Il pressa son cheval cependant et arriva à la préfecture, où Soulier le reçut avec égards; sa troupe rangée sur la place de Grève rendit les honneurs militaires.

Ici se passa une scène véritablement inattendue et comique.

Soulier, répétant passivement la leçon de Malet, apprit à Frochot la mort de l'Empereur, la réunion du Sénat, la déchéance de la dynastie impériale prononcée, la nomination du général Malet au commandement supérieur de Paris et la formation du gouvernement provisoire qui devait se réunir à neuf heures du matin à l'Hôtel de Ville. En même temps, Soulier transmit au préfet l'ordre d'avoir à préparer une des salles de l'Hôtel de Ville pour la séance de la commission du gouvernement dont il lui donna les noms.

Frochot était un ancien membre de la Constituante. Il avait été, à l'immortelle assemblée, le collègue, l'âme et l'exécuteur testamentaire de Mirabeau. Il eut peut-être alors, à cette heure de surprise, où on lui apprenait si soudainement et la mort de l'Empereur et une sorte de révolution qui en était la conséquence, un revenez-y républicain. Il se crut peut-être reporté aux journées de la liberté naissante. Il est permis aussi de supposer qu'en lui s'élevait cet esprit de désertion et cette préoccupation de se concilier le pouvoir nouveau, qui se manifesta si vif, si honteux et si misérable par la suite, aux jours des désastres, dans tout l'entourage de l'Empereur, parmi les fonctionnaires les plus serviles et même chez ses compagnons de bataille les plus gorgés de faveurs. Frochot, bien que fait comte par Napoléon, pouvait oublier les bienfaits du souverain, du moment que le bienfaiteur avait péri misérablement et ne reviendrait plus pour le combler à nouveau. Et puis, on l'avait désigné pour faire partie du gouvernement provisoire, et ce choix devait lui donner certaine confiance dans l'ordre nouveau qui lui était annoncé.

Non seulement le trop crédule préfet ne fit aucune objection aux ordres communiqués, mais il se hâta de les exécuter. Avec un empressement, qui par la suite parut fort risible au public, et peu méritoire aux yeux de Napoléon ressuscité, il manda les tapissiers, les décorateurs de la ville, et stimula le zèle de tout le personnel pour disposer fort convenablement un des salons de l'Hôtel de Ville, afin que le gouvernement provisoire annoncé pût, à neuf heures, ouvrir sa séance.

Le gouvernement ne vint pas. Son inventeur était arrêté et Frochot, qui apprenait enfin qu'il avait été dupe et que l'Empereur n'était pas mort, s'écria: «Est-ce qu'un si grand homme pouvait mourir!» Il supporta par la suite une disgrâce suffisamment justifiée.

Guidal, lui, avait gaspillé un temps inestimable en consignant Savary à la Force, un sous-officier suffisait pour cette conduite.

Ses instructions lui enjoignaient de se rendre au ministère de la Guerre et de s'assurer de Clarke, duc de Feltre.

Quand il arriva au ministère, Clarke, averti de l'arrestation de Rovigo, avait décampé, attendant en sûreté les événements. Il avait eu, toutefois, la présence d'esprit de signer l'ordre aux élèves de Saint-Cyr de se transporter immédiatement en armes à Saint-Cloud, afin de protéger l'Impératrice et le roi de Rome.

Clarke avait couru chez l'archichancelier Cambacérès.

Cet important personnage qui, en l'absence de l'Empereur, remplissait un peu les fonctions de régent, avait été négligé par Malet. Sans doute il pensait que Cambacérès, n'ayant sous ses ordres directs aucune force, ne pouvait ni le servir, ni l'arrêter. Peut-être aussi suffirait-il, avec sa connaissance du caractère versatile de l'archichancelier, que ce courtisan du succès se garderait bien de protester contre le fait accompli et se rallierait aux nouveaux maîtres.

Ce fut le comte Réal qui vint le mettre au courant. Réal, conseiller d'État, au premier bruit d'un mouvement de troupes dans Paris, s'était rendu à la place pour prendre des renseignements auprès du général Hullin, son ami.

Les soldats de Malet venaient d'arriver. On lui barra le passage. Il se nomma.

—Je suis le comte Réal! dit-il avec hauteur.

—Il n'y a plus de comtes! lui répondit un des officiers de la 10e cohorte, le sous-lieutenant Lefèvre.

Réal, surpris, et ne demandant pas à approfondir la situation, redescendit en hâte l'escalier et courut chez Cambacérès l'informer qu'une révolution commençait et qu'on abolissait les titres de noblesse conférés par l'Empereur.

L'archichancelier était un personnage souple, rusé, très sceptique et fort intelligent, mais entièrement dépourvu de courage, même civique.

En apprenant les nouvelles que lui apportait Réal, il fut pris d'un tremblement convulsif, une pâleur subite couvrit son visage. Le propos du sous-lieutenant, rapporté par Réal, lui fit supposer que les jacobins s'emparaient du pays.

—C'est la Terreur qui recommence! murmura-t-il.

Plusieurs fonctionnaires étaient accourus aux nouvelles. Il donna l'ordre de les faire entrer. Et, s'armant d'énergie, il essaya de rassurer tous ces trembleurs.

—Va me chercher mon barbier, dit-il à son valet de chambre, qu'il me fasse vite la barbe... Ma tête ne sera peut-être plus ce soir sur mes épaules, n'importe! on la trouvera du moins en bon état!...

Et tandis qu'on l'accommodait, il se mit à recueillir les propos divers qui arrivaient à son hôtel, cherchant à démêler dans les récits contradictoires la part de l'exagération et celle de la vérité.

Guidal, sans se préoccuper du duc de Feltre, qui ne l'avait pas attendu, se campa dans le fauteuil vacant du ministre de la Guerre, s'y complut, et perdit son temps à donner des ordres insignifiants, à recevoir des chefs de service, à échanger avec eux des politesses oiseuses, et dans un tel moment, fort périlleuses. Il se prenait pour titulaire réel et durable du ministère et agissait, comme s'il eût régulièrement remplacé Clarke.

Lahorie tomba dans le même travers. Il joua, lui aussi, au vrai ministre de la police. Après avoir passé une grande heure à se faire reconnaître et saluer par ses subordonnés, il parcourut les rapports, tranquillement, comme s'il eût été depuis de longs jours installé, distribua des ordres secondaires; il manda ensuite un tailleur et se fit prendre mesure d'habits de cérémonie. Il occupa, en outre, ses loisirs à commander des invitations pour un grand dîner qu'il se proposait de donner. Ne trouvant sans doute plus rien de bien urgent à décider, il donna l'ordre d'atteler la voiture qui était à la disposition du ministre et se fit conduire à l'Hôtel de Ville, dans le but de rendre une visite officielle au préfet de la Seine. Il revint ensuite à l'hôtel et s'occupa de la rédaction d'une circulaire annonçant aux divers fonctionnaires placés sous ses ordres sa nomination au ministère de la police.

Ces enfantillages compromirent tout le succès du complot.

Malet ne fut pas secondé, et ses acolytes précipitèrent la chute, d'ailleurs inévitable, de son autorité éphémère.

Malet, pendant cette prise de possession de l'Hôtel de Ville par Soulier, et l'arrestation de Savary par Lahorie et Guidal, avait conduit sa petite troupe à l'hôtel du général Hullin, commandant la place de Paris.

Cet hôtel était situé place Vendôme, en face de l'hôtel de l'état-major général.

En route, Malet fit faire halte à ses hommes et s'avança vers une boutique de marchand de vin, située rue Saint-Honoré, en face de l'église Saint-Roch.

Il avisa le patron, debout sur sa porte, attiré par le passage des soldats.

—N'avez-vous pas dans la maison, demanda-t-il, un cordonnier nommé Ladré?

—Oui! c'est ici que loge en effet Ladré... Mais il est sorti... il ne va probablement pas tarder à rentrer... Qu'est-ce que vous lui voulez? répondit le débitant, légèrement surpris qu'un général en grande tenue, à la tête de ses troupes, fît halte devant son comptoir pour s'informer d'un cordonnier.

Malet, contrarié par l'absence de l'homme qu'il cherchait, cria brusquement au marchand de vin en donnant à sa troupe le signal de se remettre en route:

—Dites à Ladré qu'il vienne me rejoindre à la place Vendôme! Il demandera l'aide de camp du général Malet...

Ce Ladré est demeuré un personnage mystérieux. Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il chaussait Malet. Il venait à la maison de santé et bavardait en apportant ses bottes. Malet l'avait sans doute pressenti, et il devait être en rapport avec quelques bourgeois et commerçants du quartier, royalistes ou républicains, également mécontents du régime impérial et impatients d'une paix durable. Malet, croit-on, voulait conférer à Ladré une fonction civile, probablement la mairie de son arrondissement, destinée à être le quartier général du nouveau pouvoir. Ladré et le marchand de vin étonné qui avait fait la commission furent par la suite inquiétés.

Au coin de la rue Saint-Honoré, Malet s'arrêta de nouveau. Il envoya porter, par Rateau, un ordre avec un uniforme de général à l'un de ses amis, le général Desnoyers, qui demeurait près de là, et dont il voulait faire le chef d'état-major de la place. Desnoyers ne bougea pas et sauva ainsi sa vie.

Sur la place, Malet divisa sa troupe en deux pelotons. Un lieutenant, nommé Provost, fut chargé d'occuper avec un de ces pelotons l'hôtel de l'état-major. La consigne était de ne laisser sortir personne. Une lettre fut remise au lieutenant pour le colonel chef d'état-major, nommé Doucet. Cette lettre contenait le brevet de général de brigade pour Doucet et l'ordre de mettre en arrestation le sous-chef d'état-major Laborde, que Malet considérait comme dangereux et suspect de dévouement à l'Empereur.

Ces dispositions prises, Malet, à la tête du second peloton, se porta vers l'hôtel du général Hullin, qui commandait la place de Paris et la première division en l'absence de Junot, gouverneur de Paris, alors en Russie.

Hullin, le comte Hullin, était ce fameux volontaire faubourien qui, le 14 juillet 1789, avait entraîné le peuple à l'assaut de la Bastille. C'était à ce vainqueur populaire de l'ancien régime, fait comte par Napoléon, et qui avait toute sa confiance, puisqu'il avait été chargé de présider le conseil de guerre jugeant le duc d'Enghien, que la garde de Paris était confiée. L'Empereur n'avait pas mal choisi.

Hullin était au lit avec sa femme quand Malet se présenta.

Après avoir attendu quelques instants que le général fût levé, Malet pénétra dans un salon, accompagné d'un capitaine et de quatre gardes nationaux. Hullin vint aussitôt. Il avait passé à la hâte une robe de chambre. Il ne connaissait pas Malet.

Malet répéta son boniment sur la mort de l'Empereur, le sénatus-consulte, sa nomination et la formation d'un gouvernement provisoire, puis il ajouta:

—Je suis chargé d'une mission qui m'est pénible... Vous êtes destitué, général, je vous remplace... veuillez me remettre votre épée!... J'ai l'ordre de vous arrêter...

Hullin devint très pâle. C'était un homme d'une grande énergie. Il ne se laissait pas facilement intimider.

Surpris cependant par cette avalanche de nouvelles, il balbutia:

—Vous m'arrêtez?... pourquoi?...

Et, se remettant presque instantanément, il ajouta avec une grande présence d'esprit qui déconcerta une seconde Malet:

—Général, je demanderai à voir vos ordres...

—Volontiers, passons dans votre cabinet!... répondit Malet s'efforçant de paraître indifférent et correct.

L'énergique Hullin avait repris tout son sang-froid. Il avait fixé un œil calme et sévère sur Malet et le conspirateur s'était troublé. La méfiance s'éveillait dans l'esprit d'Hullin. La pensée d'une fraude lui vint. N'était-il pas invraisemblable qu'on le mît en état d'arrestation? pour quelle faute? Et puis est-ce Malet qu'on eût chargé de le conduire en prison? Le soupçon d'un complot grandit dans sa pensée. Malet n'était qu'un audacieux imposteur, mais comment l'arrêter? Il devait avoir des hommes avec lui et Hullin, en robe de chambre, n'ayant aucune force à sa disposition, se trouvait isolé, dans son appartement, à la merci de cet aventurier qui prétendait avoir contre lui un mandat régulier.

Pour gagner du temps, Hullin avait demandé à voir les ordres.

Il ouvrit donc la porte de son cabinet où Malet le suivit, et se dirigea vers son bureau.

Il ne pensa pas à user de sa force herculéenne, car il avait six pieds et Malet était faible et de taille moyenne, mais il voulut s'armer pour tenir en respect l'intrus, jusqu'à l'arrivée du secours.

Se dirigeant rapidement vers son bureau, Hullin entr'ouvrit le tiroir pour y prendre une paire de pistolets chargés qui s'y trouvait.

Malet surprit son mouvement.

En prenant ses armes, Hullin avait dit d'un ton bref:

—Eh bien! ces ordres?...

—Les voici! répondit Malet en lui déchargeant un pistolet à bout portant.

Hullin tomba la mâchoire fracassée. Il ne mourut pas, mais il garda de sa terrible blessure une difformité à la joue gauche, qui lui valut des Parisiens gouailleurs le surnom de Bouffe-la-Balle.

Malet laissa Hullin étendu sur le tapis, perdant beaucoup de sang. Il crut l'avoir tué. C'était un dangereux adversaire de moins. Un brave, sans doute et un enfant du peuple héroïque, ce Hullin, qui presque à lui seul avait pris la Bastille.

—Mais on ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs, ni de révolution sans casser de caboches! dit philosophiquement le général, en remettant son pistolet fumant dans sa poche.

Tout réussissait donc à Malet jusque-là. Paris allait être à lui. Pour couronner sa victoire et achever de mettre dans ses mains tous les services publics, il ne lui restait plus qu'à occuper l'hôtel de l'état-major.

Ce devait être tâche facile. L'hôtel était en face. Il n'y avait qu'à traverser la place. Il comptait que le colonel Doucet, ayant reçu son brevet de général, avait exécuté ses ordres et mis en arrestation le sous-chef d'état-major Laborde. La prise de possession de l'état-major n'était plus qu'une formalité.

Alors il se dirigea, seul, vers l'hôtel, passant au milieu de la place Vendôme, où se rangeaient les détachements de la garde de Paris envoyés par le colonel Rabbe. Au moment où il allait franchir le seuil de l'hôtel, il aperçut un homme de très haute taille, portant un costume moitié civil, moitié militaire, longue redingote boutonnée, pantalon à la hussarde, un bonnet de police sur la tête et une énorme canne pendue, par un cuir, à son poignet. L'homme avait, sur sa redingote, la croix d'honneur.

—Il me semble connaître cette tête-là!... se dit Malet. On dirait un ancien tambour-major, nommé La Violette; serait-il des nôtres?...

Il eut un instant l'intention de s'arrêter et de parler à ce vieux soldat, en qui il supposait un partisan, mais les moments étaient à compter; il ne s'était que trop arrêté en chemin, pour Ladré et le général Desnoyers; à présent il avait hâte d'achever son entreprise audacieuse et d'avoir un siège légal en prenant possession de l'état-major. De là il dirigerait, à sa guise et pour ses desseins, toutes les troupes restées en France et la garde nationale, force armée mécontente, prête à soutenir de ses baïonnettes délibérantes le gouvernement insurrectionnel. L'état-major, c'était son palais des Tuileries. Là il régnerait, là seulement il serait son maître et tiendrait dans ses mains tous les fils du pouvoir.

Malet s'avançait, triomphal, dans son rêve étourdissant. Oh! l'étonnante féerie qui continuait, que rien ne venait interrompre!

Le prisonnier de la nuit commandait à présent à des troupes, donnait des ordres, nommait à des emplois. Il avait supprimé le gouverneur de Paris. Il logeait à la Force le ministre et le préfet de police, dont les détenus évadés, ses complices inconscients, occupaient les hôtels. Nulle part ne s'élevaient de protestations; personne ne mettait en doute les pouvoirs du remplaçant d'Hullin. Encore un petit effort, et à l'hôtel de l'état-major, la féerie devenait réalité, le conte de fées fabuleux se changeait en événement mémorable, et la nuit fantasmagorique finirait par une grande journée historique...

Rien ne semblait plus à redouter, et Malet, relevant la tête, superbe, orgueilleux, confiant, résolu, ne connaissant plus d'obstacles, entra dans l'hôtel de la place Vendôme, en se disant, la main sur son épée:

—Napoléon n'est plus rien et je possède sa baguette magique!...

Il ne se doutait pas qu'au poignet de ce vieux soldat, géant à grosse canne, qu'il avait cru reconnaître dans la foule des badauds, se balançait la véritable baguette qui allait changer la féerie, rendre aux carrosses merveilleux la forme des citrouilles et substituer aux palais improvisés les prisons.

XVII
LE CAFÉ DU MONT SAINT-BERNARD

Henriot, en quittant le général Malet, revint lentement à pied par le faubourg Saint-Antoine, indifférent aux hommes et aux choses rencontrés. Ni l'animation du vieux quartier révolutionnaire et laborieux, ni les gentilles ouvrières croisées, sortant de l'atelier et regagnant leurs demeures, ni le va-et-vient de la chaussée où les voitures, les chevaux, les diligences, les pataches se pressaient, se bousculaient, s'accrochaient, car la nuit approchait et l'heure du souper pressait voyageurs, bourgeois, artisans.

Il cheminait comme écrasé sous le poids des pensées qu'il portait en lui.

Les ombres du passé voltigeaient autour de lui. Il faisait noir dans son cœur comme il faisait sombre sur la ville. Dans la mélancolie assourdissante de cette fin de journée d'octobre il allait, inquiet, absorbé, chagrin, mécontent de lui-même et des autres.

S'interrogeant, il se demandait s'il avait bien et droitement agi en communiquant à Malet le mot d'ordre de la nuit.

Malet ne pouvait faire de cette communication un usage nuisible à la défense du pays. On n'était pas aux avant-postes. Et puis le général, bien qu'ennemi acharné de l'Empereur, était incapable, il l'avait dit, de commander et d'accomplir une action déshonorante. La possession de ce mot d'ordre lui servirait à recouvrer sa liberté. Il n'y avait là aucune déloyauté, aucune trahison. On ne lui avait pas confié à lui, Henriot, la garde des prisonniers. Aider un captif politique, comme l'était Malet, à tromper la surveillance de ses geôliers et à franchir les frontières, ne serait jamais considéré comme une action vile et criminelle.

Aux yeux de bien des gens ce serait même acte méritoire. Henriot cependant ne se sentait pas en repos. Sa conscience parlait et lui reprochait d'avoir confié à Malet ce mot qui lui était donné, à lui, pour le service et non pour faire évader des prisonniers d'État. Le général ne lui avait jamais fait part de ses projets, mais il était permis de supposer qu'il avait noué des relations avec tous les ennemis de Napoléon. Peut-être une conspiration était-elle en préparation, et le général, en s'échappant de la maison de santé, cherchait sans doute à se rapprocher de ses amis. Il devait gagner l'Angleterre, avait-il dit, puis de là s'embarquer pour les États-Unis. Peut-être resterait-il sur cette terre anglaise qui abritait les plus acharnés adversaires de Napoléon, les Bourbons, les émigrés, les anciens chefs de la chouannerie.

Henriot éprouvait comme un remords d'avoir ainsi facilité à Malet les moyens d'ébranler la sûreté de l'État, de troubler la France, d'y propager la révolte, à une époque aussi périlleuse, aussi menaçante.

Sa haine pour Napoléon n'avait pas diminué. Il détestait aussi fortement le tout-puissant souverain qui n'avait pas hésité à lui voler son bonheur, à lui enlever Alice; mais, il l'avait déclaré à Malet, soldat et Français avant tout, il ne voulait rien entreprendre contre l'Empereur, tant qu'on était sans nouvelles de l'armée, tant qu'il se trouvait, au milieu des plaines de Russie, le champion de la patrie, incarnant en lui la gloire et peut-être le salut de l'armée. Tant que Napoléon combattait, il était sacré à ses yeux. Il avait suspendu sa haine et ajourné sa vengeance. Quand, à la tête de ses légionnaires superbes, Napoléon rentrerait triomphant dans sa capitale en fête, alors il verrait, il aviserait, mais jusque-là l'Empereur devait être pour lui inviolable: sa vie n'était-elle pas liée à l'existence même de la France?

Un instant Henriot, cinglé par ces reproches intimes, eut la pensée de courir à la place et de dire qu'une indiscrétion ayant divulgué le mot d'ordre de la soirée, il conviendrait peut-être de le changer.

Mais il réfléchit que cette déclaration attirerait inévitablement l'attention sur lui-même, qu'on le suspecterait, et que, soumis à une surveillance probablement continue, il ne pourrait, au retour de Napoléon vainqueur, accomplir ses derniers desseins et se venger de l'amant d'Alice. En outre, son avertissement avait pour premier résultat de faire arrêter aux barrières le général Malet. Surpris s'évadant, le malheureux prisonnier verrait sa captivité, douce relativement, se transformer en dure détention, peut-être le déporterait-on aux îles Seychelles. Il ne devait pas trahir ainsi ce prisonnier d'État qui s'était fié à lui. Il ne pouvait que se taire et laisser s'écouler cette nuit favorable à l'évasion de Malet. Le lendemain, si le général n'avait pu exécuter sa tentative pour une cause ou pour une autre, il ne lui ferait aucune communication. Il s'alarmait sans doute à tort, Malet ne choisirait peut-être pas cette soirée même pour sa fuite. Il n'y avait qu'à laisser aller les choses.

Sa conscience n'était cependant qu'imparfaitement apaisée. Le pressentiment, qui n'est que la surexcitation alarmiste de la pensée, d'une grave responsabilité, d'une participation indirecte et inconsciente à quelque fait, encore inconnu, mais sérieux, terrible peut-être, le hantait.

Pour se distraire, pour chasser ces angoisses qui l'assaillaient, car tout en réfléchissant et en s'examinant ainsi il était parvenu au Palais-Royal, le jeune colonel pénétra sous les fameuses galeries de bois.

Le Palais-Royal alors, c'était une ville dans la ville. On y rencontrait tout ce que la fantaisie, le caprice, le luxe, la débauche, la cupidité peuvent souhaiter à côté des œuvres de l'art, des produits de l'industrie. Cette nécropole actuelle, avec ses arcades sonores et désertes rappelant les Procuraties de Venise, et qui, comme Venise est un spectre, alors était une cité grouillante, passionnée, fiévreuse, où le tintement de l'or, le pétillement du champagne, les baisers, les chants, les jurons, formaient une symphonie heurtée, bizarre et puissante, où parfois le pistolet d'un décavé se faisant sauter la cervelle sous un marronnier formait le point d'orgue.

L'ancien Palais-Cardinal, où le régent avait, avec ses roués, donné des soupers orgiaques, où Camille Desmoulins, arrachant à un arbre une cocarde couleur d'espérance, entraînait le peuple à la Bastille, était devenu, sous le nom de Palais du Tribunat, le rendez-vous des étrangers, des oisifs, des militaires, des nouvellistes, des spéculateurs et des filles. Le Tout-Paris viveur, dépensier, frivole, se donnait rendez-vous dans ce jardin attirant et dans ses annexes. Le Palais-Royal, dans son ensemble, était beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui. Les galeries de bois, remplacées par la galerie vitrée et dallée dite d'Orléans, présentaient l'aspect de nos boulevards durant la semaine du premier janvier. Des échoppes, des baraques en planches y formaient un champ de foire perpétuelle. Le sol sablé, défoncé, détrempé, les jours de pluie, se transformait en marécage. La foule piétinait avec fureur ce terrain fangeux. Les libraires, les marchandes de modes, les coiffeurs, étaient les occupants de ces boutiques primitives. Balzac, dans son Grand Homme de province à Paris, a tracé un magistral tableau de ces galeries littéraires, où les jeunes auteurs venaient feuilleter les nouveautés et discuter les derniers ouvrages parus. On appelait ces galeries le Camp des Tartares.

Les marronniers du Palais-Royal, bien que le fameux arbre de Cracovie eût été abattu lors des agrandissements et constructions entrepris par le duc de Chartres, avaient toujours la spécialité d'abriter les colporteurs de nouvelles, les badauds désireux de politiquer en plein vent et les boursicotiers misérables. On voyait là les groupes minables et comiques qui se retrouvent présentement sous les arbres de la Bourse, en face de la rue de la Banque. Le jardin avait à peu près l'aspect actuel. A la place du bassin central s'élevait un cirque en bois qu'un incendie détruisit.

Le jeu et les filles formaient la grande attraction du Palais-Royal et y amenaient tout ce que Paris contenait de filous, de déclassés et de chevaliers des Grieux à la recherche d'une Manon. L'éclairage, qui nous semblerait bien terne, semblait féerique aux prunelles d'alors. Tout est relatif; cent quatre-vingts réverbères, suspendus aux cent quatre-vingts arcades, illuminaient les galeries. Les cafés, restaurants, salles de jeux avaient pour luminaire de vulgaires quinquets, alors dans toute leur nouveauté.

Les maisons de jeu étaient nombreuses. Le 113, parmi elles, est resté légendaire, mais c'était un tripot de bas étage. La mise de quarante sous était acceptée. Frascati et le Cercle des Étrangers représentaient les palais du hasard. La roulette, le trente et quarante, le biribi, le pharaon, le vingt et un, étaient les jeux en faveur. Le maximum n'existait pas. Il se jouait parfois des coups de cinquante mille francs. Toutes les classes de la société, appâtées et confondues par le jeu, se rassemblaient donc au Palais-Royal.

Un millier de femmes, chaque soir, balayaient de leurs jupes plus ou moins crottées le Camp des Tartares et les galeries. Beaucoup de ces «nymphes» du Palais-Royal, comme on les désignait dans le style mythologique en honneur au temps de Delille, de Luce de Lancival et de Chênedollé, se promenaient en toilette de bal, décolletées, avec de grosses verroteries au cou et aux bras, imitant grossièrement perles et diamants. On répartissait ces «sirènes», autre nom de la Fable à elles conféré, en demi-castors,—on voit que le terme, rajeuni de nos jours, est fort vénérable,—en castors et en fins castors. Cette dernière catégorie, la plus huppée, fréquentait principalement les théâtres et ne se commettait qu'accidentellement avec la tourbe féminine des galeries de bois.

On a compté au Palais-Royal de l'Empire dix-huit maisons de jeu, onze monts-de-piété, sans les maisons clandestines de prêts sur gages et une trentaine de restaurants. Les sous-sols donnaient asile à mille industries foraines, à des spectacles et à des curiosités variés. Les chambres et les mansardes étaient peuplées de filles. Les cafés-billards, les confiseurs, les pâtissiers, les glaciers, les marchands de comestibles abondaient. Il y avait un marchand de gaufres renommé, un cabinet de lecture tenu par Jorre très fréquenté, où l'on trouvait une quarantaine de journaux; enfin la boutique d'une association de décrotteurs achalandés portait cette enseigne: Aux Artistes réunis.

Parmi les spectacles et divertissements, on n'avait que l'embarras du choix: le Théâtre-Français d'abord, puis le théâtre de la Montansier qui a gardé le nom de théâtre du Palais-Royal, les Ombres Chinoises de Séraphin, les MarionnettesPyrame et Thisbé attira longtemps la foule, le Caveau, le concert du Sauvage, etc.

Les cafés du Palais-Royal sont demeurés longtemps fréquentés et plusieurs ont gardé une renommée dans l'histoire: tels le café de Foy, rendez-vous des promeneurs aristocratiques, où le garde Pâris tua le conventionnel Lepelletier de Saint-Fargeau; le café Lemblin, fréquenté sous la Restauration par les officiers bonapartistes en demi-solde et où tant de duels furent décidés; le café de Valois, rendez-vous des royalistes; le café Borel, où on écoutait un ventriloque; le café des Mille-Colonnes, dont les glaces habilement disposées rappelaient à l'infini les douze colonnes de cristal, et le café du Mont Saint-Bernard, où le hasard avait fait asseoir Henriot, courbaturé moralement et un peu las aussi de sa longue marche pédestre, en quittant la maison de santé du docteur Dubuisson.

Le café du Mont Saint-Bernard était agencé un peu comme nos cabarets artistiques et nos tavernes décoratives. Des grottes, des pans de rocs, des cabanes, des routes et des précipices y étaient figurés. On y était servi pas des garçons costumés en montagnards italiens ou suisses. Des abris, simulant des excavations dans la montagne, permettaient aux consommateurs de s'isoler, sans perdre le coup d'œil général, en même temps qu'ils pouvaient suivre sur une petite scène, disposée au fond du café, les grimaces et les contorsions de deux ou trois pitres, dont les exercices acrobatiques coupaient les morceaux joués par un orchestre de quatre musiciens.

Henriot cherchait une table libre et parcourait l'un des sentiers cachés de ce café alpestre, quand, passant devant une des grottes, il aperçut un homme et une femme qui firent un mouvement en le voyant:

—C'est le colonel Henriot!

—Le major Marcel!...

Ces deux exclamations se croisèrent, on se reconnut, on se serra la main.

Marcel invita Henriot à s'asseoir à sa table et lui présenta sa femme Renée.

Henriot était venu par désœuvrement au Palais-Royal. Rien ne l'y avait entraîné que le désir d'échapper, dans le tumulte et dans la foule, aux reproches de sa conscience et aux bourdonnements de l'anxiété. Il connaissait depuis longtemps le major Marcel, et aussi Renée, dont madame Sans-Gêne et ce bon La Violette lui avaient conté les aventures; il n'avait aucune raison pour ne pas accepter l'invitation faite cordialement.

Il s'assit donc à leur table.

On échangea divers propos indifférents tout en donnant un coup d'œil à une scène burlesque jouée par deux comiques sur le petit théâtre du fond.

L'un des deux pitres, costumé en Anglais comique, avec pantalon de nankin, habit bleu à boutons d'or, gilet rouge et chapeau jaunâtre à longs poils, imitait dans la perfection le ridicule insulaire dont la salle s'égayait. De grands favoris filasse lui pendaient le long des joues. Il les tortillait en accomplissant ses gambades et ses contorsions.

Les trois consommateurs ne prenaient qu'un médiocre plaisir à ce spectacle.

Tous trois semblaient absorbés. Ils ne riaient que du bord des lèvres. La tristesse était au fond des yeux de Renée; Marcel et Henriot avaient dans le regard de l'inquiétude, et, si leurs corps se trouvaient réellement attablés à l'un des guéridons du Mont Saint-Bernard, leur âme était ailleurs.

A un moment Marcel tira sa montre et la consulta.

—Oh! ne t'en va pas encore! il n'est pas l'heure que tu m'as dite!... supplia Renée retenant son amant.

—J'ai encore un quart d'heure, ma chère!... puis il faudra, tu le sais, que j'aille retrouver mes amis...

Un éclair de frayeur dans le regard, un geste de vague supplication montrèrent que Renée, inquiète, se résignait et comptait en soupirant les minutes.

—Cette journée a été bien courte et bien longue pour moi!... murmura Renée à l'oreille de Marcel, bien longue parce que tu m'as laissée seule si longtemps, bien courte puisque tu me dis que peut-être je serai plusieurs jours sans te revoir...

—Oui... oui! fit Marcel impatienté, cherchant à arrêter une confidence possible, une indiscrétion à prévoir...

—C'est triste ce voyage dont tu ne veux pas me dire le but, ni la durée, reprit Renée insistant. Elle parlait cette fois assez haut pour que Henriot entendît. Sais-tu bien, ajouta-t-elle, que je pourrais être jalouse!...

—Folle que tu es! dit Marcel lui prenant la main pour la calmer et peut-être pour l'engager à se taire, en présence d'Henriot.

Mais les femmes ont la curiosité tenace, et les recommandations du silence ne font qu'exciter leur verve causeuse.

Renée, avec vivacité, reprit:

—Qu'est-ce qu'il peut vouloir encore te dire, la nuit, ce général Malet... avec lequel tu as passé toute la journée!...

Marcel serra énergiquement la main de Renée:

—Tais-toi!... tais-toi! je t'en prie! dit-il vivement, en accompagnant son mouvement d'un coup d'œil mécontent.

Renée se recula d'un air boudeur.

Henriot avait entendu.

—Vous connaissez le général Malet? demanda-t-il à Marcel.

—Oui... un peu... dit celui-ci, visiblement contrarié de la question.

—Je le connais aussi, reprit Henriot, sans affectation... j'ai même été le visiter aujourd'hui dans la maison de santé où il est gardé...

—Vous?... Mais j'y pense, dit tout à coup Marcel baissant la voix, le général a parlé, oh! discrètement, d'un officier, du service de la place, avec lequel il était en relation... serait-ce vous?...

—Ce doit être moi, répondit tranquillement Henriot.

—Alors vous êtes des nôtres?...

—Oui et non... dit évasivement le colonel.

Cette réponse ne parut pas satisfaire entièrement Marcel. Il ne savait pas de quels éléments Malet disposait dans l'armée; or, tous les conjurés étaient inconnus les uns des autres, sauf les cinq personnages qui s'étaient trouvés rassemblés dans la journée même chez Malet. Le général leur faisait croire qu'il disposait de ressources considérables, de partisans nombreux disséminés dans tous les rangs sociaux, principalement dans l'armée: Marcel ne douta plus qu'Henriot ayant eu, le jour même, une entrevue avec Malet, ne fût comme lui entré dans la conspiration. L'attitude prudente et les paroles réservées d'Henriot n'étaient point pour lui ôter ce soupçon.

Il résolut de savoir aussitôt à quoi s'en tenir.

Tirant de sa poche le fragment de la lettre déchirée par Camagno et qui devait servir aux conspirateurs de signe de ralliement, il le présenta à Henriot, en lui disant:

—Vous connaissez cela?...

Henriot regarda le morceau de papier, sans paraître frappé par ce signe. Évidemment il n'était pas dans le secret. Marcel, très contrarié, remit le fragment dans sa poche, sans mot dire.

Mais Henriot tout à coup s'écria:

—Attendez donc!... ce bout de papier déchiré que vous me présentez là... est-ce qu'il ne viendrait pas...

Et sans achever sa pensée, il sortit à son tour la lettre de Camagno, ramassée chez Malet, et, la tendant à Marcel tout à fait surpris:

—On dirait que ce bout de papier provient de cette lettre... regardez donc! dit-il.

—En effet! murmura Marcel... comment avez-vous donc ce papier?

—Je l'ai trouvé dans le couloir, chez le général Malet... Je supposais qu'il n'avait aucune importance... cependant je l'avais conservé de peur qu'il ne tombât sous des yeux indiscrets... car si le fragment déchiré est blanc, l'autre moitié de la lettre est couverte d'écriture... voyez plutôt!...

Et machinalement, comme pour rapprocher les deux fragments et vérifier la déchirure, Henriot, fixant son regard, parcourait la page écrite...

A peine avait-il lu quelques mots, qu'il tressaillit, et faisant un mouvement comme pour froisser la lettre, il murmura, en regardant secrètement Marcel stupéfait:

—C'est grave! dit-il.

—Quoi donc?... que venez-vous d'apprendre, colonel?... C'est une lettre de Malet?...

—Non!... un brouillon sans doute... une initiale pour signature...

—Et qu'y a-t-il donc d'écrit? vous m'effrayez!... puis-je voir?...

—Lisez! dit Henriot. Puisque vous connaissez le général Malet, vous devinerez peut-être l'entier de cette lettre... peut-être vous trouverez-vous au courant du secret qu'elle révèle...

—Donnez! dit froidement Marcel.

Il prit la lettre que lui tendait Henriot, et voici ce qu'il lut:

«Très cher Ximenès,

»Tout décidément prend bonne tournure; si, comme nous l'espérons, Malet se décide à profiter des circonstances favorables, plus que jamais Jupiter-Scapin, comme l'a si bien baptisé ce cher de Pradt, est embourbé dans les marécages de la Pologne, dans les terres inondées de la Moscovie. Il ne sera pas de sitôt ici. L'Impératrice, au premier tapage, s'enfuira à la cour de papa. Le roi de Rome ne sera pas un obstacle. Un gentilhomme fort intelligent et dévoué, M. de Maubreuil, s'offre à lui servir de précepteur. Entre ses mains, le prétendu roi de Rome ne nous donnera pas longtemps d'inquiétude.

»Votre général Malet est un niais. Il nous est facile de le jouer. Continuez à tout promettre, engagez le roi, mais les parlements,—ils ont parfois du bon, n'ayant rien promis, rien enregistré, rien autorisé,—feront bonne justice de tous ces misérables impénitents ou soi-disant repentants. Tous ceux qui demanderont des garanties seront pendus, on exilera les autres. Quant à nous, n'ayons aucune crainte: j'aurai la charge de grand écuyer, dont le prince de Lambege a promis la démission; Fouché sera fait premier ministre, le roi lui a promis cette place bien due à son intelligence, à d'autres considérations éminentes. Pour vous, un évêché, celui de Mirepoix ou d'Auch, sera mis à votre disposition, avec cent mille francs pour balayer vos dettes. Le roi Ferdinand VII, rétabli sur son trône, contribuera aussi, sans doute, à vous récompenser de vos loyaux services, mais Ferdinand n'est pas riche et je vous conseille de rester en France, où l'épiscopat est lucratif et sûr.

»Quant au sieur Malet, attendu qu'il est bon gentilhomme et qu'il va rendre un grand service à Sa Majesté et à la France, il sera maintenu dans son grade de maréchal de camp, avec le brevet de commandeur de Saint-Louis, une pension de mille louis reversible par moitié sur sa femme. Mais, si au lieu de servir fidèlement lui aussi veut des exigences, s'il s'avisait de persister dans ces sottises républicaines dont il fait volontiers parade et qui ne sont bonnes qu'à lui attirer les sympathies de la plèbe, on l'enverra pourrir à Pierre-Encise ou au château d'If. Du reste, promettez tout, acceptez tout, ne refusez rien de ce que vous demanderont Malet et ses affidés, faites-leur croire même qu'on les laisserait travailler pour la République, Mgr de Clermont-Tonnerre prétend que ce n'est pas péché véniel que de combattre les jacobins avec leurs propres armes.

»Agissez donc et poussez votre Malet. Jamais l'heure ne sera plus propice.

»T...»

—C'est signé d'un T... Qui peut ainsi écrire cela? demanda Henriot.

—T... Talleyrand, parbleu! oh! le double traître... Mais, colonel, vous plairait-il que nous allions faire un tour de promenade dans le jardin?... ce papier renferme des choses trop graves pour que nous n'échangions pas nos idées... Renée nous attendra un instant en regardant le spectacle...

—Je vous suis, dit Henriot, très impressionné.

Quand ils furent seuls sous les marronniers, Marcel dit avec un accent douloureux:

—Ainsi Malet conspire avec les royalistes!... le saviez-vous, colonel?

—Je ne savais rien des projets du général Malet... Je connaissais ses griefs contre les ministres qui le tenaient en prison, sa haine même contre l'Empereur auquel il reprochait le 18 brumaire, le couronnement, son pouvoir absolu... mais j'ignorais, je vous le jure, qu'il fût à la tête d'un complot tout organisé, tout prêt à éclater, comme cette lettre l'indique...

—Et un complot avec Talleyrand, avec Fouché, avec Clermont-Tonnerre, avec tous les suppôts du fanatisme, de l'intolérance, qui voudraient nous ramener, avec leur roi, le régime de la féodalité... Ah! c'est infâme!... Et moi qui pensais servir, en m'alliant à Malet, la cause sacrée de l'indépendance des nations et préparer l'avènement de la fédération des États européens!...

—Le général Malet ne soupçonne peut-être pas que les royalistes le prennent pour instrument...

—Il devrait s'en douter! De qui s'entoure-t-il? de Lafon, un abbé; de Boutreux, un échappé de séminaire; les Polignac sont ses amis; qui a-t-il mis au premier rang de sa commission provisoire? Alexis de Noailles, Montmorency, deux ducs, deux représentants incorrigibles de l'ancien régime... Cette lettre, tombée de la poche d'un convive, achève de dissiper mon illusion... J'avais fait un rêve... je m'éveille brusquement!... Je vous laisse libre, colonel, de continuer à suivre Malet; moi, je me sépare de lui...

—Mais je n'avais nullement l'intention de le seconder dans ses projets... je le lui ai déclaré à lui-même aujourd'hui...

—Ah! vraiment?... Alors ce soir... cette nuit... vous ne saviez rien?...

—Rien du tout... Le général ne m'a mis au courant que d'une chose... son projet de quitter, cette nuit probablement, la maison de santé où il est détenu...

—Il ne vous a pas dit ce qu'il comptait faire, une fois évadé?

—Non... je ne saurai que ce que vous voudrez bien m'apprendre, car vous paraissez être fort informé des desseins de Malet...

—Il vaut mieux pour vous, colonel, que vous gardiez votre ignorance... Vous ne tenez plus à servir les royalistes, à renouer en France l'odieux pouvoir royal?...

—Non... je ne veux même pas, en ce moment où il combat pour la France devant Moscou, entreprendre quoi que ce soit contre Napoléon...

—Ceci vous regarde, mais, croyez-moi, allons retrouver Renée qui doit s'impatienter en notre absence et ne nous mêlons en aucune façon des entreprises de Malet... Laissons-le, avec son moine, conspirer pour nous ramener les Bourbons... à la fois dupe et complice des Talleyrand et des Fouché... Venez, colonel, ni vous, ni moi ne devons être les jouets de ces fourbes aux mains desquels Malet n'est qu'un misérable pantin dont ils tiennent la ficelle... ils le font ainsi mouvoir dans l'ombre, mais, s'il échoue, ils l'étrangleront au grand jour!...

Et Marcel, indigné, contenant de son mieux son irritation, entraîna Henriot vers le café du Mont Saint-Bernard.

Une grande agitation emplissait l'établissement. On entendait des cris, le bruit d'une querelle. Les consommateurs, en partie debout, masquaient la petite scène, disposée au fond de la salle, et d'où partaient des cris et des jurons.

Marcel avait dit quelques mots à l'oreille de Renée qui s'était levée aussitôt.

—Excusez-nous, fit alors l'aide-major en tendant la main à Henriot. Il faut que nous partions... ce que je viens d'apprendre, ajouta-t-il à voix basse, me force à prévenir Malet qu'il n'ait plus à compter sur moi, en aucune façon...

—Vous pouvez également parler en mon nom... quoique je n'aie pas donné ma parole à Malet...

—Je dirai simplement que je vous ai vu. Il devinera... Oh! brûlez ce papier qui pourrait nous compromettre inutilement, s'il venait à s'égarer encore une fois!

—Comme vous êtes prudent!...

—C'est que j'ai beaucoup conspiré déjà, reprit en souriant Marcel, mais pour longtemps c'est fini... Renée vient d'apprendre que son père adoptif, La Brisée, l'ancien garde du comte de Surgères, était mort, lui laissant un joli petit bien dans la Mayenne... Elle devait se rendre seule à Laval pour recueillir l'héritage... Nous irons ensemble!... et, là-bas, en plantant nos choux et en cueillant nos pommes, nous attendrons que l'heure sonne de la délivrance des peuples et de la disparition des frontières... N'est-ce pas, ma Renée?...

—Oh! que je suis heureuse! s'écria celle qui, jadis, dans les armées de la République, s'était nommée le Joli Sergent.

Et elle embrassa Marcel, certaine de n'être point remarquée au milieu du tumulte qui allait croissant autour d'elle.