—Sire, je vous sauterais au cou et je vous embrasserais!...
—Bah!... Nous sommes seuls... personne ne saurait trouver à redire et Lefebvre ne sera pas jaloux... Puisque le cœur vous en dit, ne vous gênez pas, duchesse!
Et Napoléon, dans un de ces accès de bonne et familière humeur qui lui survenaient assez fréquemment, tendit ses bras à Catherine qui s'y précipita...
—Maintenant, duchesse, dit-il en se dégageant et en lui pinçant le lobe de l'oreille, allez vite chercher le colonel Henriot et envoyez-moi Duroc...
La maréchale revint presque aussitôt, la physionomie décontenancée.
Le grand maréchal l'accompagnait.
—Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Napoléon.
—Sire, vous avez fait appeler le colonel Henriot, mais il vient de partir... Selon les ordres de Votre Majesté, il roule depuis vingt-cinq minutes sur la route de Paris... Il va être onze heures et demie, ajouta Duroc.
—C'est juste!... nous avons bavardé avec la duchesse de Dantzig et le temps a passé... Duroc, faites galoper sur-le-champ un de mes guides, qu'il rejoigne ma voiture et qu'il fasse rebrousser chemin au colonel Henriot... sa mission est terminée... Quant à nous deux, nous allons nous glisser, mon cher duc, à la faveur des ombres de la nuit, nous quitterons sans bruit ce château et nous cheminerons jusqu'au village, incognito, ainsi que le calife Haroun-al-Raschid en compagnie de son fidèle vizir Giaffar, qui parcourait les rues de Bagdad endormie... Duchesse, vous direz à Roustan qu'il nous amène une des voitures de Lefebvre sur la route de la Queue-en-Brie... nous monterons tranquillement dans le carrosse, avec Roustan sur le siège à côté du cocher, et, tandis qu'on nous croira paisiblement endormis ici dans nos lits, nous trotterons vers les barrières de Paris... Au petit jour, je surprendrai l'Impératrice aux Tuileries, elle sera ravie!... Adieu, duchesse! tous mes compliments d'hôte très satisfait... En route, Duroc; madame la maréchale va couvrir notre retraite!...
Et il sortit vivement, suivi de Duroc, par la petite porte à travers laquelle Catherine, espionnant, avait surpris l'entretien avec Henriot.
—Ah! comment ne pas l'aimer, cet homme-là! s'écria Catherine, encore sous le coup de l'admiration; ce qu'il a fait là, c'est plus beau qu'une bataille... Mille bombes! on voudrait avoir dix existences pour lui en faire cadeau!...
Et elle envoya, en signe d'adieu, deux gros et expressifs baisers à travers la porte, discrètement refermée sur les pas de Napoléon, s'éloignant au bras du grand maréchal.
Napoléon quittant Alice, comme il l'avait décidé, mais non sans un regret mélangé de dépit qu'il se garda bien de manifester à Duroc, la jeune fille, préservée d'un danger qu'elle n'avait qu'entrevu, pouvait se donner tout entière à la joie d'appartenir le lendemain à son époux.
Cette union, si longtemps désirée, enfin avec le jour s'accomplirait. Encore quelques tours d'aiguille sur le cadran de la grande horloge du château de Combault et elle serait la femme de son ami d'enfance, devenu un vaillant jeune homme, un des brillants officiers de l'Empereur, un colonel à qui peut-être était réservée la gloire des Lasalle, des Nansouty, des Murat,—pourquoi, comme Lasalle, ne deviendrait-il pas général? Était-il impossible même qu'il fût un jour roi comme Murat, qui l'était déjà, comme Soult, qui avait failli l'être, comme Bernadotte qui le serait bientôt? Reine?... Et pourquoi pas? Est-ce qu'il y avait quelque chose d'interdit à l'espoir, à l'ambition, sous Napoléon?
Alice, tout en disant qu'il était improbable que son rêve pût atteindre ces hauteurs éblouissantes, se souvenait que les plus audacieuses suppositions étaient permises aux jeunes filles qui épousaient des officiers comme son Henriot. Ainsi que dans les contes de fées, l'Empereur, magicien surhumain, changeait en manteaux de cour les sarraux, en couronnes les bonnets de paysannes, et les chaumières en palais. Dès qu'il touchait de son sceptre un meunier comme Lefebvre, une bergerie comme la maison natale de Catherine, il faisait de la bergerie un château, et du meunier un duc. Voilà qui dépassait les prodiges des bonnes fées de Perrault!
Et Alice ajoutait, à peu près comme Catherine:
—Qu'il est puissant, qu'il est bon, l'Empereur! Qu'on est fier de le servir! Qu'on est heureux de l'aimer!...
Quand la maréchale, après l'avoir reconduite dans la chambre où elle devait dormir sa dernière nuitée de jeune fille, l'eut laissée à ses rêveries et à ses préoccupations de future épouse, sa songerie se reporta, non sans une sensible et vaniteuse satisfaction, sur la personne de l'Empereur. Durant cette journée de fête, qu'il avait été aimable, empressé, galant presque! On le disait parfois si bourru, si impatient, si brutal même, avec les femmes. Auprès d'elle, il n'avait eu que paroles douces, et qu'agréables compliments...
Alice faisait ainsi son examen de minuit, la fenêtre ouverte, dans l'attente où elle se trouvait d'Henriot qui devait, comme chaque soir, venir lui murmurer quelques doux propos d'amour avant de regagner son logis. Elle regardait les grands arbres du parc dont la ligne noire, barrant l'extrémité du jardin, se trouvait éclairée en diagonale par les clartés venues des chambres du château. Elle reprenait un à un, l'œil perdu vers le fond sombre du parc, les menus faits de la journée. Elle se souvenait, non sans un peu d'orgueil, que l'Empereur avait même poussé fort loin pour elle l'amabilité. Ce que les yeux si expressifs du souverain semblaient lui exprimer avec une certaine réserve: qu'il la trouvait jolie et que si elle n'était pas destinée à ce brave Henriot, il la courtiserait, le grand maréchal le lui avait plus nettement formulé.
