On dit volontiers que les Anglais sont un peuple sans musique: mais, pour ne point parler de la faveur exceptionnelle accordée par ce peuple aux virtuoses de l'orgue de Barbarie, il y a tout au moins un instrument que nous pouvons considérer comme national dans toute l'acception de ce mot: c'est, à savoir, le flageolet, communément appelé le sifflet d'un sou. Le jeune pâtre des bruyères,—déjà musical au temps de nos plus anciens poètes,—réveille (et peut-être désole) l'alouette avec son flageolet; et je voudrais qu'on me citât un seul briquetier ne sachant pas exécuter, sur le sifflet d'un sou, les Grenadiers anglais ou Cerise mûre. Ce dernier air est, en vérité le morceau classique du joueur de flageolet, de telle sorte que je me suis souvent demandé s'il n'avait pas été, à l'origine, composé pour cet instrument. L'Angleterre est en tout cas le seul pays du monde où un très grand nombre d'hommes trouvent à gagner leur vie simplement par leur talent à jouer du flageolet, et encore à n'y jouer qu'un seul air, l'inévitable Cerise mûre.
Mais, d'autre part, on doit reconnaître que le flageolet est un instrument sinon mystérieux, du moins entouré d'une épaisse couche de mystère. Pourquoi, par exemple, l'appelle-t-on le «sifflet d'un sou», tandis que je ne vois pas que quelqu'un ait eu jamais un de ces instruments pour un sou? On l'appelle aussi parfois le «sifflet d'étain»: et cependant, ou bien je me trompe fort, ou l'étain n'a point de place dans sa composition. Et enfin, je voudrais bien savoir dans quelle sourde catacombe, dans quel désert hors de portée de l'oreille humaine s'accomplit l'apprentissage du joueur de flageolet? Chacun de nous a entendu des personnes apprenant le piano, le violon, ou le cor de chasse: mais le petit du joueur de flageolet (comme celui du saumon) se dérobe à notre observation. Jamais nous ne l'entendons avant qu'il soit parvenu à la pleine maîtrise.
D'autant plus remarquable était le phénomène qui se produisait, certain soir d'octobre, sur une route traversant une verte prairie, non loin de Padwick. Sur le siège d'une grande carriole couverte, un jeune homme d'apparence modeste (et quelque peu stupide, disons le mot!) se tenait assis; les rênes reposaient mollement sur ses genoux; le fouet gisait derrière lui, à l'intérieur de la carriole; le cheval s'avançait sans avoir besoin de direction ni d'encouragement; et le jeune cocher, transporté dans une sphère supérieure à celle de ses occupations journalières, les yeux levés au ciel, se consacrait entièrement à un flageolet en ré, tout battant neuf, dont il s'efforçait péniblement d'extraire l'aimable mélodie du Garçon de charrue. Et vraiment, pour un observateur que le hasard aurait amené sur cette prairie, cet instant aurait été d'un intérêt inoubliable. «Enfin, aurait-il pu se dire, enfin voici le débutant du flageolet!»
Le bon et stupide jeune homme (qui s'appelait Harker, et était employé chez un loueur de voitures de Padwick) venait de se bisser lui-même pour la dix-neuvième fois, lorsqu'il fut plongé dans un grand état de confusion en s'apercevant qu'il n'était pas seul.
—Bravo! s'écria une voix virile, du rebord de la route. Voilà qui fait du bien à entendre! Peut-être seulement encore un peu de rudesse, au refrain!—suggéra la voix, sur un ton connaisseur.—Allons, encore une fois!
Du fond de son humiliation, Harker considéra l'homme qui venait de parler. Il vit un solide gaillard d'une quarantaine d'années, hâlé de soleil, rasé, et qui escortait la carriole avec une démarche toute militaire, en faisant tourner un gourdin dans sa main. Ses vêtements étaient en très mauvais état: mais il paraissait propre et plein de dignité.
—Je ne suis qu'un pauvre commençant, murmura le pauvre Harker, je ne croyais pas que quelqu'un m'entendît!
—Eh bien! vous me plaisez ainsi! dit l'homme. Vous commencez peut-être un peu tard, mais ce n'est pas un mal. Allons, je vais moi-même vous aider un peu! faites-moi une place à côté de vous!
Dès l'instant suivant, l'homme à l'allure militaire était assis sur le siège, et tenait en main le flageolet. Il secoua d'abord l'instrument, en mouilla l'embouchure, à la manière des artistes éprouvés, parut attendre l'inspiration d'en haut, et se lança enfin dans la Fille que j'ai laissée derrière moi. Son exécution manquait peut-être un peu de finesse: il ne savait pas donner au flageolet cette aérienne douceur qui, entre certaines mains, fait de lui le digne équivalent des oiseaux des bois. Mais pour le feu, la vitesse, et l'aisance coulante du jeu, il était sans rival. Et Harker l'écoutait de toutes ses oreilles. La Fille que j'ai laissée derrière moi, d'abord, le pénétra de désespoir, en lui donnant conscience de sa propre infériorité. Mais le Plaisir du soldat, ensuite, le souleva, par-dessus la jalousie, jusqu'à l'enthousiasme le plus généreux.
—A votre tour! lui dit l'homme à l'allure militaire, en lui offrant le flageolet.
—Oh! non, pas après vous! s'écria Harker. Vous êtes un artiste!
—Pas du tout! répondit modestement l'inconnu: un simple amateur, tout comme vous. Et je vais vous dire mieux que cela! J'ai une manière à moi de jouer du flageolet: vous, vous en avez une autre, et je préfère la vôtre à la mienne. Mais, voyez-vous, j'ai commencé quand je n'étais encore qu'un gamin, avant de me former le goût! Allons, jouez-nous encore cet air! Comment donc cela est-il?...
Et il affecta de faire un grand effort pour se rappeler le Garçon de charrue.
Un timide espoir (et d'ailleurs insensé) jaillit dans la poitrine de Harker. Etait-ce possible? Y avait-il vraiment «quelque chose» dans son jeu? Le fait est que lui-même, parfois, avait eu l'impression d'une certaine richesse poétique, dans les sons qu'il émettait. Serait-il, par hasard, un génie? Et, pendant qu'il se posait cette question, l'inconnu continuait vainement à tâtonner, sans pouvoir retrouver l'air du Garçon de charrue.
—Non! dit enfin le pauvre Harker. Ce n'est pas tout à fait ça! Tenez, voici comment ça commence!... Oh! rien que pour vous montrer!
Et il prit le flageolet entre ses lèvres. Il joua l'air tout entier, puis une seconde fois, puis une troisième; son compagnon essaya de nouveau de le jouer, et échoua de nouveau. Et quand Harker comprit que lui, le timide débutant, était en train de donner une véritable leçon à ce flûtiste expérimenté, et que ce flûtiste, son élève, ne parvenait toujours pas à l'égaler, comment vous dirai-je de quels rayons glorieux s'illumina pour lui la campagne qui l'entourait? comment,—à moins que le lecteur ne soit lui-même un flûtiste amateur,—comment pourrai-je lui faire entendre le degré d'idiote vanité où atteignit le malheureux garçon? Mais, au reste, un seul fait suffira à dépeindre la situation: désormais, ce fut Harker qui joua, et son compagnon se borna à écouter, et à approuver.
