Toute la journée, le portrait du roi de Rome demeura ainsi exposé à la vue des soldats.

L'Empereur, tout réjoui par la vue des traits de son fils, fut jusqu'au soir allègre et dispos. Il écouta de fort bonne humeur le récit que lui fit le colonel Sabvier, arrivé d'Espagne le jour même, de la fâcheuse campagne méridionale. Les nouvelles étaient peu satisfaisantes. La division du commandement, les fautes de Marmont, les succès des Anglais pouvaient indisposer Napoléon. Il ne montra aucun mécontentement et écouta, avec une grave sérénité d'esprit, le rapport de Sabvier sur la bataille de Salamanque. Il dit, en congédiant le colonel, qu'il allait réparer sur les rives de la Moskowa les maladresses commises par ses lieutenants aux Arapiles. Le roi de Rome, par son image, apaisait tout, adoucissait tout et lui rendait supportables des nouvelles, qu'en d'autres circonstances il eût accueillies avec des éclats de colère et des bourrades au mauvais messager.

Au coucher du soleil il jeta un dernier regard sur les positions des Russes et, ayant constaté qu'ils restaient fermes sur leurs lignes, et cette fois ne songeaient à se dérober devant lui, sûr de la victoire, puisque la bataille ne lui échappait pas, il rentra prendre un peu de repos dans sa tente.

Un silence profond s'étendit sur la plaine immense, aux médiocres ondulations, où les ombres, en grandes vagues, roulaient, bougeaient, ondulaient, se perdaient. Les feux des bivouacs çà et là piquaient de rouge ce fond noir, comme des barques voguant dans un océan brumeux. Les cantiques des Russes avaient cessé. Les refrains bachiques et les propos grivois des Français ne troublaient plus le repos du camp. Une petite pluie fine et froide tombait. Les gardes des avant-postes, roulés dans leurs manteaux, se blottissaient contre les maigres troncs des arbres et cherchaient un abri sous les buissons. Un vague soupir, la respiration de trois cent mille hommes endormis, montait doucement, comme une haleine d'enfant sommeillant dans un berceau. Ce calme, cette tranquillité, étaient le prélude du tumulte sauvage et du fracas sinistre du lendemain. Rien n'évoquait l'aspect de charnier sanglant, de cimetière lugubre que d'un soleil à l'autre allait prendre cette plaine muette, paisible, où comme des laboureurs, las du travail du jour et reposant leurs membres pour la pacifique besogne qu'on devrait reprendre à l'aube, fantassins, cavaliers, pontonniers, artilleurs s'étendaient insoucieux, béats, se gaudissant auprès des grands feux, rêvaient des jolies femmes et des vivres succulents qu'on trouverait à Moscou, les Russes battus.

Dans la dernière ronde qu'il avait voulu faire pour s'assurer que les Russes n'avaient pas bougé, surpris par la pluie glaciale, Napoléon fut transi et un gros rhume, qui devait le lendemain lui donner la fièvre et embarrasser son activité cérébrale, le saisit.

A trois heures du matin, selon les ordres de l'Empereur, les troupes prirent les armes en silence. Le brouillard était froid et épais. A la faveur de ce rideau, le prince Eugène se porta vis-à-vis du village de Borodino, en face de la grande redoute; la rivière Kolocha fut traversée; Ney et Davout prirent leurs positions; tandis que Friant avec le maréchal Lefebvre et la garde se massaient au centre, Poniatowski filait à droite par les bois et les canonniers debout, derrière les pièces de trois grandes batteries, attendaient le signal.

L'Empereur avait pris son cantonnement à la redoute de Chevardino. Murat passa devant lui et le salua théâtralement.

Ce cabotin héroïque était costumé, on pourrait dire déguisé, comme pour une représentation au Cirque. Il portait une tunique de velours vert où les passementeries d'or s'entre-croisaient, une toque polonaise à plumes, des bottes jaunes, oh! les belles bottes, armées d'éperons démesurés. Jamais les généraux de la Commune de Paris, si ridiculisés depuis, bien que les obus du Mont-Valérien qu'ils affrontaient fussent fort sérieux, n'arborèrent défroque si pompeuse et si carnavalesque. Murat avait jeté son sabre. Il brandissait une cravache, disant: «C'est assez bon pour chasser les Cosaques!»

Ce Murat, vulgaire, brutal, trop chamarré, plus saltimbanque en apparence que guerrier, fut cependant le héros de cette bataille de géants que les Russes nomment le Borodino et nous la Moskowa.

L'écuyer de cirque lança quatre fois des masses formidables de cavalerie—et par cavaliers! les cuirassiers de Latour-Maubourg, les carabiniers du général Defranc,—contre les carrés d'infanterie russe. Il fut tout, il fut partout. Il remplaçait Davout, le premier des lieutenants de Napoléon, souffrant, au début de la bataille périlleuse. Il fut aux côtés de Ney, le brave des braves, au plus fort de l'action. Il franchit le ravin que défendait la garde russe, enleva la légendaire redoute, occupa la position de Séménofskovié, et, devant l'histoire, affirma la victoire de la Moskowa, contestée plus tard par les Russes. Murat prouva qu'il était Français, puisque toujours coupant l'air de sa cravache fanfaronne, il poursuivit, sous le canon, les derniers bataillons de la garde russe retranchée dans Soski, le point extrême du champ de bataille, proche la rivière.

Murat se trouvait à la tête des premiers soldats du monde, la division Friant, quand cet illustre général fut transporté à l'ambulance où déjà son fils, blessé, était aux mains des chirurgiens. La phalange superbe se trouvait sans chef. Le cabotin sublime accourut: le chef d'état-major Solidet venait de prendre le commandement. Il s'empressa de le céder au beau-frère de l'Empereur. Un boulet passa entre eux deux, au moment où ils se serraient la main pour manifester l'échange du commandement.

—Il ne fait pas bon ici! dit Murat en souriant; ils ont failli me couper ma cravache! Bah! nous n'y resterons pas longtemps en ce mauvais endroit, les Russes vont nous faire de la place!

Et se tournant vers les soldats que les cuirassiers russes chargeaient.

—Formez deux carrés! cria-t-il de sa voix retentissante. Soldats de Friant, souvenez-vous que vous êtes des héros!

—Vive le roi Murat! crièrent les soldats de Friant, et manœuvrant comme dans la cour de l'École militaire, ils formèrent deux carrés dont les feux convergents abattirent en monceaux sanglants et désordonnés les superbes cuirassiers russes. La place était libre et le mauvais endroit devenait supportable.

Murat ne fit pas que charger à la tête des escadrons et commander des fantassins. Il dirigea aussi un feu foudroyant d'artillerie sur les corps russes de Doctoroff et d'Ostermann. Trois cents pièces de canon commandées par lui arrêtèrent les Russes en lui permettant de lancer ensuite sa formidable charge de cavalerie dans les ravins de Semenoffskoïe. En cette journée, où la mort multipliait ses coups, Murat fut vraiment le soldat-Protée; comme alléché, il changeait de costume selon les besoins de l'action et jouait un prodigieux rôle à transformations.

On se faisait des politesses sur le champ de carnage. Les cuirassiers du général Caulaincourt, qui fut tué dans cette charge, passant devant le 9e carabiniers que sabrait la garde russe à cheval, crièrent:

—Vive le 9e! Afin de ne pas humilier... ces braves qu'on débarrassait.

—Vivent les cuirassiers! reprirent les carabiniers, et la mêlée continua, affreuse et sans pitié.

Cette bataille fut atroce. Ney et Murat, comme les héros de l'antiquité, apparurent invincibles et invulnérables. Le massacre dépassa tout ce qu'on avait vu auparavant. Ni dans les temps anciens, ni dans les guerres modernes, malgré l'énergie du combat individuel, dans les guerres à l'arme blanche, et la puissance destructive de l'artillerie et des fusils à tir rapide dans les batailles contemporaines, l'intensité de la tuerie n'atteignit semblable horreur. Trente mille Français furent tués, soixante mille Russes restèrent sur le champ de bataille. Quarante-sept généraux et trente-huit colonels se trouvèrent hors de combat de notre côté. A côté de ces quatre-vingt-dix mille cadavres, vingt mille chevaux blessés erraient, avec des hennissements lugubres, parmi les caissons démontés.

Rien que la nomenclature des chefs atteints dans cette épouvantable collision prouve l'acharnement de la lutte: le général en chef de l'armée russe du Dniéper, le prince Bagration, avait été tué lors de l'assaut de la grande redoute. Dans nos rangs, le maréchal Davout, les généraux Friant, Morand, Rapp, Compans, Belliard, Nansouty, Grouchy, Saint-Germain, Bruyère, Pajol, Defranc, Bonamy, Teste, Guillerminet, furent grièvement blessés. Parmi les morts, on releva les généraux Caulaincourt, Montbrun, Romeuf, Chastel, Lanchère, Compère, Dunas, Dessaix, Canonville. Les subdivisions, au milieu de la journée, étaient commandées par des généraux de brigade.

Vers la fin de l'action, le brave Séruzier, général d'artillerie, le père aux boulets, comme on l'appelait familièrement, était occupé à reconnaître l'emplacement d'une batterie, selon lui portée trop en avant, et que menaçaient les Cosaques de Platow, quand une batterie aux champs arriva à ses oreilles.

C'était l'Empereur qui parcourait le champ de bataille et venait réconforter par sa présence les blessés, animer les survivants.

Séruzier s'approche de l'Empereur, qui lui commande de réunir à l'instant tous ses escadrons qu'il veut passer en revue.

—Sire, ce n'est pas le moment d'une revue, répond Séruzier, nous allons être chargés!...

Aussitôt, avec des clameurs sauvages, Cosaques et Baskirs se précipitent sur l'Empereur et les artilleurs. Cette charge formidable comprenait plus de vingt mille cavaliers. L'Empereur se trouvait en péril dans ce retour offensif et Murat n'était pas là.

Séruzier courut à ses canons. Il fit commencer le tir à boulets par les pièces paires, tandis que les impaires mitraillaient. Tous les coups de ce feu terrible portèrent dans la nuée des Cosaques. Le feu était aussi régulier qu'à l'exercice. Les chevaux des Cosaques en tel tas s'amoncelèrent devant les batteries, qu'ils formèrent un retranchement. L'Empereur souriait:

—Allons, dit-il à Séruzier, puisqu'ils en veulent encore, donnez-leur-en!...

Quatre cents bouches à feu tirèrent alors sur la cavalerie russe, qui se retira en désordre et atteignit la garde massée en arrière. On ne faisait plus de prisonniers. On tuait en masse.

Ce n'était plus l'époque où les savantes manœuvres du général Bonaparte et du Premier Consul enveloppaient les armées d'Alvinzy, de Milan et de l'archiduc Charles, et les forçaient à mettre bas les armes.

Perdu au milieu de cet immense empire russe, ayant tout tiré de la France pour se ruer sur le Nord, n'ayant ni renforts ni aide à espérer, c'était une guerre de farouche extermination que faisait Napoléon. Il se comportait, avec les cavaliers de Murat, avec les fantassins de Ney, avec les artilleurs de Séruzier, comme l'explorateur entouré des sauvages assaillants dans les bois d'Afrique: il ne pouvait se livrer un passage qu'en détruisant tout ce qui lui barrait la route. Terrible bûcheron, il se traçait un sentier rouge dans une forêt d'hommes.

Quand le canon de Séruzier eut refoulé les masses ennemies, l'Empereur voulut quand même passer la revue qu'il avait décidée, croyant l'action finie.

Il distribua des récompenses à tous les braves qui lui étaient signalés. Il manda Ney, déjà maréchal et duc d'Elchingen,—Tolstoï désigne ainsi le brave des braves: «Ney, se disant duc d'Elchingen»,—et aux applaudissements des troupes, le nomma prince de la Moskowa.

Quant à Séruzier, qui l'avait préservé de l'atteinte des Cosaques et avait achevé la déroute de l'ennemi, il lui demanda:

—Quel est le plus brave de tous ceux que tu commandes?

Séruzier répondit simplement:

—Ma foi, Sire, je n'en sais rien! Tout ce que je sais, c'est que je suis le plus capon!

Cette réponse fit rire l'Empereur. Après avoir donné croix et grades aux officiers et soldats de Séruzier, il lui dit:

—Il faut que je finisse par toi, puisque tu es, dis-tu, le plus capon: je te donne quatre mille francs de dotation et le titre de baron!

Napoléon savait récompenser les braves.

La nuit enfin était descendue sur le champ de bataille. La plaine de Borodino n'était qu'une immense ambulance avec, par places, des morgues où des milliers de cadavres gisaient, sanglants, fracassés, défigurés, horribles. Le ravin de Séménofskoié semblait un cercueil immense où l'on avait entassé pêle-mêle les morts. Là s'étaient réfugiés, pour s'abriter de la canonnade, les soldats russes, et Murat avait haché tout ce qui se trouvait de chair vivante sous sa cravache, pire que le marteau d'Attila. Rien ne respirait plus là où ce chevaucheur de la mort avait passé.

La mauvaise foi des Russes a contesté à Napoléon le gain de la bataille de Borodino ou de la Moskowa.

Koutousoff eut l'impudence d'écrire à Alexandre qu'il avait battu les Français et que s'il se retirait devant Napoléon, c'était pour conserver ou sauver Moscou, la ville sainte. Rostopchine, en brûlant la capitale moscovite, évacuée sans avoir été défendue, devait contredire cette audacieuse assertion.

L'armée française a couché sur les positions conquises de Borodino. Elle a occupé les redoutes élevées par les Russes. Koutousoff a reporté son armée en arrière. La bataille a été acceptée par les Russes pour couvrir et sauver Moscou, et si Napoléon est entré quelques jours après au Kremlin, l'évidence des faits prouve que Koutousoff a menti et que les Russes ont bien été vaincus le 7 septembre. Que la victoire ait été achetée cher, et qu'à la suite des désordres de la retraite hivernale, ses résultats aient été insignifiants, sauf pour les pauvres diables qui trouvaient la mort en ce champ funeste, ceci est indiscutable. La mauvaise foi slave a eu tort de nier les faits.

Le célèbre romancier russe, Tolstoï, qui est tombé depuis dans un complet gâtisme humanitaire et mystique, a prétendu que la bataille de Borodino «était la première que Napoléon n'ait pas gagnée».

Il a contesté avec sincérité l'influence du rhume de cerveau ayant paralysé le génie si actif de Napoléon; sans ce coryza, disait-on, la Russie eût été perdue et la face du monde aurait changé. Il a déclaré dans son ouvrage Napoléon et la campagne de Russie que le rhume de l'Empereur n'a pas plus d'importance historique que le rhume du dernier des soldats du train. Il reconnaît que le plan de Napoléon n'est en rien inférieur à celui des campagnes précédentes, mais il affirme que cette glorieuse et meurtrière rencontre ne pouvait qu'être inutile. «Le résultat immédiat de cette bataille, dit-il, fut pour les Russes d'accélérer la chute de Moscou, ce qu'ils redoutaient le plus au monde, et pour les Français de hâter la destruction de toute leur armée, ce qu'ils avaient raison de craindre par-dessus tout.»

Tolstoï ici a raison. La boucherie de Borodino ne livra pas la Russie à l'armée française, ne contraignit pas Alexandre à proposer la paix et elle affaiblit terriblement Napoléon.

Et ici, il faut rendre une fois de plus hommage à ce grand capitaine,—tout en déplorant au nom de l'humanité ces exterminations en masse reconnues infécondes par les historiens, par les philosophes, par les hommes d'État,—que jamais son génie ne fut plus puissant, plus universel, plus omnipotent qu'à la Moskowa.

Séparé de la France par d'énormes distances, sentant derrière lui remuer l'Allemagne prête à courir aux armes et à le frapper dans les reins s'il était vaincu, préoccupé de livrer une bataille décisive pour épouvanter l'empereur de Russie et ses conseillers, croyant que la paix lui serait offerte après cette hémorragie, il accepta le combat, mais, pour la première fois, il sentit la gravité des pertes subies.

Il dirigea toute la mêlée à distance, laissant faire Ney et Murat. Ce sont pourtant ses dispositions qui assurèrent la possession finale du champ de bataille.

Mais, penché sur la plaine, il regardait avec une angoisse indescriptible fondre et disparaître un à un ses régiments. Comment les remplacerait-il? Telle était la pensée qui le rongeait pendant l'action. Il était semblable au joueur hardi martingalant et qui se demande s'il lui restera assez d'or pour tenter la chance jusqu'au bout et forcer la fortune.

A dix heures du matin, on vint lui annoncer que la grande redoute avait été enlevée à la baïonnette par le 30e de ligne, commandé par le général Bonamy, de la division Morand. Ney et Murat envoyèrent alors Belliard demander à Napoléon de faire donner sa garde pour achever la déroute. Il refusa, et, sagement, trouvant que c'était tôt d'engager sa garde dans la matinée. Il accorda cependant la division Friant.

Après la prise du ravin, Ney et le vice-roi réclamèrent encore les secours de la garde. Napoléon ne consentit qu'à lancer la division Claparède, de la jeune garde.

Quand Poniatowski, ayant fini d'occuper les bois, enleva à droite Outitza, sur la vieille route de Moscou, et que l'armée russe débordée eut commencé son mouvement de retraite, l'Empereur répondit au maréchal Lefebvre qui le suppliait de lui permettre d'achever l'écrasement des Russes et de les f.... dans la Moskowa, la baïonnette de ses grenadiers au c...:

—Non, mon vieux camarade, je ne te laisserai pas te couvrir de gloire aujourd'hui... Tes grenadiers ont assez gagné de batailles!... Les Russes sont en désordre. Mais ce sont de bons soldats. Voici les meilleures troupes du czar devant nous battant en retraite. Ils ne sont que dix-huit mille environ ces survivants de la journée; mais dix-huit mille combattants solides et désespérés, acculés à une rivière, peuvent se défendre brillamment...

—Sire, nous les aurons! dit Lefebvre, impatient de combattre.

—Je le sais bien, par Dieu! que nous les aurons, répondit l'Empereur, mais combien de mes braves succomberont dans cette suprême lutte?... Je ne veux pas faire démolir ma garde!... à huit cents lieues de France on ne risque pas sa dernière réserve!... Duc de Dantzig, avant peu peut-être, je ferai appel à ma garde!... Pour le moment, qu'elle se contente d'admirer l'armée qui a vaincu et qu'elle se dise qu'après avoir fait une entrée triomphale dans Moscou, je ne puis rentrer à Paris, seul, comme un général vaincu!...

Il ne croyait pas ainsi prophétiser. Il faut reconnaître que sa sagesse et sa prudence furent alors dignes de son génie. Ce n'était plus le téméraire conquérant d'Égypte, l'audacieux vainqueur d'Italie, le confiant preneur de capitales; l'esprit de prévoyance lui venait. Il regardait en arrière. Embarqué pour un atterrissage inconnu, il se préoccupait du retour. S'il lui fallait livrer le lendemain une seconde bataille, avec quoi irait-il au combat? On ne remplace pas les hommes tués aussi facilement que les cartouches tirées. Il avait raison de ménager la poignée de braves qui lui restait, car si Koutousoff et les historiens russes ont dit juste, la victoire de Borodino a plus contribué à la perte de Napoléon qu'un insuccès. Si les Russes eussent arrêté sa marche en avant, Napoléon eût ramené ses troupes à Smolensk ou à Witebsk. Il eût pris ses cantonnements d'hiver et avec des soldats ravitaillés, refaits, endurcis au froid, il eût, en 1813, consommé l'occupation de la Russie et signé la paix à Pétersbourg.

Napoléon, le soir de la bataille, d'abord donna ses ordres pour le pansement des blessés et convertit en ambulance l'abbaye de Kolotskoï, visita le champ de bataille, où l'infatigable Larrey, pendant trois jours, banda les plaies, pratiqua les premières amputations, distribua des cordiaux et de la charpie aux malheureux râlant sur le sol fangeux. Puis il rentra, triste et pensif, sous la tente.

Le portrait du roi de Rome frappa ses regards.

—Enlevez, cachez ce tableau! dit-il vivement au général Gourgaud, ce pauvre enfant voit de trop bonne heure un champ de bataille... et quel champ de bataille!

Il se laissa tomber fatigué, découragé, pris de la fièvre de rhume, sur un pliant, vainqueur mécontent de sa victoire. Il était effrayé de la violence du carnage et surpris de ne point entendre s'élever du camp les vivats joyeux et les bruyantes acclamations par lesquelles ses soldats célébraient ses succès chaque soir de bataille. Jetant les yeux sur une carte déployée et plaçant son doigt sur la France, anxieux, secoué peut-être par un de ces pressentiments qui sont comme le mystérieux garde à vous! que lance dans la nuit de la conscience l'âme-sentinelle, Napoléon se demanda:

—Que disent-ils?... Que font-ils à Paris?... Peut-être a-t-on déjà répandu le bruit que j'étais mort!...

XVI
LA FÉERIE D'UNE CONSPIRATION

La conspiration Malet fut un conte de fées tragiquement achevé. Nous n'en sommes qu'à l'heure fantasmagorique où, comme les citrouilles qui se changent en carrosses, les prisonniers se métamorphosent en ministres, tandis que les ministres vont occuper les cellules évacuées. Paris fut pendant cette mémorable matinée le théâtre d'une prodigieuse et dramatique féerie.

Tandis que Napoléon envisageait, non sans inquiétude, la situation, et se préoccupait, le soir même de la bataille de la Moskowa, de ce que pensait, de ce que faisait Paris, tout en continuant sa marche téméraire sur Moscou, où il entra bientôt, la capitale de l'Empire s'éveillait, surprise par le coup audacieux de Malet.

Nous avons laissé l'étrange conspirateur se rendant, après les ordres donnés à Soulier, à la prison de la Force.

Cette vieille geôle parisienne, célèbre par les événements qui s'y accomplirent durant la Révolution et dont le souvenir s'est aussi perpétué dans les annales judiciaires, car les plus grands scélérats y furent détenus, s'élevait rue Pavée-au-Marais et rue du Roi-de-Sicile. C'était l'ancien hôtel de la famille de la Force. Ses bâtiments avaient été originairement élevés par Charles, roi de Naples et de Sicile. C'est Louis XVI qui transforma en prison l'ancien hôtel royal et ducal. Une propriété voisine, l'hôtel de Brienne, fut achetée par Necker, et servit de maison de détention pour les filles et les comédiens, le For-l'Évêque et le Petit-Châtelet ayant été supprimés. Cette prison, nommée la Petite-Force, subsista jusqu'au règne de Charles X, où elle fut remplacée par Saint-Lazare. Sous le second Empire, cette sinistre bâtisse fut démolie.

Quel motif pouvait pousser Malet à s'arrêter à la porte d'une prison, à s'en faire ouvrir les grilles, au lieu de poursuivre directement sa route vers les ministères, l'état-major, et de s'emparer le plus promptement possible des deux ou trois postes principaux du gouvernement: le commandement militaire, le ministère de l'Intérieur avec la police, l'Hôtel des Postes et l'Hôtel de Ville où devait se rassembler la Commission provisoire?

Malet s'interrompait dans sa marche de risque-tout et faisait ce détour par la rue du Roi-de-Sicile pour délivrer deux prisonniers, deux généraux, nommés Lahorie et Guidal.

Ces deux officiers étaient connus depuis longtemps de Malet, mais n'avaient eu avec lui aucune correspondance, aucune intelligence. Ils étaient, comme lui, gens d'insubordination, mécontents, inquiets, sans grandes opinions de parti, mais prêts à se ranger du côté où soufflerait la révolte. Ils haïssaient l'Empereur, comme ils avaient jalousé le général Bonaparte, et devaient être disposés à seconder les projets de quiconque s'armerait pour renverser le régime impérial.

Lahorie, originaire de la Mayenne, avait quarante-sept ans. Il était de famille noble et se nommait Alexandre Fanneau de Lahorie. Tout jeune, il avait atteint les hauts grades. Général de brigade à trente ans, il était devenu chef d'état-major de Moreau. Les traîtres s'attirent. Moreau avait sans doute apprécié en lui un instrument utile pour ses complots futurs. Compromis dans l'affaire de son général, qu'il voulait retrouver aux États-Unis, Lahorie fut emprisonné à la Force.

Il ignorait certainement les projets de Malet et ne fut pas mis au courant de la supposition imaginée par son ancien camarade. Il crut, lui aussi, à la vérité de la nouvelle de la mort de l'Empereur et pensa concourir à un coup d'État.

Malet avait pu assez facilement surprendre la crédulité de Soulier, le commandant de la 10e cohorte, et les hommes de cette cohorte le suivaient sans hésitation; mais il lui fallait des chefs hardis, des militaires professionnels, capables de maintenir, d'entraîner les troupes, et sur lesquels il pût compter au moment de l'action. Il faut remarquer, en effet, que les hommes de la caserne des Minimes, qui formaient à Malet sa première force armée, étaient de simples gardes nationaux. Napoléon avait emmené en Russie tout ce qu'il possédait de soldats disponibles. La France se trouvait non gardée. Pour assurer le service intérieur de défense et de sûreté, il organisa trois bans de garde nationale. Le premier, composé des hommes non mariés, de vingt à vingt-six ans, qui n'avaient pas été appelés à faire partie des derniers contingents, fut divisé en cent cohortes. Chaque cohorte se composait de onze cents hommes, dont une compagnie d'artilleurs. Les cohortes ne devaient pas sortir des frontières.

Mais les hommes qui faisaient partie de cette armée territoriale ne se dissimulaient pas que Napoléon, le terrible consommateur d'hommes, ne se priverait pas de les envoyer renforcer ses régiments en Espagne, en Allemagne, en Russie, quand il aurait besoin de boucher des vides. Ces gardes nationaux, arrachés à leurs professions civiles, troublés dans leurs affections et dans leurs intérêts, formaient une armée de mécontents. Ils seraient enclins à favoriser le renversement du régime qui faisait d'eux des soldats et les exposait aux sanglantes et lointaines rencontres. Commandées par des chefs ayant réputation militaire, et animés contre l'Empire, ces cohortes fourniraient le levier suffisant pour soulever et abattre le colosse napoléonien. Lahorie et Guidal, sur l'énergie et la haine desquels Malet pouvait compter, seraient les poignées de ce formidable levier humain.

Il est possible que ces deux généraux, Lahorie surtout, ayant été lié avec Moreau, président d'une loge de Philadelphes aux États-Unis, eussent avec Malet d'antérieures relations secrètes, et que la pensée lui vint de les embaucher, à raison de leur affiliation et de la garantie qu'ils lui offraient comme tels. Mais, à l'époque où éclata la seconde conspiration de Malet, les Philadelphes n'avaient plus la même activité qu'en 1808. Lahorie et Guidal, détenus, ne pouvaient pas être des frères bien actifs, et les membres de l'association, les ayant perdus de vue, ne devaient plus guère les compter que comme des affiliés honoraires.

Guidal, âgé de quarante-huit ans, était un Méridional à l'aspect d'homme du Nord. Né à Grasse, il était grand, robuste, avec les yeux bleus et les cheveux blonds. Mis en réforme, il fut compromis dans des troubles qui se produisirent dans le Var, en 1811. On l'accusa, sans preuves certaines, d'avoir voulu livrer nos flottes et nos arsenaux de la Méditerranée aux Anglais. Plus tard, sa veuve intrigua auprès de Louis XVIII pour obtenir une pension. Elle fit valoir les services récents que son mari aurait rendus aux Bourbons, d'abord avec M. de Frotté en 1794, en soulevant des rébellions dans l'Orne, et en favorisant la chouannerie dans ce département, où il commandait. Elle produisit ensuite un certificat surpris probablement à la bonne foi de l'amiral anglais, lord Eymouth, attestant que son prédécesseur, l'amiral Cotton, avait été en rapports avec un agent français, du nom de Guidal, travaillant pour le rétablissement de la royauté. La seule chose qui paraît démontrée, en ces obscures allégations, ayant cependant une apparence sérieuse, puisque la veuve de Guidal s'en autorisait pour solliciter une pension des Bourbons, dont la police pouvait aisément vérifier si oui ou non le général les avait secrètement servis en conspirant sous le Consulat et sous l'Empire, c'est que le fils de Guidal servait à bord des vaisseaux anglais. Lord Eymouth copiant sa déclaration sur les registres du bord ne pouvait se tromper. Ceci d'ailleurs importe peu: le général Guidal, en entrant dans la conspiration de Malet, a plus nui à l'Empereur et a été plus utile aux Bourbons que s'il avait pointé les canons britanniques.

Comme Lahorie, le général Guidal ignorait tout des combinaisons de Malet. Il se montra, comme lui, surpris et joyeux de sa délivrance soudaine, qu'il attribuait également à un coup de force militaire, avec l'appui du Sénat.

Boutreux, continuant à remplir avec dignité et énergie ses fonctions de commissaire de police, s'était fait ouvrir les cellules des deux prisonniers. Il leur notifia gravement un acte de mise en liberté. Tous deux furent étonnés et crurent d'abord à un ordre dissimulé.

Ils pensèrent qu'on leur cachait la vérité, et qu'il s'agissait d'un transfèrement ayant pour but la déportation. Lahorie mit beaucoup de lenteur à s'habiller. Guidal descendit, sa valise à la main, ce qui n'est guère une tenue pour marcher à la tête de troupes rebelles contre le gouvernement établi.

Leur stupéfaction fut grande en trouvant dans la cour Malet, qu'ils savaient être en prison, libre, en grand uniforme, entouré d'officiers et donnant des ordres. Évidemment, pour eux, une révolution s'était accomplie, dont les victimes du système impérial profiteraient.

Malet les embrassa et leur apprit rapidement qu'ils étaient libres, appelés à un commandement, et que l'Empereur était mort. Rien ne leur parut invraisemblable en ces nouvelles.

Guidal s'était lié, dans la prison, avec un Corse, nommé Bocchéiampe, détenu pour complot contre l'Empire. Il demanda à Malet de le mettre aussi en liberté. Boutreux reçut l'ordre de procéder sur-le-champ à l'élargissement de ce brave homme, qui, tout ahuri, fut ainsi englobé dans une conspiration dont il ignora tout, à laquelle il ne comprit rien, si ce n'est que, croyant recouvrer la liberté, il trouva la mort. Tout est fantastique en cette aventure.

—Tu es ministre de la police, dit Malet à Lahorie, tu vas te rendre à ton poste, tu prendras possession de l'hôtel et tu m'arrêteras Savary, mort ou vif.

Lahorie, toujours persuadé qu'il s'agissait d'un second dix-huit brumaire, accepta et s'en fut, on peut le dire, les yeux fermés, à l'hôtel de Savary.

Boutreux et Bocchéiampe avaient mission de se diriger vers la Préfecture de police, dont le titulaire était le baron Pasquier.

Rendez-vous général fut donné à neuf heures à l'Hôtel de Ville où Malet devait se trouver dès huit heures pour l'installation du gouvernement provisoire.

—Allez, dit Malet, en leur remettant des papiers contenant leurs brevets et des ordres pour les chefs de poste, il n'y a pas un moment à perdre, mettez-vous en mouvement!

Un simple planton fut dépêché par Malet à la caserne de la rue de Babylone, où se trouvait la garde municipale.

Le colonel, nommé Rabbe, vieux soldat, dévoué à l'Empereur, et qui avait fait partie de la cour martiale dans l'affaire du duc d'Enghien, vit entrer chez lui, vers sept heures et demie, un adjudant, tout essoufflé.

—Mon colonel, dit l'adjudant, du seuil de la chambre, nous avons beaucoup de nouveau aujourd'hui...

Le messager tremblait, ne trouvait pas ses mots, remuait fébrilement des papiers qu'il tenait.

A la fin, il finit par maîtriser son émotion et apprendre au colonel la mort de l'Empereur, à Moscou, tué d'un coup de feu sur un rempart, disait-on, et il lui lut les ordres qui lui étaient donnés.

Rabbe, très troublé, murmura:

—Nous sommes perdus! qu'allons-nous devenir!

Il ne douta pas une seconde de la vérité de la nouvelle. Il ne songea pas à discuter les ordres transmis. Il fit prendre aussitôt les armes à son régiment, s'habilla à la hâte et se rendit avec un bataillon à l'hôtel de la place, où il était mandé.

Tandis que le brave et naïf Rabbe court ainsi à la mort, le restant de son régiment occupe les postes qui lui sont assignés. Personne ne soupçonne la fraude. Aucune suspicion ne vient aux soldats et aux officiers. On accepte le fait qui s'accomplit. L'obéissance et la discipline triomphent partout.

Lahorie et Guidal s'étaient rendus au ministère de la police générale. Les hommes du poste les laissèrent passer. Pouvaient-ils s'opposer à l'introduction de deux généraux en uniforme, suivis d'un bataillon?

Le ministre de la police était Savary, duc de Rovigo, ancien général de l'armée de la Moselle, aide de camp de Napoléon; il était tout dévoué à l'Empire et à l'Empereur.

Savary était couché quand les conspirateurs le surprirent.

C'était un grand travailleur, et bien souvent il passait les nuits à traduire des dépêches de l'Empereur et à expédier les instructions qu'il avait reçues du quartier général impérial sur tous les points de l'Empire.

Il avait écrit jusqu'à l'aube, cette nuit du 23 octobre, et il se couchait à peine quand il entendit un grand tumulte dans la cour de son hôtel. Un piétinement de chevaux, des voix d'hommes, un remuement d'armes lui parvenaient aux oreilles. Il ne savait à quelle cause attribuer ce bruit, quand son valet de chambre se précipite tout bouleversé:

—Monseigneur! monseigneur! cria-t-il, on vient vous arrêter!

—Quelle folie! dit Rovigo. Voyons, que signifie cette plaisanterie?... J'ai besoin de dormir, qu'on me laisse!...

—Mais, monseigneur, c'est très sérieux, reprit le domestique. L'hôtel est plein de soldats. Il y a en bas un général qui vous demande. Il dit qu'il vient pour vous arrêter... Entendez-vous, ils montent le grand escalier!... Ils montent, monseigneur!...

Et le valet de chambre courut à la porte mettre le verrou, en disant:

—Je suis venu prévenir monseigneur... pensant que monseigneur avait peut-être des papiers à mettre en sûreté...

Savary avait repoussé les draps, et se tenait, immobile, hésitant, pensif, assis sur le bord du lit, ses jambes nues pendantes, ayant à la main le caleçon, que le domestique, en tremblant, lui avait passé, et qu'il ne songeait point à enfiler.

Le duc de Rovigo murmurait, très abattu, en homme qui s'interroge et cherche l'explication d'une accusation imprévue, imméritée:

—Qu'ai-je donc fait à Sa Majesté?... pourquoi a-t-elle donné l'ordre de m'arrêter?... Et il ajouta, entre les dents: Je parie que c'est encore quelque canaillerie de Fouché!... L'Empereur écoute donc toujours ce fourbe, ce coquin!...

La première pensée du ministre de la police était donc qu'on venait, au nom de l'Empereur, s'assurer de sa personne. Il s'efforçait, dans son trouble, de deviner la cause de cette rigueur si soudaine et ne trouvait aucune raison vraisemblable à la mesure de rigueur qu'on lui annonçait.

Un tapage considérable se produisait dans la chambre voisine, et l'empêcha de s'arrêter plus longtemps à cette recherche. On n'allait pas tarder sans doute à lui apprendre pourquoi on venait l'arrêter.

—Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix.

Et en même temps, sous la lourdeur des crosses, la porte céda.

Le panneau d'en bas fut enfoncé, et, par cette ouverture, un soldat, baïonnette au canon, pénétra dans la chambre. Puis un autre, puis un troisième surgirent devant le duc, le couchant en joue.

Enfin la porte toute grande fut ouverte et Savary, stupéfait, vit s'avancer un général, apparition surprenante: c'était Lahorie qu'il avait fait coffrer, et qu'il croyait bien gardé, à la Force. Il était pourtant réellement en face de lui, vêtu en général, l'épée au côté, commandant à des soldats qui paraissaient lui obéir, ce prisonnier d'État. Que se passait-il donc? Savary semblait emporté dans un cauchemar, et cependant il se dit qu'il était bien éveillé. S'il ne rêvait pas, c'est que le monde était renversé. Les détenus se promenaient et arrêtaient les gens. C'était à ne pas croire ses yeux.

—Sacré nom de D...! dit Lahorie, familièrement, presque gaiement, ta chambre est comme une forteresse?... Ah çà! mon vieux Savary, tu es étonné de me voir, n'est-ce pas?

Le duc de Rovigo ne put que balbutier:

—C'est donc vous, Lahorie?... que faites-vous ici?... Comment n'êtes-vous plus à la Force?...

—Le gouvernement m'a mis en liberté et remis le commandement de ces braves! dit Lahorie, toujours allègre, l'air plutôt bon enfant.

—Quel gouvernement?... Je ne comprends pas...

—Eh bien! voilà!... L'Empereur est mort!... Le peuple nomme ses magistrats...

—Ah! mon Dieu!... le pauvre Empereur!... s'écria Savary, et, la douleur l'accablant, car il aimait sincèrement Napoléon, il se laissa tomber à la renverse sur son lit.

Il demeura quelques secondes évanoui, puis, sa raison, sa lucidité d'esprit reprirent le dessus. Il devina sur-le-champ une machination. Ce n'était pas qu'il mît en doute la mort de l'Empereur. Cet accident terrible et désastreux était malheureusement dans les choses possibles. Que de fois, durant cette longue et nécessaire campagne de Russie, l'absence de nouvelles avait fait envisager aux amis, aux fidèles de Napoléon, l'hypothèse effrayante de sa mort dans un combat, ou à la suite d'une foudroyante maladie! Le silence gardé par Napoléon depuis plusieurs jours pouvait rendre vraisemblable une catastrophe survenue sous les murs de Moscou. Mais Savary réfléchissait que ce n'était pas un personnage encore en prison la veille, comme Lahorie, qui devait lui notifier un si grand événement. Lui, ministre de la police, aurait dû être prévenu le premier. La délivrance d'un conspirateur détenu ne pouvait avoir été obtenue que par un attentat. L'Impératrice, l'archichancelier Cambacérès avaient donc imaginé, en apprenant la mort de l'Empereur, de le faire arrêter, lui, son ami, son serviteur, le défenseur désigné du roi de Rome? Et puis, qui pouvait leur avoir donné l'idée de mettre en liberté un adversaire du pouvoir impérial comme Lahorie? Il y avait, dans ce coup de théâtre, un mystère et une invraisemblance qui lui firent aussitôt douter de la réalité de la mission de celui qui venait l'arrêter, et de la loyauté du pouvoir au nom duquel Lahorie prétendait agir.

Guidal, qui accompagnait Lahorie, observait, du coin de l'œil, le travail intérieur qui s'accomplissait dans la conscience de Savary, tout à fait réveillé, et reprenant visiblement son sang-froid.

Il se pencha à l'oreille de son camarade et lui conseilla sans doute de tuer Rovigo.

Et il commanda, se tournant vers les soldats:

—Un sergent?...

Puis, comme nul ne répondait:

—Où est le petit Noirot?... reprit Guidal avec un regard sinistre, cherchant autour de lui le sous-officier qu'il avait réclamé, sans doute plus exalté et plus sûr que les soldats présents, qui se chargerait de donner le coup de grâce au ministre.

Un officier, le nommé Fessard, croit-on, qui avait sans doute eu à se plaindre de Savary, dit alors à haute voix, en le désignant de la pointe de l'épée:

—On embroche cela comme une grenouille!...

Savary fit un haut-le-corps et vivement se retrancha derrière une chaise.

Il crut surprendre une expression d'indignation sur la martiale figure de Lahorie.

Il s'approcha de lui et d'une voix émue lui dit:

—Lahorie, mon vieux camarade, nous avons mangé ensemble le pain de munition, campé, bivouaqué, donné des coups de sabre aux Autrichiens ensemble... Souviens-toi de l'armée de la Moselle! Nous avons affronté bien des fois la mort côte à côte, tu ne l'as pas oublié?... On n'oublie pas ces moments-là!... Tu ne vas pas me laisser assassiner?... je suis, comme toi, un soldat, tu ne peux pas être devenu un assassin, je ne puis pas être aujourd'hui ta victime...

Lahorie fit un mouvement d'énergique dénégation:

—Qui parle d'assassiner?... Moi! je ne suis pas un assassin, Savary... où vois-tu ici des assassins?...

—Ces hommes que tu commandes ont des allures de coupe-jarrets... je ne sais ce qui les anime!... Mais toi, Lahorie, tu ne dois pas avoir perdu le souvenir de ce que j'ai fait pour toi, lors de l'affaire Moreau... je t'ai sauvé la vie, alors!

—C'est vrai! murmura Lahorie, remué par ce souvenir et subissant l'influence de la camaraderie évoquée par son ancien compagnon d'armes.

S'avançant rapidement vers Savary, il lui prit la main, la secoua énergiquement, en disant:

—N'aie pas peur, mon vieux!... tu tombes dans des mains généreuses!... Allons! finis de t'habiller, on va te conduire dans un endroit où tu seras en sûreté!...

En tremblant, Savary mit ses vêtements.

Lahorie donna l'ordre au général Guidal de conduire le ministre, avec Desmarets, chef de la haute police, que Boutreux venait d'arrêter, à la prison de la Force.

Ce fut une grosse faute, car si l'on hésitait à tuer le ministre de la police, il fallait au moins le garder comme otage dans son hôtel, et ne pas se priver de Guidal et des hommes d'escorte.

Savary fut conduit en cabriolet à la Force. Il tenta de sauter hors de la voiture sur le quai de l'Horloge, mais il tomba sur le pavé. Des badauds, qui regardaient curieusement passer le cortège, reconnurent le ministre de la police, très peu populaire, s'emparèrent de lui, et, loin de faciliter son évasion, le remirent aux mains des gardes.

Arrivé à la Force, Savary dit au concierge surpris d'avoir le ministre à écrouer, mais obéissant à ce qu'il pensait l'ordre émané d'une autorité régulière supérieure:

—Mon ami, je ne sais ce qui se passe. C'est étrange, c'est inconcevable! Qui sait ce qui en résultera!... Place-moi dans un cachot écarté, donne-moi des vivres et jette la clef dans le puits!...

Boutreux, pendant l'arrestation de Savary, prenait possession de l'hôtel de la police, et arrêtait Desmarets et le préfet, le baron Pasquier. Il installait, comme successeur, le Corse Bocchéiampe, le détenu libéré, trimbalé depuis l'aube parmi les conspirateurs, ne comprenant pas grand chose à ce qui s'accomplissait autour de lui, marchant cependant avec entrain derrière Guidal et Malet vers un but encore mystérieux, et qui, pour ce malheureux embarqué comme un matelot un peu ivre sur un port inconnu, devait être la plaine sinistre de Grenelle.

Pasquier était un poltron et une pauvre cervelle. Il se laissa emmener. Il ne comprenait rien, lui non plus, à cette aventure, mais il ne songea pas un instant à résister, à appeler ses agents, à démasquer l'imposteur qu'il devait au moins soupçonner.

Tout semblait réussir du côté de Malet. La police avec ses deux grandes administrations, le ministère de la Sûreté générale et la Préfecture, la garde de Paris, les gardes nationaux de la 10e cohorte; enfin, le personnel de l'Hôtel de Ville et celui de la préfecture de la Seine, obéissaient aux conspirateurs.

Le colonel Soulier avait occupé, conformément aux ordres de Malet, la préfecture de la Seine. Le préfet était absent.

Le comte Frochot avait l'habitude d'aller coucher tous les soirs à sa maison de campagne à Nogent-sur-Marne. Il n'était pas encore de retour.

Les employés furent rassemblés par Soulier qui leur donna lecture du sénatus-consulte. Personne ne protesta. La nouvelle semblait aussi vraisemblable aux civils qu'aux militaires. Pas une voix ne s'éleva pour demander ce que faisaient Marie-Louise et son fils, ni ce que l'on faisait d'eux. L'Empereur tombé, rien ne restait debout de ce qui l'entourait. Cette constatation, qui n'ôte rien à la grandeur, au prestige de l'Empereur, au contraire, prouve combien le régime était anormal, monstrueux, et affirme l'impossibilité de recommencer sans crime, la folie, après la restauration désastreuse du second Empire, d'espérer jamais un troisième essai.

Un des chefs de bureau de la préfecture, homme érudit sans doute, et voulant user pour communiquer avec son supérieur hiérarchique d'un langage non accessible à l'oreille vulgaire, se hâta d'informer le préfet de ce qui se passait, par un exprès porteur d'un billet où se trouvaient écrits ces deux laconiques termes latins: Fuit Imperator (L'Empereur a vécu). C'était la formule consacrée à Rome pour annoncer qu'un César devenait dieu.

L'exprès rencontra, dans le faubourg Saint-Antoine, Frochot qui revenait de Nogent, au pas de son cheval, l'air tranquille et le regard indifférent.

Frochot lut mal le billet d'abord et ne comprit pas le Fuit. Il lui semblait qu'il y avait écrit: fecit, ce qui n'offrait aucun sens.