Usant d'une franchise assez embarrassante, le duc de Frioul lui avait demandé, adoucissant par un sourire la brutalité de la sollicitation, si elle consentirait à venir retrouver l'Empereur, cette nuit-là même, dans son appartement. Sa Majesté avait tant de choses à lui dire! Elle craignait de s'entretenir trop longuement avec elle, devant les invités du maréchal Lefebvre qui ne perdaient jamais de vue un colloque impérial. Oh! Sa Majesté n'avait d'autre intention que de lui présenter plus librement ses hommages et de mieux lui témoigner tout le plaisir qu'elle lui ferait, quand, devenue l'épouse du colonel Henriot, elle viendrait aux Tuileries ou à Saint-Cloud animer de sa grâce et de sa jeunesse les réceptions impériales.
Elle avait ri de la singularité de la proposition, considérée comme un badinage, et d'un refus, donné en riant, elle s'était excusée de ne pouvoir accorder à Sa Majesté l'entretien qu'elle lui faisait l'honneur de demander. Si les curiosités en éveil et les malignités en suspens avaient à s'exercer lorsque l'Empereur se montrait galant et attentif en public auprès d'une jeune femme, c'était offrir aux médisants une trop belle et trop vraisemblable occasion que d'accepter un rendez-vous de Sa Majesté. Sûre d'elle-même, défendue par l'amour qu'elle éprouvait pour celui qui allait être son mari, Alice n'avait pas pris très au sérieux le langage de Duroc. Elle n'en avait même pas saisi complètement la portée. Son âme innocente, sa pensée pure, n'allaient pas au delà d'une galanterie verbale, d'une conversation enjouée avec des compliments et des fadeurs, une distraction sans gravité, sans danger non plus, que l'Empereur voulait prendre après les solennités de la journée. On disait qu'il avait parfois de ces désirs de la causerie en tête à tête avec des jeunes femmes, et qu'il avait ainsi fait appeler plusieurs fois, soit des princesses de sa famille, la reine Hortense, la grande-duchesse Stéphanie, voire de simples dames de la cour, madame de Brignole, madame de Luçay, pour s'entretenir et deviser avec elles à l'issue de cérémonies religieuses ou de longues réceptions diplomatiques.
Elle ne soupçonnait donc nullement le coup de désir qui avait un instant fouetté les sens de Napoléon. Sa pensée de pauvre petite colombe ignorante du danger n'allait pas jusqu'à supposer la convoitise de l'aigle.
En lui, elle n'avait vu innocemment que l'homme aimable, non l'amoureux. Peut-être n'entrait-il pas dans son esprit que Napoléon pût devenir un amoureux?
Duroc, penché vers elle, à l'issue du dîner, lui avait pourtant murmuré une parole assez étrange:
—Prenez garde, mademoiselle, avait-il dit d'un ton presque sérieux, ce que l'Empereur veut, il le veut fortement, et toujours il l'obtient... Si vous ne venez pas à lui, comme il vous y invite par mon entremise, eh bien! Sa Majesté est capable de se déranger cette nuit afin de vous trouver, seule, dans votre chambre... Or, cela peut faire scandale et occasionner à Sa Majesté plus d'un ennui... Réfléchissez, mademoiselle, soyez bonne autant que vous êtes jolie... soyez aussi intelligente et discrète!...
Elle avait ri franchement à l'idée du grand maréchal: son annonce d'une visite nocturne de Napoléon ne l'effraya nullement, et sa réponse fut donnée, en manière de plaisanterie:
—Eh bien! moi, monsieur le duc, je ne me dérangerai pas... Dites bien à Sa Majesté que j'attendrai qu'elle me fasse l'honneur de me rendre visite, sur le coup de minuit, comme un héros de roman!...
Duroc avait alors salué et, tout satisfait de cette réponse, qu'il prenait pour formelle, s'était éloigné afin de remplir l'office de sa charge de grand maréchal. Alice n'avait plus guère pensé, dans le tourbillon de la fête, à cette supposition de l'Empereur venant frapper à la porte de sa chambre, en pleine nuit.
Cette conversation lui revenait, à présent, dans la paix rafraîchissante de la soirée silencieuse. Elle s'en trouvait plus impressionnée. Elle comparait certaines attitudes, elle se remémorait les regards significatifs de Napoléon. Évidemment, à ce dîner, il ne la regardait pas de la même façon que les autres convives. Pour elle, ses yeux si beaux, si étrangement lumineux parfois, s'étaient illuminés d'une clarté qu'ils n'avaient point quand ils se fixaient par exemple sur la maréchale Lefebvre ou sur madame de Montesquiou. Elle commençait à deviner une partie de la vérité...
Une rougeur pudique l'envahit. Était-il possible que l'Empereur l'aimât? Avait-il donc pu penser qu'elle trahirait Henriot, qu'elle renoncerait à son amour?...
Cette découverte la troubla. En même temps elle éprouva comme un sentiment nouveau de défiance et presque de dédain pour cet Empereur qu'elle voyait jusqu'alors si haut, si grand, si au-dessus des mesquines passions des hommes. Napoléon amoureux d'elle, cela ne la grandissait pas et le diminuait, lui.
Toute son âme se repliait, froissée. L'Empereur se dressait devant son imagination sous un aspect inattendu. C'était une autre crainte, que celle qu'il avait coutume d'inspirer à tout le monde, qui alors s'empara d'elle.
Si Duroc avait dit vrai? Si cette plaisanterie de la visite nocturne, qu'elle avait reçue en riant, se transformait en tentative sérieuse? Que ferait-elle? Que répondrait-elle? Lui faudrait-il appeler? Si l'Empereur insistait pour être reçu? S'il voulait, par hasard, pénétrer de force chez elle, qu'arriverait-il? Ce qu'elle savait de son caractère violent, de son habitude de voir tout obstacle s'abîmer devant lui, autorisait toutes les hypothèses, suscitait toutes les anxiétés...
La nuit avançait. Une à une les bandes de lumières balafrant la rangée d'arbres du parc s'étaient fondues dans le noir large et profond du massif. Un mur de ténèbres, à droite, à gauche, se dressait. La dernière chambre éclairée aux étages supérieurs du château était devenue sombre. Seule, Alice veillait dans le silence impressionnant de cette nuit sans lune.
De nouveau elle dirigea un regard inquiet vers le parc...
En même temps elle tendit l'oreille...
Il lui semblait avoir entendu marcher...
Avec une angoisse croissante elle murmura:
—On dirait qu'on s'approche... Oh! mon Dieu! Si c'était l'Empereur!...
On pouvait du perron, en se haussant à l'aide de la barre d'appui, enjamber la croisée et pénétrer dans sa chambre.
Elle voulut alors fermer la fenêtre, mais elle s'arrêta, se disant:
—Je suis folle!... Personne ne peut venir, personne autre qu'Henriot... Comment n'est-il pas déjà venu?... Chaque soir, avant de se retirer dans sa chambre, il vient ainsi me dire quelques douces paroles qui me font faire des rêves charmants et me mettent de la joie dans mon sommeil... Il devrait déjà être là... Mais la maréchale m'a prévenue que l'Empereur lui avait donné un ordre à porter... de là sans doute son retard... Je dois l'attendre. Que croirait-il s'il trouvait ma fenêtre close et ma lampe éteinte quand il sera de retour au château?... Il ne saurait tarder, puisqu'il n'a dû se rendre, m'a dit la maréchale, qu'à la ville voisine... Comme il serait triste s'il voyait que je n'ai pas eu la patience de veiller une heure en pensant à lui...
Et résolument, elle revint vers la fenêtre, et s'accoudant sur l'appui, elle continua à interroger la nuit, auscultant le silence, scrutant l'ombre de son clair regard. Elle se dit alors, riant presque et moins effrayée:
—J'étais folle avec mes terreurs! personne ne viendra qu'Henriot... et puis, si l'Empereur se présentait, eh bien! c'est Henriot qui le recevrait et je ne crois pas que Sa Majesté soit d'humeur à se priver de sommeil pour causer devant une fenêtre avec un colonel de hussards!...
Elle riait tout à fait et se retrouvait pleinement rassurée...
Tout à coup le sourire s'arrêta sur ses lèvres et devint une grimace effrayée, ses doigts se crispèrent sur l'appui de la fenêtre; elle voulait bouger, puis se réfugier dans la chambre; ses jambes, molles et vacillantes, se perdaient sous elle; elle essaya de crier, sa voix s'étrangla dans sa gorge...
Elle renversa son buste en arrière, la main toujours cramponnée à l'appui...
Un homme—qu'elle reconnut avec un redoublement d'effroi,—ne portait-il pas le petit chapeau et un habit de colonel de chasseurs, le costume ordinaire bien connu du souverain?—cherchait à escalader la fenêtre, sans parler.
Elle sentait l'évanouissement la gagner. Ce seul mot, comme un reproche et comme une plainte, s'échappa de ses lèvres décolorées:
—Sire...
Mais aussitôt la voix lui revint avec la force...
Ses yeux brillaient, tout son visage contracté sous l'épouvante se détendait dans un accès subit de joie...
Elle cria, joyeuse:
—Henriot!... Henriot!
Un cri sourd, une exclamation gutturale suivirent cet appel.
Elle vit s'effondrer sous la fenêtre le petit chapeau et l'habit de chasseurs disparaître.
Puis quelque chose de sombre, de confus qui s'esquivait, qui s'évanouissait dans la nuit.
Henriot était devant elle, hagard, le sabre dégainé...
Il demeurait comme anéanti et, d'un œil affolé, considérait la fenêtre ouverte et la place d'où venaient de s'échapper le petit chapeau et l'habit de chasseur...
Alice, encore toute bouleversée, le regardait, ne comprenant rien à son attitude:
—Henriot!... Mon Henriot! dit-elle doucement.
En entendant son nom, celui-ci parut tiré d'un rêve.
Il remit avec rage son sabre dans le fourreau et, montrant le poing à la fenêtre où se penchait Alice l'attendant, l'implorant:
—Salope! cria-t-il.
Et dans cet outrage immérité ayant craché son désespoir, sa fureur et l'affolement de son amour trahi, éperdu, vaguement épouvanté de son action comme d'un parricide, car c'était l'Empereur qu'il pensait avoir frappé, Henriot bondit dans l'épaisseur des ombres du parc. Son pas et sa silhouette bientôt se perdirent dans la profondeur noire, tandis qu'Alice, inanimée, tombait sur le carreau de sa chambre, auprès de la fenêtre béante à la nuit.
Dans le massif bordant la terrasse du château, à vingt mètres environ du cercle lumineux que traçait sur le sable, devant la chambre d'Alice, la lampe, seule clarté perçant les ténèbres du parc, un homme penché se tâtait les membres, se palpait la poitrine.
Cet examen corporel consciencieusement accompli, il poussa un soupir de satisfaction:
—Allons! je m'en tire pas trop mal pour cette fois, murmura-t-il en anglais, rien de cassé!... J'ai cru que ce sacré hussard allait me fendre comme une bûche, quand j'ai vu son sabre briller sur ma pauvre tête et comme un fléau sur le grain s'abattre... Je l'ai vraiment échappé belle!... Il tapait comme un diable, le hussard... Ah! ce n'est pas toujours comique de jouer les empereurs Napoléon à la ville! Que je regrette mes bonnes et joyeuses tavernes de la cité!...
Et l'étrange personnage qui, vêtu de l'uniforme de colonel de chasseurs, coiffé du petit chapeau, avait tenté d'escalader la fenêtre d'Alice, le digne Samuel Barker, le sosie de Napoléon emprunté par Maubreuil à M. de Neipperg, se trouvant complètement rassuré, sifflota un air de gigue. Puis, après s'être orienté du regard, il se dit:
—Les coups de sabre doivent se payer à part... le patron ne m'avait pas dit qu'il y eût des estafilades à recevoir... je les lui mettrai sur la note... Mais à présent il faudrait filer d'ici... By God! (par Dieu!) que j'ai soif!... ce combat m'a desséché la gorge... je donnerais une des vingt livres que m'a promises le patron pour un grog... un simple grog au whisky... pour moins que cela!... je donnerais de grand cœur cette livre, et c'est pourtant difficile et parfois dangereux à gagner une livre!... oui, une guinée, pour une méchante pinte d'ale!... Mais, pas la moindre taverne dans ce damné pays! et la nuit est plus noire que le fond de ma poche!...
Samuel Barker fit quelques pas en avant, au hasard, puis il s'arrêta, un léger frisson aux jambes. Il avait cru entendre marcher.
—Est-ce que le hussard reviendrait? pensa-t-il, le hussard avec son sabre; cela n'entre point dans nos conventions... Le mieux est de déguerpir d'ici au plus vite!...
Et il chercha à retrouver son chemin dans la nuit. Il allait tâtonnant les charmilles, palpant la rondeur des troncs en bordure de l'allée.
—Ah! voilà l'arbre où j'ai caché ma défroque, se dit-il, en s'approchant d'un gros orme, au pied duquel se trouvait un paquet de vêtements.
Il ôta rapidement l'habit de chasseur et la culotte blanche, et il endossa une longue houppelande à pèlerine.
—Me voilà transformé... méconnaissable, je pense! reprit-il avec satisfaction... et s'il était possible de me voir dans cette ombre, je ne pourrais discerner en moi présentement l'ex-empereur des Français qui, tout à l'heure, affrontait les coups de sabre du hussard... Oh! ces coups de sabre! ils me faisaient aimer les honnêtes, les inoffensifs coups de pied de mon ancien patron, le digne gentleman autrichien, M. de Neipperg... mais je suis redevenu Samuel Barker, le bon Sam, le joyeux Sam, le camarade Sam... je défie qui que ce soit de prétendre que j'ai jamais eu la moindre accointance avec celui qu'on nomme Napoléon... voilà tout ce qu'il reste du Napoléon que j'étais!...
Et Sam poussa du pied avec dédain l'uniforme, la culotte et le petit chapeau qui lui avaient servi à jouer le rôle que Maubreuil lui avait assigné dans la comédie, à dénouement sinistre, qu'il avait charpentée.
Sam allait s'éloigner tranquillement, mais il se ravisa.
—Le patron, se dit-il, m'avait bien recommandé de laisser, quelque part dans la chambre de la demoiselle, le petit chapeau... je n'ai pas eu le temps... Le sabre du hussard m'en a empêché... Que faire?
Le complice inconscient de Maubreuil réfléchit un instant.
—Pourquoi fallait-il abandonner ce petit chapeau dans la chambre? Je n'en sais rien, se dit-il, assez perplexe, sans doute une lubie du patron... Il m'avait aussi ordonné de jeter dans la pièce d'eau, qui se trouve près d'ici, sur la droite, m'a-t-il indiqué, le costume de chasseur, et la culotte de casimir blanc de mon emploi... ma foi! je vais envoyer le tout dans la mare... tant pis pour le petit chapeau!... Il n'y a plus qu'à trouver l'endroit...
Ramassant les vêtements qui complétaient l'illusion napoléonienne de son masque, Samuel Barker lentement, sous les grands arbres de l'allée, chercha la pièce d'eau. Après quelques tours et détours il entendit le clapotis d'un ruisseau formé par le trop-plein de l'étang. Guidé par le bruit de l'eau se déversant dans une rigole, il se dirigea vers le petit lac qui s'étendait au milieu d'une vaste pelouse. Là, se postant sur une passerelle qui le surmontait à son extrémité, il lança, lesté d'une pierre, le paquet de vêtements dans l'eau, et s'en fut, avec la conscience heureuse du serviteur ayant correctement fait son ouvrage et bien gagné son salaire.
—Le patron m'a prescrit de me rendre à Brie-Comte-Robert, en marchant toujours sur la route, reprit-il, une fois qu'il eut rejoint la grande allée du parc... là, je trouverai de l'argent et un passeport à l'auberge du Soleil-d'Or... bien!... mais il faut d'abord sortir de ce maudit parc... Ah! j'aperçois un mur, pas trop élevé, fait à souhait pour l'escalade... voilà le moment de me souvenir des leçons d'évasion gymnastique qui me furent données par cet honorable voleur de Newgate, vétéran des prisons d'Angleterre...
Et Sam, de plus en plus satisfait, son petit sifflement d'air de gigue aux lèvres, s'apprêta à grimper lestement sur la crête de la muraille...
Déjà il avait levé le genou gauche et empoigné d'une main le rebord du pignon avec agilité, tandis que son pied droit, s'enlevant de terre, allait se poser sur une aspérité du mur, quand une poigne solide s'abattit sur lui. Il se sentit enlever ou plutôt arracher du mur, en même temps qu'une voix forte s'écriait:
—Nom de nom! Qu'est-ce que tu fiches là, toi, à cette heure-ci?...
Sam avait roulé à trois mètres. Il se releva, tout abasourdi, en baragouinant un juron en anglais:
—Un goddam! redit la même voix, un espion des Anglais, sans doute? Ah! nous allons voir ta frimousse, écrevisse de mer!...
Samuel Barker s'était rapidement remis. Il avait une certaine frayeur des sabres, des lances, des baïonnettes, et généralement de toutes les choses perforantes et saillantes; mais une lutte avec les armes naturelles ne lui répugnait point. Il avait appris à boxer avec les voleurs de Londres et se piquait d'une certaine force dans l'art de tambouriner un adversaire, après l'avoir pris en chancellerie, c'est-à-dire en lui maintenant la tête serrée sous le bras, offrant ainsi une surface inerte où faire rouler les coups de poing.
Dans l'ombre, il avait reconnu que son antagoniste ne portait aucun sabre, et, de plus, qu'il était d'une très haute taille, un désavantage à la boxe. La partie était donc plus qu'agréable. Sam estima qu'il ne devait point reculer et qu'il y allait de son honneur d'accepter le combat qui lui était offert. Il ne pouvait d'ailleurs guère le refuser. L'homme qui l'avait assailli, et si rudement descendu de la crête du mur, lui barrait le passage et marchait sur lui pour le saisir à nouveau.
Sam, qui avait interrompu l'air de gigue, se remit à siffler; l'aplomb lui était revenu. Il se campa résolument sur ses jambes arquées, arrondit les coudes, espaça ses poings et, au moment où l'homme s'approchait de lui, avec l'intention visible de le prendre au collet, il détendit, comme un ressort qu'on fait jouer, son avant-bras et détacha deux très beaux coups de poing qui atteignirent en poitrine l'assaillant et le firent trébucher.
Celui-ci poussa un grognement:
—Nom de nom! tu cognes dur, mon bon goddam!... Attends un peu, je vais t'apprendre, moi, la boxe nationale des Français, la savate, ou, si tu aimes mieux, le chausson... Attention! J'annonce la gueule!... Pare-moi celui-là!...
Et, pirouettant, en même temps qu'il gouaillait ainsi l'Anglais, l'homme lançait son pied avec vitesse et appliquait sa semelle, comme un emplâtre, sur la bouche et le nez de Samuel Barker.
Le sang jaillit et Sam, étourdi, tomba.
—C'est ce que nous appelons le coup de figure... l'as-tu compris? reprit le grand diable qui avait rompu et s'était remis en garde, se tenant sur la défensive; j'ai peut-être tapé un peu fort, mais j'avais annoncé la tête, il fallait parer, et puis, tu n'avais pas négligé tes poings non plus, et si je n'avais pas le coffre aussi solide... Ah! bien! quoi qu'il y a... tu ne te relèves pas?... Ce n'est pas une frime, par hasard?... Vrai! tu ne bouges pas?... Mille cartouches! c'est donc sérieux?...
Et vivement il s'approcha de Sam qui, inerte sur le sol, poussait de sourds gémissements.
Il le secoua sans brutalité. Sa voix s'était adoucie.
—Mais, qu'as-tu?... remets-toi!... un peu de vigueur...
—Grâce!... Pardon!... balbutia Sam en gémissant.
—Tu n'as pas besoin de demander grâce... tu as ton compte... Jamais La Violette, ex-tambour-major des grenadiers de la Garde, n'a frappé un ennemi à terre, entends-tu bien? Allons, goddam, lève-toi!...
Et La Violette—car c'était le brave régisseur du château de Lefebvre qui, faisant par prudence une ronde du côté du pavillon, qu'il croyait encore occupé par l'Empereur, avait surpris Samuel Barker escaladant le mur—après s'être penché de nouveau vers l'Anglais, à qui, en échange de son assaut de boxe, il avait donné une si formidable leçon de chausson, grommela:
—Allons! bon!... tu ne peux pas te lever, à présent... je ne t'ai pourtant pas démoli les pattes?... Eh bien! tant pis! puisque je t'ai abîmé comme cela, je vais essayer de te réparer ta façade... Ça ne sera rien, va! Les coups à la tête, ça ne compte pas... j'en ai reçu huit ou neuf pour ma part, dont un coup de lance à Eylau, un éclat d'obus à Wagram et un coup de couteau à Tarragone... et ça ne se voit pas trop... Allons! laisse-toi faire, je vais te convoyer... Ah! j'en ai assez trimballé des camarades qui étaient plus mal arrangés que toi... n'aie donc pas peur et cramponne-toi à mon cou...
Alors La Violette, avec cette générosité qui est coutumière au soldat français, saisit Samuel Barker évanoui et l'emporta jusqu'à son logis.
Là, le concierge et sa femme, éveillés par les appels retentissants de La Violette, soignèrent l'Anglais; on lui lava la figure qui était toute saignante, l'hémorragie du nez ayant été abondante, et l'on disposa un bandeau sur ses joues tuméfiées.
La Violette surveillait ce pansement. Il avait examiné de près les plaies. Il avait constaté avec plaisir qu'il n'y avait aucune blessure sérieuse. Une forte contusion devant avoir pour seule conséquence le nez grossi et l'œil poché, voilà toute l'avarie de Samuel Barker.
—Elle te reconnaîtra pas de sitôt, la belle à laquelle tu allais sans doute conter fleurette, dit La Violette en riant, quand Sam ranimé commença à ouvrir les yeux et à se reconnaître.
Sam parlait très difficilement le français, mais il le comprenait.
Revenu de sa stupeur, rassuré par les bons traitements dont il se voyait l'objet, il se reprenait à réfléchir et se demandait quelle explication il pourrait fournir de sa présence dans le parc, au pied d'un mur à moitié enjambé, quand son adversaire, après l'avoir soigné, l'interrogerait. Il était traité en malade, mais, guéri, on le considérerait comme un prisonnier. Pour pouvoir sortir de cette maison, pour s'en aller, sans être inquiété ni suivi, pour regagner cette auberge du Soleil-d'Or, à Brie-Comte-Robert, où se trouvaient les vingt-cinq livres qui lui étaient destinées, il fallait donner un motif à sa promenade nocturne dans le parc de Combault. La phrase que venait de lancer La Violette, il la ramassa. N'était-ce pas la plus plausible, la meilleure des explications qu'une escapade amoureuse? Si l'on admettait qu'il venait d'une bonne fortune et cherchait à s'esquiver, devant quelque mari en éveil, il était hors de tout soupçon. Les Français admettent volontiers les histoires d'amour et sont pleins d'indulgence pour les amants en péril.
Il essaya donc de sourire, sous les bandages qui s'entre-croisaient sur sa face, et baragouina, en s'efforçant de placer un doigt sur sa bouche aux lèvres gonflées, dans la pose classique du dieu du silence:
—Pas parler... rien dire!... mari... là-bas!...
La Violette rit de bon cœur:
—Tu as beau t'exprimer comme un nègre, mon vieux goddam... sois tranquille! je ne te trahirai pas!... Ah! mon gaillard, tu venais faire tes farces au château... tu as ravagé le cœur d'une des femmes de chambre de madame la maréchale, je parie! Serait-ce la grosse Augustine... ou la petite Mélanie?...
Sam multipliait les gestes de dénégation et replaçait son doigt barrant les lèvres en répétant:
—Rien dire... Mari!... Pas parler!...
—Dors, repose-toi, refais-toi du sang! continua La Violette avec bonhomie, je t'ai dit que tu n'avais rien à craindre... Garde ton secret et guéris ta bobine, car tu ne ferais pas de conquêtes en ce moment, mon bon goddam!... tu es blessé, tu as posé les armes, tu es un vrai frère, pour moi!... tu peux rester ici tant que tu voudras... Tant que ta binette sera comme une poire tapée... on te soignera bien... Quoique vous autres, Englische, vous soyez féroces, à ce qu'on dit, pour les camarades qui moisissent là-bas sur vos pontons!...
Samuel Barker fit un signe désespéré pour témoigner qu'il était profondément innocent de ce qui se passait sur les atroces bagnes insulaires.
La Violette le rassura encore une fois, et, boutonnant sa redingote d'uniforme à brandebourgs, sortit pour reprendre et achever sa ronde interrompue, avant de se mettre au lit.
Tandis que Samuel Barker, surpris par l'attaque d'Henriot, détalait, puis, ayant immergé le costume impérial dans la pièce d'eau, au moment d'enjamber le mur du parc, recevait de La Violette, en réponse à ses coups de poing de boxeur, ce solide coup de chausson en pleine figure, qui pour longtemps devait changer sa physionomie et lui enlever son caractère napoléonien, voici ce qui se passait au carrefour de la route de la Queue-en-Brie et des chemins d'Emerainville et de Combault:
Un homme, nu-tête, essoufflé, comme au terme d'une longue course, les vêtements en désordre, gesticulant et proférant des paroles entrecoupées de sanglots, semblable à un aliéné qui se serait échappé d'un asile, s'arrêtait auprès de la borne indiquant les distances et les directions. Là semblait se trouver le but de sa marche désordonnée dans la nuit. Alors, dégrafant avec violence l'uniforme militaire qu'il portait, il écartait sa chemise d'une main convulsive, puis tirait le sabre qui lui battait les jambes...
Ensuite, empoignant l'arme par la lame, il enfonça la poignée dans le sol, et ramenant le buste en arrière, comme pour prendre de l'élan, sans lâcher la lame maintenue penchée, il s'apprêta à se précipiter sur la pointe, poitrine en avant...
Tout à coup le sabre tomba...
En même temps un bras, s'interposant, força l'homme qui allait ainsi se donner la mort à reculer.
—Qui êtes-vous, demanda-t-il furieux, pour vous permettre d'arrêter mon bras?
—Qui je suis?... un ami! répondit une voix bien timbrée.
—Vous ne le prouvez guère en ce moment... Qui que vous soyez, passez votre chemin!... laissez-moi accomplir ce que j'ai résolu...
—Colonel Henriot, ne faites pas cette folie.
—Vous me connaissez? demanda le malheureux fiancé d'Alice, car c'était lui, qui, apercevant celui qu'il avait pris, trompé par le costume et par les traits du visage, pour l'Empereur sortant de la chambre de la jeune fille, s'était enfui, comme un fou, à travers la campagne.
—Je vous connais et je viens vous empêcher de mourir...
—Que faites-vous? de quel droit voulez-vous empêcher un malheureux d'achever une existence désormais misérable et sans but?... Vous ne savez pas quelle fatalité ni quel affreux désespoir me poussent à la mort?...
—Peut-être suis-je plus instruit que vous ne le supposez sur des motifs qui vous entraînent à commettre une irrémédiable sottise, reprit la voix. Je suis, colonel Henriot, un ami inconnu... je me nomme le comte de Maubreuil... j'ai l'honneur de connaître quelque peu la duchesse de Dantzig, et c'est elle qui m'a mis sur votre trace... Je l'ai quittée, il y a une heure à peine...
—La duchesse ne peut apprécier ma conduite... j'ai été indignement trahi... la vie m'est insupportable... Si vous avez quelque humanité, ne retardez pas plus longuement l'heure de la délivrance et de l'oubli qui va sonner pour moi... Merci, comte de Maubreuil, de votre généreuse intervention, mais vous ne pouvez rien pour moi... continuez votre route et permettez-moi de m'affranchir de ma souffrance!...
—Il sera toujours temps de vous abandonner quand vous m'aurez écouté, reprit Maubreuil d'une voix persuasive... Moi aussi je connais la trahison et je sais ce que c'est que la douleur... mais, croyez-moi, on ne se repent jamais d'avoir retardé de quelques instants une funeste résolution comme la vôtre... Si vous êtes toujours dans les mêmes intentions, quand je vous aurai parlé, je vous donne ma parole de ne plus chercher à retenir votre bras... je m'éloignerai sur-le-champ... mais j'espère rester, ou plutôt continuer ma route avec vous, quand vous m'aurez entendu...
—Parlez donc... mais ne comptez pas me faire revenir sur mon projet... Moi aussi je veux que vous m'entendiez, et vous jugerez après si la mort n'est pas pour moi un bienfait, la seule issue à une impasse terrible où je me suis follement et fatalement engagé!...
—Eh bien! asseyons-nous là, sur cette borne, et causons comme deux vieux amis, comme deux frères, colonel Henriot, car je me sens pour vous une irrésistible sympathie et je veux vous sauver d'abord... vous aider à vous venger ensuite!...
—Me venger! s'écria Henriot, changeant de ton et comme se raccrochant à un espoir soudainement entrevu... Oui, vous avez raison, reprit-il d'une vois plus accablée, la vengeance ordonne de vivre... elle donne la force de supporter bien des blessures... c'est elle qui fait se soulever l'homme frappé à mort et lui rend une minute d'énergie suffisante pour empoigner son pistolet et, appuyé sur le coude, soutenant d'une main ses entrailles, viser l'ennemi, l'abattre et retomber à côté de son corps expirant... Mais la vengeance même m'est impossible... et je dois mourir tout de suite!...
—Qui sait? dit Maubreuil gravement.
Et avec autorité, il ajouta, prenant Henriot par le bras:
—Venez vous asseoir là, vous dis-je... et ouvrez-moi votre cœur!
Tous deux se campèrent sur la borne et Henriot se confessa.
Le choc avait été, pour lui, terrible de reconnaître Napoléon devant la fenêtre d'Alice.
Comme Maubreuil, l'arrêtant dès les premières paroles de son récit, lui demandait hypocritement s'il était bien certain d'avoir reconnu l'Empereur, car des méprises étaient toujours possibles, la nuit, et les amants ont souvent de mauvais yeux, Henriot persista dans son affirmation.
Aucun doute n'était permis, c'était bien l'Empereur qu'il avait eu sous les yeux. Que venait faire le souverain, la nuit, à cette fenêtre où Alice se tenait, sinon posséder la jeune fille? Mais entrait-il ou s'échappait-il, ceci importait peu. Depuis longtemps peut-être elle était sa maîtresse. Alice, d'ailleurs, avait crié quand, tout joyeux de sa mission abrégée, il était accouru dans l'espoir d'apercevoir du moins sa fenêtre. Eh! quel aveuglement de sa part, quelle coquinerie de la sienne! Se pouvait-il que tant de perfidie et de vice fussent abrités sous un masque aussi candide? Il ne pouvait encore croire à la trahison. Cependant il avait vu, réellement vu. Et il douterait?... Ah! le niais!...
Son premier mouvement avait été la colère, la fureur... Il s'était rué sur son rival, le sabre haut...
Il ne connaissait plus l'Empereur alors, il ne voyait qu'un homme qui lui volait son Alice, un assassin qui tuait son bonheur...
Il avait frappé...
Mal, sans doute! L'arme n'avait fait qu'effleurer les habits. Il lui avait semblé que son rival s'enfuyait...
Tout cela tremblotait, comme les figures d'un cauchemar, dans sa cervelle. La seule chose dont il se souvenait, c'est qu'il n'avait pas tué...
Affolé, inconscient, dans un élan impulsif il s'était enfui à travers la campagne. Il avait atteint, au bout de sa course fiévreuse, ce carrefour et cette borne qu'il avait envisagés comme le terme de sa fuite et de sa vie...
Durant cette marche folle, une idée fixe: mourir, s'était dégagée du tourbillon de fureur, de désespoir, d'exaspération qui l'enveloppait.
Il s'arrêtait par moments dans son étape saccadée: il essayait de lier des raisonnements. Oh! la situation était claire et nettement lui apparaissait, dans toute sa navrante étendue, son malheur. Alice l'avait trompé. Elle ne l'aimait donc pas? Alors elle lui avait menti et encore menti! Toute cette camaraderie d'enfance, si délicieuse à son souvenir, l'émoi d'Alice le retrouvant à Berlin, après la victoire d'Iéna, l'attente charmante, depuis son retour en Prusse auprès de la maréchale Lefebvre, de cette union que leurs deux cœurs avaient déjà formulée, avant que la loi et l'Église en eussent reçu le serment, les sourires qui lui étaient prodigués, les paroles douces, les gentils projets, les espérances et les rêves qu'on avait jusqu'à cette nuit fatale si passionnément échangés, tout cela n'était qu'illusion, fumée, mensonge et duperie!...
Ainsi Alice en aimait un autre! Et quel autre! Celui-là seul qui ne pouvait être un rival pour aucun homme: l'Empereur! Cela était-il possible? Alice avait donc été séduite par la gloire, par la toute-puissance, par la force rayonnante et la majesté dominatrice de l'Empereur? C'était croyable. Que de femmes, avant elle, avaient subi l'ascendant du maître, que d'autres le subiraient par la suite, car l'Empereur n'éprouvait certainement pour elle qu'un caprice passager, qu'un désir éphémère; d'une main distraite il la cueillait, en passant, comme une fleur qui tente au bord du chemin, et bientôt, il la rejetterait, avant même que sa fraîcheur eût passé et que se fût fanée sa jeunesse. On comprenait qu'Alice eût succombé à cette tentation. Ne pouvait-elle résister? parfois une femme se refusait à l'Empereur: il y avait des exemples, il suffisait que cette femme eût un amour au cœur! alors elle était forte, elle était invincible...
—Mais Alice ne m'aimait pas! répétait-il avec fureur et souffrance. Elle ne pouvait que céder!
Irrité, il reprenait sa course dans la nuit, ruminant des projets étranges, échafaudant des desseins impossibles.
A un nouvel arrêt, reprenant haleine, sondant vaguement l'épaisseur noire d'alentour, comme s'il cherchait un endroit propice à l'accomplissement d'une résolution encore mal formulée, il repassait les faits un à un, et les rattachait par le fil de son désespoir. Il égrenait ce chapelet douloureux en énumérant tous les menus détails de l'épouvantable soirée. Oh! il comprenait tout à présent! Des minuties qui lui avaient échappé se représentaient devant ses yeux dans un grossissement fantastique. Ainsi il se souvenait qu'à table, au grand dîner du maréchal, regardant Alice, et de loin cherchant à lui transmettre par les yeux son amour, son impatience d'être auprès d'elle, son ennui de toute cette brillante société qui érigeait un mur d'uniformes, de soie, de broderies et de diamants entre elle et lui, son regard n'avait pas trouvé le sien. Alice avait les yeux fixés sur l'Empereur. C'était excusable. L'Empereur est si grand, si magnifique et sa présence est si accaparante! Mais l'Empereur lui aussi avait son œil fixé sur Alice; alors il n'y avait fait aucune attention; ces vagues impressions de défiance et de jalousie reviennent après plus nettes quand la triste vérité s'est révélée; à présent il comprenait cet échange de coups d'œil. Si une jeune fille pouvait, à la rigueur, demeurer comme fascinée par le regard de Napoléon, il n'avait pas, lui, l'Empereur glorieux, à subir d'éblouissement en présence d'Alice. S'il la regardait, comme lui, Henriot, amant inquiet, la couvait, la suivait de sa prunelle ardente, c'est qu'il y avait communication secrète et entente concertée entre eux!
Il comprenait ensuite certains regards ironiques et il s'expliquait les compliments excessifs de généraux, de courtisans, le félicitant sur son bonheur avec une insistance à laquelle il n'avait alors porté aucune attention, vantant la beauté de sa fiancée, qui ne pouvait manquer, disaient ces insolents flatteurs, de faire sensation aux réceptions des Tuileries où l'Empereur ne tarderait pas à l'inviter. Ces complimenteurs n'étaient pas dans le secret, mais ils devinaient, ils voyaient peut-être!...
Et cette pensée le torturait plus fort, que son infortune pouvait être d'avance prévue et se trouvait presque divulguée.
Il recousait, l'un après l'autre, les lambeaux de son enquête mentale. Il se rendait compte du motif qui lui avait fait donner cette mission, sans doute inutile, puisqu'on l'avait décommandée ensuite et qu'un cavalier avait été lancé après lui pour le faire revenir. On avait voulu l'éloigner pour permettre à l'entrevue de s'accomplir. Seulement il était revenu trop tôt...
Alors, il était tenté de maudire sa précipitation qui lui avait fait surprendre l'Empereur s'évadant, à son approche signalée par un cri d'Alice, de la chambre où il avait possédé la jeune fille. Il éprouvait la sensation déchirante de la vision corrosive de la possession par autrui de la chair aimée, convoitée, jusque-là respectée, devenant la proie, la chose d'un autre. Si par bonheur, pensait-il, revenu tardivement, il eût laissé le temps à son formidable rival de disparaître... il ignorerait encore... il pourrait peut-être encore se trouver heureux...
Pourtant il valait mieux qu'il eût surpris la trahison. Il aurait tôt ou tard découvert la réalité. Il était préférable que ce fût ainsi. Prise sur le fait, Alice ne pouvait songer à nier. Elle n'avait d'ailleurs pas cherché à le faire. Son malheur était immense, mais n'eût-il pas été pire s'il eût appris, le lendemain, une semaine, un mois plus tard, que la femme qu'il avait épousée était la maîtresse de Napoléon! On l'eût peut-être soupçonné d'un infâme calcul. Oui, le hasard l'avait servi en le faisant arriver à temps sous la fenêtre d'Alice. C'était un de ces caprices d'amant qui n'ont aucune explication raisonnable. Il était persuadé qu'il trouverait Alice endormie derrière ses volets clos et toute lumière éteinte. A tout hasard, il voulait passer par là. C'est déjà une joie pour un amoureux que la vue de la demeure où repose la bien-aimée, et combien, sans espoir du sourire ou du regard jeté du balcon, ont chanté de secrètes et tacites sérénades sous la fenêtre inexorablement fermée!...
Oui, il avait eu raison de venir... il savait... il avait vu... il tenait la preuve!... Aucun doute n'était admissible... Aucune réparation non plus! Alice était perdue pour lui à jamais, et ce refrain, dans sa monotonie tragique, lui remontait du cœur aux lèvres: Il faut mourir!...