—Je vous jure...

—Ne jurez pas! c'est inutile!... Apprenez donc que, cette nuit, je compte sortir de cette prison... Bien que la maison de santé soit en somme d'un séjour supportable, et qu'à la table de cet excellent docteur Dubuisson on rencontre aimable compagnie, je suis las d'être verrouillé chaque soir... Donc, une occasion favorable s'étant présentée, j'en profite... Cette nuit, qui me paraît sombre et pluvieuse à souhait, je me donne de l'air...

—Et où irez-vous, général?

—En Amérique... c'est un tour de liberté... j'ai des amis aux États-Unis...

—Je vous souhaite de réussir!...

—J'espère, à pareille heure demain, être bien près de Boulogne, où je compte m'embarquer pour l'Angleterre... Là je trouverai un passage pour New-York ou Philadelphie... Mais, pour arriver à Boulogne, il faut franchir les barrières de Paris... là se trouvent des postes de gardes nationaux... Ces bons militaires peuvent me demander des passeports que je n'ai point... voyageant en tenue, voyez, mon uniforme est là tout préparé,—et Malet, soulevant un divan, montra dans le coffre un costume complet de général,—il me suffira, pour rassurer les zélés gardes nationaux et éviter toute anicroche, de donner au chef de poste le mot d'ordre; ils me laisseront passer en me portant les armes... Voilà pourquoi, mon cher Henriot, je vous ai prié de m'apporter ce mot!...

Malet parlait avec un tel accent de sincérité que le doute n'était pas possible sur son projet d'évasion. Henriot, qui de plus en plus concevait de l'inquiétude et presque de l'horreur pour un projet visant l'Empereur, en ce moment-là aux prises avec l'ennemi dans les plaines russes, ne pouvait éprouver aucune répugnance à aider un prisonnier politique à reprendre sa liberté. Favoriser l'évasion d'un détenu, dont la garde ne vous est pas confiée, n'a jamais passé pour une forfaiture, surtout quand la cause de la détention n'a rien de déshonorant.

Henriot n'hésita donc plus.

—Puisqu'il ne s'agit que de votre liberté, général, je ne crois pas manquer à l'honneur, dit-il, en vous aidant à la reprendre... le mot d'ordre pour cette nuit est: Compiègne-Conspiration.

—Merci! fit vivement Malet, et il serra la main d'Henriot.

Une lueur de triomphe égayait la physionomie sévère du conspirateur. Le mot d'ordre lui donnait l'accès des postes. Il tenait déjà la clef de la place: Paris allait être à lui.

Répétant les deux vocables qui lui étaient donnés, il murmura:

—Compiègne!... c'est de là que doit venir le régiment de dragons qui est avec nous... voilà qui est de bon augure. Conspiration!... Ma foi! le mot est bien choisi et prouve que nous avons des amis en haut lieu...

Puis, redevenant maître de lui-même, Malet, tendant de nouveau la main à Henriot, lui réitéra ses remerciements et ajouta comme le timbre venait de sonner:

—Permettez-moi de vous quitter, mon cher colonel, cette sonnerie m'avertit que madame Malet vient d'arriver... Je ne puis la faire attendre... J'ai aussi mes préparatifs à faire... excusez-moi et embrassez-moi!...

Henriot, qui ne concevait plus aucun doute sur la réalité de l'évasion annoncée, reçut l'accolade du général, et lui souhaita de nouveau bonne chance.

Tandis que tous deux se tenaient embrassés, madame Malet entra.

Le courant d'air de la porte souleva un chiffon de papier traînant à terre, le morceau de la lettre que Camagno avait tirée de sa robe, et dont les fragments déchirés avaient été distribués aux conjurés comme moyen de reconnaissance à l'huis de la rue Saint-Gilles.

Madame Malet, voyant son mari avec un visiteur, voulut se retirer.

Dans ce mouvement, sa jupe balaya la lettre du moine et la refoula dans le corridor.

Henriot s'était excusé et retiré, après une dernière poignée de main échangée avec le général; madame Malet pénétra dans la chambre, dont la porte fut soigneusement refermée derrière elle.

Dans le corridor, Henriot poussa du pied le chiffon de papier, et, machinalement, se baissant, le ramassa. Il allait le rejeter, mais cette réflexion lui vint que ce papier pouvait contenir quelque détail sur l'évasion du général. Il rebroussa donc chemin dans l'intention de frapper à la porte de Malet et de lui remettre cette moitié de billet qui l'intéressait peut-être et qui était susceptible de tomber entre des mains hostiles.

Mais le valet de chambre attaché au service du général s'avançait dans le corridor pour éclairer et reconduire le visiteur.

Henriot, ne voulant donner aucun éveil, car son insistance pour rapporter ce tortillon de papier sans importance apparente pouvait faire naître des soupçons, serra tranquillement la paperasse dans sa poche et suivit le domestique.

XIII
MARCHE! MARCHE!

A l'heure où Malet se préparait à franchir les murs de sa geôle médicale et à s'élancer de sa chambre du faubourg Saint-Antoine vers l'Hôtel de Ville, but convergent de ses pensées, et vers les bureaux du gouvernement militaire de Paris, objectif de son audacieux projet, voici ce qu'il advenait de Napoléon et de la Grande Armée dans les plaines de Russie.

Le Niémen avait été franchi le 24 juin. Napoléon s'était avancé dans la direction du nord-est par Kowno, Wilna et Witebsk.

La Grande Armée comprenait 10 corps, plus la cavalerie de réserve de la garde impériale.

Ces 10 corps étaient composés comme suit:

1er corps.—Maréchal Davout, prince d'Eckmühl:

Divisions Moreau, Friant, Gudin, Desaix, Compans; environ 200,000 hommes. Ces troupes étaient les meilleures de l'Empire.

2e corps.—Maréchal Oudinot, duc de Reggio:

Divisions Legrand, Verdier, Merle; 40,000 hommes.

3e corps.—Maréchal Ney, duc d'Elchingen:

Divisions Ledru, Razout; division wurtembergeoise (général Marchand). Les divisions françaises étaient les anciennes troupes de Lannes et de Masséna; 57,000 hommes.

4e corps.—Le prince Eugène, vice-roi d'Italie:

Divisions Delzon et Broussier, les anciennes troupes de l'armée d'Italie. Division italienne (Pino, général). Cavalerie de la garde royale italienne; 45,000 hommes.

5e corps.—Le prince Poniatowski:

L'armée polonaise, moins une division donnée à Davout. Divisions Sambrousky, Zayouschek, Fischer; 36,000 hommes.

6e corps.—Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr:

Corps bavarois, divisions Deroi et de Wrède; 25,000 hommes.

7e corps.—Le général Reynier:

Corps saxon, divisions Lecoq et Reschen; 20,000 hommes.

8e corps.—Le roi Jérôme—commandement donné plus tard au général Junot, duc d'Abrantès:

Corps westphaliens et hessois, divisions Ochs et Damas; 18,000 hommes.

9e corps.—Le maréchal Victor, duc de Bellune:

12e division française et bataillons de dépôt. Le 9e corps devait garder l'Allemagne. Le maréchal Victor était nommé commandant de Berlin; 38,000 hommes.

10e corps.—Le maréchal Macdonald, duc de Tarente:

Division Grandjean, corps prussien d'York, troupes des petits princes allemands; 26,000 hommes.

Il fallait ajouter à ces dix corps deux troupes qui valaient dix armées: la cavalerie de réserve et la garde impériale.

La cavalerie de réserve avait à sa tête l'Achille de l'Iliade moderne, le chevaleresque Murat, roi de Naples. Sous lui, les généraux Nansouty, Montbrun, Grouchy, Latour-Maubourg; 17,000 hommes.

L'empereur d'Autriche avait fourni à son gendre 30,000 hommes de cavalerie commandés par le prince de Schwartzenberg qui, plus tard, devait marcher à la tête des armées de la coalition. Cette cavalerie était placée sous le commandement supérieur de Murat.

Enfin la garde impériale, qui à elle seule était une véritable armée, puisqu'elle comprenait, outre ses tirailleurs et voltigeurs (jeune garde), ses chasseurs et ses grenadiers (vieille garde), 6,000 cavaliers, 3,000 artilleurs, 200 bouches à feu, et la légion de la Vistule, les légendaires lanciers polonais.

La vieille garde était commandée par le maréchal Lefebvre, duc de Dantzig.

La jeune garde, par le maréchal Mortier, duc de Trévise.

La cavalerie de la garde, par l'héroïque Bessières, duc d'Istrie.

Il convient de compter encore les troupes détachées dans les places, à Stettin, Glogau, Erfurt, les 9,000 cavaliers à pied venus de Hongrie se remonter en Hanovre, et les quatrièmes bataillons tirés d'Espagne, ainsi que les bataillons de dépôt, le tout formant le corps de réserve placé sous les ordres du maréchal Augereau, duc de Castiglione. Enfin, une division danoise avait été mise à la disposition de Napoléon par le Danemark, pour faire face à Bernadotte, dans le cas où le déloyal Français aurait accompli sa menace de faire une descente sur les derrières de l'armée de son pays.

La Grande Armée comprenait donc plus de 600,000 hommes. C'était la plus formidable masse de guerriers qu'on eût vus rassemblés depuis les invasions des barbares.

On remarquera que l'élément étranger était en nombre. Il y avait 50,000 Polonais, 20,000 Italiens, 10,000 Suisses, 30,000 Autrichiens, et 150,000 Prussiens, Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, Westphaliens, Croates, Hollandais, des Espagnols et même des Portugais.

Sauf les Polonais, au dévouement admirable comme la bravoure, et les Suisses, dont la fidélité une fois promise était inébranlable, tous ces régiments étrangers étaient peu sûrs. Non seulement ils étaient prêts à lâcher pied, et même à fusiller dans le dos les Français, comme le firent par la suite les Saxons, mais encore, dans les marches, dans les campements, ils introduisaient l'indiscipline, le désordre, parfois la révolte. Ils donnaient l'exemple et le goût de la maraude et du pillage à nos troupes.

Avant les hostilités, lors du mouvement en avant ordonné par Napoléon, de l'Oder à la Vistule, les Wurtembergeois, du corps de Ney, avaient ravagé les États prussiens qu'ils traversaient, volant, brûlant, détruisant, et poussant à l'exaspération les peuples de la Prusse, avec lesquels on n'était pas en guerre. Cette sauvage conduite des Wurtembergeois, qui se moquaient des cris de douleur et des clameurs de haine escortant leur passage, car c'était les Français qu'on maudissait, a été pour beaucoup dans le réveil du patriotisme allemand et dans la fureur de vengeance qui, dès l'année 1813, devait se manifester contre nous, en Prusse, où, malgré les victoires passées, le nom français n'était pas exécré; nos soldats avaient même été généralement bien reçus et bien traités par les populations prussiennes.

L'antagonisme de ces soldats exotiques était si manifeste, que l'on dut renoncer à faire commander les Bavarois et les Saxons par des généraux français. Ils se refusaient à exécuter les ordres qui ne leur étaient pas donnés par des officiers allemands.

Il n'y eut donc guère en Russie qu'un peu plus de la moitié de soldats français d'engagés: 370,000 environ, mêlés à 250,000 étrangers.

A cette cause de démoralisation et de désorganisation vint s'ajouter l'énorme embarras d'un matériel immense. Les charrois étaient innombrables; les caissons, les voitures légères destinées au transport des vivres, car on savait que le pays vers lequel on se portait n'offrirait aucune ressource, encombraient les routes; les troupeaux de bœufs que les divisions emmenaient avec elles pour se ravitailler, les équipages de ponts formaient des files interminables; les voitures des états-majors venaient encore ajouter à ces obstacles matériels et arrêter la marche des convois. Outre l'état-major de l'Empereur, le roi de Naples, le roi Jérôme, le prince Eugène, les maréchaux Davout, Ney, Oudinot, traînaient après eux des fourgons et des chariots chargés de vaisselle, de vêtements, de mobilier même. Non seulement le fastueux Murat, mais presque tous les chefs de corps, à l'exception du sobre et modeste Lefebvre, avaient une suite d'aides de camp, d'officiers, de secrétaires, de domestiques, dont les bagages venaient encore allonger la file démesurée des convois serpentant parmi les terres marécageuses. Qu'ils étaient loin et démodés les bataillons indigents d'Italie ou du Rhin! Le grand luxe des généraux de l'Empire avait sa répercussion jusque chez le plus simple capitaine. A chaque étape on faisait dresser des tables somptueuses garnies de pièces d'orfèvrerie. Des tapis, des lits élégants, des canapés, des coffres contenant des costumes et du linge à profusion, suivaient ces états-majors trop riches. Ce n'était plus une armée de combattants qui s'avançait vers la Russie, mais une sorte de caravane formidable, composé de toutes les nations, où les idiomes se mélangeaient en un brouhaha confus, où tous les uniformes défilaient, où les marchandises, les produits, même les œuvres d'art, de vingt nations, s'empilaient ainsi qu'en un monstrueux bazar mouvant. Le camp prenait l'aspect d'une foire du monde; et, lorsque le signal de lever le camp donné, lourdement, péniblement, lentement, tout cet amas d'hommes se remettait en route, on avait le spectacle d'une de ces grandes émigrations de l'antiquité, l'exode d'un peuple abandonnant sa terre natale, sans espoir de retour, et emportant, avec ses armes, ses trésors et ses dieux. Pour la plupart de ces émigrants, hélas! la route était véritablement sans retour, l'exode définitif.

Derrière le fouillis des états-majors, s'avançait toute une horde, déjà dépenaillée et lamentable, de cantiniers, de mercantis, de juifs, de brocanteurs, avec des femmes, des enfants, des animaux. Toute cette cohue grouillante, destinée à s'engloutir dans la Bérésina, se juchait sur de méchantes carrioles, poussait de fantastiques attelages, se remorquait avec des bœufs, parfois à bras d'hommes tirant à tour de rôle les cordeaux de véhicules étranges rappelant les chars sauvages des Vandales et des Huns.

Napoléon eut une peine énorme à alléger son armée de ce poids mort paralysant sa marche. Il fit un règlement sévère limitant le nombre des voitures selon le rang et le grade, depuis les rois jusqu'aux généraux; il désigna la quantité de bagages qu'il serait permis à chaque officier d'emmener; enfin il congédia les diplomates, les aides de camp amateurs, les secrétaires qui s'étaient joints aux états-majors par curiosité, par attrait de la nouvelle conquête, et aussi, car la plupart étaient étrangers, dans le but d'espionnage pour le compte de leur gouvernement. Il coupa son quartier général en deux: le grand service ne devait le suivre qu'à distance et le rejoindrait dans les villes où l'on stationnerait; le petit service qu'il conserva n'était composé que de ses aides de camp indispensables. Pour lui, toujours simple au milieu du faste de ses créatures, il couchait sur son étroit lit de fer et n'avait retenu, comme bagage, que quatre grandes caisses où se trouvaient ses cartes et tout le matériel topographique qui ne le quittait jamais.

Le plan redoutable que Neipperg, Rostopchine et le Suédois d'Armsfeld avaient conseillé à Alexandre, s'exécutait rigoureusement; le général Barclay de Tolly, plein de sang-froid et de fermeté, mais impopulaire, avait reçu l'ordre de refuser sans cesse la bataille. Il se conforma donc fidèlement à ce plan temporisateur, qui dans l'antiquité valut à Fabius sa gloire, mais qui ne pouvait ni passionner les foules ni frapper l'imagination contemporaine. On avait sagement abandonné le système proposé par l'Allemand Pfuhl, d'établir un camp retranché à Drissa, dans la boucle de la Duna. Les Russes reculaient à mesure que les Français avançaient. Ils se défendaient avec l'espace.

Napoléon avait combiné une manœuvre hardie. L'armée russe était divisée en deux corps: l'un, celui de Barclay de Tolly, occupait le nord,—c'est-à-dire les régions qu'arrose la Duna, cours d'eau qui se jette dans la Baltique, et s'étendait de Witebsk à Dunabourg; l'autre, le corps du prince Bagration, au sud—avait sa ligne sur le Dniéper, qui se jette dans la mer Noire, et s'avançait jusqu'à Grodno sur le Niémen. Le plan de Napoléon consistait donc à empêcher la jonction de Barclay de Tolly et du prince Bagration et à les battre séparément. Il devait franchir soudainement la Duna sur la gauche de Barclay de Tolly et envelopper son armée dans le camp retranché de la Drissa, véritable poche où le général russe s'était blotti. Une fois là, il serait maître des routes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, et les couperait, tandis que les corps du maréchal Davout et du roi Jérôme, opérant leur jonction, battraient le prince Bagration sur le Dniéper.

Cette double opération était admirablement conçue, mais il fallait pour sa réussite que l'ennemi livrât bataille. Et l'ennemi continuait l'exécution du plan et se dérobait.

Il se produisit, en même temps, un conflit funeste dans l'armée française. Mécontent du retard que le roi Jérôme avait, selon lui, apporté à joindre le corps du maréchal Davout, l'Empereur retira à son frère son commandement et le plaça sous les ordres du maréchal. Le roi de Westphalie ne voulut pas supporter cette disgrâce. Il se démit de son commandement. Ce conflit entre Davout et Jérôme se prolongea assez pour permettre au prince Bagration d'échapper et de profiter de six à sept jours d'avance pour descendre le Dniéper. La première partie du plan, l'écrasement du corps d'armée du sud et l'interception des communications entre Bagration et Barclay de Tolly, avait ainsi avorté. Restait la seconde manœuvre, la plus importante: l'enveloppement de l'armée du nord dans le cul-de-sac de la Drissa.

Mais déjà l'armée russe avait renoncé à l'idée d'ailleurs si mauvaise de se retrancher dans le camp de la Drissa; l'Allemand Pfuhl, qui s'était rallié au plan d'exécution proposé par Neipperg et d'Armsfeld, insista auprès d'Alexandre pour que l'on évacuât la position. Napoléon, devant qui l'ennemi persistait à faire retraite, dut alors le poursuivre.

La chaleur était accablante. On était au mois de juillet. L'armée suait, souffrait de la soif autant que du soleil, durant cette poursuite en des plaines où bientôt la neige allait étendre son linceul. Ah! nul ne prévoyait sur les bords verdoyants de la Bérésina, où les soldats couraient se désaltérer et se baigner, qu'avant six mois cette rivière, solide et glacée, s'entr'ouvrirait comme un tombeau de marbre pour recevoir, par charretées, les corps raidis, sanglants, broyés de ces lurons qui chantaient à pleine voix et réclamaient de l'ombre, de la pluie, du froid, en rageant contre le soleil moscovite rappelant aux anciens les coups de cuisson d'Aboukir et de Jaffa!

Et aussi impatients de rencontrer l'ennemi que Napoléon même, les grenadiers et chasseurs se demandaient, chaque matin, s'il allait enfin luire, le jour de la grande bataille. On se souvenait de la façon dont les choses s'étaient passées en Italie, en Hollande, en Autriche, en Prusse, et l'on ne doutait pas qu'une journée comme Marengo, Austerlitz ou Friedland ne livrât la Russie entière à l'Empereur. Il n'y avait plus qu'à se mettre à astiquer les buffleteries et à fourbir les plaques des ceinturons, afin de défiler proprement sous les yeux des belles Moscovites, le fameux jour de l'entrée joyeuse et brillante dans la capitale des czars.

La bataille cependant se faisait désirer. On eut un matin l'espoir que l'ennemi aurait la politesse de se laisser aborder et battre.

Il y avait eu sur quelques points de rapides engagements, au moulin de Fatowa, à Mohilew, à Ostrowno, mais ce n'étaient que des escarmouches, des chocs accidentels. Leur issue, bien que favorable aux Français, ne pouvait compter sérieusement. En avant de Witebsk, le 27 juillet, on eut un instant l'illusion qu'une grande bataille commençait.

On apercevait les clochers de la ville. Witebsk, chef-lieu du gouvernement de ce nom, est une assez grande ville, sur la Duna; elle contenait huit à dix couvents et plusieurs églises, romaines et grecques, ainsi que des synagogues. Les juifs y sont au nombre de quinze mille. La campagne environnante est belle. Une vaste plaine, au delà du ravin, s'étend à l'est, traversée d'une petite rivière. Derrière ce cours d'eau on aperçut, massée, l'armée russe. Enfin on allait donc s'aborder! Près de cent mille hommes paraissaient prêts à entrer en ligne dans la plaine de Witebsk. L'armée poussa de vigoureux vivats. Il semblait que déjà, au bout des fusils, on tînt la victoire.

Napoléon monta à cheval et prit en personne la direction de l'affaire, qui s'annonçait comme importante.

Tandis qu'on réparait le pont, sur un ravin, pour permettre à la cavalerie de Nansouty de passer, trois cents hommes se portèrent en avant, sur la gauche. Ils furent aussitôt enveloppés par une nuée de Cosaques. Ces deux compagnies, encadrées dans l'armée russe, semblaient des épaves entraînées dans un fleuve débordé. Mais ces fiers lapins ne se débandèrent pas. Cette poignée de braves environnée d'une armée serra les rangs en tiraillant sans discontinuer. Les Cosaques s'abattaient, sans entamer cette redoute marchante, d'où partait un feu terrible.

Napoléon, la lunette à la main, s'aperçut du péril où se trouvaient ces trois cents soldats isolés, perdus, noyés dans la cavalerie russe. Il s'avança avec le 16e chasseurs, au delà du ravin, dispersa les Cosaques et dégagea les aventureux éclaireurs.

—Qui êtes-vous, mes braves enfants? leur demanda l'Empereur tout joyeux de les voir sortir vivants de cette forêt de lances et de sabres.

—Voltigeurs du 9e de ligne, tous enfants de Paris! répondit le sergent.

—Eh bien! mes petits Parisiens, vous avez tous mérité la croix, dit l'Empereur rayonnant. A présent, suivez-moi!... la route de Moscou est ouverte... En avant!...

Mais déjà, derrière son rideau de Cosaques, l'armée russe reculait, s'abritait, s'effaçait, disparaissait...

La grande bataille n'était pas encore pour ce jour-là.

Le front de Napoléon se rembrunit, et ce fut tout alourdi de fâcheux pressentiments qu'il fit son entrée dans Witebsk, capitale de la Russie blanche.

Comme toujours en se retirant, les Russes mettaient le feu à la ville évacuée. Mais l'avant-garde les poussa si vivement qu'ils eurent à peine le temps, cette fois, d'incendier quelques maisons des faubourgs.

La Grande Armée se remit en marche. La route était morne, l'accablement profond. Le thermomètre Réaumur marquait 27 degrés. L'eau devenait rare. Le pain manquait. L'armée souffrait de la marche, de la chaleur, de l'incuriosité de l'étape. La sinistre retraite dans les champs de neige a effacé les souvenirs de la marche en avant, mais à cette époque la fatigue était grande et les souffrances vives. Le fastidieux chemin s'allongeait de toutes les misères de la soif, de la faim, de la lassitude. Les chevaux tombaient sur la route et les traînards devenaient légion. En même temps l'armée se décourageait. On se rendait compte que jamais on n'atteindrait et l'on n'envelopperait Barclay de Tolly.

La campagne de Russie, longue suite de stations douloureuses, n'a pas eu que le retour de Moscou de terrible. Ce calvaire eut deux versants et si la descente fut pire, la montée fut mauvaise; et si la lugubre odyssée du recul, seule, est restée dans la mémoire des hommes, les désastres de la marche en avant méritent d'être rappelés. Il est vrai qu'à l'aller, le désert parcouru se trouvait coupé d'oasis, qui étaient de courtes batailles, et que l'espoir, étoile bientôt éteinte, guidait par-ci par-là les conquérants égarés.

Les officiers, les maréchaux même, se montraient aussi abattus que les soldats.

Berthier, prince de Wagram et major général, était l'un des plus disposés aux plaintes et aux récriminations.

Ce major général dont le rôle a été fort gratuitement étendu par certains historiens, qui lui ont même attribué des talents militaires qu'il n'a pas eu l'occasion de montrer, n'était en réalité qu'une sorte de secrétaire militaire de Napoléon. Il n'a jamais donné un ordre de lui-même, ni écrit une dépêche qui n'eût été dictée par l'Empereur. Non seulement les grosses entreprises, les plans, les importantes décisions, mais aussi les détails dans l'organisation ou la marche de l'armée, lui échappaient. L'Empereur faisait tout, savait tout, voyait tout, ordonnait tout. Berthier a sans doute connu plusieurs de ses combinaisons, le premier. Mais jamais Napoléon ne l'a consulté; jamais le major général ne se serait d'ailleurs permis de contrôler ou de contrecarrer une opération militaire jugée utile par l'Empereur. En cela, Berthier faisait preuve de bon sens. Ce scribe militaire, cet homme de confiance du grand stratégiste, a d'ailleurs, en 1814, abandonné à Fontainebleau celui à qui il devait tout. La reconnaissance et la fidélité, cela ne faisait pas partie des bagages du chef d'état-major après la défaite de son général.

A Witebsk, où Napoléon avait ordonné une halte pour reposer les troupes et donner aux traînards le temps de rejoindre, le maréchal Lefebvre entra dans la maison où logeait le prince de Wagram.

Lefebvre quittait l'Empereur. Il venait de recevoir les derniers ordres pour la mise en mouvement de la garde.

—Allons, prince!... Allons, mon vieux soldat, dit gaiement Lefebvre sur le seuil de la chambre, il faut boucler son sac et repartir du pied gauche...

—Encore en route! dit Berthier avec découragement; et où l'Empereur nous emmène-t-il?

—A Smolensk!

Le major général, qui s'était levé pour recevoir le duc de Dantzig, se laissa tomber sur une chaise devant la table où se trouvait la carte de Russie déployée.

—A quoi bon, murmura-t-il, m'avoir donné quinze cent mille livres de rentes, un bel hôtel à Paris, une terre magnifique, pour m'infliger le supplice de Tantale?... je mourrai ici à la peine... le simple soldat est plus heureux que moi!...

Et comme Lefebvre faisait un geste où il y avait du fanatisme et qui semblait mimer l'insouciance du soldat prêt à suivre son chef aveuglément, au nord, au sud, partout où il lui plairait planter sa tente et porter son drapeau, Berthier ajouta avec un soupir où il y avait bien de la mélancolie visible:

—Ah! que je voudrais donc être à Grosbois!

Grosbois était une terre superbe, aux environs de Paris, don de l'Empereur à son ami Berthier.

Ainsi les libéralités même du souverain, les récompenses magnifiques dont il avait accablé ses lieutenants, tournaient contre son œuvre et ôtaient, à ceux sur l'énergie desquels il comptait le plus, la ténacité et l'endurance, nécessaires plus que jamais dans cette téméraire chevauchée à travers l'Europe, aboutissant aux fondrières et aux steppes russes.

Berthier, «cet oison dont j'ai tenté de faire un aigle», a dit Napoléon, ayant appelé ses secrétaires, Salomon et Ledru, en rechignant donna les ordres pour la mise en marche de l'armée.

Puis il suivit Lefebvre chez l'Empereur qui l'attendait.

Ils trouvèrent Napoléon pensif et sombre.

La retraite lamentable semblait déjà prévue dans son cerveau qui embrassait, avec le présent, l'avenir. La sinistre clairvoyance des désastres promis luisait dans son œil irrité. Il commençait à comprendre que la fortune, lasse de le suivre, changeait de camp. Une voix, en lui, s'élevait qui lui criait: «Arrête-toi! il est temps! il le faut!» Mais une autre voix, non moins puissante, plus écoutée, celle de l'orgueil, de l'audace, de la confiance, la voix qui avait caressé son oreille de l'Adige au Nil et du Tage à la Vistule, lui murmurait, sirène funeste: «Marche! Marche! Toujours plus avant enfonce-toi dans ton rêve, et recule, s'il le faut, les confins du monde pour accomplir ta mission!» Semblable à l'homme que Bossuet montre poussé par une force irrésistible et ne s'arrêtant qu'au fossé où une chute commune, égale, rassemble tous les êtres que la grandeur et les circonstances ont pu séparer un moment, il allait, il allait, les yeux perdus dans l'immensité de sa vision. C'était alors un poète, un illuminé, un fakir de la conquête, un derviche dont la cervelle tournait dans l'axe du monde et qui, dans le tourbillon où il se mouvait, perdait l'équilibre et la notion des réalités.

Il accueillit avec moins de brusquerie que de coutume, mais avec une tristesse qui ne lui était pas ordinaire, ses deux maréchaux.

—Eh bien! mes amis, que dit-on dans l'armée? est-on content de marcher en avant et d'en finir avec cette terrible guerre? fit-il interrogeant du regard Berthier et Lefebvre.

Berthier, courtisan toujours, s'inclina et répondit:

—Sire, l'armée est heureuse de savoir Votre Majesté en bonne santé et compte qu'une grande victoire bientôt vous permettra d'obtenir une paix glorieuse et de nous faire retourner en France...

—La paix!... je la voudrais, murmura l'Empereur, je l'ai toujours voulue, quoi qu'on en ait dit; mais pouvais-je ramener sans combat mes troupes en arrière, évacuer honteusement l'Allemagne, comme l'exigeait Alexandre?... Je ne peux traiter de la paix que dans une capitale, Pétersbourg ou Moscou... Nous sommes sur la route de Moscou... nous irons à Moscou!... Est-ce ton avis, Lefebvre?

—Moi, je suis toujours de l'avis de Votre Majesté, dit Lefebvre avec une hésitation qui ne lui était pas commune, cependant...

—Cependant quoi?... Voyons! dis ce que tu as sur les lèvres... sur le cœur... Tu sais bien, mon vieux compagnon, que tu as toujours eu ton franc-parler avec moi... que ce soit à l'hôtel de la rue Chantereine, le matin du 18 brumaire...

—Où Votre Majesté m'a donné son sabre!...

—Oui... après Iéna, devant Dantzig...

—Où Votre Majesté m'a donné un titre... Oh! je n'oublie aucun de vos bienfaits, aucune de vos marques d'amitié, Sire, s'écria le duc de Dantzig avec élan; c'est pourquoi, ce que je sais, je le garde pour moi, et ce que je crains, je me mords la langue pour ne pas le laisser échapper...

Napoléon vint à Lefebvre et, lui plaçant familièrement la main sur l'épaule, lui dit dans un de ces mouvements d'abandon, de confiance, et d'expansion avec ses lieutenants, qu'il n'eut qu'en Russie:

—Tu as tort, mon bon Lefebvre, de retenir ta langue et de comprimer ton âme devant moi... Va! je sais tout entendre!... Depuis que j'ai mis le pied dans cette maudite Russie, je ne suis plus le même homme... Avant je doutais des autres, à présent je doute de moi... je ne me sens plus aussi maître des événements... quelque chose m'échappe... je suis comme un dormeur éveillé qui se débat dans un cauchemar, et ne sais où commence la réalité, où finit le rêve... Il faut m'aider, me soutenir, me faire voir clair dans ces vapeurs, vous, mes anciens fidèles, mes camarades de vingt ans de batailles... Voyons, prince, quel est l'état de l'armée? je veux le savoir!...

—Sire, le moral est toujours excellent, dit Berthier; cependant les désertions sont nombreuses, les traînards partout colportent le pillage et l'insubordination...

—Fusillez-en quelques-uns, pour l'exemple!... Mais les bons, les solides, les vaillants, ils ne songent, eux, ni à marauder, ni à abandonner le drapeau?

—Non, Sire, mais ils grognent...

—Parbleu! ce sont mes grognards, mes chers grognards! dit Napoléon souriant; il faut les laisser se plaindre à leur façon, dire même du mal de moi... Ils grognent, mais ils me suivent!... Ils me traitent de fou, d'insensé, d'ambitieux, d'extravagant... oh! je me rends justice!... mais ils me gagnent des batailles... Maréchal, vous commandez ma garde... que dit-elle, ma garde? que veut-elle?...

—Ma foi! Sire, puisque vous l'exigez et que vous savez déjà qu'elle grogne, la garde, et qu'elle n'est pas seule à grogner, je vous dirai qu'on est las de courir après ces Russes qui détalent à notre approche...

—Oh! nous les rejoindrons!...

—Qui sait?... Chaque jour on attend la bataille et c'est toujours partie remise... On se dit: Ce sera pour demain... Quand viendra-t-il, ce demain-là?...

—Nous allons le hâter!... A Smolensk, probablement, à Moscou, assurément, nous rencontrerons les Russes et nous les battrons! dit Napoléon avec conviction.

Il était, à ce moment-là, en présence de la contradiction des faits, comme le chercheur de chimères, à qui l'on ose contester la possibilité de sa poursuite. Poète en action, romancier de l'épée, il concevait comme réalisables et voyait comme accomplis les projets les plus hardis; les hypothèses invraisemblables prenaient en lui l'aspect de la certitude; il s'embarquait avec sérénité pour des voyages à travers l'impossible et, dès le départ, se considérait comme ayant atterri. Il était, dans ce moment-là, pour lui analogue à l'échauffement cérébral de l'auteur composant son poème, à la fascination du joueur devant le tapis chargé d'or, à l'extase de la dévote contemplant le tabernacle, il était le hâbleur de bonne foi, et, comme le menteur légendaire, ce grand imaginatif tenait pour condensées en faits exacts et pour résolues en événements réalisés les nuées qui flottaient devant sa pensée, les extraordinaires inventions de son cerveau déréglé.

Lefebvre avait secoué la tête en entendant Napoléon annoncer avec cette certitude une bataille probable sous les murs de Moscou.

—En attendant, dit-il, ces sacrés mangeurs de chandelles f... le camp devant nous! Mais leur fugue ne me dit rien de bon... ils partent pour revenir plus nombreux, plus redoutables, peut-être! Ces Cosaques ressemblent aux moucherons des soirs d'été: ils nous assaillent, ils tournaillent autour de nous... On lève la main pour les chasser... ils s'enfuient... Nous nous endormons tranquilles, confiants, en essaim plus serré le vol revient... et vous êtes, durant votre sommeil, piqué, saigné, sucé!... Nous nous épuisons à ne pas combattre, Sire; quand ils nous verront diminués, affaiblis, affamés, ils tourbillonneront plus acharnés sur nous ces damnés moustiques!... Voilà le danger, Sire, et chacun le prévoit!...

—Vous vous laisseriez abattre par des moucherons!... vous, des braves, des héros!...

—Sire, il faut peu de chose, trop de chaleur ou de froid, pas assez de nourriture ou de sommeil, pour changer une armée de vaillants en une bande misérable de traînards et d'éclopés!... La Russie, voyez-vous, c'est trop grand!... Nous n'usons pas que des souliers à les poursuivre... On voit bien leur calcul à présent: trop faibles pour résister, n'ayant pas de soldats à mettre en ligne, ils nous combattent par la dérobade... Mais ils sont chez eux, ils se nourrissent, ils trouvent des renforts tout en se repliant; nous autres, nous sommes à six cents lieues de chez nous, et nous ne pouvons que nous émietter, que nous diminuer, comme une miche qu'on a trimballée sur le sac durant des semaines... Sire, le temps, ce grand maître, comme on dit, nous affaiblit et donne à nos ennemis de la force... L'armée russe et la nôtre, cela fait deux boules de neige, seulement la nôtre fond et la leur grossit...

—Il y a du vrai dans ton dire, Lefebvre. Mais proposes-tu quelque chose?... As-tu un plan..., une idée?...

Le brave Lefebvre eut un geste de désespoir comique.

—Une idée... un plan!... moi!... oh! non! C'est votre affaire à vous, qui êtes notre Empereur... Dites-nous ce qu'il faut faire, et nous le ferons!...

—Et vous, Berthier, en votre qualité de major général, vous avez peut-être une manière de voir particulière, une conception à vous sur la façon de conduire cette guerre et de la terminer en profitant des avantages acquis? demanda Napoléon.

—Je suis de l'avis de Lefebvre, répondit Berthier, et, comme lui, je vois le danger que nous courons en avançant toujours... nos effectifs sont réduits de près de moitié et nous n'avons pas livré de bataille!... La chaleur nous a fait plus de mal que les lances des Cosaques et que les boulets de l'artillerie russe!...

—Et l'on disait qu'il faisait froid en Russie!... murmura Lefebvre... Ah! bon sang! quand donc le vent tournera-t-il au nord!...

—Plus tôt que toi et moi ne le voudrons alors! dit Napoléon, mais voyons, prince de Wagram, je vous demande avis, que me conseillez-vous?

—Je crois qu'il serait plus sage de nous arrêter pendant qu'il est temps encore! répondit Berthier, s'enhardissant à donner le conseil que toute l'armée semblait souhaiter voir suivre.

—C'est aussi ton avis, Lefebvre?

—Oui, Sire... faire halte n'est pas fuir!... Nous voici aux limites de la Pologne et de la Moscovie, nous sommes parvenus au seuil de la vraie Russie... Fortifions-nous ici... il y a des vivres, du fourrage, l'armée se retrempera... Nous serons à l'abri de tout retour offensif des Russes, étant appuyés sur la Duna et sur le Dniéper... nous pourrons, pour occuper nos hommes, faire une marche au nord et prendre Riga qui n'est pas défendu comme le fut Dantzig, pousser au sud sur la Volhynie et, tout en nous cantonnant pour l'hiver, organiser la Pologne...

—La Pologne!... voilà le grand mot lâché! s'écria Napoléon. Parbleu! vous croyez que c'est facile d'organiser la Pologne... Vous allez me demander, n'est-ce pas, de reconstituer le royaume des Polonais?...

—Sire, dit Lefebvre, avec un ton plus énergique, les Polonais se sont bravement battus dans nos rangs, vous leur devez quelque chose... Le partage de leur patrie a été un crime des rois... il nous appartient de le réparer: vous devez rendre à ces exilés chez eux, la terre où sont les ossements de leurs pères... Ce n'est pas seulement une question d'humanité, de justice, de reconnaissance, c'est aussi une question de salut pour l'Occident, de sécurité pour la France, de gloire éternelle pour Votre Majesté!...

Napoléon, en entendant s'exprimer avec cette fermeté le maréchal Lefebvre, en qui survivait le vieux républicain de l'an II, le volontaire des armées de la République courant à la délivrance des peuples opprimés, eut un mouvement de vif mécontentement.

—Rétablir le royaume de Pologne, dit-il, le puis-je?... Oui, je sais quelle barrière infranchissable serait la Pologne reconstituée, si jamais, le sort des armes nous devenant favorable, Alexandre voulait reprendre l'offensive et marcher, à travers l'Europe ouverte, sur la France affaiblie, en proie aux factions... Moi mort, qui oserait prévoir ce qu'il peut advenir de cet immense empire que je laisserai à cet héritier, peut-être encore enfant?... Oui, la Pologne serait la sauvegarde de mon trône et le rempart de mon empire, mais les Polonais sont divisés... des haines profondes dévorent ce vaillant pays... les soldats sont pour nous, les bourgeois, les paysans nous voient avec défiance... Les nobles sont tous en guerre les uns contre les autres... les plus sages ne peuvent s'entendre entre eux... leur diète générale n'a abouti qu'à la confusion et à la déroute... et puis, n'ai-je pas des engagements à tenir envers l'empereur d'Autriche?... Je l'ai déclaré aux députés de la Confédération de Pologne à Wilna: j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses États et je ne saurais autoriser aucune manœuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste des provinces polonaises... Non, il ne peut être question pour le moment du royaume de Pologne!... Que les Polonais attendent la victoire... c'est à Moscou que leur sort se décidera!

Moscou! comme un refrain fatidique, ce nom sonnait dans les rêves de Napoléon, tintait dans sa pensée, vibrait dans ses paroles.

Moscou l'étourdissait, le grisait, couvrait en lui la voix de la raison, de la politique, de la prévoyance.

Ainsi se trouvait formulée, décidée, consommée la grande faute. La campagne de Russie suspendue, l'entrée à Moscou ajournée, peut-être abandonnée, la Grande Armée, se ravitaillant et se refaisant à Witebsk, avait pour s'approvisionner durant l'hiver les riches dépôts de Wilna, de Varsovie. L'armée russe fuyant, démoralisée, Alexandre réduit à battre en retraite sans espoir de retour victorieux, et par-dessus tout la Pologne rendue à elle-même, offrant un territoire énorme et seize millions d'habitants résolus à lutter pour l'indépendance jusqu'à la mort, en cas d'offensive des Russes, voilà ce que la fortune offrait encore à Napoléon. A Witebsk rien n'était perdu, rien même n'était compromis, mais il fallait s'arrêter sur la route de Moscou, il fallait ne pas craindre de faire rendre gorge aux souverains recéleurs du vol monstrueux de 1768, il fallait oser refaire de la Pologne une puissance.

Tout devait pousser Napoléon à prendre ce sage parti. Malheureusement les conséquences fatales du mariage autrichien allaient peser de tout leur poids dans la balance et emporter les destins de la France.

Pour reconstituer la Pologne, pour anéantir l'odieux acte de partage du siècle précédent, on devait enlever à la Russie et à la Prusse les provinces qui avaient constitué leur part de dépouilles. S'il n'y avait eu en cause que ces deux copartageants, Napoléon n'aurait sans doute éprouvé aucun scrupule. Mais il s'agissait aussi de faire restituer par l'Autriche sa part de sa complicité dans la rapine. Que dirait Marie-Louise, quand son père se plaindrait à elle d'être dépouillé de sa Gallicie par Napoléon? Les rois d'Europe ne trouveraient-ils pas indigne la conduite de ce gendre amoindrissant la couronne de son beau-père? N'apparaîtrait-il pas alors à ces monarques, dont il avait la sottise, la folie plutôt, de rêver l'amitié, la considération, comme le jacobin sur le trône, le Robespierre à cheval qu'il ne voulait plus être? Il était parvenu à pénétrer, un peu avec effraction et en casseur de portes, dans la famille des rois; il avait cette naïveté de se croire des leurs et de s'imaginer qu'on lui pardonnerait d'avoir emporté d'assaut, comme une ville, une fille d'empereur authentique; par cette alliance trompeuse, provisoire, qui tenait au cheveu de la victoire continue, de la puissance persistante, il se croyait obligé à des ménagements, à des égards, presque à une complicité rétrospective dans le crime du partage; vainqueur des rois, il s'estimait des leurs; il ne pouvait, pensait-il sottement, leur confisquer des provinces pour les donner à des insurgés. Quand il faisait de ses frères des rois, il affermissait sa dynastie, il procédait comme les fondateurs des grands empires, il ne servait pas la cause contraire aux rois. En s'alliant avec les Polonais, en démembrant non seulement l'empire russe et la Prusse, mais l'empire d'Autriche, il trahissait les intérêts des monarques à la tête desquels il se plaçait! Tant pis pour les Polonais, mais le père de Marie-Louise ne pouvait être sacrifié pour eux, et ses domaines étaient sacrés!... Ainsi s'aveuglait le soldat heureux. Il ne devinait pas l'horreur des rois pour lui, égale à leur crainte et à leur bassesse.

Ce funeste raisonnement devait entraîner Napoléon sur la pente qu'il ne pourrait plus remonter. L'abîme se rapprochait. Marie-Louise, femme fatale, de Saint-Cloud, contribuait à la perte de son mari, et arrachait la couronne du front bouclé du roi de Rome.

Napoléon, sans avouer franchement que son principal motif de refuser le rétablissement du royaume de Pologne avait sa source dans sa crainte de déplaire à Marie-Louise et aussi dans le désir d'être agréable à son beau-père,—qui trois ans plus tard, sans une protestation, sans un mot de clémence jeté aux rois ses alliés, le laisserait déporter sur un roc désolé et mourir dans le plus cruel abandon,—répondit à Lefebvre et à Berthier qu'il comprenait leurs raisons, qu'il les admettait même en majeure partie, mais qu'il ne pouvait se résoudre à interrompre sa marche ni à se cantonner à Witebsk.

—Les cantonnements d'abord, dit-il avec vivacité, ne sont point si aisés que vous le supposez. La Duna et le Dniéper nous couvrent en été; mais, l'hiver venu, ces cours d'eau gelés seront des routes ouvertes aux Russes. Les Français sont disposés à l'action. Ils ne pourront demeurer immobiles durant de longs mois d'hiver. C'est alors que les désertions, les maraudages se multiplieraient. Les effectifs déjà réduits deviendraient à rien. On est au mois d'août. La campagne ne fait que commencer. Que pensera la France en apprenant qu'on s'arrête au début? N'est-elle pas habituée à une autre rapidité? On me croira malade, affaibli, épuisé, chef dégénéré d'une armée démoralisée, réclamant le repos de Capoue, avant d'avoir approché Rome. L'Europe va douter du succès. L'Espagne, qui s'agite, profitera de notre stagnation lointaine et l'Angleterre rendra inutile, aux bords du Guadalquivir, le passage du Niémen. Et puis, les partis qui n'ont jamais désarmé ne chercheront-ils pas à fomenter des troubles, en propageant des bruits alarmants?... Il est impossible que le chef d'un grand empire demeure une année loin de sa capitale, sans que le tapage des victoires vienne annoncer aux peuples qu'il est toujours présent, toujours vainqueur, toujours vivant!... Non! mes amis, il m'est interdit également de stationner ici et de reculer... La gloire et le salut pour nous sont en avant... Berthier, préparez les ordres de marche pour demain! Lefebvre, que ma garde prenne les armes... dans quinze jours elle entrera avec moi à Smolensk! dans un mois je donne rendez-vous à mes braves au Kremlin!

Le coup de dés était jeté et la France avait perdu.

Le 16 août, on campait devant la citadelle de Smolensk.

Smolensk, située sur le Dniéper, au pied de coteaux, était entourée en partie de murailles avec de grands faubourgs. Un pont joignait la vieille et la nouvelle ville. Des tours flanquaient son antique enceinte. Une cathédrale byzantine dominait palais, édifices et maisons. Smolensk, une des plus anciennes cités russes, était presque aussi vénérée que Moscou. Aussi Barclay de Tolly, qui n'exécutait qu'avec une visible répugnance le plan de retraite constante qui lui avait été imposé, résolut-il de faire un simulacre de défense de la ville.

Les Russes opposèrent une héroïque résistance. Ils avaient affaire à Davout, avec les divisions Gudin, Morand et Friant, la fleur de l'armée française, et Napoléon, en personne, dirigeait l'attaque.