La sensibilité du prince avait été émue par l'aspect de cette mère et de cet enfant aux sombres vêtements, et il avait grande hâte de remettre la pétition à son père.
—Tiens, papa, dit-il avec gravité, le salut aux ministres accompli, voilà ce que m'a donné pour toi un petit garçon dans le jardin. Il est habillé tout en noir. Son papa a été tué à la guerre et sa maman demande une pension... je la lui ai promise!...
—Ah! mon gaillard, tu donnes déjà des pensions, toi!... Diable! tu commences de bonne heure!... Enfin, c'est accordé... là, es-tu content?...
Et Napoléon, serrant son fils contre sa poitrine, l'embrassa longuement.
A l'époque où reprend notre récit, le roi de Rome n'est pas encore en âge de solliciter et d'obtenir des pensions pour ses protégés. Ce n'est qu'un bel enfant blond, promenant sa royauté en cheveux bouclés, dans une petite calèche traînée par des moutons habilement dressés par Franconi, à la grande joie des promeneurs des Tuileries.
Au retour de la promenade, la gouvernante, qui savait que l'Empereur, lorsqu'il avait un instant de libre, ne manquait jamais de lui faire signe pour qu'elle lui amenât son fils, qu'il caressait avec effusion, et qu'il gardait auprès de lui durant quelques instants, prolongea son attente sous les fenêtres du cabinet impérial.
Napoléon, tout en dictant à son secrétaire Méneval, allait et venait, de la cheminée à la fenêtre de la pièce, selon son habitude.
Il aperçut la gouvernante, et, aussitôt, interrompant la dictée, il lui fit signe de monter.
Après avoir étreint avec amour son fils, l'Empereur fit un signe comme pour congédier madame de Montesquiou et son pupille, puis il se tourna vers Méneval pour reprendre la dictée.
La gouvernante, bien qu'ayant parfaitement compris l'intention de l'Empereur, ne bougea pas. Après avoir confié le roi de Rome à l'une des femmes de service, qu'elle savait à la portée du cabinet impérial, elle demeura silencieuse, immobile, droite, un peu comme en faction.
Surpris, Napoléon fronça d'abord le sourcil, puis dit avec brusquerie:
—Voyons, maman Quiou, que se passe-t-il? Votre élève n'est-il pas sage?... Non? ce n'est pas cela? Avez-vous donc quelque chose à me demander? Eh bien! parlez!... je suis pressé et je ne sais pas deviner ce qui s'agite dans la cervelle des femmes...
La gouvernante, un peu troublée, fit d'abord une grande révérence, puis dit avec quelques balbutiements:
—Sire, j'ai reçu ce matin la visite de madame la duchesse de Dantzig, qui m'a priée de solliciter une grande faveur de Votre Majesté!...
—La maréchale Lefebvre désire une grâce de moi?... Parbleu! n'est-elle pas assez grande personne pour la demander elle-même? Lui faut-il des ambassadrices, à présent, ou bien est-ce que je lui fais peur?... On ne la nomme donc plus la Sans-Gêne? Oh! oh! elle a peur de quelque chose, cette luronne?... voilà qui me surprend... Alors, ajouta l'Empereur, c'est donc bien grave?...
—Non, Sire, mais la maréchale a craint d'importuner Votre Majesté!... et puis elle assure que vous ayant déjà demandé une grande faveur, elle craint d'être trop indiscrète.
—Vraiment?... la duchesse de Dantzig est une excellente femme que j'aime beaucoup... Je ne partage pas du tout, à son égard, les sentiments railleurs des gens de ma cour qui se moquent de ses façons un peu rondes, par trop familières, j'en conviens... Dame! c'est une vaillante fille du peuple que j'ai connue autrefois, dans ma jeunesse, et qui a bravement fait son service sur les champs de bataille... Elle écorche, il est vrai, la langue française, ses expressions pittoresques sentent le faubourg et la caserne plus que le faubourg Saint-Germain et l'Académie, c'est encore exact. Elle ne se tient pas très correctement assise dans un salon, et dans son manteau de cour ses jambes s'embarrassent... je le reconnais avec tout le monde ici. N'importe! Je l'estime, cette bonne maréchale, et j'entends que tout le monde, à ma cour comme ailleurs, ait pour elle les plus grands ménagements, les plus absolus respects... Il ferait beau voir, reprit l'Empereur, s'animant et semblant s'adresser à Méneval, mais se parlant à lui-même, qu'on osât se montrer plus délicat que moi pour les manières, et plus difficile que je ne veux l'être pour le bon ton des femmes de mes meilleurs serviteurs... Lefebvre, je le lui ai déjà dit, a peut-être eu tort de se marier sergent, mais je lui ai pardonné... A elle aussi, la bonne Sans-Gêne, j'ai promis d'oublier qu'elle avait été blanchisseuse... A présent, maman Quiou, faites-nous vite connaître cette mission... Que désire la duchesse de Dantzig?
—Sire, son fils adoptif, le commandant de hussards Henriot, se marie.
—Ce brave officier qui m'a pris Stettin avec un peloton de cavaliers? Oh! je ne l'ai pas oublié. Et qui épouse-t-il?
—La fille d'un officier des armées de la République, sous les ordres duquel le maréchal Lefebvre, alors sergent, avait servi.
—Le nom de cet officier?
—Beaurepaire.
—Il fut de mes amis! dit vivement l'Empereur. Il a défendu héroïquement Verdun et s'est donné la mort, dit-on, plutôt que de rendre la ville dont il avait la garde. S'il avait survécu, je l'eusse fait comte et général. Ma foi! je suis bien aise de cette alliance. Voilà une famille qui se fonde sur de glorieux souvenirs. A quand le mariage?
—Après-demain, Sire... Je dois servir de mère à Alice de Beaurepaire, qui est orpheline, et la duchesse de Dantzig a espéré que Votre Majesté consentirait à signer au contrat...
—J'accepte! dit avec bonne humeur l'Empereur. Assurez la maréchale Lefebvre de ma présence... Nous assisterons à la cérémonie... Mais j'y pense, la duchesse de Dantzig ne doit pas être loin d'ici... ni votre jeune fiancée non plus?... Toutes deux doivent attendre près d'ici une réponse...
—Votre Majesté a deviné juste.
—La duchesse de Dantzig n'est pas seulement une énergique et bonne femme, digne du brave soldat dont elle a partagé les peines et la gloire, c'est aussi une femme intelligente, qui comprend à demi-mot et sait la conduite qu'il convient de tenir dans les circonstances embarrassantes... Ma foi! non, ce n'est pas une sotte... je le lui ai dit à elle-même, fit l'Empereur se souvenant de son intervention adroite durant cette nuit de Compiègne, qui avait failli devenir tragique, où Neipperg fut par lui surpris et envoyé au peloton d'exécution, la maréchale Lefebvre, ajouta-t-il en souriant; a craint de se trouver déplacée à ma cour... elle a pris trop à la lettre peut-être certaines observations par moi faites à son mari au sujet de sa tenue, de ses allures... volontairement elle s'est retirée dans son château de Combault, ne voulant pas s'exposer aux railleries des personnages de ma cour et aux façons méprisantes de leurs hautaines épouses qui ne la valent certes pas... je lui sais grand gré de cette déférence pour ce désir que je n'avais pas même exprimé... je veux lui en témoigner, moi-même, toute ma satisfaction... Allez, Montesquiou, allez me chercher la duchesse de Dantzig et la fiancée du brave commandant Henriot... je me souviens parfaitement de ma promesse de signer à son contrat, je la tiendrai... vous, Méneval, achevez cette note à M. de Lauriston: il faut en finir avec les atermoiements et les finasseries de mon cher cousin l'empereur Alexandre!...
Et Napoléon, dont la voix s'était enflée et avait repris le ton de l'irritation, continua la dictée de sa dépêche à son ambassadeur auprès du czar, tandis que Montesquiou courait chercher la duchesse de Dantzig et Alice de Beaurepaire...
—Ah! c'est vous, madame Sans-Gêne! dit, avec une jovialité qu'il savait prendre quelquefois, l'Empereur allant au-devant de la maréchale, un peu inquiète, malgré les assurances de madame de Montesquiou, sur l'accueil qui lui était réservé. Eh bien! vous me boudez donc?
—Non, Sire, répondit Catherine, regardant bien en face son empereur, vous savez bien que Lefebvre et moi nous nous ferions pour vous hacher menu comme chair à pâté... Mais voyez-vous, l'air de la campagne nous est recommandé... Moi, ça n'allait pas, oh! mais pas du tout, dans vos salons...; à Combault, je suis dans mon élément: il y a des paysans qui nous aiment, des anciens soldats qui admirent mon Lefebvre comme ayant été partout, sous la mitraille, à vos côtés, et puis je vis au milieu des vaches, des moutons, des prairies, des arbres, qui ne valent pas les beaux sapins de mon Alsace, mais enfin nous les préférons, Lefebvre et moi, à vos antichambres et à vos collidors tout dorés...
—Corridors! souffla madame de Montesquiou.
—Eh bien! oui, vos couloirs, reprit Catherine, ne comprenant pas bien l'observation... Moi, j'en avais assez de faire le pied de grue à la porte de votre salon... ça ne m'empêchait pas de vous aimer, Sire... de près comme de loin vous êtes notre empereur, et puis, soyez tranquille, le jour où vous lui ferez signe, Lefebvre ne sera pas long à graisser ses bottes et à venir vous rejoindre... Mais, quand on ne se bat pas, vous n'avez pas besoin de lui, n'est-ce pas? Qu'est-ce que vous en feriez à Paris, d'un vieux grognard comme lui... vous pouvez bien me le laisser, pas vrai?... Il plante ses choux à présent, auprès de moi. Mais que vous lui disiez: Ici, Lefebvre... on va encore se frotter sur la Vistule, sur le Danube, au tonnerre de... pardon! enfin, Votre Majesté comprend bien ce que je veux dire... eh bien! il ne sera pas long à me tirer sa révérence, à oublier son jardinage, et à vous répondre: Présent! quand vous crierez: En avant!...
—Oui, dit l'Empereur toujours souriant, gardez-le, soignez-le, aimez-le, dorlotez-le, mon brave Lefebvre!... profitez du bon temps présent, ma chère duchesse!... et, d'une voix plus grave, il ajouta: Peut-être aurai-je en effet bientôt besoin de vous enlever encore une fois votre mari...
—Alors, on va se battre, Sire? demanda vivement Catherine.
—Je n'en sais rien et personne non plus, répondit l'Empereur; moi, je veux la paix... sera-t-on de mon avis en Europe? L'Angleterre intrigue toujours et le czar est mal conseillé... Madame la duchesse, ne parlez de rien jusqu'à nouvel ordre. Inutile d'inquiéter votre mari... Cette lettre qu'écrit Méneval, fit-il en désignant d'un coup d'œil son secrétaire, contient une demande. Nous verrons la réponse qui sera faite... Dans cette dépêche, il y a la paix ou la guerre!...
—Ah! vraiment? murmura Catherine dont le front s'assombrit. Et elle lança un regard à Méneval, penché sur sa petite table et recopiant la lettre dictée à paroles hachées par Napoléon.
Elle ne pouvait comprendre que ce bout de papier, avec ces pattes de mouches dessus, contînt si grave résolution. Et elle avait presque l'envie de courir à Méneval et de lui dire: Ah çà! fiston, tu ne vas pas écrire de bêtises et nous brouiller avec l'empereur de Russie!
Napoléon, cependant, examinait attentivement Alice de Beaurepaire, timide colombe effarouchée baissant les yeux sous le perçant regard de l'aigle.
—Et c'est cette jolie personne, reprit-il avec une certaine hésitation, qui va devenir l'épouse du commandant Henriot?... Vraiment, ce commandant est un trop heureux gaillard!...
S'approchant alors de la jeune fille avec sa rapidité et sa brusque décision, il lui prit la tête à deux mains, approcha de ses lèvres en feu le front rougissant d'Alice, y déposa un baiser et dit:
—Ce baiser tout paternel vous portera bonheur, mademoiselle... vous êtes d'une ancienne famille je crois. Élégante, belle et douce, vous serez une femme charmante... il faudra venir à ma cour... je vous ferai inviter aux réceptions de l'Impératrice... Je vous reverrai après-demain, mademoiselle, à votre contrat!... Madame la duchesse, et vous, maman Quiou, retirez-vous... Méneval n'a pas fini sa lettre, et le courrier, ce bon Moustache, s'impatiente, tout botté dans la cour!
Les deux femmes s'inclinèrent cérémonieusement, et il sembla à Alice, qui avait salué moins majestueusement, que l'Empereur continuait à lui sourire et ne la quittait pas des yeux.
Madame de Montesquiou, après avoir reconduit la maréchale Lefebvre et Alice jusqu'au bas de l'escalier dominant la terrasse des Tuileries auprès du quai, se disposa à rentrer dans ses appartements.
L'audience impériale lui avait donné un peu de fièvre. Napoléon troublait tous ceux qui l'approchaient. Elle résolut de faire encore deux tours de promenade avant de rentrer.
Au moment où elle embrassait Catherine Lefebvre s'apprêtant à monter en voiture, il lui sembla qu'un homme, grand, de haute mine, le chapeau enfoncé sur les yeux, portant une redingote à pèlerine, s'était éloigné du valet de pied de la duchesse, avec lequel il paraissait avoir lié conversation. Que pouvait vouloir cet inconnu bien mis? Il semblait s'être embusqué non loin de la porte particulière par laquelle sortait l'Empereur dans ses courses privées quand il courait la ville incognito. Avait-il de mauvais desseins? Un instant, la gouvernante fut sur le point de signaler au factionnaire cet équivoque observateur.
Tout à coup elle crut s'apercevoir que cet inconnu lui faisait un signe discret d'intelligence.
Elle tressaillit, n'osa pas avancer, cherchant à dévisager à distance le personnage.
Celui-ci s'était rapproché rapidement. Il souleva légèrement le rebord de son feutre, et dit, d'une voix teintée d'ironie:
—Vous ne me reconnaissez pas, chère madame?... la disgrâce change donc bien les gens?
—M. de Maubreuil! s'écria madame de Montesquiou, témoignant une vive surprise de la rencontre.
Elle avait autrefois connu l'aventurier. Bien que son âge et son caractère la missent à l'abri de toute tentative de séduction, Maubreuil lui avait fait une cour assez assidue, par passe-temps, par cupidité peut-être, car à cette époque la gouvernante devait recueillir d'un oncle descendant des d'Artagnan, et royaliste ultra, un riche héritage qui lui fut d'ailleurs retiré en raison de son adhésion à l'Empire. Ayant repoussé les hommages du peu scrupuleux adorateur, elle avait cependant conservé à son endroit une assez favorable inclination. Quelle femme n'est flattée d'être désirée, n'eût-elle aucune prétention et nul goût amoureux?
Elle n'accueillit donc point durement Maubreuil, s'informant des péripéties de son existence depuis la défaveur dont il s'était trouvé l'objet à la suite de ses intrigues à la cour du roi de Westphalie. L'aventurier fit un récit plus ou moins véridique de son séjour à l'étranger, se gardant bien de manifester le sentiment de haine qu'il portait à Napoléon. Il s'enquit seulement de la duchesse de Dantzig, dont il avait reconnu la livrée, témoignant d'un grand désir de la voir en particulier; il avoua qu'un ami très cher à la duchesse, avec lequel il s'était entretenu en Angleterre, l'avait chargé d'une commission pour elle, et qu'il souhaitait la remplir au plus vite.
Madame de Montesquiou, parfaitement rassurée sur les intentions de celui qu'elle avait pris, dans le premier étonnement, pour un conspirateur aposté, passa aussitôt de la réserve inquiète à la grande confiance. Elle offrit à son ancien adorateur de le présenter à la duchesse de Dantzig. Malheureusement, celle-ci quittait Paris et retournait dans sa terre de Combault.
Maubreuil remercia et répondit qu'il attendrait le retour à Paris de la duchesse.
—C'est que la maréchale Lefebvre demeurera peut-être longtemps dans son domaine, dit madame de Montesquiou, de plus en plus décidée à obliger Maubreuil. Et elle ajouta: Pourquoi ne vous rendriez-vous pas à Combault? On y célèbre un mariage. A une cérémonie de ce genre, les présentations sont aisées. D'ailleurs, je serai là...
—Je n'ai guère besoin d'aller aux champs, dit Maubreuil, déclinant avec un sourire l'offre qu'il jugeait sans intérêt. Il ne voulait aborder la maréchale Lefebvre que pour obtenir d'elle, en se servant du nom et de l'amitié de Neipperg, quelque intelligence avec Marie-Louise. Il pensa que madame de Montesquiou suffirait. La gouvernante des enfants de France, qu'il avait sous la main, qui se mettait à sa disposition, pourrait, aussi bien que la maréchale, lui faciliter une entrevue avec Marie-Louise. Une fois admis auprès de l'Impératrice, il s'efforcerait de gagner sa confiance, il se dirait l'ami, l'envoyé du comte de Neipperg, il parlerait de l'amour persistant de l'absent, et si Marie-Louise ne se montrait point courroucée, s'il n'était pas chassé aux premières allusions, si elle semblait l'écouter avec intérêt, le reste le regardait... Introduit dans la place, il saurait manœuvrer... On était bien venu à bout d'Henri IV, avec l'aide consciente ou non de Marie de Médicis! Pour l'instant, la nécessité ne lui apparaissait nullement d'aller relancer à vingt lieues de Paris la maréchale Lefebvre: madame de Montesquiou le conduirait à la chambre de l'Impératrice, et de là, à la poitrine de Napoléon, il n'y aurait qu'une porte à ouvrir, qu'un rideau à écarter...
Et son sourire, plus satisfait, plus gracieux, accompagna son refus d'aller à Combault.
—Vous avez tort, dit madame de Montesquiou, plus désireuse peut-être qu'elle n'osait se l'avouer de retrouver la compagnie de Maubreuil, Lefebvre et la maréchale sont d'excellentes gens qui nous recevront avec tout leur cœur... et puis la fête sera fort belle, l'Empereur a promis d'y assister...
Maubreuil, si maître qu'il fût de lui-même, ne pût s'empêcher de pousser un cri de surprise:
—Comment, Napoléon sera présent à ce mariage?... il se dérangera!... Lui, à Combault?
—Il l'a promis...
—Quel intérêt peut-il avoir à ce déplacement fatigant, lui si profondément égoïste, si insensible aux joies comme aux douleurs des peuples, des individus aussi?...
—Oh! ne dites pas de mal de l'Empereur! s'écria vivement madame de Montesquiou, effrayée, regardant du côté du factionnaire, immobile, indifférent, considérant vaguement sa guérite.
Maubreuil haussa légèrement les épaules.
—Je m'étonne simplement, dit-il, reprenant son sang-froid, que Napoléon quitte son palais, ses affaires, ses plaisirs même, dans le seul but de signer, dans un village, au contrat d'un simple chef d'escadron avec une orpheline sans situation, sans aïeux, dont la généalogie et l'apparentage ne pourront donner à sa cour récente ce lustre d'ancien régime qu'il recherche.
—Mademoiselle Alice de Beaurepaire est la fille du vaillant défenseur de Verdun...
—Hum! petite noblesse, toute petite... Est-elle jolie au moins, la fiancée?
—Charmante!... Sa Majesté, qui vient de l'entrevoir, à l'instant même, dans son cabinet, ne la quittait pas des yeux... Je ne voudrais pas, à mon tour, calomnier Sa Majesté, mais il me semble que les beaux yeux de la fiancée ont été pour quelque chose, pour beaucoup peut-être, dans la précieuse décision de l'Empereur.
Maubreuil avait la pensée prompte. C'était un gaillard de coups de main et coups de tête également rapides.
—J'irai à ce mariage, dit-il brusquement... je compte sur vous, excellente amie, pour me faciliter les présentations...
—Venez donc, dit avec bonne humeur madame de Montesquiou, je suis bien heureuse de vous avoir décidé... un jour de fête, les souverains ont l'âme généreuse: peut-être rentrerez-vous en grâce auprès de l'Empereur... après tout, votre crime n'était-il pas bien grand?...
—Napoléon ignore ce que j'ai fait, ou du moins ce qu'on a pu me reprocher à la cour de Westphalie.
—Alors, tout est pour le mieux, rendez-vous donc à Combault... et si vous n'avez pas de honte à donner le bras à une douairière telle que moi, je vous ferai visiter toutes les agréables choses que renferme ce domaine...
—J'irai, je vous le promets, et nous ferons des promenades sentimentales... comme autrefois!...
—Voulez-vous bien vous taire, vilain moqueur! dit en riant madame de Montesquiou... Allons! à Combault!... je compte sur vous... Adieu! il faut que j'aille retrouver mon petit roi...
Et maman Quiou, rajeunie par le souvenir des galanteries discrètes de jadis, enchantée de sa rencontre avec Maubreuil pour lequel elle avait conservé une affection quasi-maternelle,—toujours les sacripants ont été adorés des femmes vertueuses,—remonta joyeuse, légère comme à trente ans, l'escalier des Tuileries.
Maubreuil, dont le voyage projeté avait modifié les plans, s'éloignait en songeant:
—Bonaparte doit vouloir posséder cette jolie fiancée!... Dubois, Corvisart, tous les médecins, à la suite des couches difficiles de Marie-Louise, lui ont ordonné un peu de modération; il est sans doute encore épris de sa femme, mais elle, qui ne l'aime guère, profite de l'ordonnance calmante... Privé de femmes en ce moment, n'osant à sa cour se donner de nouveau quelque lectrice, craignant de s'engager en une fâcheuse liaison avec une dame du palais, ne voulant pas, de peur d'une indiscrétion dans les gazettes qu'on lit à Vienne, commander à Constant de retourner flâner dans les théâtres et de lui amener, au petit entresol des Tuileries, la superbe Georges, la belle Bourgoing, l'opulente Grassini, ou quelque autre reine de la scène, Bonaparte se jettera avidement sur cette jeune chair tentante... Une fraîche épousée, cela ne l'arrêtera guère, au contraire! la robe nuptiale le séduira... le lieu est propice... dans un château, à la campagne, au milieu du relâchement d'une noce joyeuse, un souverain est plus libre, moins surveillé...
Maubreuil s'arrêta. Sa physionomie s'éclaira d'un reflet mauvais, et il continua:
—Dans ce domaine vaste, mal gardé, courant le guilledou, la nuit, Bonaparte cherchant la volupté peut trouver la mort... Oh! oui!... j'irai à Combault et j'emmènerai avec moi Samuel Barker... son masque de sosie peut servir!...
Dans le grand salon du château de Combault, le contrat de mariage d'Henriot et d'Alice fut signé.
L'Empereur, comme il l'avait promis, y assista, accompagné de Duroc et de quelques autres officiers de sa cour.
Alice, ravissante dans son costume blanc, rayonnait de bonheur.
Henriot, bien heureux aussi, ne quittait des yeux sa jeune épousée que pour adresser des regards chargés de reconnaissance au maréchal Lefebvre et à la duchesse de Dantzig, dont les physionomies franches et bonnes témoignaient de la vive satisfaction qu'ils éprouvaient, en voyant enfin unis les deux enfants qui avaient grandi côte à côte, et dont le sommeil avait été bercé par le bruit du canon. La joie du marié était encore accrue par le brevet de colonel d'un régiment de chasseurs, que l'Empereur venait de lui faire tenir, comme cadeau de noces.
Après la cérémonie, Lefebvre et la maréchale emmenèrent les jeunes fiancés et quelques invités de choix dans le parc du château de Combault.
Là, dans ce beau domaine, que Lefebvre avait reçu de l'Empereur, des réjouissances et des fêtes populaires commençaient qui durèrent pendant plusieurs jours.
On mangea formidablement et l'on versa de multiples rasades à la santé de l'Empereur, du roi de Rome, des jeunes époux. Bien entendu, Lefebvre et la maréchale ne furent pas oubliés.
A l'une des tables dressées devant le château, sur la pelouse, et où des paysans étaient attablés, un homme mince, long, dépassant de la tête tous les convives, pérorait, environné d'un cercle de têtes curieuses, d'oreilles penchées, de bouches béantes.
Il portait une longue redingote bleue à boutons de métal, strictement boutonnée, et était coiffé d'un bicorne campé de travers. Un bout de ruban rouge était passé dans sa boutonnière.
Une haute et forte canne était accrochée par une martingale de cuir à l'un des boutons de sa redingote.
Par moments il se levait de table, décrochait sa canne et lui faisait accomplir de prestigieux moulinets qu'il accompagnait de trois ou quatre cris de: «Vive l'Empereur!... Vive le maréchal! Vive la duchesse!...»
Puis, satisfait, calmé, il replaçait sa canne au bouton, reprenait sa place à table et se remettait à manger, à boire et à pérorer, objet de l'admiration de toute sa cour d'hommes champêtres.
L'un des convives se risqua à l'interpeller:
—Alors, comme ça, m'sieu La Violette, dit ce civil considérant avec une stupéfaction narquoise l'un des héros de la grande armée, vous y avez parlé à l'Empereur?...
—Comme je te parle, naïf croquant!...
—Et quoi qu'il vous a dit, l'Empereur, m'sieu La Violette?...
—D'abord, appelez-moi gouverneur!... Ne savez-vous pas, bons villageois, paisibles naturels de la Queue-en-Brie, de Tournan et autres lieux, que j'ai l'honneur d'être le gouverneur de ce château de Combault, seigneurerie du maréchal Lefebvre, duc de Dantzig... ne l'oubliez pas... A présent, vous voulez savoir ce que l'Empereur il m'a dit?...
—Oui! oui! crièrent les paysans.
—Eh bien... une fois... il m'a trouvé à un endroit où il faisait chaud, et cependant c'était en hiver, le 15 novembre 1796... j'avais quinze ans de moins, les enfants!...
—Vous étiez aussi grand, m'sieu La Vio... pardon! m'sieu le gouverneur? dit le paysan qui avait interrogé l'ancien tambour-major.
—Un peu plus, conscrit!... Pour lors, nous nous trouvions à patauger dans des marais du côté de Vérone, en Italie.
—C'est loin l'Italie?...
—Oui... beaucoup plus loin encore! Les Autrichiens nous entouraient, ils voulaient nous faire régaler les sangsues des marais... Alvinzy, l'Autrichien, n'attendait plus qu'un renfort de 40,000 hommes pour nous tomber dessus... alors qu'est-ce que fait le général?...
—Napoléon?... pas vrai, m'sieu le gouverneur?
La Violette regarda de travers son interrupteur:
—Oui, le général Bonaparte, devenu notre Empereur... homme rustique, tu sauras que bien qu'il y ait d'autres généraux et qu'il y ait encore d'autres empereurs dans le monde, quand on dit le général, c'est Bonaparte que ça veut dire, et quand on dit l'Empereur tout court, c'est Napoléon dont on a parlé... Allons! encore un verre de vin, pour arroser la leçon, et écoute la suite de l'histoire... A la santé du maréchal!...
La rasade avalée, La Violette reprit:
—Le général nous dit donc: «Mes enfants, nous n'avons pas le nombre pour nous... il faut avoir la malice... tous ces marais sont traversés de chaussées, où une colonne d'hommes énergiques peut résister et passer... l'ennemi, bien plus fort que nous, perdra l'avantage numérique, obligé de se serrer au lieu de déployer ses bataillons... enfilons ces mauvais chemins-là... vous voyez ce village là-bas, il s'appelle Arcole... je veux y aller déjeuner: en avant, les enfants!...» et nous voilà partis!...
—Arcole?... c'est là où il y avait un pont? demanda l'un des voisins de La Violette.
—Et un fameux!... il était défendu par quarante pièces de canon, sans compter les tirailleurs, la cavalerie, la réserve... Bref, quand nous y arrivons, un feu du diable nous accueille... les plus solides commencent à vaciller... la fusillade et la mitraille couvrent le pont d'une pluie de balles. Impossible d'avancer!... c'était terrible et surprenant, ce pont vide, tout environné de fossés, où personne n'osait passer... Augereau ne savait que faire pour enlever ses troupes, quand tout à coup un grand brouhaha s'élève à la tête du pont... C'est le général Bonaparte qui arrive... Aussitôt il s'informe... il voit par ses yeux le danger, l'hésitation des soldats, la bataille perdue... alors il descend de cheval et crie: «—Un drapeau!... Qu'on m'apporte un drapeau!...» On lui apporta le drapeau de la 32e demi-brigade... Il porta à ses lèvres l'étoffe sacrée, puis, saisissant l'étendard par la hampe, il s'élança sur le pont, en criant: En avant!... On le suivit, pêle-mêle... en désordre, ivres, furieux, aveugles et fous, nous allions!... On courait sur le pont, enveloppés d'une pluie de balles... Le drapeau déployé au-dessus de la tête de Bonaparte semblait la voile d'un bateau battu par la tempête... Lannes, Bon, Muiron s'étaient jetés au-devant du général pour essayer de le protéger de leurs corps... Muiron, son aide de camp, tomba frappé d'une balle qui lui était destinée... C'est alors que je m'avançai...
La Violette fit une pause. Il semblait recueillir ses souvenirs et chercher un mot qui lui échappait. Bientôt il reprit:
—Ah! voilà!... Muiron était tué, Lannes s'était jeté à droite vers Bonaparte, pour parer de sa poitrine la fusillade qui venait de la gauche du pont... De ce côté-là le général n'était pas protégé... je me trouvais avec mes tapins, des enragés, des gamins de dix-huit ans, toujours au premier rang... quelquefois plus près encore de l'ennemi... et, ma foi! pour soutenir le général, je faisais battre la charge à tour de bras... Voyant Muiron tomber, je me précipite vers le général et je me redresse... derrière moi, il était à l'abri... l'avantage de la taille... vous comprenez?... c'est alors que le général m'a parlé...
Comme un artiste qui prend des temps et pose ses effets, La Violette s'arrêta, promenant sur son auditoire un regard dominateur...
—Or donc, reprit La Violette, satisfait de l'attentif silence qui l'environnait, le grand homme il me dit comme cela, au milieu de la pétarade: «Imbécile...—oui, je crois bien que c'est imbécile qu'il a dit, on n'entendait pas très bien à cause de la fusillade endiablée—baisse-toi donc, tu vas te faire tuer?...» Alors, je lui répondis, en faisant les marques de respect dues aux supérieurs: «Mon général, je suis là pour ça... si je suis tué, on battra la charge sans moi; mais si vous étiez tué, vous, qui donc battrait les Autrichiens?»
—C'était bien dit... et qu'est-ce qu'il a répondu, le général?... fit le paysan qui avait questionné La Violette.
—Rien..., il n'a pas eu le temps... Une furieuse décharge d'artillerie nous jetait tous dans le marais, en démolissant une partie du pont... Oh! ce que nous barbotions dans la vase, mes enfants!... mais c'est égal, je faisais toujours battre la charge à mes petits tambours, et le général tenait toujours son drapeau déployé au-dessus de sa tête... On a fini par le passer tout de même ce diable de pont, et l'on a culbuté Alvinzy dans les marais où il voulait nous donner comme pitance aux sangsues!... Voilà, mes amis, la première fois que j'ai causé à Napoléon... Nous avons ensuite parlé ensemble à la bataille d'Iéna... à Dantzig... à Friedland... et ça n'est pas fini, j'espère bien que ça n'est pas fini!... dit La Violette en cherchant autour de lui l'assentiment des paysans pour ses pronostics belliqueux.
Un certain silence avait suivi ses dernières paroles. L'un des paysans, nommé Jean Sauvage, fermier du maréchal Lefebvre, robuste cultivateur approchant de la quarantaine, en levant son verre en signe d'amitié, dit à La Violette:
—A la vôtre, gouverneur! Je bois à un brave, à un vrai Français, et nous autres paysans de la Brie, nous avons la prétention d'être de notre pays... Nous avons écouté votre beau récit, et croyez bien que notre cœur bat au souvenir de tous ces grands combats dont vous avez été l'un des acteurs... Bonaparte, au pont d'Arcole, a été d'une bravoure téméraire... Il a entraîné l'armée, lui, dont la place n'est pas en première ligne, dans les combats, et qui a autre chose à faire que de risquer sa vie comme un simple soldat; il a montré qu'il savait, à l'occasion, risquer sa peau et braver la mort stupide... Nous l'admirons donc comme général, nous l'aimons comme Empereur... Mais nous commençons à trouver qu'il a suffisamment acquis de gloire comme cela et qu'il est temps de se reposer sur ses lauriers... Voilà notre sentiment, à nous autres, cultivateurs briards, monsieur le gouverneur La Violette.
—Et vous avez raison, mes amis, de vouloir le maintien de la paix! dit une voix forte derrière eux; j'espère que rien ne viendra plus vous arracher à vos champs, à vos foyers...
C'était Lefebvre qui, ayant au bras Alice, la future mariée, conduisait ses invités à travers la prairie, où les tables dressées et les tonneaux défoncés donnaient l'aspect d'une joyeuse kermesse des pays flamands.
La Violette s'était levé en reconnaissant la voix du maréchal.
Il se mit au port d'armes avec sa canne et grogna:
—Alors on ne se battra plus?... On est donc rouillé?
—Que grommelles-tu dans ta moustache? dit Lefebvre. La France, mon vieux La Violette, a acquis assez de gloire pour ne plus vouloir chercher de nouvelles occasions de victoires. A tenter trop la fortune, on risque de tout perdre... Je crois que l'Empereur, dont tous les désirs sont satisfaits, qui vient d'éprouver la grande joie d'être père et dont la dynastie est désormais à l'abri des éventualités et des revers, comprendra qu'il est temps de donner à son peuple le repos, la tranquillité, les bienfaits de la vie paisible et laborieuse... C'est d'ailleurs le sentiment de tous les compagnons d'armes de Sa Majesté... Qu'il consulte ses maréchaux, il verra bien que personne ne veut plus la guerre!
—Parbleu! grogna La Violette, mal convaincu, tous les maréchaux sont devenus gras comme des chanoines... ils ont des châteaux, des fermes, de l'argent, ils ne demandent qu'à jouir de tout cela, à loisir... enfin!... la consigne est de désarmer, allons! vive la paix!... vivent la joie et les pommes de terre!...
Et La Violette fit tournoyer sa canne avec une vélocité où il y avait du dépit et de l'ironie.
Jean Sauvage, le paysan qui avait déjà parlé, reprit la parole:
—Monsieur le maréchal a raison, dit-il, quand il déclare, lui, un vaillant, lui, un héros, qu'il est sage de laisser souffler la France et qu'il est temps de suspendre le fusil au râtelier... Si l'on consultait le pays, encore plus que les maréchaux, il voudrait la paix... Puisse la naissance du fils de l'Empereur nous l'accorder!
A ce moment, la maréchale Lefebvre, à qui le commandant Henriot donnait le bras, s'avança en tendant la main à Jean Sauvage:
—Bien dit, garçon!... Tu es paysan, moi je suis aussi une fille de la terre, je sais combien c'est douloureux pour ceux qui l'ont cultivée de voir un champ foulé par les chevaux, piétiné par les hommes, labouré par les roues de l'artillerie... Je sais aussi qu'après la guerre, les souverains se réunissent et se font mille fêtes entre eux, tandis qu'on pleure dans les villages et que des femmes en deuil s'agenouillent devant des croix représentant des fosses lointaines, des tombes inconnues, en Espagne, en Moravie, en Pologne... Oui, vous avez raison, mes amis, de vouloir la paix, mais soyez assurés qu'un peuple qui s'amollit est bien vite obligé de subir la pire des guerres, celle qu'on lui impose, qu'il fait à contre-cœur, sans élan ni enthousiasme...
Elle s'arrêta un instant, puis continua, plus animée:
—L'Europe, en ce moment, est traversée par des courants souterrains menaçants. Une explosion brusque peut avoir lieu d'un instant à l'autre... Napoléon est toujours redouté des rois de l'Europe, mais il en est haï aussi... Pour eux, il est le soldat audacieux qui a fondé un trône non seulement sur la victoire, mais aussi sur la Révolution française... il est le champion de l'égalité, cette chose odieuse aux monarques du droit divin... il n'y a qu'en France qu'il est possible de voir maréchal et duc un paysan comme Lefebvre, maréchale et duchesse une paysanne comme moi, qu'on nommait jadis la Sans-Gêne!... Mes amis, réjouissons-nous d'avoir la paix, profitons de ses bienfaits, mais ne tremblez pas le jour où il faudra reprendre le fusil... vous devrez tous peut-être avant peu l'armer, non plus pour acquérir de la gloire et grandir encore le nom de Napoléon, mais pour préserver votre champ et sauver la patrie!...
Jean Sauvage se leva, et, solennel, se découvrant, dit alors d'une voix forte:
—Madame la maréchale, et vous tous qui êtes ici, célébrant le mariage du commandant Henriot, le fils adoptif de notre maître aimé, qui a conduit à la victoire plusieurs d'entre nous, bien haut nous le disons, nous faisons tous des vœux pour l'Empereur et pour le roi de Rome, nous espérons qu'il saura maintenir à la France son rang dans le monde et lui garder ses frontières de la République... mais nous désirons, nous, les humbles, les petits, les travailleurs des champs, qui formons la grande masse de la nation, ne plus entendre le son du canon que pour célébrer les joyeux événements... nous souhaitons que la France puisse enfin cesser d'être un camp tout assourdi du fracas des armes... le sang de notre jeunesse a assez coulé sur cent champs de bataille... N'est-ce pas, les enfants? ajouta-t-il, en se tournant vers les paysans, cherchant leur approbation, et tous s'écrièrent:
—Oui! oui!... c'est bien cela!... Jean Sauvage, tu as raison!...
—Mais si nous voulons la paix, il faut que l'Empereur sache bien que nous ne sommes pas de mauvais citoyens, reprit Jean Sauvage avec assurance. Le jour où, par malheur, la victoire nous abandonnerait, le jour où l'ennemi, prenant sa revanche, viendrait, comme autrefois, jusque dans nos demeures insulter à nos courages inutiles, le jour où à notre tour nous connaîtrions les humiliations de la défaite et les horreurs de l'invasion, alors, j'en fais le serment, ici, devant vous, monsieur le maréchal, nous nous lèverions tous en masse, nous abandonnerions nos chevaux, nos sillons, nos femmes, nos enfants, et chacun de nous ferait alors son devoir... nous montrerions aux envahisseurs étonnés ce que peuvent les paysans de France courant aux fourches!...
—Je transmettrai à l'Empereur vos vœux et vos patriotiques paroles, mon ami, dit Lefebvre d'une voix émue... mais j'espère qu'il ne sera jamais nécessaire de vous les rappeler... Nous avons nos sabres et nos fusils pour repousser l'ennemi, si jamais il osait se présenter par ici; gardez vos fourches pour remuer le foin, vos fléaux pour battre le grain!... Au revoir, Jean Sauvage! mes amis, plaisir et bonne santé à tous!...
Et le maréchal s'éloigna avec ses invités, au milieu des acclamations réitérées des paysans.
Catherine Lefebvre cependant, bien qu'impressionnée par l'attitude et par les paroles de Jean Sauvage, car elle sentait que ce paysan briard exprimait les craintes, les pressentiments et les alarmes de tous les Français, voulut dissiper les inquiétudes qui s'étaient répandues parmi les invités.
—Venez faire un tour dans les galeries du château! dit-elle gaiement. On ne vous a pas tout fait voir, et nous avons, comme tout seigneur, notre galerie des ancêtres à montrer!... Allons, Henriot, donne le bras à ta fiancée; moi, je m'en vais avec Lefebvre, bras dessus, bras dessous, comme autrefois...
—Comme toujours, ma bonne Catherine! répondit Lefebvre, offrant avec empressement son bras à sa femme.
Et tous deux, guidant le cortège des invités, comme à une noce villageoise, montèrent processionnellement le perron du château.
Là, après avoir parcouru vestibules, salons d'honneur, chambres de gala et salles à manger de grande réception, la maréchale conduisit le cortège vers une galerie, sur la porte de laquelle était peinte une épée à coquille simple, épée ancienne, de simple garde ou de sergent, croisée d'un bâton de maréchal avec une couronne ducale et un chapeau de vivandière au-dessus, armoiries singulières et naïves.
On entra. La pièce était nue. Une série d'armoires fermées garnissait seulement les murailles.
Catherine ouvrit la première de ces armoires.
Accrochée, une robe de toile, à petits bouquets fanés, pendait auprès d'un jupon court, surmontée d'un bonnet à barbes de dentelles.
—Mon costume de blanchisseuse, celui que je portais quand je connus Lefebvre, dit avec simplicité la maréchale. Ah! c'était l'époque où l'on prenait les Tuileries d'assaut, où l'on chassait les tyrans!
—Et où tu me faisais sauver la vie à un chevalier du poignard! ajouta Lefebvre à mi-voix.
—Chut! dit Catherine montrant Henriot, tu sais bien qu'on ne doit parler ni ici, ni chez l'Empereur, de celui qui n'est plus pour nous qu'un ami, mort depuis longtemps... Ah! reprit-elle à haute voix, en ouvrant la seconde armoire, voici mon uniforme de cantinière, celui que je portais à Verdun, à Fleurus... Tenez, regardez la déchirure produite par la baïonnette d'un Autrichien...
Tous les invités s'approchèrent et contemplèrent avec une curiosité respectueuse le costume qui évoquait tant de combats passés, la blessure de Catherine et la gloire de son mari.
—Cette troisième armoire, continua Catherine, poursuivant le voyage à travers son passé, contient ma belle robe de maréchale, lorsque je fus au camp de Boulogne où Lefebvre reçut de la main de l'Empereur la plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur...
On fit quelques pas.
—Passons à d'autres vêtements qui rappellent de grands souvenirs, dit-elle... Voici ma robe de sacre... mon manteau de cour, pour ma présentation à l'Impératrice..., ma pelisse de voyage lorsque j'allai retrouver Lefebvre à Dantzig!...
Elle énumérait ainsi successivement tous ses costumes qu'elle avait conservés pieusement, en ouvrant successivement les placards où ces témoins de sa vie avaient été alignés et rangés.
Arrivant enfin à une dernière armoire, Catherine dit en souriant:
—Nous regarderons celle-ci tout à l'heure... au tour de la défroque de Lefebvre à présent!...
Et, comme elle l'avait fait pour elle, successivement, elle fit voir l'uniforme de garde-française qu'avait porté Lefebvre avant la Révolution, son sabre de lieutenant de la garde nationale au 10 août, son costume de voltigeur au 13e léger, puis son uniforme de général, quand il avait remplacé Hoche à l'armée de la Moselle, son habit de sénateur, son grand uniforme de maréchal de France...
Les broderies ternies, les passementeries fanées, les brûlures faites par la poudre, les trous témoignant du passage d'une lance russe ou d'un sabre autrichien, faisaient de ce vestiaire domestique comme le musée de la gloire, le reliquaire de la piété patriotique...
Tous les assistants étaient émus et nul ne songeait à railler, quand, ouvrant la dernière armoire qu'elle avait réservée, Catherine offrit à leurs regards deux costumes de paysans alsaciens, l'un d'homme, l'autre de femme: