Après un combat de six heures, la nuit étant venue, on remit au lendemain matin l'assaut.
Le général Haxo avait reconnu dans les remparts une ancienne brèche, la brèche Sigismonde: par là devaient pénétrer les braves de la division Friant.
Mais, au milieu de la nuit, une aube sinistre grandit et tout à coup envahit le ciel. On avait cru d'abord à un phénomène céleste, météore traversant l'espace, aurore boréale aux lueurs venues du pôle. Mais tout s'empourpra dans une clarté lugubre et grandissante. Barclay de Tolly, à qui des ordres précis étaient parvenus, obéissait à l'inspiration terrible qui avait dicté à la Russie le plan de son salut. Il s'était décidé à reprendre son mouvement de retraite, et à laisser Napoléon encore une fois devant l'espace libre et menaçant. En évacuant Smolensk, il y avait porté, comme arrière-garde protectrice, la flamme de ses torches, embrasant édifices et maisons. Le général Incendie, comme avait dit Rostopchine, accomplissait son œuvre. La route de Moscou s'éclairait ainsi de brasiers volontaires. Plutôt que de laisser prendre leur ville, les Slaves la brûlaient. Pendant la nuit, tandis que des incendiaires patriotes propageaient le feu dans les maisons vides, les habitants, sur l'ordre de Barclay de Tolly, fuyaient, emportant avec eux ce qu'ils pouvaient transporter de leur mobilier et de leurs hardes. La retraite rouge s'accomplissait. La Russie se faisait bûcher avant de se transformer en sépulcre blanc. Les combattants, les habitants se perdaient dans les plaines interminables; les maisons, les villages, les villes se transformaient en décombres fumants. Partout la Grande Armée, en avançant, rencontrait la ruine, la solitude, et ne conquérait que des cadavres et des cendres.
L'entrée de Napoléon et de ses soldats dans la ville, évacuée au milieu des flammèches, ne ressemblait aucunement aux triomphales prises de possession de jadis. A Smolensk, il eut la vision et comme la répétition de la tragédie de Moscou.
Là encore, après cette bataille, qui était une victoire, et devait au loin apparaître encore plus considérable qu'elle ne l'était, Napoléon pouvait s'arrêter.
Mais il était presque aux portes de Moscou. Avait-il donc conduit si loin, et après tant de fatigues, de dangers, de victoires, ses soldats invincibles, pour se contenter d'un demi-triomphe et s'engourdir dans la torpeur d'un cantonnement d'hiver? Les jours étaient encore longs et chauds. Les Russes avaient perdu beaucoup d'hommes dans les divers combats livrés depuis un mois. Ils ne pouvaient reculer perpétuellement ainsi. A Moscou, d'ailleurs, on tiendrait la paix. Alexandre, dépossédé de la ville sainte de son empire, ne pourrait se résoudre à une fuite sans fin. Il traiterait dans la capitale des czars; on pourrait y prendre ses quartiers d'hiver. L'Europe serait frappée d'admiration en recevant des décrets datés du Kremlin. La nouvelle que la Grande Armée et le grand Empereur s'étaient confinés dans Smolensk, une bourgade désormais en ruines, ne produirait qu'une impression de défiance et l'on douterait de la victoire finale.
Une autre raison vint raffermir Napoléon dans son idée de marcher sur Moscou.
Il venait d'apprendre que Koutousoff, nommé généralissime, remplaçait Barclay de Tolly. Pour donner satisfaction au patriotisme russe qui s'étonnait de voir les armées d'Alexandre se retirer sans combattre et s'indignait à la prévision de l'entrée des Français dans Moscou, presque sans avoir vaincu, le nouveau général avait résolu d'attendre la Grande Armée sur les collines qui protègent la route de cette ville. Là une bataille, qui deviendrait probablement décisive, serait livrée. Le sort de Moscou et de la Russie, dans ce choc gigantesque, se déciderait par les armes. Le soir de cette journée, la Russie délivrée acclamerait son empereur ou bien Alexandre serait obligé de demander la paix.
Tous les généraux, Ney en tête, fournirent cependant des rapports défavorables. Ils essayèrent de faire revenir Napoléon sur sa résolution. Les pertes étaient considérables. Les chevaux tombaient par milliers. On ne pouvait plus les nourrir. L'artillerie s'embourbait dans les marécages. Les pluies détrempaient tout. La fièvre faisait des ravages pires que ceux des boulets. Pourquoi ne pas rétrograder sur Smolensk?
Napoléon parut un instant céder aux observations de ses lieutenants, il leur dit enfin:
—Oui, la saison ne nous est guère favorable... ce pays est véritablement désolé et intolérable avec ses terres fangeuses... Si le temps ne change pas, dès demain je donne l'ordre de retourner à Smolensk!...
Le temps malheureusement changea. Le lendemain, 4 septembre, un soleil radieux dorait les tentes de la Grande Armée et faisait gaiement briller les armes. Un air vif séchait les routes. L'espoir et la gaieté revenaient avec le soleil.
—On ne peut pas reculer par un temps pareil! dit Napoléon joyeusement, saisissant le prétexte de retirer la promesse faite, heureux de la marche en avant rendue possible... Allons! Murat, Davout, un peu de nerf, morbleu!... Marchons sur les Russes... Nous finirons bien par les joindre et nous nous reposerons à Moscou!
Alors, redevenu confiant, il donna l'ordre de se porter sur les rives de la Moskowa, rivière qui traverse Moscou et serpente dans les plaines avoisinantes. La bataille devait être livrée vers un village nommé Borodino, où Koutousoff l'attendait avec toute l'armée russe.