Tout en écoutant, cependant, il n'oubliait pas cette habitude de prudence militaire qui consiste à regarder toujours devant et derrière soi. Il regardait derrière lui, et comptait la valeur des colis divers que contenait la carriole, s'efforçant de deviner le contenu des nombreux paquets entourés de papier gris, de l'importante corbeille, de la caisse de bois blanc; et se disant que le grand piano, soigneusement emballé dans sa caisse toute neuve, pourrait être en somme une assez bonne affaire, s'il n'y avait pas, du fait de ses dimensions, une difficulté considérable à l'utiliser. Et l'inconnu regardait devant lui, et il apercevait, dans un coin de la prairie, un petit cabaret rustique tout entouré de roses. «Ma foi, je vais toujours essayer le coup!» conclut-il. Et, aussitôt, il proposa un verre d'eau-de-vie.
—C'est que... je ne suis pas buveur! dit Harker.
—Ecoutez-moi! interrompit son compagnon. Je vais vous dire qui je suis! Je suis le sergent Brand, de l'armée coloniale. Cela vous suffira pour savoir si je suis ou non un buveur!
Peut-être la révélation du sergent Brand n'était-elle pas aussi significative qu'il le supposait. Et c'est dans une circonstance comme celle-là que le chœur des tragédies grecques aurait pu intervenir avec avantage, pour nous faire remarquer que le discours de l'inconnu ne nous expliquait que très insuffisamment ce qu'un sergent de l'armée coloniale avait à faire, le soir, vêtu de haillons, sur une route de village. Personne mieux que ce chœur ne nous aurait donné à entendre que, suivant toute vraisemblance, le sergent Brand devait avoir renoncé depuis quelque temps déjà à la grande œuvre de la défense nationale, et, suivant toute vraisemblance, devait, à présent, se livrer à l'industrie toute personnelle de la maraude et du cambriolage. Mais il n'y avait point de chœur grec présent en ce lieu; et le guerrier, sans autres explications autobiographiques, se contenta d'établir que c'étaient deux choses très différentes, de s'enivrer régulièrement et de trinquer avec un ami.
Au cabaret du Lion Bleu, le sergent Brand présenta à son nouvel ami, M. Harker, un grand nombre d'ingénieux mélanges destinés à empêcher l'approche de l'intoxication. Il lui expliqua que l'emploi de ces mélanges était indispensable, au régiment, car, sans eux, pas un seul officier ne serait dans un état de sobriété suffisante pour assister, par exemple, aux revues hebdomadaires. Et le plus efficace de ces mélanges se trouvait être de combiner une pinte d'ale doux avec quatre sous de gin authentique. J'espère que, même dans le civil, mon lecteur saura tirer profit de cette recette, pour lui-même, ou pour un ami: car l'effet qu'elle produisit sur M. Harker fut vraiment celui d'une révolution. Le brave garçon eut à être hissé sur son siège, où il déploya dès lors une disposition d'esprit entièrement partagée entre le rire et la musique. Aussi le sergent se trouva-t-il tout naturellement amené à prendre les rênes de la voiture. Et, sans doute, avec l'humeur poétique de tous les artistes, avait-il un penchant tout particulier pour les beautés les plus solitaires du paysage anglais: car, après que la carriole eût voyagé pendant quelque temps sous sa direction, sans cesse les chemins qu'elle suivait étaient plus déserts, plus ombreux, plus éloignés des routes passantes.
Au reste, pour vous donner une idée des méandres que suivit la carriole, sous la conduite du sergent, je devrais publier ici un plan topographique du comté de Middlesex, et ce genre de plan est malheureusement bien coûteux à reproduire. Qu'il vous suffise donc d'apprendre que, peu de temps après la tombée de la nuit, la carriole s'arrêta au milieu d'un bois, et que, là, avec une tendre sollicitude, le sergent souleva d'entre les paquets, et déposa sur un tas de feuilles sèches, la forme inanimée du jeune Harker.
«Et si tu te réveilles avant demain matin, mon petit, songea le sergent, il y aura quelqu'un qui en sera bien surpris!»
De toutes les poches du camionneur endormi, il retira doucement ce qu'elles contenaient, c'est-à-dire, surtout, une somme de dix-sept shillings et huit pence. Après quoi, remontant sur le siège, il remit le cheval en marche. «Si seulement je savais un peu où je suis, ce serait une bien bonne farce! se dit-il. D'ailleurs, voici un tournant!»
Il le tourna, et se trouva sur la berge de la Tamise. A cent pas de lui, les lumières d'un yacht brillaient gaiement; et tout près de lui, si près qu'il ne pouvait songer à n'en être pas vu, trois personnes, une dame et deux messieurs, allaient délibérément à sa rencontre. Le sergent hésita une seconde: puis, se fiant à l'obscurité, il s'avança. Alors un des deux hommes, qui était de l'apparence la plus imposante, s'avança au milieu du chemin et leva en l'air une grosse canne par manière de signal.
—Mon brave homme, cria-t-il, n'auriez-vous pas rencontré la voiture d'un camionneur?
Le sergent Brand ne laissa pas d'accueillir cette question avec un certain embarras.
—La voiture d'un camionneur? répéta-t-il d'une voix incertaine. Ma foi, non, monsieur!
—Ah! fit l'imposant gentleman, en s'écartant pour laisser passer le sergent. La dame et le second des deux hommes se penchèrent en avant, et parurent examiner la carriole avec la plus vive curiosité.
«Je me demande ce que diable ils peuvent avoir?» songea le sergent Brand. Il pressa son cheval, mais non sans se retourner discrètement une fois encore, ce qui lui permit de voir le trio debout au milieu de la route, avec tout l'air d'une active délibération. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que, parmi les grognements articulés qui sortirent alors de la bouche du camionneur improvisé, le mot «police» ait figuré au premier plan. Et Brand fouettait sa bête, et celle-ci, galopant de son mieux (ce qui n'était encore qu'un galop très relatif), courait dans la direction de Great Hamerham. Peu à peu, le bruit des sabots et le grincement des roues s'affaiblirent; et le silence entoura le trio debout sur la berge.
—C'est la chose la plus extraordinaire du monde! s'écriait le plus mince des deux hommes. J'ai parfaitement reconnu la voiture!
—Et moi, j'ai vu un piano! disait la jeune fille.
—C'est certainement la même voiture! reprenait le jeune homme. Et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce n'est pas le même cocher!
—Ce doit être le même cocher, Gid! déclarait l'autre homme.
—Mais alors, demandait Gédéon, pourquoi s'est-il sauvé?
