Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de fusils et de pistolets.

Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant, malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé.

Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite.

Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux abois.

Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci, sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine, se gardaient bien de franchir.

—Là! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à prendre.

—Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio?

—Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes pris, caramba!

—Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à doña Carmen.

—Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre nous tous?

—Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux.

—Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors?

—Comme ceci, cher seigneur, regardez.

La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des assistants ébahis et décontenancés.

Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire.

Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte.

L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.

Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe.

Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une expression d'ineffable reconnaissance.

—Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher?

—Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne sommes-nous pas sauvés maintenant?

—Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien en comparaison de ceux qui nous menacent encore.

—Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus me séparer de vous, Octavio.

—Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je crains que vos forces ne trahissent votre courage.

—Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi qu'il arrive, je le supporterai.

Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista.

Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété.

—Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie; je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche.

—Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du nouveau?

—Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à cheval.

—Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors.

—Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié.

—Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds.

—Rapportez-vous en à moi, colonel.

—Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété.

—Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami, mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux.

—Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous appellent, moi je resterai avec ce brave soldat.

—Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau pour madame; elle ne doit pas être reconnue.

—Convenu, colonel.

—A bientôt, Carmen, à bientôt!

Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la présidence.

Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place.

Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés, l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières affables, et sa prestance réellement militaire.

Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et tous les étrangers fixés sur le territoire de la République.

Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des communications lui avaient été faites, et des assurances formelles données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes, le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se retirer avec eux dans l'intérieur.

Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor.

—Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune homme, je demandais justement après vous.

—Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt.

—Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça le sourcil.

—Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre votre obstination, général?

—C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus.

—Un mot encore.

—Dites vite.

—Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais encore la certitude.

Le président fit un mouvement.

—Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une grâce.

—Laquelle?

—Me l'accordez-vous, général?

—Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous accorde celle que vous me demandez.

—Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés.

—Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs, ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour compagnon de route.

Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les ordres nécessaires.

Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart.

—Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer le bonheur de sa patrie bien-aimée.

Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau, échangea quelques poignées de main et se mit en selle.

Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse.

Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits.

Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien.

La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une apparence fantastique.

Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi.

Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen.

Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes, mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui probablement essaierait de lui enlever sa nièce.

La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège jusqu'à l'extrémité de la ville.

Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se mêlait avec eux.

Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à celles de la populace; la révolte commençait.

Miramón releva la tête.

—Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

—Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne.

—Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers.

Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête;

—La hache! la hache!

La hache est au Mexique le symbole de la fédération.

Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre de son chef, elle s'était serrée autour du président.

Le pronunciamiento était fait, une rixe était imminente.

Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés.

—Lâches! lâches! criait-il avec désespoir.

—La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes féroces les soldats et la populace; à bas Miramón!

Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre, les révoltés se préparaient à charger.

—Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria Belval.

Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe.

Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla, son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée; provisoirement du moins, le président était en sûreté.

Doña Carmen avait suivi le jeune homme.

—Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et cè chapeau.

—Mais où irai-je?

—Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général.

—Me cacher! murmura-t-il douloureusement.

—Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où conduire son Excellence?

—Oui, mon colonel.

—Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds comme de moi-même.

—Mais vous, mon ami?

—Moi! ma place est ici.

—Cependant ... reprit-il avec hésitation.

—Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite.

Le général lui tendit la main.

—Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il.

—Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie.

En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra parmi les insurgés.

—A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général, pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite.

—Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel, murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à suivre Beltran.

Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au milieu des groupes.

Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista; c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper à la fureur de ses ennemis.

Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient.

—Carmen! dit le colonel en se penchant vers la

jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant Dieu!

La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui répondit avec un doux sourire:

—Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi que d'être condamnée à te survivre!

Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne.

—Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui galopait à quelques pas en avant des arrivants.

Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément.

—Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal? Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de notre illustre président Juárez.

Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion.

—J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il.

—Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas? Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous? demanda-t-il à voix haute.

—Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant quelques pas en avant.

Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement spontané, il lui tendit la main.

—Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite; lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir.

—Mais, général, s'écria don Torribio.

—Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans votre hacienda del Palo Negro; j'ai ordre de vous y faire conduire immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez!

Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse.

Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils devaient craindre ou se rejouir.

Le général se hâta de dissiper leurs doutes.

—Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays, cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre mariage, de vous retirer où bon vous semblera.

—Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion.

Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel.

—Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita? reprit le vieux soldat.

—Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur?

—Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au couvent.

Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats, et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute la population qui jamais n'avait paru si heureuse.

La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis.

Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval.

Il est vrai que lui n'était pas Mexicain.


UNE CHASSE AUX ABEILLES

SOUVENIR DES PRAIRIES

De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit, est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences.

Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit un impérissable souvenir.

Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus sauvages et les plus désertes du Mexique.

A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur bienveillante et fraternelle simplicité.

Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain.

La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui.

Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la chasse qu'il songea tout d'abord.

Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes, furent livrés à notre merci.

Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars, ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à dix et quinze lieues à la ronde.

Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ, sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si souvent préparées.

Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à m'endormir.

Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi, ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière, enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.

—Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité.

—Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour demain une chasse dont vous me direz des nouvelles.

—Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes espèces d'animaux?

—Pas ceux-là, fit-il en souriant.

—Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?

—Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous?

—Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi.

—Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous convient-il?

—C'est-à-dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais réellement comment vous remercier.

—Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour.

Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui m'intriguait au plus haut point.

Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là!

—Déjà levé? me dit joyeusement don López.

—Comme vous voyez, et prêt à partir.

—Eh bien! alors en route.

On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété est proverbiale.

Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne.

—Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes?

—Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles aujourd'hui.

—Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il sentencieusement.

—Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil, je suppose?

—Non, mais nous pourrions tuer autre chose.

—Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette.

—Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu!

Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous changeâmes de conversation tout en continuant à galoper.

Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de mezquites.

—Avez-vous faim? me demanda mon hôte.

—Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un appétit du diable.

—Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire.

En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres.

—Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte.

—Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre.

Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé entre nous les provisions contenues dans ses alforjas et le déjeuner commença gaiement.

Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins.

—Ils sentent quelque chose, dis-je.

—C'est probable, répondit Don López sans perdre un coup de dents.

Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un second.

—Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé nos chevaux et bientôt ils seront sur nous.

—Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle.

—Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici.

—Diable! si nous partions.

—Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement.

—Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en souviendrai, savez-vous?

—Oh! c'est intéressant, vous verrez.

—Caramba! je le crois bien.

—Est-ce la première fois que vous chassez le tigre?

—Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du renseignement.

Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre.

—Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement, ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim; il est temps de nous préparer.

—A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de mon hôte.

—A chasser les tigres, pardieu!

—Mais je n'ai qu'un machette.

—C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de terreur.

—Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je connaisse.

—Oui, cela me fait cet effet-là; et l'autre tigre?

—Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge.

—C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple!

Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire contre fortune bon cœur; je ne voulais pas laisser supposer au digne Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire bonne contenance.

Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte, j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie.

Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue, écoutait attentivement les bruits de la forêt.

—Attention, les voilà! s'écria-t-il tout à coup. Au même instant un froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre, et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la clairière juste en face de nous.

Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue, fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées.

C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face, à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir des proportions gigantesques.

—Attention! cria Don López.

Au même instant, les tigres bondirent en rugissant.

J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins enfin.

Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions, j'étais sain et sauf.

Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi.

Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi, tué son tigre.

—Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse.

—Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais éprouvée?

—Notre chasse aux abeilles donc!

—Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions à l'hacienda plutôt? hein?

—Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez plutôt.

Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes.

—C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et celui qui s'était ingéré de me les faire chasser.

Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé.

Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la direction que nous indiquait le vol des abeilles.

—A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands de miel?

—Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que cela nous fait?

—Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche.

—Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un véritable guet-apens, que cette chasse endiablée!

—Bah! qu'est-ce qu'un ours?

—Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette.

—Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile cela.

—C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des nations.

—C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez, reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun.

—Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses d'abeilles, que le ciel les confonde!

Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi, et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur, logea une balle dans l'œil droit du pauvre animal qui fut tué roide.

—Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre.

Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur nous en brandissant leurs armes.

Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la direction de l'hacienda.

J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis le galop précipité d'un cheval à mes côtés.

C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou trois Indiens.

—C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est la ruche; nous irons demain prendre le miel.

—Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies.

Don López me regarda avec étonnement.

—Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il.

—Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de la chasse.

En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles, pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal, et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher noise.


LE PASSEUR DE NUIT

I. LE GUIDE.

L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a retrouvée par hasard en cherchant une route plus directe pour se rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne pouvaient plus obtenir chez eux.

Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances, leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à l'analyse.

Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur, mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux.

Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse.

Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume me furent suggérées, il y a longtemps déjà, lors de mon premier séjour en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté.

L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est ordinairement le bon.

Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison? le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif de la légende à une incessante locomotion.

Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le Bajio.

Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé, ce pays en toute saison présente à l'œil du voyageur un aspect singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches, aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité première.

Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato, ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir le titre de Ciudad, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses du Mexique.

Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances, que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors.

Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui, à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà, bon ou mauvais, je suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls; j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même lacé dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à-dire mon rifle américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être, mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde.

En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et, quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous les désœuvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route.

Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa monture.

—Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et de plus assez embarrassé; me serais-je trompé?

—Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis, en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre...

Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je m'interrompis tout à coup.

L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le silence, il sourit et me saluant de nouveau:

—Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon que je cherche.

Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au ranchero:

—Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne pas être maître de l'accepter.

—Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser cette question?

—Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible, comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne suivons pas la même direction.

—Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez près l'un de l'autre?

—Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans le Bajio.

—Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en cette saison, pour un étranger.

—C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons m'empêchent de retarder mon départ.

—Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana?

—Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez.

—En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et, rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle:

—Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero, dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho d'Arroyo Pardo?

Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter:

—Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima.

Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire jusqu'au fond de mon cœur; puis, prenant tout à coup sa résolution:

—Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide.

Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et je suivis mon guide improvisé.

Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions à travers la campagne.


II. LE VOYAGE.

Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi, sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce sifflement particulier aux jinetes mexicains l'allure cependant déjà fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu:

—Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en rouvrant des blessures mal fermées.

—Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce changement dans votre humeur.

—Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres, Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans circule dans nos veines, nos passions sont terribles.

Il soupira et se tut.

Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large, son œil noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un éclatant démenti à cette dernière supposition.

Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi.

Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à ma vue; çà et là, de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y aventurer sans guide.

Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des ahuehuelts, des gommiers et des huisaches dont les racines puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux, et un nombre incalculable de centzontle, le rossignol américain, dont le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts, le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant presque à chaque pas.

Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à commettre de telles extravagances.

Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là, force nous fut de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence.

L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales, et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les dômes épais de verdure.

Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur.

—Nous approchons, me dit-il.

Je jugeai inutile de répondre à cette assurance.

Il continua.

—Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo?

—J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui annonçant mon arrivée prochaine.

Il secoua la tête à plusieurs reprises.

—Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il au bout d'un instant.

—Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio, comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je compte traiter.

Mon guide soupira profondément.

—C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au rancho.

—Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose?

—Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue.

—Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher?

—Avant une demi-heure il fera nuit.

—Hum! fis-je en hochant la tête.

Il me lança un regard sardonique.

—Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous pouvons ne partir que demain matin.

Je relevai brusquement la tête.

—Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi aurais-je peur, s'il vous plaît?

—Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité.

—Je ne suis pas de ceux-là, répondis-je avec un sourire de dédain.

—Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés?

—Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous arrêtent, nous partirons quand vous voudrez.

—Soit, répondit-il sèchement.

Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une façon particulière.

Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de nous.

—Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en reconnaissant mon guide. Oh! mi amo, quel projet vous amène dans des parages où vous ne devriez plus reparaître.

—Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait est fait; prépare ta pirogue, nous partons.

—Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins?

—Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de guide.

Le péon se signa à plusieurs reprises.

—Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les conduirai pas au rancho.

—Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec impatience, je veux partir à l'instant, il le faut.

—Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai rencontré hier le passeur de nuit dans les canaux, il y aura du sang versé pour sûr.

—Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je.

—C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les ténèbres; sa rencontre présage un malheur.

—Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du soleil nous partirons.

—Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire.

Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu aussitôt.

—Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore.

—Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience fébrile.

—Don Estevan Sallazar est mort.

Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps.

—Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible.

Le péon secoua tristement la tête.

—Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts.

—Mais comment cela est-il arrivé?

—Qui saurait le dire? peut-être Matlacueze, la belle fille aux cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau.

Don Blas haussa les épaules.

—Et le corps de don Estevan? demanda-t-il.

—Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé, répondit l'Indien d'un air convaincu.

—Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout est fini, si don Estevan est mort.

Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le passeur de nuit.

Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête.

Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon, qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers l'endroit où nous attendait la pirogue.


III. SUR L'EAU.

La nuit était complète, et les ténèbres épaisses au moment où nous nous embarquâmes.

Le péon, avec cette résolution passive de l'homme qui subit ce qu'il ne saurait empêcher, poussa au large la légère nacelle et saisit ses rames, après, toutefois, avoir fait plusieurs signes de croix et murmuré une inintelligible prière.

Ce n'était pas sans une émotion intérieure que je retrouvais dans ce coin ignoré de l'Amérique ces vieilles croyances de nos pères, acceptées jadis comme articles de foi par tous les peuples; aussi dès que nous commençâmes à voguer dans les canaux où le péon se dirigeait avec une adresse et une sûreté admirables, j'essayai d'amener tout doucement mon compagnon sur ce sujet et de le décider à me conter une de ces fantastiques légendes si naïves; mais tous mes efforts furent inutiles, j'avais trop franchement laissé voir mon incrédulité au Mexicain pour qu'il ne se tint pas sur la réserve par crainte de mes railleries; désespérant d'obtenir le moindre renseignement à ce sujet, et comprenant que je chagrinerais mon guide en insistant davantage, je tournai la question et lui demandai quel était ce don Estevan Sallazar, et pourquoi le péon avait cherché à le dissuader de m'accompagner au rancho.

Ce sujet de conversation ne parut pas être beaucoup plus agréable que le précédent à don Blas; cependant, comme il n'avait aucun motif plausible pour me refuser l'éclaircissement que j'exigeais de lui, il s'exécuta avec une mauvaise grâce évidente et consentit enfin à satisfaire ma curiosité.

C'était une histoire fort simple: don Estevan Sallazar avait une sœur belle comme le sont généralement toutes les Mexicaines. Don Estevan était propriétaire d'un rancho nommé la Noria, situé à quelques milles à peine du rancho d'Arroyo Pardo; par un effet naturel du voisinage, don Estevan et don Lucio, le fils de don Desiderio, s'étaient liés intimement; toujours et partout on les voyait ensemble, on les rencontrait côte à côte dans toutes les tertulias et dans toutes les romerías; doña Dolores, la sœur de don Estevan, qui n'était qu'une enfant à l'époque où avait commencé la liaison des deux jeunes gens, avait grandi et était, avec les années, devenue une admirable jeune fille. Don Lucio n'avait pu la voir sans l'aimer; de son côté, Dolores s'était laissé toucher par le noble caractère du jeune homme, et tous deux s'étaient aimés. Lucio n'avait pas fait mystère à son ami de l'amour qu'il éprouvait pour sa sœur. Estevan avait paru charmé de cet amour qui devait, disait-il, resserrer encore les liens qui les unissaient, et il avait engagé le jeune homme à adresser directement la demande à son père.

Don Lucio avait suivi ce conseil; le señor Sallazar, prévenu par son fils, avait fait un excellent accueil au jeune homme, sa demande avait été agréée et jour avait été pris pour la cérémonie.

Dolores et Lucio étaient au comble de leurs vœux, rien, croyaient-ils, ne devait désormais troubler leur bonheur.

Sur ces entrefaites, une discussion, légère en apparence, mais qui bientôt dégénéra en querelle sérieuse, divisa tout à coup les deux familles; cette discussion, qu'il aurait été très facile de terminer dans le principe, puisqu'il ne s'agissait que de la dot que chacun des pères s'engageait à donner à son enfant, s'envenima si bien, des paroles si dures et si blessantes furent échangées, que tout fut rompu entre les deux familles, et que la haine la plus vive remplaça bientôt l'amitié qui avait jusqu'alors uni les habitants de la Noria à ceux d'Arroyo Pardo. Les deux jeunes gens, dont les plans de bonheur étaient renversés, les projets d'avenir détruits, continuèrent cependant à se voir en cachette, mais en usant des plus grandes précautions, parce que les Sallazar avaient juré devant tous leurs amis que si Lucio osait approcher de leur rancho, ils tireraient sur lui comme sur un daim et le tueraient sans pitié. On savait qu'ils étaient capables de mettre sans hésiter leur menace à exécution.

Don Lucio cependant, malgré les prières de sa mère et les ordres de son père, obéissant, ainsi que cela arrive toujours en semblable circonstance, à la violence de son amour, cherchait constamment à voir Dolores, qui, de son côté, révoltée par l'injustice de ses parents, saisissait toutes les occasions de se rencontrer avec celui qu'elle aimait.

Une catastrophe était imminente. L'imprudence même des deux jeunes gens devait la faire éclater.

Ce fut ce qui arriva.

Un jour que Dolores et Lucio causaient cœur à cœur dans une clairière peu distante de la Noria, se croyant bien certains de ne pas être surpris, un coup de feu retentit, et le jeune homme tomba baigné dans son sang aux pieds de Dolores; au même instant, don Estevan s'élança d'un buisson et courut sur son ancien ami en brandissant comme une massue son fusil au-dessus de sa tête, dans l'intention évidente de l'achever.

La jeune fille, à demi folle de douleur, se jeta au-devant de son frère en le suppliant d'épargner celui qu'elle aimait. Estevan la frappa brutalement et la renversa d'un coup de crosse; mais soudain le blessé se releva, bondit sur son ennemi; celui-ci, saisi à l'improviste, roula sur le sol, complètement à la merci de son adversaire.

Les Mexicains portent continuellement des armes, leur couteau ne les abandonne jamais. Lucio saisit le sien, mais au moment où il se préparait à le plonger dans le cœur de son assassin, une main arrêta son bras.

Il se retourna. Doña Dolores s'était relevée, et chancelante encore du coup qu'elle avait reçu, elle s'était précipitée pour sauver son frère.

Le jeune homme comprit la prière muette de la jeune fille; sans répondre, il abandonna don Estevan, se releva et fit un pas en arrière, en ayant soin toutefois de jeter loin de lui le fusil dont il s'était emparé.

—Remerciez votre sœur, dit-il; sans son intervention providentielle, vous étiez mort, puis jetant quelques gouttes de sang au visage de son ennemi: « Adieu, ajouta-t-il, je ne vous chercherai pas, ne vous placez plus sur mon passage, notre première rencontre sera mortelle! Quant à vous, Dolores, je vous aime et je vous aimerai jusqu'au dernier jour de ma vie! les hommes nous séparent sur terre, Dieu nous unira dans le ciel.

Après ces paroles, le jeune homme s'était éloigné en chancelant et en appuyant fortement la main sur sa blessure afin d'arrêter le sang. Avec des difficultés extrêmes, il était arrivé à demi mort chez son père.

Sa blessure était sérieuse, longtemps il fut en danger; enfin la jeunesse triompha, il se rétablit; alors, cédant aux prières de sa famille, il avait quitté le rancho; depuis on n'avait plus entendu parler de lui, nul ne savait ce qu'il était devenu.

Voilà, en substance, le récit qui me fut fait par don Blas; lorsqu'il l'eut terminé, il laissa tomber avec douleur sa tête sur sa poitrine.

—Mais, lui demandai-je alors, comment se fait-il, señor don Blas, que vous connaissiez aussi bien cette histoire?

Il releva la tête, me regarda un instant avec une expression indéfinissable, et me répondit enfin avec un mélange de tristesse et d'amertume:

—C'est qu'elle m'intéresse plus intimement que vous ne le pouvez supposer.

Je cherchais vainement dans mon esprit l'explication de cette parole, lorsque sortant du milieu des buissons, je vis poindre à une assez courte distance devant nous l'avant d'une pirogue dont la noire silhouette se profilait vaguement dans les ténèbres.