ENTRETIENS SÉRIEUX ET COMIQUES DES CHEMINÉES DE MADRID

ENTRETIEN I
LA CHEMINÉE A ET LA CHEMINÉE B.

LA CHEMINÉE A. C'en est fait, ma chère voisine, tout est perdu; les dieux Lares se glacent à mon foyer, et je sens le même froid me saisir depuis les pieds jusqu'à la tête.

LA CHEMINÉE B. Vous m'alarmez; d'où vient cette affreuse maladie? Comment pouvez-vous passer subitement du chaud au froid? Je vous ai toujours vue toute en feu.

LA CHEMINÉE A. Hélas! il faut bien que je suive la bonne et la mauvaise fortune de mon savant, et le pauvre homme...

LA CHEMINÉE B. Que lui est-il donc arrivé?

LA CHEMINÉE A. Le plus grand des malheurs. Ses revenus, c'est-à-dire ceux de sa plume (car il n'en a pas d'autres), sont arrêtés.

LA CHEMINÉE B. Je ne vous entends point encore.

LA CHEMINÉE A. Hé bien, écoutez-moi donc; je vous parle d'un auteur; son revenu était établi sur le produit certain des brochures amusantes qu'il composait, et l'on a proscrit ce genre.

LA CHEMINÉE B. Comment! ses brochures le faisaient vivre?

LA CHEMINÉE A. Et même fort à son aise; il ne perdait pas son temps à limer un volume, il en donnait sept ou huit au moins par an.

LA CHEMINÉE B. C'est grand dommage de lier les mains à un si bon ouvrier: et comment peut-on défendre l'amusement, qui est la meilleure chose du monde? Le public aime à être amusé, et il doit avoir la liberté d'acheter ce qui l'amuse.

LA CHEMINÉE A. Vous avez raison, et ce goût du public fait les intérêts des auteurs et le profit des libraires; mais voilà ce qui excite l'envie: on crie qu'on ne s'occupe aujourd'hui qu'à écrire des folies, des riens, et qu'on appellera notre siècle le siècle des romans et de la futilité. On dit que le bon goût se corrompt, que les brochures à parties sont une vraie exaction; qu'on allonge un roman à l'infini; enfin, qu'actuellement un homme projette d'en composer un à trois cent soixante et cinq parties, pour tous les jours de l'année.

LA CHEMINÉE B. Après les Mille et une nuits, les Mille et un jours, les Mille et un quarts d'heure, et tant de mille et une autres choses, un roman à trois cent soixante-cinq parties ne devrait pas révolter les esprits.

LA CHEMINÉE A. Jugez donc si on devrait chicaner mon auteur, qui n'est jamais allé, dans ses ouvrages, au delà de la huitième partie.

LA CHEMINÉE B. Je vous plains, ma chère amie, et toutes les cheminées des auteurs et des libraires qui vont se glacer comme vous.

LA CHEMINÉE A. C'est une faible consolation pour les malheureux, que d'avoir des compagnons de leur misère.

LA CHEMINÉE B. Vous êtes à plaindre, je vous plains. Que puis-je faire autre chose? D'ailleurs, je vous parle franchement: j'ai ouï dire, il y a longtemps, qu'on devrait réformer le goût du siècle pour la bagatelle, et arrêter le progrès du genre romancier.

LA CHEMINÉE A. Que me dites-vous?

LA CHEMINÉE B. Oui: et des gens d'esprit, et sans partialité, disent à présent que cette réforme est un grand bien pour la littérature. Qu'on écrive utilement, ou qu'on n'écrive point: voilà la décision; tout le monde l'approuve.

LA CHEMINÉE A. Mais ce qui plaît n'est-il pas utile?

LA CHEMINÉE B. Oui, ce qui plaît est nécessairement utile; mais outre cette utilité de plaisir, on veut quelque solidité, de l'instruction, des mœurs, du vrai. Par exemple, le Diable boiteux est un roman; mais il vaut mieux qu'un traité de morale. Voilà un roman agréable et utile; c'est-à-dire, utile par l'agréable et le solide. Que votre savant en fasse autant, et on lui donnera la permission de le faire imprimer, pourvu cependant qu'il ne le donne pas en huit parties; car vous sentez bien que ce serait voler le public pour enrichir l'imprimeur.

LA CHEMINÉE A. Finissons notre conversation; on voit bien que vous êtes la cheminée d'un homme de finances; vous êtes ignorante et ignorantissime sur les choses de littérature, et votre petit génie ne passe pas le calcul. Je suis au désespoir de vous avoir confié mes douleurs.

LA CHEMINÉE B. Vous m'insultez, tandis que je compatis sincèrement à votre malheur.

LA CHEMINÉE A. Est-ce y compatir que de louer ceux qui en sont cause? Allez, encore une fois, vous êtes aussi insolente que celui à qui vous appartenez.

LA CHEMINÉE B. Pour être glacée, la fumée vous monte bien vivement à la tête. Laissez là, je vous prie, mon financier: un billet de sa main vaut mieux que tous les volumes du Parnasse; tout ce qu'il écrit est solide, admirable et d'un goût universel. Tant que ses livres seront en règle, je ne crains pas le froid; mon feu sera mieux entretenu que celui des vestales, et votre pauvre auteur sera fort heureux de s'y venir chauffer. Pour vous, malgré vos injures, je vous souhaite, pour vous réchauffer, un financier comme le mien.

ENTRETIEN II
LA CHEMINÉE C ET LA CHEMINÉE D.

LA CHEMINÉE C. Quel prodige! quel miracle! savez-vous, ma bonne amie, ce qui vient de m'arriver?

LA CHEMINÉE D. Y a-t-il longtemps?

LA CHEMINÉE C. Environ une heure.