—Je suppose que son cheval sera parti tout seul! suggérait le vieux radical.
—Mais pas du tout! j'ai entendu le fouet vibrer comme un fléau! disait Gédéon. En vérité, ceci dépasse la raison humaine!
—Je vais vous dire quoi! s'écria enfin la jeune fille. Nous allons courir et—comment appelle-t-on ça dans les romans?—suivre sa piste! ou plutôt nous allons aller dans le sens d'où il est venu! Il doit y avoir là quelqu'un qui l'aura vu et qui pourra nous renseigner!
—Oui, très bien, faisons cela, ne serait-ce que pour la drôlerie de la chose! dit Gédéon.
La «drôlerie de la chose» consistait sans doute, pour lui, en ce que cette course lui permettait de se sentir tout proche de miss Hazeltine. Quant à l'oncle Edouard, ce projet d'excursion lui souriait infiniment moins. Et quand ils eurent fait une centaine de pas, dans les ténèbres, sur une route déserte, entre un mur, d'un côté, et un fossé, de l'autre, le président du Radical Club donna le signal du repos.
—Ce que nous faisons n'a pas le sens commun! dit-il.
Mais alors, quand eut cessé le bruit de leurs pas, un autre bruit parvint à leurs oreilles. Il sortait de l'intérieur du bois, mystérieusement.
—Oh! qu'est-ce que c'est? s'écria Julia.
—Je n'en ai aucune idée! dit Gédéon, en faisant mine de vouloir entrer dans le bois.
Le radical brandit sa canne, à la façon d'une épée.
—Gédéon! commença-t-il, mon cher Gédéon...
—Oh! monsieur Forsyth, par pitié, n'avancez pas! fit Julia. Vous ne savez pas ce que cela peut être! J'ai si peur pour vous!
—Quand ce serait le diable lui-même, répondit Gédéon en se dégageant, je veux aller voir ce qui en est!
—Pas de précipitation, Gédéon! criait l'oncle.
L'avocat marcha dans la direction du bruit, qui était effectivement d'un caractère monstrueux. On y trouvait mélangées les voix caractéristiques de la vache, de la sirène de bateau, et du moustique, mais tout cela combiné de la façon la moins naturelle. Une masse noire, non sans quelque ressemblance avec une forme humaine, gisait parmi les arbres.
—C'est un homme, dit Gédéon; ce n'est qu'un homme! Il est endormi et ronfle! Holà! ajouta-t-il un instant après, il ne veut pas se réveiller!
Gédéon frotta une allumette, et, à sa lueur, il reconnut la tête rousse du charretier qui s'était engagé à lui amener le piano.
—Voici mon homme, dit-il, et ivre comme un porc! Je commence à entrevoir ce qui se sera passé!
Et il exposa à ses deux compagnons, qui maintenant s'étaient enhardis à le rejoindre, son hypothèse sur la façon dont le charretier avait été conduit à se séparer de sa carriole.
—L'abominable brute! dit l'oncle Edouard. Secouons-le, et administrons-lui la correction qu'il mérite!
—Gardez-vous-en, pour l'amour du ciel! dit Gédéon. Nous n'avons pas à désirer qu'il nous voie ensemble! Et puis, vraiment, mon oncle, je dois à ce brave homme la plus vive reconnaissance: car ceci est la chose la plus heureuse de tout ce qui pouvait m'arriver. Il me semble, mon cher oncle Edouard, il me semble, en vérité, que me voici délivré!
—Délivré de quoi? demanda le radical.
—Mais de toute l'affaire! s'écria Gédéon. Cet homme a été assez fou pour voler la carriole, avec le piano et ce qu'il contenait; ce qu'il espère en faire, je ne le sais, ni ne me soucie de le savoir. Mes mains sont libres! Jimson cesse d'exister; plus de Jimson! Félicitez-moi, oncle Edouard!... Julia, ma chère Julia, je...
—Gédéon! Gédéon! fit l'oncle.
—Oh! il n'y a pas de mal, mon oncle, puisque nous allons nous marier bientôt! dit Gédéon. Vous savez bien que vous nous l'avez dit vous-même, tout à l'heure, dans le pavillon!
—Moi? demanda l'oncle, très surpris, je suis bien sûr de n'avoir dit rien de pareil!
—Suppliez-le, jurez-lui qu'il l'a dit, faites appel à son cœur! s'écriait Gédéon en s'adressant à Julia. Il n'a pas son pareil au monde quand il laisse parler son cœur!
—Mon cher monsieur Bloomfield, dit Julia, Gédéon est un si brave garçon, et il m'a promis de tant plaider, et je vois bien qu'il le fera! Je sais que c'est un grand malheur que je n'aie pas d'argent! ajouta-t-elle.
—L'oncle Edouard en a pour deux, ma chère demoiselle, comme ce jeune coquin vous le disait tout à l'heure! répondit le radical. Et je ne puis pas oublier que vous avez été honteusement dépossédée de votre fortune! Donc, pendant que personne ne nous regarde, embrassez votre oncle Edouard!... Quant à vous, misérable—reprit-il lorsque cette cérémonie eut été dûment accomplie—cette charmante jeune dame est à vous, et c'est à coup sûr beaucoup plus que vous ne méritez! Mais maintenant, retournons bien vite au pavillon, puis chauffons le yacht et rentrons à Londres!
—Voilà qui est parfait! s'écria Gédéon. Et demain il n'y aura plus de Jimson, ni de carriole, ni de piano! Et quand ce brave homme se réveillera, il pourra se dire que toute l'affaire n'a été qu'un rêve!
—Oui, dit l'oncle Edouard, mais il y aura un autre homme qui aura un réveil bien différent! Le gaillard qui a volé la carriole s'apercevra qu'il a été trop malin!
—Mon cher oncle, dit Gédéon, je suis heureux comme un roi, mon cœur saute comme une balle, mes talons sont légers comme des plumes; je suis délivré de tous mes embarras, et je tiens la main de Julia dans la mienne! Dans ces conditions, comment trouverais-je la force d'avoir de mauvais sentiments? Non il n'y a de place en moi que pour une bonté angélique! Et quand je pense à ce pauvre malheureux diable avec sa carriole, c'est de tout mon cœur que je m'écrie: «Que Dieu lui vienne en aide!»
—Amen! répondit l'oncle Edouard.
Si notre littérature avait conservé ses vieilles traditions de réserve et de politesse classiques, je ne dégraderais pas ma dignité d'écrivain jusqu'à vous décrire les angoisses de Maurice; c'est là un de ces sujets que l'intensité même de leur réalisme devrait faire exclure d'une œuvre d'art un peu digne de ce nom. Mais le goût est aujourd'hui aux sujets de ce genre: le lecteur aime à être introduit dans les recoins les plus secrets de l'âme d'un héros de roman, et rien ne lui plaît autant que le spectacle d'un cœur tout sanglant, étalé devant lui dans sa nudité. Encore cette considération ne suffirait-elle pas à me décider si le repoussant sujet que je vais traiter n'avait, en outre, l'avantage d'une éminente portée moralisatrice. Puisse mon récit empêcher ne fût-ce qu'un seul de mes lecteurs de se plonger dans le crime à la légère, sans s'être suffisamment entouré de précautions: et j'aurai conscience de n'avoir pas travaillé en vain!
Le lendemain de la visite de Michel, quand Maurice se réveilla du profond sommeil du désespoir, ce fut pour constater que ses mains tremblaient, que ses yeux avaient peine à s'ouvrir, que sa gorge brûlait, et que sa digestion était paralysée. «Et Dieu sait pourtant que ce n'est pas à force d'avoir mangé!» se dit l'infortuné. Après quoi il se leva, afin de réfléchir plus froidement à sa position. Rien ne pourra mieux vous dépeindre les eaux troublées où naviguait sa pensée qu'un exposé méthodique des diverses anxiétés qui se dressaient devant lui.
Aussi, pour la convenance du lecteur, vais-je classer par numéros ces anxiétés: mais je n'ai pas besoin de dire que, dans le cerveau de Maurice, elles se mêlaient et tournoyaient toutes ensemble comme une trombe de poussière. Et, toujours pour la commodité du lecteur, je vais donner des titres à chacune d'elles. Qu'on veuille bien observer que chacune d'elles, à elle seule, suffirait à assurer le succès d'un roman-feuilleton!
Anxiété no 1: Où est le cadavre? ou le Mystère de Bent Pitman. C'était désormais chose certaine, pour Maurice, que Bent Pitman appartenait à l'espèce la plus ténébreuse des professionnels du crime. Un homme tant soit peu honnête n'aurait pas touché le chèque; un homme doué de la moindre dose d'humanité n'aurait pas accepté en silence le tragique contenu du baril; et seul un assassin éprouvé avait pu trouver les moyens de faire disparaître le cadavre sans qu'on en sût rien. Cette série de déductions eut pour effet de fournir à Maurice la plus sinistre image d'un monstre, Bent Pitman. Evidemment cet être infernal n'avait eu, pour se débarrasser du cadavre, qu'à le précipiter dans une trappe de son arrière-cuisine (Maurice avait lu quelque chose de semblable dans un roman par livraisons): et maintenant cet homme vivait dans une orgie de luxe, sur le montant du chèque. Jusque-là, c'était d'ailleurs ce que Maurice pouvait souhaiter de mieux. Oui, mais avec les habitudes de folle prodigalité d'un homme tel que Bent Pitman, huit cents livres pouvaient fort bien ne pas même durer une semaine. Et quand cette somme aurait fondu, que ferait ensuite l'effrayant personnage? Et une voix diabolique, du fond de la poitrine de Maurice, lui répondait: «Ce qu'il fera ensuite? Il te fera chanter!»
Anxiété no 2: La fraude de la tontine, ou l'oncle Masterman est-il mort? Inquiétant problème, et dont dépendaient pourtant tous les espoirs de Maurice! Il avait essayé d'intimider Catherine, il avait essayé de la corrompre: et ses tentatives n'avaient rien donné. Il gardait toujours la conviction «morale» que son oncle Masterman était mort; mais ce n'est point chose facile de faire chanter un subtil homme de loi en s'appuyant seulement sur une conviction morale. Sans compter que, depuis la visite de Michel, ce projet de chantage souriait moins encore qu'auparavant à l'imagination de Maurice. «Michel est-il bien un homme qu'on puisse faire chanter? se demandait-il. Et suis-je bien l'homme qu'il faut pour faire chanter Michel?» Graves, solennelles, terribles questions. «Ce n'est pas que j'aie peur de lui,—ajoutait Maurice, pour se rassurer;—mais j'aime à être sûr de mon terrain, et le malheur est que je ne vois guère la manière d'arriver à cela! Tout de même, comme la vie réelle est différente des romans! Dans un roman, j'aurais à peine entrepris toute cette affaire que j'aurais rencontré, sur mon chemin, un sombre et mystérieux gaillard qui serait devenu mon complice, et qui aurait vu tout de suite ce qu'il y avait à faire, et qui, probablement, se serait introduit dans la maison de Michel, où il n'aurait trouvé qu'une statue de cire; après quoi, du reste, ce complice n'aurait pas manqué de me faire chanter, et de m'assassiner par-dessus le marché. Tandis que, dans la réalité, je pourrais bien arpenter les rues de Londres jour et nuit, jusqu'à crever de fatigue, sans qu'un seul criminel daignât seulement faire attention à moi!... Et cependant, à ce point de vue, il y a toujours Bent Pitman qui tient à peu près ce rôle-là!» reprit-il, songeusement.
Anxiété no 3: Le cottage de Browndean, ou le complice récalcitrant. Car il y avait aussi un complice: et ce complice était en train de moisir dans un marais du Hampshire, avec les poches vides. Que pouvait-on faire de ce côté? Maurice se dit qu'il aurait dû envoyer au moins quelque chose à son frère, n'importe quoi, un simple mandat de cinq shillings, de manière à lui faire prendre patience en l'approvisionnant d'espoir, de bière, et de tabac. «Mais comment aurais-je pu lui envoyer quelque chose?» gémit le pauvre garçon en explorant ses poches, d'où il retira tout juste quatre pièces d'un shilling et dix-huit sous en monnaie de billon. Pour un homme dans la situation de Maurice, en guerre avec la société, et ayant à tenir, de sa main inexpérimentée, les fils de l'intrigue la plus embrouillée, on doit avouer que cette somme était à peine suffisante. Tant pis! Jean aurait à se débrouiller tout seul! «Oui, mais—reprenait alors la voix diabolique—comment veux-tu qu'il se débrouille, fût-il même cent fois moins stupide qu'il l'est?»
Anxiété no 4: La maison de cuirs, ou Enfin nous avons fait faillite! Mœurs londoniennes. Sur ce point particulier, Maurice était sans nouvelles. Il n'avait pas encore osé mettre les pieds à son bureau: et cependant il sentait qu'il allait être forcé d'y passer sans plus de retard. Bon! Mais que ferait-il, quand il serait au bureau? Il n'avait le droit de rien signer en son propre nom; et, avec la meilleure volonté du monde, il commençait à se dire que jamais il ne réussirait à contrefaire la signature de son oncle. Dans ces conditions, il ne pouvait rien pour arrêter la débâcle. Et lorsque la débâcle se serait enfin produite, lorsque des yeux scrutateurs examineraient jusqu'aux moindres détails les comptes de la maison, deux questions ne manqueraient pas d'être posées à l'effaré et piteux insolvable: 1o Où est M. Joseph Finsbury? 2o Que signifiait certaine visite à la banque? Questions combien faciles à poser! et grand Dieu! combien il était impossible d'y répondre! Et l'homme à qui elles seraient adressées, s'il n'y répondait pas, irait certainement en prison, irait probablement—eh! oui!—aux galères. Maurice était en train de se raser lorsque cette éventualité s'offrit à sa pensée: il se hâta de déposer son rasoir. Voici, d'une part, suivant l'expression de Maurice, «la disparition totale d'un oncle de prix»; d'autre part, voici toute une série d'actes étranges et inexplicables, accomplis par un neveu de cet oncle, et un neveu dont on sait qu'il avait, à l'endroit du disparu, une haine sans pitié: quel admirable concours de chances pour une erreur judiciaire! «Non, se dit Maurice, ils n'oseront tout de même pas aller jusqu'à me considérer comme un assassin! Mais, franchement, il n'y a pas dans le code un seul crime (excepté peut-être celui d'incendie) que, aux yeux de la loi, je n'aie l'apparence d'avoir commis! Et pourtant je suis un parfait honnête homme, qui n'a jamais désiré que de rentrer dans son dû! Ah! la loi, en vérité, c'est du propre!»
