Nanna.—Paye-toi encore des pots et des chaudrons de poix qu'ils viendront mettre sous tes fenêtres, pour les incendier et les fracasser, ajoutes-y les chiffons enduits de cire avec lesquels ils feront sauter les gonds de ta porte et la renverseront de haut en bas. Pour te bien assaisonner la bouillie de fèves, voudront en être aussi tout le vacarme, les cris, les sifflets, les plaisanteries, les injures, les pets, les rots, les bravades dont ils se servent en guise de réveille-matin quand tu dors; les voici qui te font la procession autour de ta maison, criant à haute voix tes défauts, absolument comme on devrait crier les leurs.

Pippa.—Que la fluxion de poitrine les étouffe!

Nanna.—Un de ces oiseaux désœuvrés eut un jour une solennelle lubie, la plus folle que se mit jamais en tête un amant plein de mensonge, de faussetés et de sottise.

Pippa.—Quelle lubie?

Nanna.—Pour montrer qu'il ne vivait que de l'espérance d'obtenir la dame de ses pensées et pour que celle-ci, quand elle l'aurait compris, songeât à le rendre heureux, il s'habilla tout en vert: la toque verte, la cape, le pourpoint, les chausses, le fourreau, le bout du fourreau et le manche de l'épée, la ceinture, la chemise, les bottes, jusqu'à sa chevelure et sa barbe, car je crois qu'il les teignit aussi en vert, le plumet et l'agrafe, les ferrets, les aiguillettes, la casaque, tout.

Pippa.—Quel plat d'épinards!

Nanna.—Ah! ah! ah! Il ne mangeait que des choses vertes, des courges, des citrouilles, des melons, des purées d'herbes, des choux, des laitues, de la bourrache, des amandes fraîches, des pois chiches. Pour que le vin lui semblât vert, il le versait dans un gobelet de cristal vert; s'il mangeait une galantine à la gelée, il se contentait de sucer les feuilles de laurier qu'on met dedans; il se faisait pétrir son pain de romarin broyé dans l'huile, pour qu'il participât de la couleur verte, et s'asseyait sur un banc peint en vert. Il couchait dans un lit vert et causait d'herbes, de prairies, de jardins et de printemps. S'il chantait, il n'était jamais question que de l'espérance poussant ses frondaisons dans les champs couverts d'épis, et il entrelaçait ses vers de pampres, de pimprenelles et de pissenlits. S'il envoyait quelque lettre à la diva, il l'écrivait sur des feuilles vertes, et je crois que lorsqu'il allait du corps, il faisait vert, de la couleur de sa figure et de son urine.

Pippa.—Quel fou achevé!

Nanna.—Folle achevée était celle qui croyait que l'on faisait tout cela en l'honneur de ses perfections divines, et non à cause de sa sottise. Veux-tu en savoir encore davantage? Il simula si bien l'espérance, il prêcha si haut que la bonne bête, ne voulant pas le démentir, s'y laissa prendre et s'imagina que cette invention du vert était un suprême hommage à sa beauté; le bénéfice qu'elle retira de ce Vert-de-gris, c'est qu'il la planta là, après l'avoir dévalisée de tout, jusqu'à la paillasse de son lit.

Pippa.—Filou digne de la potence!

Nanna.—Certaine pauvre dame Quinimina, à laquelle la nature avait concédé un peu de physionomie et un peu de belle prestance, pour mieux la faire se casser le cou et pour sa plus sûre ruine, comme il arrive à celui qui sait assez jouer pour avoir l'occasion de perdre, connaissait si bien ses lettres qu'elle put lire une épître à elle adressée par un farceur. O Dieu! comment se fait-il que Cupidon prenne les gens sans y voir clair? Comment est-il possible qu'un chie-en-culotte comme lui sache tirer de l'arc et transpercer les cœurs? Qu'il nous crève donc l'aposthume qui puisse nous venir à nous autres femmes, quand nous prêtons créance aux charlataneries, quand nous croyons avoir des yeux comme des soleils, une chevelure d'or, des joues de roses, des lèvres de rubis, des dents de perles, un air majestueux, une bouche divine, une langue angélique; quand nous nous laissons aveugler par des billets doux que nous envoient des attrapeurs de femmes, de la même façon que se laissa duper l'infortunée dont je parle. Pour que tout le quartier jasât de ce qu'elle savait lire, chaque fois qu'elle pouvait dérober une minute, elle se plantait à sa fenêtre, un livre à la main, ce qui fit qu'un regratteur de rimes l'aperçut et, s'avisant qu'il pourrait peut-être fort bien l'encocher par le moyen de quelque sornette en style d'or, teignit une feuille de papier dans du suc de giroflée, de celles qui sont rouges, trempa sa plume dans du lait de figuier et lui écrivit que ses charmes faisaient le désespoir de ceux des anges; que l'or empruntait son éclat à ses cheveux et le printemps ses fleurs à ses joues; il lui fit aussi archicroire que le lait se blanchirait à la blancheur de sa gorge et de ses mains. Juge maintenant si elle commit le péché de vaine gloire à s'entendre exalter de la sorte!

Pippa.—Niaise!

Nanna.—Quand elle eut achevé de lire sa perdition, cette lettre dans laquelle elle vit qu'on l'accablait de plus d'éloges qu'on en donne au Laudamus, elle s'attendrit de tout son être et, comme on la conjurait de rendre réponse, elle se jeta de confiance dans les bras de ce «seul et en secret», qu'au milieu de leurs bavardages les trompeurs ne manquent pas de promettre en toutes lettres, afin que de prime abord nous leurs prêtions l'oreille. Après lui avoir assigné rendez-vous pour le surlendemain, parce que ce jour-là son mari allait à la campagne, elle se mit aux aguets, attendant le moment.

Pippa.—Quoi! elle avait un mari?

Nanna.—Oui, à la male heure.

Pippa.—Et en plus mauvais point.

Nanna.—Dès que messire le faiseur de sonnets eut obtenu ce oui, il ramassa je ne sais combien de barbouilleurs de papier, de racleurs de chansonnettes et leur dit:—«Je veux donner la sérénade à une petite putain, mariée, assez gentille créature, que je vais mettre sous presse un de ces jours. Preuve que c'est vrai, la voici là couchée par écrit, manu propria»; et il leur montra quelques lignes de son écriture, ce dont ils se mirent à rire un bout de temps ensemble. Puis il empoigna un luth, l'accorda en un clin d'œil et pinça un trille assez gaillardement à la villageoise. Après un ah! ah! poussé à gorge déployée, il se posta sous la fenêtre de la chambre de la bonne amie, laquelle donnait sur une ruelle où il passait une personne par an, et, s'appuyant les reins au mur, l'instrument appliqué sur sa poitrine, leva la tête vers le ciel; pendant qu'elle se montrait par instants en haut il chantonna cette chansonnette:

Pour tout l'or du monde,
Dame, à vous louanger ne dirais menteries:
Cela me ferait honte, à moi comme à vous.
Par Dieu, non, je ne dirai pas
Qu'en votre bouche avez parfums de l'Inde ou d'Arabie;
Ni que vos cheveux
Sont plus beaux que l'or;
Ni que dans vos yeux soit niché l'Amour;
Ni que le Soleil leur emprunte sa splendeur;
Ni que vos lèvres et vos dents
Soient de blanches perles et de beaux rubis ardents;
Ni que vos gentilles manières
Fassent au bordel accourir les rivières:
Mais bien dirai que vous êtes un friand morceau,
Plus que dame qui soit au monde,
Et que vous avez tant de grâce
Que pour vous le faire se défroquerait un ermite.
Partout je ne veux dire que vous soyez divine,
Car vous ne pissez pas d'eau de fleur d'orange en guise d'urine.

Pippa.—Moi, pour mon compte, je lui aurais jeté le mortier par la tête; oui, je lui aurais jeté, c'est sûr.

Nanna.—Elle, qui n'était pas plus cruelle que tu ne le seras toi-même, s'en estima bien heureuse et bien grande; elle n'attendit pas le départ de son mari, et dès le lendemain se rendit en cachette à la maison d'un boulanger, ami du hâbleur, auquel elle donna à garder une de ses parures qui se mettent à la taille des femmes. Quand le messire eut vu la ceinture, il se dit à part soi:—«Les grains d'ambre seront excellents pour me faire un bracelet, et les grosses noix d'or pour remplir ma bourse.» Ce disant, il s'en fut à la Monnaie et changea le métal non frappé en métal frappé au bon coin; il eut trente-sept ducats d'or des Pater nostri qui entrecoupaient le chapelet d'ambre et les joua tout de suite. Quand il revint, sans plus les avoir, à la maison du boulanger, il se mit dans une de ces colères qui passent par la tête de ceux qui restent sans un as, grâce à l'as, et, rejetant sur l'hépatique la faute du persil ou du prezzemolo, comme l'appellent les savants sybilles, il roua la malheureuse de coups de bâton et la fit rouler du haut de l'escalier sous une grêle de coups de poing.

