La commère.—Je fais encore profession de dire la bonne aventure, et avec une autre galanterie que celle des Zingari, quand ils vous regardent dans la paume de la main. Quels gredins de pronostics je tire de mes connaissances en physionomie! Il n'existe pas de mal que je ne guérisse, par paroles ou par ordonnances, et quelqu'un ne m'a pas plus tôt dit: «J'ai telle maladie», que je lui en donne le remède. Sainte Apolline[18] n'a pas autant d'ex-voto placés à ses pieds que j'ai été de fois réclamée pour le mal de dents, et si tu as jamais vu la séquelle attendre que le marmiton des moines arrive avec les écuelles de soupe, tu vois d'ici celle qui vient le matin, de bonne heure, faire la cour à ma porte. L'un veut que j'aille parler à une femme que j'ai vue à tel endroit, il y a deux jours; l'autre veut que j'aille porter une lettre; celle-ci me dépêche sa servante pour un épilatoire à se mettre sur la figure; cette autre vient en personne pour que je lui fasse un sortilège. Mais j'entreprends de carder de la soie si je veux te dire tout ce à quoi je suis bonne.
La nourrice.—J'en méprise Lanciano, Ricaniati et tout ce qu'il y a de foires au monde.
La commère.—Je suis sortie du sentier pour entrer dans le champ ensemencé. J'avais entrepris, je crois, de te conter l'histoire de celui qui se raccrochait à l'espérance, grâce à la fiente de cette hirondelle qui m'avait fait caca sur l'épaule.
La nourrice.—Ce caca te déplaît dans la bouche. On dirait que par ce temps-ci il faut cracher de la manne, si l'on ne veut encourir le blâme de ces femmes qui assourdissent les boulangeries et les marchés. C'est une chose étrange que l'on ne puisse dire cu, po et ca.
La commère.—Je me suis cent fois demandé à quel propos nous devions avoir honte de nommer ce que la Nature n'a pas eu honte de faire.
La nourrice.—Je me le suis demandé aussi; mais, bien mieux, il me semble qu'il serait plus décent de montrer le ca, la po et le cu que les mains, la bouche et les pieds.
La commère.—Pourquoi?
La nourrice.—Parce que le ca, la po et le cu ne profèrent pas de blasphèmes, ne mordent pas, ne crachent pas à la figure des gens, comme font les bouches, ne donnent pas de crocs-en-jambes, comme font les pieds, ne prêtent pas de faux serments, ne bâtonnent, ne volent et n'assassinent personne, comme font les mains.
La commère.—Il fait bon causer avec toute sorte de monde, parce que de chacun l'on apprend quelque chose. Tu as des idées, tu as de la tête, tu marches dans la bonne voie; c'est vrai, l'on fait grand tort à la po et au ca, qui mériteraient d'être dorés et portés au cou en guise de joyaux ou de servir de pendants d'oreilles, de médailles à la toque, non seulement pour la douceur qui en découle, mais pour leurs vertus propres. Voici par exemple un peintre qui est recherché de tout le monde, rien que parce qu'il barbouille sur une toile ou sur une planche un beau jeune homme, une belle jeune fille, et on les paye au poids de l'or pour les représenter en couleurs; mais les objets dont nous parlons vous les fabriquent en belle chair vive, et leurs produits on peut les embrasser, les baiser, en jouir; bien mieux, ils fabriquent les empereurs, les rois, les papes, les ducs, les marquis, les comtes, les barons, les cardinaux, les évêques, les prédicateurs, les poètes, les astrologues, les gens de guerre; ils dons ont fabriquées, toi et moi, ce qui importe bien plus. C'est donc leur faire grand tort que de déguiser leurs noms, quand on devrait les chanter en sol, fa.
La nourrice.—La chose est claire.
La commère.—Maintenant, à mon homme au coup de marteau. Dès que je l'eus ragaillardi à l'aide du caca de l'oiseau, il me prit la main et me refermant le poing y laissa un ducat. Moi, avec ce «Non, il ne faut pas; j'en ferais bien d'autres pour Votre Seigneurie,» que les médecins et les maquerelles ont toujours dans la bouche, je mis le ducat dans ma poche et me tournant vers notre homme d'un air plus amical qu'auparavant:—«Je vous promets et je vous jure», lui dis-je, «de faire tout mon possible»; mais à mon «peut-être», à mon «mais», il pâlit et s'écria:—«Pourquoi mettre un peut-être et un mais?—Parce que», lui répondis-je, «l'affaire est difficilissime et périculosissime.» Je ne disais pas cela pour rire, aucune maquerelle ne s'y était encore risquée, à cause qu'elle avait un frère soldat dont la barbe et l'épée auraient fait frissonner l'été et donné la sueur à l'hiver. Lorsqu'il me voit au bout du compte esquiver sa volonté, il me plante un autre ducat dans la main et tout en disant: «Vous faites trop», je le mets à côté de son camarade, puis j'ajoute: «Ne craignez rien; j'ai songé à une malice qui sera bonne et profitable; c'est-à-dire je n'y ai pas encore songé, mais je vais y songer cette nuit et je la trouverai pour sûr. Dites-moi donc son nom, où elle demeure, de quelle famille elle est.» Il se met à mâchonner de l'absinthe, se tortille et ne se fie pas d'abord à me le dire; puis il fait un effort et me le confie.
La nourrice.—Dépêche-toi donc.
La commère.—Doucement, nourrice, il faut conter les choses de la manière qu'elles sont arrivées. En entendant prononcer le nom de la divine, je pince les lèvres, j'arque les sourcils, je plisse le front et avec un grand soupir je tire les deux ducats du fond de ma poche, je les regarde, je les retourne et je fais mine d'être en suspens si je dois les rendre; lui, qui ne tient pas du tout à les ravoir, sue à grosses gouttes. Je lui dis alors:—«Mon cher signor, ce sont là des affaires à nous miner de fond en comble; si c'eût été n'importe quelle autre, je la mettais dans votre lit avant huit jours.» Ici, il faut que je te dise la vérité: un petit ducat, qu'il envoya rejoindre les autres, me décida; je lui promis de réussir et lui enjoignis de passer le lendemain, après vêpres, devant la maison de sa belle.
La nourrice.—Tu fis bien.
La commère.—La jeune dame était veuve, prête à se remarier, et je le savais bien, puisque j'avais la main dans son mariage. Je prends donc une corbeille pleine de frisettes absolument semblables à ses cheveux et je vais aussitôt frapper chez elle. Pour te dire tout, je n'étais pas sans avoir quelques privautés au logis, et le bon ami ne l'ignorait pas, mais il feignait de ne pas le savoir, me voyant feindre de n'avoir aucune connaissance de ce côté. Comme je frappais, ma bonne étoile voulut que ce fût elle qui tirât le cordon, croyant que j'étais une juive que sa mère avait envoyé chercher pour qu'elle apportât justement des frisettes.
La nourrice.—On tombe juste par hasard sur une chose qu'il ne serait pas possible de rencontrer en un an.
La commère.—C'est vrai. J'avais le pied sur le seuil, lorsque avec une vive allégresse elle dit à sa maman:—«Bonne chance nous arrive: voici la commère.» Moi, je monte aussitôt l'escalier et je fais mille salutations à la maman, qui se montrait sur le palier, je touche la main à la fille et je m'assieds, tout essoufflée, ayant peine à reprendre vent. Après un moment de repos, j'ouvre la corbeille et je dis:—«Mes belles dames, ne vous laissez pas échapper des mains ces frisettes-là; vous pourrez les avoir pour un morceau de pain», et m'approchant à l'oreille de la vieille, je lui dis: «Elles viennent d'une marquise.» En ce moment je ne sais qui appelle la mère et je reste seule avec la petite veuve. Tu peux croire si je lui fis compliment de sa grâce, de sa gentillesse, de sa beauté. «Quels yeux vifs! quelles joues fraîches! quels sourcils noirs! quel front large! quelles lèvres de roses!» lui disais-je, et j'ajoutais: «Quelle douce haleine! quelle gorge! quelles mains!» Elle riait, en se trémoussant. Mais voici que la maman revient, toute troublée, et, selon ce que j'appris plus tard, son émoi avait pour cause certaine personne qui était venue défaire le mariage. Cet accident ne rompit nullement mes intrigues, car la veuve me dit:—«Revenez demain; je veux les avoir à tout prix.» Je reviens; la mère était avec une femme qui voulait raccommoder le mariage et je restai trois heures d'horloge avec la veuve, qui me donna à goûter, m'emmena dans sa chambre et me dit:—«Laissez-les-moi; maman les achètera pour sûr.» Moi qui ne cherchais pas autre chose, je les lui laisse et, comme elle se mettait à la fenêtre avec moi, je m'écrie:—«La belle vue! quelle rue, bon Dieu! Il ne passe peut-être personne par ici. Non!» Au moment où elle se penchait gentiment, regardant de côté et d'autre, j'aperçois son amoureux fou et je me prends à lâcher un éclat de rire le plus démesuré et le plus bruyant qu'on ait jamais ouï; je riais, je riais, je riais! et plus je riais, plus je redoublais de rire, de sorte que la veuve, sans savoir pourquoi, se mit à rire aussi et tout en riant me dit:—«De quoi riez-vous donc? dites-le-moi, si vous me voulez du bien.» Je ne lui réponds que par des ah! ah! ah! et je lui donne une envie de le savoir, une envie à marquer le fruit d'une femme qui aurait été enceinte.