C'est avec cette conclusion bien assise dans son esprit que Maurice descendit l'escalier de sa maison de John Street; il n'était toujours encore qu'à moitié rasé. Dans la boîte, une lettre. Il reconnut l'écriture: c'était Jean qui s'impatientait!
«Vraiment, la destinée aurait pu m'épargner au moins cela!» se dit-il amèrement, et il déchira l'enveloppe.
«Cher Maurice, lut-il, je commence à croire que tu te paies ma tête! Je suis ici dans une purée noire; sais-tu que je suis forcé de vivre à l'œil, et encore avec une difficulté sans cesse plus grande? Je n'ai pas de draps de lit, pense bien à ça! Il me faut de la galette, entends-tu? J'en ai assez, de cette blague-là! Tout le monde en aurait assez, à ma place. Je me serais déjà défilé depuis deux jours, si seulement j'avais eu de quoi prendre le train. Allons! mon vieux Maurice, ne t'entête pas dans ta folie! Essaie un peu de comprendre mon affreuse position! Le timbre de cette lettre, je vais avoir à me le procurer à l'œil! Ma parole d'honneur! Ton frère bien affectueux, J. FINSBURY.»
«Quelle brute! songea Maurice en mettant la lettre dans sa poche. Que veut-il que je fasse pour lui? Je vais avoir à me faire raser chez un coiffeur, ma main n'est pas assez ferme! Comment trouverais-je «de la galette» à envoyer à quelqu'un? Sa position n'est pas drôle, je le reconnais: mais moi, se figure-t-il que je suis à la fête?... Du moins il y a dans sa lettre une chose qui me console: il n'a pas le sou, impossible qu'il bouge! Bon gré, mal gré, il est cloué là-bas!»
Puis, dans un nouvel élan d'indignation: «Il ose se plaindre, l'animal! Et il n'a même jamais entendu le nom de Bent Pitman! Que ferait-il, que ferait-il, je me le demande, s'il avait sur le dos tout ce que j'y ai?»
Mais ce n'étaient point là des arguments d'une honnêteté irréprochable, et le scrupuleux Maurice s'en rendait bien compte. Il ne pouvait se dissimuler que son frère Jean n'était pas du tout «à la fête», lui non plus, dans le marécageux cottage de Browndean, sans nouvelles, sans argent, sans draps de lit, sans l'ombre d'une société ou d'une distraction. De telle sorte que, lorsqu'il eut été rasé, Maurice en arriva à concevoir la nécessité d'un compromis.
«Le pauvre Jeannot, se dit-il, est vraiment dans une noire purée! Je ne peux pas lui envoyer d'argent; mais je sais ce que je vais faire pour lui, je vais lui envoyer le Lisez-moi! Ça le remontera, et puis on lui fera plus volontiers crédit quand on verra qu'il reçoit quelque chose par la poste!»
En conséquence de quoi, sur le chemin de son bureau, Maurice acheta et expédia à son frère un numéro de ce réconfortant périodique, auquel (dans un accès de remords) il joignit, au hasard, l'Athenæum, la Vie chrétienne, et la Petite Semaine pittoresque. Ainsi Jean se trouva pourvu de littérature, et Maurice eut la satisfaction de se sentir un baume sur la conscience.
Comme si le ciel avait voulu le récompenser, il eut la surprise, en arrivant à son bureau, d'y trouver d'excellentes nouvelles. Les commandes affluaient; les magasins se vidaient, et le prix du cuir ne cessait pas de monter. Le gérant lui-même avait l'air ravi. Quant à Maurice,—qui avait presque oublié qu'il y eût au monde quelque chose comme de bonnes nouvelles,—il aurait volontiers sangloté de bonheur, comme un enfant; volontiers il aurait pressé sur sa poitrine le gérant de la maison, un vieux bonhomme tout sec, avec des sourcils en broussaille; volontiers il serait allé jusqu'à donner à chacun des employés de ses bureaux une gratification (oh! une petite somme!). Et pendant qu'assis devant sa table il ouvrait son courrier, un chœur d'oiseaux légers chantait dans son cerveau, sur un rythme charmant: «Cette vieille affaire des cuirs peut encore avoir du bon, avoir du bon, avoir du bon!»
C'est au milieu de cette oasis morale que le trouva un certain Rogerson, un des créanciers de la maison; mais Rogerson n'était pas un créancier inquiétant, car ses relations avec la maison Finsbury dataient de loin, et plus d'une fois déjà il avait consenti à de longs délais.
—Mon cher Finsbury,—dit-il, non sans embarras,—j'ai à vous prévenir d'une chose qui risque de vous ennuyer! Le fait est... je me suis vu à court d'argent... beaucoup de capitaux dehors... vous savez ce que c'est... et... en un mot...
—Vous savez que nous n'avons jamais eu l'habitude de vous payer à la première échéance! répondit Maurice, en pâlissant. Mais donnez-moi le temps de me retourner, et je verrai ce que je puis faire! Je crois pouvoir vous promettre que vous aurez au moins un fort acompte!
—Mais c'est que... voilà... balbutia Rogerson, je me suis laissé tenter! J'ai cédé ma créance!
—Cédé votre créance! répéta Maurice. Voilà un procédé auquel nous ne pouvions pas nous attendre de votre part, monsieur Rogerson!
—Hé! on m'en a offert cent pour cent, rubis sur l'ongle, en espèces! murmura Rogerson.
—Cent pour cent! s'écria Maurice. Mais cela vous fait quelque chose comme trente pour cent de bénéfice! Singulière chose! Et qui est l'acheteur?
—Un homme que je ne connais pas! répondit le créancier. Un nommé Moss!
«Un juif!» songea Maurice, quand son visiteur l'eut quitté. Que pouvait bien avoir à faire un Juif d'une créance sur la maison Finsbury? Et quel intérêt pouvait-il bien avoir à la payer d'un tel prix? Ce prix justifiait Rogerson: oui, Maurice lui-même était prêt à en convenir. Mais il prouvait, en même temps, de la part de Moss, un étrange désir de devenir créancier de la maison de cuirs. La créance pouvait être présentée d'un jour à l'autre, ce même jour, ce même matin! Et pourquoi? Le mystère de Moss menaçait de constituer un triste pendant au mystère de Pitman. «Et cela au moment où tout paraissait vouloir aller mieux!» gémit Maurice, en se cognant la tête contre le mur. Au même instant, on vint lui annoncer la visite de M. Moss.
M. Moss était un juif du genre rayonnant, avec une élégance choquante et une politesse offensive. Il déclara qu'il agissait, en tout cela, au nom d'une tierce partie; lui-même ne comprenait rien à l'affaire en question; son client lui avait donné des ordres formels. Le susdit client tenait à rentrer dans ses fonds; mais, si la chose était tout à fait impossible pour l'instant, il accepterait un chèque payable dans soixante jours...
—Je ne sais pas ce que tout cela signifie! dit Maurice. Quel motif a bien pu vous pousser à racheter cette créance, et à un taux comme celui-là?
M. Moss n'en avait pas la moindre idée: il s'était borné à exécuter les ordres de son client.
—Tout cela est absolument irrégulier! dit enfin Maurice. C'est contraire aux usages commerciaux. Quelles sont vos instructions pour le cas où je refuserais?
—J'ai l'ordre, en ce cas, de m'adresser à M. Joseph Finsbury, le chef de votre maison! répondit le juif. Mon client a tout particulièrement insisté sur ce point. Il m'a dit que c'était M. Joseph Finsbury qui seul avait titre, ici... excusez-moi, l'expression n'est pas de moi!
—Il est impossible que vous voyiez M. Joseph: il est souffrant! dit Maurice.
—En ce cas, j'ai ordre de remettre l'affaire aux mains d'un avoué. Voyons un peu!—poursuivit M. Moss, en consultant son portefeuille.—Ah! Voici! M. Michel Finsbury! Un de vos parents, peut-être? J'en serais fort heureux, car, si cela était, l'affaire pourrait sans doute s'arranger à l'amiable!
Tomber aux mains de Michel: c'était trop, pour Maurice. Il se risqua. Un chèque à soixante jours? En somme, qu'avait-il à craindre? Dans soixante jours, il serait probablement mort, ou tout au moins en prison! De telle sorte qu'il ordonna à son gérant de donner à M. Moss un fauteuil et un journal.
—Je vais aller faire signer le chèque par M. Joseph Finsbury! dit-il. Mon oncle est couché, souffrant, dans notre maison de John-Street!
Un fiacre pour l'aller, un fiacre pour le retour: encore deux fortes entailles aux quatre shillings de son capital! Il calcula que, après le départ de M. Moss, il aurait pour toute fortune au monde dix-sept sous. Mais ce qui était plus fâcheux encore, c'est que, pour se tirer d'embarras, il avait dû maintenant transporter son oncle Joseph à Bloomsbury.
«Hélas! se disait-il, inutile désormais pour le pauvre Jeannot de s'enfermer dans le Hampshire! Et quant à savoir comment je pourrai faire durer la farce, je veux être pendu si j'en ai la moindre idée! Avec mon oncle à Browndean, c'était déjà à peine possible: avec mon oncle à Bloomsbury, cela me paraît au-dessus des forces humaines. Au-dessus de mes forces à moi, en tout cas: car enfin, c'est ce que fait Michel, avec le corps de mon oncle Masterman! Mais lui, voilà! il a des complices, cette vieille gouvernante, et sans doute bien des coquins de sa clientèle. Ah! si seulement je pouvais trouver des complices!»
La nécessité est la mère de tous les arts humains. Eperonné par elle, Maurice se surprit lui-même, en constatant la hâte, la décision et, au total, l'excellente apparence de son nouveau faux. Trois quarts d'heure après, il remettait à M. Moss un chèque où s'étalait, hardiment, la signature de l'oncle Joseph.
—Voilà qui est parfait! déclara le gentleman israélite en se levant. Et maintenant j'ai l'ordre de vous dire que ce chèque ne vous sera pas présenté à l'échéance, mais que vous ferez sagement de prendre garde, de prendre bien garde!
Toute la chambre se mit à nager autour de Maurice.
—Quoi? Que dites-vous? s'écria-t-il, en se retenant à la table. Que voulez-vous dire?... Que le chèque ne sera pas présenté?... Pourquoi aurais-je à prendre garde? Qu'est-ce que toute cette folie?
—Pas la moindre idée, ma parole, monsieur Finsbury! répondit l'hébreu, avec un bon sourire. C'est simplement un message dont on m'a chargé! On m'a mis en bouche les expressions qui semblent vous agiter si fort!
—Le nom de votre client? demanda Maurice.
—Mon client tient provisoirement à ce que son nom reste un secret! répondit M. Moss.
Maurice se pencha sur lui.
—Ce n'est pas... Ce n'est pas la banque? murmura-t-il d'une voix étranglée.
—Bien au regret de n'avoir pas l'autorisation de vous en dire davantage! répondit M. Moss. Et maintenant, si vous le voulez bien, je vais vous souhaiter une bonne journée!
«Me souhaiter une bonne journée!» songea Maurice, resté seul. Dès la minute suivante, il avait empoigné son chapeau, et s'était enfui de son cabinet, comme un fou. Ce ne fut qu'au bout de trois rues qu'il s'arrêta, pour grogner: «Mon Dieu! grogna-t-il, j'aurais dû emprunter de l'argent au gérant! Mais, à présent, il est trop tard. Impossible de retourner pour cela! Non, c'est clair! Je suis sans le sou, absolument sans le sou, comme les ouvriers sans travail!»
Il rentra chez lui, et s'assit mélancoliquement dans la salle à manger. Jamais Newton n'a fait un effort de pensée aussi vigoureux que celui que fit alors cette victime des circonstances: et cependant l'effort resta stérile. «Je ne sais pas si cela tient à un défaut de mon esprit, se dit-il: mais le fait est que je trouve que ma malchance a quelque chose de contre-nature. Ça vaudrait la peine d'écrire au Times, pour signaler le cas! Que dis-je? Ça vaudrait la peine de faire une révolution! Et le plus clair de l'affaire, c'est qu'il me faut tout de suite de l'argent! La moralité, je n'ai plus à m'en occuper: j'ai depuis longtemps dépassé cette phase! C'est de l'argent qu'il me faut, et tout de suite; et la seule chance que j'aie de m'en procurer, c'est Bent Pitman! Bent Pitman est un criminel: et, par conséquent, sa position a des côtés faibles! Il doit avoir encore gardé une partie des huit cents livres. Il faut, à tout prix, que je l'oblige à partager avec moi ce qui lui en reste! Et, même s'il ne lui en reste plus rien, eh bien! je lui raconterai l'affaire de la tontine: et alors, avec un bravo comme ce Pitman dans mon jeu, ce sera bien le diable si je n'arrive pas à un résultat!»
Tout cela était bel et bon. Mais encore s'agissait-il de mettre la main sur Bent Pitman: et Maurice n'en voyait pas très clairement le moyen. Une annonce dans les journaux, oui, c'était la seule façon possible d'atteindre Pitman. Oui, mais en quels termes rédiger la demande d'un rendez-vous, au nom de quoi, et où? Faire venir Pitman à Bloomsbury, dans la maison de John Street, serait bien dangereux avec un gaillard de cette sorte, qui, du même coup, apprendrait l'adresse de Maurice, et n'était pas homme à n'en point profiter plus tard contre lui. Fixer le rendez-vous dans la maison de Pitman? Bien dangereux, cela aussi. Maurice se représentait trop bien ce que devait être cette maison, une sinistre tanière, dans Holloway, avec une trappe secrète dans chacune des chambres; une maison où l'on pouvait entrer en pardessus d'été et en bottines vernies, pour en sortir, une heure plus tard, sous la forme d'un hachis de viande dans un panier de boucher! C'était là, d'ailleurs, l'inconvénient fatal d'une liaison avec un complice trop entreprenant: Maurice s'en rendait compte, non sans un petit frisson. «Jamais je n'aurais rêvé que je dusse en venir un jour à désirer une société comme celle-là!» se disait-il.
Enfin une brillante idée lui surgit à l'esprit. La Gare de Waterloo, un lieu public, et cependant suffisamment désert à de certaines heures! Et ce n'était pas tout! Mais aussi un lieu dont le nom seul devait faire battre plus fort le cœur de Pitman; un lieu dont le choix, pour le rendez-vous, allait suggérer au ruffian qu'on connaissait au moins un de ses coupables secrets!
Maurice prit donc une feuille de papier, et se mit à rédiger l'esquisse d'une annonce:
AVIS.—WILLIAM BENT PITMAN, si ses yeux tombent par hasard sur le présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare de Waterloo.
Maurice relut avec la plus vive satisfaction le petit morceau de littérature qu'il venait d'improviser. «Pas mal, vraiment! se dit-il. Quelque chose d'avantageux pour lui n'est peut-être pas d'une exactitude rigoureuse; mais c'est tentant, c'est original, et, en somme, on n'a pas à prêter serment avant d'être admis à faire passer une annonce! Tout ce que je demande au ciel, jusqu'à dimanche, c'est de pouvoir me procurer un peu d'argent de poche pour mes repas, pour les frais de l'annonce, et aussi pour... Mais non, ne gaspillons pas nos fonds en envoyant des mandats à Jean! Je lui enverrai simplement encore quelques journaux comiques. Oui, mais où trouver de l'argent?»
Il s'approcha de l'armoire où était renfermée sa collection de bagues à cachets... Mais, soudain, le collectionneur se révolte en lui: «Non, non; je ne veux pas! s'écria-t-il. Pour rien au monde je ne dépareillerai ma série! Plutôt voler!»
Il s'élança dans le salon, et y prit en hâte quelques curiosités rapportées jadis par l'oncle Joseph, une paire de babouches turques, un éventail de Smyrne, un narghilé égyptien, un mousqueton garanti comme ayant appartenu à un bandit de Thrace, et une poignée de coquillages, avec leurs noms écrits en latin sur des étiquettes.
Le dimanche matin, William Dent Pitman se leva à son heure habituelle, mais dans une disposition un peu moins mélancolique que celle où il avait vécu depuis la malencontreuse arrivée du baril. C'est que, la veille de ce dimanche, une fructueuse addition avait été faite à sa famille, sous les espèces d'un pensionnaire. Le pensionnaire avait été amené par Michel Finsbury, qui avait aussi fixé le prix de la pension, et en avait garanti le paiement régulier; mais, sans doute par un nouvel effet de son irrésistible manie de mystification, Michel avait fait à Pitman un portrait le moins engageant possible du vieillard qu'il installait à son foyer. Il avait laissé à entendre à l'artiste que ce vieillard, qui d'ailleurs était de ses proches parents, ne devait être traité qu'avec une grande méfiance. «Ayez soin d'éviter toute familiarité avec lui! avait-il dit; je connais peu d'hommes dont le commerce soit plus dangereux!» De telle sorte que Pitman, d'abord, n'avait abordé son pensionnaire que très timidement: et grande avait été sa surprise à découvrir que ce vieillard, qu'on lui avait dit terrible, était en réalité un excellent homme.
Au dîner, le pensionnaire avait poussé la complaisance jusqu'à s'occuper des trois enfants de Pitman, à qui il avait appris une foule de menus détails curieux sur divers sujets; et jusqu'à une heure du matin, ensuite, il s'était entretenu avec l'artiste, dans l'atelier de celui-ci, l'éblouissant par la variété et la sûreté de ses connaissances. En un mot, le bon Pitman avait été ravi, et, maintenant encore, lorsqu'il se rappelait l'excellente soirée de la veille, un sourire, depuis longtemps envolé, reparaissait dans ses yeux. «Ce vieux M. Finsbury est pour nous une acquisition des plus précieuses!» songeait-il en se rasant devant la fenêtre. Et quand, sa toilette achevée, il entra dans la petite salle à manger, où le couvert se trouvait déjà mis pour le déjeuner, c'est presque avec une cordialité de vieil ami qu'il serra la main de son pensionnaire.
—Je suis enchanté de vous voir, mon cher monsieur! dit-il. J'espère que vous n'avez pas trop mal dormi?
—Les personnes de mœurs sédentaires se plaignent volontiers du trouble qu'apporte à leur sommeil l'obligation de dormir dans un nouveau lit! répondit le pensionnaire. Et je sais bien que ces personnes, d'après la statistique, forment une majorité plus considérable encore qu'on ne pourrait le supposer. Et quand je dis: «l'obligation de dormir dans un nouveau lit,» vous entendez naturellement que ce n'est là qu'une manière de parler; car le lit peut être ancien, encore que, pour celui qui y couche, il paraisse nouveau! Nous avons ainsi dans notre langue une foule de locutions singulières, et qui vaudraient la peine d'être rectifiées. Mais pour ce qui est de moi, monsieur, accoutumé, comme je l'ai été longtemps, à une vie de changement presque continuel, je dois dire que j'ai, en somme, parfaitement dormi!
—Je suis ravi de l'apprendre! dit avec chaleur le professeur de dessin. Mais je vois, monsieur, que je vous ai interrompu dans la lecture de votre journal!