Pippa.—Grand bien lui fasse!

Nanna.—Elle s'en fut dans la chambrette de je ne sais quelle lavandière et y resta la nuit, sans dormir pour une once; elle eut donc bien le temps de songer à sa vengeance, et elle y songea de la façon que je vais te dire. La ceinture que le mauvais drôle venait de gaspiller avait été volée par son mari dans cette maison, tu sais, appartenant au cardinal della Vella, où il y eut le feu il n'y a pas longtemps; elle-même l'avait soustraite à son mari, qui l'avait serrée dans un coffre. A cette heure, se voyant sans cette ceinture, pour se venger de celui qui l'avait si bien moulue, et sans penser à ce qui pouvait en advenir, elle alla trouver le propriétaire de la maison brûlée et lui conta comment un tel se trouvait avoir la ceinture. Le gentilhomme, mis au fait de l'histoire, commença par faire jeter le grappin sur celui qui l'avait volé, et le capitaine de la Corte-Sevella, jugeant sur cet indice qu'il avait dû dérober encore bien d'autres objets, lui fit appliquer bon nombre de tours de corde. De la sorte, la pécore en fut pour sa mésaventure et pour sa honte, ainsi que son mari, et celui qui l'avait traitée à sa façon s'esquiva par les mailles du filet.

Pippa.—Tant pis pour qui se laisse attraper!

Nanna.—Mais, jusqu'à présent, je ne t'ai encore montré que les grains de poivre, de millet et de blé, des pépins de raisins ou de grenade; maintenant je vais déplier le drap du haut en bas et, après t'en avoir conté une dernière où il n'y a pas trace de bourre, je te congédie. Écoute-moi donc, et si tu peux te retenir de pleurer, retiens-toi.

Pippa.—Ce sera quelque femme engrossées, puis mise à la porte?

Nanna.—Pis.

Pippa.—Quelque enfant enlevée au papa et à la maman, puis rouée de coups de bâton et abandonnée au milieu de la rue?

Nanna.—Pis que moulue de coups, le nez coupé, laissée en chemise, déshonorée, pourrie de mal français et arrangée le plus pitoyablement qu'il soit possible.

Pippa.—Dieu, viens à notre aide!

Nanna.—C'est ce qui attend quiconque aime à crédit.

Pippa.—Bien sûr, pareille chose doit venir d'un de ces poètes à qui vous voulez que j'ouvre et que je me livre.

Nanna.—Je ne t'ai pas dit cela, moi; je veux que tu les cajoles sans leur donner jamais un fétu; il faut agir de la sorte, pour qu'ils ne t'assassinent pas de leurs louanges ironiques ou que, s'ils se moquent de toi dans leurs mordantes satires, cela ne paraisse pas s'adresser à ta personne.

Pippa.—De cette façon, cela peut aller.

Nanna.—Je ne me souviens plus de ce que je voulais te dire.

Pippa.—Ni moi.

Nanna.—Alors ne me coupe pas la parole dans la bouche.

Pippa.—Il faut pourtant bien que je m'occupe de ce qui me regarde.

Nanna.—Je m'en ressouviens, il s'agit d'un roi: d'un roi et non pas d'un fichu docteur, d'un chef d'escouade, d'un roi, te dis-je. Celui-là, à la tête d'une multitude de gens à pied et à cheval, se mit en campagne à travers le pays d'un autre roi, son ennemi, et après l'avoir saccagé, brûlé, ruiné, vint poser le siège autour d'une ville forte où l'autre, ne pouvant arriver à le fléchir par aucune espèce de concession, s'était réfugié avec sa femme et une fille unique qu'il avait. La guerre se continuant ainsi, le roi qui voulait prendre la ville pouvait bien se démener: elle était si forte que le seigneur Jean des Médicis, c'est-à-dire Mars en personne, n'en serait pas venu à bout; il aurait eu beau la bombarder, la fusiller, l'arquebuser tant et plus. Quoi qu'il en soit, le roi qui la battait en brèche jetait feu et flamme dans les escarmouches; à l'un il fendait la tête, à l'autre il coupait un bras, à l'autre il tranchait une main; d'un coup de lance il envoyait un autre en l'air, à un mille de haut, de sorte qu'amis et ennemis ne savaient plus qu'en dire. Cela fut cause que la présomptueuse renommée se fit son guide, le promena triomphalement par tout le camp, puis entra dans la ville, rencontra la fille de l'infortuné monarque et lui dit:—«Viens sur les murailles et tu verras le plus beau, le plus vaillant et le mieux armé de tous les jeunes gens qui soient nés jamais.» A peine lui eut-elle dit cela que la jeune fille y courut, et l'ayant reconnu au terrible panache qui se balançait sur son cimier, à la casaque de toile d'argent qui aveuglait les rayons du soleil quand leur éclat venait la frapper, elle se sentit toute hors d'elle-même; tandis qu'elle dévorait des yeux et le cheval et l'armure et les gestes du roi, le voici qui se lance jusqu'auprès des portes, et comme il brandissait son épée pour tuer un soldat qui fuyait devant lui clopin-clopant, la courroie de son heaume se détacha, le casque lui tomba de la tête; elle aperçut alors ce visage de roses, devenu vermeil dans l'ardeur du combat, et la sueur qui y faisait perler la fatigue ressemblait à la rosée qui les baigne quand l'aube les fait entr'ouvrir.

Pippa.—Abrégeons.

Nanna.—Elle s'enflamma de telle façon qu'elle en devint aveugle et que, sans plus se soucier de ce qu'il avait fait à son père, de ce qu'il voulait lui faire encore, elle en vint à l'aimer plus qu'il ne haïssait celui dont elle tenait l'existence; l'infortunée, elle savait pourtant bien que tout ce qui reluit n'est pas or! N'importe, Amour la rendit si courageuse qu'une nuit elle ouvrit la poterne secrète de son palais, une poterne qui avait été ouverte pour les besoins des temps et par où on pouvait entrer et sortir sans être vu. Comme elle en avait les clefs, elle s'échappa de la ville et toute seule elle alla trouver celui qui avait soif de son sang.

Pippa.—Comment put-elle se diriger dans les ténèbres?

Nanna.—On dit que le feu de son cœur lui servit de flambeau.

Pippa.—Eh bien! on peut dire qu'elle brûlait comme il faut.

Nanna.—Elle brûlait tant qu'elle ne se contenta pas de se faire reconnaître du roi perfide et déloyal, mais qu'elle coucha avec lui et se laissa engluer parce qu'il lui dit: «Signora, je vous accepte pour ma femme et je reconnais votre père pour mon beau-père et mon seigneur, à la condition que vous m'ouvriez les portes de la ville, car ce n'est point par haine, c'est pour l'amour de la gloire que je fais la guerre à Sa Majesté. Aussitôt que je serai le maître de tout, je lui ferai hommage du gain de ma victoire et de mon propre royaume par-dessus le marché.»

Pippa.—Comment il se peut faire qu'ils se soient ensorcelés l'un et l'autre, ce serait merveilleux de l'entendre de leurs bouches.

Nanna.—Tu peux penser si, endoctrinée, conseillée et poussée par l'amour, elle articula, refusa, concéda tout ce que lui suggéra d'articuler, de refuser et de concéder l'amour. On doit croire qu'elle ne semblait pas être une fillette inexpérimentée et craintive, mais une femme avisée et hardie, qu'elle usait des paroles propres à attendrir tout noble cœur, qu'elle y mêlait de ces charmes, de ces soupirs entrecoupés de sanglots, de ces tristesses câlines par le moyen desquelles on obtient ce que l'on désire. On doit croire aussi que le galant si doucereux au dehors, si cruel au dedans, pour qui la vie du père était sa mort à lui, sut emmieller son langage et, par des serments et de grandes promesses, la décider à lui ouvrir ces portes qu'enfin lui ouvrit l'écervelée. La première chose que fit le traître, ce fut de s'emparer du vieux et de la vieille dont elle avait reçu le jour et de leur couper la tête à l'un et à l'autre en sa présence.

Pippa.—Et elle n'en mourut point?

Nanna.—On ne meurt pas de douleur.

Pippa.Ave Maria!

Nanna.—Eux tués, il mit le feu aux maisons, aux églises, aux palais, aux boutiques, laissa brûler une moitié du peuple et passa l'autre moitié au fil de l'épée, sans faire de différence entre les petits et les grands, entre les mâles et les femelles.

Pippa.—Et elle ne se pendit point?

Nanna.—Ne t'ai-je pas dit que l'amour l'avait aveuglée et mise toute hors d'elle-même? Comme une folle, elle délirait, elle se lamentait, et chaque fois qu'elle tournait les yeux vers celui qui était plutôt son bourreau que son mari, elle le contemplait ni plus ni moins que si elle lui avait eu quelque obligation.

Pippa.—C'était de la folie et non de l'amour.

