Maubreuil avait silencieusement écouté l'aveu, entrecoupé de plaintes et de sanglots, qu'il avait su arracher à Henriot. Il souriait cyniquement dans l'ombre, le perfide conseiller! sa machination réussissait. Le premier moment d'exaltation était passé pour Henriot. Quand la souffrance se fait moins aiguë, on la raconte. Les paroles soulagent. Avec elles s'évapore la fermentation désespérée d'où le suicide peut se dégager. Il n'y avait plus à craindre d'explosion brusque. Henriot lui appartenait. Il dirigerait à son gré la fureur débordante, que la trahison d'Alice avait condensée. Comme un éclusier habile, il tenait le levier qui soulève ou abaisse les vannes, laissant s'échapper le flot ou le contenant. Henriot ferait ce qu'il voudrait; il l'avait amené au point psychologique qu'il avait calculé. L'amour trahi, l'amour-propre irrité, tous les sentiments généreux et confiants du jeune homme froissés, faussés, dénaturés, faisaient de lui un naufragé qui, ballotté sur un radeau désemparé, s'accroche convulsivement à l'amarre qui lui est jetée tout à coup, au hasard, dans la nuit. Maubreuil se disposait à lancer la corde. Le naufragé la saisirait-il, ou, inerte et définitivement perdu, se laisserait-il couler, dédaigneux de la lutte et n'ayant plus la force de vouloir conserver sa misérable existence?

Mais un autre mobile, encore, la persuasion où Henriot se trouvait d'avoir commis un attentat de lèse-majesté, et par conséquent d'être hors la loi, hors le monde, sans pardon possible, sans asile, sans appui, réduit à fuir, à se cacher, contraint de renoncer à l'armée, à la société, ainsi que la certitude où il était de n'avoir d'autre repos et d'autre avenir que dans la tombe, pouvaient lui livrer, âme et corps liés, le malheureux qui se noyait.

Avec circonspection, mais en précisant les faits, Maubreuil, après avoir essayé de prouver au jeune homme qu'il était insensé celui qui, pour punir une femme de son infidélité, faute si fréquente et si prévue, se condamnait à mourir, aborda le point grave, selon lui: la colère de Napoléon. Il ne lui dissimula pas qu'il courait un grand danger. Jamais Napoléon ne pardonnerait à un officier de son armée d'avoir levé le sabre sur lui. C'était un forfait qui paraîtrait digne des plus atroces supplices. Oh! il ne s'agirait pas d'affronter le peloton d'exécution. On éviterait le bruit, le scandale. Des policiers dévoués, prêts à toutes les besognes sinistres, la nuit s'empareraient de lui. Ils l'expédieraient sous bonne garde vers quelque forteresse obscure, aux îles Sainte-Marguerite, à l'île d'Aix. Là, il demeurerait enseveli dans une ombre profonde. Personne jamais n'entendrait plus prononcer son nom. Il serait effacé de la liste des vivants. Ses plaintes, des murs épais les étoufferaient; sa mort, s'il essayait de franchir les murs de sa prison et de tuer un geôlier, s'accomplirait dans les ténèbres et dans le silence. Voulait-il donner cette joie à Napoléon d'avoir abusé d'une jeune fille, fiancée à l'un de ses officiers, d'avoir rompu le pacte d'amitié qui devait l'unir à l'un des plus fidèles parmi ses serviteurs, et de punir celui à qui il avait infligé une si cruelle offense, le loyal soldat dont il n'avait pas hésité à briser la vie? Il faisait bon marché de cette existence à jamais empoisonnée, soit! Mais n'y avait-il pas quelque lâcheté à disparaître ainsi sans s'être vengé, sinon d'Alice, qui avait sans doute cédé aux puissantes sommations impériales, qui avait subi la contrainte du pouvoir suprême, du moins de celui qui lui prenait sa femme et ne lui laissait pour avenir que la honte, s'il acceptait l'outrage, la prison, s'il se révoltait contre la trahison, le suicide, s'il s'abandonnait à la tristesse et au désespoir.

—Un homme fort, un brave, n'agirait pas comme vous pensez le faire, colonel Henriot! dit en terminant le tentateur, prenant le ton de la sévérité et du blâme.

—Que feriez-vous à ma place? demanda faiblement Henriot, se laissant dominer.

—Je vous l'ai dit: je me vengerais! articula nettement Maubreuil.

—Me venger!... le puis-je?... On ne se venge pas de Napoléon...

—Si fait..., quand on le veut bien...

—Admettez que je le veuille...

—Il faut vouloir avec énergie...

—J'aurai de l'énergie!... accentua alors résolument Henriot.

L'âme humaine est un prisme mobile. Toutes les lueurs de la passion s'y colorent tour à tour dans une révolution chromatique. La rouge vengeance apparaissait, chassant les noirs rayons du suicide. Peu à peu, Henriot se sentait reprendre à la vie. Il retrouvait un but et sa course ne devait pas se terminer dans ce fossé de grande route. L'existence lui semblait, tout en demeurant douloureuse, supportable avec la vengeance au bout. Les paroles de Maubreuil lui montraient sous un autre aspect la destinée. Oui, Napoléon l'avait trahi; sans égard pour ses services, sans crainte de ternir la pureté d'une âme virginale, comme celle d'Alice, sans délicatesse et sans retenue, il avait séduit, capté, abusé, souillé celle qui l'aimait, qui allait être sa femme. La pauvre enfant n'était peut-être pas si coupable qu'elle le paraissait. Qui pouvait dire sous quel amas de promesses, de flatteries, de mensonges, de menaces aussi, elle avait succombé?

Peu à peu, Henriot se démunissait de colère contre Alice et s'armait de haine contre Napoléon.

Maubreuil observait ce déplacement lent des forces de l'âme, qu'il avait prévu et dont il calculait le jeu comme un mécanicien, sûr de ses contre-poids et de ses ressorts, attend, penché sur la machine, le mouvement de va-et-vient qu'il a réglé. A présent, il ne doutait plus de la réussite. L'âme d'Henriot évoluait selon ses calculs. Le jeune homme était dans sa main, déjà résigné, presque docile, et passivement il obéissait.—Qu'on place entre ses doigts, naguère crispés, et maintenant soumis, un poignard, un pistolet, une fiole de poison, et qu'on laisse aller droit devant soi cet homme, devenu instrument, la fiole, le pistolet, le poignard iront au but et peut-être, si la chance nous favorise, en aura-t-on fini avec toi, Napoléon!... se disait Maubreuil triomphant; et il ajoutait, avec son sourire méchant: Allons, Samuel Barker, je le vois, a bien rempli son rôle, et M. de Neipperg n'aura pas à se repentir de m'avoir confié cet utile coquin!...