LA CHEMINÉE D. Non, ma chère voisine; j'assistais à un mariage qui se faisait sous mon manteau.

LA CHEMINÉE C. Un mariage!

LA CHEMINÉE D. Oui, et le mieux assorti qu'il soit possible. Lisandre et Célimène m'ont pris pour témoin de leurs serments, et mes dieux pénates seuls sont garants de la foi qu'ils se sont donnée; aucun mortel n'a été admis à cette cérémonie que Lisette, suivante fidèle de Célimène. Ils goûtent à présent les douceurs de cette union mystérieuse.

LA CHEMINÉE C. Voilà un mariage bien solide.

LA CHEMINÉE D. Je sais qu'il y manque certaines petites formalités, mais l'amour y suppléera; ils s'aiment, et je suis sûre que, malgré leurs parents, ils s'aimeront toujours. Trouve-t-on cela dans les mariages les plus réguliers?

LA CHEMINÉE C. Non sans doute: le mariage est communément un contrat politique, qui lie éternellement deux personnes qui ne s'aiment point, et qui se haïront toute leur vie.

LA CHEMINÉE D. Hé bien, je vous réponds que les nœuds qui viennent d'unir Lisandre à Célimène sont plus respectables; ce sont les chaînes mêmes de l'amour.

LA CHEMINÉE C. Je vous félicite, ma chère voisine; je vous sais bon gré de vous intéresser au bonheur des amants: nous leur devons cela, comme leurs confidentes; pour moi, je ferais tout au monde pour eux. Ecoutez donc ce qui m'est arrivé: mon aventure ressemble assez à la vôtre: vous savez que la chambre à laquelle j'appartiens est une vraie cellule.

LA CHEMINÉE D. Et que c'est la cellule d'une petite personne charmante, de Julie.

LA CHEMINÉE C. Julie était aimée d'un jeune officier fort aimable, nommé Trason, et Trason n'aimait point une ingrate.

LA CHEMINÉE D. Voilà ce que je ne savais pas.

LA CHEMINÉE C. Il ne manquait à leur bonheur que l'occasion d'être heureux; mais la mère de Julie avait plus d'yeux qu'Argus, et la chambre de cette fille malheureuse était plus inaccessible que la tour de Danaé.

LA CHEMINÉE D. Que vous êtes savante! vous possédez à merveille la fable; je crois qu'avant Julie vous aviez eu un poëte à votre foyer; mais la tour de Danaé, puisque vous me la citez, ne fut pas impénétrable à une pluie d'or.

LA CHEMINÉE C. Cela est vrai; vous savez aussi que Danaé avait pour amant un dieu, et un dieu qui pouvait convertir la pluie et les pierres en or; au lieu que Trason, après trois campagnes, ne doit pas être bien en espèces; ainsi il n'était pas question de recourir à la pluie d'or.

LA CHEMINÉE D. De quel autre expédient s'est-il donc servi?

LA CHEMINÉE C. Du plus simple qu'il fût possible. Trason demeure fort près d'ici; sans autre magie que celle de l'amour, il a monté par la cheminée, il est venu sur les toits jusqu'à mon chapiteau, qu'il a enlevé sans peine (car je n'avais pas la moindre envie de lui résister); ensuite il est descendu par mon tuyau dans la chambre de Julie, en se soutenant avec le dos et les genoux.

LA CHEMINÉE D. L'attendait-elle?

LA CHEMINÉE C. Non: elle le souhaitait seulement; et loin de recevoir entre ses bras son amant, elle en a eu une frayeur étonnante, en le voyant descendre.

LA CHEMINÉE D. Je gage qu'elle s'est évanouie.

LA CHEMINÉE C. On s'évanouirait à moins. Point de plaisanterie, s'il vous plaît! Le beau ramoneur s'est jeté aux pieds de Julie, et s'est bientôt fait reconnaître pour Trason. Jamais on n'a vu de situation si tendre. Voilà l'avantage que nous avons, nous autres cheminées; nous sommes témoins de mille jolies choses, que les hommes voudraient voir à quelque prix que ce fût. La peur de Julie est dissipée à présent, et son cœur est animé de sentiments bien différents.

LA CHEMINÉE D. Voilà, ma chère voisine, dans la même nuit deux mariages assez ressemblants.

LA CHEMINÉE C. A peu près: cependant mes amoureux n'ont pas seulement prononcé le vœu vénérable; mais les événements obligeront peut-être la mère de Julie à recevoir Trason pour gendre. Je me réjouis d'avance de la déconsolation de cette pauvre femme.

LA CHEMINÉE D. Et moi des plaisirs que goûte à présent sa chère fille.

ENTRETIEN III
LA CHEMINÉE E ET LA CHEMINÉE F.

LA CHEMINÉE E. Dites-moi, s'il vous plaît, comment faites-vous pour ne pas vous ennuyer avec vos vieilles filles? Du matin jusqu'au soir il n'y a qu'elles à votre foyer; toujours mêmes visages, mêmes discours. Je gage que vous en êtes bien lasse.

LA CHEMINÉE F. Je vous avoue que je souhaite souvent de les voir déloger; cependant je risquerais peut-être de ne pas respirer, lorsqu'elles n'y seraient plus, une si bonne fumée: elles sont dévotes, par conséquent n'ont pas moins de soin de leur corps que de leur âme: surtout quand certain grand chapeau vient les visiter, elles n'épargnent rien; leur cuisine vaut celle d'un fermier général, et la fumée que j'exhale alors est un vrai parfum.

LA CHEMINÉE E. Vous aimez la fumée, à ce que je vois; chacun a son goût, et le mien est uniquement pour la variété. Les visages nouveaux et les aventures me plaisent; c'est ma folie. Je suis, comme vous savez, cheminée de chambre garnie.

LA CHEMINÉE F. Et comme telle, il faut bien vous faire à la nouveauté.

LA CHEMINÉE E. J'y suis si bien faite, que je serais fâchée d'y voir six mois de suite les mêmes personnes. Aussi cela ne m'est-il guère arrivé depuis que j'existe.

LA CHEMINÉE F. C'est que vous n'êtes pas des anciennes du quartier.

LA CHEMINÉE E. Il s'en faut de beaucoup; mais je suis peut-être des plus instruites.

LA CHEMINÉE F. Racontez-moi donc quelques-unes de vos aventures, je vous en prie par notre voisinage.

LA CHEMINÉE E. Très-volontiers, si cela ne vous ennuie pas. Commençons dès mon existence, dont la date est encore nouvelle. Le premier humain qui s'est chauffé à mon feu était un cadet d'une province où les cadets n'ont d'autre patrimoine que leur épée et l'heureuse effronterie de vanter sans cesse leur noblesse. A ce talent, qu'il possédait au premier degré, mon chevalier de Mondonis en joignait un autre beaucoup plus lucratif; il jouait le plus heureusement du monde, et son bonheur était la force d'une étude très-assidue: tout le jour, à mon foyer, il s'occupait à chercher des combinaisons avantageuses dans les cartes, et il passait les nuits à les mettre en pratique.

LA CHEMINÉE F. Ainsi il ne manquait pas d'argent.

LA CHEMINÉE E. Vous vous trompez; il dissipait à proportion de son gain, de sorte qu'il était toujours au même point: il brillait; c'était sa manie, ou plutôt celle de sa nation; mais son fracas ne dura pas longtemps. Sa bonne fortune révolta contre lui toutes les académies de jeu, on lui fit de mauvaises affaires, et je le perdis au bout de quatre mois. Il était joli homme; je le regrette encore.

LA CHEMINÉE F. Par qui fut-il remplacé?

LA CHEMINÉE E. Par le plus singulier personnage qu'on puisse voir. C'était un mari fidèle au-delà du tombeau, inconsolable de la perte de sa chère moitié, insensible à tout autre plaisir qu'à celui des larmes; enfin un mari unique. Il fit d'abord tendre en noir toute la chambre, et fermer les fenêtres à la lumière du soleil; il ne conserva que la sombre lueur d'une lampe. Dans cette affreuse obscurité, il ne faisait que sangloter et verser des larmes: souvent il parlait tout haut, comme un fou, à une boîte qu'il semblait adorer, sur un tapis noir; il s'entretenait avec cette précieuse relique, et lui parlait comme si elle eût répondu à ses discours passionnés.

LA CHEMINÉE F. Il y avait peut-être un esprit enfermé dans cette boîte.

LA CHEMINÉE E. Un esprit enfermé! Quelle simplicité! Non, elle contenait le cœur de son épouse: c'était là l'objet de ses hommages et de son idolâtrie.

LA CHEMINÉE F. Quel excès de tendresse! Ce que vous me dites me paraît incroyable.

LA CHEMINÉE E. Je ne le croirais pas moi-même si je ne l'avais vu. J'ai entendu lire, il y a quelque temps, un livre qui rapporte un trait de fidélité ou de folie pareille dans un philosophe anglais, et je n'ose y ajouter foi, malgré ce que je viens de vous dire. Un exemple de cette nature doit être unique.

LA CHEMINÉE F. Mais combien de temps ce bon mari demeura-t-il dans sa folie?

LA CHEMINÉE E. Trois grands mois. Il est vrai que ses yeux commençaient à lui refuser ses larmes délicieuses, et il ne pouvait plus retrouver ses premières douleurs. Il ne continuait presque plus sa pénitence que par honneur. Heureusement pour lui, ses amis le découvrirent et le tirèrent d'affaire. Je crois qu'il leur sut bon gré de lui faire violence. Ils l'emmenèrent, et je perdis ainsi ce lugubre personnage.

LA CHEMINÉE F. Vous n'en fûtes pas, je crois, bien fâchée.

LA CHEMINÉE E. Nullement. La chambre, après lui, fut donnée à une femme; j'en fus charmée, parce que je n'avais encore connu que des hommes. Une parure, et quarante ans écrits sur son front, lui donnaient un air de gravité qui me frappa d'abord, et sur le portrait qu'on m'avait fait des dévotes, je crus que c'en était une.

LA CHEMINÉE F. Vous vous trompiez peut-être.

LA CHEMINÉE E. Je fus bientôt détrompée. C'était une femme prudente qui aimait son plaisir et chérissait sa réputation; et pour les concilier ensemble, elle venait du fond de sa province chercher à Madrid un asile contre la médisance: elle fut bientôt suivie de celui en faveur de qui elle faisait le voyage. Que je fus étonnée à la première visite que lui rendit son amant! Elle vola entre ses bras: sa gravité se changea en une folle vivacité, et le feu de son visage en effaça sur-le-champ la trace des années.

LA CHEMINÉE F. La plaisante dévote!

LA CHEMINÉE E. Elle aimait avec tout l'emportement imaginable; aussi ne négligeait-elle rien pour conserver sa conquête; elle savait parfaitement qu'à son âge il est permis d'orner la nature et d'employer quelques artifices.

LA CHEMINÉE F. De quels artifices pouvait-elle se servir?

LA CHEMINÉE E. Je veux dire qu'avec du blanc et du rouge elle se donnait la couleur qu'elle souhaitait; que les parfums, les bains, l'ajustement, tout était employé: sa toilette durait ordinairement jusqu'à ce que son amant fût venu, et recommençait dès qu'il était sorti: elle étudiait sans cesse devant son miroir les différents airs de langueur et de vivacité qu'elle devait prendre avec son amant; pour les caresses et les complaisances, elle en possédait l'art à merveille.

LA CHEMINÉE F. Avec tout cela il n'était pas possible qu'elle ne se fît point aimer.

LA CHEMINÉE E. Elle avait encore d'autres charmes infiniment plus puissants sur le cœur d'un jeune homme: elle était riche et donnait largement. Or il faudrait avoir l'âme bien dure pour ne pas aimer une femme généreuse; mais les jours de l'homme sont comptés. Lorsque ces deux amants étaient au comble de leurs plaisir, le cavalier tomba malade, et mourut en peu de temps, malgré tous les secours que les plus expérimentés médecins purent apporter.

LA CHEMINÉE F. Son amante en fut extrêmement touchée, sans doute?

LA CHEMINÉE E. Oui, elle pleura, reprit un air composé, et retourna édifier sa province par ses exemples. Ma chambre ne fut pas vide longtemps; elle fut aussitôt habitée par une autre femme, dont la profession était de faire des mariages.

LA CHEMINÉE F. Voilà un plaisant métier.

LA CHEMINÉE E. C'est un métier très-commun. Ces sortes de négociations demandent de l'adresse, et la bonne dame n'en manquait pas; elle faisait les propositions, facilitait les entrevues, et souvent menait à fin l'aventure. Combien de contrats se sont fabriqués sous mon manteau! Elle avait le talent de faire passer pour très-riche le plus mince gascon, et donnait du lustre à la vertu la plus équivoque.

LA CHEMINÉE F. L'admirable femme!

LA CHEMINÉE E. Tout cela n'était pour elle qu'un jeu: elle aurait trompé toutes les expertes. Aussi fit-elle fortune dans cette adroite profession; mais elle s'avisa d'avoir des scrupules, et les poussa si loin, qu'elle crut devoir aller cacher dans un cloître la honte de sa vie passée; c'est ainsi que la dévotion me fit perdre cette habile négociatrice.

LA CHEMINÉE F. Heureusement votre indifférence naturelle vous empêcha de la regretter.

LA CHEMINÉE E. Cela est vrai: cependant, après elle, j'eus longtemps des personnages très-communs, comme des plaideurs, des plaideuses, gens fort ennuyeux, ou des provinciaux que la curiosité seule amenait à Madrid, et qui s'en retournaient chez eux sans avoir rien vu qu'en perspective. Mais il est tard, ma voisine; je vous souhaite le bon soir; je vous achèverai une autre fois les portraits des originaux que j'ai vus à mon foyer.

LA CHEMINÉE F. Adieu, ma chère voisine; je vous ferai souvenir de la parole que vous me donnez.

FIN DES CHEMINÉES DE MADRID.

UNE JOURNÉE DES PARQUES

SONGE.

AVANT-PROPOS

Un après souper, je m'amusai à lire les remarques de monsieur Dacier sur les odes d'Horace, et je lus surtout avec attention un endroit où ce savant commentateur parle ainsi des Parques: «Suivant l'opinion des anciens, Clotho, Lachesis et Atropos étaient trois sœurs, filles de Jupiter et de Thémis. Hésiode les fait filles de la Nuit, et Platon, de la Nécessité. Clotho tient la quenouille et tire le fil; Lachesis tourne le fuseau et Atropos coupe. Elles sont maîtresses de la vie des hommes, depuis qu'ils sont nés jusqu'à ce qu'ils meurent: elles n'épargnent personne, et le fil tranché par Atropos est l'heure fatale de la mort.»

Dans un autre endroit, monsieur Dacier dit: «Les Parques se servaient de deux sortes de laines, de blanche et de noire. Elles employaient la blanche pour filer une vie longue et heureuse, et l'autre pour filer des jours malheureux et de peu de durée: ou plutôt (ajoute-t-il) elles filaient des laines qu'elles tiraient des paniers qui étaient à leurs pieds, et dans lesquels il y avait des fusées noires et des fusées blanches. Elles mêlaient ces laines en filant lorsque la vie des hommes était mêlée, c'est-à-dire que, pour marquer un malheur qui devoit arriver, elles prenaient de la laine noire, qu'elles quittaient pour se servir de la blanche lorsque ce malheur devait finir. Enfin, quand un mortel touchait à son dernier moment, et qu'Atropos se préparait à donner le coup de ciseau, le fil devenait tout noir.»

En lisant ce que je viens de rapporter, je m'arrêtais de moment en moment, et tâchais de me faire une image du travail des Parques; mais la confusion des idées qui s'offraient là-dessus à mon esprit m'assoupit peu à peu, et donna la nuit occasion à un songe fort singulier. Je rêvai que j'étais au haut des cieux, dans une salle qui ressemblait au magasin d'un marchand de draps: j'y voyais tout autour des rayons sur lesquels il y avait une infinité de paquets de filasse et d'écheveaux de fils et au bas une grande quantité de vases de différentes grandeurs et qui me paraissaient d'une matière transparente, et semblable à celle de ces boules de savon que les enfans font pour s'amuser. La salle était vaste et bien éclairée; les étoiles du firmament lui servaient de plafond.

Tandis que je regardais de tous mes yeux cette salle céleste, les trois Parques y parurent subitement, sans que je visse par où elles y étaient entrées. Elles avaient la forme de trois petites vieilles, sèches et laides à faire peur. Elles ne firent pas semblant de m'apercevoir, et commencèrent à s'entretenir, sans prendre garde à moi, qui entendis leur conversation.

A mon réveil, trouvant mon songe assez plaisant, j'entrepris de l'écrire pendant que les images en étaient récentes. Voici à peu près quel fut l'entretien des Parques.

UNE JOURNÉE DES PARQUES
DIVISÉE EN DEUX SÉANCES

SÉANCE PREMIÈRE

CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.

LACHESIS. Holà! filles de Jupiter et de Thémis, Atropos, Clotho, venez, mes sœurs; mettons-nous à l'ouvrage: il est temps, ce me semble, de commencer la journée.

CLOTHO. Oh, pour cela, oui! Le nectar que nous venons de boire à la table des immortels nous a un peu amusées; mais nous en reprendrons notre travail avec plus d'ardeur.

LACHESIS. Vous avez raison. Ça, Clotho, préparez la quenouille; mes doigts ne demandent qu'à tourner le fuseau. Filons, filons!

ATROPOS. Coupons, coupons! Vulcain m'a fait un ciseau neuf, je veux l'essayer: voyons qui en aura l'étrenne.

CLOTHO. Faisons d'abord descendre aux royaumes sombres quelques milliers d'hommes; nous filerons et réglerons ensuite les destinées des humains qui naîtront aujourd'hui.

LACHESIS. C'est bien dit. Que nous allons passer agréablement la journée!

CLOTHO, à Atropos, en lui présentant un paquet de fils. Tenez, Atropos, je ne puis offrir un plus beau coup d'essai à votre ciseau, qu'en lui donnant à couper une partie de ce gros paquet de fils: ce sont les vies de deux cent mille combattants qui vont en découdre sur les frontières de Perse.

ATROPOS. Que j'en vais coucher par terre! (Elle coupe.)

En voilà pour le moins trente mille à bas.

CLOTHO. Laissons vivre le reste, jusqu'à ce qu'il nous prenne envie d'en faire un nouveau carnage. Il faut avouer que depuis quelques années nous avons envoyé bien des Turcs et bien des Persans aux enfers.

ATROPOS. Nous n'avons pas moins expédié de Maures, tant blancs que noirs. Quel plaisir pour nous d'avoir une autorité despotique sur tous les mortels, et de faire sentir, quand il nous plaît, à ces petites créatures qu'il dépend de nous d'abréger ou de prolonger leurs jours! Allons, mes sœurs, secondez-moi; je suis en train de faire de la besogne. Je vous vois toutes deux dans la même disposition.

LACHESIS. Vous auriez tort d'en douter.

ATROPOS. Que de gens vont passer le pas après ces mahométans!

CLOTHO, apportant un autre paquet de fils. Autre paquet de guerriers que je vous livre. Ce sont deux autres armées qui s'observent sur les bords du Pô avec une vigilance infatigable, qu'une fureur égale anime, et qui brûlent d'impatience d'en venir aux mains.

LACHESIS. Il faut qu'elles se satisfassent.

ATROPOS, coupant. J'en vais exterminer un grand nombre de part et d'autre.

CLOTHO. Vous venez d'abattre bien des Français et des Piémontais.

ATROPOS. Et encore plus d'Allemands.

LACHESIS, présentant deux écheveaux. On assiége en Allemagne une place importante: outre une nombreuse garnison qui la défend, le Rhin, pour la rendre inaccessible, enfle ses eaux, et par des débordements affreux semble vouloir noyer les assiégeants: mais plus ceux-ci trouvent d'obstacles, plus ils s'opiniâtrent à les surmonter: ils vont attaquer l'ouvrage-à-corne, et les assiégés se préparent à les repousser.

ATROPOS, coupant une partie des deux écheveaux. Détruisons plus d'assiégeants que d'assiégés; mais cela n'empêchera pas que la place ne se rende au premier jour: c'est un de nos arrêts.

LACHESIS. Oui, mais ajoutons, s'il vous plaît, que les assiégeants perdront une tête dont la perte sera plus grande pour eux que celle de la ville pour les assiégés.

CLOTHO, montrant un autre écheveau. Tranchez cet écheveau, vous ferez périr d'un seul coup cent cinquante tant matelots que soldats et passagers qui sont dans un vaisseau vénitien, sur la mer Adriatique. Une horrible tempête vient de s'élever: les vents qui sifflent et les flots qui mugissent font trembler les rivages voisins. Le bâtiment est déjà démâté, fracassé; il va couler à fond, si nous n'en ordonnons autrement.

ATROPOS. Qu'il s'abîme, qu'il s'abîme! aussi bien les hommes qu'il porte ne sont bons qu'à noyer.

LACHESIS. Je demande grâce pour un jeune bel esprit Français qui se trouve parmi les passagers: qu'il se sauve sur une planche, et gagne les côtes d'Albanie.

CLOTHO. Soit.

ATROPOS. Hé bien, il se sauvera, puisque vous le souhaitez; il ira se faire circoncire à Constantinople, où six mois après il sera empalé, pour avoir parlé avec irrévérence du grand prophète des musulmans.

LACHESIS. Je n'ai voulu le sauver du naufrage que pour le faire traiter ainsi par les Turcs.

CLOTHO. Puisque vous êtes si bien intentionnée pour ce bel esprit, qu'il échappe donc à la fureur des eaux, et que tous les autres deviennent la pâture du poisson. Nous régalons si souvent de semblables mets les habitants aquatiques, que je ne sais si les hommes mangent plus de poissons que les poissons ne mangent d'hommes.

ATROPOS, coupant tout l'écheveau à un fil près. Les monstres marins vont faire bonne chère.

LACHESIS, apportant un autre écheveau. Nouveau paquet de fils à couper. Un effroyable tremblement de terre se fait sentir dans ce moment dans une ville d'Italie; toutes les maisons s'ébranlent, et la terre s'ouvre pour les engloutir avec les malheureux mortels qui les habitent. Combien ferons-nous périr de citoyens?

CLOTHO. Deux mille seulement. Quelque plaisir que nous prenions à massacrer les hommes, nous devons mettre des bornes à notre fureur; autrement le genre humain finirait bientôt.

ATROPOS. Vous ne pensez pas à ce que vous dites, Clotho. Quand nous donnerions aujourd'hui la mort à deux cent mille personnes, ce ne serait pas une nuit de Londres, de Paris et de Pékin.

LACHESIS. Atropos dit la vérité. Exerçons hardiment la puissance que nous avons sur les humains. Malgré la vaste étendue des mers et les espaces immenses de terre qui séparent les peuples, nous allons des uns aux autres en un clin-d'œil: en un mot, nous avons l'univers sous nos yeux; nous voyons tout ce qui s'y passe; immolons sans miséricorde ceux que nous voudrons ôter du monde.

CLOTHO, apportant un gros paquet de fils. Voici les fils des habitants de la ville de Mexique, où règne une maladie contagieuse: nous retranchâmes hier du nombre des vivants mille de ces malheureux; faisons-en mourir aujourd'hui quinze cents, non compris quelques Espagnols qui, par nécessité, ont épousé des Mexicaines, et qui aiment mieux vivre misérablement dans la nouvelle Espagne, que de s'en retourner dans l'ancienne sans avoir fait fortune.

ATROPOS, coupant une partie des fils. Que ces Espagnols sont glorieux!

LACHESIS, présentant un nouvel écheveau. Ce petit écheveau contient les fils de cinquante Indiens du Pérou qui se sont assemblés sur une montagne haute et pointue, pour y célébrer la mémoire de leur Inca le bon Atabalippa. Ne nous opposons point à leur courageuse résolution: ils ont pour témoins de l'action immortelle qu'ils vont faire plus de dix mille spectateurs qui sont accourus là pour les voir et les admirer. Ces cinquante victimes ont déjà chanté des vers à la louange de leur Inca: ils ont fait entendre les tristes sons de leurs flûtes; les voilà qui tombent dans une humeur noire; ils vont se dévouer à la mort, et se précipiter du haut en bas, pour aller dans l'autre monde rendre service à leur prince.

ATROPOS, après avoir coupé l'écheveau. Ces Indiens du Pérou sont de bonnes gens; en vérité, ils méritaient bien que les Espagnols, en faisant la conquête de leur pays, les traitassent un peu plus humainement qu'ils n'ont fait.

CLOTHO, donnant un petit paquet de fils. Jupiter va lancer sa foudre auprès de Saint-Domingue sur le vaisseau d'un corsaire anglais. Tout l'équipage, par des actions impies et barbares, s'est attiré la colère des dieux: le tonnerre tombe en cet instant sur l'endroit du navire où sont les poudres; le bâtiment saute en l'air avec tous les hommes qui sont dessus.

ATROPOS, coupant. Qu'ils aillent joindre Ajax dans les enfers.

LACHESIS, présentant un écheveau. Vous voyez soixante-quinze religieux mendiants assemblés dans un chapitre général qui se tient actuellement dans un coin de la Basse-Bretagne: ceux qui sont nobles d'origine disent que les premières dignités de leur ordre appartiennent de droit aux moines gentilshommes: les roturiers prétendent y avoir part, et proposent qu'on rende les dignités alternatives. C'est la querelle des patriciens et des plébéiens. Les révérends pères, de part et d'autre, s'échauffent là-dessus, et vont finir leurs débats à coups de bâton: ils tirent de dessous leurs robes des gourdins dont ils sont armés, et les voilà qui s'assomment. Combien souhaitez-vous qu'il en demeure sur le carreau?

CLOTHO. Quinze: savoir, dix simples religieux, trois gardiens, un provincial et un définiteur.

ATROPOS, après avoir coupé. L'affaire en est faite; il y a quinze morts et vingt blessés.

LACHESIS. Ce n'est pas trop pour un combat capitulaire de moines bas-bretons.

CLOTHO, tenant plusieurs fils. Nouvelle opération pour nous.

ATROPOS. De qui sont ces fils que vous tenez?

CLOTHO. De quatre Allemands qui font la débauche à Strasbourg avec deux comédiennes françaises; depuis vingt-quatre heures qu'ils sont à table, ils ont bu deux cents bouteilles de vin; ils ne peuvent plus se soutenir sur leurs chaises. Les ferons-nous crever tous?

LACHESIS. Non pas, s'il vous plaît: passe pour les hommes: à l'égard des femmes, qu'elles n'en soient pas même incommodées, car elles doivent recommencer demain sur nouveaux frais, avec deux officiers de la garnison qui leur donnent à souper; je suis bien aise que cette partie se fasse. Vous souvient-il, mes sœurs, que nous avons filé à ces deux demoiselles des jours bien agréables.

ATROPOS. Oh qu'oui, je m'en souviens.

CLOTHO. Et moi pareillement: à telle enseigne que nous avons décidé qu'elles iront toutes deux à Paris, où elles feront différemment leur fortune: l'une abandonnera sa profession, pour se rendre esclave d'un riche galant qui la traitera à la turque, la tiendra prisonnière dans un appartement magnifique, où elle ne verra que son geôlier et ses guichetiers.

LACHESIS. Effectivement, tel a été notre décret.

ATROPOS. J'ai oublié ce que nous avons ordonné de sa compagne.

CLOTHO. Sa compagne, plus heureuse, jouira d'une entière liberté, brillera sur la scène, se nippera suivant le goût de quelques seigneurs généreux, et amassera beaucoup d'espèces; mais une vie si délicieuse ne sera pas de longue durée. Cette actrice, à la fleur de son âge, disparaîtra subitement: nous la déroberons d'un coup de ciseau aux applaudissements du public; et malgré tout son bien, ses funérailles seront aussi modestes que celles d'une de ses pareilles seront superbes, presque dans le même temps, chez un peuple voisin.

LACHESIS. Ce peuple-là fait trop d'honneur au talent dramatique, et les Français n'en font point assez. Les génies des nations sont différents, comme vous voyez.

CLOTHO, apportant un écheveau. Cette petite botte de fils parisiens va nous amuser quelques moments.

ATROPOS. Que vous me faites du plaisir, ma chère Clotho, en m'apportant ces fils! Je suis charmée quand j'expédie des habitants de Paris.

LACHESIS. Et c'est ce qui nous arrive tous les jours.

CLOTHO. Je vous livre d'abord ce philosophe chimiste, qui, se voyant parvenu à son quatorzième lustre, a rompu tout commerce avec ses amis, et s'est renfermé dans son laboratoire pour n'en plus sortir: il ne veut plus voir personne qu'une gouvernante qui a soin de lui depuis trente ans: il s'ennuie, dit-il, de vivre; et quoiqu'il se porte à merveille, il se tient toujours au lit comme un malade qui se croit près de sa fin.

LACHESIS. Ce pauvre philosophe s'est brûlé le cerveau en faisant ses opérations chimiques.

ATROPOS, coupant le fil. Puisque la vie n'est plus qu'un fardeau pour lui, je veux bien par pitié l'en délivrer.

CLOTHO, tirant un autre fil de l'écheveau. Tandis que vous êtes si pitoyable, tirez de peine ce malheureux bourgeois, qui, s'étant toujours trouvé dans l'indigence, a depuis peu enterré son frère qui lui a laissé deux cent mille francs en bonnes espèces. Peu s'en est fallu que la joie de recueillir une si riche succession ne lui ait troublé l'esprit, et il serait moins à plaindre qu'il n'est si ce malheur lui était arrivé.

LACHESIS. D'où vient donc...?

CLOTHO. C'est qu'il ne sait ce qu'il doit faire de son argent: la crainte de le mal placer l'agite sans cesse; il n'a pas un moment de repos, rien ne lui paraît sûr: c'est un garçon bien embarrassé.

ATROPOS, coupant. Je vais par charité mettre fin à son embarras.

CLOTHO, souriant et tirant un fil du même écheveau. Quelle bonté! il faut que je vous fournisse encore une occasion de faire une action charitable.

ATROPOS. Je ne la laisserai pas échapper.

CLOTHO. C'est trop laisser languir ce bon chanoine octogénaire qui, sans compter l'asthme qui l'étouffe, a une ankylose au genou droit, et une sciatique à la cuisse gauche. Guérissons-le radicalement de tous ces maux; aussi bien n'est-il plus d'aucune utilité sur la terre. Il y a au moins dix ans que nous aurions dû faire vaquer sa prébende.

LACHESIS. Véritablement, on voit comme cela dans le monde d'antiques figures dont on n'a pas tort de nous reprocher la trop longue existence. C'est un défaut d'attention dont nous devons nous corriger.

ATROPOS. Corrigeons-nous-en donc, ne faisons point de quartier à la décrépitude.

CLOTHO, montrant un autre fil. Faites donc main-basse sur ce vieux professeur de l'université qui, depuis plus de soixante ans, ne fait point nettoyer ses habits de peur de les user. C'est un pédant entêté des anciens. Il est tombé malade; et comme il croit qu'il ne reviendra pas de sa maladie, il disait ce matin à un de ses amis: Ce qui me console en mourant, c'est de n'avoir jamais lu aucun auteur moderne.

LACHESIS, riant. La plaisante consolation.

ATROPOS, coupant. Qu'il meure donc content, ce fidèle partisan de l'antiquité.

CLOTHO, présentant trois fils à la fois. Voici encore trois mortels qui sont cause qu'on crie après nous tous les jours, et que nous semblons en effet avoir entièrement mis en oubli. Ce sont trois vieillards qui ne sauraient plus s'acquitter de leurs fonctions ordinaires: un avocat qui ne peut plus employer son éloquence à soutenir l'injustice; un médecin célèbre qui ne tue plus de malades; et un bon père capucin qui ne peut plus sortir de son couvent pour aller dîner en ville.

LACHESIS. Faisons promptement disparaître ces vénérables personnages.

ATROPOS, tranchant les trois fils. C'est leur faire plaisir que d'abréger une vie triste.

CLOTHO, montrant un autre fil. Ce fil délié attend de nous la même grâce: c'est le tissu des jours d'une belle et vertueuse comtesse, fort avancée dans sa carrière. Nous lui avons filé une vie longue et sans traverses; mais la bonne dame est une dévote qui s'aime et qui vieillit de mauvaise grâce. Au lieu de laisser tranquillement ses charmes tomber en ruine, elle en pleure tous les matins la perte à sa toilette, en se regardant dans son miroir. Je suis d'avis que nous terminions le cours de sa vie, pour prévenir le désespoir où elle serait bientôt de se voir décrépite.

ATROPOS, coupant. J'y consens; épargnons-lui ce chagrin.

LACHESIS, J'opine aussi pour qu'on lui rende ce service. Il faut avouer qu'il y a des moments où nous sommes tout à fait obligeantes.

CLOTHO, présentant deux fils. Ces deux fils féminins méritent aussi un coup de ciseau. Ce sont deux vieilles extravagantes; l'une est veuve, et l'autre fille. La première a fait la folie de se dépouiller de tous ses biens pour établir avantageusement ses enfants, qui, par reconnaissance, la laissent manquer de tout. La dernière, née tendre et généreuse, se trouve sans biens et sans adorateurs, après avoir pendant cinquante ans soudoyé des cadets.

LACHESIS, d'un air railleur. Je plains ces deux pauvres créatures.

ATROPOS, coupant les deux fils. Cessez de les plaindre, elles ne vivent plus.

CLOTHO, donnant un autre fil. Donnez promptement un passe-port pour les enfers à ce vieux goutteux de banquier en cour de Rome: vous comblerez par-là les vœux de sa jeune épouse, qui brûle d'impatience de se voir en état de faire remplir sa place par un gros chantre dont elle apprend la musique.

ATROPOS, coupant. Il faut la satisfaire; mais je crois qu'elle aurait un peu moins d'empressement à convoler en secondes noces, si elle savait que son maître à chanter doit changer de note dès qu'il sera devenu son mari.

LACHESIS, apportant un fil. Purgeons la terre de ce vieux prêtre qui a passé les deux tiers de sa vie dans la pauvreté, et qui possède à présent vingt bonnes mille livres de rente en bénéfices, qu'il doit moins à sa vertu qu'à l'esprit intrigant dont nous l'avons doué le jour de sa naissance. Bien loin de faire part de ses richesses aux pauvres, il se plaît à thésauriser. Il est si attaché à ses louis d'or, qu'il se fait un plaisir de les compter tous les soirs et de les baiser l'un après l'autre en les remettant dans son coffre. Enfin il ne vit plus, comme autrefois, du produit de ses messes; et il est si las d'en avoir dit, qu'il ne veut plus même en entendre.

ATROPOS, coupant. Voilà qui est fini, il ne baisera plus ses louis d'or, qui vont être partagés entre deux ou trois héritiers que, par avarice et par orgueil, il n'a pas voulu voir pendant sa vie.

CLOTHO va prendre un nouveau fil qu'elle apporte. Parmi les vieillards qui vivent encore par notre négligence, j'en aperçois un qui s'attire ma compassion. C'est un religieux que ses confrères tiennent depuis trente années enfermé dans un cachot noir, où ils le nourrissent si sobrement, qu'il n'a plus que la peau et les os.

LACHESIS. Une pénitence si rude suppose qu'il a commis quelque grand crime.

CLOTHO. Quelque grande que soit sa faute, il l'a bien expiée par les maux qu'il a soufferts. Il y a plus de vingt-cinq ans qu'il s'efforce en vain tous les jours de fléchir sa communauté par des prières et par des larmes. Il n'implore plus que notre secours: faisons voir que nous avons moins de dureté que les moines.

ATROPOS coupe le fil. Prêtons-lui donc notre assistance.

LACHESIS, présentant un autre fil. Payons en même temps les dettes d'un vieil évêque obsédé, tourmenté, persécuté par une foule importune de créanciers. Comme sa grandeur n'a point d'autres revenus que ceux de son évêché, qui ne lui rapporte que cinquante mille livres par an, elle a été obligée d'emprunter de toutes parts pour mieux soutenir la dignité de prince de l'Église. On veut aujourd'hui qu'il fasse à ses créanciers des délégations qui le réduiraient à vivre bourgeoisement.

ATROPOS. Bourgeoisement! ah, quel affront on veut faire à un prélat! Il faut le lui épargner. Envoyons monseigneur dans les champs qu'habitent les ombres heureuses. (Elle coupe le fil.)

CLOTHO. Bon; qu'il aille dans ce charmant séjour, pourvu que messieurs les juges ne lui fassent pas prendre la route du Tartare pour venger ses créanciers.

LACHESIS, apportant un nouveau fil. Il me vient une maligne envie que je veux satisfaire. Un vieux et riche bourgeois a deux enfants mâles. Il a revêtu l'aîné, dont il est idolâtre, d'une charge fort honorable; et pour faire tomber sur lui tout son bien, il a forcé son second fils, qu'il n'aime point, à se jeter dans un couvent. Ce cadet, pour obéir à son père, a pris le froc sans vocation; et après avoir fait des vœux qui le lient, il vient d'apostasier. Pour punir le vieillard d'avoir fait un mauvais moine, tranchons les jours de son fils aîné, qui n'a point d'enfants.

ATROPOS, coupant. Cela n'est pas mal imaginé: c'est en effet le moyen de mortifier le père; il aura le chagrin d'avoir, pour enrichir un de ses fils, causé inutilement le malheur de l'autre.

LACHESIS. Et de penser que ses collatéraux, qu'il hait et ne voit point, vont devenir ses héritiers. Lachesis et Clotho prennent chacune plusieurs fils qu'Atropos coupe à mesure qu'ils lui sont présentés.

CLOTHO. J'ai aussi mes fantaisies, moi.

ATROPOS. Qui vous empêche de les contenter?

CLOTHO, présentant trois fils à la fois. Point de miséricorde pour ces trois fils retors que j'abandonne à votre ciseau. Ce sont deux Normands et une aventurière de Gascogne: ils ont quitté leur pays pour aller chercher fortune à la bonne ville de Paris, mère nourrice des cadets de ces deux nations. Un de ces Normands, après avoir pris la livrée d'un fermier général, et passé par les emplois qui y sont attachés, est devenu le seigneur du village où il est né. L'autre, qui a fait ses études dans la ville de Caen, a mis son latin à profit, en se glissant chez un gros collateur, dont il a trouvé le moyen de gagner l'amitié, et d'attraper deux bénéfices considérables; et la Gasconne, aussi prudente que jolie, s'est fait un petit fonds de cinquante mille écus des deniers des trois états.

ATROPOS, tranchant les trois fils. Puisque vous le voulez, le seigneur de village, l'aventurière et le bénéficier vont se rendre dans un instant à la redoutable prairie4 où Æacus les attend pour les interroger. Je crois que ce juge n'aura pas besoin de Minos pour savoir s'il doit les condamner à prendre le chemin du Tartare.