croire, comme le donnerait à entendre un passage obscur de Dubreul, que ces reliques n’y eussent été déposées qu’en 1491, par Louis de Beaumont, évêque de Paris. Cet évêque ne fit que changer le reliquaire. C’étaient non-seulement des cheveux (de capillis) de la Madeleine, mais encore un morceau de la peau de sa tête, détaché de l’endroit que Notre-Seigneur avait effleuré de la main, en disant: «Garde-toi de me toucher!»

Toutes les femmes dissolues s’accordaient à honorer la Madeleine comme leur patronne, sans s’inquiéter de faire un choix entre les différentes saintes que la légende leur offrait sous ce nom. Il paraît qu’elles rendaient aussi un culte à sainte Marie l’Égyptienne, qui fut, avant sa conversion, une célèbre prostituée. Une tradition presque contemporaine nous permet de certifier que la chapelle dédiée à cette sainte, dans la rue qui est devenue celle de la Jussienne, au lieu de l’Égyptienne ou de la Gippecienne, était la paroisse attitrée des femmes publiques, depuis sa fondation au douzième siècle: elles fréquentaient cette chapelle, elles y faisaient dire des messes, elles y brûlaient des cierges, elles y apportaient leurs offrandes, la dîme de leur honteux métier; c’était là qu’elles venaient en pèlerinage, de tous les points de la ville, et rien n’était plus étrange que leurs ex-voto et leurs bouquets artificiels suspendus autour de l’image de leur patronne. En 1660, le curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui avait cette chapelle dans sa dépendance, en fit enlever une verrière qu’on y voyait depuis plus de trois siècles et qui était un objet de scandale pour les personnes pieuses. Cette verrière représentait la sainte sur un bateau, relevant sa robe et se préparant à payer son passage au batelier, avec cette inscription, qui est sans doute rajeunie de langage: «Comment la sainte offrit son corps au batelier pour son passage.» On devine, d’après cette anecdote, pourquoi les bateliers de la Seine avaient adopté la même patronne que les prostituées. Il est probable que la confrérie des ribaudes fut transférée de l’église de la Madeleine dans la chapelle de Sainte-Marie l’Égyptienne, quand la grande confrérie de la vierge Marie Notre-Dame aux seigneurs, prêtres, bourgeois et bourgeoises de la ville de Paris fut établie en 1168 dans cette église, peut-être à l’occasion de l’outrage qu’une fille de joie avait imprimé sur le front d’une fille de France en lui donnant le baiser de paix ou en le recevant d’elle. Le roi et la reine étaient, de fondation, membres de cette confrérie de Notre-Dame, qu’on est surpris de voir placée sous les auspices de la Madeleine. Quant à la chapelle de Sainte-Marie l’Égyptienne, elle fut érigée hors des murs, aux environs du cimetière des Saints-Innocents, qui était alors un des centres les plus mal famés de la Prostitution errante.

Quand Louis IX monta sur le trône, sa première pensée ne fut pas de proscrire absolument dans son royaume la Prostitution légale qui y était tolérée, sinon permise; mais il essaya de la combattre et de la diminuer avec les armes de la religion et les ressources de la charité. «Jamais, dit Sauval, il n’y a eu tant de femmes de mauvaise vie, qu’au commencement du treizième siècle dans le royaume, et jamais néanmoins on ne les a punies avec plus de rigueur.» Guillaume de Seligny, évêque de Paris, convoqua celles de Paris et les fit rougir de leur ignoble métier; les unes y renoncèrent, pour embrasser une vie honnête et pour se marier; les autres demandèrent à se cloîtrer pour expier leurs péchés. Guillaume alla trouver le jeune roi qui venait de succéder à son père Louis VIII et qui avait l’âme toute pleine des pieux enseignements de sa mère, la vertueuse reine Blanche. Ce prince fut émerveillé des belles conversions que l’évêque avait faites, et, pour n’en pas laisser perdre le fruit, il s’empressa de fonder une maison de refuge destinée aux pécheresses que la grâce avait touchées. Il faillit ouvrir cette maison dans un clos situé rue Saint-Jacques et appartenant à son confesseur et chapelain Robert Sorbon, qu’il voulait mettre à la tête de cette communauté de pénitentes; mais il se ravisa, en pensant que les Écoles de la rue du Fouarre donneraient des voisins menaçants à ces nouvelles converties. Il les mit donc à distance des écoliers, dans la campagne, de l’autre côté de la ville, et il leur concéda un vaste terrain où il fit élever pour elles une église, des cloîtres, des dortoirs et divers bâtiments enfermés dans une enceinte de bons murs. Ce monastère, qui fut plus tard un hôpital, occupait tout l’espace où le quartier du Caire a été construit depuis la révolution. Il y avait des jardins et des vergers dans cette espèce de forteresse qu’on appelait, dit Joinville, la maison des Chartriers. On ne sait pas d’où lui vient le nom de maison des Filles-Dieu, qui lui resta, et l’on doit croire que ce fut une malice du peuple, qui baptisa ainsi ces religieuses que le démon avait soumises à un apprentissage peu édifiant. Quoi qu’il en soit, ce nom des Filles-Dieu, qui n’avait été d’abord qu’une épigramme, fut pris au sérieux, même par celles qui le portaient.

Un poëte satirique de ce temps-là, Rutebeuf, se moque des Filles-Dieu et de leur nom assez mal approprié à leurs antécédents; mais on pourrait induire de ces vers de Rutebeuf, que les pénitentes de Guillaume de Seligny avaient été d’abord nommées Femmes-Dieu: