—On va encore me leurrer avec quelque complot de caserne, une échauffourée de garnison!... Ce gentilhomme, qui semble avoir surtout fréquenté les grands chemins, ou sera pris, fusillé, à moins qu'on ne préfère le plonger dans quelque cachot bien lointain et bien ténébreux, ou il s'échappera, et n'ayant pas réussi, n'aura rien à obtenir et n'osera rien demander... Des deux façons je serai débarrassé de lui... Je puis donc l'écouter, cela n'engage à rien et fait tant de plaisir à mon dévoué Blacas!... J'aurais pourtant préféré mon tête-à-tête avec Horace!...

Le duc Casimir de Blacas d'Aulps, descendant de ce fameux Blacas, ami des troubadours, grand escrimeur, grand preneur de forteresses et grand assaillant aussi des belles Provençales, était le confident, l'ami, le secrétaire du comte de Provence. Il l'avait suivi partout, à Coblentz, à Saint-Pétersbourg, à Londres, durant ses pérégrinations de prince errant. Fidèle écuyer, Blacas se comparait souvent à Sancho Pança, avec cette différence qu'il apparaissait maigre, efflanqué, le visage ascétique et les yeux caves à côté de son royal maître offrant au contraire la rotondité abdominale et la plénitude faciale du bon gouverneur de Barataria.

Blacas était l'introducteur ordinaire des conspirateurs.

Il remplissait plus fréquemment ces fonctions que celles de chambellan ou de maître des cérémonies auprès d'envoyés des souverains. Le prince exilé ne recevait guère dans sa cour singulièrement réduite d'Hartwell. Quelques intimes visiteurs, familiers de l'abandon, courtisans du malheur, s'y rencontraient à de longs intervalles avec des gaillards à mine suspecte, tannés, bistrés, balafrés, au visage recuit par les soleils et gaufré par les bises, exhibant des certificats, montrant parfois des blessures, qui racontaient leurs coups d'affût hasardeux dans les marais du pays de Machecoul et leurs embuscades patientes dans les halliers du Cotentin. Ces enfants perdus de la chouannerie maudissaient la République et se vantaient d'en finir avec le Bonaparte; ils offraient de recommencer la guerre des bois, assurant Sa Majesté qu'il suffisait d'un signal pour soulever six départements de l'Ouest et d'un homme énergique pour ramener le roi à Paris, à la tête de bataillons fleurdelysés de paysans vainqueurs.

Invariablement, Sa Majesté ayant répondu que le moment lui paraissait peu favorable à une descente sur les côtes normandes et qu'elle préférait attendre, le visiteur se retirait, non sans avoir sollicité quelque indemnité pour ses chevaux tués et ses bagages pillés par les diables déchaînés des colonnes infernales.

L'audience se terminait ainsi: Blacas, tout en rechignant, versait l'indemnité, et Stanislas-Xavier, se rencoignant dans son fauteuil, reprenait son Horace et annotait les odes.

Ce jour-là cependant, la physionomie caractéristique de Maubreuil, son allure décidée, ses traits durs, son nez d'oiseau de proie qui le faisait ressembler au grand Condé, et la façon militaire dont il se présentait, disposèrent favorablement le prince.

Il pensa: Peut-être cet homme-ci n'est-il pas un extravagant et un chercheur de folles équipées, comme les autres; écoutons-le!...

Et avec le sourire qui lui était habituel, mais aussi en se départant momentanément du scepticisme qui cuirassait son caractère, Stanislas-Xavier indiqua d'un signe un siège à son visiteur.

Maubreuil s'inclina, ne s'assit pas et attendit que le prince lui adressât la parole.

—Vous venez de Paris, monsieur? demanda le prétendant, se recueillant et toussotant légèrement comme un prêtre s'apprêtant à confesser, quelles nouvelles nous en apportez-vous? mauvaises, n'est-ce pas?

—Détestables, monseigneur!

—Le général Bonaparte est toujours victorieux, acclamé, populaire?...

—La fortune vient de le favoriser une fois encore, hélas! et la naissance de cet enfant, qu'il désigne comme son héritier, semble consolider son trône pourtant instable et chancelant...

—Vous jugez ainsi, monsieur, et je vous félicite de votre clairvoyance: cet Empire, fondé sur la violence, sur l'abus de la force, sur le mépris des libertés et des droits de la conscience aussi, ne saurait durer; mais les Français, oublieux, ingrats et séduits, sont loin d'avoir vos excellents sentiments...; les Français ne se souviennent plus guère de leurs anciens rois et vous êtes une exception, vous, monsieur, qui venez ici nous apporter dans l'exil l'hommage de votre fidélité!... Oh! vous trouverez peu d'imitateurs, ajouta le comte de Provence avec un sourire désabusé, et vous avez dû, en traversant mon antichambre, vous apercevoir que les hôtes tels que vous sont rares...

—Un événement brusque peut emplir ces salons d'une foule empressée!...

—Quel événement? je ne comprends pas bien...

—La mort de Bonaparte! dit Maubreuil d'une voix forte.

—Croyez-vous que cet événement, comme vous dites, soit de nature à amener un tel changement?... Bonaparte a pour lui l'armée, une administration considérable et que tout permet de supposer dévouée, des maréchaux autour de lui, dont les épées protégeraient son fils, son héritier... Êtes-vous donc d'avis, monsieur, que l'Empire soit une œuvre fragile? Oseriez-vous affirmer qu'il n'y ait pour ses institutions qu'une durée périssable comme l'existence de son auteur?...

—L'Empereur mort, l'Empire tombera en poussière, monseigneur! L'armée, lasse de combattre et d'être transportée du sud au nord et des bords du Tage aux rives de la Vistule, ne réclame que la paix, n'attend que le repos... La mort de Napoléon lui donnera l'un sur-le-champ, lui garantira l'autre dans l'avenir, en lui laissant dans le passé la gloire... L'armée n'en exigera pas davantage. Les maréchaux, divisés, jaloux, envieux, fatigués aussi, et dont la lassitude est à la fois physique et morale, ne pourront s'entendre pour le partage de l'autorité, en cas de régence. La plupart sont, plus que les soldats, désireux de déposer enfin les armes. Ils ont des terres, des châteaux, des femmes jeunes et veulent jouir des années de vigueur relative et de santé fragile qui leur restent: ils n'iront pas follement se remettre en selle et guerroyer contre l'Europe et peut-être contre les Français, pour assurer au fils de Napoléon l'héritage disputé, impossible à recueillir en entier, et qui doit revenir aux maîtres légitimes! Les maréchaux, enchantés d'être traités par Votre Altesse Royale comme des grands vassaux de la couronne, tout fiers de voir leur noblesse de batailles reconnue l'égale de la noblesse de race,—car il faudra bien admettre cette égalité,—seront les plus fermes soutiens de votre trône restauré!... Quant à l'enfant qu'on appelle roi de Rome, il ne pourra de son front débile supporter la couronne; il sera écrasé par le nom même du soldat si longtemps redoutable dont il devra continuer les aventures et les coups de force; ce ne sera qu'une ombre d'empereur, qu'un fantôme de roi... Napoléon mort, personne, croyez-moi, prince, n'oserait garantir qu'il puisse revivre sous les traits d'un bambin!...

—Vous avez peut-être raison, monsieur, dit le comte de Provence réfléchissant profondément, et dont l'ironie fit place à une gravité d'homme d'État: l'Empire tombera le jour où celui qui est tout, dans cet immense État, ne sera plus debout... Mais comment l'abattre?... sa santé semble vigoureuse... il est jeune encore, beaucoup plus jeune que moi... Auriez-vous par hasard comme une intuition de cet événement considérable et problématique, auquel vous faisiez allusion, et qui amènerait le grand changement dans les destinées de la France que vous me dites si vivement souhaiter?...

—Votre Altesse Royale a deviné, mais j'ai plus qu'une intuition... c'est dans mon âme une certitude... il ne faudrait pour cela...

—Suffit, monsieur! dit vivement le comte de Provence. Il ne m'appartient pas d'en entendre davantage. Je vis ici à l'écart, paisible, loin des agitations de la politique, attendant sans impatience un retour de la fortune, en tête à tête avec mon vieux Blacas et mon Horace toujours jeune... Je ne veux pas m'occuper d'événements incertains, désirables sans doute, mais dont il m'est impossible de précipiter la venue... Si vous avez quelques espérances, quelques notions permettant d'augurer leur réalisation plus ou moins prompte, faites-en part à M. de Blacas... il s'intéresse à ces hypothèses heureuses, lui; quant à moi, monsieur le comte, j'en suis revenu, tout à fait revenu!... parlons donc d'autre chose, s'il vous plaît?... Avez-vous vu jouer à Paris la tragédie de Marius à Minturnes? il s'y trouve de fort beaux vers et je regrette de ne pouvoir y applaudir Talma qui s'y est montré, m'a-t-on dit, admirable.

La conversation continua quelque temps sur des sujets indifférents, puis le comte de Provence fit un mouvement comme pour indiquer que l'audience était terminée et que l'annotation d'Horace le réclamait.

Maubreuil prit respectueusement congé.

M. de Blacas l'accompagna, et proposa de lui montrer les superbes allées du parc.

Tous deux s'enfoncèrent sous les voûtes ombreuses de chênes centenaires, sous lesquels bondissaient des daims gracieux et craintifs.

Maubreuil, qui avait parfaitement compris la réserve du comte de Provence, s'ouvrit tout entier au confident. Sans détour aucun il fit part à M. de Blacas de ses sinistres projets. Il fallait tuer l'Empereur et enlever le roi de Rome; alors, au milieu du désarroi général, une restauration pourrait être tentée...

M. de Blacas l'écouta sans répugnance. Il n'osa pas donner son approbation au complot. Il se contenta de ne pas dissuader l'aventurier et de ne point témoigner d'indignation à l'audition de son infâme projet. Visiblement, le comte de Provence et son secrétaire, peu certains de la réussite, voulaient pouvoir se dégager de toute connivence avec l'assassin, s'il échouait dans sa tentative criminelle. Au fond du cœur ils souhaitaient son succès et ne le décourageaient pas.

—Et que demandez-vous, monsieur de Maubreuil, pour vous-même? dit Blacas au moment de quitter l'aventurier à la barrière du parc.

—Rien... que la reconnaissance de mon roi, le jour où, ma main ayant délivré la France du tyran qui l'opprime, Sa Majesté viendra aux Tuileries s'asseoir sur le trône de ses ancêtres!...

—Allez donc, monsieur, et que la divine Providence vous assiste!... Votre entreprise est hardie, mais le Seigneur qui a encouragé Judith frappant Holopherne, au milieu de son camp, et qui a soutenu Judas Macchabée contre Antiochus, favorisera vos desseins... puisqu'ils ont pour but la délivrance d'un peuple asservi, puisqu'ils ne tendent qu'à la restitution au maître légitime de l'autorité usurpée par un bandit qui est aussi un impie!... A l'honneur de vous revoir et au plaisir de recevoir de vos nouvelles, monsieur le comte!...

Les deux hommes se saluèrent très cérémonieusement et se séparèrent.

Maubreuil, sur la route, en regagnant à pied son auberge, se dit assez perplexe:

—Il fallait m'attendre à ces évasives façons!... Des paroles vagues, des promesses en l'air, mais rien de précis, rien de net ni de sincère!... ni un ordre franc, ni même une approbation claire!... Ah! ils ont peur de se compromettre, les princes!... avec cela, pas un écu tiré de leur bourse...

Il fit un geste d'insouciance, puis murmura avec une grimace:

—Voyons! je leur ai promis que l'Empereur avant peu serait mort... Ma promesse a paru dérider notre Altesse ventrue et a fait sourire son maigre écuyer, tous deux ont paru avoir confiance en moi... à présent il s'agit de prouver que je n'ai pas parlé en gascon!... Bonaparte est vivant et acclamé, comment m'y prendre pour qu'avant un mois il soit mort et exécré?... Comment vais-je le faire mourir?... Bah! entrons toujours à l'auberge et soupons avec tranquillité... les idées me viendront en savourant le solide repas que l'hôtesse a dû me préparer!... la bonne bedaine du prince m'a inspiré des idées de gourmandise!...

Et Maubreuil, dégagé de tout souci, confiant dans son audace, sûr de ses ressources, et assuré de trouver promptement le moyen de tuer l'empereur Napoléon, pénétra de fort belle humeur dans la taverne du Royal-Oak (Chêne-Royal), en criant dès le seuil, en mauvais anglais:

—Holà! mistress Betsy, le souper est-il prêt?... Allons! qu'on m'apporte une coupe de vin des Canaries et que je le boive à votre enseigne, charmante mistress Betsy, comme dit cet excellent sir John Falstaff, le plus grand homme de toute votre Angleterre!...

—Sir John Falstaff? dites-vous, répondit l'hôtesse, je ne le connais pas... Il vient pourtant beaucoup de lords et de baronnets, ici, ajouta-t-elle en se rengorgeant, et elle précéda Maubreuil dans la salle de la taverne, où nul souper ne fumait attendant le convive.

III
NAPOLÉON AU CHÊNE-ROYAL

Mistress Betsy Chestnut, la patronne de la taverne du Chêne-Royal, une gaillarde à la poitrine rebondie comme une carène, haute comme un mât, et dont la mâchoire saxonne s'avançait telle que des sabords braquant l'artillerie d'une formidable dentition, devina le mécontentement du gentleman français.

Elle s'excusa de n'avoir point servi le souper. La faute en était à son mari, Billy Chestnut, excellent père de famille, très considéré dans la paroisse, mais qui avait la fâcheuse habitude de s'enivrer chaque fois qu'un hôte de distinction descendait au Chêne-Royal.

Cette occasion lui était fournie souvent, le séjour du comte de Provence au château attirant nombre d'étrangers de distinction, et aussi des Français, très aimables, très causeurs; ceux-ci venaient régulièrement s'informer de la santé du comte, de ses habitudes, des visiteurs qu'il recevait, et des lettres qu'il expédiait. Ces Français-là, qui d'ailleurs semblaient ne pas vouloir indiscrètement troubler la solitude du château et ne demandaient jamais à voir l'Altesse exilée, faisaient beaucoup de dépenses; ils étaient presque tous d'un caractère jovial et peu exigeants: ils se montraient seulement désireux d'être renseignés très exactement sur tout ce qui se passait dans la résidence du comte de Provence. Ils ne dédaignaient pas de causer longuement avec les servantes pour être au courant des moindres actions des princes royaux, et des plus petites particularités de leur existence. Sans doute des Français bien attachés à leurs souverains dans le malheur! conclut l'excellente Betsy.

—Des espions de Napoléon! pensa Maubreuil, et il ajouta tout haut: Est-ce qu'il est venu un de ces Français-là aujourd'hui, pour que votre mari, miss Betsy, se soit enivré et que le souper tarde?

—Justement, sir, il y a là un gentleman, que je suppose Français... il est accompagné de son domestique...

—Ah! fit Maubreuil désagréablement surpris, la police serait-elle si vite à mes trousses, et Rovigo m'a-t-il déjà expédié un de ses agents?... Bah! nous le verrons, ce limier, et s'il a le flair trop fin ou les crocs trop longs...

Un geste expressif compléta la pensée du peu scrupuleux aventurier.

—Peut-on le voir, ce Français? demanda-t-il à l'hôtesse.

—Il est là dans la salle voisine... il se chauffe, en attendant le souper... son domestique dort à l'écurie. Voulez-vous que je l'appelle?...

—Je vais parler au maître... je saurai bien m'annoncer moi-même! dit Maubreuil.

Et il poussa résolument la porte de la salle où se tenait, près de la cheminée, le voyageur, des papiers à la main.

Maubreuil se disait: «Ou j'ai affaire à un agent de Rovigo lancé sur mes talons, et alors il sait qui je suis; ou bien cet étranger est un hobereau royaliste venu, par ferveur et peut-être par calcul, offrir ses hommages au comte de Provence, par conséquent ne me connaissant pas... Alors, inutile de me cacher...»

Il s'avança donc délibérément et salua avec aisance le voyageur, un homme d'allure élégante, aux traits réguliers, paraissant la quarantaine, et lui dit:

—Vous êtes Français, monsieur, m'a appris notre hôtesse; moi aussi... Le hasard nous rassemblant si loin de notre pays, me ferez-vous la grâce de partager mon souper, qui semble s'être fait attendre pour que nous puissions nous attabler de compagnie. En faisant connaissance, nous prendrons plus aisément patience... Je me nomme le comte de Maubreuil...

L'étranger s'était soulevé à demi sur sa chaise. Il salua de la tête et, ramassant précipitamment ses lettres qu'il semblait vouloir cacher aux regards de cet inconnu, répondit avec politesse:

—J'accepte volontiers votre offre courtoise, monsieur; souper en votre compagnie me sera fort agréable. Mais il faut tout d'abord que vous sachiez que je n'ai pas l'honneur d'être votre compatriote: je suis le comte de Neipperg, ministre plénipotentiaire de S. M. l'Empereur d'Autriche... pour le moment en congé. Je voyage pour mon plaisir...

—Comme moi pour ma santé! répondit vivement Maubreuil qui ne crut pas un instant à ce voyage d'un diplomate entrepris par plaisir, dans le voisinage de la résidence des princes.

—Eh bien! monsieur, je me félicite du hasard qui nous fait nous rencontrer, et je m'en rapporte à vous pour presser notre hôtesse, car le voyage m'a aiguisé l'appétit...

—Je vais donner un coup d'œil aux fourneaux, gourmander Betsy et réveiller, si je puis, son ivrogne de mari...

—Faites, monsieur; je finirai, en vous attendant, la lecture de ces lettres... des lettres de famille que j'ai trouvées avant-hier à Londres, ajouta négligemment Neipperg.

Maubreuil, en s'éloignant pour s'acquitter de la tâche de majordome qu'il avait prise, murmura:

—Hum! ces lettres de famille sur ce grand papier, avec un aigle et une couronne... du papier impérial!... elles me semblent suspectes!... Ce prétendu comte de Neipperg appartiendrait-il à la famille de Napoléon?...

Tout à coup Maubreuil se frappa le front et s'arrêtant, sur les marches de la cour, d'où montait un ronflement sonore décelant la présence de Billy Chestnut achevant de cuver la bienvenue du voyageur français, il se dit:

—Imbécile que je suis!... je perds donc la mémoire, à présent!... Le comte de Neipperg, parbleu! c'est ce diplomate autrichien dont les gazettes de Londres et de La Haye ont tant parlé autrefois... il était amoureux de Marie-Louise et il fut surpris, dit-on, dans sa chambre, une nuit, par Napoléon... Ah! la rencontre est bonne, et, si, l'ale et le whisky de notre hôtesse aidant, la langue démange à l'amoureux de l'Impératrice de conter ce soir ses aventures galantes, il trouvera une paire d'oreilles disposées à l'écouter!... Il ne doit pas aimer Napoléon, non plus, cet amant évincé... nous pourrons peut-être nous entendre!... Mais que diable vient-il faire ici? Bah! il me l'apprendra ou je le devinerai... les coudes sur la table!...

Et, en ajournant au cours du souper les investigations qu'il se proposait d'entreprendre, Maubreuil, pénétrant dans la cave, bouscula l'hôte endormi, le ramena tout étonné au jour, et le poussa à la cuisine d'une bourrade entre les omoplates. Il entreprit ensuite la solide Betsy, il l'activa, l'éperonna, et finalement revint vers la salle où l'attendait Neipperg, précédant triomphalement un énorme roastbeef cuit à point, entouré d'une blanche couronne d'appétissantes pommes de terre.

Les deux voyageurs se mirent en mesure de faire honneur au repas, qui fut copieux et arrosé d'une ale excellente, servie dans de grandes pintes de grès par l'honnête Billy Chestnut enfin dégrisé, prêt à recommencer ses libations à l'arrivée de tout nouvel hôte que la Providence enverrait au Chêne-Royal.

Les deux convives, s'observant, mesuraient leurs paroles et ne parlaient que de sujets très généraux: la différence entre la vie anglaise et l'existence qu'on menait en France et en Autriche, les difficultés de se faire comprendre des postillons et des gens de service qui, de leur côté, estropiaient leur idiome, supprimaient des syllabes et mâchaient le commencement des mots pour se rendre intentionnellement inintelligibles et forcer le montant des guides. Puis on en vint à examiner les conditions de la paix et les probabilités d'une guerre nouvelle. La Russie faisait des armements. De son côté, Napoléon semblait guetter une occasion pour se remettre en campagne...

C'était la première fois que le nom de Napoléon se trouvait prononcé.

Maubreuil surprit un éclair dans les yeux de Neipperg.

—Vous semblez ne pas admirer énormément Buonaparte? dit-il tranquillement, en entamant le plum-pudding chaud et gras que mistress Betsy venait de placer sur la table.

—Moi, je le hais! dit avec énergie Neipperg. Je ne sais, monsieur, reprit-il plus froidement, si vous êtes ami ou ennemi de cet homme; mais je suis en Angleterre, pays de liberté, et je ne saurais renfoncer dans mon âme les sentiments que j'éprouve chaque fois que devant moi l'on évoque le nom, la personne, les actes de ce monstre!...

—Vous pouvez donner libre cours à votre juste animosité, monsieur de Neipperg; moi aussi je suis un ennemi de Napoléon... Est-ce que vous avez eu personnellement à vous plaindre du tyran? demanda Maubreuil en affectant une ignorance complète de l'aventure du palais de Compiègne, dont l'amoureux de Marie-Louise avait été le piteux héros.

—Oui... dit avec effort Neipperg. Il m'a pris ce qui était plus que ma vie...

—Votre patrie?... fit Maubreuil avec une naïveté bien jouée. Je vous croyais Autrichien; seriez-vous Italien, Espagnol, Saxon, Wurtembergeois, Hollandais ou Français?... L'Autriche, heureusement, comme l'Angleterre, échappe encore à l'étreinte de ce vorace vautour qui se donne pour un aigle!...

—Mon pays est jusqu'ici à l'abri de ses rapts, mais Napoléon m'a humilié, répondit Neipperg... il m'a fait une de ces mortelles injures qu'on ne pardonne pas... il m'a frappé au visage, il m'a fouetté les épaules avec les aiguillettes de mon uniforme qu'il m'avait arrachées, tandis que ses mamelucks me tenaient renversé...

—Frapper un gentilhomme tel que vous, un officier, un ambassadeur!... c'était grave...

—Rien ne l'a arrêté... mais il m'a fait une insulte plus irréparable... J'avais pu, en me dégageant, tirer mon épée... on m'a désarmé à temps.

—Et vous êtes parvenu à échapper à ses mamelucks, à sa vengeance?

—Oui, il m'a fait grâce! dit Neipperg d'une voix sombre... je lui dois la vie... on allait me fusiller... brusquement un secours m'est venu... on m'a permis de m'évader et j'ai dû promettre à la personne qui s'intéressait si fortement à moi de ne pas chercher à me venger, de ne pas tenter de nettoyer dans le sang de Napoléon mon honneur souillé!...

—Vous tiendrez votre serment?...

—Oui... je le dois!... dit avec effort Neipperg. J'ai promis... et devant témoin... encore!...

—Diable!... et ce témoin?...

—Une amie sans pareille... qui deux fois m'a sauvé la vie... la meilleure et la plus brave des femmes aussi, dans le sens héroïque du mot, la maréchale Lefebvre...

—Madame Sans-Gêne?... C'est elle qui a votre promesse de ne rien entreprendre contre Napoléon?...

—Oui, c'est elle qui m'a arraché aux mamelucks de Napoléon, aux policiers de Rovigo, aux grenadiers du peloton d'exécution que devait fournir son mari... Je lui ai promis, je tiendrai! dit avec effort Neipperg... Si jamais vous voyez la maréchale...

—Je la connais un peu; je compte aller lui rendre mes devoirs aussitôt arrivé à Paris.

—Dites-lui bien que je n'ai pas oublié mon serment...

—Je m'acquitterai très volontiers de ce message, mais, reprit-il après un court silence, la personne au nom de qui l'on a exigé de vous cette promesse, elle du moins pourra vous en délier?...

—Non!... elle n'autorisera jamais un acte direct de moi contre Napoléon... Hélas! pour moi surtout, la vie de cet homme est sacrée!... dit avec accablement Neipperg.

Maubreuil pensa:

—Ce gaillard-là n'est pas l'homme qu'il me faut! Il déteste Napoléon, plus que moi, pour d'autres motifs que moi... mais il a un fil à la patte!... quand il faudrait marcher, il resterait en route... Parbleu! Marie-Louise est là! il ne veut pas se rendre impossible en jetant entre lui et sa belle impératrice le cadavre de l'ogre corse... Eh! eh! grogna-t-il en souriant, M. de Neipperg voudrait sans doute succéder à Napoléon... mais pas au même endroit que cet excellent comte de Provence... C'est le lit impérial et non le trône qui l'attire... Après tout, il a peut-être raison!... Les femmes, c'est aussi dangereux que les conspirations, et c'est quelquefois plus agréable!... Ne pensons plus à nous associer M. de Neipperg; ce n'est qu'un amoureux, et il n'y a rien à entreprendre de sérieux en politique avec ses sensitifs-là... Au beau moment ils s'évanouissent ou se tuent... J'agirai seul!...

Et Maubreuil, entamant avec énergie le plum-pudding succulent, dit à Neipperg, toujours sombre:

—Versez-moi, comte, un bon verre de ce vigoureux whisky... nous en arroserons le pudding de Betsy et, selon la vieille mode française, nous choquerons nos verres à la chute, à la mort du tyran!...

—La mort est le secret de la Providence, mais la chute de Napoléon dépend des hommes... Avant peu, nous y assisterons!...

—Vraiment?... délicieux, ce whisky! il brûle le gosier comme un fer rouge... Ah! vous croyez que le Buonaparte n'en a pas pour longtemps?... dit Maubreuil d'un ton dégagé.

—J'en suis sûr!... vous ne voyez donc pas ce qui se prépare? L'Espagne est un volcan mal éteint qui de nouveau va faire éruption, ensevelissant sous sa lave les meilleurs soldats de l'Empire... L'Angleterre a appris au Portugal à combattre et à vaincre ces légions réputées invincibles... l'Allemagne frémit, impatiente de chasser l'étranger... les poètes soufflent à la jeunesse l'amour de la patrie et le désir des vengeances... Napoléon va avoir bientôt devant lui, non plus une soldatesque plus ou moins aguerrie, cherchant à retrouver les secrètes tactiques du grand Frédéric, mais un peuple tout entier, debout, courant aux armes, comme autrefois votre France de 1792...

—Ce sera dangereux!

—Ce sera terrible! Oh! le sublime spectacle! je l'attends... je le prépare! dit avec une sorte de fièvre orgueilleuse Neipperg; mais cela ne suffirait pas encore peut-être pour abattre le colosse.

—Que prévoyez-vous donc de plus?

—Un piège que Napoléon se tend à lui-même et où il tombera infailliblement...

—Où est-il ce piège?

—Au Nord!

—La Russie?... Napoléon ferait-il cette folie?... Le pensez-vous?

—Elle est faite. Grisé par la gloire, la tête perdue comme les hommes au bord de la cuve où fermente le vin, se croyant tout permis, tout possible, le voilà tout prêt à provoquer l'empereur Alexandre...

—Son ancien ami? Mais S. M. Alexandre n'embrassa-t-elle pas Bonaparte à Erfurt?

—C'était pour apprendre à l'étrangler. Le czar est un Oriental, il sait se défendre avec la ruse. Napoléon, follement entraîné à propos de ce pauvre prince d'Oldenbourg, injustement arrêté, s'est emporté, en pleine réception, aux Tuileries, contre l'empereur Alexandre... il a fait valoir devant Kouriakin, l'ambassadeur russe tout décontenancé, sa force, son génie, son prestige... il a ridiculement lâché mille vantardises... il a voulu faire peur de loin à l'ours du Nord... L'ours l'attirera, en marchant à reculons jusqu'au fond de sa caverne, et là le dévorera!...

—Vous jugez donc la guerre inévitable et devant se terminer par un désastre?

—Oui... heureusement pour la France, bientôt délivrée, pour l'Europe, débarrassée d'un cauchemar, pour le comte de Provence, avec qui j'ai échangé de nouvelles espérances et qui redonnera à votre malheureuse nation, avec la paix, le régime qui fit si longtemps son bonheur.

—Alors, vous serez vengé plus tôt que vous ne l'espériez? dit Maubreuil; tous mes compliments...

—Oh! j'étais à bout de forces, s'écria nerveusement Neipperg... cet homme triomphait trop!... Songez donc qu'à tout instant je l'ai rencontré devant moi, me barrant la route, me blessant, m'accablant de l'insolence de sa fortune... aux préliminaires de Léoben, à Campo-Formio, où je me trouvais assistant M. de Cobentzel, plus tard à Vienne, enfin, dernièrement, à une époque pour moi douloureuse...

—A Paris?

—Oui... à Paris, à Compiègne aussi, dit avec émotion M. de Neipperg, partout j'ai rencontré Napoléon... Oh! je commençais à désespérer de ma revanche! Je ne pouvais prévoir ni à quelle époque ni de quelle façon il me serait permis de connaître la douceur de la vengeance; et, savez-vous, fit en changeant brusquement d'attitude, en modifiant le son de sa voix, en devenant presque gai, le morne diplomate qui se mordait les lèvres de s'être montré si bavard, emporté par la haine, et d'avoir ainsi déshabillé son âme devant cet inconnu, savez-vous, cher monsieur, comment je la trompais, cette vengeance, toujours ajournée, de quelle façon je forçais ma haine à patienter? Oh! c'est amusant et vous en rirez de franc cœur avec moi!... Vous ne soupçonnez pas mon moyen, mon invention drolatique, et peu majestueuse, j'en conviens; mais avec Jupiter-Scapin, comme le faquin Joseph appelle son digne frère, un peu de comédie est de mise et la farce est tolérée... Voyons, trouvez-vous? devinez-vous?...

—Ma foi non!

—Eh bien! je vais vous apprendre mon tour... Oh! pour vous ce sera pure folie, pour moi c'est une satisfaction profonde, un assouvissement de tous les instants... Vous rirez peut-être... Cela me réjouira d'avoir un spectateur pour ma pantalonnade, dont Napoléon est le pitre!...

Et Neipperg, devenu tout à fait joyeux, de l'air d'un écolier achevant une niche, se leva, ouvrit la porte et cria par deux fois:

—Napoléon!... Napoléon!...

—Est-il fou? pensa Maubreuil, ou bien est-ce le whisky de mistress Betsy qui lui chauffe la tête?

—Vous allez voir... c'est fort plaisant! dit Neipperg se tournant vers Maubreuil... Regardez!... écoutez!...

Alors, dans l'embrasure de la porte, se dessina une silhouette étrange...

La lueur rougeâtre des bûches calcinées s'éteignant dans l'âtre, et la flamme frissonnante des chandelles fumeuses dont le suif coulant se figeait en stalactites jaunes sur le cuivre des flambeaux, éclairaient l'apparition fantastique...

Sur le seuil, s'avançait lentement, un peu voûté, le front légèrement incliné, les mains croisées derrière le dos, un homme enveloppé de la redingote grise, coiffé du petit chapeau, avec l'habit vert traditionnel, le gilet blanc, la culotte de casimir, les bottes... Rien ne manquait à l'exactitude du costume.

—Pardieu! l'on dirait l'empereur Napoléon en personne! murmurait Maubreuil surpris, et il ajouta en lui-même: L'amour aura rendu fou ce galant Autrichien... Que diable signifie cette mascarade?...

—Vous n'avez pas tout vu, dit Neipperg avec un sourire où se mêlait une expression vive de haine rayonnante, regardez bien, monsieur de Maubreuil... Allons! Napoléon, fais la révérence à monsieur! commanda-t-il ensuite du ton d'un montreur de bêtes.

L'apparition se décoiffa et fit deux ou trois profonds saluts de théâtre.

Quand le personnage énigmatique eut remué la tête et que ses traits, bien éclairés en face, apparurent dans leur réalité à Maubreuil, celui-ci poussa un cri de stupéfaction:

—Oh! quelle ressemblance inouïe! murmura-t-il... Vraiment, si je ne savais que nous sommes à la comédie et que vous m'offrez un spectacle inattendu et curieux, monsieur le comte, je jurerais que l'empereur Napoléon en personne se trouve présentement avec vous et moi au Chêne-Royal...

—N'est-ce pas que ce misérable, ce coquin que j'ai ramassé dans les bouges de Londres, mêlé aux pires voleurs et aux prostituées de Whitechapel, ressemble à s'y méprendre à votre glorieux empereur?... Avance un peu, drôle, dit Neipperg haussant la voix, puisque la nature a fait de toi l'image vivante du scélérat couronné que je n'ai pas encore traité comme il le mérite, approche, et qu'il subisse en effigie, sur ta vile personne, le commencement du châtiment qui se prépare pour lui... Allons! ton derrière, Napoléon!...

Et Neipperg, ivre de fureur, surexcité par sa passion, dans un coup de folie que provoquait chez lui, chaque fois qu'elle se présentait, l'apparition de son rival, se précipita sur l'infortuné sosie, qui courbait comiquement les reins. Il lui appliqua alors un grand coup de pied au derrière en répétant dans une obsession vindicative et brutale:

—Tiens, voilà ton salaire, Napoléon!... Misérable Napoléon... Lâche Napoléon!... Tiens! Tiens! Voilà pour toi!...

Et il retomba épuisé, soulagé, dans son fauteuil.

Maubreuil, en assistant à cette scène où il y avait comme l'aberration de la haine et de la colère, réfléchissait profondément.

Une idée étrange aussi, un projet vague mais attirant, se dessinait dans son esprit inventif...

Il dissimula sous un sourire approbatif la combinaison, probablement scélérate, qui se développait dans son cerveau.

L'homme cependant qui avait servi à tromper la jalouse animosité de l'amoureux de Marie-Louise s'était redressé; comme un acteur qui, son rôle fini, s'en vient avec ses camarades familièrement causer et boire, déposant la couronne du roi ou le poignard du traître, il s'approcha de la table, prit sans façon un gobelet, y versa une large lampée de whisky, l'avala, et reposa le verre en disant à Neipperg:

—Votre Honneur a tapé un peu fort aujourd'hui... Votre Honneur était en verve... C'est sans doute la présence de monsieur qui la disposait si bien... Avec la permission de Votre Honneur, je prendrai un second verre de whisky... et puis j'aurais grand besoin que Votre Honneur me fît l'avance de ma guinée d'après-demain... celle d'hier était dans la poche de mon gilet, en mauvais état sans doute, elle a dû tomber sur le chemin... la guinée d'aujourd'hui, je l'avais mise par précaution dans la poche de ma culotte... elle n'était probablement pas en meilleur état, cette poche maudite, que celle du gilet, et ma seconde guinée aura rejoint la première sur la route...

Neipperg, avançant le bras, fit un mouvement vague. Il n'écoutait pas ce que lui débitait cet homme, méprisable sosie sur lequel il passait sa colère et dérivait sa haine. Son explosion de fureur passée, il redevenait sombre, un peu honteux de l'excentricité de sa vengeance par procuration. Il se disait: Ce comte de Maubreuil va avoir une singulière opinion de moi! Bah! J'avais besoin d'un témoin pour cette petite exécution en effigie... Si d'aventure la chose s'ébruite, on se moquera un peu de moi, à Paris et à Londres, on me traitera de fou, de maniaque, mais on se moquera bien davantage de Napoléon!...

Et cette perspective rassurait Neipperg et ne lui faisait nullement regretter l'incartade accomplie en la présence de Maubreuil.

L'aventurier cependant, qui n'avait pas cessé de fixer son regard sur l'étonnant ménechme de l'Empereur, dit tout à coup, quand Neipperg eut congédié le plastron après lui avoir donné la guinée qu'il implorait:

—Je vais vous faire une proposition, monsieur de Neipperg...

—Laquelle? dit celui-ci comme sortant d'un rêve.

—Il faut me céder Napoléon... votre Napoléon, bien entendu, ce drôle enfin!

—Qu'en voulez-vous faire?... voudriez-vous lui administrer, vous aussi, une correction qui soulage et permet de trouver le temps moins long du châtiment effectif?

—Il y a beaucoup mieux...

—Quoi donc?...

—Permettez-moi de vous demander quelques semaines de crédit... Si vous m'accordez votre Napoléon, oh! moyennant le remboursement d'une partie de ce que son entretien et sa livrée vous ont déjà coûté, je vous donne ma parole de gentilhomme que votre vengeance n'en ira que plus vite, n'en sera que plus complète...

—Quel projet avez-vous donc?

—Je ne puis aujourd'hui vous l'expliquer... mais vous apprendrez bientôt, comme tout l'univers, le résultat de l'entreprise que je vais tenter avec l'aide de cet admirable coquin... Vous consentez, monsieur le comte?...

—Emmenez-le donc, dit Neipperg, s'il peut contribuer à nous venger du bandit corse... aussi bien je devais me séparer de ce ruffian dont la nature a fait le jumeau de Napoléon... Je l'avais rencontré dans une taverne infâme de Whitechapel où je cherchais à recruter quelques gaillards sans scrupules pour parcourir les routes de France où circulent les courriers...

—Ah! oui!... ces compagnons qui arrêtent les malles-postes, et vident les sacoches contenant les dépêches sans négliger les envois d'argent aux armées?... des gens précieux, bien qu'ils oublient trop souvent de transmettre aux comités royalistes le numéraire saisi avec les dépêches... Et ce garçon était de ces braves?

—Non pas!... Un simple grime, un acteur de bas étage, courant les tavernes et, pour quelques shillings, distrayant les habitués de ces repaires... Au cours de ses gambades et de ses chansons, il vint à parodier l'allure et l'attitude de Napoléon... Bien qu'il se fût barbouillé entièrement le visage de noir de fumée, je fus frappé de sa ressemblance étrange, prodigieuse avec mon ennemi... l'idée baroque me vint alors de l'engager à mon service: je lui achetai une défroque rappelant celle de l'homme dont il portait sur sa face la physionomie, et je m'amusai à le garder ainsi près de moi, durant mon séjour en Angleterre... Je suis à la veille de repartir... je ne puis dans le voyage que j'entreprends, et, surtout, dans le milieu où je dois agir, traîner derrière moi un aussi compromettant portrait... Je vous abandonne donc, très volontiers, mon cher comte, le peu honorable Samuel Barker... puisse-t-il vous procurer, comme à moi, d'agréables moments de satisfaction!... Mais il se fait tard et nos lits nous attendent!

Et Neipperg se leva, après avoir tendu la main à Maubreuil.

—Merci, comte, de votre cadeau!... Oh! vous ne tarderez pas à avoir des nouvelles de Samuel Barker... ce singulier acteur, dirigé par moi, me paraît destiné à un véritable succès dramatique...

—Que comptez-vous donc lui faire jouer? sera-ce un personnage comique?...

—Un rôle tragique...

—Diable!... vous m'intriguez! et Napoléon, pas ce coquin-ci, l'autre, le vrai, le pire?...

—Oh! je ne l'oublie pas... D'autres que moi pensent aussi à lui. Il y a en ce moment à Paris, dans les prisons, en province, dans divers régiments, dit Maubreuil avec gravité, de braves jeunes gens exaltés et quelques conspirateurs émérites qui attendent, eux aussi, la délivrance de la France!... Ils tablent sur des projets audacieux, mais impraticables ou dont la réussite paraît invraisemblable.

—Vous ne croyez pas au succès de ces conspirations militaires?

—Moi, pas du tout, répondit froidement Maubreuil. J'aurai plus de fonds à faire sur cette guerre que vous prévoyez... La Russie est un pays redoutable, inconnu, dont on ignore les forces réelles, les ressources, les défenses... Vous avez peut-être de ce côté quelque chance...

—C'est, si je ne me trompe, l'espoir du comte de Provence...

—Notre prince a aussi une autre espérance...

—Il vous l'a confiée?...

—Je l'ai devinée...

—Et de quelle nature?...

—Impossible même de vous en donner l'ombre d'une idée... Sachez cependant que pour la réaliser,—oh! je n'ai pas encore dans ma tête tout le plan de la pièce,—mais votre Samuel Barker y aura un rôle important qu'il remplira, j'en suis sûr, consciencieusement... d'autant plus qu'il n'en saura le premier mot!... Bonne nuit, monsieur de Neipperg, et merci de l'instrument que vous venez de me confier en la personne du très peu recommandable Sam Barker...

—Un instrument, dites-vous?

—Oh! une partie d'instrument tout au plus!... Quelque chose comme la gaine dissimulant le poignard... Encore une fois merci, et good night, mylord!...

—Vraiment, ce comte de Maubreuil est plus excentrique, plus fou que moi!... Parfait gentleman d'ailleurs et détestant cordialement Napoléon, murmura Neipperg, regardant l'aventurier s'éloigner dans le corridor, précédé du digne Billy Chestnut passablement gris, et portant un candélabre avec un balancement inquiétant, comme si le plancher de l'auberge eût été le pont d'un navire.

Et Neipperg ajouta en pénétrant dans sa chambre:

—Que diable veut-il faire de ce faux Napoléon?

IV
MAMAN QUIOU

Le roi de Rome était né au milieu des acclamations de l'armée et des bons souhaits du peuple, auxquels répondaient sourdement des imprécations et des appels à la mort, dans les rangs des royalistes et des agents de l'Angleterre.

Quelques républicains, du genre de Malet, maudissaient la venue de cet enfant qui consolidait l'édifice impérial.

Mais l'immense majorité de la nation éprouvait joie et confiance en voyant Napoléon, radieux, tenir dans ses bras, comme un nouveau trophée de gloire et d'espérance, ce fils qui pour lui devait s'appeler Napoléon le Désiré.

La félicité paternelle n'étourdit pas Napoléon au point de lui faire négliger l'éducation toute spéciale de son héritier. On dut le préparer dès le plus jeune âge au rôle d'empereur qu'il lui faudrait un jour tenir, quand son père ne serait plus là et qu'il s'agirait de contenir vingt peuples alliés, rassemblés sous les aigles françaises, lorsqu'il lui appartiendrait d'administrer l'Europe des bouches de l'Escaut aux confins des steppes de la Dalmatie, et de maintenir, avec la paix, les conquêtes et la gloire dans la succession du moderne Charlemagne. O rêves magnifiques! ô splendeurs illusoires d'un mirage menteur, entrevu à côté de ce berceau, où, dans les dentelles, dormait celui qu'on supposait encore l'héritier désigné de la moitié du globe.

Une gouvernante fut donnée au jeune prince. Elle se trouvait être une femme de rare mérite, madame de Montesquiou,—maman Quiou, comme l'appelait le petit roi en son parler enfantin.

Madame de Montesquiou n'eut pas l'heur de plaire à Marie-Louise. Celle-ci réservait toutes ses faveurs à madame de Montebello, dont elle avait utilisé la complaisance lors de l'aventure de Neipperg, et la veuve de Lannes était jalouse de la gouvernante.

Bonne, attentive, dévouée, madame de Montesquiou remplaça Marie-Louise auprès du fils de Napoléon, car l'Impératrice n'eut jamais qu'une affection fort modérée pour son enfant. Elle le voyait à peine dix minutes par jour et encore trouvait-elle le moyen d'effrayer et de faire crier le bébé, lorsqu'elle venait l'embrasser en descendant de cheval, balançant sur sa grosse tête un lourd panache de plumes d'autruche.

La véritable mère du roi de Rome fut maman Quiou.

Elle s'était efforcée de réprimer le caractère volontaire et irritable de son pupille, subissant la formidable hérédité paternelle. Des consignes sévères avaient été données pour que le jeune prince ne pût jamais sortir sans être accompagné de sa gouvernante.

Un matin que l'enfant blond accourait seul vers le cabinet de l'Empereur, il trouva la porte fermée.

—Ouvrez-moi! je veux voir papa!... dit-il avec un petit ton impératif à l'huissier qui répondit:

—Sire, je ne puis ouvrir à Votre Majesté...

—Pourquoi cela? je suis le petit roi!

—Mais Votre Majesté est toute seule, je ne puis lui ouvrir!

Le jeune Napoléon ne dit rien. Ses yeux se remplirent de larmes. Il attendit, immobile, madame de Montesquiou, qu'il avait devancée dans sa course. Quand la gouvernante arriva, il lui saisit la main et dit à l'huissier:

—Ouvrez, maintenant! le petit roi le veut!...

Alors l'huissier, s'inclinant, ouvrit la porte à deux battants et annonça:

—Sa Majesté le roi de Rome!...

Il entra, tout impressionné, dans le cabinet impérial et courut se jeter dans les bras de son père.

Le conseil finissait. Il y avait là tous les ministres.

Napoléon, bien qu'ému à l'approche de son fils, se contint, prit un air sévère et dit:

—Vous n'avez pas salué, Sire!... Allons! saluez ces messieurs!... Les Français ne voudraient jamais de vous pour leur empereur si vous manquiez de politesse!...

L'enfant rougit, s'arrêta, et de sa petite main envoya un gracieux baiser aux ministres.

L'Empereur, dont le sourire remplaça la sévérité apparente, prit alors le petit roi dans ses bras et dit à ses ministres:

—J'espère, messieurs, qu'on ne dira pas que je néglige l'éducation de mon fils... Il sait très bien sa civilité puérile et honnête...

Le roi de Rome alors expliqua le motif de sa brusque venue.

Il se promenait dans le jardin des Tuileries avec sa gouvernante, à l'heure du conseil, quand une femme en deuil, accompagnée d'un jeune garçon à peu près de son âge, vivement s'était approchée malgré les gardes et avait fait tendre par son enfant une pétition que le petit roi avait prise.

—Remettez cela à l'Empereur, avait dit la femme; c'est de la part de la veuve d'un de ses soldats!...