Le soleil, comme plus tard la neige, se faisait l'allié des Russes.
Si la pluie eût persisté, en constatant l'impossibilité pour son artillerie de traverser les marécages, Napoléon se fût probablement décidé à retourner prendre ses cantonnements à Smolensk. A défaut de la paix, la guerre se serait prolongée en 1813, et dans des conditions beaucoup plus favorables.
Mais la destinée était autre. Le soleil d'Austerlitz avait changé de camp.
Le général Malet était resté dans sa chambre avec sa femme, après le départ d'Henriot.
Madame Malet était au courant de ses projets, mais sans en connaître les détails. Elle savait seulement que le but que se proposait son mari était le renversement de l'Empire. Elle ignorait de quelle façon il comptait amener ce grand bouleversement.
Malet lui dit brusquement:
—C'est décidé!... Ce soir, je m'évade, ma chère femme, et je vais essayer de délivrer ce peuple asservi!...
Madame Malet poussa un léger cri, mais ni larmes, ni supplications ne lui échappèrent. Elle ne voulait pas, en faiblissant, paralyser l'action de son mari. Elle lui demanda seulement, inquiète et redoutant l'insuccès:
—As-tu des chances de réussite?... Tu as donc du nouveau?
—Beaucoup de nouveau!... l'Empereur est mort!...
—Est-ce possible! murmura madame Malet.
—J'ai reçu la nouvelle... de Russie... d'un ami sûr... répondit vivement Malet. Le gouvernement ne sait rien encore. Dans la nuit, le matin peut-être seulement, il apprendra ce grand événement. Oh! j'aurai mis à profit la nuit et la connaissance anticipée de cette heureuse catastrophe.
—Que comptes-tu donc faire?
—Profiter de la surprise des uns, de l'irritation des autres... rallier les bonnes volontés... faire appel à l'énergie des patriotes, à la sagesse des anciens partis qui me laisseront faire, dans l'espoir de tirer avantage, plus tard, des troubles possibles... Oui, je vais enlever le pouvoir aux incapables et aux séides de Bonaparte, qui se cacheront d'ailleurs au premier signal et se hâteront de faire leur soumission... et à la faveur de ce désordre, de cet interrègne, je compte cette nuit, au plus tard demain matin, à l'aube, proclamer un gouvernement nouveau...
—Mon ami, prends garde!... Tu veux être Bonaparte ou Monk!
—Ni l'un ni l'autre... Washington peut-être!... Je suis républicain et je ne réclame pas la puissance pour moi-même... Une commission de gouvernement délibérera sur le régime qu'il conviendra le mieux de proposer au peuple... Si les factions et les intérêts particuliers l'emportaient et refusaient de rendre à la France la République, je me retirerais... je n'abuserai pas de la force qui va m'être confiée; si je ne puis l'employer au bien de la France, si les résistances sont trop fortes, je quitterai, après avoir assuré l'ordre, mon commandement, et je m'en irai, avec toi, ma bonne amie, loin de l'Europe même, aux colonies, le cœur tranquille et le front haut, croyant avoir assez fait pour mon pays en le délivrant du despote militaire qui l'opprime et le saigne!... Mais, rassure-toi, je suis presque sûr d'être suivi par tous... Ces Français d'aujourd'hui se lient avec bonheur à la servitude, et c'est par la force qu'il faut leur ôter leur collier... par la force et par la ruse encore! dit Malet avec un sourire énigmatique. Et il ajouta presque gaiement: Je saurai bien les contraindre à accepter la République!
Bien qu'ayant toute confiance dans sa compagne, Malet ne lui avait pas dit que la mort de l'Empereur était imaginée par lui. Il calculait qu'il était préférable que même les personnes, dont il ne pouvait mettre en doute le dévouement, crussent la nouvelle exacte. Leur bonne foi donnerait plus de sincérité à leur accent, quand elles répéteraient le bruit et le propageraient dans la ville.
Après avoir recommandé à madame Malet de garder le secret sur ce qu'elle venait d'apprendre, jusqu'à ce qu'elle entendit la rumeur publique colporter la nouvelle de graves événements survenus dans la nuit, il la chargea de porter chez le moine Camagno, rue Saint-Gilles, son uniforme de général.
Puis, comme l'heure était venue de la clôture du parloir, c'est-à-dire qu'aucun visiteur ne pouvait rester dans la maison de santé redevenue prison, Malet embrassa à deux reprises sa femme qui s'éloigna lentement, s'efforçant de dissimuler ses pleurs en passant devant le portier.
Malet la reconduisit jusqu'à la grille intérieure, limite de la promenade des pensionnaires-prisonniers et, avec bonne humeur, à travers les barreaux, il jeta cet adieu à la visiteuse qui se retournait éplorée:
—A bientôt, ma bonne!... à bientôt!...
Il ne devait plus la revoir.
La cloche du dîner sonnait. Il était six heures.
Malet entra dans la salle à manger et se mit à table tranquillement avec ses convives ordinaires.
Il mangea, but, causa comme d'habitude. Rien ne révéla la gravité des résolutions qu'il avait prises. Son empire sur lui-même était tel et sa force de dissimulation si intense qu'il put, après le dîner, passer au salon et faire sa partie de cartes, comme tous les soirs, sans qu'une préoccupation, un tressaillement nerveux ou quelque marque d'impatience eussent pu laisser supposer qu'il allait entamer une autre partie, dont sa tête était l'enjeu.
A dix heures, il se leva de la table de whist: il avait battu tous les joueurs. Il compta son gain d'un air satisfait, souhaita le bonsoir et meilleure chance à ses adversaires malheureux, puis monta se coucher, en même temps que tout le monde.