Aussi fut-ce avec la certitude de la victoire prochaine qu'il releva la parole qui venait de s'échapper des lèvres frémissantes d'Henriot affirmant qu'il aurait de l'énergie.

—L'énergie ne suffit pas, dit-il lentement. Il faut, pour qui veut se venger, outre une âme forte, une volonté bien trempée et qui ne casse pas au dernier moment comme un mauvais acier; enfin, il est nécessaire d'avoir un plan, une organisation, une méthode... Que comptez-vous faire, mon jeune ami?

—Je vous écoute et vous obéirai... Donnez-moi vos conseils... ce que vous me direz, je le ferai... Je veux me venger de Napoléon, voilà tout!

—C'est fort bien, je vous approuve. Mais je serais un misérable si je vous encourageais ainsi sans vous raisonner les difficultés de l'entreprise. Vous êtes encore sous l'influence d'une légitime indignation, vous ne prévoyez aucune difficulté. L'esprit est prompt et saute par-dessus les obstacles. Moi qui suis plus calme et n'ai pas les mêmes motifs de précipitation, je devine les dangers, je vois les murs qui se dresseront devant vous, au premier pas, barrant la route et couvrant le but que vous voulez atteindre...

—A qui hait comme moi, à qui veut comme moi sa vengeance, nul obstacle n'est infranchissable, et aucun péril n'est suffisant pour empêcher la volonté de parvenir là où elle a décidé de vous conduire. J'ai fait le sacrifice de ma vie, comte; sans vous, sans cet espoir que vous m'avez fait luire, comme un phare, et qui va désormais me guider dans mon naufrage, je serais étendu là, sur la route, le corps percé... A qui est décidé à donner existence pour existence, l'ennemi quel qu'il soit appartient!... Tout homme qui veut frapper est assuré de réussir, s'il ne regarde pas derrière lui, mais devant, s'il renonce à la fuite, au salut, à l'espoir, et si d'avance il a décidé de faire l'échange de deux vies...

—Napoléon est bien gardé. Vous ne sauriez aisément aujourd'hui approcher de lui. Ne pensez-vous pas que votre nom donné à la police de Rovigo, votre signalement transmis à tous les officiers, à tous les gendarmes, à tous les agents de l'Empire, suffiraient à vous interdire cet accès, ce combat corps à corps que vous souhaitez? Croyez-moi, mon jeune ami, un tyran comme Napoléon ne s'attaque pas de face et au grand jour, mais par derrière et dans l'ombre. Renoncez à votre idée chevaleresque d'offrir votre sang en sacrifice. Ne cherchez pas à aborder votre ennemi, fuyez-le plutôt et attendez votre heure!

—Je ne puis pas attendre... mon sang bout et ma haine veut être assouvie, brûlante...

—Je ne vous dis pas de renoncer à votre énergique dessein, je vous conseille de combiner plus froidement le châtiment que vous voulez infliger à celui qui vous a si cruellement atteint.

—Que faut-il faire?... Avez-vous une idée?... Vous avez peut-être le projet, vous aussi, de frapper cet homme?... Oh! peu importe que ce soit au visage ou dans les reins! C'est dans l'ombre qu'il m'a blessé, moi, ce n'est pas à face découverte qu'il m'a volé mon Alice... Il s'est glissé, la nuit, comme un brigand, et c'est dans un lâche guet-apens que j'ai succombé... Parlez, comte, je suis dans vos mains, je vous appartiens...

—Eh bien! sachez qu'il existe depuis longtemps des centaines de braves qui, comme vous, sont animés du désir de faire disparaître Napoléon. Pour n'être pas aussi personnelle que la vôtre, notre haine est vigoureuse et persistante. Ce sont pour la plupart des mécontents; il y a parmi eux d'anciens républicains, des jacobins non convertis ou qu'on a négligé de pourvoir d'une baronnie, d'un siège au Sénat ou d'une dotation; il s'y rencontre aussi des philosophes qui rêvent une fédération des nations d'Europe comme cela se voit parmi les États américains, et avec eux des royalistes sincères, comme votre serviteur, car je ne dois pas vous cacher le motif qui me pousse à détester Napoléon et à souhaiter la fin de sa terrible dictature... Je veux rétablir Sa Majesté le Roi de France sur le trône de ses pères... Nous ne sommes guère que trois qui ayons en ce moment cette idée fixe et la persuasion de la réussite prochaine: moi, M. de Vitrolles et M. de Neipperg.

—Je ne m'occupe pas de politique, répondit Henriot vivement. Jusqu'à ce jour j'ai servi fidèlement Napoléon et j'ai eu peu de temps, je l'avoue, au milieu des champs de bataille, pour examiner si son pouvoir était légitime ou non, si la façon dont il l'exerçait était nuisible ou heureuse... Ne me parlez donc pas des idées, des plans de gouvernement de ces ennemis de Napoléon... Je n'ai rien de commun avec eux... Je suis un homme qui cherche à se venger d'un autre homme, voilà tout!

—Je l'entends bien ainsi! reprit Maubreuil, inquiet, redoutant de voir lui échapper cette âme, accessible à la vengeance, rebelle à la trahison. Ce que je vous dis de nos sociétés secrètes, qui ont déjà à plusieurs reprises montré leur force et leur audace aux sbires de Napoléon, c'est pour vous indiquer des compagnons, des amis, qui au besoin sauraient vous offrir un asile, vous guider, et qui vous permettront d'accomplir, seul, si vous le voulez, votre hardi dessein. Rien de plus.

—J'accepte cet appui, s'il en est ainsi.

—Vous garderez toute liberté avec les Philadelphes; c'est le nom qu'ont pris les ennemis de Napoléon. Je vous l'ai dit: toutes les opinions sont admises chez eux. Entre eux un lien commun, la haine de Napoléon, et un but unique vers lequel tous tendent: la disparition du tyran!...

—Où pourrai-je me rencontrer avec ces Philadelphes?

—Actuellement la mort, la prison, la proscription ont fait de graves ravages dans leurs rangs. L'un de leurs chefs principaux était le colonel Oudet...

—Je l'ai connu. C'était un beau, alerte et brillant cavalier. On le disait tout occupé des femmes...

—C'était une façon à lui de déguiser la gravité de ses projets. Il a été tué à Wagram dans une embuscade, dit-on. Depuis, c'est le général Malet qui est le chef des Philadelphes, le centre de tout ce qui est attiré dans la lutte contre Napoléon, le foyer de toute haine et de toute vengeance rayonnant vers le trône des Tuileries...

—J'irai trouver le général Malet, dit résolument Henriot. Où puis-je le voir?

—Vous vous rendrez à la maison de santé du docteur Dubuisson...

—A quel endroit?

—En haut du faubourg Saint-Antoine, tout proche la barrière du Trône...

—Bien. Mais comment y pénétrer?

—Le docteur Dubuisson n'est pas un geôlier. Le général prisonnier est l'objet de certaines faveurs. Il peut recevoir des visites. Seulement Rovigo veille aux portes. Vous ferez attention à ne pas attirer la surveillance des agents qui observent et dépistent ceux qui se rendent chez le général.

—Comment Malet me recevra-t-il? Il est prisonnier, il a déjà conspiré, et déjà il fut victime de la trahison. Qui lui donnera confiance en moi?...

—Vous vous présenterez en disant: «Je viens de Rome et je veux aller à Sparte...»

—C'est le mot d'ordre?

—Oui. Ne l'oubliez pas.

—Ce mot d'ordre, n'est-ce pas le point de départ de ma vengeance?... Je n'aurai garde de l'oublier... Mais, vous-même, comte de Maubreuil, ne faites-vous point partie des Philadelphes?

—Je suis de cœur avec eux. Les conspirateurs, je vous le dirai franchement, m'ont toujours découragé des conspirations. On parle beaucoup, et l'on agit peu dans ces conciliabules. Et le bavardage ne cesse que lorsqu'une oreille indiscrète en ayant recueilli les échos, la police survient et envoie tout le monde en prison... Les Philadelphes avaient du bon, je ne dis pas... Mais leur chef, le général Malet, ruminait des conceptions vraiment trop extraordinaires... il attendait d'un événement guerrier le signal du soulèvement qu'il projetait... il comptait sur un boulet autrichien ou russe pour en finir avec l'Empereur... Il y a mieux et plus sûr!... pour abattre le tyran, un homme vaut mieux qu'un canon... Tant qu'il n'y avait du côté de Malet que l'espoir en l'artillerie, j'augurais mal de sa réussite; à présent je suis plus confiant, je suis presque certain de son succès...

—Pourquoi cela, comte?

—Parce que, plus heureux que Diogène, et cela sans lanterne, il a, un peu grâce à moi, trouvé un homme...

—Qui donc?

—Vous!...

Henriot prit la main de Maubreuil et la serra énergiquement.

—Je serai l'homme sur lequel vous comptez! Les Philadelphes trouveront en moi l'arme qu'il faut... j'en fais le serment!... A présent je veux vivre; oui, vivre pour me venger!... Comte, que faut-il faire cette nuit... demain? quand dois-je agir? je me laisse guider par vous, comme un enfant...

—Eh bien! venez!... La nuit s'éclaircit et l'aube bientôt va rendre les routes dangereuses pour ceux qui conspirent... Suivez-moi jusqu'à la ville voisine; là vous trouverez des vêtements civils, là nous nous séparerons...

—En vous quittant, j'irai à la maison de santé du docteur Dubuisson... Mais quand nous reverrons-nous?

—Quand il le faudra... au jour de votre vengeance!...

—Ce sera bientôt... Ah! comte, je suis bien malheureux!

Et Henriot, dont les nerfs alors se détendirent, incapable de surmonter plus longtemps la crise nerveuse qui le secouait, suivit le tentateur en pleurant silencieusement sur la route.

Maubreuil, tout à fait satisfait, murmurait en regardant blanchir la cime des arbres au loin:

—Ce rêveur de général Malet va enfin avoir ce qui lui manquait... un bon poignard emmanché dans une main solide!...

X
EN ROUTE VERS L'ABIME

Wilna,—en russe Vilno,—l'ancienne capitale de la Lithuanie, où s'élevait jadis le temple du Jupiter tonnant de l'Olympe Scandinave, était en fête et le canon faisait vibrer les vitraux de la cathédrale de Saint-Stanislas.

Sur l'emplacement de l'autel païen où la chrétienne basilique dressait victorieusement ses deux tours byzantines, les hardis navigateurs normands venaient invoquer la divinité farouche qui disposait de la foudre et présidait aux combats. Puis ils détachaient leurs barques étroites et s'enfonçaient dans les brumes et dans l'inconnu, les proues en col de cygne tournées vers ces villes opulentes de l'Occident, vers ces monastères emplis d'orfèvrerie et ces villages entourés de champs fertiles, qu'on devait rencontrer et piller, des embouchures de la rivière de Seine au pont de bois de Paris, fabuleuse cité, proie tentante des aventuriers du Nord.

De Wilna, cité sainte, comme des vagues, l'une poussant l'autre, peuplades, tribus, nations, emportées par un courant mystérieux et puissant, s'étaient répandues sur l'ouest. Jusqu'au ras des murs de Paris que défendirent héroïquement Eudes, comte, et Gozlin, évêque, aidés des bourgeois et du menu peuple, leurs flots barbares étaient venus battre. Puis ces marées humaines, laissant derrière elles quelques alluvions, comme en terre neustrienne, dans un reflux non moins étrange et irrésistible, s'étaient trouvées reportées au marécage originel, aux fiords, aux côtes basses et aux archipels embrumés des mers septentrionales et des plages boréales.

Il semblait qu'un travail secret agitât perpétuellement ces lointains océans humains, et qu'un mouvement de va-et-vient fatal dût les ramener une fois encore vers ces terres occidentales où jadis les fils d'Odin, vêtus de peaux de bêtes, avaient enfoncé l'avant de leurs barques et planté le fer de leurs lances.

De Wilna, de nouvelles hordes n'allaient pas tarder à dévaler sur l'Europe centrale et rouler leurs masses torrentueuses jusqu'au pied des tours de Notre-Dame de Paris.

Le fracas de l'artillerie que les cloches de Saint-Stanislas accompagnaient de leurs cadences argentines, les roulements sourds des tambours, le déchirement aigu des trompettes et le cliquetis sonore des sabres, des fusils, des lances, des arcs, des carquois entre-choqués dans la marche pesante d'un corps de troupe défilant, donnaient à la petite ville bourgeoise et savante, riche de bibliothèques, de musées et de gymnases, un aspect martial et joyeux.

Sur le château flottait l'étendard des czars.

La foule, de la route de Saint-Pétersbourg à la cathédrale, dès les premières heures, s'était portée; groupée, campée, entassée, juchée sur des escabeaux, perchée aux échelles, agglutinée aux fenêtres, accrochée même aux poteaux des lanternes et suspendue en grappes aux grilles du château, la paisible population cherchait par tous les moyens possibles à voir de son mieux et au plus près S. M. Alexandre Ier, empereur de toutes les Russies, faisant son entrée solennelle dans sa belle ville de Wilna.

Un peu avant midi, le czar parut. Il était entouré d'un brillant état-major. On se montrait dans son cortège le ministre de l'Intérieur, prince Kotchoubey; le ministre de la police, le plus important des fonctionnaires, Ballachoff; le grand maître du palais, comte Tolstoï; M. de Menchode, envoyé extraordinaire auprès de l'empereur des Français, revenu de sa mission. Rapportait-il la paix ou la guerre? on l'ignorait encore. Derrière ces personnages venait le général allemand Pfuhl, tacticien émérite, précédant un groupe de généraux, diversement célèbres, et à qui la population fit des ovations différentes. Là chevauchaient Barclay de Tolly, ancien pasteur de Livonie devenu général, stratégiste consommé, mais vieilli et peu aimé; Beningsen, le général qui avait été vaincu dans la précédente guerre de Pologne; le prince Bagration, commandant l'armée du Dniéper; et enfin le vieux Koutousoff, que Napoléon avait battu à Austerlitz et qui s'était justifié de sa défaite en prouvant qu'on n'avait pas écouté son avis qui consistait à ne pas livrer bataille tant que l'archiduc Charles ne serait pas arrivé.

La foule, en apercevant Koutousoff, redoubla d'acclamations. Ce général était considéré comme l'élève et le successeur du célèbre Souwaroff. On lui attribuait des secrets stratégiques merveilleux. Il profitait de l'énorme impopularité de l'Allemand Barclay de Tolly.

Un peu à l'écart du groupe des généraux, s'entretenant, le sourire aux lèvres, de choses frivoles ou insignifiantes, échangeant des remarques sur la population lithuanienne rangée en files profondes tout le long du parcours du cortège impérial, parlant peut-être des dernières modes de Paris ou d'Atala, le touchant roman de M. de Chateaubriand, trois personnages, élégants, d'aspect plus policé que la plupart des fonctionnaires et des militaires composant cette escorte demi-barbare, fermaient la marche et précédaient les troupes.

Ces trois cavaliers étaient le comte d'Armsfeld, envoyé de Suède, le confident du traître Bernadotte; le prince Rostopchine, gouverneur de Moscou, et le comte de Neipperg, envoyé secret d'Autriche.

Ces trois hommes, également funestes pour la France, distingués et souriants, devisant sur des sujets mondains en caracolant derrière les généraux d'Alexandre, devaient être les fossoyeurs de la Grande Armée. Dans la cité d'Odin, l'antique ville des corbeaux, ils étaient les sinistres oiseaux noirs qui allaient arracher les premières plumes à l'aigle blessé.

Après le service religieux à la cathédrale, l'empereur Alexandre se rendit au château et reçut les députations des notables et des propriétaires de Wilna.

Au cours de la réception, un courrier extraordinaire fut annoncé.

Alexandre, surpris de l'arrivée de ce messager, suspendit la réception et donna l'ordre qu'on l'introduisît sur-le-champ.

Il se nommait Dividoff et était l'un des principaux secrétaires de l'ambassade de Russie à Paris. L'ambassadeur l'envoyait pour informer le czar d'un incident fâcheux survenu à Paris.

M. de Czernicheff, chargé d'une mission en France et que Napoléon traitait avec amitié, avait profité de ses relations dans le haut personnel administratif français, et de la complaisance nuisible et coupable avec laquelle on le laissait pénétrer dans les bureaux, pour corrompre un employé du ministère de la Guerre et lui faire livrer, moyennant espèces, des pièces fort importantes, concernant la situation des places, les approvisionnements et l'organisation de l'armée ainsi que les places d'attaque, en prévision d'une guerre avec la Russie. Malheureusement, M. de Czernicheff avait laissé tomber aux mains de la police une lettre contenant le nom du traître et des révélations précises sur ses coupables agissements. Un des domestiques de l'ambassade russe, qui avait servi d'intermédiaire, était en prison, et le prince Kourakin, l'ambassadeur, avait vainement réclamé son serviteur en invoquant les privilèges diplomatiques.

M. Dividoff était donc envoyé spécialement pour expliquer à l'empereur Alexandre cette situation. Napoléon était furieux et ne doutait pas que la Russie, tout en multipliant les envoyés et les assurances de paix, ne se préparât secrètement à la guerre et ne cherchât à en rejeter sur lui la responsabilité aux yeux de l'Europe et devant l'histoire. Cette découverte lui avait fait brusquer la mise en mouvement de ses troupes.

Et M. Dividoff ajouta:

—Sire, le maréchal Davout, qui commande le 1er corps, est déjà en route!

—Vous l'avez vu? demanda vivement Alexandre.

—De mes yeux vu, au delà de la Vistule, frontière de Prusse, à Elbing...

—Combien d'hommes?...

—Le maréchal Davout, Sire, avait sous ses ordres, quand je l'ai croisé, me rendant à Pétersbourg aussi vite que les chevaux et les chemins me le permettaient, quatre corps de troupes: les divisions Morand, Friant, Gudin, Desaix et Compans... en tout 63,000 hommes!

—Et des hommes comme ceux qui composent les divisions Morand et Friant, commandés par le prince d'Eckmühl! dit Alexandre devenu pensif.

Il ajouta aussitôt, un éclair de fierté aux yeux:

—C'est donc la guerre!... Le prince d'Eckmühl, après avoir amené ses troupes de l'Oder à la Vistule, marche vers le Niémen... la frontière russe ne va pas tarder à être violée... Oui, c'est bien la guerre!... je m'y attendais... je m'y suis préparé et la Russie me trouvera prêt à supporter, avec l'appui de Dieu, le choc terrible que vous m'annoncez... Merci, monsieur, de votre renseignement, il est précieux; quant à la saisie des papiers importants que le colonel Czernicheff s'était habilement procurés à Paris, rassurez-vous; cette saisie a été heureusement tardive... Ces documents inestimables, je les ai... ils me serviront à contrôler les notes confidentielles que vous nous apportez de la part de notre fidèle ambassadeur, le prince Kourakin.

Ayant félicité ainsi M. Dividoff, l'empereur Alexandre fit aussitôt mander près de lui les généraux qui composaient son état-major et les ministres qui l'avaient accompagné à Wilna.

Un peu surpris de cette brusque convocation qui interrompait les réceptions et les fêtes, les généraux et les ministres prirent place à ce conseil de guerre improvisé en se lançant les uns aux autres des regards soupçonneux. En Russie, où le caprice du souverain est tout, les plus hauts fonctionnaires ne sont jamais à l'abri d'une disgrâce, bientôt suivie d'un ordre d'exil, et la rivalité était grande entre les généraux. Chacun accusait secrètement son collègue de l'avoir dénigré auprès du maître et de préparer son renvoi.

Alexandre fit part des nouvelles que M. Dividoff apportait. Le corps de Davout était en marche, et s'avançait à travers la Prusse orientale vers la Russie. Dans quelques semaines, peut-être avant, le Niémen serait franchi et le sol russe verrait pour la première fois les terribles soldats de Napoléon fouler ses étendues vierges d'invasions. On pouvait considérer la guerre comme déclarée. Il n'y avait plus d'illusions pacifiques à entretenir. Chacun devait se préparer à une lutte opiniâtre, et la paix ne s'établirait que sur un champ de bataille désastreux, où la Russie serait irrévocablement écrasée, ou bien à Paris!...

—Oui! oui! à Paris! crièrent les généraux enthousiasmés, portant la main à leurs épées, prêts à s'engager par un serment solennel.

Alexandre Ier était un jeune empereur, mais il avait des desseins mûris et possédait un sang-froid politique de vieux diplomate. Il laissa tomber l'élan tapageur de ses généraux, et se plongea dans une profonde méditation.

La nouvelle de la marche en avant du corps de Davout ne le surprenait guère. Il prévoyait depuis longtemps cette guerre, et l'on peut affirmer qu'il l'avait cherchée, provoquée, pour ainsi dire rendue forcée, nécessaire et presque inévitable, assurément. N'avait-il pas notamment réclamé l'évacuation de la Prusse par les troupes de Napoléon? Qu'aurait-il exigé de plus de la France vaincue? Bien que Napoléon ait gardé aux yeux de la postérité la responsabilité d'une provocation téméraire adressée à ce colosse du Nord, et tout en reconnaissant que, confiant dans sa force, grisé par le vin de la gloire bu à toutes les coupes de l'Europe, entraîné par la fureur conquérante et acquisitoire, semblable à la folie du joueur emballé, qui risque ses gains et son avoir sur une dernière carte, il n'ait pas très énergiquement tenté de conserver la paix, il est certain que depuis longtemps Alexandre s'attendait à ce formidable duel et qu'il s'était exercé, préparé, armé en vue du combat qu'il prévoyait et qu'il ne fit rien pour l'empêcher.

A Tilsitt, à Erfurt, dans ces grandes parades pompeuses et étourdissantes, il avait sans doute témoigné envers Napoléon d'une admiration profonde. Il était sincère alors, le jeune empereur, et son exaltation élogieuse n'avait pas le caractère d'une menteuse flatterie. Son enthousiasme, manifesté publiquement et à plusieurs reprises, pour son glorieux hôte du radeau du Niémen et du palais de Berlin, n'eut jamais le caractère d'une trompeuse comédie. Mais tout en admirant réellement le grand soldat victorieux, tout en se montrant fier et même heureux de son intimité avec lui, ravi et grandi, se trouvant traité par le puissant César de France comme un égal, comme un associé au partage du monde, Napoléon ayant l'Occident et Alexandre l'Orient, son âme slave s'ouvrait à la fois à l'admiration et à l'envie: plus il trouvait grand Napoléon, plus il souhaitait le rabaisser et l'abattre. En même temps que son orgueil était satisfait de cette égalité souveraine, un autre sentiment envahissait l'âme du jeune czar. Il se disait que Napoléon renversé, battu, proscrit, tué, sa puissance serait détruite, son prestige de gloire évanoui pour longtemps, pour toujours peut-être en France, et qu'avec la chute de l'Empereur s'accomplirait aussi l'effondrement de cette nation vaillante et dangereuse, qui représentait la Révolution, se révélait impie ou peu croyante dans tous ses actes, et qui n'avait pas craint, après avoir proscrit les prêtres de sa religion et renversé les autels, de couper la tête à un roi, à Louis XVI, son maître légitime.

Et Alexandre se disait aussi qu'il lui appartenait d'être le justicier de son époque. Il châtierait les Français de leur révolte contre leur souverain, il effacerait dans le sang des batailles la souillure révolutionnaire, et à Napoléon qui n'était qu'un Robespierre plus puissant, plus terrible que l'homme de la guillotine, vrai boucher de l'Europe, régicide à sa façon, frappant les souverains à coups de canon et promenant des rives du Tage au bord du Niémen son drapeau tricolore qui était celui des jacobins, il ôterait, si Dieu prêtait force à ses armes, ce pouvoir immense, véritable outrage aux monarques tenant leur couronne de Dieu, menace perpétuelle pour tous les trônes.

En même temps qu'il rêvait de devenir l'arbitre du monde, le roi des rois d'Europe,—car quel potentat pourrait rivaliser avec lui s'il venait à bout de Napoléon?—un certain ressentiment familial lui tenait au cœur: Napoléon, résolu à divorcer afin d'épouser une princesse susceptible de lui donner un héritier, avait laissé presque officiellement pressentir qu'une alliance avec la Russie lui serait précieuse. La grande-duchesse Anne, sœur d'Alexandre, avait même été avertie des démarches de Napoléon. Le mariage russe était déjà annoncé, quand brusquement, en prenant le prétexte d'une question de rites, et paraissant s'effrayer de l'introduction au Palais des Tuileries d'un pope et d'une liturgie grecque, Napoléon avait rompu les pourparlers, en hâte décidé et conclu son mariage avec l'archiduchesse d'Autriche.

Tous ces éléments divers avaient modifié l'état d'âme d'Alexandre à l'égard de Napoléon. Il l'admirait toujours, il n'en était que plus ardent à vouloir le vaincre. Plus tard il devait le haïr d'une aversion profonde, et, vaincu, l'accabler.

Il calculait alors, outre les avantages de la position et l'importance des forces dont il disposait, le bénéfice d'un apport moral considérable résultant de la lassitude visible qui s'emparait de la nation française, épuisée par vingt ans de combats; il tablait également sur l'hostilité sourde mais certaine de tous les petits rois et des principicules que Napoléon avait absorbés dans son Empire, dont il avait éteint le rayonnement en son éclatant foyer de gloire.

Il possédait à l'égard de ces forces morales des données aussi exactes, aussi précises que celles que M. de Czernicheff lui avait procurées sur l'état des armées françaises, en échange d'un peu d'or compté à un commis des bureaux de la Guerre.

Ce n'était donc pas à la légère qu'il se résolvait à la bataille, refusant les dernières propositions que Napoléon lui avait fait transmettre par M. de Narbonne et par M. de Lauriston. Mais, au moment d'engager un si formidable combat, l'émotion le prenait: l'adversaire était si fort, si glorieux, si habitué à vaincre, et il traînait avec lui toute une nation qui ignorait la retraite! La Victoire, ailes déployées, ne semblait-elle pas faire partie de l'avant-garde française? De là, l'air soucieux avec lequel il accueillait l'explosion d'enthousiasme patriotique des généraux, et la méditation où il s'abîma à la suite.

Quand il rompit le silence que personne n'avait osé interrompre, ce fut pour demander aux militaires rassemblés en conseil s'ils avaient un plan à lui soumettre, un projet à discuter, et quelle tactique ils conseillaient de suivre pour répondre à la marche sur le Niémen du corps de Davout.

Le général Barclay de Tolly exposa, le premier, son plan. Il consistait à ne pas attendre Napoléon en personne. On n'avait affaire, quant à présent, qu'au prince d'Eckmühl, il fallait lui barrer la route et anéantir son corps, avant qu'il fût rejoint par ceux de Ney ou de Victor. L'immense armée de Napoléon était éparpillée en Espagne, en Hollande, en Prusse, en Italie; il ne fallait pas lui donner le temps de se réunir, et la bataille devait être livrée, avec la concentration de tous les corps en route, de la Vistule à l'Oder.

C'était la tactique ordinaire de Napoléon. Elle lui avait assuré la victoire à Austerlitz, comme à Wagram. Le secret de son génie militaire consistait à se porter en avant, à attaquer avec des forces supérieures l'ennemi divisé, à empêcher sa jonction et à se retourner ensuite sur le second tronçon, en bénéficiant de l'élan, de la confiance issue de la victoire, en accablant un adversaire affaibli et démoralisé.—Il faut battre Napoléon avec les armes de Napoléon, conclut Barclay de Tolly: c'est à force d'être vaincus par lui que nous aurons appris à le vaincre. Montrons-lui que, s'il est bon professeur, nous ne sommes pas mauvais écoliers!...

Le prince Bagration, l'Allemand Pfuhl, le général Beningsen approuvèrent leur collègue.

Tous conseillèrent la marche en avant: il ne fallait pas accorder à Napoléon le temps de s'organiser, on devait surprendre Davout, le refouler, envahir le grand-duché de Varsovie, puis la Prusse, et livrer combat successivement à tous les corps qu'on rencontrerait. On n'aurait qu'à achever la victoire quand le maréchal Ney arriverait avec ses soldats de Mayence et du Rhin; le prince Eugène qui amenait ses troupes de plus loin encore, de la Lombardie, serait obligé de se rendre sans pouvoir livrer bataille. Enfin, puisqu'on avait terminé la guerre avec les Turcs et qu'on disposait de l'armée du Danube commandée par l'amiral Tchikackoff et de l'armée de Volhynie commandée par le général Tormasoff, on prendrait à revers les débris des corps successivement écrasés en marchant par Lembey et Varsovie sur le flanc des Français. Rien alors ne pourrait plus arrêter l'armée russe, décuplée par ses victoires successives, et si l'on rencontrait Napoléon vers Dresde ou Leipsick, on lui livrerait bataille avec des contingents bien supérieurs. Cette fois, il serait vaincu.

Ce plan séduisit tout d'abord Alexandre. Il correspondait à des idées hardies que sa vaillance aimait et la marche en avant ne pouvait déplaire à un jeune empereur, impatient de gloire et assoiffé de revanche. La possibilité de vaincre Napoléon en employant sa tactique, en tombant successivement sur ses corps isolés, flattait son amour-propre: le mirage d'une destruction complète de l'armée française et peut-être d'une marche sur Paris à travers l'Allemagne reconquise, grâce à l'appoint des armées du Danube et de Volhynie, séduisait son imagination orientale.

Il remercia et félicita ses généraux, se réservant dans une seconde délibération, après avoir reçu des renseignements militaires précis sur la position de divers corps français et sur la mise en mouvement du corps du prince d'Eckmühl, d'arrêter définitivement le plan de combat.

Il remarqua seulement qu'un seul des chefs militaires n'avait pas parlé.

—Et vous, prince, vous ne dites rien? N'avez-vous donc aucun plan à nous proposer ou bien vous ralliez vous simplement à l'avis qui vient d'être exprimé? demanda Alexandre à Koutousoff.

Le vieux général hocha la tête et répondit d'une voix sombre, avec un mouvement d'épaules significatif:

—On est mal venu, lorsque la trompette a déjà sonné, et que l'épée est à moitié hors du fourreau, de conseiller d'interrompre la sonnerie et de faire retomber, au moins pour un temps, l'épée dans sa gaine...

—C'est donc cela que vous me conseillez? dit vivement Alexandre, la paix, l'humiliation... Napoléon vous fait peur!

—Je pourrais avoir peur d'une lutte avec Napoléon sans être pour cela un poltron, Sire, dit le vieux guerrier froissé. J'ai écouté en silence mes jeunes collègues parler d'envahir le grand-duché, de traverser la Prusse, même de nous promener à travers l'Allemagne et de gagner ainsi les frontières de France, d'atteindre Paris peut-être... Ce sont là des rêves! Je ne dis pas qu'ils soient irréalisables, mais pas à présent... Plus tard!... Quand Napoléon aura été vaincu... car il peut l'être; mais à la condition de ne pas se jeter étourdiment au-devant de lui, de ne pas se précipiter dans le piège toujours ouvert de son génie et de son incomparable audace que la fortune a jusqu'ici récompensés...

—Un poète latin, je crois, a dit cela, général, interrompit Alexandre avec un léger sourire, et il pensait: Ce vieux brave radote!

—Un autre poète a dit aussi, répondit vivement Koutousoff, un fabuliste français, qu'il ne fallait pas vendre la peau de l'ours vivant... Napoléon est toujours debout... vous le peignez à terre, mais, pour le moment, il est toujours vainqueur et le plus formidable général triomphant qui soit... Rien qu'à son nom les armées s'enfuient et les villes s'ouvrent... Vous serez à la merci d'une bataille si vous allez au-devant de Napoléon... Ce que je dis là, ce n'est pas moi qui l'ai vu et compris le premier... j'en ai fait mon profit, je souhaiterais, Sire, que tout le monde ici en fût comme moi persuadé.

—Et qui donc vous a donné des leçons, à vous, éminent stratégiste? demanda ironiquement le czar.

—Un diplomate autrichien, qui est en même temps général... M. le comte de Neipperg, répondit Koutousoff... Que Votre Majesté fasse venir M. de Neipperg et l'interroge, il lui développera son plan que j'admire et que j'approuve... C'est le seul que je suivrais si Votre Majesté me faisait l'honneur de me confier le commandement en chef de ses armées et la responsabilité du salut de la Russie! ajouta avec gravité le vieux guerrier, dont les paroles et l'attitude surprirent tous les assistants de ce décisif conseil.

Au dehors des cris, des rumeurs s'élevaient de la foule. Le bruit de la guerre déclarée et de l'arrivée prochaine des Français sur le Niémen s'était propagé à la suite du passage du courrier extraordinaire.

—Vive notre père le Czar!... A bas Barclay!... Vive Koutousoff!... Que Koutousoff soit chef!...

Voilà ce que criait cette foule sous les fenêtres du palais où délibérait Alexandre.

L'acclamation populaire lui désignant Koutousoff comme généralissime fit une impression assez vive sur son esprit. La fermeté avec laquelle l'émule de Souwaroff avait conseillé d'attendre Napoléon et non de se porter imprudemment au-devant de lui le décida à examiner de plus près le projet de Koutousoff.

—J'interrogerai M. de Neipperg, dit-il, je le savais homme très bien informé des affaires d'Europe; il m'a donné des indications intéressantes déjà, dans un mémoire qu'il m'a remis, sur l'état des esprits en France et sur les dispositions de la cour d'Autriche à l'égard du dangereux gendre de notre bien-aimé frère François; mais j'ignorais qu'à ses talents de diplomate il ajoutait des connaissances d'art militaire... Sur votre avis, général, je prendrai donc aussi conseil de M. de Neipperg et je soumettrai son plan à votre examen à tous, messieurs, conclut Alexandre en levant la séance.

—Faites venir également, Sire, M. d'Armsfeld, l'émigré suédois, et avec lui le comte Rostopchine, dit Koutousoff en se retirant, tous les trois sont d'accord sur le danger qu'il y aurait à aller à la rencontre de Napoléon, sur l'avantage qui résultera de l'attente!

Alexandre aussitôt manda près de lui les trois personnages désignés par le vieux général.

Il leur répéta la question qu'il avait posée au conseil des généraux, s'adressant d'abord à M. de Neipperg.

M. de Neipperg, après avoir remercié l'empereur Alexandre de sa flatteuse interrogation, lui confirma le plan qu'il avait imaginé et dont Koutousoff avait indiqué les grandes lignes.

Bien loin de songer à s'avancer au-devant de Napoléon, selon le projet de Neipperg, soumis et concerté avec M. d'Armsfeld et le général Rostopchine, il fallait au contraire reculer, reculer sans cesse devant lui, faire le désert, en face, sur les côtés, derrière, partout autour de lui... en l'attirant dans l'intérieur de l'immense empire, on le vouait, lui et son armée, à une destruction complète!... Ce n'était pas d'un seul coup et brillamment, dans la fumée et le tapage d'une grande bataille, qu'on anéantirait sa puissance, mais on l'émietterait... par bribes on lui arracherait le sceptre des combats... Il faudrait éviter autant que possible les grandes rencontres et faire la guerre d'escarmouches... régiments par régiments, compagnies par compagnies, homme par homme, on lui dévorerait son armée... comme une bande de loups qui laisse passer le troupeau et se jette sur les traînards, sur les isolés, on rongerait ses magnifiques corps d'armée. Ce que l'Espagne avait si héroïquement tenté et si grandement réussi avec ses guérillas et ses partisans, on pourrait l'oser avec les Cosaques... Platoff, leur hetman, n'était-il pas là, prêt à cette guerre de ruses, de surprises, de brusque irruption, puis de fuite soudaine et de retour rapide et inattendu... une guerre d'oiseaux de proie au vol tournoyant, fondant sur les victimes à dépecer, disparaissant au fond de l'horizon, quand elle bouge et fait mine de les chasser, pour revenir bientôt la harceler plus faible, moins capable de résister. Les Parthes et les Scythes ainsi se défendaient en attaquant, poignée de moustiques aux prises avec le lion... Les lances des Cosaques seraient les aiguillons de ces moustiques... le lion, impuissant et ensanglanté, s'en retournerait honteux et blessé... la gloire était dans le succès final et non dans les moyens de l'obtenir... Par l'espace, par la fuite, par la solitude, voilà comment il fallait défendre le sol russe. C'était une fosse immense qu'il s'agissait de creuser devant la Grande Armée... elle y coulerait, et ne se relèverait d'une de ces tombes de neige que pour trébucher et s'enterrer dans la suivante. La terre russe se défendrait d'elle-même: dans ses steppes invincibles, imprenables et contre lesquels le canon, comme le génie de Napoléon, seraient impuissants, elle engloutirait jusqu'au dernier Français, si ce Français s'obstinait à ne point battre en retraite!...

Neipperg développa avec précision ce plan véritablement génial et terrible que lui avait inspiré sa haine contre Napoléon.

Le czar, frappé par les raisons qui lui étaient fournies, approuva silencieusement les idées de M. de Neipperg. Puis, se tournant vers M. d'Armsfeld, à son tour il l'interrogea.

L'agent suédois appuya le plan de M. de Neipperg. La retraite, la fuite même étaient glorieuses, comme une marche en avant, si la victoire était au bout. On reviendrait alors sur la route parcourue et l'on reconduirait les Français, au delà du Niémen, au delà de l'Oder, au delà du Rhin, peut-être!...

M. d'Armsfeld ajouta que Sa Majesté pouvait compter sur l'appui de la Suède. Bernadotte, fidèle aux engagements pris envers la Russie, se dégageait complètement de la cause française. Pour accentuer la rupture avec Napoléon, il avait réclamé la cession de la Norvège que gardait le Danemark, et renoncé à la Finlande que Napoléon lui offrait au détriment de la Russie. Il avait en outre demandé un subside de vingt millions. Napoléon avait, comme s'y attendait le prince royal, refusé d'accepter ces conditions. Bernadotte serait donc l'allié de la Russie et il s'engageait à suivre jusqu'au bout la fortune de ses nouveaux amis, à combattre, jusqu'à la victoire finale, Napoléon.

Alexandre écouta avec grand plaisir la communication de M. d'Armsfeld. L'appoint des Suédois n'était pas à négliger. Le prestige de Bernadotte comme homme de guerre était très grand en Russie. Par des bouches intéressées, Bernadotte faisait mousser ses capacités militaires. Il se donnait comme l'égal de Napoléon, insinuait que c'était lui l'auteur principal de ses victoires et prétendait qu'il était le seul homme de guerre en Europe capable de le battre. Le prestige des lieutenants de Napoléon était si grand alors que tout le monde en Russie et en Suède ajoutait foi aux gasconnades du perfide maréchal de l'Empire. Cet envieux et intrigant personnage n'était encore que prince royal de Suède; en servant la Russie et en trahissant son Empereur, qui avait fait maréchal, prince de Ponte-Corvo, et avait comblé de dignités et d'argent son ancien camarade des armées de la République, il comptait bien recevoir, pour prix de sa trahison, la couronne. Judas, fréquemment, encaisse plus de trente deniers.

—Eh bien! messieurs, reprit le czar, en présence des observations et renseignements pleins d'intérêt de M. le comte d'Armsfeld, je me rends entièrement à vos idées... J'adopte le plan si inattendu, si simple et si grand à la fois de M. de Neipperg... Nous écouterons notre vieil et illustre Koutousoff, et nous nous en rapporterons à lui pour l'exécution... Ainsi nous reculerons devant les Français... nous les laisserons s'aventurer et se perdre en notre empire... partout les habitants devront céder la place aux envahisseurs!...

Alexandre tout à coup s'arrêta. Une objection, forte sans doute, venait de se présenter à son esprit très lucide. Il la soumit aussitôt à ses trois conseillers improvisés:

—Mais les Français, messieurs, dit-il avec vivacité, si nous leur laissons l'accès libre, si nous ne livrons que les batailles qu'il sera impossible d'éviter, finiront par atteindre les grandes villes où existent des approvisionnements considérables, où les habitants, plus sédentaires et plus riches que ceux des villages, se refuseront peut-être à évacuer l'enceinte de la cité, à abandonner leurs maisons, les richesses qu'elles renferment, que ferons-nous si Napoléon arrive jusqu'à Moscou? Ne lui disputerons-nous pas les trésors, les provisions, les richesses de toute nature et les abondants magasins que contient cette antique capitale? Croyez-vous qu'il faille aussi reculer une fois là et laisser l'envahisseur entrer dans Moscou portes ouvertes?

Le troisième personnage, le comte Rostopchine, qui n'avait pas encore dit un mot, toussa légèrement comme pour attirer l'attention du czar et hasarda d'une voix flûtée:

—En ma qualité de gouverneur de Moscou, je désirerais répondre!

—Comte Fédor Rostopchine, nous vous écoutons, dit Alexandre avec bienveillance.

Le gouverneur de Moscou était un homme fort élégant, très lettré. Il avait alors quarante-sept ans. Officier distingué, ayant servi sous l'illustre Souwaroff, gentilhomme de la chambre, confident et ami du czar Paul, il ne voulut accepter aucune dignité d'Alexandre, à la suite de l'assassinat de son maître. Il se livra, dans une studieuse retraite, à l'histoire et aux lettres. Il était de beaucoup supérieur comme culture et comme état intellectuel à ces Russes, moitié hommes, moitié ours, qui l'entouraient et dont il disait plaisamment: «Je suis forcé de donner raison à un Anglais qui affirmait, en parlant des Russes, qu'on n'avait qu'à fendre la veste pour sentir le poil.» Alexandre, à l'approche de Napoléon, et sur l'instante recommandation de la comtesse Potassof, la parente de Rostopchine et amie de la grande-duchesse Anne, avait fait appel à son patriotisme: il lui avait confié la défense de Moscou, la ville sainte de l'empire.

Le gouverneur, de sa voix aux inflexions aristocratiques, reprit la phrase d'Alexandre:

—Votre Majesté s'inquiète du sort de Moscou, si l'ennemi parvient jusqu'à ses murs?... Que Votre Majesté s'en repose sur moi!... Napoléon ne trouvera dans la ville dont la garde m'est confiée que péril et honte... Plutôt que de lui abandonner les vivres, les munitions, les ressources de toute nature dont est remplie la cité, ses magasins, ses maisons particulières, plutôt que de le voir se ravitailler dans les bazars et s'abriter derrière les remparts sacrés du Kremlin, je ferai sauter moi-même ces murailles vénérées! Afin de contraindre les habitants à abandonner leurs périssables richesses, pour les entraîner à la suite de l'armée, s'il était nécessaire, je saurai recourir à la force pour cette offrande à la patrie et à l'Empereur; je les obligerai à se retirer avec nous, fût-ce jusqu'aux bouches de la Volga, ou par delà les roches inaccessibles du Caucase, ou encore dans les ténèbres blanches des solitudes sibériennes! Oui, pour exécuter jusqu'au bout le plan le plus admirable, le plan sauveur que Votre Majesté vient d'approuver, Sire, avec la grâce de Dieu et la permission de votre conseil, sûr de l'approbation de tout ce qui a le cœur russe, comptant sur l'admiration des générations, réclamant d'avance l'absolution de l'histoire, je renouvellerai l'exemple des héroïques défenseurs de Sagonte; sans remords comme sans faiblesse, je le jure ici, en présence de l'Empereur, plutôt que de voir Napoléon et ses soldats parader et se réconforter dans Moscou, moi, Rostopchine, je brûlerai Moscou!...

Cette menaçante prophétie, ce sauvage système défensif, avaient été formulés doucement, sans éclat de voix, comme un simple fait énoncé posément, dans une conversation, entre amis. Neipperg et d'Armsfeld ne purent s'empêcher de tressaillir en écoutant Rostopchine. Le patriotisme exaspéré jusqu'à la frénésie luisait dans ses yeux indécis, d'un gris bleu terne, tels que ceux des chats-tigres.

Alexandre était retombé dans sa méditation. Sa tête se penchait sur sa poitrine. Ses paupières abaissées ne laissaient filtrer aucun regard. Tout son corps demeurait immobile et comme figé. On eût dit qu'il s'était assoupi sur son fauteuil durant la délibération.

Lentement il releva la tête, et son regard s'anima.

Il se tourna vers Rostopchine.

—Ainsi, gouverneur, c'est par le feu que vous comptez combattre les Français.

—Avec le feu et le froid, Sire!... Comme lieutenants de Koutousoff, supérieurs à lui peut-être, vous aurez pour repousser l'ennemi et garder le sol de la sainte Russie deux généraux invincibles: le général Incendie et le général Hiver... n'est-il pas vrai, monsieur d'Armsfeld?

Le Suédois, que Rostopchine appelait à son aide, ajouta aussitôt:

—Il faut ajouter un troisième général aussi redoutable... En attirant Napoléon dans les plaines que le général Hiver saura rendre intenables, en le faisant chasser de l'abri des villes par le général Incendie, il succombera infailliblement, lui et son troupeau d'hommes, sous les coups d'un troisième adversaire, le général Famine!... Sire, nous n'avons rien à craindre: en suivant le plan que M. de Neipperg, le comte de Rostopchine et moi avons eu l'honneur de vous soumettre, la Russie sera le tombeau de cette Grande Armée qui s'avance imprudemment vers elle... Les Français pourront franchir le Niémen, bien peu le repasseront...