—Il leur faudrait la barque à Caron, car le Niémen sera pour eux plus infranchissable au retour que l'Achéron, dit en souriant Rostopchine qui, grand admirateur des poètes du dix-huitième siècle en honneur à la cour de Catherine II, se plaisait fort aux comparaisons mythologiques.

—J'accepte l'augure favorable, dit Alexandre; mais, messieurs, malgré les excellentes prévisions que vous m'exposez, un doute, une anxiété pour moi subsistent toujours... Je crois que le plan que vous m'exposez si clairement est d'une réussite certaine... une seule chose m'arrête, vous ne parlez pas de Napoléon!... Vous oubliez ce que vaut cet homme extraordinaire... à lui seul il est une armée... partout où il va, docile comme un chien dressé, la victoire accourt et lui rabat les armées, les peuples, les souverains... Il est de taille à lutter à lui seul contre votre général Famine, d'Armsfeld, contre vos généraux Hiver et Incendie, Rostopchine... Il faudrait contre lui, contre sa personne même, un autre général... plus fort que les trois autres, et nous ne l'avons pas!

—Cet auxiliaire que Votre Majesté invoque existe, dit alors Neipperg.

—Vraiment... et il se nomme?

—La Mort!...

Alexandre eut un mouvement de surprise, presque un frisson.

—Mais Napoléon, dit-il, est en fort bonne santé, d'après les derniers renseignements venus de Paris et de Dresde... Rien ne peut vous autoriser, comte de Neipperg, à faire entrer en ligne défensive cet allié quelque peu lugubre...

—Sire, mes derniers renseignements à moi me permettent de supposer l'intervention probable de cet allié...

—Et sur quoi fondez-vous cette prévision?

—Votre Majesté n'ignore pas que depuis longtemps, au sein de l'Empire français, des associations redoutables et ténébreuses ont noué des intrigues, réuni des complices, préparé des attentats soudains...

—Oui, je sais, les jacobins...

—Il n'y a pas que les détestables survivants de l'infâme Révolution qui soient les instigateurs de complots contre Napoléon, Sire. Tous les partis ont fourni des éléments à une vaste association nommée les Philadelphes, dont les membres se recrutent principalement dans l'armée... Le général Moreau, du fond des États-Unis, leur a promis son appui... Un général, républicain celui-là, mal récompensé, aigri, puni d'ailleurs de l'emprisonnement, le général Malet, est le chef actuel de cette formidable armée souterraine où s'enrôlent les mécontents, les partisans de la légitimité, les catholiques fidèles indignés des mauvais traitements infligés au vénérable Pontife, prisonnier à Fontainebleau... Sire, voilà pour vous des auxiliaires plus précieux, peut-être, que ceux dont parlaient mon ami M. d'Armsfeld et le comte Rostopchine...

—Mais ce complot est-il sérieux? Est-il près d'aboutir? Ce général Malet, dont j'entends prononcer le nom pour la première fois, représente-t-il une force?

—Des avis particuliers que je tiens d'un Français très animé contre Napoléon et fort dévoué à ses princes légitimes,—il se nomme M. d'Orvault, comte de Maubreuil,—me permettent d'affirmer à Votre Majesté, bien que le général Malet soit fort circonspect et ne révèle ses projets à personne, qu'il saura mettre à profit l'absence de Napoléon... Tandis que, privé de communications avec la France, perdu dans l'immensité de votre empire, Bonaparte s'enlisera de plus en plus dans les neiges, Malet et ses amis s'armeront et donneront le signal de la révolte...

—Le projet est audacieux! dit Alexandre pensif.

—Le général Malet est un homme d'une rare ténacité, reprit Neipperg encouragé par un geste du czar. Il a une première fois, au mois de juin 1808, tenté de soulever le peuple français et d'abolir l'Empire. Napoléon était absent, retenu à Bayonne par les affaires d'Espagne. Malet, à la tête d'un comité siégeant à Paris, rue Bourg-l'Abbé, imagina de répandre le bruit que Napoléon avait trouvé la mort en Égypte, et à l'aide du sénatus-consulte, fabriqué par lui, de proclamer la déchéance de la famille impériale et l'établissement d'un gouvernement provisoire dont faisaient partie des hommes d'opinions diverses modérées: les sénateurs Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht, le général Moreau, l'ancien directeur Carnot, et Malet lui-même qui ne s'était pas oublié. Le général Lafayette recevait le commandement de la garde nationale, Masséna était nommé généralissime...

—J'ai entendu parler de cette histoire, dit le czar. Le complot a avorté... La nouvelle de la mort de Napoléon, d'ailleurs, avait pu être facilement démentie... Malet ne pouvait réussir... Bayonne n'est pas loin de Paris...

—La Russie est plus lointaine, plus mystérieuse que l'Espagne. Si Malet, durant cette campagne, recommence sa tentative, je crois qu'il a de grandes chances... Il pourrait se faire aussi qu'un des affidés, profitant du désarroi d'une guerre lointaine, parvînt à s'approcher de Napoléon et à rendre réelle la nouvelle supposée de la mort de votre ennemi, du tyran de la France et de l'Europe...

Alexandre s'était levé brusquement:

—L'existence des princes, comme le salut des nations, dit-il gravement, est dans la main de Dieu... N'ayons pas l'impiété, messieurs, de diriger les desseins de la Providence... L'empereur Napoléon est, comme tout ce qui respire, tributaire de la mort... mais il ne nous appartient ni de souhaiter ni de favoriser les sinistres projets de ceux qui tenteraient de hâter le destin et d'anticiper sur les arrêts mystérieux du Seigneur... Messieurs, je vous remercie de vos renseignements; je conférerai avec le général Koutousoff et avec les autres généraux... Gardez le secret et que Dieu protège la Russie!...

Le sort tournait sa roue. Napoléon, vainqueur perpétuel, allait connaître la défaite. Le plan terrible et simple que Neipperg, Rostopchine et d'Armsfeld avaient imaginé, et qui consistait à reculer sans cesse devant Napoléon et à battre l'immortelle Grande Armée avec le froid, avec la famine, avec l'incendie,—plan dont après coup plusieurs personnages se sont attribué le mérite,—n'allait pas tarder à recevoir un commencement d'exécution.

Le 23 juin 1812, ayant couché dans une cabane, au milieu de la forêt de Wilkowisk, Napoléon parut sur les bords du Niémen, au-dessus de la ville de Kowno, à un endroit qu'on appelait Poniemoff.

Le général Haxo, sur l'ordre de Napoléon, s'approcha et tous deux traversèrent le Niémen dans une barque.

Napoléon avait ôté sa traditionnelle redingote et changé son petit chapeau. Il avait revêtu le manteau et coiffé le shapska d'un lancier polonais.

Ainsi déguisé, par crainte des coureurs ennemis pouvant le reconnaître et s'acharner sur lui, il traversa la plaine, sa lunette à la main.

Il semblait prendre ainsi possession paisible de l'empire des czars.

Une barque montée par des sapeurs escortait l'esquif impérial.

Les sapeurs débarquent. Au loin, une petite troupe à cheval galope dans la plaine.

C'est une patrouille cosaque. L'officier s'avance et demande en allemand:

—Qui êtes-vous?

—Sapeurs du général Eblé! répond le lieutenant.

—Pourquoi venez-vous en Russie? demande alors en français l'officier cosaque.

—Pour vous faire la guerre!

—Malédiction sur vous! répond le Russe, et il décharge son pistolet vers la barque. Les sapeurs tirent. Le Cosaque et ses hommes ont disparu dans la forêt. Rien ne répond. Aucun bruit de chevaux ou d'armes qu'on apprête. Le silence noir.

L'Empereur descend à terre. Un cheval a été transbordé. Il le monte. La bête fait un faux pas et s'abat sur la berge.

—Mauvais présage! murmure le général Haxo.

Napoléon hausse les épaules et part au hasard vers la forêt.

Là se trouve une petite éminence. Il y grimpe. Il braque sa lunette. Il fouille l'étendue. Il cherche l'armée d'Alexandre, les tentes, le camp, les chevaux russes. Il ne voit que la forêt et la plaine à perte de vue. La forêt noire et muette, la plaine brune et déserte. Tout se tait.

Tout à coup l'Empereur prête l'oreille. Il tressaille. Sa physionomie s'anime. Il a cru entendre le canon. C'est un orage formidable qui gronde au loin. Promenant sa lunette sur un autre coin de l'horizon, dans les ombres déjà grandissantes du crépuscule il a cru découvrir les feux d'un bivouac. Sans doute l'armée d'Alexandre est campée là... alors demain ce sera la bataille!... Et son visage s'illumine de contentement et d'espoir. Mais il examine plus attentivement. Ces flammes de bivouac ont une activité suspecte. Il ne tarde pas à reconnaître leur nature: c'est un hameau, le premier sur la route, auquel en s'enfuyant les habitants ont mis le feu. Rostopchine a été compris et déjà obéi.

Partout la solitude, le vide, l'abîme, le gouffre, l'inconnu; partout l'ombre et le silence, avec çà et là le jaillissement soudain des flammes...

Le plan fatal était rigoureusement suivi. L'armée russe s'évanouissait comme une nuée qui disparaît et se fond sous l'horizon; elle s'effaçait confondue dans la ligne monotone et grise des plaines se déroulant, triste tapis sans fin. L'étendue allait capter la Grande Armée. A son tour, on la verrait fondre et se dissoudre dans le creuset perfide de ces steppes. Cette terre boirait ce demi-million d'hommes comme le sable du désert les cours d'eau qui s'y perdent.

Les soldats russes, les habitants même semblaient entraînés dans une déroute fantastique; mais les trois sinistres chefs qui devaient changer en retour victorieux cette panique apparente, le Froid, la Faim, le Feu, bientôt prendraient l'offensive.

Napoléon, comme si déjà il eût entrevu ces visions terribles et pressenti l'épouvantable destinée, revint, sombre et soucieux, au pas de son cheval, vers son armée.

Mais le lendemain, 24 juin 1812, le magnifique spectacle offert à ses yeux chassa les présages funèbres de la veille.

A trois heures du matin, sur trois ponts jetés pendant la nuit par des voltigeurs de la division Morand et par les pontonniers d'Eblé, commença le majestueux passage de cette formidable armée de six cent mille hommes dont une poignée à peine, comme l'avait annoncé d'Armsfeld, retournerait sur l'autre rive.

Le Niémen franchi, l'empire russe s'ouvrait béant comme un entonnoir devant Napoléon et ses braves: l'humiliation de la défaite, les souffrances du froid et de la faim, les épouvantes des villes enlevées et le retour lamentable à travers le cimetière des neiges, voilà les parois de cet entonnoir sinistre au fond duquel étaient l'invasion, la captivité, Sainte-Hélène et la mort.

Comme poussés par une puissance mystérieuse et funeste, le Niémen traversé, Napoléon et la France étaient en route vers l'abîme.

XI
LA MAISON DE SANTÉ

La maison de santé du docteur Dubuisson était à la fois un établissement thérapeutique où l'on soignait des pensionnaires atteints de diverses affections chroniques et une annexe des prisons d'État, où l'on recevait des détenus spéciaux.

Certains condamnés politiques obtenaient, en arguant d'infirmités ou en invoquant des maladies que le complaisant certificat d'un médecin ami savait aggraver par l'emploi de termes scientifiques terrifiants, la faveur d'être transférés chez le docteur Dubuisson et de subir leur peine en ses chambres plus confortables et plus saines que les cellules des prisons de l'Empire.

Sous tous les gouvernements, il y eut ainsi des prisonniers privilégiés. Pendant le second Empire, l'établissement hydrothérapique du docteur Pascal, la maison du docteur Béni-Barde, bien d'autres hôtels médicaux analogues reçurent les journalistes et les orateurs de réunions publiques désireux d'échapper au régime, relativement bénin d'ailleurs, de Sainte-Pélagie. Cette faveur est continuée sous la République.

Ce fut Napoléon qui inaugura ce système mixte, plein de tolérance et d'humanité pour des adversaires politiques rarement dangereux et qu'un retour de fortune peut brusquement porter au pouvoir. Que de ministères se sont, chez nous, recrutés dans les prisons!

Mais on remarquera que, sous les pouvoirs qui succédèrent à l'Empire, les détenus admis à jouir du transfèrement hospitalier n'étaient frappés que de condamnations légères et n'avaient commis que des délits de plume ou de parole. Les autres subissaient le régime pénitentiaire commun. Parfois même les forteresses du Taureau, de l'île d'Aix, de Joux, les maisons centrales de Fontevrault, de Doullens, de Clairvaux, les villes d'Afrique comme Lambessa, les bagnes aussi, gardaient les auteurs de complots ou les chefs d'émeutes vaincues. Le terrible despote que fut Napoléon se montra souvent, envers des hommes qui avaient tenté de l'assassiner, plus clément.

Dans l'établissement du docteur Dubuisson, situé en haut du faubourg Saint-Antoine, proche la barrière du Trône, au milieu d'une demi-campagne, avec des arbres, du bon air, le quartier voisin porte encore le nom de Bel-Air, parmi de riantes maisonnettes et proche le bois de Vincennes, des ennemis redoutables et personnels de l'Empereur subissaient une captivité assez douce.

Là se trouvaient incarcérés pour des causes diverses, outre le général Malet, deux frères, les princes Armand et Jules de Polignac, arrêtés à la suite de la conspiration de Georges Cadoudal, le marquis de Puyvert également royaliste, enfin l'abbé Lafon, le conseiller, le confident de Malet, mais qui croyait de bonne foi que le général travaillait pour les Bourbons et pour le pape.

L'abbé Lafon que nous avons vu, le jour de la naissance du roi de Rome, attendre avec impatience, dans le petit cabaret de l'hôtel de Nantes, la nouvelle qui pouvait hâter ou retarder ses espérances de conspirateur royaliste, avait été écroué depuis. Protégé par le comte Dubois, préfet de police, il avait obtenu de subir sa peine en la maison de santé de la barrière du Trône.

Malet prit sur-le-champ l'abbé en affection. Il ne tarda pas à lui donner toute sa confiance.

Le général Claude-François Malet avait alors cinquante-huit ans. Il était né à Dôle, dans le Jura, d'une famille noble; il s'engagea à l'âge de seize ans et se trouvait capitaine de cavalerie aux premières heures de la Révolution. Délégué à la fête de la Fédération en 1790 par son département, il fut élu chef du bataillon franc-comtois et commanda la place de Besançon. En 1799, il fut envoyé comme général de brigade à l'armée d'Italie et servit sous Championnet et Masséna. Il se trouva, dans les premières promotions, nommé commandeur de la Légion d'honneur. Il avait adhéré à la constitution de l'Empire, avec quelques réserves: «Citoyen Premier Consul, écrivait-il à Bonaparte, en lui envoyant son vote et celui de ses soldats, nous réunissons nos vœux à ceux des Français qui désirent voir leur patrie heureuse et libre. Si l'Empire héréditaire est le seul refuge qui nous reste contre les factions, soyez Empereur...»

Il y avait en ce militaire plein de révoltes et aussi de rêves aventureux, soldat médiocre d'ailleurs, perpétuel mécontent, subordonné aigri, qui voyait d'un œil irrité l'avancement brusque de camarades beaucoup plus jeunes que lui, une âme de conspirateur et des calculs de traître. Le mémorable complot qui porte son nom n'était pas son coup d'essai. Toute son existence fut agitée par des projets ténébreux de coups de main, d'émeutes de casernes, de pronunciamentos dans les camps, avec de romanesques combinaisons d'enlèvement. On retrouvait en lui le condottiere des petites républiques d'Italie et le franc-juge teutonique. Les généraux espagnols contemporains ont reproduit son tempérament.

Il s'était affilié de bonne heure à des associations militaires dont le but était le renversement de tout chef voulant s'emparer du pouvoir et changer la forme républicaine. Ces sociétés portaient différents noms. Leurs adhérents se nommaient Miquelets dans la région des Pyrénées, Barbets dans les Alpes, Bandoliers dans le Jura, Frères bleus dans le Centre et l'Ouest. Ces groupes divers parvinrent à se fondre dans la société des Philadelphes, qui avait des ramifications à l'étranger, et sur laquelle nous avons donné quelques détails dans l'épisode intitulé: La Maréchale. Malet portait le nom de Léonidas, chez les Philadelphes dont il devint le chef à la mort du colonel Oudet (Philopœmen), tué à Wagram.

Commandant le camp de Dijon en 1799, Malet, avec les Philadelphes, combina un plan d'enlèvement du Premier Consul, qui devait passer par Dijon pour aller gagner la bataille de Marengo et sauver la France.

Cent hommes résolus, apostés par Malet qui leur avait donné une consigne en apparence insignifiante, pouvaient entourer le cortège de Bonaparte dans les défilés du Jura et le faire prisonnier. Quelle aubaine pour l'Autriche si Malet eût réussi! Son plan consistait à profiter de la confusion suivant la mort du Premier Consul pour marcher sur Paris à la tête des troupes du Jura. Le complot fut éventé. Le Premier Consul évita les défilés suspects et put parvenir sur le champ de bataille de Marengo. La fortune tournait le dos aux Autrichiens.

Malet fut alors soupçonné, mais non convaincu de trahison. Le chef de la haute police, Desmarets, dit en ses curieux et précieux Témoignages: «Je crus le voir affilié alors à certain projet d'enlèvement du Premier Consul à son passage à Dijon. L'explication que j'ai eue avec lui mit fin à quelques relations que nous avions conservées de l'armée d'Italie.»

D'Angoulême, où il avait été détaché, il passa à Rome où, à la suite d'actes d'insubordination affichant son désaccord avec le général Miollis, il fut révoqué.

Cette mesure ne fut point pour calmer ses idées de rébellion. Il voua une haine vigoureuse à l'Empereur. Il chercha donc avec une tenace patience à profiter de tous les événements, à les susciter s'il était possible, à les supposer au besoin, pour s'emparer de l'armée, soulever le peuple et renverser son ennemi.

Cette haine, plus que le passé de Malet, explique ses sentiments républicains qui sont incontestables, quoiqu'il ait cherché des alliés parmi les royalistes.

Il tenta, comme nous l'avons vu, en 1807, avec le comité de la rue Bourg-l'Abbé dont le jacobin Demaillot était le mineur, de détrôner Napoléon. Son plan consistait à profiter de l'éloignement de l'Empereur, pour répandre le bruit de sa mort. Le complot fut dénoncé et Malet ne tarda pas à être emprisonné.

Nous avons reproduit la lettre, pleine de soumission, par laquelle il demandait sa grâce à l'Empereur, offrant de quitter la France et d'aller vivre de l'existence du colon à l'île de France.

A la suite de la démarche faite par Renée, accompagnée de La Violette, et sollicitant, à Saint-Cloud, la grâce de Malet et du major Marcel, compromis dans son complot, l'Empereur avait accordé remise de sa peine au major et autorisé Malet à séjourner dans la maison du docteur Dubuisson.

C'est là que nous le retrouvons le jeudi 22 octobre 1812,—le jour même, à jamais tragique, où Napoléon évacuait Moscou et commençait, avec la Grande Armée en haillons, la sinistre étape dans les neiges.

Malet, même en prison, n'avait pas cessé de conspirer. En 1809, il avait voulu recommencer sa tentative, c'est-à-dire répandre le bruit que l'Empereur avait été tué à Wagram; puis, à la faveur du désarroi général, marcher sur Notre-Dame,—il avait choisi le 29 juin, où l'on y célébrait un Te Deum. Là, il se serait emparé des autorités civiles et militaires rassemblées pour la cérémonie. Un Italien nommé Sorbi, détenu avec lui à la Force, avait surpris en partie son plan. Malet conçut des doutes sur la fidélité de cet homme. Il donna contre-ordre à ses affidés. Le Te Deum de Wagram se passa donc sans incidents.

Ce conspirateur opiniâtre avait une idée fixe: profiter de la stupeur qui suivrait la nouvelle de la mort de l'Empereur, brusquement proclamée, et se rendre maître, à la faveur de la confusion universelle, de divers postes et du suprême pouvoir militaire. Il évoque ainsi la physionomie sombre et restée quelque peu mystérieuse d'un autre prisonnier d'État, Auguste Blanqui, comme lui cherchant le renversement du pouvoir par des coups de surprise, des émeutes faites à petit nombre, et l'usurpation des ministères, de l'Hôtel de ville, de la police, soit par la force, soit à l'aide de faux cachets et d'actes fabriqués.

Malet a-t-il conspiré seul, en 1812, avec les quelques compagnons qui figurèrent à son procès; ou bien était-il soutenu par des complices puissants, restés secrets et indemnes? Comptait-il sur l'appoint de ce qui restait des Philadelphes, sur le secours immédiat des officiers révoqués partageant ses rancunes et n'attendant qu'une occasion de se jeter dans une insurrection? Tout porte à le croire, mais la preuve historique de cette double complicité n'a pas été faite, et l'on ne peut, en toute sécurité, donner à Malet d'autres auxiliaires que ceux qui furent connus par la suite.

Le règlement de la maison de santé permettait aux pensionnaires de recevoir des visites toute la journée.

Malet accueillait donc chaque jour un certain nombre de visiteurs. Rien d'insolite ne marqua ses réceptions du jeudi 22 octobre.

Dans sa chambre, se trouvaient réunis l'abbé Lafon, le moine Camagno, le séminariste Boutreux, l'ex-médecin-major Marcel, et un jeune militaire, le caporal Rateau, de la garde de Paris.

Rateau avait vingt-huit ans. Il était le fils d'un fabricant de liqueurs de Bordeaux et était parent du baron Rateau, procureur général à la Cour de Bordeaux.

Quand les cinq complices furent seuls en face de leur chef, qui les avait retenus sous des prétextes divers, Malet dit d'un ton bref:

—Il faut en finir, mes amis... l'Empire a trop duré, et l'Empereur a trop vécu!... voici l'heure de frapper le grand coup... Êtes-vous prêts à me suivre?...

Il les interrogea du regard rapidement. Tous répondirent affirmativement.

L'abbé Lafon fit cette réserve:

—Il est entendu, mon cher général, qu'il s'agit seulement de renverser l'Empire et non de rétablir la République?

Malet eut un geste d'impatience.

—Nous réservons la forme de gouvernement, dit-il; les Français, redevenus libres, choisiront le régime qui leur paraîtra le meilleur...

—Soit, dit le moine Camagno, avec sa face bistrée de forban et ses yeux où luisait la flamme du fanatisme, nous marcherons avec vous, général, fût-ce au supplice, mais vous me garantissez à moi, pour que je puisse le confirmer à mes amis, que tous vos efforts, si vous réussissez, tendront à rétablir sur son trône le roi d'Espagne, Ferdinand VII?

—Nous nous occuperons des affaires d'Espagne quand nous en aurons fini ici avec le tyran,—répondit avec brusquerie Malet. Personne n'a plus d'objection à faire? reprit-il en lançant un regard impérieux à la ronde.

—Nous ne devons pas seulement nous armer pour démolir un trône, dit, de sa voix calme de sectaire, l'ex-major Marcel, l'humanitaire disciple d'Anacharsis Clootz, mais bien pour fonder la république universelle, la fédération pacifique des États-Unis d'Europe. Je vous demande donc, général, de profiter de l'immense élan généreux que votre grand acte va donner à tous les peuples, pour délivrer les nations dans les fers... La Pologne, l'Irlande, la Grèce, attendent de nous leur délivrance... Il faut décréter la révolution au nom du principe des nationalités; il faut que la France donne une patrie à ceux qui n'en ont pas, et affranchisse les humains encore esclaves... Voilà pour quel noble but je marche avec vous, général!

—Nous nous occuperons de nous fortifier, en nous créant des alliés parmi les peuples asservis, c'est entendu! dit Malet; mais avant de songer à l'affranchissement des Polonais, des Irlandais et des Grecs, il faut délivrer les Français... On n'a plus rien à ajouter?

—Pardon, général, dit timidement le séminariste Boutreux, il ne faudra pas oublier notre saint Pontife, qui est en prison...

—C'est convenu! Je l'ai déjà dit... Mais Napoléon d'abord, le pape après! fit Malet avec une irritation croissante. Et toi, ajouta-t-il en s'adressant au caporal, as-tu quelque roi ou quelque pape à me recommander? Tu es le seul qui n'ait pas ouvert la bouche...

—Mon général, répondit en rougissant Rateau, je voudrais bien devenir sous-lieutenant...

La figure de Malet s'éclaira:

—A la bonne heure! tu demandes quelque chose pour toi, au moins... tu es le plus raisonnable... Sois heureux, mon garçon, tu auras tes épaulettes!... A présent, mes amis, écoutez-moi attentivement, continua Malet; les heures sont brèves, et cette nuit même, nous allons tenter la partie...

Un certain frémissement parcourut les auditeurs. Aucun ne tremblait. C'était plutôt une fièvre de plaisir, un de ces frissons d'attente qui font vibrer délicieusement les nerfs des joueurs et des amoureux. Les conspirateurs connaissent cette titillation. Le désir, l'anxiété, l'inconnu leur communiquent d'étranges et puissantes secousses. Le sang accélère, à ces moments-là, sa course dans les veines, et l'on vit double.

Malet, profitant de l'émotion de ses affidés, développa froidement, posément, son plan, qui était encore plus insensé que hardi.

Il en avait avec précision et méthode agencé les diverses parties. Seul, il le portait tout entier. Nul des hommes subalternes auxquels il se confiait n'en avait eu connaissance. On savait seulement que l'on chercherait à renverser l'Empire, et qu'on descendrait dans la rue, quand Malet donnerait le signal.

Il commença par leur faire remarquer combien le moment était propice pour agir. Dès qu'il avait vu Napoléon s'engager, avec toute son armée, sur la route périlleuse des solitudes du Nord, son espoir de recommencer avec succès les deux tentatives de 1807 et de 1809 lui était revenu plus vivace. Cette fois il semblait sûr du succès. Son idée fixe, sa marotte, la supposition de la mort de l'Empereur, allait prendre corps et apparaître la réalité.

Il y avait sept jours que Paris était sans nouvelles de Napoléon et de la Grande Armée. Les bruits les plus sinistres trouvaient créance. Le commerce paralysé, le travail arrêté, la récolte mauvaise,—la comète de 1812, favorable à la vigne, avait produit une sécheresse exceptionnelle,—l'impopularité de Marie-Louise, car le peuple regrettait Joséphine et n'avait pu s'accoutumer à cette Autrichienne, rappelant Marie-Antoinette, tout ce malaise et toute cette inquiétude favorisaient les desseins audacieux de Malet.

L'entreprise sans doute était folle et téméraire. Elle prouvait cependant chez son auteur une sorte d'intuition très pénétrante de ce qui se passait dans la conscience populaire, une perception très juste de l'état des esprits, des défaillances prochaines, des trahisons naissantes et des surprises possibles.

L'abbé Lafon qui, en sa qualité de royaliste et de clérical, prévoyait l'insuccès et aurait souhaité que Malet agît franchement au nom des Bourbons, arborant la cocarde blanche et proclamant le souverain légitime, Louis XVIII, après avoir entendu l'exposé rapide de son plan, lui demanda:

—Comptez-vous sur l'appui du Sénat? avez-vous pressenti quelques-uns de ses membres?

Malet répondit avec franchise:

—Aucun! vous seuls connaissez mon projet. Mais les sénateurs, au moins en grande majorité, sont las de servir l'Empire. Des grondements précurseurs des révoltes s'élèvent des deux grands corps délibérants. Le Sénat, qui hésiterait sans doute à prendre l'initiative d'une insurrection, ratifiera avec ensemble le fait accompli. Dès que les sénateurs seront persuadés que Napoléon est mort, ils s'empresseront de voter l'abolition de son régime. Il se passera ce qui s'est vu, sous l'ancienne monarchie, quand Louis XIV et Louis XV sont descendus dans la tombe. On déchirait leurs testaments, on se refusait à exécuter leurs volontés avant-dernières, on poursuivait les rares courtisans restés fidèles après la mort. L'humanité est lâche, mes amis; elle subit la force d'où qu'elle vienne, mais seulement tant qu'elle est la force. Quand un pouvoir nouveau surgit, les pires valets du pouvoir ancien se redressent de leur platitude, courent à la puissance qui apparaît et s'efforcent de se faire pardonner leur servilité passée en promettant une domestication plus complète... Tout avènement est beau. La foule salue les acteurs neufs qui paraissent sur la scène du monde et oublie ceux qu'on a forcés à rentrer dans la coulisse. L'Empereur mort, ou cru tel, c'est l'Empire enterré. Personne, demain, ne voudra plus avoir été bonapartiste. Oh! je connais ce peuple et ceux qui le mènent!... Nous aurons le Sénat pour nous, j'en suis certain!... J'ai, d'ailleurs, d'avance compté sur son concours!... voyez plutôt...

Et Malet, déployant un papier à en-tête, lut la pièce suivante, très habilement fabriquée par lui, et qui pouvait, par ses apparences d'authenticité, tromper des yeux non prévenus.

C'était un sénatus-consulte, destiné à être affiché, lu aux troupes de la garnison, envoyé aux préfets et aux commandants de places, et montré, s'il le fallait, aux généraux, aux ministres, aux divers agents de l'autorité, requis par Malet, au nom du pouvoir sénatorial.

L'original de cette pièce, publiée pour la première fois sous la Restauration, est aux Archives.

Ce sénatus-consulte fictif portait l'en-tête suivant:

SÉNAT CONSERVATEUR

Séance du 22 octobre 1812.

Présidence de M. Sieyès.

«La séance s'est ouverte à huit heures du soir sous la présidence du sénateur Sieyès.

»Le Sénat, réuni extraordinairement, s'est fait donner lecture du message qui lui annonce la mort de l'empereur Napoléon qui a eu lieu sous les murs de Moscou, le 7 de ce mois.

»Le Sénat, après avoir mûrement délibéré sur un événement aussi inattendu, a nommé une commission pour aviser, séance tenante, aux moyens de sauver la Patrie des dangers imminents qui la menacent, et après avoir entendu les rapports de la commission,

»A discuté et nous ordonne ce qui suit...»

Suivait le dispositif du sénatus-consulte en 19 articles.

Le premier article portait que le gouvernement impérial n'ayant pas rempli l'espoir de ceux qui en attendaient la paix et le bonheur des Français, ce gouvernement, ainsi que ses institutions, était aboli.

La Légion d'honneur était conservée.

Un gouvernement provisoire de quinze membres était établi et composé ainsi:

Le général Moreau était nommé président. Ce traître célèbre se trouvait encore aux États-Unis; mais ses ramifications avec les Philadelphes, ses relations anciennes avec les royalistes, ses offres de service aux Russes et aux Prussiens, dans les rangs desquels il devait, l'année suivante, trouver la mort en combattant la France, à Dresde, indiquent bien que Malet, s'il agissait seul, avait des accointances puissantes et aurait eu des alliances—s'il avait réussi—auprès des Bourbons et dans les cours d'Europe.

La vice-présidence avait été dévolue à Carnot. Les autres membres étaient: général Augereau; Bigonnet; Destutt de Tracy, sénateur; Florent-Guyot, ancien conventionnel; Frochot, alors préfet de la Seine; Jacquemont; Lambrecht, sénateur; Mathieu, duc de Montmorency, royaliste; général Malet; Alexis, duc de Noailles, royaliste; Truguet, vice-amiral; Volney et Garat, sénateurs.

On voit que ce gouvernement était mixte et que si Carnot, Malet, Augereau y représentaient avec Florent-Guyot et Jacquemont l'élément républicain, le préfet Frochot, le vice-amiral Truguet, Volney, Lambrecht, Garat, Destutt de Tracy figuraient les anciens républicains ralliés à l'Empire, tandis que les ducs de Montmorency et de Noailles marquaient la place de la royauté. Les sénateurs impériaux pouvaient, le cas échéant, se rattacher aux royalistes, s'il s'était agi de délibérer sur l'offre de la couronne. En outre, la présidence confiée au général Moreau, déjà en pourparlers avec les futurs chefs de la coalition, donnait à la restauration de Louis XVIII les plus grandes chances, si le coup tenté par Malet eût été suivi de succès.

Malet, c'est entendu, était républicain. Mais son républicanisme était celui d'un général. Il devait fort bien s'accommoder d'une royauté avec une charte. Les historiens favorables à Malet ont été embarrassés pour justifier la présence de royalistes et de législateurs alliés à l'Empereur dans cette commission insurrectionnelle. M. Ernest Hamel, qui a écrit l'apologie de Malet et de ses conspirations, a été obligé de reconnaître que si le complot de 1808 (comité de la rue Bourg-l'Abbé) avait un caractère démocratique prononcé, avec le rétablissement de la République pour but, la seconde conspiration offrait un objectif moins absolu. En 1812, la forme de gouvernement est réservée et un élément royaliste se trouve introduit parmi les membres chargés de préparer et de présenter à l'acceptation du peuple français une constitution nouvelle.

Avec Moreau à sa tête, la commission eût certainement fait les affaires des Bourbons et des rois d'Europe, qui avaient encore plus peur de la République que de Napoléon.

Aux termes de ce sénatus-consulte, les ministres étaient destitués; les fonctionnaires continuaient leurs fonctions; une amnistie était accordée aux déserteurs, déportés et émigrés,—cette dernière catégorie ne comprenait plus guère que les princes, leur entourage et les derniers chouans à la solde de l'Angleterre.

L'article 7 établissait qu'une députation serait envoyée «à Sa Sainteté le pape Pie VII, pour le supplier, au nom de la nation, d'oublier les maux qu'il avait soufferts et pour l'inviter à visiter Paris avant de retourner à Rome».

Malet, on le voit, n'avait eu garde de négliger l'élément religieux. Il comptait sur l'appui du pape et du clergé. Cet article avait dû plaire à ses complices de la première heure: l'abbé Lafon, le moine Camagno et le séminariste Boutreux.

Les gardes nationaux, que les levées extraordinaires avaient appelés aux armées, étaient autorisés à rentrer dans leurs foyers, mesure qui devait certainement, si on affaiblissait nos corps de troupes aux prises avec l'ennemi, acquérir de la popularité au nouveau gouvernement. Enfin, le général Lecourbe était nommé commandant en chef de l'armée de Paris. Le général Malet remplaçait le général Hullin dans le commandement de la place de Paris.

Le sénatus-consulte était signé de: Sieyès, président, Lanjuinais et Grégoire, secrétaires; contresigné par Malet, «général de division, commandant en chef la force armée de Paris et les troupes de la première division militaire».

Une proclamation, rédigée en même temps par Malet, devait être lue dans les casernes et affichée sur les murs de Paris.

On lisait dans cet appel d'une véhémence extrême des phrases comme celles-ci, faisant des Cosaques vainqueurs, et sous la lance desquels Napoléon, disait-on, avait succombé, les sauveurs de la France et du monde:

«Citoyens et soldats, Bonaparte n'est plus! Le tyran est tombé sous les coups des vengeurs de l'humanité. Grâces leur soient rendues! Ils ont bien mérité de la patrie et du genre humain!...»

Après ce tribut de reconnaissance aux ennemis victorieux, le factieux attaquait et insultait le fils de l'Empereur.

«Si nous avons à rougir d'avoir supporté si longtemps à notre tête un étranger, un Corse, nous sommes trop fiers pour y souffrir un enfant bâtard...»

Si l'insulte à la Corse, île française, était inutile et peu habile, l'outrage au pauvre petit roi de Rome était fou. Mais Malet n'était pas homme à observer aucune mesure. Ne flétrissait-il pas, dans la fin de sa proclamation, sans doute pour complaire aux anciens valets de Thermidor devenus les sénateurs de Bonaparte, qu'il embauchait, le grand citoyen qui avait incarné la Révolution et la République, jusqu'à la réaction de la Cabarrus et de son amant, le méprisable Tallien:

«Prouvez à la France, s'écriait Malet, que vous n'étiez pas plus les soldats de Bonaparte que vous ne fûtes ceux de Robespierre!»

Quand la lecture des pièces fut achevée, Malet distribua à ses complices leurs rôles.

Puis il collationna, signa et scella divers brevets nommant à des emplois et à des commandements ceux qu'il se proposait d'entraîner avec lui.

Ces dispositions prises, il leur donna à tous successivement la main, en leur disant d'un ton de commandement:

—C'est pour ce soir!... onze heures!... Soyez prêts!...

Tous répondirent:

—A ce soir!...

—Et le lieu du rendez-vous? demanda l'abbé Lafon... ce ne peut être ici: la maison de l'excellent docteur Dubuisson n'ouvre pas, de nuit, ses portes à nos amis.

—Sans doute, fit Malet, il faut nous réunir chez l'un de nous...

—Chez moi, si vous le voulez, dit le moine Camagno; j'habite une maison tranquille, cul-de-sac Saint-Pierre, rue Saint-Gilles, au Marais.

—Accepté! décida Malet. Vous avez entendu, messieurs, à onze heures, rue Saint-Gilles?...

—Nous y serons!... dirent les conjurés.

—Attendez, reprit le moine. Pour vous faire reconnaître, car il pourrait se faire que vous fussiez surveillés et suivis, vous ferez tomber dans la boîte de la porte un morceau de papier... je n'ouvrirai que sur ce signe de ralliement...

Et le moine, tirant de la poche de sa robe une lettre froissée, visiblement un brouillon, la déchira en cinq morceaux qu'il présenta à Malet, à l'abbé Lafon, à Boutreux, à Marcel et au caporal Rateau.

Chacun serra précieusement ce morceau de lettre.

Reconduits par le général jusqu'à la porte, les trois visiteurs quittèrent la maison de santé sans avoir attiré l'attention ni des pensionnaires du docteur Dubuisson, ni des agents de Rovigo susceptibles de rôder aux alentours.

XII
COMPIÈGNE-CONSPIRATION

Le général Malet, demeuré seul, réfléchit profondément quelques instants, tournant et retournant les papiers étalés sur la table, qu'il enferma ensuite dans un portefeuille à serrure.

Là se trouvait toute la conspiration. Avec ces feuilles de papier ministre, ces faux cachets, ces signatures imitées, cet homme, faible, isolé, captif, n'ayant ni argent ni prestige, ignorant tout de Paris, oublié des soldats, inconnu de la population civile, allait un instant suspendre la vie publique, arrêter le mécanisme puissant de l'organisme impérial et, détournant à son usage les ressorts réguliers de l'administration, substituerait pendant quelques heures brèves, mais si remplies de faits extraordinaires, sa volonté à toute autorité établie et sa personnalité même à celle du grand Empereur éloigné.

Cet incroyable complot—en laissant de côté les alliances royalistes, les secours extérieurs et les adhésions des fonctionnaires et du peuple qui ne seraient venues qu'après la réussite complète et l'affermissement du nouveau pouvoir—prouve la force qui gît dans la volonté humaine.

L'idée fixe, la convergence de toutes les facultés, de toutes les sensations, de toutes les volitions vers un seul objectif: le renversement de l'Empire par le fait de la mort soudaine et lointaine de l'Empereur, voilà ce qui fit la seule réalité de cette fantasmagorie.

Il est évident que la nouvelle avait contre elle toutes les chances de crédibilité; qu'il suffisait de la défiance en éveil d'un esprit plus réfléchi, s'avisant qu'il était invraisemblable que la nouvelle de la mort de l'Empereur fût ainsi répandue et se demandant d'où sortait ce général Malet investi tout à coup par le Sénat du commandement de Paris, pour donner le soupçon de la fraude et empêcher le sénatus-consulte et les pièces fabriquées d'avoir le moindre effet; qu'un seul des fonctionnaires dont le concours était indispensable à Malet se refusât à le prendre au sérieux et à lui obéir, et tout son château de cartes s'écroulait. Ce fut d'ailleurs ce qui arriva.

Mais il est toutefois admirable que la cervelle d'un homme, en prison et dénué de toutes ressources, ait pu projeter une si étrange folie et lui donner une consistance apparente telle que la plupart des historiens l'ont discutée comme une conception réalisable et qui n'avait avorté que par des concours de circonstances accidentelles, demeurées d'ailleurs assez mystérieuses. Car pourquoi, comme on le verra par la suite, le préfet de la Seine, Frochot, dont le dévouement à l'Empereur ne peut faire de doute, crut-il Malet sur parole, lui prêta-t-il son concours et mit-il à sa disposition l'Hôtel de Ville, tandis que le général Hullin, dont l'habitude de l'obéissance passive et la persuasion d'être couvert par un ordre supérieur pouvaient expliquer la soumission aux ordres à lui transmis, se refusa-t-il à céder la place à Malet? Jamais histoire vraie ne tint plus du roman. Cette conspiration, absurde en ses détails, et abracadabrante dans sa conception, fut donc avant tout un chef-d'œuvre de volonté.

Elle a d'ailleurs abouti, plus que ne le pensait son auteur, après l'insuccès. La disproportion entre l'assaillant faible et le colossal Empire, une matinée mis en péril, fit trop bien voir la fragilité du trône impérial. Elle affirma la possibilité d'un écroulement, si l'Empereur venait à disparaître. En même temps elle accoutuma les esprits à ne pas considérer le roi de Rome comme l'héritier du pouvoir de Napoléon. On peut dire que c'est la conspiration Malet qui a préparé la France à la substitution, en 1814, d'une autre dynastie à Napoléon et à son fils. Alexandre de Russie, le roi de Prusse, Wellington, Blücher, comprirent dès lors que la France était vulnérable. Il fallait frapper l'invincible nation, non pas au cœur, mais à la tête. Napoléon n'était qu'un vainqueur éphémère. Fouché, Talleyrand se disaient qu'il fallait s'assurer d'un maître dont le trône fût plus solide. L'empereur d'Autriche conçut des doutes sur la valeur de son gendre. Malet a empêché Napoléon II.

Malet, qui avait clos sa porte, pour classer et ranger ses précieux papiers, entendant frapper, alla ouvrir. Il prit un air indifférent pour recevoir le visiteur.

Un jeune homme, à figure énergique et franche, portant la longue redingote boutonnée, le chapeau à bords relevés, les bottes et la grosse canne, ayant toute l'apparence d'un officier en civil, parut.

La figure de Malet s'anima. Évidemment le nouveau venu l'intéressait, l'inquiétait peut-être.

—Ah! c'est vous, colonel Henriot, dit-il vivement... Soyez le bienvenu!... Quelles nouvelles?...

—Ne dites pas mon nom, fit très bas le visiteur...

—Personne ne peut nous entendre, rassurez-vous!... Les murs sont épais, les portes closes, et les maisons comme celle-ci fort discrètes... Je vous demandais: quelles nouvelles; j'ai tant de hâte de savoir si une dépêche est arrivée...

—Aucun courrier n'est encore venu de Russie...

—L'Impératrice?

—Toujours dans la plus vive inquiétude sur le sort de son mari... elle se trouve au palais de Saint-Cloud avec son fils... elle aussi attend un courrier...

—Alors les dieux sont pour nous!... dit gaiement Malet, peut-être, mon cher colonel, Napoléon est-il mort, à l'heure qu'il est, dans les neiges de la Moscovie?...

—Non!... je suis sûr qu'il vit!... répondit Henriot avec amertume, un démon le protège...

—Vous êtes d'un cœur solide, colonel, et votre haine contre Napoléon vous défend contre toute faiblesse... Vous m'aviez confié une partie de vos souffrances... eh bien! soyez déjà à demi consolé, vous n'allez pas tarder à être vengé!...

—Est-ce possible?... dit Henriot en secouant la tête; je commence, voyez-vous, à désespérer, et ne suis plus le même homme qui s'est ouvert à vous... Écoutez-moi, général je voulais partir avec l'armée, suivre Napoléon dans cette lointaine Russie, et là, un jour, l'attendre, le surprendre et le frapper... au cœur, comme il m'avait atteint, moi!... mais le comte de Maubreuil m'a dissuadé de tenter cette aventure, il m'a représenté que vous pourriez plus sûrement m'aider à me venger... il m'a conseillé de vous voir, de vous fournir les renseignements qui vous seraient utiles pour un but que je soupçonne, mais que vous m'avez caché... j'ai obéi à Maubreuil, je suis venu vous trouver, et me mettant à votre disposition, je vous ai communiqué tous les renseignements que vous me demandiez...

—Et vous avez été un aide fort précieux, mon cher Henriot; avant peu, mes amis et moi, nous saurons reconnaître vos services...

—J'ignore ce que vous voulez, je ne puis deviner vers quel but mystérieux vous marchez, reprit Henriot avec émotion, je vous ai suivi, comme un homme qui a les yeux bandés et qu'on dirige à tâtons dans un endroit ténébreux... pour vous, pour vous servir, car je pensais servir en même temps ma vengeance, j'ai consenti à séjourner en France... prétextant une maladie interne, une faiblesse toute physique, alors que c'était à l'âme qu'était mon mal, j'ai pu, grâce à la protection du maréchal Lefebvre, rester en France, à Paris... Tandis que mes camarades donnent des coups de sabre aux Russes, prennent des villes, gagnent des batailles, acquièrent des grades et se couvrent de gloire dans cette guerre gigantesque, moi, je demeure, l'arme au fourreau, devant une écritoire, plumitif obscur, assis paisiblement dans un bureau de la place, auprès du général Hullin, gouverneur de Paris...

—Un poste d'honneur et de confiance!... ne vous plaignez pas!... c'est là que vous êtes surtout utile à la cause!

Henriot baissa la tête. Un vif combat semblait se livrer dans sa conscience. Il continua avec un trouble croissant:

—Mon emploi auprès du commandant de l'armée de Paris me permettait de connaître exactement les forces disponibles, les contingents des postes, les noms des chefs et leur situation... Vous m'avez demandé de vous livrer ces renseignements, je l'ai fait... c'était une trahison, général!...

—Vous employez là un bien gros mot, dit Malet avec un air de bonhomie destiné à calmer les remords visibles du jeune colonel. Soyez assuré, reprit-il avec plus d'énergie, que vous ne trahissez ni vos devoirs ni votre pays... je ne vous ai rien demandé qui fût un forfait à l'honneur! Le général Malet est incapable de commander à qui que ce soit une action déshonorante!...

—Je vous crois, général!... Mais si, dans le premier moment de la colère, de la douleur aussi, en écoutant Maubreuil, j'étais prêt à tout braver, à tout entreprendre contre l'Empereur... c'était pour me venger de lui...

—Et à présent... vous êtes moins emporté... votre colère s'est évanouie... votre douleur s'est apaisée?... demanda Malet, et presque ironiquement il ajouta: Vous estimeriez-vous déjà vengé, parce que l'on est sans nouvelles de Napoléon et que le bruit de sa mort sous les murs de Moscou peut tout à coup nous parvenir?...

—Ma douleur est aussi vive, ma colère aussi ardente qu'auparavant, et ma vengeance est toujours altérée...

—Eh bien! d'où proviennent ces scrupules, ces hésitations, mon jeune camarade?

—Général, écoutez-moi... j'ai voué une haine violente et terrible à Napoléon... Mais c'est Napoléon seul que je cherche, c'est sa personne que je vise, c'est lui, c'est l'homme même que je veux frapper... L'Empereur m'est toujours sacré!... En lui je respecte le chef de notre armée, le bouclier de la France, l'épée de notre grande nation marchant à la gloire...

—Enfant, murmura Malet hochant la tête, l'Empereur et Napoléon ne font qu'un...

—Pas pour moi! Réfléchissant à ce qui se dit dans Paris, aux alarmes répandues, à l'absence de nouvelles qui permet de supposer des désastres pour l'armée, je me demande si je puis conserver ma haine, comme une arme chargée braquée sur la poitrine de celui qui porte la France en croupe de son cheval...

—Napoléon n'est pas la France! accentua énergiquement Malet. Il a trahi la cause de la liberté. C'est un despote qui a tout sacrifié à son ambition. Il a fait couler, par cent canaux sur tous les champs de l'Europe, le plus pur sang de notre jeunesse. Il emmène avec lui en ce moment dans les déserts béants comme des fosses la nation valide presque entière, elle s'y engloutira!... il suit sa route funeste au milieu des ossements... La France a besoin d'air, et elle étouffe de liberté, et elle est bâillonnée; de paix, et elle est poussée dans des combats sans fin... Non! la France n'est pas Napoléon et vous ne pouvez confondre le tyran et l'esclave, le bourreau et la victime!...

Malet avait prononcé avec force ce réquisitoire. Henriot, à qui le conspirateur n'avait rien révélé de ses projets, gardait le silence, les yeux fixés sur le carreau de la chambre.

Après l'avoir observé quelques instants, Malet reprit avec fermeté:

—Vous êtes venu à moi, colonel... je ne vous ai ni cherché ni sollicité... prisonnier, n'ayant pas à me louer de l'Empereur, républicain n'aimant pas l'Empire, militaire privé de son commandement et comme tel enclin à s'entourer de mécontents, je vous ai accueilli avec plaisir, avec confiance, avec espoir aussi, quand, recommandé par le comte d'Orvault de Maubreuil que j'ai connu à la cour de Westphalie, l'on vous a adressé a moi... je ne vous ai pas interrogé, vous m'avez étalé votre cœur; je ne vous ai rien demandé, vous m'avez offert de me seconder si j'entreprenais quelque chose contre Napoléon... sans vous engager, sans vous initier au moindre des projets que je pouvais avoir, je vous ai seulement indiqué que je serais heureux de posséder certains détails sur l'organisation de la place de Paris, que d'ailleurs je pouvais facilement me procurer par ailleurs...

—Je vous ai fourni les renseignements.

—Vous en repentez-vous?...

—Non... puisque je vous en apportais d'autres, aujourd'hui même...

—Quel autre renseignement?

—Celui que vous m'avez fait demander par ce billet qui me fut passé hier à la place...

Un éclair de joie brilla dans les yeux gris et ternes de Malet.

—Attendez! dit-il, je ne veux pas violenter votre conscience... je vous rappelais tout à l'heure comment vous étiez venu me trouver, et les services que vous m'aviez rendus, nullement compromettants du reste, et qui ne sauraient être qualifiés de trahisons... Ceci dit, je ne prétendais ni vous imposer de nouvelles communications, ni vous entraîner plus avant avec moi vers un but qui vous effraie...

—Un but que j'ignore, général!

—Vous ne tarderez pas à le connaître... Oh! n'ayez aucune crainte, vous serez au courant de mes actions, bientôt, et sans être mêlé à aucune d'elles...

—Général, je n'ai pas peur...

—Si!... vous avez peur de nuire à Napoléon!...

Henriot releva la tête qu'il avait gardée constamment baissée.

—Eh bien! oui, vous avez raison, général, j'ai peur de combattre la patrie en combattant Napoléon; j'ai peur de blesser la France en frappant son Empereur; j'ai peur d'achever à Paris la déroute de mes frères d'armes que là-bas transpercent les lances des Cosaques... Mais cette crainte ne saurait m'empêcher de tenir vis-à-vis de vous les promesses que j'avais pu vous faire, et, en vous étant utile, je suis assuré de ne pas servir les ennemis, de ne pas aggraver la défaite qui, dans les solitudes russes, s'accomplit peut-être à l'heure où nous parlons!

—D'où vous viennent donc, aujourd'hui, de si grandes appréhensions?... fit Malet dardant son regard sur le jeune colonel; serait-ce la demande contenue dans ce billet qui vous fut remis hier?... oh! par une personne tout à fait sûre, ma femme!...

—Oui, général, c'est bien cette demande qui m'alarme, qui me trouble, qui me force à m'arrêter sur les bords d'un précipice, que je ne vois pas, mais que je devine... Vous m'avez prié de vous faire tenir ce soir le mot d'ordre qui serait distribué par la place aux chefs de poste...

—Je pouvais me procurer ce mot d'ordre par des indiscrétions, par des amis que je compte dans la garnison de Paris; j'ai pensé à vous, comme étant plus à même par votre fonction auprès d'Hullin de me donner ce mot... Vous craignez de vous compromettre en me le communiquant, libre à vous... je vais m'enquérir ailleurs...

—Général, je vous l'apportais ce mot d'ordre... je vais vous le donner...

—A votre aise! dit Malet, affectant une grande indifférence. Ah! je ne vous contrains nullement, camarade!

—En vous communiquant le mot, général, je ne sollicite de vous qu'une chose, c'est de me donner votre parole que vous ne comptez pas vous en servir pour une entreprise susceptible de valoir un avantage à l'ennemi... Je ne chercherai même pas à savoir pour quel usage vous désirez être en possession du mot...

—Parbleu! fit Malet jouant la bonne humeur, vous n'imaginez pas que je vais livrer ce mot aux avant-postes des Cosaques?... La Russie est trop loin, et avant qu'on sache à Moscou le mot d'ordre de Paris distribué dans la nuit du 23 octobre, trente nouveaux mots auront été donnés et changés... Tenez, colonel, je vais abattre mon jeu devant vous... je n'ai rien à vous cacher... je suis certain que vous ne me trahirez pas...