—Le journal du dimanche est une des nouveautés de notre temps! répondit M. Finsbury. On dit qu'en Amérique il a encore pris plus d'importance que chez nous. Bon nombre de journaux du dimanche, en Amérique, ont des centaines de colonnes, dont la moitié au moins, d'ailleurs, est réservée aux annonces. Dans d'autres pays, les journaux quotidiens paraissent même le dimanche, de telle sorte que des journaux spéciaux comme ceux-ci n'y ont point de raison d'être. Le journalisme contemporain, monsieur, se manifeste sous une infinité de formes différentes: ce qui ne l'empêche pas d'être partout, au même degré, le grand agent de l'éducation et du progrès humains. Qui pourrait croire, monsieur, qu'une chose aussi indispensable, qu'une telle chose, dis-je, n'ait pas existé de tout temps? Et cependant les journaux sont d'une invention relativement récente: le premier en date... Mais tout cela, pour intéressant que cela soit à connaître, n'est, de ma part, qu'une digression. Ce que je voulais vous demander, monsieur, était ceci: êtes-vous, comme moi, un lecteur assidu de notre presse nationale?
—Oh! vous savez, s'excusa Pitman, pour nous, artistes, la presse ne saurait avoir le même intérêt que pour...
—En ce cas, interrompit Joseph, il se peut que vous ayez laissé échapper sans la remarquer une annonce qui a paru dans divers journaux, les jours passés, et que je retrouve, ce matin, dans le Sunday Times! Le nom, sauf une variante de peu d'importance, ressemble fort à votre nom. Si vous voulez bien, je vais vous lire cela tout haut!
Et, du ton qui lui servait pour ses citations publiques, il lut:
AVIS.—WILLIAM BENT PITMAN, si ses yeux tombent par hasard sur le présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare de Waterloo.
—Est-ce que vraiment c'est imprimé sur le journal? s'écria Pitman. Voyons! Bent? Cela doit être une faute d'impression. Quelque chose d'avantageux pour moi? Monsieur Finsbury, permettez-moi de vous demander une faveur! Je sais combien ce que je vais vous dire sonnera étrangement à vos oreilles; mais, voyez-vous, il y a des raisons d'ordre tout intime qui me font désirer que cette petite affaire reste absolument entre nous! Je voudrais beaucoup que mes enfants... Je vous assure, cher monsieur, qu'il n'y a, dans ce secret, rien de déshonorant pour moi: des raisons d'ordre intime, rien de plus! Et d'ailleurs j'achèverai de mettre votre conscience en repos quand je vous aurai dit que l'affaire en question est connue de notre ami commun, M. Michel, qui, la connaissant, n'a pas cru devoir me retirer sa précieuse estime!
—Un seul mot suffisait, monsieur Pitman! répondit Joseph avec une de ses révérences orientales.
Une demi-heure plus tard, le professeur de dessin trouva Michel dans son lit avec un livre; l'avoué offrait une parfaite image du repos et de la bonne humeur.
—Salut, Pitman, dit-il! en déposant son livre. Quel vent vous amène, à cette heure du jour? Vous devriez être à l'église, mon ami!
—Je ne suis guère en train d'aller à l'église aujourd'hui, monsieur Finsbury! répondit l'artiste. Une nouvelle catastrophe menace de fondre sur moi, monsieur!
Et il tendit à Michel l'annonce du journal.
—Quoi? Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Michel en sursautant dans son lit.
Puis, après avoir étudié l'annonce pendant un instant:
—Pitman, je me moque tout à fait du document que voici!
—Et, cependant, je ne crois pas qu'on puisse le négliger! murmura Pitman.
—Je supposais que vous aviez eu assez déjà de la Gare de Waterloo! répondit l'avoué. Y seriez-vous attiré par une impulsion morbide? Au fait, vous êtes devenu tout drôle, depuis que vous avez perdu votre barbe! Je commence à croire que c'était dans votre barbe que vous gardiez votre bon sens!
—Monsieur Finsbury, dit le professeur de dessin, j'ai beaucoup réfléchi à la nouvelle complication qui vient de se produire dans ma vie, du fait de cette annonce: et, si vous voulez bien me le permettre, je vais vous exposer les résultats de mes réflexions!
—Allez-y! fit Michel. Mais n'oubliez pas que c'est aujourd'hui dimanche! Pas de gros mots, ni de bavardage inutile!
—Nous nous trouvons en présence de trois hypothèses possibles, commença Pitman: 1o cette annonce peut se rattacher à l'affaire du baril; 2o elle peut se rapporter à la statue de M. Semitopolis; enfin, 3o elle peut émaner du frère de ma défunte femme, qui est parti il y a vingt ans pour l'Australie et n'a plus jamais donné de ses nouvelles. Dans le premier cas,—affaire du baril,—j'admets que l'abstention serait, pour moi, le parti le plus sage.
—La cour est de votre avis jusque-là, maître Pitman! dit Michel. Veuillez continuer.
—Dans le second cas, poursuivit Pitman, j'ai le devoir de ne rien négliger de ce qui peut m'aider à retrouver l'antique malencontreusement égaré!
—Mais, mon cher ami, vous m'avez dit vous-même, avant-hier, que M. Semitopolis vous avait déchargé de toute responsabilité dans l'accident! Que voulez-vous de plus?
—Je suis d'avis, monsieur, sauf erreur, que l'irréprochable correction de la conduite de M. Semitopolis m'impose, plus impérieusement encore, le devoir de rechercher l'Hercule! répondit le professeur de dessin. Je me rends bien compte de tout ce que mon attitude a eu, dès le début, d'illégal et de répréhensible: raison de plus pour que, désormais, je m'efforce d'agir en gentleman!
Et Pitman rougit jusqu'aux oreilles.
—A cela non plus je ne vois pas d'objection! déclara Michel. J'ai souvent pensé moi-même que j'aimerais, un jour, à essayer d'agir en gentleman. Mais ce sera pour plus tard, quand je me serai retiré des affaires. Ma profession, hélas! me rend provisoirement la chose presque impraticable!
—Et dans la troisième hypothèse, poursuivit Pitman, si l'auteur de l'annonce est mon beau-frère Tim, eh bien, naturellement, cela signifie la fortune pour nous!
—Oui, mais malheureusement l'auteur de l'annonce n'est pas votre beau-frère Tim! dit l'avoué.
—Vous êtes-vous aperçu, monsieur, d'une expression qui me paraît des plus remarquables, dans cette annonce: quelque chose d'avantageux pour lui?—demanda Pitman, avec un sourire malin.
—Innocent agneau que vous êtes! répondit Michel. Cette expression est le lieu commun le plus éculé de notre langue anglaise; elle prouve simplement que l'auteur de l'annonce est un imbécile! Voyons! Voulez-vous que, tout de suite, je vous démolisse votre château de cartes? Eh bien! est-ce que votre beau-frère Tim serait homme à faire cette erreur, dans la façon d'écrire votre nom! Bent au lieu de Dent? Ce n'est pas que, en soi, la correction me déplaise! Je la trouve au contraire admirablement judicieuse2, et suis bien résolu à l'adopter désormais moi-même, dans mes rapports avec vous! Mais trouvez-vous vraisemblable qu'elle vienne de votre beau-frère?