A onze heures, la maison de santé était plongée dans le sommeil. Aucune lumière ne luisait aux fenêtres. Le quartier devenait silencieux.
Malet sortit doucement de sa chambre, gagna par l'escalier de service l'office dont il s'était procuré la clef.
Surpris, car il prévoyait tout, par quelque domestique éveillé en sursaut, il eût allégué une fringale le saisissant et le poussant à rechercher au garde-manger quelque relief du dîner.
Il traversa le jardin, s'approcha du mur, où l'abbé Lafon l'attendait, avec l'échelle du jardinier.
Lafon, qui couchait dans un petit pavillon au fond du jardin, n'avait eu qu'à se laisser couler par la fenêtre le long d'un treillage supportant des rosiers grimpants.
Tous deux franchirent aisément le mur, et, couchant l'échelle afin de ne point donner l'éveil à quelque patrouille venant à passer, se hâtèrent de descendre le faubourg Saint-Antoine.
L'abbé Lafon portait le gros portefeuille contenant toutes les pièces fabriquées par Malet; le général, sous son manteau, tenait ses deux pistolets tout armés, prêt à faire feu sur quiconque lui aurait barré le passage.
Ils allaient ainsi isolés, aventureux, confiants, dans la nuit noire, à la conquête de Paris et du monde.
Don Quichotte-Malet et Sancho-Lafon déambulaient donc gravement, sans se douter de la folie de leur équipée, se retournant à peine de temps en temps pour s'assurer qu'ils n'étaient point suivis.
Ils allaient, emportés par leur rêve: le général évoquant la vision de Napoléon prisonnier, détrôné, fusillé peut-être; l'abbé voyant le roi Louis XVIII sacré à Reims et lui remettant la barrette de cardinal.
Ils n'échangeaient aucune parole, ayant hâte d'arriver et craignant d'être rejoints, si l'alarme avait été donnée chez Dubuisson.
Enfin ils atteignirent, sans avoir attiré l'attention de qui que ce fût, la rue Saint-Gilles, au Marais, proche la place Royale. Là, dans le cul-de-sac Saint-Pierre, était le logis du moine Camagno.
Malet et Lafon firent tomber dans la boîte, placée à la porte et s'ouvrant intérieurement, les deux fragments de la lettre qui devaient servir de signe de ralliement.
Presque aussitôt la porte s'entre-bâilla.
Le moine les attendait. Il avait une paire de pistolets passés à sa ceinture et sur l'épaule il portait un tromblon.
Rateau et Boutreux se trouvaient dans une salle basse.
Le moine, guidant Malet, lui fit voir trois chevaux attachés à des anneaux dans la cour.
Sur la table de la salle où se tenaient Boutreux et Rateau, des pistolets, une épée, un sabre, un costume de général de division et une ceinture tricolore, étaient rangés.
—Je vois que mes ordres ont été compris et exécutés... c'est d'excellent augure! dit Malet.
Et, tout en souriant, comme s'il s'agissait d'une promenade ou d'une soirée réclamant la grande tenue, Malet revêtit le costume de général apporté par sa femme. Il y ajouta les épaulettes de général de division; Malet n'était que brigadier.
Quand il fut habillé, il dit à Boutreux:
—Prenez cette ceinture et passez-la sous votre redingote... vous êtes commissaire de police du gouvernement national provisoire!...
Boutreux ceignit l'écharpe, donna un coup de poing sur son chapeau, et, prenant aussitôt l'air casseur d'un vieil argousin, l'ancien séminariste se déclara prêt à empoigner tout récalcitrant.
Le caporal Rateau était venu en manches de chemise. Il n'avait pu sortir de sa caserne habillé.
Malet lui montra dans une malle qui appartenait à Marcel, dont l'absence avait été annoncée par un billet envoyé à Camagno, un costume d'état-major.
—Je t'avais promis de l'avancement, mon garçon, dit Malet... Je tiens ma parole!... Te voilà capitaine... endosse cet uniforme: je te fais mon aide de camp!...
—Merci, mon général! vous n'aurez affaire ni à un clampin, ni à un traître... je vous le jure!...
—Bien, je compte sur toi... je compte sur vous tous, mes amis!... Ah çà! pourquoi le major Marcel n'est-il pas ici?... Est-ce que, par hasard, il aurait eu peur? demanda Malet. Sait-on les motifs de son manque de parole?... car il avait bien promis d'être des nôtres...
—Le billet qu'il m'a fait tenir, dit Camagno, ne contenait que ces deux lignes: «Ne m'attendez pas. Je reprends ma liberté d'action. J'ai rencontré le colonel Henriot. Brûlez ceci.»
—Pas autre chose?... c'est bizarre! fit Malet, soucieux. Que veut dire cette rencontre du colonel Henriot?... Est-ce que le colonel l'aurait dissuadé?... Bah! à nous cinq nous suffirons... il vaut mieux ne livrer le combat qu'avec des amis résolus et confiants... comme vous, compagnons!... Mais assez de paroles, agissons!... A cheval! et marchons sans plus tarder sur la caserne des Minimes... c'est à deux pas!...
—Impossible de sortir à présent! dit Lafon qui s'était rendu dans la cour. Écoutez! il pleut à torrents... j'ai dû faire rentrer les chevaux à l'écurie...
—La pluie! grommela Malet ironiquement. Ah! oui, on ne fait pas de révolutions en temps d'averse, c'est Pétion qui a dit cela... il s'y connaissait, le maire de Paris... Eh bien! attendons que la pluie cesse et soupons pour tuer le temps!
Le moine avait cave garnie et buffet suffisant.
On mangea, on trinqua, on alluma un bol de punch et l'on porta des santés qui étaient de véritables antiphrases, puisqu'on n'y parlait que de la mort des gens: Napoléon d'abord, puis Cambacérès, Rovigo; enfin les fidèles maréchaux, comme Ney et Lefebvre, étaient de ceux dont le peloton d'exécution débarrasserait la France. Marie-Louise serait renvoyée en Autriche et le petit roi de Rome confié à des corsaires qui en feraient un mousse, et plus tard sans doute un bon matelot, destiné à ignorer toujours sa naissance.
Cette beuverie intempestive, ce bavardage inutile firent perdre aux conspirateurs un temps précieux.
Il est presque certain qu'ils n'eussent pas réussi davantage en s'abstenant de boire et de causer jusqu'à trois heures du matin, mais leurs chances de surprendre les autorités endormies, les grands fonctionnaires isolés, ne pouvant communiquer entre eux, ni échanger leurs doutes sur la réalité de la nouvelle, eussent été plus fortes.
A trois heures et demie seulement, la pluie ayant enfin cessé, Malet, Rateau et Boutreux quittèrent le cul-de-sac Saint-Pierre.
L'abbé Lafon et Camagno devaient rester rue Saint-Gilles, attendant les événements et prêts à exécuter les missions que Malet leur confierait.
Camagno avait réclamé l'honneur d'être le premier à porter à Ferdinand VII la nouvelle de sa prochaine restauration, et l'abbé Lafon, tandis que Malet et ses deux acolytes parcouraient Paris, devait rédiger des brevets et copier des proclamations. Il s'était réservé d'informer le comte de Provence à Londres, et le pape à Fontainebleau, du changement, si favorable pour eux, qui s'accomplissait dans les destinées de la France.
Malet se rendit directement à la caserne Popincourt, qui était toute proche; c'était l'ancienne caserne des gardes françaises. Là se trouvait la 10e cohorte.
Rateau et Boutreux, aussi résolus que leur chef, car ils tentaient cette impossible aventure avec une hardiesse inconsciente autant admirable qu'extraordinaire, frappèrent rudement à la porte de la caserne.
Une sentinelle était placée à l'intérieur. Elle appela aux armes.
Le chef du poste accourut, effaré. Il reconnaissait un général, il crut à une ronde exceptionnelle. Il salua et attendit les ordres.
Malet lui commanda d'aller prévenir le colonel de la cohorte qu'un général—le général Lamotte—avait à lui parler.
Ce nom de Lamotte que prenait Malet, se dédoublant, était celui d'un officier, ignorant de la conspiration et de l'abus que l'on faisait de sa personnalité. Le véritable Lamotte eut, plus tard, beaucoup de peine à se disculper. On crut longtemps qu'il était au courant des projets de Malet. Celui-ci avait choisi ce nom au hasard sur la liste des généraux et sans connaître celui dont il empruntait l'identité.
Suivant le chef de poste, Malet gagna la chambre du colonel Soulier. Un brave homme, ce Soulier, pas très intelligent, ayant fait les campagnes d'Italie et qui, se souvenant du glorieux Premier Consul, aimait beaucoup l'Empereur. Il expia cruellement sa crédulité.
Réveillé en sursaut, surpris de la visite d'un général dans sa chambre, accompagné d'un aide de camp, et d'un commissaire de police, éclairés par un falot, Soulier demanda, en se frottant les yeux, ce qu'il y avait.
—Je vois que vous n'avez pas été averti, dit Malet d'une voix tranquille. Eh bien! l'Empereur est mort! Le Sénat, rassemblé cette nuit, a proclamé un gouvernement provisoire. Je suis le général Lamotte: voici des ordres que j'ai à vous transmettre de la part du général Malet, nommé gouverneur de Paris, et je dois m'assurer de leur exécution!...
Soulier était malade. La nouvelle qu'il apprenait si inopinément lui ôta toute présence d'esprit, tout raisonnement. Il fut le jouet d'une illusion qui lui sembla réelle et lui coûta la vie.
Le pauvre homme se leva tout abattu. Il cherchait ses vêtements, en proie à un trouble total et prenant un objet pour un autre, enfilant de travers caleçon et pantalon, se trompant de pied pour se chausser; il ne parvenait pas à s'habiller. Le commissaire de police improvisé lui donna lecture du sénatus-consulte, et d'une lettre signée Malet. Ce document portait que le général Lamotte devait lui transmettre les ordres nécessaires pour l'exécution du sénatus-consulte.
Il y était dit formellement: «Vous ferez prendre les armes à la cohorte dans le plus grand silence et avec le plus de diligence possible. Pour remplir ce but plus sûrement, vous défendrez qu'on avertisse les officiers qui seraient éloignés de la caserne. Les sergents majors commanderont les compagnies où il n'y aurait pas d'officiers.»
A ces ordres qui pouvaient présenter un caractère de vraisemblance, étant admise l'hypothèse de la mort de Napoléon exacte, se trouvait jointe une mention visant spécialement Soulier, et qui était susceptible de mettre en défiance le naïf colonel.
«Le général Lamotte, portait cet ajouté, vous remettra un bon de cent mille francs destiné à payer la haute solde accordée aux soldats et les doubles appointements aux officiers.»
Un second post-scriptum prescrivait au colonel Soulier de se rendre à l'Hôtel de Ville avec une partie de ses troupes, d'y remettre un pli au préfet de la Seine et de veiller à ce qu'une salle fût préparée pour recevoir le général Malet et son état-major, à huit heures du matin.
Le crédule Soulier ne conçut pas le moindre doute sur la vérité des événements qu'on lui annonçait ni sur la régularité des ordres qui lui étaient transmis. Le bon de cent mille francs et le brevet de général de brigade qui l'accompagnait avaient sans doute une force persuasive grande. Il ne fit aucune objection à cette étrange recommandation de ne pas prévenir les officiers ne couchant pas à la caserne.
Il manda son capitaine adjudant-major, nommé Antoine Picquerel, et lui communiqua la nouvelle avec l'ordre de faire prendre immédiatement les armes à la troupe.
Malet descendit avec le colonel dans la cour et fit former le cercle. Boutreux, solennellement, lut le sénatus consulte et la proclamation.
Il fut constaté et déclaré plus tard que Malet, en s'avançant au milieu des troupes, avait échangé des regards d'intelligence avec Picquerel, l'adjudant-major, avec un autre officier nommé Louis-Joseph Lefèvre, lieutenant.
Tous deux étaient vraisemblablement affiliés aux Philadelphes et connaissaient, au moins dans son but, les projets de Malet. Ces deux officiers nièrent devant le conseil de guerre toute connivence.
La lecture faite par Boutreux fut écoutée sans mouvement. Aucun cri, aucune protestation ne s'élevèrent. Le système de l'obéissance passive stricte a ses inconvénients. Le chef disait à ses hommes que l'Empereur était mort, ils le croyaient; c'était au rapport et tout ce qui se trouve au rapport est vrai; un autre chef, leur adjudant-major, leur colonel, leur faisait faire demi-tour et leur ordonnait de marcher sur l'Hôtel de Ville ou de suivre un général dont ils ignoraient le nom, mais dont ils reconnaissaient le grade, sans hésiter, sans réfléchir, sans discuter; ces machines à obéir obéissaient; on ne saurait ni leur en faire un crime, ni leur refuser même des compliments pour leur soumission aveugle à des ordres ayant l'apparence régulière. Un rouage n'est pas responsable de sa mise en mouvement. La bielle, le piston, le volant ne discutent pas avec la main qui tient le levier. Aucun soldat ne fut d'ailleurs inquiété par la suite, et si les officiers furent compromis, jugés et condamnés, ce fut par un abus de pouvoir, par une répercussion de la venette éprouvée et par une injuste sévérité. Ils n'avaient été qu'agents de transmission, et se croyaient à couvert par le grade supérieur du mécanicien.
Malet, dont l'énergie croissait avec les événements, enchanté de la tournure que prenaient les choses, assuré d'avoir une force armée à sa disposition, s'investit aussitôt du commandement d'une partie de la cohorte, mille hommes environ, et laissa une compagnie au quartier pour servir d'estrade à Soulier, qui devait se rendre à l'Hôtel de Ville.
Avec les soldats dont il se trouvait ainsi le chef, lui, prisonnier quelques heures auparavant, Malet se dirigea sur la prison de la Force. Là, devait s'accomplir un de ces coups hasardeux, qui, par son invraisemblance et aussi son inutilité, devait ajouter à la fantasmagorie de ce complot surprenant.
Les soldats sortirent de la caserne, inconscients, disciplinés, passifs, ne sachant où on les menait, mais disposés à y aller, tant est grande l'habitude de l'obéissance. Aucun ne songeait à discuter les ordres. Il y avait de la stupeur dans les esprits. La machine militaire fonctionnait avec sa régularité accoutumée. Rien ne semblait changé. L'impulsion était donnée par un général ayant le même costume, la même apparence que les chefs ordinaires dont on exécutait les ordres sans les examiner. Les hommes de la 10e cohorte, rompant avec toutes leurs habitudes, se dégageant de la seconde nature que l'uniforme, l'exercice, la caserne leur avaient donnée, pouvaient-ils délibérer? Jamais il ne leur était venu à l'idée de douter de la légitimité d'un ordre donné. La soumission aveugle était chez eux passée à l'état d'instinct. Ils se trouvaient accomplir journellement des actes impulsifs, où le jugement n'avait rien à voir. Pourquoi se seraient-ils transformés, ce matin-là, en logiciens, en analystes, en subtils policiers? Ce n'étaient point des baïonnettes intelligentes, c'étaient de bonnes, de fidèles baïonnettes. Qui pourrait leur reprocher leur docilité? Là est la marque de l'esprit supérieur de Malet, ayant calculé et prévu ce qu'on pouvait attendre de la discipline invétérée.
Tout au plus, en défilant dans les rues désertes de Paris endormi, l'un à l'autre, ces militaires, transformés à leur insu en insurgés, se disaient-ils avec étonnement, attristés sans doute, car la plupart adoraient et admiraient Napoléon, mais nullement défiants:
—Comme ça, l'Empereur, il est mort!... C'est bien malheureux! Qui donc, à présent, battra les ennemis?...
Ils allaient, mornes, résignés, passifs, un peu stupides, n'osant envisager les conséquences de la terrible nouvelle, incapables pour la plupart de raisonner, attendant les ordres comme les événements et s'occupant de marcher en cadence et de bien balancer les bras.
Les officiers, eux, réfléchissaient davantage. Ils tenaient la nouvelle pour exacte. L'Empereur n'était-il pas mortel? Son éloignement, la rareté des dépêches de Russie permettaient toutes les suppositions. «Il y a peut-être longtemps qu'il a été tué, disaient les plus malins; on nous a caché sa mort pour préparer un nouveau gouvernement!»
Les ordres reçus auraient pu les trouver plus récalcitrants. Ce sénatus-consulte disposant du pouvoir, l'Empereur mort, n'était-il pas un acte révolutionnaire? Le trône n'était pas vacant parce que Napoléon venait à disparaître. On n'était plus à l'époque où de la première Impératrice vainement un héritier était attendu. Le successeur de Napoléon existait: il se nommait le Roi de Rome. Tous ces soldats et tous ces officiers avaient entendu les salves et les carillons proclamant la naissance de celui qui devait s'appeler, son père mort, Napoléon II. Nul n'y songea. La dynastie n'avait pas pénétré l'esprit public. Napoléon était considéré comme seul soutien de l'Empire: le trône s'écroulait du jour où il n'y siégeait plus. Il apparaissait isolé, dans sa gloire, sans descendants comme il avait été sans aïeux.
Un des principaux auteurs de la conspiration Malet, le général Lahorie, complice inconscient aussi, l'avoua franchement devant le conseil de guerre:
—J'avais vu le 18 Brumaire, dit-il, une révolution qui s'était faite de la même manière; je croyais qu'il s'agissait de la formation d'un nouveau gouvernement, et j'y apportais mon concours, comme j'avais concouru au 18 Brumaire. Un sénatus-consulte pouvait, selon moi, en disposer à sa mort. Je ne suis pas légiste, je suis un soldat!...
Il était environ six heures du matin quand Malet, suivi de sa troupe, se présenta devant la Force.
Au palais de Saint-Cloud, le 23 juillet 1812, un officier d'administration, en grand uniforme, attendait, dans un salon, au milieu de divers fonctionnaires, une audience de l'Impératrice.
C'était un homme jeune, assez grand, d'une corpulence déjà marquée, aux traits forts, mais dont la physionomie, en apparence vulgaire, était comme illuminée par un sourire étrange, profond, terrible...
Cette inoubliable puissance de ce sourire ironique, cruel, pénétrant comme une vrille, échappait d'ailleurs à la plupart des contemporains vivant côte à côte avec ce jeune officier, qui était attaché aux bureaux du comte Daru.
Un huissier de service appela:
—M. Beyle!
Aussitôt celui que la postérité devait glorifier sous le nom de Stendhal, l'illustre auteur de la Chartreuse de Parme et de Le Rouge et le Noir, pénétra chez l'Impératrice.
Il a écrit lui-même le récit de son audience:
«Je pars ce soir, mandait-il à sa sœur Pauline, pour les bords de la Duna. Je suis venu prendre les ordres de S. M. l'Impératrice. Cette princesse vient de m'honorer d'une conversation de plusieurs minutes sur la route que je dois prendre, la durée du voyage. En sortant de chez Sa Majesté, je suis allé chez S. M. le roi de Rome, mais il dormait, et madame la comtesse de Montesquiou vient de me dire qu'il était impossible de le voir avant trois heures. J'ai donc deux heures à attendre. Ce n'est pas commode en grand uniforme et en dentelles.»
Beyle devait voir le roi de Rome afin de donner à l'Empereur des renseignements oculaires sur l'état de son fils, sa santé, son aspect, sa précocité et son développement.
Il avait en outre une mission particulière de l'Impératrice. Il accompagnait M. de Bausset, l'un des chambellans, porteur du portrait du roi de Rome, que Marie-Louise envoyait à son mari au centre de la Russie.
Quand les deux messagers se présentèrent au quartier impérial, on était au 6 septembre. Le lendemain, le soleil pâle, obscurci par les fumées des canons, devait éclairer quatre-vingt mille cadavres dans cette plaine de Borodino, auprès de la Moskowa, que ces deux fonctionnaires civils atteignaient, de si loin, et après avoir traversé de mornes plaines où fumaient les cendres des villages incendiés, chargés du portrait d'un enfant.
Napoléon attendait avec impatience la rencontre formidable et peut-être décisive que lui offrait Koutousoff. Ses combinaisons n'avaient pas réussi et tout semblait tourner contre lui depuis le commencement de la campagne.
Il n'avait pu rejoindre le prince Bagration, il avait inutilement essayé de déborder Barclay de Tolly; après un mouvement hardi pour tourner les deux armées, Smolensk l'avait arrêté, sans qu'il retirât grand avantage de la prise d'une ville incendiée; enfin, au combat sanglant de Valoutina, où, dans une lutte acharnée à l'arme blanche, le brave général Gudin avait trouvé la mort, l'inertie de Junot, son obstination à ne pas secourir Ney, sa lenteur à traverser un marécage le séparant de l'armée russe qu'il pouvait prendre à revers et anéantir, tous ces insuccès accompagnant des batailles sans résultat sérieux, victoires sans doute, mais qui coûtaient cher et tiraient le meilleur du sang de l'armée, faisaient souhaiter impatiemment une action décisive.
Peut-être, s'il avait pu frapper un grand coup plus tôt, se fût-il rendu aux avis de ses généraux et eût-il séjourné à Smolensk ou à Witebsk. Mais il se disait que l'éclat, le prestige d'une grande et réelle victoire manquaient à sa campagne, et qu'il lui serait impossible de rentrer à Paris, laissant ses armées en Pologne et en Volhynie, sans être précédé de la nouvelle d'une écrasante défaite des Russes. Il lui fallait des drapeaux à accrocher aux Invalides et des canons russes à montrer aux Parisiens.
Napoléon avait pénétré le plan de retraite des Russes. Aussi avec quelle joie vit-il Koutousoff se masser en avant de la Moskowa et se disposer à lui disputer la route de Moscou!
Il se trompait dans ses calculs en livrant bataille, et les Russes ne faisaient pas une meilleure combinaison en l'acceptant. Car la position des Russes n'était pas assez formidable pour arrêter Napoléon, et la bataille perdue lui livrait Moscou, ce que les Russes voulaient éviter; d'un autre côté, une sanglante tuerie, comme celle qui s'annonçait, devait certainement affaiblir les Français et rendre plus difficiles les victoires ultérieures, presque impossible leur maintien en Russie. Des deux côtés, il y eut surprise, déception et faute.
Il est inexact de dire que les Russes avaient fortifié à l'avance Chevardino et Borodino. La grande redoute n'était pas un avant-poste, mais une défense de place. Le champ de bataille se trouva transporté de droite à gauche, par suite de la prise de la redoute de Chevardino.
La bataille n'en était pas moins désirée et considérée comme inévitable dans les deux camps.
En route, marchant sur la rivière Kolotcha, qui traverse le village de Borodino, un jeune Cosaque fut pris par l'escorte de Napoléon.
L'Empereur fit donner un cheval au prisonnier et l'interrogea, tout en chevauchant. Un interprète traduisait les réponses du Cosaque, qui ne se doutait nullement du rang de celui qui le faisait questionner. La simplicité du costume de Napoléon ne permettait pas à cet enfant des steppes, accoutumé aux broderies et aux panaches des chefs, de soupçonner qu'il parlait au glorieux souverain.
Avec une grande loquacité, le Cosaque répondit. Il déclara que prochainement on s'attendait à une grande bataille. La conviction de l'armée était qu'on allait à une défaite. Les Français étaient commandés par un général du nom de Bonaparte qui avait toujours battu ses ennemis. On ne pouvait lui résister qu'en fuyant devant lui. Plus tard, avec des renforts, et quand l'hiver aurait rendu les approvisionnements difficiles, peut-être serait-on plus heureux. Et avec le fatalisme oriental, le jeune cavalier du Don ajouta: «Quand Dieu voudra, il retirera la victoire à Napoléon Bonaparte, mais Dieu ne le veut pas encore!»
L'Empereur sourit de la naïve confidence du Cosaque, et il dit à l'interprète de lui révéler quel était le personnage auprès duquel il cheminait en bavardant si familièrement.
Quand le Cosaque eut appris qu'il se trouvait aux côtés de Napoléon, sa physionomie exprima une stupeur profonde; il sauta à bas de son cheval, se prosterna comme les fanatiques de l'Inde, baisa l'étrier de l'Empereur et, le regardant avec vénération, demeura comme fasciné par la présence de ce conquérant dont le nom, les batailles, la légende avaient, bien des nuits, tenu éveillés sous la tente les hardis cavaliers écoutant un conteur de steppe.
Napoléon, touché de l'admiration que lui témoignait le captif, ordonna qu'on le mit en liberté, et lui faisant donner un cheval avec des vivres et un peu d'argent:
—Va retrouver tes camarades, dit-il, et apprends-leur qu'après-demain l'empereur Napoléon traversera avec ses braves la Moskowa!... Tu es libre; conduis-toi en bon soldat parmi les tiens, et que Dieu te préserve de nos balles!...
La journée du 6 septembre s'écoula gaiement au camp français.
Les feux allumés, la soupe en train, les armes nettoyées, grognards et recrues s'abandonnèrent au plaisir de vivre. Pour combien d'entre eux cette veillée des armes, si insoucieusement passée, devait être le seuil de l'éternité! Quelques provisions chapardées aux détours des villages, une distribution plus abondante faite par le service des subsistances, la vue de l'Empereur, parcourant à cheval et la lunette à la main le champ de bataille désigné, la certitude d'être vainqueurs le lendemain, et l'espoir d'arriver à Moscou et de s'y reposer, mettaient la bonne humeur et l'animation partout dans le camp français.
Tout était sombre, au contraire, du côté des Russes. Le général ne comptait guère sur la victoire et les soldats priaient et se lamentaient, s'attendant tous à ne pas survivre au désastre du lendemain.
Bien que l'issue de la sanglante bataille dût prouver la vaillance de ces Russes, si accablés avant l'action, on ne semblait dans leur camp espérer le salut qu'en un secours extra-terrestre.
Une grande cérémonie religieuse fut ordonnée par Koutousoff. On promena devant le front de l'armée une Vierge sauvée de l'incendie de Smolensk, et à laquelle on attribuait le pouvoir de préserver la Russie. Les anges, disaient les chefs aux crédules soldats, pour empêcher que la sainte protectrice ne tombât aux mains des Français impies, avaient emporté la madone sur leurs ailes à travers les flammes de la ville prise d'assaut. Tant qu'ils conserveraient cette Vierge au milieu d'eux, les Russes seraient invincibles.
La procession, immense, majestueuse, imposante, se déroula d'un bout à l'autre de la ligne des Russes. Koutousoff, bien qu'au fond partageant l'incrédulité de ces philosophes français si bien reçus autrefois à la cour de l'impératrice Catherine, et avec lesquels il avait soupé jadis et fait profession d'athéisme, suivait tête nue, et l'air recueilli, la théorie des popes formant cortège à l'archimandrite, devant qui l'image miraculeuse était portée par des officiers, à travers les tentes et les bivouacs. Jusqu'à la tombée du jour elle se prolongea. Du camp français on pouvait apercevoir, dans les brumes du crépuscule, les flambeaux et les cierges des prêtres défilant, et les chants religieux, traversant la plaine, arrivaient jusqu'aux oreilles des troupiers de Napoléon, qui s'en moquaient.
Il est certain que l'Empereur, prenant avec méthode ses dispositions pour le combat du lendemain, et ses soldats festoyant pleins de gaieté, pareils à ces braves de l'antiquité qui s'attendaient à souper le soir chez Pluton, étaient plutôt dans la logique de la guerre. Mais la préparation superstitieuse des Russes avait sa raison d'être et sa force. Ce peuple dévot puisait une énergie et une confiance considérables dans la persuasion d'un secours céleste. La madone, en insufflant dans les âmes la possibilité d'être plus forts que la fortune et de triompher de Napoléon par la volonté divine, suppléait à l'insuffisance d'Alexandre et de ses généraux. Les popes, en usant de ce fétiche, réparaient la faute de Koutousoff qui, ayant par trop étendu sa ligne, s'exposait à être débordé par la gauche et ne s'apercevait pas que la prise par les Français de la redoute de Chevardino le mettait dans le plus grand péril. Tous les historiens, en désaccord sur des faits secondaires, sont unanimes à reconnaître que les dispositions de Koutousoff furent mal prises. Le plan de Davout, que Napoléon n'accepta point comme trop aventureux, et qui consistait à les tourner par la gauche, en traversant de nuit les bois d'Outitza, pouvait la forcer à s'acculer à la Moskowa, comme dans un sac dont la redoute était le fermoir. Devant être vaincu, par la force même des positions, s'il put éviter à son armée la destruction complète, si même il eut la possibilité de contester la victoire, ce fut seulement grâce au courage de ses troupes et à la prudence inattendue de Napoléon. La force morale acquise par les Russes au cours de cette procession fut donc pour beaucoup dans cette atténuation de la défaite. La crédulité peut surexciter les âmes. La croyance où un soldat se confie que des puissances célestes combattent à côté de lui et pour lui est de nature à faire pencher la balance. Le vieux Koutousoff sut habilement manœuvrer ce ressort grossier de l'âme russe. Si ses soldats s'étaient moins vaillamment battus, s'ils n'eussent pas si résolument défendu leurs positions et fait payer la victoire, Napoléon les eût certainement poursuivis et anéantis.
Ayant arrêté toutes ses dispositions, l'Empereur revenait vers sa tente quand deux personnages, dont la tenue civile au milieu de tous ces uniformes faisait contraste, frappèrent sa vue.
Il s'approcha avec curiosité. M. de Bausset et Henri Beyle, après avoir salué le souverain, s'acquittèrent de la mission qui leur avait été confiée par Marie-Louise.
Napoléon eut alors un tressaillement subit de joie naïve.
Il sauta vivement à bas de son cheval, se précipita vers la caisse que lui présentaient les deux envoyés de l'Impératrice et de ses mains voulut en faire sauter les barres.
Avec impatience, il laissa faire Roustan et son valet de chambre déclouant la caisse. Il les pressait, trouvant qu'ils n'en finissaient pas et se baissait pour examiner où ils en étaient de leur travail et si le précieux envoi de l'Impératrice allait être dégagé de ses enveloppes.
Enfin le portrait apparut, et les yeux si secs et si froids du grand despote s'humectèrent. Il se contint pour ne pas pleurer devant ses officiers et puisa, à petits coups, trois ou quatre prises dans sa tabatière fébrilement secouée.
Il demeura quelques instants, comme en extase, les bras allongés. On eût dit qu'il voulait faire venir à lui l'image de son fils et la serrer sur son cœur.
L'enfant, dans ce beau morceau de peinture du baron Gérard, était représenté assis dans son berceau, jouant avec un bilboquet.
L'un des messagers fit observer à mi-voix que la boule pouvait figurer le globe du monde et le bâton, le sceptre.
Cette flatterie entendue par Napoléon le fit sourire et l'arracha un instant à sa contemplation. Il ordonna qu'on portât le portrait dans sa tente. Aussitôt il s'y précipita, congédia tout le monde, et demeura seul, en tête à tête, avec les traits de son fils. Ce fut une profonde rêverie, délicieuse à coup sûr, mêlée aussi de sombres pressentiments. Retrouvant la petite tête blonde et bouclée de l'enfant, si éloigné de lui, qu'il ne devait plus revoir que deux fois, et en de courts épanchements, Napoléon cessait d'être empereur et redevenait homme. Peut-être, en cet instant d'attendrissement, concevait-il l'inanité de toute destinée, l'obstacle des choses, le trompe-l'œil de la grandeur, et se disait-il qu'il avait lâché imprudemment la proie du bonheur pour l'ombre de la puissance, et qu'il eût été plus heureux, loin du trône, l'épée au fourreau, passant ignoré, obscur, paisible, dans un chemin tranquille, tenant, père satisfait, son enfant par la main. Un doute lui vint-il alors sur le néant de la grandeur et sur la réalité des joies simples, les contentements du cœur, à la portée du plus humble de ses sujets, et qui lui étaient, à lui, interdits?
Dans sa joie de revoir la figure innocente et douce de son enfant, Napoléon, chassant la tristesse qui l'envahissait à la pensée de la distance énorme et des événements formidables le séparant de son fils, voulut que l'armée partageât son plaisir paternel.
Il donna donc l'ordre de placer le tableau hors de sa tente, sur une chaise...
Alors les maréchaux, les généraux, les officiers, par courtisanerie surtout, puis ensuite les soldats, tous ceux de Friedland et ceux de Rivoli, plus sincères dans leur rude enthousiasme, avec assez de fanatisme, défilèrent devant le portrait du roi de Rome, heureux de saluer l'image du fils de leur dieu.
Ce n'était plus la procession des Russes, la Madone miraculeuse devant laquelle s'agenouillait la superstition d'un peuple ignorant et farouche; c'était l'exaltation d'une armée qui se considérait comme une famille, dont l'Empereur était le père, venant demander la bénédiction d'un enfant.