Nanna.—Dieu garde les chiens, Pippa; Dieu préserve les Maures d'un tourment pareil! Ah! oui, l'amour est une cruelle histoire, et crois-en une qui l'a éprouvé; crois-m'en, Pippa, l'amour, ah!... Pour moi, je préférerais mourir que d'endurer un mois la torture d'un homme qui n'a plus aucune espérance de ravoir la femme qu'il adore; j'aimerais mieux la fièvre. Se trouver sans un sou, ce n'est rien; avoir des ennemis, bagatelle; le vrai supplice, c'est celui d'un homme qui aime et qui ne dort, ni ne boit, ni ne mange, qui ne peut rester ni debout, ni assis; l'imagination toujours obsédée par elle, il s'épuise à y penser, mais ses idées ne peuvent pourtant pas s'assouvir en idée.

Pippa.—Tout le monde aime cependant.

Nanna.—C'est vrai; mais tous y gagnent ce visage pâle qu'à force de faire la putain finit par avoir le troupeau, le bataillon, l'innombrable quantité de filles folles, car sur cent putains quatre-vingt-dix-neuf n'existent qu'en perspective, comme disait la Romanello. Le putanisme, dans son ensemble, est tout semblable à une boutique d'épicerie tombée secrètement en faillite: elle a toutes ses petites boîtes bien en ordre, ses pots rangés à la file avec des étiquettes où on lit: dragées, anis, amandes confites, noix pralinées, poivre en grains, safran, pignons; mais ouvre celle-ci ou celle-là, il n'y a rien du tout dedans. De même les chaînettes d'or, les éventails, les bagues, les jolies robes, les coiffes les plus huppées sont les étiquettes des pots et des boîtes vides dont je te parle. Ainsi, pour un amoureux qui a lieu de se féliciter de son amour, il y en a mille qui en tombent dans le désespoir.

Pippa.—Revenez-en donc à votre histoire, si vous ne voulez pas qu'on dise que votre fil est emmêlé.

Nanna.—On ne le dira jamais, parce que les femmes sont des femmes, et que quand elles vont contre leur naturel, elles peuvent toujours répondre à qui les en reprend: «Vous ne savez pas ce que vous dites.» Or donc, la pauvre enfant ainsi trahie reste avec celui qui a saccagé son pays, tué son père et sa mère, et s'en va avec lui. Mais voici venir le moment où, étant grosse de lui, elle est sur le point d'accoucher. Le scélérat l'apprend et commande qu'elle soit jetée toute nue sur un buisson d'épines, pour que les pointes la déchirent, elle et son fruit. Hélas! elle montrait tant de courage qu'elle se déshabilla d'elle-même en disant:—«Ingrat! Est-ce la récompense de mon amour? Te semble-t-il qu'une reine mérite un pareil sort? Où jamais a-t-on ouï dire qu'un père assassinât son enfant avant qu'il eût commis aucun crime, avant même qu'il fût né?»

Pippa.—Miséricorde!

Nanna.—Comme elle prononçait ces paroles, les épines en furent attendries et s'écartèrent, de sorte que les herbes vertes et fraîches qui poussaient sous le buisson la reçurent dans leur lit; elle y mit au monde un poupon qui avait la ressemblance de celui qui le lui avait fait. Là-dessus, voici accourir un valet à face de démon qui prend la petite créature par le bras et dit:—«Le roi veut que je la tue, pour en finir en même temps avec sa haine, avec ta vie et avec ta sale race.» Ce disant, d'un coup de couteau, qu'il me semble sentir dans le cœur, il perça ce corps à peine formé, et la petite âme, qui vit le ciel avant d'apercevoir le soleil, eut le fil de sa vie coupé juste quand il y était fait le premier nœud. Mais une telle mort est plus douce que l'existence: mourir avant de savoir ce que c'est que la vie, c'est goûter là béatitude des saints.

Pippa.—Je vous crois, mais qui pourrait souffrir une pareille cruauté?

Nanna.—Cela fait, on la revêtit, et comme elle allait se noyer dans ses larmes, voici qu'on lui apporte dans un bassin d'or le lacet, le poison et le poignard. Quand l'infortunée entendit qu'on lui disait: «Choisis l'un de ces moyens qui par trois routes différentes te tireront d'embarras le corps et l'âme», sans s'effrayer ni s'émouvoir, elle prit la corde, le poison et le couteau, et s'efforça de s'ôter la vie des trois façons tout ensemble; n'y pouvant réussir, elle s'en prit au Ciel de ce qu'il ne consentait pas à ce qu'elle pût en même temps se pendre, s'empoisonner et se poignarder.

Pippa.—O mon Dieu!

Nanna.—Elle se noua la corde autour du cou, l'attacha quelque part et se lança dans l'espace; la corde se rompit et elle ne put mourir; elle but l'arsenic et n'en éprouva aucun mal, parce qu'étant encore enfant son père l'avait prémunie contre les poisons; elle s'empara du poignard, leva le bras pour se percer le cœur et, au moment où elle allait enfoncer la pointe, l'Amour se glissa entre le fer et son corsage, et lui montra le portrait de sa fausse idole, qu'elle s'était brodé sur le sein en soie de toutes couleurs; le couteau lui tomba des mains, car elle eut plus d'égards pour son image peinte qu'il n'en avait, lui, pour sa personne vivante.

Pippa.—Jamais plus on n'a entendu parler de choses si extraordinaires.

Nanna.—Lui, qui la haïssait plus que la mort, pour être du sang de son ennemi, ne va pas croire qu'il en devint plus pitoyable en apprenant cette marque de sa tendresse. Loin de là, il la fit précipiter dans la mer, qui était proche: les déesses marines la ramenèrent au rivage, saine et sauve.

Pippa.—Je veux brûler deux chandelles en l'honneur de ces déesses que vous dites.

Nanna.—Quand le serpent la vit sur le rivage, il appela un homme terrible et lui dit:—«Dégaine ton épée et coupe-lui le cou.» L'homme obéit, voici l'épée haute, elle retombe et Notre-Dame arrive au secours de la pauvrette.

Pippa.—Comment?

Nanna.—En faisant que l'épée ne la toucha que du plat.

Pippa.—Loué soit Dieu!

Nanna.—Ce n'est pas fini. Le cruel fit allumer un grand feu et la fit jeter de force dedans, mais elle ne brûla pas; dès qu'elle fut pour y tomber, le Ciel, qui en eut pitié, s'obscurcit tout à coup et versa une telle quantité d'eau que cela aurait pu éteindre, non seulement un monceau de copeaux et de branchages, mais les fournaises de l'enfer.

Pippa.—Honnête Ciel, Ciel miséricordieux!

Nanna.—Sitôt que fut éteinte la flamme, qui tâchait de s'élever en l'air avec la fumée, le peuple se mit à crier:—«Eh! sire, ne persistez pas à vouloir ce que ne veut pas Celui qui est là-haut. Hélas! pardonnez à l'innocente qui vous aime trop; c'est le trop d'amour qu'elle eut pour vous qui vous a permis de vous venger et d'obtenir la victoire.»

Pippa.—Et il ne fléchissait pas, en entendant de telles prières?

Nanna.—Est-ce que les porte-mitres sont accessibles aux supplications des honnêtes gens?

Pippa.—Patience!

Nanna.—Écartée du bûcher éteint par la pluie, en dépit de ceux qui intercédaient pour elle, on la fit entrer dans une cage où était enfermé un lion; la vérité pourtant c'est qu'à peine vint-il la flairer, par égard pour sa noblesse et de peur de faire mal à une femme si infortunée.

Pippa.—Dieu lui veuille du bien!

Nanna.—As-tu jamais vu un chien enragé qui mord jusqu'à ses propres pattes?

Pippa.—Oui, j'en ai vu.

Nanna.—Si tu en as vu, tu as vu ce diable incarné se ronger les mains de désespoir de ce qu'il ne pouvait se rassasier de son trépas. Il l'empoigna par les cheveux et la traîna au fin fond d'une cour où il la fit demeurer huit jours sans vouloir que personne lui portât à boire et à manger. Mais elle mangea tout de même, à son chien de dépit.

Pippa.—De quelle façon?

Nanna.—Demande-le à son désespoir et à ses larmes qui te diront comment ils lui servirent de pain et de vin. On ouvrit la maison et on la retrouva vivante, ce dont le mâtin de renégat s'en alla cogner de la tête par tous les murs. Après qu'il se la fut ainsi abîmée, à son grand dommage, il lia sa femme de sa propre main au tronc d'un arbre et la fit cribler de flèches par ses archers. Qui croirait que le vent, ému de compassion, écartait d'elle tous les coups et, partageant en deux la nuée de flèches, en faisait tomber la moitié d'un côté, la moitié de l'autre?

Pippa.—Gentil vent!

Nanna.—Voici maintenant la cruauté suprême. Gonflé de ce poison dont se gonfle quiconque ne peut noyer le feu que la colère lui a allumé dans le sein, il ordonna de la précipiter de la plus haute tour. Elle fut donc prise et menée sur le faîte; mais lorsqu'elle vit qu'on lui attachait les mains, elle s'écria:—«Les filles de roi doivent-elles donc mourir de la mort des servantes?» La tour touchait presque le ciel avec ses créneaux, et parmi les bourreaux qui devaient la précipiter il ne s'en trouvait pas un seul qui eût le cœur de regarder le peuple; d'en bas, les yeux écarquillés, il attendait le saut qu'elle devait faire malgré elle, tandis que la malheureuse, digne d'un meilleur sort, frissonnait de tout son corps en plongeant le regard dans si peu que ce fût de la profondeur. Le soleil, qui en ce moment luisait de tout son éclat, se cacha entre les nuages, de peur de la voir se fracasser. Pour elle, elle se mit à pleurer et fit de ses yeux un Tibre et un Arno; mais elle ne pleurait pas de la frayeur d'avoir à se meurtrir et à se briser en tombant; non, elle avait honte de rencontrer l'ombre de sa mère, dans l'autre monde; il lui semblait déjà être en présence de l'âme de sa mère, qui lui disait:—«O ciel, abîme, voilà celle qui me dépouilla de la chair dont je l'avais revêtue.»

Pippa.—Je n'en puis plus d'émotion.

Nanna.—Ne t'émeus pas encore. Lorsqu'elle se sentit soulevée de terre par ces cruelles mains, elle haussa la voix et dit:—«Vous qui restez après moi, excusez-moi auprès de ceux qui vivent actuellement et de ceux qui viendront plus tard; j'ai été coupable plus que personne, pour avoir aimé plus que personne...»


La Nanna venait d'achever ces mots quand des cris ébranlèrent la maison.—«Holà, Pippa», s'écria-t-elle, «holà, ma fille! Vite, un couteau; vite, coupez-lui ses lacets; de l'eau pour lui en jeter à la figure; aidez-moi à la porter sur le lit.» A ce vacarme accoururent les deux servantes qu'avait la Nanna; elles firent reprendre connaissance à la Pippa qui s'était évanouie rien qu'à voir l'autre précipitée en paroles du haut de la tour, semblable à ces femmes qui ne peuvent voir le sang couler sur les reins des Génois, dans la nuit du vendredi saint, quand derrière le crucifix ces insensés se déchirent à coups de discipline. Lorsqu'elle fut revenue à elle, la Nanna, pour ne plus lui donner de sujet d'émoi, ne voulut pas achever l'histoire qu'elle était en train de conter délicatement, sur la pointe du pied, car elle savait bien dire, quand le grillon lui trottait par la tête. Pendant qu'elle faisait apporter des réconfortants, voici la commère et la nourrice qui viennent frapper à la porte en toute assurance; les embrassades faites à la mère ainsi qu'à la fillette, la commère prit la parole: «Nanna—dit-elle—nous voulons demain, puisque c'est à moitié fête, et une fête chômée plutôt que non, venir jouir de ton jardin. Je serais bien aise que tu m'entendes et que tu me dises si je mets dans la bonne voie la nourrice, qui veut s'adonner à la ruffianerie.»—«Justement, je le désirais aussi—répondit la Nanna—et j'ai du dépit jusqu'au fond de l'âme de ce que vous n'étiez pas là à m'écouter, hier et aujourd'hui, quand je contais à ma Pippa comment il faut s'y prendre pour être une bonne putain et quelles sont les scélératesses que les hommes font aux putains comme aux autres. De même que je n'ai pas ma pareille (je ne dis point cela pour me vanter) dans l'art de la putanerie, toi, tu n'as personne qui te vienne à l'épaule dans celui de la ruffianerie. Venez donc, de toute façon, pour que ma petite coco, ma chérie, ma mignonne, vous écoute et, en vous écoutant, apprenne non à faire la maquerelle, mais à savoir se conduire vis-à-vis des maquerelles.»

Il ne se dit ni ne se répondit autre chose entre elles trois, mais le lendemain elles vinrent comme il était convenu, et lorsqu'elles s'assirent sous le pêcher il échut à la commère de se placer entre la nourrice et la Nanna; la gentille Pippa se mit en face de la commère. Au même instant une grosse pêche, la seule qui restât sur l'arbre, tomba sur la tête de la commère, ce qui fit que la nourrice s'écria en riant à n'en plus pouvoir:—«Tu ne peux nier maintenant que ton grand plaisir, jadis, c'était d'offrir ton panier de pêches.»—«Cela non—répondit-elle—le peu de fois ou le grand nombre de fois que j'y ai été forcée, il m'a semblé aller à la potence. Mais si l'argent fait tout et peut tout, quel miracle y a-t-il à ce qu'il nous fasse tourner à l'envers?» Après les rires qu'avait occasionnés la chute de la pêche, la Pippa se mit à écouter, la bouche ouverte, si attentivement qu'on aurait cru qu'elle voulait boire avec ses oreilles les paroles de la commère; celle-ci commença.


TROISIÈME JOURNÉE
La Ruffianerie

Ci commence la Troisième journée de la seconde partie des capricieux «Ragionamenti» de l'Arétin, dans laquelle la Nanna et la Pippa, assises au milieu du jardin, écoutent la Commère et la Nourrice converser sur la Ruffianerie.

La commère.—La maquerelle et la putain, ma chère nourrice, ne sont pas seulement des sœurs, mais des sœurs jumelles; Mme Luxure est leur mère, et messire Bordel est leur père: ainsi parlent les chroniques. Mais moi je croirais plutôt que la ruffianerie est fille de la putanerie ou mieux encore que la putanerie est issue du ventre de la ruffianerie.

La nourrice.—A quel propos veux-tu m'engager dans de semblables discussions?

La commère.—A propos de la cuisse que je voudrais voir se casser celui qui nous a ôté le haut du pavé, parce que force est que la maquerelle ait engendré la putain. Tiens-le pour chose assurée, cela est; mais si cela est, on ne devrait pas souffrir que n'importe quelle petite merdeuse de putain prenne place au-dessus de nous aux fêtes.

La nourrice.—Oh! très bien.

La commère.—Je m'émerveille de ce que Salomon n'ait pas mordu à ces subtilités-là. Mais n'importe, contentons-nous de notre métier; je vais te faire renaître en t'en racontant les finesses, et en temps et lieu je te montrerai comment la putain nous rend, sans le vouloir, les honneurs qu'elle nous doit; comment il n'est pas jusqu'aux seigneurs qui ne confessent notre supériorité en nous mettant, lorsqu'ils nous parlent en secret, a dextram patribus. Écoute-moi d'abord, tu pourras parler ensuite.

La nourrice.—Me voici attentive.

La commère.—Nourrice, je suis plus que sûre de ce que la Nanna que voici a pu enseigner à la Pippa, et je sais fort bien que faire la putain ce n'est pas le lot de la première venue. Cette vie-là, c'est comme un jeu de hasard, et pour une qui amène bénéfice, il y en a mille qui tirent blanque; néanmoins, faire la ruffiane demande encore plus d'adresse. Je ne nie pas que vouloir les séparer l'une de l'autre, ce soit se mettre dans l'embarras où se trouvent les mains quand, désireuses de se laver sans l'aide de personne, il leur faut se verser l'eau à elles-mêmes; toutefois la maquerelle pêche plus à fond que la putain: qu'on ne vienne pas me faire la moue là-dessus, c'est la vérité.

La nourrice.—Qui est-ce qui fait la moue?

La commère.—Que sais-je?

La nourrice.—Cela me paraît bien s'adresser à moi.

La commère.—Regarde une maquerelle qui a de la réputation grâce à ses talents, et tu croiras voir quelqu'un des plus fameux médecins du monde. Écoute-moi bien, si tu veux que je t'inculque mon savoir. Voici un médecin, grave dans sa manière de marcher, doctoral dans sa manière d'être debout; il parle par sentences, écrit par ordonnances et fait toutes choses en les mesurant à la pointe du compas. La foule s'adresse à lui, comme elle s'adresse à moi, me connaissant pour une femme entendue, habile, une doctoresse. Un médecin entre avec assurance dans toutes les maisons, et une maquerelle, qui sait ce qu'elle vaut, fait de même. Un médecin connaît les complexions, le pouls, les défauts, les biles, les maladies de l'un et de l'autre: la maquerelle connaît les lubies, les humeurs, le caractère, les vices de n'importe qui. Le médecin trouve remède aux maladies du foie, du poumon, de la poitrine, du flanc; la maquerelle, au mal de jalousie, de martel en tête, au mal de rage et au mal de cœur, tant pour les femmes que pour les hommes. Le médecin apporte réconfort, et la maquerelle consolation; le médecin vous guérit, et la maquerelle, en vous amenant dans votre lit la femme aimée, fait exactement la même chose. La mine joyeuse du médecin ragaillardit le malade, et la mine effrontée de la maquerelle rend la vie à l'amoureux; mais la maquerelle l'emporte d'autant sur le médecin que le mal d'amour est plus tenace et plus endiablé que le mal de l'utérus. Le médecin touche à chaque fois de bons écus, la maquerelle aussi, et ce serait tant mieux pour qui tombe malade si le médecin voyait dans les urines tout ce que voit la maquerelle sur le visage de quiconque vient lui demander aide et conseil. De même que le médecin doit être un gai parleur, rempli de bons contes, de même la maquerelle ne vaut rien si elle n'a toujours à point cent bonnes histoires. Le médecin sait promettre à qui se meurt de le guérir le lendemain, et la maquerelle redonne l'espoir à qui est en train de se pendre.

La nourrice.—Tu n'en laisses pas perdre une seule.

La commère.—Le médecin a des robes de plus d'une sorte; il porte celle-ci à Pâques, cette autre les jours de fêtes solennelles, une autre les dimanches; la maquerelle change d'habits, non selon les époques, mais selon les personnes avec lesquelles elle s'abouche, pour les mener à qui les attend. Supposé que j'aille parler à quelque noble dame ou à quelque riche courtisane, je m'habille en pauvresse pour les induire à prendre en compassion ma missive, puis celle d'autrui; chez les femmes de basse condition et de peu de moyens, je me montre dans tous mes atours, et ce que j'en fais, c'est pour me donner du crédit à moi-même, en même temps que de l'espérance à elles.

La nourrice.—Comment cela, de l'espérance à elles?

La commère.—L'espérance de s'enrichir en me croyant moi-même riche, grâce aux bons partis que je leur mets dans la main.

La nourrice.—Il faut vivre en ce temps-ci.

La commère.—Pour en revenir à ce que je te disais, le médecin a dans sa chambre des poudres, des eaux, des électuaires, des herbes, des racines, des cornets, des boîtes, des alambics, des cloches, des chaudrons et un tas d'autres savateries; la maquerelle n'a pas seulement toutes ces bêtises, elle a jusqu'à des esprits contraints par la magie à la servir, et elle jure qu'elle en tient un renfermé dans sa baguette. Le médecin, avec ses médecines, tire du corps à son malade ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de mauvais; la maquerelle, avec son savoir-faire, tire des escarcelles les ducats et les petits sous. Le médecin, pour qu'on croie en lui, doit être d'un âge moyen, et la maquerelle doit être de moyen âge pour qu'on ait confiance en elle. Mais, montrons-nous à découvert, venons-en à l'introibo, et pendant que je vais te narrer les procédés ruffianesques, rafle-les au passage, tâche d'apprendre, en voyant comment je m'y prenais, la façon dont tu devras t'y prendre.

La nourrice.—Si je l'apprendrai; ah!

La commère.—Entre tant d'autres dont j'ai usé, et dont j'userai encore (pourvu que je reste en bonne santé), je veux t'en conter une des meilleures. Moi qui ai toujours eu pour habitude d'aller flairer vingt-cinq églises chaque matin, attrapant par-ci une bribe d'évangile, par-là un morceau d'Orate fratres, par l'autre une goutte de Sanctus, Sanctus, de ce côté un tout petit peu de Non sum dignus, et ailleurs une bouchée d'Erat verbum, comme je reluquais toujours et celui-ci et celle-là, et celle-là et celui-ci, j'avise un jour un beau brin de gentilhomme, un de ces personnages qui se passeraient plutôt de boire et de dormir que de manquer même une fête sans vigiles, comme qui dirait Saint Joseph, Saint Jérôme, Saint Job et Saint Jean Bouche-d'Or. Il pouvait avoir trente-six ans, ou davantage, était bien vêtu, honnêtement, et pour autant que j'en pouvais présumer aux saluts que lui faisait tout le monde, c'était un savant, savant homme; il portait une longue barbe, noire et brillante comme un miroir. Ne va pas t'imaginer qu'il fût prodigue de ses paroles et de ses regards, non: placé tout auprès de l'eau bénite, il répondait aux saluts par des signes de tête, par des sourires graves, et s'il regardait les belles, c'était de telle façon que presque personne ne s'en apercevait. Quand l'une ou l'autre se mouillait le bout du doigt dans le bénitier, puis s'aspergeait la figure, il louait la main de la dame si galamment qu'elle passait outre avec un sourire et se plaçait de façon à ne pas le perdre de vue. Parfois il se plaçait sur un seul pied et, d'un air pensif et noble, faisait froncer ses épais sourcils sur son front sérieux; après être ainsi resté le temps d'un Credo, il se rassérénait le visage, nourrice, avec une grâce qui aurait ensorcelé jusqu'au goupillon à l'eau bénite.

La nourrice.—Il me semble le voir.

La commère.—C'est à ce particulier que ta bonne petite commère délibéra de jouer un tour, et elle le lui joua comme je vais te le dire, sœur. Jamais il ne quittait une église avant de la voir déserte de tout ce qui se trouvait de jolies femmes, et c'est à San-Salvador qu'il faisait les plus nombreuses stations. Je l'y aborde donc un beau matin qu'il avait tendu en grand ses embûches à l'adresse de je ne sais pas qui, et en l'abordant, feignant de le prendre pour un autre, je lui dis à voix basse d'un air joyeux:—«Que Votre Seigneurie ne s'éloigne pas; j'ai tant fait que la dame en question vous recevra, mais il ferait beau voir que je m'exposasse à de si terribles dangers pour tout autre que vous!» Le galant homme, en m'entendant parler de la sorte, comprit parfaitement que je me trompais de personne, mais en homme avisé il ne se troubla nullement et me répondit d'une bouche souriante:—«Vous ne faites pas le bonheur d'un ingrat.» En même temps le cœur commençait à lui battre dans la poitrine: ce frémissement que l'attente de la volupté donne à quiconque est sur le point de jouir lui embarrassait déjà la langue, et la couleur de son visage avait tourné au blanc et au rouge. Aussitôt je me dirige vers la porte et, regardant devant moi, je vois se montrer une petite putain de vingt sous, qui, selon ma recommandation, se rendait à l'église.

La nourrice.—Quelle ruse!

La commère.—Dès que je suis sûre que c'est bien elle, je fais un signe au messire et je lui dis de la main:—«La voilà.» Mon homme se lisse la barbe en la caressant de la main, et, se pavanant de toute sa personne, se redresse sur ses jambes, tousse, crache; moi, au moment où la nymphe s'approche de la porte, je redouble mes signes, et lorsqu'elle pénètre dans le sanctuaire, je la lui désigne d'un haussement de tête, puis je me retire à l'intérieur; à cet instant même, elle laissait tomber son gant et, se baissant pour le ramasser, s'avisait d'une gentille inadvertance.

La nourrice.—Dis-moi-la.

La commère.—En ramassant le gant, elle releva en même temps le bord de sa robe et laissa voir assez de ses jambes pour que le faucon désencapuchonné aperçût ses caleçons bleus et ses mules de velours noir, élégances qui le firent haleter de luxure. Mais voici qu'elle s'agenouille sur les marches du grand autel; je m'avance en jetant les yeux tout autour de moi, comme si j'avais grand'peur d'être surprise, je m'approche du galant et je lui dis tout bas, tout bas, tout bas:—«Allez lui lancer adroitement deux œillades; pendant ce temps-là sa servante fera le guet à la porte.»

La nourrice.—Ah! ah!

La commère.—Le gentilhomme m'obéit et, dès qu'il se fut rajusté ses habits sur le corps, déploya les grâces de cette façon de marcher toute nouvelle qui accorde trois pas au ducat, deux remuements de lèvres au Jules et un simple regard au quattrino; sur son visage, dans ses yeux, sur ses joues, sur sa bouche, il dessina l'amabilité d'un gracieux sourire en passant devant elle et s'arrêta un peu, afin de la pouvoir mieux considérer, mais avec une désinvolture qui ne pouvait pas être prise pour un trop grand empressement; la belle amie se couvrit seulement la joue gauche du bout de l'éventail et lui laissa voir le reste tout à son aise. En accomplissant deux ou trois fois ce manège, il parvint à lui dérober du regard quelques-unes de ses beautés, qui n'étaient cependant pas trop belles, et, après m'être placée derrière un pilier, je lui fis signe de venir. Quand il fut près de moi:—«Hein! que vous semble?» lui dis-je.—«Vraiment rien de bon», répondit-il; «mais je ne puis la voir comme je voudrais; je n'ai pas pu y parvenir.—Allons, lui répliquai-je, je veux que Votre Seigneurie l'examine et même la palpe à sa fantaisie. En advienne que pourra; pourvu que je fasse votre plaisir, tout m'est égal. Son mari est allé à la Magliana et ne rentrera pas avant le coucher du soleil; marchez donc tranquillement derrière moi, bien averti toutefois que je ne demeure plus dans mon ancienne maison, j'ai changé de domicile hier. Prenez garde aussi, en entrant où nous allons, d'être vu de personne.» Nourrice, sur ma foi, le Gratia agamus à grand'peine aurait su me remercier aussi chaleureusement que l'homme me remercia de mon «suivez-moi par derrière», et en m'entendant prononcer ce «prenez garde quand vous entrerez dans la maison que personne ne vous voie», il hocha la tête comme pour me dire: «Est-ce à un homme tel que moi que cela se recommande?»

La nourrice.—Je le vois, je te vois, je la vois, elle et sa servante et toutes vos simagrées.

La commère.—Je sors alors de l'église et je fais signe à Madame la drôlesse, la guenippe; elle me répond en branlant la tête qu'elle ne veut pas venir. Je cours vers elle et, les mains en croix, les yeux levés au ciel, le cou renversé, je fais mine de la conjurer, de la supplier pour qu'elle vienne. Tu peux croire si le bélître reniait sa confirmation en la voyant se démener de la sorte: son cœur lui trépassait dans le corps, comme à celui qui laisse échapper de ses mains un bijou précieux, qui va se casser. Le souffle lui revint, comme à celui qui en se réveillant s'aperçoit de la fausseté d'un songe où il lui arrivait malheur, lorsqu'il nous vit nous acheminer vers mon logis; et pendant qu'il marchait derrière nous, c'était chose risible de le voir poser la pointe des pieds dans les traces qu'il présumait provenir de la semelle de Mme Couche-avec-le-premier-venu.

La nourrice.—Quelles folies!

La commère.—Nous voici arrivées à la maison; j'ouvre la porte; en rentrant je regarde aux fenêtres des voisins, de peur qu'ils nous aperçoivent, et toute tremblante en apparence, mais toute joyeuse de si bien l'attraper, je me blottis derrière la porte et, après l'avoir attiré en dedans, je soupire, je frissonne, je me ramasse en moi-même en m'écriant:—«Gare à moi si cela se sait! Si du moins j'avais été à confesse, pour les cas qui peuvent advenir!—Mais non», fait l'autre, qui croyait déballer ses soies espagnoles et comptait s'en vanter après à tout le monde, «il n'y a pas le moindre danger, et quand bien même, quel homme croyez-vous donc que je sois?—Ne le sais-je pas bien?» répliquai-je.—«Soyez donc tranquille.» Tu te demandes la fin? Il entra dans la chambre avec la belle, et déjà la tentation de la chair lui sortait de la braguette; ses mains, plus hardies que celles des prêtres et des moines, voulaient faire des perquisitions non seulement dans le corsage, mais sub umbra alarum tuarum, comme disait l'enseigne de la boutique d'apothicaire du Pouzetta, de constipée, purgative et pulmonique mémoire. Moi qui pendant ce temps-là faisais le guet et ressemblais à une de ces espionnes qui sont cause que l'on prive, pour désobéissance, un pauvre serviteur de manger à l'office toute une semaine, je me précipite dans la chambre et, attachant fixement mes yeux sur la figure du galant signor, écartant mes bras et jetant mes mains en l'air, je m'écrie d'une voix étouffée:—«Ah! malheureuse infortunée, misérable que je suis! me voilà morte, me voilà cassée par morceaux!» Si tu as jamais fait attention à une chatte qui, au moment d'allonger sa griffe pour saisir n'importe quoi, voit tomber sur elle aux cris de «Au chat! Au chat!» une volée de coups de bâton, de sorte qu'elle ne fait qu'un saut et va se blottir sous le lit, tu vois la mine de notre homme resté en suspens, faute de saisir la cause de mes lamentations. Je continue: «Eh quoi; c'est ainsi que Votre Seigneurie, que j'ai prise pour un autre, se conduit envers moi? Doit-on traiter de la sorte une femme? De grâce, allez-vous-en où vous voudrez et, en vous retirant, promettez-moi de ne pas en ouvrir la bouche, parce que... parce que...» je voulais ajouter: «vous causeriez ma perte», mais je fis semblant de ne pas pouvoir dire le mot, étouffée par les larmes que j'eus l'adresse de me faire jaillir des yeux.

La nourrice.—Malheur à qui ne se doute de rien!

La commère.—Sitôt qu'il connut la raison de mon désespoir, il releva en riant sa large figure et me dit: «Allons donc! je ne suis pas celui que vous croyez, mais je vaux mille de ses pareils, et j'ai le moyen de dépenser, de jeter l'argent autant qu'homme au monde; je ne suis pas la trompette du déshonneur de qui que ce soit; au contraire, je suis plus discret que la cachette où l'on enfouit un trésor. Par conséquent, chère madonna, ne vous tourmentez pas de l'accident qui vous est arrivé: quand vous saurez ma qualité, vous bénirez le hasard qui m'a fait me prendre pour n'importe quel autre.» A ces paroles, je me réconforte un peu, je calme toutes mes agitations et lui dis:—«Votre mine m'en dit encore plus long que votre bouche, et tout est pour le mieux. Mais à vous dire vrai, le grand personnage, je vous parle d'un grand, grand, à qui je l'avais promise il y a plus d'une année, devait lui faire un riche cadeau.»

La nourrice.—Tu lui touchais un mot du riche cadeau pour le lui faire débourser, hein?

La commère.—Une taupe aveugle y verrait clair. Voilà qui est bien. Après m'avoir promis Montemari et sa croix par-dessus le marché, il se rapproche de la muchacha, comme dit don Diego; je tire la porte sur moi et je fiche le lampion d'un de mes yeux à travers une fente; je vois alors se darder leurs langues de la même façon que croisent le fil des épées ceux qui font de l'escrime pour s'amuser, et tout en les voyant, ces langues, tantôt dans sa bouche à lui, tantôt dans sa bouche à elle, je brochais des babines ni plus ni moins que si celle d'un mien marlou se fût trouvée dans ma bouche ou la mienne dans la sienne. Quand je le vis relever le cotillon, je poussai un gros soupir, un de ceux du temps du Sac; mais c'était un doux spectacle, un joli spectacle, que de lui voir peloter les fesses, les cuisses de la blanche main de Sa Seigneurie. Oh! les suaves paroles que susurrait la bouche de Sa Sagesse! Bientôt, voici frère Bernardo qui heurte à la porte du couvent: on la lui ouvrit sans le laisser mener grand tapage du frappoir, et il entra donnant de la tête dans tous les coins, trébuchant comme un ivrogne, pendant que toute heureuse, les yeux renversés, l'haleine sifflante, elle se trémoussait et faisait faire de la musique au bois de lit; puis les voici qui s'arrêtent, voici qu'ils ont achevé.

La nourrice.—Ne disais-tu pas qu'elle était comme la viande d'Isdrau, dont on dit que qui en a mangé une fois n'en veut plus?

La commère.—Je t'ai dit que c'était une fille de quatre sous, mais elle lui parut excellente, grâce à ce que je devais la procurer à un autre. Je ne dis pas de mensonge, et la preuve en est dans les trois ducats à l'effigie du pape Nicolas, tout moisis, tout rouillés de ce vert-de-gris qui s'amasse sur l'or des avares, qu'il lui ficha dans la main en lui disant:—«Demain soir, je veux que nous couchions ensemble.» Et il y couchait, si le diable ne s'était mis à la traverse.

La nourrice.—Comment, à la traverse?

La commère.—En sortant de chez moi, il rencontre un de ses amis qui lui dit: «D'où diable venez-vous? Qui jamais aurait cru vous rencontrer dans ces parages? Bien sûr, bien sûr, Ruffa, la commère, vous aura joué quelqu'un de ses tours.» Il n'en fallut point davantage, nourrice: informé de ce que j'étais, il se mit à rire, en homme sage, et confessa de quel lacet je m'étais servi pour le prendre au piège.

La commère.—Ah! ah! ah!

La nourrice.—Il faut qu'une maquerelle ait une grande audace, une grandissime audace; en voici une raison militaire. Si l'homme ainsi bafoué par moi avait été un de ces «notre, votre putain», je tâtais du tiens-toi tranquille, et rendre les ducats eût été la moindre mésaventure. Par conséquent, force est de s'armer d'une langue qui ait le fil, d'un cœur qui ait de l'audace, d'une présomption qui partout pénètre, d'un front effronté, d'un pied qui jamais ne trébuche, d'une patience qui supporte tout, d'un mensonge qui s'obstine à tout, d'un oui qui cloche et d'un non qui se tienne ferme sur ses quatre jambes. Le métier de maquerelle? oh! oh! oh! Qu'on ne doute pas de la science qu'il exige; il ramènerait à l'école les maîtres des écoliers. Ce n'est pas une plaisanterie: c'est à l'école de ruffianerie qu'ont pris le bonnet de docteur les Sybilles, les Fées, les Striges, les Esprits, les Nécromanciennes, les Poétesses.

La nourrice.—On peut t'en croire.

La commère.—Le talent de la maquerelle se pourrait couronner de laurier, canoniser, imprimer au-dessus de tout autre; j'ai lu la Bible, oui, madame, je l'ai lue, et non seulement les juifs, mais leurs synagogues sont restés bouche close quand je leur ai fait voir que les maquerelles avaient tourné la tête de Salomon; juge maintenant si elles ont mis leurs griffes sur les écus.

La nourrice.—J'ai pourtant vu en peinture sur une serge verte, non, rouge, qui venait de Florence, comment Salomon, faisant semblant de vouloir que l'on coupât en deux l'enfant vivant et commandant que l'on en donnât à chacune la moitié, connut de cette façon, par le cri que poussa celle qui dit: «Donnez-le-lui tout entier», quelle était la mère de l'enfant mort.

La commère.—Salomon cloua le bec à une putain, non à une maquerelle.

La nourrice.—C'étaient des putains, tu as raison.

La commère.—Quelle belle industrie que celle d'une maquerelle qui, ayant tout le monde pour compère ou pour commère, pour filleul ou pour parrain, trouve moyen de se faufiler par tous les trous! Les modes nouvelles de Mantoue, de Ferrare ou de Milan prennent modèle sur la maquerelle; c'est elle qui imagine toutes les façons d'arrangements de chevelures du monde entier; qui, en dépit de la nature, trouve remède à toute imperfection, soit de l'haleine, soit des dents, des cils, des tétons, des mains, du visage, du dehors et du dedans, du devant et du derrière. Demande-lui en quel état est le ciel: elle le sait aussi bien que Caurico, l'astrologue, et l'Enfer est sa propre chose; elle sait ce qu'il faut de bois pour faire bouillir les chaudières où cuisent les âmes des monseigneurs, ce qu'il en coûte de charbon pour rôtir celles des seigneurs, et cela tout simplement parce que messire Satanas est son compère; la lune ne décroît ni ne croît sans que la maquerelle le sache; le soleil ne se couche ni ne se lève sans la permission de la maquerelle, et les baptêmes, les confirmations, les noces, les accouchements, les décès, les veuvages sont au commandement de la maquerelle; jamais n'arrive l'un ou l'autre de ces événements que la maquerelle n'y tienne par quelque attache. Avec toutes gens qui passent dans la rue la maquerelle s'arrête à faire un bout de causette, et je ne te parle pas de ceux qui la saluent de la tête, d'un petit signe, d'un mouvement de coude, d'un clignement d'œil.

La commère.—Je l'estime ce qu'elle vaut, et je sais que tu veux que tel soit mon sentiment; poursuis donc.

La commère.—Si elle heurte un sbire, elle lui dit; «Tu t'es conduit hier en vrai paladin, quand tu as mis la main sur ce filou.» Tombe-t-elle sur un coupe-bourse, elle s'approche de son oreille et lui dit: «Coupe-les adroitement.» La voici qui donne du corps contre une religieuse: elle la salue et lui demande des nouvelles de l'abbesse, des jeûnes qu'elles pratiquent. Elle aperçoit une putain, s'arrête près d'elle et de prime abord lui dit: «Vous êtes plus jolie que Meni-la-Testa»; rencontre-t-elle un hôtelier, elle lui dit: «Traitez bien les voyageurs»; elle dit à un intendant: «Achetez de la bonne viande»; à un tailleur: «Ne volez pas sur le drap»; à un boulanger: «Ne brûlez pas le pain»; à un enfant: «Te voilà grand garçon, tâche de bien étudier»; à une bambine: «Tu vas à l'école, hein? fais-toi enseigner le point croisé»; au maître d'école: «Donnez des coups de palette, donnez du cheval, mais avec discrétion, parce que quand l'âge n'y est pas, l'intelligence n'y est pas non plus»; à un frère convers: «Adonc, vous dites votre chapelet au lieu de l'office, est-ce que vous ne savez pas lire?»; à un paysan: «La récolte sera-t-elle bonne, cette année?»; à un soldat: «Est-ce que la France fera toujours des siennes?» Voici qu'elle rencontre un domestique, elle lui dit: «Ton salaire court toujours; as-tu trop de besogne? ton patron est-il d'humeur bizarre?»; elle va demander à un clerc s'il est de l'Épître ou de l'Évangile; elle trouve un vaurien et, d'un mot, lui fait carillonner les Sept Allégresses. Elle dit à un moinillon: «Ne réponds donc pas si fort à la messe, et n'allume donc pas le cierge avant qu'on en soit à l'élévation: cela coûte trop cher»; elle s'abouche avec un vieux et lui dit: «Ne mangez rien au maigre, par ménagement pour votre toux»; puis elle se met à lui dire: «Vous rappelez-vous quand... hein?» Elle voit un marmot et lui crie: «Viens là, ta mère et moi nous sommes la chair et l'ongle; que de baisers et de tapes sur le cul je t'ai donnés! Deux années à la file tu as dormi à mes pieds, et sur ta figure il me semble voir ses mines toutes crachées.» Maintenant voici qu'elle rencontre un jeune homme, elle lui dit: «J'ai découvert une jolie petite, un comte s'en lécherait les doigts»; à peine a-t-elle aperçu un ermite, qu'elle lui dit en soupirant: «Dieu vous a touché le cœur; nous autres, ce sont les mondanités»; elle se heurte contre une veuve et se met à pleurer avec elle son mari, mort il y a dix ans; elle voit un spadassin et lui dit: «Laisse donc les querelles tranquilles»; un moine, elle lui demande si le carême viendra tard l'an prochain.

La nourrice.—A cette heure, oui, tu les as toutes dites.

La commère.—Crois-tu, par hasard, que la maquerelle entre en conversation avec tant de sortes de gens pour son plaisir? Tu n'y es pas; ce qu'elle en fait, c'est pour le gain qu'elle cherche à tirer des diverses conditions tant des hommes que des femmes, et pour faire voir qu'elle est aussi bonne au bois qu'à la rivière. Mais je ne t'ai parlé que des bagatelles que la maquerelle opère de jour; venons à ses œuvres de nuit maintenant.

La nourrice.—Oui, de grâce.

La commère.—La nuit, la maquerelle est comme les chauves-souris, qui volettent sans s'arrêter, à l'heure où les hiboux, les ducs, les chats-huants, les chouettes sortent de leurs trous. Ainsi, la maquerelle sort de son lit et va fureter dans les monastères, les couvents, les cours, les bordels, toutes les tavernes; d'un endroit, elle tire un moine, d'un autre, une nonne; elle procure à celui-ci une courtisane, à celui-là, une veuve; à l'un, une femme mariée, à l'autre, une pucelle; elle contente les laquais avec les servantes du messire et console les intendants avec l'épouse d'un tel; elle charme les plaies, cueille les herbes, conjure les esprits, arrache les dents aux morts, déchausse les pendus, ensorcèle des cartes, noue les étoiles, dénoue les planètes et parfois reçoit une bonne volée de coups de bâton.

La nourrice.—Comment, des coups de bâton?

La commère.—Il est impossible de contenter tout le monde et plus encore de sortir de toutes affaires les mains nettes; mais patience, comme dit le Loup à l'Ane. Il faut, ma petite sœur, en passer par où passent les renards, qui non seulement connaissent toutes les ruses, mais davantage, ce qui ne les empêche pas d'être tantôt chassés de leur tanière où on les enfume, tantôt écorchés dans quelque filet, tantôt engloutis dans la gueule d'un sac; et combien y en a-t-il qui laissent la moitié de leur peau, un bout de leur queue et de leurs oreilles entre les crocs des chiens? Ils n'en continuent pas moins à rôder dans les maisons et à se glisser dans les poulaillers. Écoute-moi bien: après avoir comparé la maquerelle au médecin, je la compare encore au renard. Voici: la maquerelle ne travaille ni veuve, ni pucelle, ni femme mariée, ni religieuse (je ne parle pas des putains) dans son propre quartier; le renard non plus ne croque pas les poulets de son voisinage, et il en agit ainsi par ruse: il serait tout de suite attrapé.

La nourrice.—Malice de renard, hein?

La commère.—Le renard tombe au milieu des poulets endormis; la première chose qu'il fait, c'est d'étrangler le coq, de peur que son «cocorico» n'éveille les poules qui sommeillent; la maquerelle, grâce à son adresse, écarte, étrangle tout scandale; de sorte que, trouvée par le frère, par le mari, par le père en train de causer avec Mme Spantina, elle peut les envoyer promener par-dessus l'épaule; et puisque le renard se risque à risquer le risque auquel l'exposent ses défauts, afin que la maquerelle, ayant son exemple sous les yeux, y puise l'assurance de toutes les aventures, je veux te conter un bon tour au moyen duquel il se fit donner au diable et en même temps éclater de rire certains muletiers.

La nourrice.—Ah! ah! je ris avant que tu ne le dises.

La commère.—Je sens mon âme me tomber entre les doigts quand je pense que tout ce qu'il y a de douce béatitude dans l'état de maquerelle nous a été dérobé par les dames et les madames, les sires et les messires, les courtisans et les courtisanes, les confesseurs et les nonnes. Sache-le, nourrice, en ce temps-ci, les entremetteurs gouvernent le monde; les entremetteurs sont ducs, marquis, comtes, chevaliers; ils sont, tu me forces à le dire, rois, papes, empereurs, grands-turcs, cardinaux, évêques, patriarches, sophis et tout. Nous, notre réputation s'en est allée à vau-l'eau et nous ne sommes plus ce que nous étions. Je me souviens du temps où notre industrie était dans sa fleur.

La nourrice.—Oh! n'y est-elle plus, si les personnes dont tu parles s'en mêlent?

La commère.—Elle y est pour elles, oui; mais pour nous, il ne nous reste uniquement que l'infamie du nom de maquerelle; quant à ces gens-là, ils se promènent gonflés de distinctions, de faveurs et de rentes. Ne va pas croire que ce sont les talents qui font parvenir aux grandeurs dans cette sale Rome et partout; non, c'est la ruffianerie qui se fait tenir l'étrier, qui se fait habiller de velours, qui se fait emplir la bourse, qui se fait saluer à coups de chapeau. Bien que je sois une de celles qui ont du sang dans les veines, lis aussi le grimoire des autres, et ensuite gouverne-toi comme il faut. Tu as bon commencement, bonne apparence, tournure galante; un babil animé, subtil, toujours à propos; le verbi gratia au commandement; quelque chose d'aimable dans la plaisanterie; tu es remplie de dictons et de proverbes, audacieuse, dissimulée, espionne de ce que chacun fait; tu sais en donner à garder, nier comme un voleur; le mensonge est ton œil droit; tu t'accommodes de tous gens; tu tiens serré ce que tu possèdes; tu sais t'enivrer à la bouteille d'autrui, te rassasier à la table du voisin; tu sais jeûner, sans qu'il soit vigile, quand tu es chez toi. Avec tous ces talents et en y joignant ce que, peu ou prou, tu emprunteras aux miens, nous pourrons marcher.

La nourrice.—Cela te plaît à dire, mais je n'ai pas la berlue au point de ne pas savoir que je ne possède de talents d'aucune sorte; si j'ai l'espoir de devenir quelque chose, ce serai grâce aux tiens.

La commère.—Comme tu voudras, mais où en étions-nous?

La nourrice.—Au renard des muletiers.

La commère.—Ah! ah! l'histoire est bonne. Un vieux renard..., il était tout chenu, tout blanc et tout madré, plus malicieux, plus pervers que celui qui dit à compère le Loup, pendant que le pauvre hère dévalait dans le seau pour le faire sortir du puits: «Le monde est fait en escalier; l'un monte, l'autre descend...»

La nourrice.—Il vous l'attrapa bien; que veux-tu de plus?

La commère.—... Un renard de tous les renards ayant envie de manger du poisson tout son soûl s'en alla du côté du lac de Pérouse, avec la plus grande fourberie que jamais fourbe imagina, et après être resté quelque temps à songer sur le bord, la queue immobile, son museau pointu en avant, les oreilles tendues, vit venir à petits pas une troupe de muletiers qui, pendant que les mulets attachés à la file le long d'une corde rongeaient une poignée de paille placée dans la muselière qu'ils portaient aux naseaux, bavardaient ensemble de la rareté du gardon, de l'abondance du brochet, faisant grand éloge de certaine tanche qu'ils avaient ce matin dévorée, avec le chou et la sauce aux noix pilées, et projetaient de donner les derniers sacrements à une grosse anguille, dès qu'ils auraient déchargé leurs bêtes. Le renard les eut à peine aperçus qu'il se mit à rire à sa façon et se coucha en travers du chemin absolument comme s'il était mort; lorsqu'il les vit s'approcher, il retint son souffle, comme le retient un homme qui plonge sous l'eau, et les jambes étendues, allongées, il ne bougeait ni plus ni moins que s'il eût été trépassé. Les mulets le virent de loin et s'écartèrent, montrant plus de compassion que les muletiers qui, à sa vue, poussant ces oh! oh! oh! que l'on pousse lorsqu'on voit le lièvre s'escarpiner haut d'une toise dans un champ de blé, coururent s'en saisir pour gagner la peau. Mais comme ils l'empoignèrent tous en même temps et que chacun la voulait pour soi seul, peu s'en fallut qu'ils ne se coupassent en morceaux, criant de leurs voix de muletiers:—«C'est moi qui l'ai vu le premier!—J'ai mis la main dessus avant toi!» Si l'un des plus anciens n'y avait remédié en prenant un caillou noir et une poignée de cailloux blancs, qu'il jeta dans un chapeau après les avoir bien remués sens dessus dessous, de sorte qu'après que le sort eut décidé en faveur de l'un d'eux, tout le monde se calma, sans aucun doute ils se cognaient joliment.

La nourrice.—Souventes fois, les querelles finissent par des coups d'épée ou des coups de lance.

La commère.—Celui à qui le sort avait fait échoir le renard le sentit chaud en le touchant et dit:—«Par Dieu, il vient de mourir à l'instant, et de graisse, autant que je puis comprendre.» Cela dit, il le mit en dessus des paniers d'un de ses mulets et rejoignit la troupe. Toute l'agitation étant calmée, ils reprirent leur marche, selon leurs mœurs et coutumes, pour la commodité de cette bonne pièce de renard qui, sans être vu, se retourna tout doucement et, partagé entre la faim qui le poussait et l'envie qui l'obsédait, fit un bon trou dans le poisson des maudits paniers et, après avoir mis à sac tout ce qui restait dans les deux, bondit d'un de ces sauts que les renards savent exécuter pour franchir un fossé, quand ils ont le bouff, baff, biff des chiens à leurs trousses. Un des muletiers s'en aperçut, il cria:—«Holà, le renard!» et courut vite à l'endroit où l'on avait mis le prétendu mort; il ne le vit plus et, à la confusion de celui qui voulait se battre pour l'avoir, ils faillirent crever de rire comme Morgant.

La nourrice.—Margutte, tu veux dire.

La commère.—Oh! Morgant!

La nourrice.—Margutte, Margutte.

La commère.—Je vais maintenant t'en dire une des miennes, non moins fine que celle du renard, et dont je vins à bout sans avoir la moindre vieille frayeur. Un gentil gentilhomme, jeune de vingt-neuf ou trente ans, était malade, bien malade de certaine veuve jolie et honnête, fort riche, on ne peut plus distinguée, avec laquelle j'entretenais quelques familiarités, par-ci par-là. Sachant que j'avais le renom d'être fameuse dans notre industrie, il vient à moi tout brisé, maigre, si mécontent du destin, qu'il aurait pu regarder sans rire un de ces Allemands costumés en prélats, mitre en tête et juchés sur une mule, in illo tempore. Moi qui voyais bien cela, sans en avoir l'air, je le réconforte en lui disant:—«Eh quoi, Votre Seigneurie se laisse hacher menu par le désespoir? Que devraient donc faire les pauvres diables, si un joli garçon, un richard s'avilit de la sorte?» Il ne pouvait me répondre, à cause des sarabandes que ses soupirs dansaient autour de ses paroles; il regardait le ciel, claquait des dents en me lâchant un «C'est comme cela,» il se consumait. Aussitôt, voici une hirondelle qui en voletant me fiente sur l'épaule; je lui dis: «Bon augure! bon augure!» Il relève la tête et, tout ragaillardi, me demande:—«Pourquoi bon augure?»—«Parce que l'hirondelle, qui se tourmente sans cesse, m'indique que votre tourment prendra fin.»

La nourrice.—Est-ce que tu crois aux augures?

La commère.—Je crois aux songes, oui; mais si je pense aux augures, que la peste me vienne! Il faut pourtant les consulter pour faire que les autres y aient confiance, et jamais je n'aperçois une corneille ou un corbeau sans en donner l'interprétation, selon qu'ils ont ou non la queue tournée du côté du cul. S'il tombe une plume d'un oiseau qui vole, d'un coq qui chante, vite je l'attrape et je la mets à part, donnant à entendre aux nigauds que je sais bien quoi en faire. Si on dépouille un bouc ou une chèvre, je suis là pour en emporter la graisse. Si on enterre quelqu'un, je déchire quelque petit morceau de ses habits. Si on dépend des pendus, je leur enlève des cheveux, des poils de barbe. A l'aide de ces bêtises, je plume quelque bon nigaud possédé du désir d'avoir, par le moyen de la magie, toutes les belles qu'il voit. Je t'enseignerai, tu n'as qu'à m'écouter, comment on charme les fèves, comment on les jette en l'air et l'oraison qu'il faut dire et toute la litanie.

La nourrice.—Tu m'as tiré la demande de la bouche.