La nourrice.—Que signifiaient tes éclats de rire?
La commère.—Elle avait beau me supplier, moi je ne faisais que rire, et bien sûr, nourrice, l'estrapade que me donnait la douceur de ses supplications aurait ébranlé un de ces traîtres larrons qui, attachés à la corde, refusent de fléchir, quelle que soit l'amertume des menaces du bargello et du gouverneur; de même que du gredin on ne peut rien tirer, sinon des cris, de même elle ne tira rien de moi, sinon des éclats de rire. Mais je n'en suis encore qu'aux fariboles.
La nourrice.—Quelles fariboles?
La commère.—Je ne revins pas le lendemain du jour aux éclats de rire, et le surlendemain encore moins, car la seconde fois que j'y retournai, je parvins de la plus jolie façon à lui montrer celui qui, cuisant tout de bon, usait le pavé de la rue à force d'y passer continuellement, sans qu'elle y eût jamais fait attention. J'avais si bien mis la puce à l'oreille de la veuve qu'elle ne put dormir de la nuit du désir de savoir pourquoi je riais, et qu'elle se mit à faire le compte de tout ce qu'elle pouvait avoir de défauts, pensant que c'était cela qui me faisait rire. Elle en rompit la tête à sa mère et la décida, non pas à m'envoyer chercher, mais à me venir voir en personne; la maman poussa ma porte juste au moment où j'informais l'amoureux de sa fille de tout ce que j'avais fait, et, comme il m'avait vue avec elle à la fenêtre, il avala cinq ou six bons contes que je lui fis tout exprès.
La nourrice.—Donnes-en, donnes-en au benêt.
La commère.—En apercevant la maman, je lui dis avec une révérence ruffianesque: «Votre humanité fait honte à mon ânerie, qui supporte qu'une dame comme vous daigne visiter son humble servante dans un taudis.» Elle, en femme inquiétée de sa fille restée veuve la première année de mariage, me prie de venir chez elle tout de suite. Je m'avisai bien que mon rire à gorge déployée l'avait mise en suc et je lui répondis:—«J'y vais à l'instant»; mais je n'y allai pas du tout pour qu'elle n'en eût que plus envie de me voir venir.
La nourrice.—N'informas-tu pas le galant du but que tu avais en poussant tes éclats de rire?
La commère.—Tu penses bien que si.
La nourrice.—Et à quoi servaient-ils, ces rires?
La commère.—A ce que ma ruffianerie allât tout droit au salvum me fac. Je redoutais le frère, qui venait quelquefois à la maison; j'avais encore peur que la mère soupçonnât la malice et je craignais que la veuve, dès qu'il serait question de son homme, m'arrachât les yeux avec ses doigts; voilà pourquoi j'usai du moyen que tu vas voir.
La nourrice.—Ruse triomphe de prudence et prudence ne triomphe pas de ruse.
La commère.—Je me rendis chez elle à deux jours de là, ayant bien soin dans l'intervalle d'enguirlander son nouveau transi de feuilles d'espérance, c'est-à-dire de feuilles plutôt vertes que sèches. Dès que je me trouvai en sa présence:—«Heureuse qui peut vous voir!» s'écria-t-elle.—«Ma fille et ma patronne», répliquai-je, «malheur à celle qui est née pauvre et malchanceuse! Il faut que je me crache dans les mains si je veux manger et boire, et Dieu sait combien de fois je jeûne sans en avoir fait le moindre vœu. Mais pourvu que mon âme soit sauvée, je n'ai nul souci du corps.» La mère, pendant que je contais à sa fille mille bêtises, était occupée dans une autre chambre aux affaires du ménage. Je vais donc à la fenêtre et je me remets à rire, à rire comme auparavant: elle accourt vers moi, se penche par-dessus mon épaule, et me passant un bras autour du cou me baise, puis me dit:—«Vrai, vous m'avez mise en soupçon, avec les rires que vous faites, et je n'ai pu en dormir ces nuits dernières de l'envie qui m'est venue de savoir pourquoi vous riez si fort en me regardant et en regardant notre rue.»
La nourrice.—Que de détours!
La commère.—Voici que notre homme passe juste au moment où elle me questionnait, et je me remets à rire de plus belle; on aurait dit que j'allais en crever.—«Eh! commère», fit-elle, «tirez-moi d'inquiétude, ne me tenez pas davantage à la torture; eh! dites-moi ce qui vous fait rire.»—«Madonna, je ne puis vous le dire», répliquai-je; «non, sur ma foi. Si je pouvais en ouvrir la bouche, je ne me ferais pas prier, non vraiment, Dieu me garde!» As-tu jamais vu un de ces mendiants importuns plus tenaces que ne l'est l'ennui?
La nourrice.—Oui, j'en ai vu.
La commère.—Tu vois ce pauvre, en dépit de ton peu de charité, t'arracher l'aumône de la main, et tu la vois par la même occasion m'arracher de la bouche la cause de mes éclats de rire. La vérité, c'est que je lui fis faire d'abord mille serments de n'en point souffler mot, de ne s'en point courroucer et de me pardonner. Après qu'elle m'eut fait serments sur serments, sans oublier ce «Que le diable soit le maître de mon corps et de mon âme!» qu'on dit lorsqu'on veut obliger quelqu'un à vous croire, je lui dis:—«Un gros bêta, bêta, stupide quand il veut des choses impossibles, car pour tout le reste c'est un gentil, un charmant garçon, qui me voyant sortir de cette maison, qui m'est offerte par votre gracieuseté, non à cause de mes mérites, ne fait plus que courir après moi, et parce qu'il est des plus nobles, des plus galants et des mieux tournés de la ville, il a eu l'audace...» ici, je coupai ma phrase, pour faire languir la belle, et après m'être un peu laissé prier, je poursuivis: «Il a eu l'audace de me prier de faire auprès de vous une commission.»
La nourrice.—O maîtresse des écoles, école des maîtresses!
La commère.—«Comment, que je lui fasse une commission pour vous», lui répondis-je; «suis-je donc une ruffiane?—Hein? quoi?» murmurait la veuve.—«Vous mériteriez que je le dise à son frère. Allez-vous-en donc à vos affaires; allez-y, vous dis-je; sinon vous vous en repentirez. Madonna, je suis votre servante et femme à lui montrer quelle est votre vertu et la mienne.» Voici qu'elle se met à rougir en m'entendant narrer ma perfide histoire, et après être restée un peu bouleversée, elle me dit:—«N'en parlez à qui que ce soit.—Un signe de vous suffit pour que j'obéisse», répliquai-je; «mais le pauvre garçon ne peut pas durer; parce qu'il est beau jouteur, sauteur, chanteur, compositeur, danseur, dénicheur de toutes les jolies modes, une cassette à joyaux et un coffre-fort à écus, il lui semble que vous êtes forcée de mourir pour lui; le pauvre fou! le pauvre sot! Maintenant, que Votre Seigneurie me rende les frisettes! celle à qui elles appartiennent me les redemande, elles ou l'argent.» La veuve ne me répondit rien, absorbée dans ses pensées; puis elle lève les yeux sur moi qui, voyant au même instant l'amoureux sans trêve passer devant la porte, ne ris plus cette fois, non; d'une mine d'excommunié, j'empoigne un pavé laissé là par la servante, qui s'en était servie pour casser des noix, et je fais mine de vouloir lui en briser la tête. La veuve me retient le bras avec un «Non, pour l'amour de Dieu!» et se met à soupirer; je me dis en moi-même: «Je te tiens»; et sans plus vouloir emporter les frisettes ni rester plus longtemps, je dégringole l'escalier, feignant d'avoir oublié de fermer la porte. Je retrouve celui qui, dans l'incertitude d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle, aurait voulu avoir une centaine d'oreilles pour m'écouter et en même temps être sourd, et je lui rends la vie en lui montrant joyeuse mine. Quand je lui eus tout narré, je lui vis dénouer son mouchoir et m'allonger des ducats sans compter, comme en allonge à son avocat celui qui vient d'obtenir sentence en sa faveur.
La nourrice.—Si l'on m'avait dit, il y a deux jours: «La plus avisée caboche de femme qui soit au monde est sur le point de mourir», j'aurais couru aussitôt me confesser, croyant que l'avis était pour moi; mais non, c'eût été à toi d'aller à confesse.
La commère.—Ce fut à moi de retourner près de la veuve qui, en m'écoutant parler des talents et des richesses de l'amoureux d'un air qui semblait fait pour s'en moquer, commença néanmoins à tourner vers lui ses idées, de même que les tourne n'importe quelle autre femme vers les ducats qu'elle voit un homme manier. Elle me remmène bavarder avec elle, je suis de nouveau prise de rires plus visibles que jamais et, dans un intervalle de calme, je lui dis: «Faut-il vous l'avoir?» Le galant, le dieu d'amour, voulait me ficher, bien mieux, il m'a fichu dans le corsage une lettre qui a parfumé toute l'église où je la jetai, avec ses odeurs; et quelle suscription elle portait, à l'encre d'or! Je crois que je ne pourrai pas me retenir de faire quelque malheur. Je suis en une triste situation à cause de cet homme-là; il me suit à la piste, me harcèle de l'aiguillon et je ne puis bouger d'un pas sans avoir ce chien sous la queue. Par cette croix, madonna, croyez-moi, puisque je vous le jure, j'ai été sur le point de prendre la lettre et d'en faire..., je ne veux pas dire quoi.—Il fallait le faire, dit-elle; mais dans le cas où il voudrait vous la redonner, apportez-la-moi, nous en rirons un peu ensemble.» Chère nourrice, je lui apportai l'histoire et, comme elle eut remué une montagne, elle la remua, elle; il y eut de conclu un mariage d'un autre genre que celui qu'on cherchait à conclure par le moyen d'une infinité d'intermédiaires, et, par ainsi, ma dextérité vint à bout de la chasteté, en maquerellant sans maquereller, ce qui est un métier plus subtil que de tisser de la soie, un métier savant, louable et de toute sécurité.
La nourrice.—Voilà le point.
La commère.—Vint à moi un galant gentilhomme qui, à force de lorgner une dame de la ville, une fort grande dame, s'en échauffa, sans en penser plus long, et me dit que, si je voulais, je pouvais le mettre au paradis; après m'avoir avoué le pourquoi et le comment de ses désirs, il me donne un ducat, deux ducats et s'y prend si bien que je lui promets de parler à la susdite dame. Il voulait m'indiquer l'église où elle allait à la messe, l'autel où elle s'agenouillait, le banc où elle s'asseyait. Je lui coupe la parole dans la bouche, en m'écriant: «Je sais-bien qui c'est, je connais l'église, l'autel et le banc, mais je ne suis pas une maquerelle. Néanmoins, Votre Seigneurie me paraît, à sa mine, un homme à obliger et, avant demain soir, je vous consolerai en vous apportant quelque bonne petite nouvelle.» L'honnête garçon, le charmant garçon, était étranger: ne nous connaissant nullement, nous autres maquerelles, il se laissa donner à entendre que je m'étais abouchée avec elle et qu'elle m'avait répondu: «S'il tardait un peu plus, j'allais lui envoyer faire la déclaration qu'il vous envoie me faire.»
La nourrice.—Qui croit sans garantie n'a guère d'esprit.
La commère.—Tu penses s'il tenait dans sa peau de se voir ainsi aimé. L'allégresse tenait cour plénière dans la grande salle de sa poitrine et le cœur lui dansait le ballet de ses noces imaginaires. A cette heure, moi, qui le trouvais si bon enfant, je lui fabrique un bout de lettre du dernier galant, où je lui disais, aux lieu et place de la susdite: «Mon cher seigneur, quand pourrai-je jamais être quitte de l'obligation que j'ai à la fortune, aux étoiles, aux cieux, aux planètes, qui m'ont rendu digne d'être la servante de votre courtoisie? Je puis me dire heureuse, puisqu'un si joli garçon que vous me permet de l'adorer. Hélas! infortunée que j'étais, si vous ne vous fussiez trouvé aussi tendre que beau, aussi beau qu'aimable! Les dames de toutes les villes devraient m'envier votre amour, et, si je parviens à en jouir, je ne troquerais pas mon sort contre le sort d'un empereur. Dans le cas où vous ne viendriez pas cette nuit à l'endroit et à l'heure que vous indiquera la fidèle porteuse de cette lettre, soyez sûr que je me tuerai.» Pour que le papier semblât humide de ses larmes, je l'aspergeai de gouttes d'eau et, après avoir fait toutes les cérémonies de la suscription et de la souscription, je la lui portai.
La nourrice.—Ah! ah! eh! eh!
La commère.—Si j'avais eu autant d'écus que je reçus de remerciements et de bénédictions, et la lettre de baisers, quelle aubaine! Il tremblait de joie et ne pouvait ouvrir le billet; il l'ouvrit pourtant et le lut, s'arrêtant à chaque mot pour me dire: «Commère, je ne serai pas un ingrat et je ferai voir à Sa Seigneurie quel homme je suis.» Je lui rends grâces et je lui fais savoir qu'il ait à se trouver à huit heures à tel endroit, qu'il m'y attende. Après en avoir soutiré deux autres petits ducats, je laisse là le Beatus viro qui envoie chercher le barbier et se fait faire une tête à l'antique à l'aide de papillotes et de fers chauds qu'il portait toujours sur lui; puis il change de chemise, se parfume des pieds à la tête, se revêt d'un pourpoint de velours violet constellé de galons et de fils d'argent battu, et soupe uniquement d'œufs frais et de cardons, avec du poivre à pleines mains. Tout en bavardant, plein de cette assurance que l'on voit à un homme qui vient de recevoir une nouvelle à son gré, il envoie quelqu'un faire le guet et écouter l'horloge. Six heures sonnent, voici qu'il ne peut durer au bout du licou; il prend sa cape et son épée, jette un coup d'œil sur un collier de douze ou quatorze ducats environ, qu'il portait grâce à ce qu'il le devait, ainsi qu'à un petit rubis servant de pendeloque, d'une valeur de cinq ou six ducats, et sort de son logis, emmenant avec lui un vaillant laquais. Sept heures sonnèrent comme il arriva au rendez-vous: je ne viens pas; huit heures sonnent, je ne me montre pas davantage.
La nourrice.—Son lot sera d'attendre le retour de la colombe, je veux dire du corbeau.
La commère.—Écoute donc. Quand huit heures sont sonnées, il se met à dire à son valet:—«Tu n'as pas bien compté; Christ lui-même ne pourrait faire que ce fût autre chose que sept heures.»—«Maître, c'est huit heures», réplique celui-ci.—«Grosse bête, c'est sept heures», affirme notre homme; il se promenait de long en large et, au moindre petit bruit qu'il entendait, s'écriait: «La voici; elle n'aura pas pu venir plus tôt.» En parlant de la sorte, il fait encore deux tours en avant, en arrière, puis s'arrête et dit au valet: «Je suis bien sûr que la vieille est venue me trouver à la bonne foi, sans tromperie aucune; mais il arrive souvent des empêchements, on ne peut s'en aller comme on voudrait; je pense à moi qui, parfois, vais mettre mon habit pour sortir et me trouve retenu deux heures par quelqu'un qui vient me voir.»
La nourrice.—Il se le faisait gober à lui-même.
La commère.—Au milieu de ses rêvasseries, voilà neuf heures qui se décrochent.—«Putain de Vierge!» s'écrie-t-il, «si je suis bafoué à la face du ciel, si cette coquine de maquerelle m'a fait poser là, je lui flanquerai tant de coups, je lui en flanquerai tant... Sois tranquille, sois tranquille! Suis-je de ceux qu'on berne, hein?» Puis il se remit à se promener et il soufflait comme un homme qui s'est aperçu qu'on lui plante des cornes. Il lui semble cependant que je ne devais ni pouvais lui manquer de parole et, après avoir fait trois pas en avant pour retourner chez lui, il en faisait quatre en arrière pour revenir où il devait m'attendre. En allant et venant de la sorte, il ressemblait, non pas à l'un de ces buffles qui courent au palio, mais à l'un de ceux qui ne savent quel est le meilleur, de marcher ou de rester en place. Gianicco, pendant ce temps-là, le tourmentait à son aise, lui rôtissait de son souffle aigu les oreilles et la figure, lui mordait les lèvres et lui tirait de la bouche d'étranges et stupéfiants blasphèmes. A la fin, bien éclairé par les huit heures, les neuf heures et les dix heures sonnées, il s'en retourna d'où il était venu, en poussant des «hélas!» tout le long du chemin, et jetant son épée et sa cape par terre, grinçant des dents, s'écria: «—Ne lui couperai-je pas le nez? Ne lui flanquerai-je pas deux cents estafilades! Ne lui mangerai-je pas une joue avec mes crocs! Sale coquine de maquerelle!» En se couchant, il faisait craquer le lit à force de se retourner tantôt sur un côté, tantôt sur l'autre, se tortillait comme une couleuvre entre les draps, se grattait la tête, se mordait les doigts, donnait des coups de poing dans le vide et faisait d'horribles lamentations. Pour passer sa rage, il appela son hôtesse et la fit coucher avec lui; mais comme c'est quelque chose d'incroyable ce dégoût que l'on a pour une femme à qui l'on vient de faire cela pour apaiser le tourment dont vous fait souffrir celle qu'on aime, aussitôt l'affaire finie, il la chassa d'auprès de lui, ne pouvant plus la sentir à son côté, et attendit le jour qui, à son estimation, mit un mois à paraître. Sitôt qu'il fit clair, voilà notre homme qui saute en bas du lit et accourt chez moi; je le reconnais à sa façon de frapper comme un enragé et je vais lui ouvrir. Il entre et je l'entends fulminer: «Est-ce ainsi qu'on me traite, hein? A qui crois-tu donc avoir affaire, hein?—A l'un des plus honnêtes et des plus courtois seigneurs de l'Italie», que je lui réponds, «et je suis stupéfaite de voir Votre Seigneurie se précipiter avec cette fureur sur son affectionnée servante. Maintenant, j'en veux faire le vœu, oui, j'en veux faire le vœu, pour sûr; va, mets-toi dans l'embarras pour de grands personnages, va! Je l'ai attendu jusqu'à l'aube, je me suis gelée du froid qu'il faisait pour vous obliger, et c'est comme si je n'avais rien fait.»
La nourrice.—Oh! la bonne histoire; tu paraissais encore avoir raison, par-dessus le marché!
La commère.—Il me réplique: «J'ai compté six heures, sept heures, huit heures, neuf heures, dix heures, et vous n'êtes pas venue.—Quand donc êtes-vous parti? lui demandai-je.—Au dernier coup de dix heures.—Juste comme le dernier coup sonnait, je suis arrivée, et puis attends, attends toujours: je pouvais attendre! S'il faut tout dire à Votre Seigneurie, j'ai lavé votre dame de mes propres mains, à l'eau de rose et non à l'eau pure, et en lui épongeant les seins, la poitrine, les reins, le cou, je m'émerveillais du satin et de la blancheur de sa peau. Le bain était tiède, le feu allumé, et c'est moi qui suis cause de tout le mal parce que en lui lavant les cuisses, les fesses et le mignon, je fus prise d'une défaillance, au milieu de la douce volupté que j'éprouvais. Oh! quelles chairs délicates, quels membres blancs, quel friand morceau dont ne tâtera plus personne! Je l'ai palpée, je l'ai baisée, je l'ai maniée pour la dernière fois et toujours en lui parlant de vous.» Pourquoi te prolongerais-je l'histoire? Je mis notre homme en belle humeur et, comme son pied d'escabeau se redressait, il se laissa tomber sur moi et il m'en administra une dont on pouvait dire en veux-tu, en voilà.
La nourrice.—Tu me feras crever; ah! ah! ah!
La commère.—Combien m'en suis-je fourré par le bec depuis que j'existe, de cette façon-là! En somme, les bons morceaux, ce sont les cuisiniers qui se les ingurgitent, et nous autres maquerelles nous avons en maquerellant le même plaisir que le gars qui fait les gaufres, à savoir qu'il mange celles qui se cassent; nous sommes comme les bouffons qui prélèvent leur vêtement et leur nourriture sur les habits et la table des seigneurs. Dès qu'il se fut apaisé et soulagé sur moi, il eut tant de déplaisir à me voir sourire de la chose qu'il prit la fuite sur l'heure et à l'instant et que je ne l'ai jamais revu.
La nourrice.—Qui donc n'aurait pas pris la fuite?
La commère.—Je vais t'en conter une autre, grâce à laquelle fut sur le point de s'exaspérer un grand personnage. L'homme dont je te parle s'éprit d'une jolie petite femme, pas si fluette pourtant qu'on ne la retrouvât dans le lit, une gentille mignonne, toute esprit, toute grâce; avec ses œillades d'un certain genre, ses aimables risettes, ses gestes câlins, ses façons, ses manières, sa démarche, elle ensorcelait le cœur d'un chacun. Le susdit personnage s'enflamma à première vue et, à force de faire de la dépense avec elle et avec moi, il parvint à la posséder. Je le laissai prendre cinq ou six fois son plaisir, mais de jour, tantôt de bon matin, tantôt sur le soir, aujourd'hui à none, demain à vêpres, de sorte que cette fureur d'amour dont il avait d'abord fait parade pour l'avoir lui passa subitement, et qu'il lui prodiguait des caresses plutôt par beau semblant que par grande passion; ce fut presque pour en rire qu'un jour il la pria de venir coucher avec lui, ce dont elle me fit confidence. Je m'avisai de le faire un peu jeûner, pour qu'il en vînt mieux à nos fins, et je dis à la belle de lui promettre qu'elle se trouverait à six heures dans la maison d'une sienne voisine. Je le fis de la sorte droguer six nuits de suite; la première s'écoule sans trop d'ennuis; à la seconde, un tantinet de désir fait son apparition; à la troisième, le four commence à chauffer et les soupirs se mettent en branle; à la quatrième, la colère et la jalousie lui font battre la campagne; à la cinquième, la rage et la fureur lui mettent les armes à la main; à la sixième et dernière, tout le mobilier vole en éclats, la patience est à bout, l'intellect déraisonne, la langue va d'estoc et de taille, l'haleine brûle, la cervelle se dérange; il rompt la bride des convenances et se précipite par la maison avec des menaces, cris, gémissements, larmes, désespoir, puis se plante là, toujours à attendre, plus enfiévré de passion que n'avait montré l'être celui qui m'avait fait l'affaire en attendant celle qui ne devait jamais venir. Il se prend à croire que si elle ne vient pas, c'est parce qu'il ne m'a pas donné assez d'argent; il me le dit, m'en donne, m'en promet d'autre et me caresse, tout en menaçant; puis trouve moyen de parler à son amoureuse et la voit lui jurer avec larmes que ce n'est pas sa faute, que sa mère la surveille. «La potion que vous m'avez procurée pour la faire dormir», lui dit-elle, «lui a paru bien amère lorsqu'elle y a goûté, ce qui fait qu'elle a conçu un soupçon et qu'elle ne s'endormirait pas pour tout l'or du monde avant de me voir couchée.» Elle lui promit néanmoins de venir, pour sûr et certain, la nuit prochaine; elle ne vint pas, et c'était à la fois un amusement et une pitié que de voir un homme de ce rang se mettre à la fenêtre cent fois en une minute en demandant: «Quelle heure est-il? La voici qui vient, elle ne peut tarder, je suis sûr qu'elle viendra, elle me l'a juré sur sa religion.» A chaque chauve-souris qui voletait, il croyait que c'était elle qui arrivait et attendant encore un peu, puis un peu plus; lorsqu'une heure se fut écoulée, il se mit à souffler, à se ronger en dedans, à délirer comme quelqu'un qui entend le bargello lui dire: «Prends tes dernières dispositions», en même temps qu'il lui montre le confesseur. L'heure passée depuis longtemps, il se jette tout habillé sur les draps et, qu'il se mette à plat-ventre, sur le dos, sur les flancs, nulle part il ne trouve assez de repos pour pouvoir fermer les yeux; sa pensée est toujours avec celle qui se moque de lui. Il se lève, se promène par la chambre, retourne à la fenêtre, se recouche et, au moment où il va s'endormir, se réveille, brisé de fatigue; alors il s'habille en soupirant, le jour étant déjà haut. L'heure de manger arrive; mais l'odeur de la viande lui pue, lui ôte l'appétit; il essaye de manger une bouchée et il la crache comme si c'était du poison; il évite ses amis; si l'un d'eux chante, il croit qu'on se moque de lui; si un autre se met à rire, il se fâche; il ne se peigne plus la barbe, ne se lave plus le visage, ne change plus de chemise; il erre, seul, et pendant que ses pensées, son cœur, son esprit, son imagination, sa cervelle se perdent dans les rêvasseries, il s'arrête, plus mort que vif, bâtit des jardins en l'air et ne se décide à rien; il écrit des lettres, puis les déchire; envoie des messages, puis s'en repent; tantôt prie, tantôt menace, espère, désespère et toujours déraisonne.
La nourrice.—Je me sens toute bouleversée de t'entendre raconter ce que tu me racontes. Malheur à qui éprouve de tels tourments! C'est d'un cruel martyre qu'Amour flagelle ceux qui aiment. O Dieu, dans quel état se trouve l'infortuné! Tout lui déplaît, le miel lui semble amer; le repos est pour lui une fatigue; il jeûne en mangeant, il a soif en buvant, il veille en dormant.
La commère.—Au bout de dix ou douze jours, si tu l'avais vu, tu l'aurais comparé à n'importe quoi plutôt qu'à un homme; il ne se reconnaissait pas lui-même dans son miroir. Bien sûr, je ne lui avais pas infligé tant de tours de corde parce que je lui en voulais; non, mais j'étais bien aise d'essayer si c'était une bonne recette pour mettre aux hommes martel en tête. Maintenant, nourrice, puisque la recette a opéré, emploie-la, et tu auras tout ce que tu voudras des gens que tu sauras mettre dans un état pareil.
La nourrice.—N'en as-tu pas eu pitié ensuite?
La commère.—Si, tu t'en doutes bien.
La nourrice.—J'en suis contente.
La commère.—Je la fis venir coucher avec lui nombre de fois; lorsque je lui voyais tenir le poing trop serré à mon égard, je raccourcissais les rênes de la haquenée; s'il déliait les cordons de la bourse, je rendais la bride.
La nourrice.—Moi aussi je rendrai ma bride quand un homme comme celui-là ouvrira la main.
La commère.—Fais comme cela, si tu veux bien te gouverner; il opère des miracles l'homme qui parvient à recouvrer sa maîtresse. C'est la vérité; sitôt qu'il la rebaise et la rembrasse, les couleurs lui reviennent sur la figure, la vigueur dans les membres, la joie sur le front, le rire dans les yeux et dans la bouche la faim, la soif et la parole; il reprend goût à ses amitiés; la musique, les danses, les chants lui plaisent, et pour te dire tout d'une haleine, il ressuscite plus vite qu'il n'était mort.
La nourrice.—Amour, malheur à qui tu es contraire!
La commère.—Venons-en à des choses plus gaies. Il y avait certain muguet qui n'aurait pas concédé la main droite à la beauté du Parmigiano, camérier du pape Jules; un de ses valets lui ayant dit que toutes les courtisanes et nobles dames de la ville se retenaient de ne pas se jeter par les fenêtres sur son passage, par amour pour lui, il acheta autant de paillasses et de matelas qu'il put trouver, dans l'intention de les faire porter derrière lui partout où il allait, de peur de les laisser se casser le cou lorsqu'elles se précipiteraient. Il décochait des sourires à toutes, il faisait avec toutes le trépassé, était continuellement en sérénades, écrivait à toute heure quelque nouvelle lettre d'amour, lisait toute la journée des sonnets et subitement se mettait à vous quitter pour courir après quelque porteuse de poulets. Comme il avait besogné des yeux toutes les femmes, il était connu jusque derrière les Blanchi. Je lui en jouai une, à celui-là, et une douce, douce!
La nourrice.—Je veux être ton esclave à la chaîne; je me croirais une comtesse si je voyais jeter dans les latrines un de ces maroufles, et combien y en a-t-il!
La commère.—Il venait tous les matins à la Pace, se plaçait toujours aux endroits les plus honorables et guignait de l'œil toutes les femmes; tu aurais dit en le voyant mugueter: «Celui-là leur met le bât à toutes.» Moi, après m'être aperçue qu'il écoutait ce dont nous parlions, je dis à ma compagne: «Le hibou nous espionne; ne te trouble pas et fais semblant de t'émerveiller de mes paroles.» Cela dit, je hausse un peu la voix et j'ajoute: «Je suis pour le restant de mes jours toute étourdie, à cause des cassements de tête que me donne ce dal Piombo, qui est un si grand peintre. Je lui ai montré le doigt, et il a pris le doigt et la main.—Comment cela?» me demanda-t-elle. «—Je lui ai procuré à faire l'autre jour le portrait d'une charmante, non, d'une miraculeuse jeune fille; cela m'a coûté un mal de chien, mais il m'en a payée: la vérité se doit toujours confesser. A cette heure, il est sans cesse sur mes épaules, pour la peindre de nouveau, quoiqu'il l'ait eue déjà tant de fois; il l'a fait poser pour l'ange Gabriel, pour la Madone, pour la Madeleine, pour sainte Apollonie, pour sainte Ursule, pour sainte Lucie, pour sainte Catherine, et je l'excuse, car elle est bien belle, je te l'assure.» Le bélître, qui avait les oreilles ouvertes à deux battants, dès que j'eus quitté mon amie après nos bavardages, me suit à la piste; si je marche, il marche; si je vais doucement, il ralentit le pas; si je m'arrête, il s'arrête, tousse un brin, s'éclaircit la voix, salue un passant d'une voix si haute que je l'entends, et fait mille gestes pour que je le remarque. Je laisse alors tomber mon chapelet et je poursuis ma route, feignant de ne pas m'en être aperçue; le coïon s'élance d'un bond, le ramasse et avec un «Madonna! Madonna!» me fait retourner; il me tend le chapelet, je m'écrie:—«Tête à l'évent que je suis, grand merci à Votre Seigneurie. Si je puis quelque chose, à votre service»; et je vais pour continuer ma route. Voici qu'il me retient, me tire à l'écart et commence à me dire tout le plaisir de m'être agréable; que, bien qu'il soit jeune encore, je ne l'accuse pas de présomption s'il recherche mon entremise pour profiter d'une bonne aubaine; que grâce à tout le bien qu'il m'a entendu dire de celle dont on fait tant de fois le portrait en ange Gabriel, il en est tombé en un tel feu et en une telle flamme qu'il est prêt à se pâmer.
La nourrice.—Oh! tu le faisais monter à l'échelle galamment.
La commère.—Je lui coupe la parole d'un de ces «Excusez-moi» dont on use quand on veut parler à son tour, et je réponds évasivement en concluant que c'est chose impossible que de l'aboucher avec elle; je lui allègue les convenances, les méfiances, et prenant congé de lui je fais cinq ou six pas, tout en mâchonnant le «Réfléchissez-y bien», sur lequel il m'avait quittée; puis je me retourne et lui fais un signe. Il accourt et me dit:—«Que m'ordonnez-vous, ma mère?—J'ai bon espoir pour vous, je me suis rappelé que..., suffit, pour l'instant. Faites en sorte de vous trouver chez moi ce soir, à la demi-heure de nuit, et peut-être, peut-être... Adieu.»
La nourrice.—Quel beau tour!
La commère.—Si tu avais vu la piaffe qu'il faisait et de quel air majestueux il s'éloigna, ce fou à lier, tu aurais bien ri. Il s'en alla tout de suite voir à l'horloge quelle heure venait de sonner et, à chaque ami qu'il rencontrait, il lui posait la main sur l'épaule et lui disait tout bas, tout bas: «—Je m'en vais tâter ce soir d'un morceau dont un Duc s'estimerait heureux; n'en parle à personne, je ne puis t'en dire plus long.»
La nourrice.—Le bélître!
La commère.—Voici que l'heure sonne; il arrive et je lui dis: «Faut-il vous l'avouer? elle vous connaît, ce qui fait qu'elle hésite pour de bonnes raisons.—Comment, pour de bonnes raisons?» réplique le nigaud; «ne suis-je pas un homme, hein?—Oui, signor; ne vous emportez pas», lui répond la commère; «mais elle sait que vous voulez toutes les femmes, que vous les avez toutes, et elle craint qu'une fois rassasié vous ne vous moquiez d'elle. Mais moi qui connais les gens en deux coups d'œil, j'ai tant fait et tant dit qu'elle sera votre servante.—Non pas, ma souveraine, par la potta de sainte Isabella! par le chien de la chatte!» dégaina-t-il. Je poursuivis: «Que Votre Seigneurie le sache: elle m'avait donné une bague absolument pareille à celle que vous portez au doigt, afin que vous la preniez pour l'amour d'elle; mais je lui ai dit: «Non, il veut au contraire vous donner la sienne et que vous la portiez en signe de la foi qu'il vous jure.» A peine eus-je achevé la phrase qu'il se mouilla le bout du doigt de la langue et sortit la bague en me disant: «Vous étiez dans mon sentiment quand vous lui parliez de la sorte; dépêchez-vous d'aller la lui remettre et d'arranger l'affaire.»
La nourrice.—Ah! ah! ah! Qui ne rirait de la manière dont tu lui as flibusté le joyau?
La commère.—La bague obtenue, je lui promets qu'il coucherait la nuit prochaine avec sa belle et, après lui avoir encore soutiré cinq Jules, je le congédie avec un «Portez-vous bien». Puis je me procure une petite gueuse on ne peut plus suffisante, je la nippe d'effets que je loue, je la farde, je l'attife bien gentiment, je la mène dans le taudis d'un mien compère, et je la couche entre les bras du sire qui se met à renier le ciel, parce qu'un mauvais lumignon, alambiqué d'huile par moi et toujours sur le point de s'éteindre, ne lui permettait pas de la voir à son gré. Mais il fut sur le point de prononcer le vœu de se faire moine quand, une heure avant le jour, je vins le trouver au nid et le forçai de se dresser sur pied en m'arrachant les cheveux, en m'écriant: «—Nous sommes découverts, les frères, le mari, les beaux-frères!... Malheureuse que je suis! misérable!...» Puissé-je faire une triste fin si la peur qu'il eut ne lui fit pas oublier sa bourse sous le traversin. Il revint le matin chez moi, pour causer; mais un mien marlou, qui semblait exaspéré, lui donna tant d'inquiétude que jamais plus il ne se montra.
La nourrice.—Combien je suis aise que de pareils vantards d'amour soient traités de cette façon! Venez-y, freluquets, hochequeues, les femmes ôtent leurs cottes pour vous appliquer sur leur estomac; bestioles, chie-musc, crache-rubis, museaux de singes!
La commère.—A l'histoire d'une nonne.
La nourrice.—Que d'affaires à la maquerelle! il faut qu'elle soit partout, qu'elle mette la main à tout, qu'elle promette et dépromette, qu'elle nie et qu'elle affirme.
La commère.—Cappe! Oui, ce sont de grosses affaires que celles de la maquerelle! Une maquerelle doit se métamorphoser en tailleur.
La nourrice.—Comment, en tailleur?
La commère.—Oui, elle doit ressembler au tailleur, qui toujours promet. Le voici en train de te couper un habit, une casaque, une paire de chausses, un pourpoint; et bien qu'il soit certain de ne point pouvoir te servir non seulement pour le jour qu'il te promet, mais même pour le lendemain, le surlendemain et le jour d'après, néanmoins il ne se fait pas faute de promettre, de certifier, et ce qu'il en fait, c'est pour ne pas se laisser échapper l'ouvrage des mains. Le matin arrive, et celui qui croit s'habiller à neuf, après l'avoir attendu une ou deux heures au lit, lui envoie dire qu'il se dépêche:—«Tout de suite, tout de suite», répond le tailleur; «j'achève de coudre une dizaine de points qui manquent et j'arrive.» Trois heures sonnent, l'heure du dîner, puis l'heure de none, et il ne paraît pas; le messire vous le coupe en quatre, à force de blasphèmes et d'injures. Le rusé tailleur, dès qu'il a fini, court à la maison du personnage, déplie l'habit, jacasse, s'excuse, s'humilie, s'enfonce dans ses épaules, donne raison à sa pratique, souffre tout et ne tient nul compte des épithètes de voleur et de fainéant qui pleuvent sur lui dès qu'il se montre. Ainsi fait la maquerelle; elle laisse criailler ceux qui criaillent de ce qu'elle n'a pas tenu ponctuellement ses promesses faites à crédit, et quand il ne lui arrive rien de plus que d'être appelée grosse maquerelle, vieille ribaude, sale truie, c'est un vrai plaisir.
La nourrice.—Un vrai plaisir.
La commère.—C'est le portrait ressemblant de celui qui se ronge en attendant ses habits neufs, l'homme qui voit passer l'heure du rendez-vous. Il veut étrangler la maquerelle; mais celle-ci, en toute occurrence, doit faire au particulier qu'elle a dupé le même visage que fait un hôtelier au voyageur amené à l'auberge par son garçon.
La nourrice.—Comment, à l'auberge?
La commère.—Je vais te le dire. Les garçons d'hôteliers s'en vont tous les soirs à un mille de l'auberge et, s'ils aperçoivent un voyageur, se mettent à lui dire:—«Signor, oh! messire, venez avec moi; nous vous donnerons des perdrix, des faisans, des grives, des truffes, des becs-figues, du Trebiano»; ils lui promettent jusqu'à du suc amer; et après qu'ils l'ont mené où ils veulent, à peine trouve-t-il quelque poulet maigre et d'un seul vin. L'homme tempête; l'hôte s'excuse en lui disant:—«Il n'y a qu'un instant, un monseigneur voyageant à franc étrier nous a dévoré tout ce que mon valet croyait encore que nous avions ici.» Force est bien à l'autre, qui est descendu de cheval et qui a ôté jusqu'à ses bottes, de manger ce qu'on lui donne.
La nourrice.—Ainsi doit faire le particulier à qui la maquerelle a promis une signora, une grande dame, et à qui elle sort un petit veau tout près de devenir vache.
La commère.—Tu le tiens. Revenons à la nonne, à la sœur, à ta bigote dont je corrompis la chasteté à l'aide d'un brin de blasphème et d'un soupçon de serment. Mais de peur de l'oublier, avant de parler des monastères, je veux t'enseigner un joli coup. Fais obstinément profession de ne jamais blasphémer ni jurer et tâche de toutes façons que cela se sache, qu'au milieu de toutes tes imperfections tu as gardé une vertu bien rare chez une maquerelle, celle de ne blasphémer ni jurer de rien.
La nourrice.—Pourquoi dois-je faire ce que tu dis?
La commère.—Parce que notre but est de tirer des carottes, de faire croire ce qui n'est pas ni ne peut être. S'il te vient le désir de tromper ou de duper quelqu'un, étant donné le renom que tu possèdes de ne blasphémer ni ne jurer, tu n'as qu'à proférer un blasphème et un serment pour lui faire avaler la bourde, et il te prêtera plus de créance qu'on ne prête à usure sur des gages d'or et d'argent.
La nourrice.—Je supplie ma mémoire de me laisser plutôt oublier le Memento mei qu'un si sage conseil.
La commère.—A la nonne, maintenant. Un de ceux qui se délectent méchamment à planter des cornes sur le front des monastères s'alambiquait la cervelle pour l'amour d'une petite religieuse, toute gracieuse, toute mignonne, toute gentille. En dernier expédient, il vient me trouver, pleurniche autour de moi, me conte ses tourments, enfin me donne des promesses et de l'argent, ce qui fait qu'à la mode des charlatans qui s'engagent à vous guérir de toute espèce de chancre en huit jours, je lui promets d'y aller, de parler, et je me mets en route. Mais en levant les yeux sur le monastère, je considère la sainteté du lieu, la hauteur des murailles, le danger d'entrer, la pudicité des sœurs, et je m'arrête, en disant à moi-même:—«Que feras-tu, commère? Iras-tu? n'iras-tu pas? Si, si, j'irai; ma foi non, je n'irai pas. Et pourquoi non? et pourquoi oui?...»
La nourrice.—C'est toi toute crachée.
La commère.—«Sur ma parole, je veux m'en retourner à la maison. Comment, à la maison? Est-ce donc la première fois?...» J'étais ainsi à me débattre, sitôt que j'examinai le monastère, et comme je tenais à la main de ces collerettes de toile, tissées de ce menu fil qui ne se fait pas blanchir, je les replace dans mon corsage et j'ouvre un petit livre de la Vierge écrit tout entier à la plume, avec des miniatures enluminées d'ors, d'azurs, de verts et de violets. J'avais eu cet office d'un chenapan de mes amis, qui l'avait volé à cet évêque d'Amelia, dont la gale a laissé à Rome un bon souvenir: je le tenais enveloppé dans une couverture et, sous prétexte de le vendre, j'allais bavarder avec les sœurs de tous les couvents. Après l'avoir ouvert et regardé, en m'émerveillant, je le resserre, je me le remets sous le bras, puis je recommence à inspecter le logis des recluses; comme j'en causais plus tard à quelqu'un qui avait fait campagne, il me dit que je ressemblais à un capitaine qui veut livrer bataille à une ville, examine l'épaisseur des murailles, la profondeur et la largeur des fossés, l'endroit où les créneaux sont moins garnis de monde, puis donne l'assaut. Quoi qu'il en fût de ce que j'étais et de ce à quoi je ressemblais, j'entrai dans l'église et, pour ne pas faire tort à la robe de bure dont je m'habillais toutes les fois que je mêlais mes ruffianeries aux chastetés conventuelles, je pris d'abord de l'eau bénite, puis je me jetai à genoux et, après avoir marmotté un instant, m'être donné quelque Maxima culpa dans la poitrine et avoir allongé les bras en joignant les mains, je courbe la tête, je baise le sol, et alors je me relève et vais frapper au tour. Dès que j'ai frappé comme cela, tout doucement, tout doucement, j'entends un Ave qui me répond et, en me répondant, ouvre la grille. Je me renfonce entre mes épaules et je demande s'il n'y a pas ici une sœur qui veuille acheter le livre du Psalmiste.
La nourrice.—Tu disais tout à l'heure que c'était l'office de la Vierge.
La commère.—Ne peut-on pas avancer une erreur et être laissée en repos?
La nourrice.—Plût au ciel qu'on y fût laissé aussi bien pour avoir avancé deux vérités!
La commère.—A la bonne heure, donc. Quand la tourière entend que je veux vendre le livre, elle s'élance dans le couvent et n'y reste pas longtemps sans revenir vers moi avec un troupeau de jeunes sœurs; on me fait entrer et voici que je lâche un soupir en disant: «—Jamais je ne mets les pieds dans un monastère sans que mon âme frémisse; rien que l'odeur de sainteté, de virginité qui s'exhale de votre église opère ma conversion et me fait regretter mes péchés. Enfin, vous êtes dans le paradis, vous n'avez aucun embarras d'enfants, de maris, de mondanités: vos offices, vos vêpres vous suffisent, et la récréation que vous prenez dans votre jardin, dans votre vigne, vaut mieux que tous les plaisirs dont nous jouissons.» Cela dit, je vais m'asseoir à côté de celle pour qui j'étais venue; j'ôte le livre de son enveloppe, je rencontre la première miniature et je la lui montre; aussitôt toutes les autres font cercle autour d'elle.
La nourrice.—Je les vois regarder le livre et je les entends babiller.
La commère.—Le cercle fait, elles reconnaissent Adam et Ève, et en voici une qui s'écrie: «—Maudit soit ce vilain figuier ou plutôt ce traître de serpent qui tenta la femme que voilà!» Elle la touchait du doigt et soupirait. Une autre lui répond et lui dit: «—Nous vivrions éternellement, n'était cette gourmandise pour un fruit. Mais si nous ne venions pas à mourir, nous nous mangerions l'un l'autre et le dégoût de la vie nous prendrait. Ève a donc bien fait de le manger.» «—Non, elle n'a pas bien fait,» cria le reste de la troupe. «Mourir, ah! retourner en poussière, hélas!» «—Pour moi, dit une petite fûtée, j'aime mieux vivre nue et déchaussée que mourir chaussée et vêtue; la mort à qui en veut!» Là-dessus, je tourne les feuillets et je trouve le Déluge; dès que je l'ai trouvé, je les entends dire: «—Oh! comme l'arche de Noé est naturelle! Ils semblent vivants, ceux qui se sauvent au haut des arbres et sur la cime des montagnes!» Une autre admire la foudre qu'il semble qu'on voit tomber dans le pêle-mêle des éclairs et des nuages; une autre, les oiseaux effrayés par la pluie; une autre, les gens qui s'efforcent de se raccrocher à l'arche; une autre, d'autres détails encore.
La nourrice.—On les avait volées à la chapelle, ces peintures-là.
La commère.—C'est ce qui se raconte. Après qu'elles eurent examiné le Déluge, je leur montrai le bois où tombe la manne, et à voir une si grande multitude, hommes et femmes, s'en remplir les tabliers, les girons, les mains, les corbeilles, elles étaient toutes joyeuses. En ce moment survint l'abbesse; aussitôt qu'elles l'aperçurent, elles coururent vers elle le livre à la main et, pendant qu'elles l'occupaient à voir les miniatures, je restait seule avec celle que je convoitais. L'occasion était favorable; j'exhibai les guimpes finement brodées et je lui dis: «—Que vous semble de ce travail?» «—Oh! que c'est galant,» s'écria-t-elle. «—Celui à qui cela appartient est bien galant aussi, lui dis-je, et je veux vous apporter demain quelques-unes de ses chemises brodées d'or, elles vous émerveilleront; mais sa grâce et sa gentillesse vous émerveilleraient encore bien davantage. Oh! le discret jeune homme! le riche personnage! Je vous confesserai mon péché: je voudrais être telle que je fus jadis et... suffit!» Tandis que je lui disais cela, je la regardais dans les yeux et les voyant comme je les voulais, je change de ton et je lui dis: «—Dieu pardonne à votre père et à votre mère qui vous ont mise en prison ici! et je sais bien ce que m'a dit le gentilhomme à qui sont les guimp...»
La nourrice.—L'adroit moyen!
La commère.—«... Il se pâme, il se meurt, il se ronge pour l'amour de vous. Vous êtes avisée, je crois que vous pensez à ce que vous êtes faite de chair et d'os, à ce que la jeunesse n'a qu'un temps...» Enfin, nourrice, les femmes ont dans le sang une douceur qui surpasse celle du miel, mais la douceur des religieuses surpasse le miel, le sucre et la manne. Celle-ci prit donc bien gentiment une lettre que je lui apportais de la part de celui qui me l'avait donnée; la chose fut conclue, on trouva les voies et moyens; il put venir près d'elle et elle put venir près de lui. Ma bonne astuce fut de laisser le livre qui m'ouvrait les portes à deux battants; toujours je feignais de vouloir non le leur vendre mais le leur donner et jamais le marché ne se concluait.
La nourrice.—Ah! Ah!
La commère.—En deux jours, je rendis toutes les religieuses folles de mon babil; je leur racontais les plus étranges aventures du monde et contrefaisant tantôt la folle, tantôt la sage, bienheureuse était celle qui pouvait le mieux me choyer. Je leur disais ce que l'on pensait de Milan et qui allait en devenir le duc; je leur déclarais si le pape était pour le parti impérial ou pour celui de la France; je leur prêchais la grandeur des Vénitiens, leur disais combien ils sont habiles, combien ils sont riches. Puis je me mettais sur le chapitre d'une telle ou d'un tel, je divulguais les amants de celle-là, je leur disais qui était grosse, qui ne faisait pas d'enfants, quels étaient ceux qui traitaient bien ou mal leurs femmes, et je leur expliquais jusqu'aux prophéties de sainte Brigitte et de Fra Giacopone da Pietrapena.
La nourrice.—Quelle tête!
La commère.—Me voici maintenant sur le seuil d'une dame noble, riche (mariée à un grand gentilhomme que l'on attendait de jour en jour), le chapelet à la main; mâchonnant des Pater nostri et des soupirs, un billet doux dans le corsage et portant en outre quelques écheveaux de fil fin dans une pochette que j'avais au tablier. Je frappe doucement et je prie la servante, qui du haut de la fenêtre demandait: «Qui est là?» de vouloir bien dire à sa maîtresse que c'est moi; que je lui apporte du fil si beau qu'on lui dirait vous; comment cela se trouvait une occasion par suite d'un marché défait. Je l'entends qui vient m'ouvrir et je pénètre à l'intérieur aussi furtivement que le filou qui, à l'aide de pinces et de limes sourdes, démonte enfin la serrure d'une boutique guignée par lui depuis un mois. Je monte à l'étage et, avec une révérence qui pouvait passer pour un agenouillement, je dis à la dame: «—Dieu vous conserve cette grâce, cette beauté, ce charme de votre personne, ornée de toute vertu, noblesse et courtoisie!»
La nourrice.—Belle salutation!
La commère.—Elle me dit: «—Asseyez-vous, vous dis-je.» Je m'assieds, en m'asseyant je soupire bien fort et, avec deux petites larmes sèches et altérées, je me ramasse en un peloton, je lui raconte mes tourments, la cherté de tout, le peu d'aumône qu'on fait. Mes paroles l'émeuvent de compassion et, dès que je la vois émue, je lui lâche d'une bouche tremblante: «—Si les autres étaient comme vous, la pauvreté serait une richesse pour une femme comme moi. Qu'est-ce que vaut une beauté cruelle? quels éloges peut-on en faire? quel paradis est le sien? Combien d'infortunées meurent dans les rues sans que personne y prenne garde? Combien dans les hôpitaux ne sont visitées à jamais de l'Œuvre de miséricorde? Mais laissons tranquilles les pauvres femmes; combien d'hommes au lieu d'ouvrir la main la ferme, grâce à la cruauté, à la dureté que le diable a mise au milieu du cœur de celles qui pourraient venir en aide aux affligées et, rien que d'une parole ou d'un regard, sans la moindre action, les tirer de peine ou de misère? Soyez donc bénie, vous, soyez adorée, puisque votre pitié, votre compassion ne souffrira pas que je sois forcée de donner pour rien ce paquet de fil.» Et en le lui posant dans la main, je me mets à sourire et je lui dis: «—Il m'arrive aujourd'hui une chose qui ne m'était pas encore arrivée de ma vie.»
La nourrice.—Le comble de l'art du maquerellage de la maquerelle est ton élève.
La commère.—La dame se tourne vers moi et me dit: «—Que vous arrive-t-il?» Je lui réponds: «—En regardant les gracieux mouvements de vos yeux, les boucles de vos cheveux qui s'échappent de dessous votre voile, votre front spacieux, l'arc délié de vos sourcils, le vermillon de vos lèvres et toutes les autres divinités de Votre Seigneurie, je me sens éprouver plus de consolation que je n'avais de chagrin avant que ma bonne fortune et votre courtoisie ne m'eussent fait la grâce de m'amener en votre présence.» Elle, en se rengorgeant me dit: «—Toute la grâce est vôtre.—Non, vôtre,» répondis-je; «j'en fais l'honneur à Votre Seigneurie. Ah! qu'il a bien raison de vous adorer, de brûler pour vous!...» Ici je m'arrête, j'entame le chapitre du fil et j'en demande tant la livre, plus ou moins, comme il lui plaira. Quelle pauvre chose est la femme et de combien peu de cervelle! A peine lui ai-je lâché ce «Il a bien raison de vous adorer et de brûler pour vous,» qu'elle devient toute rouge et que, s'enchevêtrant dans le marché du fil, elle ne peut arriver à le conclure. Je m'aperçois qu'elle a grand désir d'approfondir cette matière, bien plus importante que tous les écheveaux et toutes les aiguillées de fil, et je la gratte où cela la démange en ajoutant: «Qui n'a pas d'esprit, tant pis pour lui; mieux vaut vivre désespéré à cause de vous que satisfait auprès d'une autre.» Comptant alors qu'elle est abattue du coup de lance que vient de lui porter mon patelinage, je tire la lettre de ma poche et je la lui plante dans la main. Voici qu'elle se jette sur moi en s'écriant: «—A moi, hein? à moi, ha?... Et pour qui me prends-tu? Qui crois-tu que je suis? Il me vient une envie de t'arracher les yeux avec les ongles; avec mes ongles il me vient envie de te les arracher, excommuniée, ruffiane, fainéante que tu es! Va-t'en avec Dieu; sors-moi de la maison, et si jamais tu as l'audace de revenir, tu me le payeras pour cette fois-ci et pour cette fois-là. Est-ce ainsi qu'on me traite d'une telle façon?»
La nourrice.—Je me compisse de peur à ton intention.
La commère.—Pense à ce que je dus faire en me voyant jetée du haut en bas de l'escalier. Comme je cherchais à battre en retraite, le mari survient, la maman accourt au bruit et, par surcroît, le frère, lui qui ne sortait jamais du cabinet d'étude. Me voyant en de si mauvais draps, je ramène l'assurance dans mon cœur, mes menteries habituelles sur le bout de ma langue, l'effronterie sur ma figure; en une minute je hausse la voix et je dis à la jeune: «—S'il vous semble que je vous demande trop cher pour le fil dites: «Il ne fait pas mon affaire», sans m'accabler d'injures»; à la vieille: «Qui sait mieux que vous combien il vaut la livre?»; au frère: «Vous n'avez rien à régler avec moi»; au mari qui me heurte en criant: «Que viens-tu faire ici?» je réponds: «—Je me suis trompée de porte, que Votre Seigneurie m'excuse.» A l'aide de ces expédients, je me tirai du mauvais pas.
La nourrice.—Une autre s'y serait perdue.
La commère.—En semblables occurrences, il faut user du stratagème dont use le renard quand il se voit acculé par les chiens, les bâtons, les filets et la paille enflammée. Il ne perd pas la tête, garde son sang-froid et fait mine de vouloir s'échapper tantôt par ce côté, tantôt par cet autre; chaque mouvement qu'il fait, ses assaillants l'imitent et ils le laissent se sauver sans savoir comment.
La nourrice.—Dix fois, j'ai vu ce que tu dis là.
La commère.—Mais tu crois peut-être que celle dont je pensais fuir le courroux s'était mise en fureur pour tout de bon? Nullement, nourrice; elle recueillit les morceaux de la lettre qu'elle avait déchirée, foulée aux pieds, criblée de crachats; elle la reconstitua, et la lut et la relut mille fois; de sa fenêtre elle la montra à celui qui m'avait envoyée la porter et, pour que je ne conservasse pas un seul doute, l'amant me fit voir de mes propres yeux comment elle devint sa maîtresse, sans autres messages. Un jour après dîner, il me fit place en secret quelque part d'où je la vis se déshabiller toute nue (il faisait grand chaud) et se coucher avec lui; la chambre donnait sur un jardin, ce qui fut cause que les cigales, dont le babil était étourdissant à cette heure, m'empêchèrent d'entendre ce que Madonna lui disait. Mais je la vis très bien, si j'ai de bons yeux, je la vis on ne peut mieux, car il la contempla sur toutes ses faces. Elle s'était relevé les cheveux sur la tête sans aucun voile et ses tresses lui faisaient une toiture à son beau front; ses yeux flambaient et riaient tout ensemble sous l'arc de l'un et de l'autre de ses sourcils; ses joues semblaient, à proprement parler, du lait parsemé de graines d'écarlate, d'une couleur tendre, tendre; oh! le joli nez, sœur, le gracieux menton qu'elle avait! Sais-tu pourquoi je ne te parle ni de la bouche ni des dents? Pour ne pas gâter leur réputation en en parlant. Elle avait un cou, ô Dieu! une gorge, nourrice, et deux tétins à faire se corrompre les vierges et mettre froc bas aux martyrs. Je m'égarai en contemplant le bas du corps, avec son bijou pour nombril au mitan, et je me perdis dans la gentillesse de cet objet qui est la cause de tant de folies, de tant de querelles, de tant de dépenses et de tant de paroles; quant aux cuisses, aux jambes, aux pieds, aux mains, aux bras, que ceux qui savent louer dignement les louent à ma place. Encore ne t'ai-je parlé que des parties du devant. Les merveilles qui me mirent hors de moi, ce sont les épaules, les reins et le reste de ses charmes. Je te jure par mon petit mobilier, et je permets au feu, aux voleurs, aux sbires de le mettre à sac, si pendant cette contemplation je ne portai la main à ma chosette et me la frottai comme se frotte le machin quiconque n'a pas où le mettre.
La nourrice.—Pendant que tu étais en train de me raconter tout cela, j'ai éprouvé cette douceur qu'on éprouve quand on rêve avoir son amoureux entre les jambes et qu'on se réveille au bon moment.
La commère.—Après tous ces badinages, ils se jetèrent sur le lit, s'embrassèrent étroitement et firent désespérer l'air de la chambre parce qu'il ne trouvait plus moyen de se glisser entre eux deux. Comme ils se tenaient ainsi embrassés, les cigales se turent par bonheur pour moi, car ce que disent les amoureux n'est pas moins charmant que ce qu'ils font. Avant d'en venir à croiser le fer, le jeune homme, qui était aussi spirituel que noble, la fixa, les yeux dans les yeux, et la contemplant sans lever son regard, lui dit ces vers que je voulus tenir de lui par écrit et que je me suis colloqués dans la mémoire avec bien d'autres rimes que je réciterais le cas échéant: