—«J'ai eu l'honneur d'être présenté à Mme de Tillières chez Mme de Candale,» dit Casal, répondant pour celle à qui s'adressait d'Avançon. Il venait de comprendre, à regarder le visage de Juliette, que, pour une minute, elle était incapable de parler, tant avait été forte la surprise causée par son apparition inattendue. Cette évidence compensa du coup la vive contrariété que la présence du fâcheux lui avait infligée à lui-même. Il n'avait plus besoin de discuter avec ses souvenirs, ni d'interroger Prosny ou Mosé, Mme d'Arcole ou Candale. Un tel trouble et si subit,—elle avait rougi jusqu'à la racine de ses cheveux cendrés,—quel symptôme d'un frémissement extraordinaire chez une femme de la société, en qui la maîtrise constante de soi est la vertu professionnelle, comme le courage chez les militaires! Vivraient-elles si elles ne s'habituaient à tout cacher toujours de leurs sensations, plus espionnées par la malignité que celles d'un inculpé par le juge qui l'interroge? Mais celle-ci avait traversé depuis la veille des heures d'une trop anxieuse réflexion pour que ses nerfs ébranlés eussent en ce moment toute leur énergie au service de sa volonté. Après avoir répondu tantôt par un: «Non, je l'aime encore,» tantôt par un: «Non! nous ne nous aimons plus,» à sa propre question sur Poyanne et leurs communs rapports, elle avait roulé au fond d'un abîme d'infinie tristesse. Il y a, dans les fins d'amour, de ces minutes d'une mélancolie navrante, ou l'on mesure, où l'on touche, pour ainsi dire, la misère de la vie, à constater la ruine en nous-mêmes des sentiments sur lesquels posait tout notre avenir de cœur. C'est alors des découragements d'âme à désirer en mourir. C'est des détresses durant lesquelles les blessures du passé se rouvrent et saignent avec cette nouvelle blessure du présent, pour nous attester que si tout doit périr de ce qui fut notre joie, rien ne s'abolit jamais entièrement de ce qui fut notre peine. Pendant cette nuit où Casal dormait d'un sommeil d'enfant, où Poyanne se rongeait, lui aussi, de chagrin, Juliette avait versé des larmes amères sur l'oreiller de ce petit lit, témoin jadis de ses innocentes, de ses heureuses imaginations de jeune fille. Mais pourquoi, à travers ses larmes, et du fond de ce désespoir intime où elle se laissait tomber, se prenait-elle à revoir sans cesse l'image du jeune homme qui, lui, sans doute, était loin de songer à sa voisine de la veille? Du moins elle le croyait ainsi. Pourquoi, dans le sommeil lassé qui lui ferma les yeux vers le matin, subit-elle le va-et-vient de rêves traversés par cette même image? Si un véritable directeur moral, le Lacordaire des admirables lettres à Mme de Prailly, par exemple, avait reçu sa confession à son réveil, il l'aurait éclairée sur les causes secrètes de cette mélancolie et de ses rêves. Il est bien certain que si nos songes ne prédisent en aucune manière l'avenir, leur signification n'est négligeable ni pour le moraliste ni pour le médecin qui trouvent en eux des enseignements sur les parties inconscientes de notre être. Quelques faits établis scientifiquement le démontrent: un homme rêve qu'il a été mordu à la jambe. Peu de jours après, un abcès se déclare à cette jambe. La nature animale s'était donc sentie touchée en lui avant qu'aucune trace extérieure ne révélât cette atteinte. Il fallait de même que Raymond eût produit sur Juliette une impression autrement vive qu'elle ne le soupçonnait, pour que ce souvenir se trouvât mêlé à toutes ses pensées depuis qu'elle avait quitté l'hôtel de Candale. Mais quels termes assez délicats un saint prêtre comme le noble Lacordaire eût-il employés pour expliquer à une femme de cette délicatesse, le caractère vrai de cette impression? Eût-il admis lui-même que Casal, ce libertin notoire, ce viveur authentique, avait éveillé en elle, par sa seule présence, un obscur frisson de désir et de volupté? Malgré son mariage presque aussitôt brisé tragiquement, malgré sa liaison avec Poyanne, où le don de sa personne avait eu pour motifs une idée et un sentiment, Juliette conservait cette virginité de sensation,—phénomène si connu de toutes les femmes qu'il sert de prétexte à leur plus fréquent mensonge. Il y avait en elle une amoureuse endormie à laquelle venait de parler cet homme qui correspondait évidemment chez elle à ce Beau idéal des sens dont le type varie avec chaque système nerveux. À coup sûr le prêtre l'aurait mise en garde contre toute nouvelle rencontre avec quelqu'un d'assez dangereux pour devenir aussitôt un principe d'obsession, et cela au moment même où elle se sentait détachée de celui qui faisait, depuis des années, son plus solide appui moral. Mais justement depuis ces années-là, Mme de Tillières ne se confessait plus. De sa piété ancienne, il semblait ne lui rester qu'un remords toujours étouffé et cette espérance invincible dans la bonté de Dieu, qui est en effet la moelle même de toute foi religieuse. Elle n'avait donc personne, pour la guider aux heures périlleuses, que sa réflexion solitaire, que sa volonté de ne jamais déchoir à ses propres yeux. Aussi, au lendemain de cette nuit tourmentée, et en se réveillant toute migraineuse, s'était-elle rattachée, sans comprendre les causes complètes de son désarroi intérieur, à cette idée qui lui représentait la sauvegarde de sa dignité: prodiguer, même dans cette décroissance de l'amour, toute sa sollicitude, et de plus en plus, à l'amant qu'elle considérait comme son mari.

—«Je lui cacherai que je ne l'aime plus d'amour,» s'était-elle dit, «et je n'y aurai pas de peine, car lui non plus, il ne m'aime pas comme autrefois. Mais l'affection, mais l'estime, c'est de quoi vivre encore, de quoi être contente, sinon heureuse.»

Elle avait ensuite prié, comme elle continuait de le faire, chaque matin et chaque soir, quoique séparée des sacrements et se sachant hors de la loi de l'Église, avec une ferveur pieuse, et elle était parvenue ainsi à une sorte de calme brisé dont elle jouissait comme d'une douceur tout en écoutant les bavardages de d'Avançon, lorsque l'entrée de Casal était venue la surprendre d'un saisissement, si violent cette fois qu'elle ne put ni le vaincre tout de suite, ni s'en dissimuler le motif. Ce ne fut qu'un éclair, et déjà elle s'était, par un geste gracieux, assise au lieu de rester étendue, elle avait rejeté sur ses pieds la traîne de sa longue robe, faite pour la chambre, et elle répondait à Casal qui lui demandait en s'asseyant lui-même:

—«Vous êtes souffrante, madame?»

—«Oui,» fit-elle, «j'ai eu ce matin un peu de migraine. J'espérais qu'elle s'en irait vers le milieu de la journée, et je la sens au contraire qui augmente…»

Elle prit, en parlant, un flacon de sels qui se trouvait sur une petite table à portée de la chaise longue, et elle le respira lentement. C'était dire au visiteur: «Vous voyez, monsieur, que vous ne devez pas rester longtemps…»—Mais qu'importait à ce dernier la froideur de cet accueil qu'il sentait voulue? Que lui importait la visible mauvaise humeur de d'Avançon debout maintenant contre la cheminée et qui, assurant sur son nez son lorgnon de presbyte, considérait avec une impertinente attention le sommaire d'un numéro de revue posé sur cette cheminée?… Casal venait de surprendre la preuve la plus indiscutable qu'il intéressait la jeune veuve jusqu'au trouble,—davantage encore, jusqu'à la crainte. Cette rougeur suivie de pâleur, et, après l'amabilité gracieuse du dîner de la veille, tout de suite cette retraite en arrière sans qu'aucun fait nouveau eût pu survenir,—autant de signes que le jeune homme devait recueillir et recueillit avec délices. Peut-être, s'il eût trouvé dans ce petit salon de l'avenue Matignon, éclairé maintenant par le plus clair soleil de deux heures, une personne gaie et rieuse, prête à sortir et l'entretenant de la dernière pièce des Français, du prochain concours hippique et de la plus récente séparation, aurait-il mentalement soupiré.

—«Allons, toutes les mêmes.»

Et conclu:

—«Ce n'est pas la peine de quitter Christine.»

Mais l'atmosphère de demi-réclusion répandue autour de Mme de Tillières et qu'il avait comme respirée dès l'entrée;—mais l'énigme du caractère de cette femme, chez laquelle il avait constaté, la veille, une curiosité singulière de le connaître, puis qu'il retrouvait bouleversée de cette connaissance et résolue à le fuir;—mais cette résistance même, à laquelle il venait de la voir se résoudre, tout se rencontrait de ce qui pouvait porter à son plus haut degré son caprice de viveur blasé. L'homme d'action qu'il était par naissance et qui s'ennuyait d'être inoccupé tressaillit en lui du même tressaillement qu'à la salle, quand un tireur d'un jeu nouveau touchait son fer, ou qu'autrefois aux Indes dans sa première chasse au tigre. Cependant, Juliette avait commencé une de ces causeries sans objet qui ont déterminé tant d'écrivains, dramaturges ou romanciers, à partir en guerre contre le papotage du monde. Elles seraient très vaines, en effet, ces causeries, si elles n'avaient pour but de masquer des pensées qui ne sauraient être exprimées sans rendre impossibles certaines relations à la fois forcées et trop délicates.

—«Comme Mme d'Arcole était en beauté hier au soir,» disait la jeune femme.

—«Très belle, en effet,» répondait Casal, «et comme le blanc lui va.»

—«C'était sa revanche de l'autre jour,» interrompit d'Avançon en fermant la revue et enlevant son binocle qu'il remit avec soin dans un étui spécial. «Vous vous rappelez, chère amie, comme elle était jaune et fanée lorsque nous l'avons rencontrée à cette exposition de la rue de Sèze?… À propos, quand viens-je vous prendre pour aller voir ensemble la tapisserie dont nous parlions tout à l'heure?»

—«Va, mon bonhomme,» songeait Casal, tandis que l'ex-diplomate continuait, décrivant par le menu ladite tapisserie, indiquant sa place possible dans le petit salon et prodiguant les allusions à d'autres courses semblables chez les marchands, «donne-toi beaucoup de mal pour me faire sentir que je suis de trop ici et que tu es l'intime de la maison. Ça ne m'empêchera pas d'y revenir. Et vous, madame, vous voudriez bien aussi que je vous croie très absorbée par ce que vous raconte votre ami d'Avançon. Malheureusement je suis persuadé que c'est une petite comédie, cette attention-là, comme votre migraine, et vous êtes par trop jolie, avec votre façon de poser votre doigt contre votre tempe, comme si vous aviez vraiment mal, très mal!…»

Et cependant il plaçait un mot de temps à autre, laissant voir, comme la veille dans la conversation du dîner, cette qualité maîtresse de son esprit: la justesse dans le renseignement. Quoiqu'il n'eût guère acheté de bibelots dans sa vie que pour faire des cadeaux de jour de l'an à des femmes du monde ou du demi-monde, comme il avait tenu à les faire choisis, d'après son habitude d'amour-propre et son goût naturel de supériorité, il s'était adressé à des camarades bons connaisseurs, et il put se donner le malicieux plaisir de relever une ou deux erreurs de d'Avançon sur quelques marques de faïence.

—«Vous êtes donc aussi collectionneur, monsieur Casal?» lui demanda Mme de Tillières.

—«Moi,» fit-il en riant, «pas le moins du monde. Mais j'ai eu des amis qui l'étaient et je les ai écoutés.»

—«Lui collectionneur,» reprenait d'Avançon, «comme on voit que vous ne le connaissez que depuis vingt-quatre heures, ma chère amie!»

Et poursuivant avec une ironie où achevait de se révéler sa colère contre la présence de Casal, cette étrange colère si fréquente chez les hommes de plus de cinquante ans qui ne voudraient pas dire qu'ils sont jaloux d'une amie et qui le sont pourtant, sans en avoir le droit, avec une violence enfantine, il continuait:

—«Non, vous ne savez pas ce que c'est que les jeunes gens d'aujourd'hui, si vous les croyez capables de s'occuper d'autre chose que de chic et de sport… Celui-ci, vous voyez, est intelligent. Moi, je l'ai connu à l'œuf… Mais oui, mais oui, il débutait au cercle juste comme j'allais partir pour ma mission de Florence… Il était doué!… Il dessinait, jouait du piano, parlait quatre langues!… Vous avez dû constater quelle mémoire il a, hé bien! si vous pouviez l'entendre, comme moi, causer avec ses amis: Est-ce Farewel ou Livarot qui gagnera demain à Auteuil?… Avez-vous un bon tuyau?… Quel champagne avez-vous eu à dîner ce soir? De l'extra-dry ou du brute?… Machault a tiré avec Wérékiew, le gaucher. Ont-ils fait jeu égal?… Où en est la banque ce soir? Et la ponte?… Pas autre chose, madame, vous ne leur arracherez pas autre chose…»

Tandis que l'ex-diplomate débitait cette tirade d'un accent d'autant plus comique qu'il conservait même dans sa rageuse rancune l'espèce de mesure courtoise affectée par les hommes de la carrière, Juliette ne pouvait s'empêcher de tourner vers Casal des yeux inquiets. Ce dernier était trop occupé à étudier les moindres nuances de cette physionomie charmante pour ne pas lire dans ce regard une crainte instinctive qu'il ne fût froissé. Il eût au contraire remercié volontiers le jaloux qui lui rendait le service de lui conserver la sympathie de la jeune femme. Quelle meilleure occasion de sortir sur une preuve de tact, en ne s'offensant pas de ces âcres critiques, et riant de son bon rire gai:

—«Est-il mauvais,» dit-il, quand d'Avançon se tut. «Mais est-il mauvais!»—Et il se leva pour prendre congé, puis, frappant sur l'épaule du vieux Beau avec une familiarité gaie qui faisait la plus gracieuse et la plus dure des réponses, car c'était traiter le sermonneur comme un grand enfant:—«Allons,» insista-t-il, «ne continuez pas à dire trop de mal de moi à Mme de Tillières quand je ne serai plus là, et vous, madame, ne le croyez pas trop…»

—«Je parierais qu'elle lui fait une scène à mon sujet,» se disait-il cinq minutes plus tard en s'acheminant de pied par la rue Matignon maintenant, du côté des Champs-Élysées. «Voilà tout ce qu'il aura gagné avec sa mauvaise humeur… Le naïf!…» Et il haussa les épaules. «Mais comment la revoir à présent et bientôt?» Puis après une minute de réflexion: «Il faut aller chez Mme de Candale.»

—«Vous avez été vraiment trop peu aimable pour M. Casal,» disait en effet Juliette au même moment à d'Avançon. «Qu'avez-vous contre lui?»

—«Moi?» répondait le diplomate embarrassé, «mais rien du tout. Ces viveurs-là ne me sont pas sympathiques, en principe… Mais vous semblez plus souffrante?»

—«C'est vrai,» dit Mme de Tillières, qui s'était de nouveau couchée sur la chaise longue, en fermant à demi les yeux, «je vais même être obligée de me coucher. Il faut que je sois debout pour le dîner, j'ai ma cousine de Nançay et Poyanne…»

Elle mentait, car sa tête blonde n'était pas plus endolorie qu'à la minute où le visiteur avait troublé son entretien avec le fidèle d'Avançon, mais elle voyait ce dernier en veine de continuer son discours, et elle ne voulait pas entendre de nouveau des phrases dures contre Casal. Le vieux Beau la regarda quelques minutes en hésitant, sans que sa bouche osât prononcer la phrase qu'il avait dans le cœur: «Défiez-vous de cet homme.» Au lieu de cela, il poussa un soupir et dit simplement:—«Allons, adieu, je viendrai demain savoir comment vous allez.» Et il fallait que réellement ce lui fût une vraie peine, à cette fine et douce femme, de penser que Raymond n'était pas estimé de ses meilleurs amis, car le soir et lorsque à dîner sa mère la questionna, devant Poyanne, sur les visites reçues dans la journée, elle prononça le nom de d'Avançon seul, sans mentionner l'autre. Il fallait aussi que cet autre, qu'elle était pourtant bien résolue à ne plus revoir, occupât fortement son imagination, car elle demeura comme insensible à l'adieu que le comte lui fit le soir même, avant ce dîner. Il était arrivé un quart d'heure plus tôt pour lui parler en tête-à-tête:

—«Décidément, je pars demain matin,» lui avait-il dit, «et pour six semaines peut-être. Je profiterai de ce voyage pour régler quelques affaires en souffrance et refondre définitivement la rédaction de notre journal là-bas…»

—«J'espère que vous ferez nommer vos candidats,» avait-elle répondu; et elle n'avait pas trouvé un mot de regret à donner au malheureux homme. Elle n'avait pas deviné dans ses yeux le reproche de le quitter ainsi sans un de ces baisers que les amants emportent comme le viatique de la mélancolique absence. Encore eut-il cette illusion d'attribuer à la migraine le silence qu'elle garda durant le dîner, et la facilité avec laquelle, dès les dix heures, elle le laissa partir en même temps que sa cousine. Ah! comme ce départ eût été plus amer, s'il eût deviné à quelles tentations il l'abandonnait, sa chère, son unique amie, celle qu'il aimait si profondément sans plus savoir lui montrer cet amour!

V
PREMIÈRE FAUTE

En pensant à Mme de Candale comme à une auxiliaire possible dans son projet d'investissement du cœur de Juliette, Casal comptait sur la sympathie de Gabrielle d'abord, qu'il se savait acquise, et ensuite sur ce goût irrésistible qui pousse toutes les femmes romanesques à s'intéresser aux sentiments qu'elles croient malheureux ou naïfs, et il n'allait pas avoir trop de peine à jouer la comédie d'un de ces sentiments-là.—Serait-ce même une comédie?—Malgré la certitude où il était maintenant, après sa visite, d'intéresser Mme de Tillières, il se trouvait vis-à-vis d'elle dans une incertitude qui, aussitôt et durant l'après-midi qui suivit cette visite, le troubla jusqu'à l'inquiéter. Il eut à la salle des Mirlitons, où il tirait avec Wérékiew, deux ou trois distractions dont s'étonnèrent les admirateurs de son jeu. À dîner,—un dîner avec deux camarades rencontrés au cercle et emmenés au Café Anglais par peur de la solitude,—il fut très silencieux, et non moins morne à un spectacle d'acrobates où ces camarades l'entraînèrent à leur tour. Aux habitués de Phillips, parmi lesquels il échoua vers les minuit, il parut si terne qu'ils l'interrogèrent sur sa santé. À mesure que se rapprochait le moment d'aller chez Mme de Candale pour lui parler de son amie, il entrevoyait obstacles sur obstacles entre cette amie et lui, et ce fut avec un véritable battement de cœur qu'il franchit le seuil de l'hôtel de la rue de Tilsitt, moins de quarante-huit heures après y avoir dîné, et vingt-quatre heures après s'être heurté chez Juliette à la présence de d'Avançon. Cette espèce de timidité chez un homme habitué, comme lui, à tous les triomphes, cette gaucherie subite et complètement inattendue, devaient plaire à Gabrielle et la lui rendre favorable. Mais il y avait chez la jeune femme pour la bien disposer envers le soupirant improvisé de Juliette, un autre sentiment sur lequel Casal ne pouvait pas compter, une aversion singulière pour Henry de Poyanne, et cette aversion a joué dans ce drame mondain un rôle trop important pour que l'on n'essaye pas d'en donner la raison. C'est ici un cas entre mille de ce problème de l'amitié entre femmes qui a préoccupé, ne fût-ce qu'une heure, tout mari défiant et tout amant jaloux.

Gabrielle de Candale,—commençons par le dire à l'éloge de la jolie comtesse,—chérissait Juliette de Tillières d'une affection très vraie. Elles s'étaient connues très jeunes filles dans un de ces bals comme il s'en donne dans les châteaux de province, et qui sont les plus authentiques revues de ce qui reste de vieille noblesse française. Nançay et Candale, situés tous les deux sur les bords de l'Indre, commencèrent de voisiner à partir de ce jour, malgré les vingt-cinq lieues qui les séparent. La guerre de 1870, en isolant les deux femmes dans leurs terres et frappant l'une si cruellement, les avait de nouveau rapprochées. Puis Gabrielle avait pris son amie comme confidente du malheur secret de sa vie. Elle avait pleuré auprès de Juliette à son tour, comme autrefois Juliette auprès d'elle. Ce doux échange de pitié avait forgé entre ces deux êtres, également généreux et tendres, une imbrisable chaîne, faite du plus pur métal de dévouement. Avec tout cela, et adorant son amie d'une si jolie manière, si complète, si délicate, si désintéressée, Gabrielle détestait le sentiment de cette amie pour Poyanne, par un détour du cœur assez compliqué. Oui, elle le détestait, parce que jamais l'autre ne lui en avait parlé d'une façon tout à fait ouverte. Sans aller jusqu'à soupçonner d'une liaison coupable sa chère sœur d'élection, elle comprenait qu'entre Juliette et cet homme les rapports étaient très intimes, plus intimes que ce qu'elle en voyait. Elle se disait que Poyanne aimait Mme de Tillières, et que Juliette, de son côté, n'était pas insensible à cet amour. Sans doute, si la comtesse eût été initiée à ce coupable mais noble roman par l'un ou l'autre des deux complices, elle n'eût pas nourri cette antipathie pour des relations qu'elle croyait pures, et dont le mystère l'irritait en même temps qu'elle en était deux fois jalouse. Jalousie d'amitié d'abord. Qui ne la connaît, cette innocente et ombrageuse susceptibilité du cœur si naturelle que même les animaux en subissent l'atteinte? Imposez donc au chien de votre foyer la présence d'un autre compagnon de sa race auprès de vous, et le partage de vos caresses. Jalousie d'envie, ensuite. Certes, la noble créature eût protesté avec une colère indignée contre l'existence en elle de cette passion, la plus basse, la plus détestable au regard d'un esprit élevé. Hélas! c'est aussi la plus habile à s'insinuer dans les ténébreux replis des consciences, la moins avouée à la fois et la plus générale. Car son origine réside dans ce qui nous constitue essentiellement comme personnes sociales: notre ressemblance avec d'autres individus. Aussi l'envie s'exaspère-t-elle avec la multiplicité des analogies. Jamais l'artiste le plus pauvre n'enviera un millionnaire comme il envie un autre artiste, presque aussi pauvre que lui. Imaginez maintenant deux femmes, jolies toutes deux, jeunes, comblées de biens les plus précieux de la naissance et de la fortune; supposez qu'elles soient liées, comme l'étaient Juliette et Gabrielle, puis que l'une des deux éprouve et ressente un amour partagé, tandis que l'autre demeure emprisonnée par la fatalité des événements et par ses principes dans les tristesses d'un mariage malheureux. Dites ensuite si l'envie n'est pas aux portes de cette âme de femme isolée, pour généreuse qu'elle soit. Ce sera, au commencement, un obscur malaise, une antipathie instinctive et inexplicable contre l'homme qui lui inflige à son insu la douleur de cette comparaison avec son amie. Bientôt elle cherche à se justifier à elle-même cette antipathie en constatant les défauts de cet homme; elle le regarde avec ces yeux de la malveillance qui découvriraient de la sensualité dans un Marc-Aurèle et de l'égoïsme dans un Vincent de Paule. Mme de Candale avait ainsi reconnu chez Henry de Poyanne une excessive personnalité, tout simplement parce que le grand orateur, hanté de ses idées, obsédé de son œuvre, parlait un peu trop de politique. Elle l'accusait de tyrannie, parce qu'à maintes reprises Juliette avait refusé cette invitation-ci ou celle-là pour passer une soirée ou dîner avec lui. Elle en concluait de bonne foi que ce mariage, s'il se faisait jamais, serait le malheur de Mme de Tillières. Gabrielle n'en était pas moins convaincue de sa propre estime à l'égard de Poyanne.—«Je ne l'aime pas, voilà tout…,» ajoutait-elle en riant. Seulement, comme Juliette, dans son désir de maintenir une paix profonde autour d'elle, se gardait bien de transmettre à son amant de telles critiques, ce dernier ne soupçonnait en aucune façon quel adversaire il avait dans la jeune comtesse. Il en appréciait, au contraire, les qualités de race, l'irréprochable honneur, la religion éclairée. Il la plaignait d'être mariée à un personnage aussi vulgaire que Candale. Il la sentait l'amie dévouée de Mme de Tillières à laquelle il disait:

—«Vous avez là une affection vraie…»

Quand ces procédés de délicatesse ne désarment pas ceux qui nous sont hostiles, leur plus immédiat résultat est d'accroître cette hostilité. Tous les moralistes ont signalé cette loi mélancolique de notre nature: ce que nous pardonnons le moins aux autres, ce sont nos torts envers eux, surtout quand ces torts ne sont pas très nets et que nous les sentons plutôt que nous ne les reconnaissons. Mme de Candale aurait vu Poyanne franchement déclaré contre elle, cette hostilité lui eût moins déplu que la continuelle déférence du comte. Elle allait, dans ses mauvais jours d'injustice, jusqu'à le considérer comme un hypocrite. Qui sait? Peut-être cette âme, déçue et comme crucifiée par la misère morale de son mari, souffrait-elle encore d'une autre comparaison: celle du grand seigneur oisif et brutal dont elle portait le nom avec le gentilhomme laborieux, éloquent, bienfaisant qu'était l'autre. Tout cet ensemble de mauvais sentiments devait d'autant plus agir sur la jeune femme, à une minute donnée, qu'elle s'en rendait moins compte. En faut-il davantage pour expliquer l'accueil que la démarche de Casal était assurée de trouver chez elle?… Vous la voyez assise à sa table, dans une espèce de salon-boudoir ou elle se tient, pour ses intimes, sous le buste du grand maréchal, son ancêtre, sculpté en marbre par Jean Cousin. Elle écrit des billets en retard, cette quotidienne correspondance de politesse, de sympathie ou de charité pour laquelle les femmes de son rang doivent trouver et trouvent sans cesse de jolies formules inédites. Elle a commandé sa voiture pour deux heures et demie. Il est deux heures. Le timbre sonne un coup… C'est un fournisseur. Un second coup… C'est une visite:—«J'aurais dû défendre ma porte,» dit-elle en posant sa plume et guettant l'arrivée de l'importun: «Tiens,» fait-elle tout haut, «c'est vous, Casal. En voilà un hasard!» et tout bas, en elle-même: «Pourquoi vient-il me voir, lui qui ne fait jamais de visite?» Et pendant ce temps, le jeune homme répond avec un sourire qui cache un vague embarras: «J'avais un mot à dire à Candale à propos d'un cheval, s'il veut remplacer celui de l'autre jour. J'ai su que vous étiez là et je suis monté. Je vous dérange?»—«Mais non,» répond-elle, «vous ne vous prodiguez pas tant,» et tout de suite la conversation commence, partant de ce cheval, prétexte imaginé tout d'un coup par Raymond, pour arriver au dîner de l'avant-veille. Mme de Candale prononce le nom de Mme de Tillières. Elle voit passer dans les yeux de Casal une petite flamme de curiosité, une question sur ses lèvres.

—«Bon,» se dit-elle, «j'y suis. Il vient me parler de Juliette.»


C'est dans ces minutes-là qu'une femme est vraiment femme, féline et charmante de grâce adroite, à ce moment précis où elle découvre, dans le tête-à-tête, l'intérêt que vous inspire une autre femme. Elle a aussitôt un premier mouvement de curiosité qui lui fait tendre un peu sa gracieuse tête, ramasser toute son attention dans ses yeux futés. Si elle écrit, elle pose sa plume. Si elle n'écrit pas, qu'elle soit près du bureau, elle la prend, ou bien un ouvrage, un livre. Si c'est une étrangère et qui fume, elle allume une cigarette, afin de n'avoir pas l'air de cette curiosité. Puis elle jette une phrase,—une toute petite et légère phrase. C'est alors que les perfides excellent à vous empoisonner, du coup et à l'avance, l'avenir entier de votre passion par quelqu'une de ces insinuations où le classique «on dit tant de choses» sert de véhicule aux plus atroces médisances. Elles vous nomment, là, très tranquillement, et d'une bouche qui darde la calomnie dans un sourire, le Monsieur qui a été ou qui passe pour avoir été du dernier bien avec la dame de vos pensées. Et puis elles ont un: «Comment, vous ne saviez pas ça?…» et un: «Vous voyez, vous pouvez aller de l'avant…» qui leur seront certes comptés dans l'autre monde, s'il y a une place dans le purgatoire pour les félonies de salon. Au contraire, celles qui sont bonnes, mais qui flairent une histoire d'amour avec l'avidité d'une chatte introduite dans une chambre où il y a une jatte de lait, déploient leur plus caressante diplomatie à vous engager sur le chemin des confidences. Vous n'en êtes qu'à la période des soupirs. Vous avez donc le droit de raconter un secret qui n'est encore que le vôtre, quitte à le regretter plus tard. Parmi ces ruses pour vous ouvrir le cœur, la plus banale, mais aussi la plus habile, consiste à vous dire simplement ce que vous auriez vous-même envie de dire, à vous parler tout haut votre pensée. C'est la plus sûre manière pour ces charmantes curieuses de savoir si elles ont deviné juste. Il faut ajouter que la plupart du temps nous leur rendons cette petite inquisition facile. C'est ainsi que, relevant au passage le nom de celle qui le préoccupait, Casal commença.

—«A propos de Mme de Tillières, comment va-t-elle? Est-ce que vous l'avez revue depuis avant-hier?»

—«Non,» dit la comtesse; «je ne vous demande pas: et vous?… Sauvage comme je vous connais, je parierais que vous ne lui avez seulement pas mis de carte.»

—«Ne pariez pas,» reprit Raymond en riant, «vous perdriez. J'ai fait mieux que de lui porter une carte. Je me suis permis de lui faire une visite en règle.»

—«Alors c'est une série,» dit-elle; «hé bien! pour une fois vous avez eu raison. Elle est délicieuse, mon amie, et spirituelle comme si elle n'était pas jolie, et distinguée, et fine… Seulement, vous savez, c'est une honnête femme. Cela vous changerait un peu d'en avoir quelques-unes et de bien vous convaincre que l'espèce existe… Et de quoi avez-vous causé tous les deux?»

—«Mais de rien,» répliqua Casal. «Je ne demanderais pas mieux que de me laisser convaincre. Par malheur, les honnêtes femmes sont plus entourées que les autres. Je vous rencontre seule, vous, madame, c'est pour une fois… Je n'ai pas eu cette chance-là avec Mme de Tillières. J'arrive chez elle, qui trouvé-je là?…»

Il s'arrêta sur ce point d'interrogation. Avec une tout autre personne que Gabrielle, il eût calculé assez juste en supposant que la réponse lui dirait l'amant de Juliette,—s'il y en avait un. Mais y en avait-il un? Il tournait et retournait ce problème depuis la veille, et il aurait passé quelques secondes d'une véritable souffrance si la comtesse lui avait répondu un nom d'homme accompagné d'un «naturellement.» Mais ces petites trahisons, la menue monnaie de l'amitié féminine, n'étaient pas dans le caractère de Mme de Candale, qui se contenta de hocher la tête en signe d'ignorance.

—«D'Avançon,» reprit Casal, obligé de faire la réponse après avoir fait la question. «Vous avouerez que, pour une première visite, ce n'est pas tentant. Avec cela que le bonhomme m'a gratifié d'un joli paquet de choses désagréables, et j'étais là!… Vous devinez l'abattage que j'ai dû subir, le dos tourné. Mme de Tillières ne va plus vouloir me reconnaître…»

—«Qu'est-ce que cela peut bien vous faire?» insinua malicieusement la comtesse.

—«Comment,» dit-il, «ce que cela peut me faire? Croyez-vous que ce soit très agréable de passer pour une espèce de brute, bonne tout au plus à faire la conversation avec des jockeys, des croupiers et des cocottes? Ma parole d'honneur, c'est à peu près en ces termes que ce vieux galantin m'a présenté…»

—«Et qu'avez-vous répondu?»

—«Je ne pouvais pas me fâcher, n'est-il pas vrai, pour ma première visite, avec un ami intime de la maison; mais voulez-vous être bonne pour moi?»

—«Je vous vois venir,» reprit la comtesse en riant de nouveau, «il faudrait dire à Juliette que vous valez un peu mieux que cela… C'est votre faute, aussi. Pourquoi ne vous voit-on jamais, sinon par hasard, en passant? Et pourquoi vivez-vous vingt-trois heures sur vingt-quatre avec une bande de joueurs, de viveurs et de demoiselles qui vous affichent, vous démoralisent et vous ruinent?… Vous me direz,» ajouta-t-elle, «que ce n'est pas mon affaire.»

—«Ah! madame,» répondit Casal en lui prenant la main et la lui baisant, d'un geste à la fois respectueux et familier qui toucha la jeune femme, «s'il y avait beaucoup de personnes dans la société qui vous ressemblassent…»

—«Allons, allons,» fit-elle en le menaçant du doigt, «vous ne me flattez pas pour rien. Vous voulez que je vous donne l'occasion de vous justifier un peu, auprès de ma jolie amie, des médisances de d'Avançon? Alors, venez me faire une petite visite dans ma baignoire à l'Opéra demain vendredi…»

—«Mon Dieu!» se dit-elle lorsque Casal fut parti, «pourvu que Juliette ne m'en veuille pas de cette invitation?… Que je suis sotte! Elle était toute contrariée, l'autre soir, quand il a disparu après le dîner. Elle sera ravie de le revoir. Et quand elle flirterait un peu en dehors de son politicien, où serait le mal? Au moins celui-ci peut l'épouser… L'épouser, lui, Casal? Quelle folie!… Et pourquoi pas? Il est riche, bien apparenté et si jeune!… Oui, si jeune de cœur, malgré sa vie et sa réputation. Était-il gentil, tout à l'heure, en me parlant d'elle, et presque timide? Qu'est-ce qui lui a manqué, à ce garçon-là? Une bonne influence… Mais que dira Poyanne quand il saura ces deux rencontres, coup sur coup? Il dira ce qu'il voudra. Voilà qui m'est bien égal…»


Malgré ces raisonnements, et quoique cette hypothèse d'un mariage, après tout possible, entre la jeune veuve et Raymond continuât de flotter dans sa pensée, la comtesse n'était pas absolument rassurée lorsqu'elle dit à son amie, le vendredi soir, dans le coupé qui les emportait vers l'Opéra:

—«A propos, j'oubliais… J'ai invité Casal dans ma loge. Cela ne t'ennuie pas.»

—«Moi,» répondit Mme de Tillières, «pourquoi?»

Elle avait lancé ce simple «pourquoi?» d'un ton un peu tremblé qui ne pouvait pas échapper à une personne aussi fine, aussi habituée aux inflexions de sa voix que Mme de Candale. Cette dernière attendit un mot sur la visite de Casal rue Matignon, et ce mot ne fut pas prononcé. Ce léger trouble d'accent et ce silence révélaient tout autre chose que de l'indifférence à l'égard de cet homme que Juliette n'avait encore vu que deux fois. Depuis cette visite elle avait en effet pensé à lui constamment, mais, avec une loyauté profonde, elle s'était efforcée d'opposer l'image de Poyanne à celle du tentateur: «Comme c'est heureux,» avait-elle songé, «que je l'aie mal reçu. Il ne reviendra plus. J'aurais été si ennuyée de devoir parler de lui à Henry dans mes lettres. Il est si dur pour ce pauvre garçon! Et d'Avançon pire…» Elle se rappelait la sortie de l'ex-diplomate. «Je ne peux pas croire qu'ils aient raison…» Comme à la plupart des femmes qui n'ont aucune notion précise du décor du vice, cette formule:—un viveur—ne lui représentait rien que de vague, d'abstrait, d'indéterminé. Cela signifiait une destruction coupable de soi-même, un égarement presque douloureux par les remords qui le suivent. Un attrait complexe de curiosité, d'effroi et de pitié émane pour le doux esprit féminin de ces profondeurs obscures du péché de l'homme: «Non, Gabrielle y voit plus juste. Il a dû être mal entouré, mal aimé. Quel dommage!… Mais qu'y faire? Oui, c'est heureux que je ne le revoie plus. Avec ses habitudes, il aurait essayé de me faire la cour. Déjà cette visite, dès le lendemain de ce dîner, sans que je l'en eusse prié, n'était pas bien correcte. Il faut lui rendre la justice qu'il a été parfait de tact, et vraiment d'Avançon a été inqualifiable. Oui, mais s'il m'avait trouvée seule, que m'aurait-il dit?…» Un petit frisson de crainte la saisissait à cette idée. «A quoi pensé-je là? C'est fini. Il ne reviendra plus…» Et voilà que son imprudente amie la remettait tout d'un coup en face du jeune homme!…

—«Mais,» demanda-t-elle assez brusquement, «je croyais que tu ne voyais guère M. Casal en dehors de tes grands dîners de chasse?»

—«C'est vrai,» répondit Mme de Candale, «pourtant il est venu me rendre visite hier, et il avait l'air si malheureux…»

—«De quoi?» fit Juliette.

—«Mais n'est-il pas allé te voir aussi?» interrogea Gabrielle, «et n'a-t-il pas rencontré chez toi d'Avançon?»

—«Je ne comprends pas le rapport,» dit Mme de Tillières, un peu confuse de voir que l'autre savait la visite de Casal.

—«C'est bien simple,» reprit la comtesse. «Il paraît que d'Avançon a été atroce pour lui…»

—«Tu connais le pauvre homme,» répliqua Juliette en affectant de rire, «il est jaloux, c'est de tous les âges et surtout du sien, et les nouveaux visages lui déplaisent.»

—«Enfin Casal est parti, persuadé que tu avais de lui une affreuse opinion, et il est venu me le raconter… Tu lui fais peur, c'est positif… Si tu l'avais vu, et comme tout en lui me disait:—Défendez-moi auprès de votre amie,—va, tu aurais été touchée comme moi… Et je l'ai invité pour qu'il se défende lui-même, par sa seule manière d'être… Que veux-tu? Je m'intéresse à lui, comme je te disais l'autre jour. J'ai idée que c'est dommage de laisser un garçon de cette valeur tomber de plus en plus dans des sociétés indignes de lui. Et puisqu'il paraît tenir à notre opinion, pourquoi le décourager de vivre dans le vrai monde? Ce n'est pas ton avis?…»

Juliette répondit une phrase évasive. Elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas montrer à Gabrielle le tremblement nerveux que la présence de Raymond lui causait de nouveau. Peut-être aussi avait-elle désiré obscurément cette présence, tout en essayant de se démontrer le contraire, et se réjouissait-elle, dans sa demi-épouvante, à l'idée qu'elle allait revoir Casal, sans qu'il y eût de sa faute à elle? Et puis, la comtesse, en cherchant à se justifier d'avoir invité le jeune homme, venait de trouver involontairement la plus dangereuse des excuses pour une femme aussi sensible que Mme de Tillières à cet attrait de la pitié romanesque, à ce «quel dommage!» qu'elle s'était déjà prononcé à elle-même. C'était par là, par cette fissure toujours ouverte dans ce tendre cœur, que l'amour s'était insinué une première fois, lorsqu'elle avait plaint les douleurs de Poyanne, et souhaité d'en réparer le ravage. De la pensée que Casal était misérable par les désordres de sa vie, et qu'une influence bienfaisante pouvait l'en tirer, au projet d'aider à ce rachat, d'être cette influence, que le passage était tentant! Mais cette tentation ne se formulait pas tout de suite dans cette âme troublée avec cette netteté, au lieu que tout de suite elle écouta la voix de sa conscience lui prononcer cette autre petite phrase:

—«Cette fois, je ne pourrai pas cacher à Henry que j'ai vu Casal.»

C'était son habitude, lorsque Poyanne était absent, de lui tenir une espèce de journal quotidien de sa vie et de ses pensées. Quand elle entra avec la comtesse dans la baignoire d'avant-scène pour laquelle son amie avait troqué sa loge des premières l'année précédente,—un peu à cause d'elle,—c'était cette dernière nuance de sentiment qui la dominait, et une impression de défiance contre le jeune homme. Il était là qui causait, en lorgnant la salle, avec Candale et d'Artelles. Il avait dans les yeux, quand il la salua, non point cette sorte de fatuité défiante qui dit à une femme: «Vous voyez, je suis arrivé à vous rencontrer malgré vous,» mais au contraire presque une souffrance. Depuis l'invitation de Mme de Candale, ce séducteur, ce roi de la mode, ce blasé ne se reconnaissait plus. Au lieu de s'apaiser, son malaise d'inquiétude avait augmenté. Il se disait, malgré son expérience: «Mme de Tillières va être froissée de me retrouver là. Elle croira que je m'impose à elle, et, pour peu que d'Avançon ait continué son travail de démolition, je suis perdu dans son esprit.»—Cette anxiété se changea en une réelle douleur quand elle passa devant lui pour gagner sa place sur le devant, aussi gracieusement froide et distante dans ses yeux et toute sa physionomie qu'elle avait semblé bouleversée la veille. Pour là première fois, l'évidence de la sensation qui le travaillait apparut à Raymond. Il ne s'agissait plus de se trouver une «bourgeoise» de dix heures du soir, ni de s'organiser un flirt plus ou moins intéressant.

—«Ça y est, je suis pincé,» se dit-il en employant mentalement un terme de son argot habituel, pour désigner un état moral qui ne lui était guère habituel et qu'il redoutait avec son bon sens en le désirant avec son cœur, et il étudiait Juliette qui, vêtue de blanc cette fois, s'installait à côté de Mme de Candale tout en rose. Les deux femmes préludaient à cette première prise de possession de la loge et de la salle, qui consiste à disposer, sur la petite tablette de velours, l'éventail, un mouchoir, une lorgnette d'écaille, un flacon de sels, tout en regardant de-ci de-là et passant la revue des loges, sans en avoir l'air. Et ce sont, tandis que les chanteurs vont et viennent sur la scène, que l'orchestre prolonge ou accélère l'accompagnement, que les hommes dans le petit salon du fond chuchotent de leur côté, toutes sortes de menues réflexions auxquelles le jeune homme était accoutumé comme à se mettre en habit le soir ou à monter à cheval le matin. D'ordinaire, il ne les remarquait plus, mais dans les dispositions de cœur où il était, il voulut y voir la preuve que Mme de Tillières était sur le point de se reprendre tout à fait, si déjà elle ne s'était reprise. On jouait l'Hamlet de M. Ambroise Thomas, assez médiocrement. L'excellente artiste qui tenait le rôle d'Ophélie n'était entourée que de doublures, et, dans le demi-jour de la baignoire, Casal pouvait entendre des phrases comme celles-ci: «Mon Dieu! le vilain roi! Comment a-t-elle pu empoisonner son mari pour un pareil homme?…—Qui est dans la loge de Mme de Bonnivet? Ce n'est donc plus Saint-Luc?…—Je me demande toujours si le fantôme est un véritable acteur?…—Mais oui, il remue la bouche…—Tiens, dans la baignoire de Mme Komof, c'est cette petite Mme Moraines, n'est-ce pas? Comme elle se pousse! Elle est bien jolie…—Regarde donc la reine. À qui trouves-tu qu'elle ressemble?…—Je ne vois pas…—A Marie de Jardes. Mais c'est frappant…» Telles sont les idées qu'échangent d'ordinaire, au son d'une musique tantôt médiocre, tantôt sublime, ces sphinx endiamantés des premières loges ou des avant-scènes dont le profil, contemplé de loin, agite des souvenirs de roman dans la cervelle de deux ou trois rêveurs pauvres cachés dans la salle. À l'Opéra, il y a toujours par représentation une couple de jeunes gens, chauffés à blanc par quelque lecture mal comprise, et qui ont économisé sur leur budget d'étudiants faméliques ou de répétiteurs en chambre, de simples employés ou de provinciaux en voyage, afin de venir se réchauffer au soleil de la Haute Vie! Pourtant ces insensés qui s'exaltent à la chimère d'une délicatesse d'âme pareille à celle des visages et des toilettes, n'ont pas tout à fait tort. Avec cette mobilité déconcertante qui fait d'une Parisienne un continuel miracle de contradiction, voici que ces mêmes femmes, après avoir causé comme dans leur salon, se prennent soudain à suivre un morceau dans l'œuvre de l'artiste, et, d'un coup, elles se trouvent au diapason de cette œuvre et de l'émotion idéale que le musicien a voulu traduire. C'est ainsi qu'au moment où le rideau se leva sur l'acte de la folie, la comtesse de Candale dit pour elle-même et pour ses invités:

—«Maintenant, il faut écouter.»

Le silence s'établit dans la loge. Il y a, en effet, dans ce quatrième acte d'Hamlet, une romance divine dont le compositeur français a, dit-on, emprunté le thème à un chant populaire du Nord. Ces quelques mesures d'une mélancolie nostalgique et désespérée passent et repassent sans cesse dans la plainte d'Ophélie, tandis qu'autour d'elle ses compagnes vont et viennent dansant et chantant, elles aussi, et c'est le contraste, toujours poignant pour le cœur, de la Vie qui s'égaie, qui se déploie, insoucieuse, autour de l'Ame en proie à la passion solitaire, au douloureux martyre de sa plaie intime… Le printemps arrive parmi les fleurs, il rit dans le ciel immortellement jeune, il sème dans les gazons les calices des tendres primevères, et dans les regards des amants il fait trembler les larmes ravies du bonheur. Toutes les bouches s'ouvrent pour saluer la fête enivrée de l'heure et des sens, toutes, excepté celle de l'abandonnée, à qui le prince cruel a dit tour à tour: «Suave Ophélie,» et: «Entre dans un couvent.» À travers la félicité des autres, elle aperçoit, elle, son irréparable misère, et tout ce qui aurait pu être. «Ah!» soupire-t-elle, «heureuse l'épouse au bras de l'époux…» Et sa raison s'en va dans ce soupir… Non, ce n'est pas possible qu'elle ait été trahie, si le prince, son prince, si Hamlet, son Hamlet vit encore. Puisqu'elle est seule et brisée loin de lui, c'est qu'il n'est plus de ce monde, et elle marche vers le fleuve qui coule, qui coule, promettant la couche où toute souffrance s'oublie. Non, laissez-la, vous toutes à qui elle a distribué les fleurs de son bouquet, avec sa grâce d'amoureuse blessée, laissez-la s'en aller vers cette eau—moins trompeuse que le cœur de l'homme, moins mouvante que l'espérance, moins rapide dans sa course que la fuite de l'heure douce,—et y noyer, avec le souvenir de la joie perdue, son inguérissable amour. «Adieu,» soupire-t-elle encore, «adieu, mon seul ami…» La Vie peut continuer de rire et de tournoyer, le printemps de prodiguer la lumière et les parfums, l'Ame malade est affranchie pour jamais…


Le charme étrange de la musique et sa vertu particulière, c'est de ne pas préciser le symbolisme qu'elle enveloppe. Elle se prête ainsi aux exigences des sensibilités les plus distinctes. Tandis que la belle et plaintive phrase de la romance se développait, prise et reprise, à travers une combinaison scénique infiniment habile, chacune des parsonnes réunies dans la baignoire de Mme de Candale sentait frémir à cette mélodie touchante quelque pensée intime de la nuance de cette phrase. Gabrielle, qui n'avait qu'à se retourner pour voir Mme Bernard, la maîtresse de son mari, dans la loge entre les colonnes, retrouvait dans le soupir de l'abandonnée un peu de la souffrance secrète de sa vie. La résolution de Juliette s'amollissait des invisibles larmes que l'attendrissement de l'harmonie faisait comme tomber sur son cœur. Et Casal lui-même, envahi qu'il était par l'émotion romanesque, pour la première fois depuis des années, oubliait ses boutades habituelles contre le bruit «plus cher que les autres.» Il éprouvait et se laissait éprouver un trouble, tout ensemble voluptueux et triste, à écouter cet air, pourtant bien connu, auprès de la femme qu'il commençait d'aimer. Elle était si près de lui, avec ses cheveux blonds simplement relevés sur le derrière de la tête, avec sa nuque mince dont la blancheur se prolongeait par l'échancrure de la robe jusqu'au creux des épaules, avec la ligne fine de sa joue entrevue en profil perdu, avec le parfum qui émanait de toute sa toilette, un arome de lilas de Perse, presque imperceptible,—oui, si près, et si loin pourtant! Et il la voyait, il la sentait comme fondue dans la même impression que lui. Ah! qu'il pût seulement lui parler à cette seconde, il saurait bien vraiment si elle s'était reprise, si elle avait dominé tout à fait le premier intérêt constaté en elle dès leurs deux premières entrevues… Mais la porte s'ouvre, quelqu'un entre dans le petit salon qui précède la loge. L'enchantement est rompu, c'est Mosé à qui Candale serre la main, et Mme de Candale se lève pour aller causer avec le nouvel arrivant à qui elle laisse à peine le temps de saluer Mme de Tillières.

—«Venez ici,» dit-elle au visiteur en lui montrant une place à côté d'elle sur le canapé de ce petit salon d'entrée, «vous avez votre figure à potins… Voyons, contez-moi cela.»

—«Mais non, madame,» répond Mosé en riant, «je ne sais pas la plus petite nouvelle.»

—«Si c'est moi qui vous gêne…,» dit Candale, qui tourne le bouton de la porte, sa canne de soirée à la main. Il s'appuie de son bras libre au bras de d'Artelles en ajoutant: «Suis-je un bon mari? je vous l'emmène aussi.»

—«Va-t-elle se lever?» songeait Casal, resté seul avec Juliette sur le devant de la loge. Et c'était vrai que Mme de Tillières se disait à la même minute: «Mon devoir est d'éviter même ces cinq minutes de demi-tête-à-tête,» mais elle restait assise sur son fauteuil, affectant de parcourir à nouveau la salle du bout de sa lorgnette. Dans la glace qui garnissait la paroi de la baignoire, elle avait vu la physionomie de Raymond tout assombrie d'inquiétude, et voici qu'elle ressentait à la fois son émotion du premier soir devant ce beau, ce fier visage d'homme, et un attendrissement irrésistible devant cette évidente timidité qui flattait en elle les plus intimes orgueils de la femme. Ses nerfs, encore tout remués par la musique, lui rendaient difficile un effort intime, et, le cœur serré d'une attente, qu'elle jugeait coupable au moment même où elle la subissait avec de secrètes délices, elle ne se leva point. D'ailleurs, le jeune homme commençait de lui parler. Pouvait-elle lui faire l'affront de ne pas lui répondre,—et pourquoi?

—«Cet acte est beau,» disait-il, «et à cause de lui, je pardonne presque au compositeur d'avoir touché à Hamlet, quoique je déteste que l'on gâche des sujets déjà traités, en les représentant sous une autre forme… Il faut la voir jouer à Londres, cette pièce de Shakespeare, et par Irving. Le connaissez-vous, madame?…»

—«Je ne suis jamais allée en Angleterre,» répondit-elle; et elle pensa: «Gabrielle a raison, je lui fais peur…» Ce fut une sensation de quelques secondes, mais délicieuse. Cette réserve de Casal mettait sa conscience à elle en repos, et surtout c'était la preuve qu'elle plaisait déjà tant au jeune homme qui continuait d'expliquer le jeu souligné du grand acteur anglais, critiquant sa parole trop continûment mordante, vantant ses gestes précis et sa subtile intelligence. Il s'arrêta, et avec un sourire:

—«Avouez, madame,» fit-il, «que vous me trouvez un peu ridicule de prétendre avoir un goût artistique à moi.»

—«Mais pourquoi cela?» demanda-t-elle. Un petit frisson venait de la saisir. Elle se rendait compte que cette phrase en amènerait une autre et que la conversation allait devenir plus dangereuse.

—«Pourquoi?» reprit Casal, «mais à cause du portrait que votre ami d'Avançon vous a tracé l'autre jour.»

—«Je ne l'ai pas écouté,» dit-elle en s'éventant pour cacher le trouble qui la ressaisissait. «J'avais une telle migraine!»—«Ou veut-il en venir?» se demandait-elle.

—«Oui,» fit Casal avec une mélancolie qui n'était qu'à moitié feinte. «Mais le jour où vous ne l'aurez plus, cette migraine, vous l'écouterez et vous le croirez. Oh! ou lui ou un autre… Je le disais hier à Mme de Candale, c'est un peu dur tout de même d'être jugé toujours sur quelques folies de jeunesse… Et puis, il m'a semblé… Vous me permettez de vous parler bien franchement?…»

Elle inclina la tête. Il avait su poser cette question énigmatique avec cette grâce un peu enfantine, si puissante sur les femmes lorsqu'elle est associée chez un homme à toutes les énergies d'une maturité virile. Il continua:

—«Il m'a semblé que cela ne vous plaisait pas de me voir chez vous. Et c'est vrai, vous ne m'aviez pas dit de venir.»

—«Mais,» fit-elle toute troublée de ce coup droit qu'elle ne pouvait guère parer, «c'est vous qui ne vous y plairiez pas. Je vis dans mon coin, si retirée de tout ce qui vous intéresse…»

—«Vous voyez,» reprit-il, «vous avez écouté le réquisitoire de d'Avançon, malgré votre migraine. Hé bien! je voudrais tenir de vous-même l'autorisation d'aller quelquefois rue Matignon, quand ce ne serait que pour vous faire un peu revenir sur ce réquisitoire. Ce ne serait que justice, avouez-le.»

Il était si beau à cette minute, de ses yeux clairs émanait une telle douceur, tout cet entretien avait été si rapidement poussé que Juliette répondit comme malgré elle:

—«Je vous verrai toujours avec beaucoup de plaisir.»

C'était la phrase la plus banale. Mais dite ainsi, en réponse à cette demande et après que Mme de Tillières s'était promis d'être si discrète, cette petite phrase équivalait à une première faiblesse. Le «merci» presque ému de Casal lui fit trop comprendre que le jeune homme l'interprétait ainsi. Elle eut alors la force de se lever et d'aller à son tour dans le fond de la loge rejoindre Gabrielle et Mosé.—Il était trop tard.

VI
LA PENTE INSENSIBLE

Lorsque Juliette fut rentrée du théâtre et que, coiffée pour la nuit, elle eut renvoyé sa femme de chambre, elle s'assit à sa table, afin d'écrire à Poyanne le compte rendu de sa journée. Cette mignonne table, où la multiplicité des petits objets trahissait une gentille minutie d'esprit, faisait un coin dans son appartement, encore plus à elle que le bureau du paisible salon Louis XVI. Les portraits de sa mère, ceux de son père, de son mari et d'autres chers morts, ceux de ses amis préférés, étaient appendus à portée de la main et du regard sur le pan de mur tendu de soie, contre lequel s'appuyait cette table, témoin de ses meilleures minutes. Au-dessus des cadres en cuir, en vieille étoffe, en argent ciselé, une bibliothèque-étagère contenait les volumes qu'elle lisait le plus volontiers: une Imitation, des poètes intimes, quelques romans d'analyse tendre et surtout des moralistes, ceux qui unissent, comme Joubert, comme le prince de Ligne, comme Vauvenargues, la finesse aiguë de l'observation à toutes les délicatesses de la bonté. La lampe voilée de dentelle éclairait cet univers familier de sa lueur adoucie, et le virginal lit de bois de rose à colonnettes tournées avec les cinq ou six petits oreillers préparés pour dormir, et la cheminée où brûlait une flamme souple. Le battement régulier de la pendule emplissait seul de son bruit cette chambre close dont les deux fenêtres donnaient sur le jardin. Que ces heures de solitude étaient chères à Juliette, qui aimait à s'attarder sur une lecture et surtout à écrire! Elle avait ce joli goût de la correspondance qui s'en va de nos mœurs hâtives, et c'était sans cesse entre ses amis et elle un continuel échange de billets à propos d'une phrase mal comprise dans la causerie du jour, sur un livre prêté ou à lire, sur un souci de santé ou simplement une commission à faire. Ces mille riens servent aux femmes de prétexte pour broder les plus gracieuses fleurs de fantaisie sur l'étoffe si monotonement grise de la vie mondaine. Avec l'ami des amis, avec l'époux secret de son choix, et quand les exigences de la politique le tenaient loin de Paris, qu'elle avait souvent causé ainsi par de longues, d'interminables lettres, laissant sa plume courir rapide sur le papier mince, bleuté vaguement, et sa pensée suivre cet homme dont alors les ambitions la passionnaient, et qu'elle admirait, en le conseillant avec ce tact effacé, caresse unique pour l'amour-propre d'un mari ou d'un amant!… Mais ce soir-là et au sortir de cette représentation de Hamlet, elle resta longtemps, la tête dans sa main, avant de pouvoir tracer seulement une ligne de la lettre qu'elle voulait écrire. Allait-elle lui parler de Casal, de la demande qu'il lui avait adressée et de la réponse qu'elle avait faite?

—«Je le dois,» dit-elle enfin tout haut en plissant son front; et dans le mouvement de résolution que révélait cette parole, elle commença d'écrire. Après une demi-heure, elle avait terminé une lettre vraie ou elle racontait la rencontre avec Raymond dans la loge de Gabrielle et l'essentiel de leur conversation, le tout simplement, droitement; elle ajoutait que si cette présence du jeune homme chez elle devait être désagréable à Henry, elle n'attendait qu'un mot pour s'y soustraire. Cette lettre finie, elle la relut et elle vit Poyanne la lisant à son tour, juste dans vingt-quatre heures. Elle le connaissait trop pour douter de sa réponse. C'était une coquetterie d'âme naturelle, à cet homme généreux, qu'il ne voulût, dans ses rapports avec Juliette, rien devoir à l'autorité. Il était de ces amants qui disent toujours à leur maîtresse: Vous êtes libre. Seulement ils ne peuvent pas s'empêcher de souffrir, et la femme à laquelle ils permettent ainsi d'aller comme elle veut, sur le chemin de ses fantaisies, sent, à de certaines minutes, qu'elle leur marche sur le cœur. Ce cœur saigne, sans une plainte, et sa muette souffrance s'élève comme un de ces tendres reproches auxquels un être délicat préférerait les plus violents outrages. Juliette éprouva ainsi par avance l'impression de la peine que cette lettre si franche infligerait à son ami. La scène qui avait suivi le dîner chez Mme de Candale se représenta tout d'un coup à son esprit avec une force extrême et l'animosité d'Henry contre Raymond. Persuadée comme elle était que l'amour de Poyanne avait diminué, Juliette aurait dû logiquement ne pas tenir compte d'une antipathie qu'elle jugeait inique. Mais elle lui gardait encore trop d'affection véritable pour se décider de sang-froid à un parti-pris de cette dureté.

—«Non,» fit-elle, «je n'enverrai pas cette lettre; à quoi bon?» Elle se leva et, jetant ce papier dans la flamme, elle le regarda brûler avec ce malaise bien connu de ceux qui ont traversé ces périodes des fins de liaison, où ce qui fut le charme de l'intimité en devient la corvée douloureuse. On ne veut pas renoncer à cette douce coutume de raconter son cœur la plume à la main, et l'on ne peut plus, et l'on recommence indéfiniment de noircir des feuilles que l'on froisse les unes après les autres jusqu'à une dernière, comme celle que Mme de Tillières se décida enfin à mettre dans l'enveloppe, et qui n'enferme plus rien que des phrases banales et gauches. Dans celle-là, le nom de Casal n'était même pas prononcé.

—«Je ne sais pas pourquoi je suis si troublée d'une pareille vétille,» se disait-elle le lendemain matin pour endormir le remords qui tressaillait en elle. «Qu'y a-t-il de mal à recevoir un ami de Gabrielle de Candale et de Marguerite d'Arcole? Quel prétexte avais-je de répondre: non, à sa demande de venir ici? Gabrielle a raison. Il a obéi à un joli sentiment. Il a voulu protester contre l'effet que les discours de d'Avançon devaient avoir produit sur moi. C'est comme s'il s'engageait à une tenue irréprochable rue Matignon, et par conséquent à ne pas me faire la cour… Quelques visites de temps à autre qui contribuent à lui donner un peu plus de respect pour ce qu'il y a de bon en lui… Mais Henry lui-même les approuverait s'il le connaissait mieux, si je pouvais lui expliquer de vive voix…—D'ailleurs,» continuait-elle en relisant une lettre reçue de Besançon le matin même, «il ne s'occupe guère de moi en ce moment.»—Elles étaient, ces pages où Poyanne racontait son arrivée dans sa ville natale et son entrevue avec quelques électeurs notables, toutes remplies de détails sur la lutte électorale qui allaient s'engager. Il semblait qu'il eût évité à dessein la plus légère allusion sentimentale. Cet amant timide, et qui craignait de lasser son amie par sa tendresse, avait écrit, lui aussi, une première lettre, puis une seconde, une troisième, et il les avait brûlées, comme elle avait fait elle-même, pour en envoyer une dernière, extérieure et indifférente. Juliette aurait pu et dû le deviner. Mais nous n'accordons jamais aux autres le crédit de penser qu'ils nous ressemblent par les susceptibilités douloureuses du cœur. Elle poussa un soupir et se dit simplement:

—«Comme il a changé! Ses lettres d'autrefois étaient si tendres!»

Elle remit ces pages, que couvrait la haute écriture droite et loyale du comte, dans une petite enveloppe de cuir à serrure et qui portait la date de 1881. Dans son culte pour celui qu'elle considérait avec raison comme une des figures supérieures de cette époque, elle avait pris la pieuse habitude de ne jamais laisser se perdre même un billet de cette chère main, et, à chaque commencement d'année, elle commandait ainsi une gaine précieuse pour ce trésor auquel elle avait jadis tant tenu. Le sentiment du passé, de ce qu'il y avait de diminué, comme d'éteint entre eux, lui serra le cœur, et elle devint plus songeuse encore tout en s'amusant, pour occuper ses doigts, à disposer dans des vases des fleurs envoyées de Nice par le général de Jardes qui voyageait sur ce bord d'Italie pour le grand ouvrage militaire, rêve de toute sa vie. Les roses à demi ouvertes et comme lassées par le voyage, les pâles narcisses, les mimosas dorés, les œillets rouges et blancs, les violettes russes mêlaient leurs odeurs. Les pauvres plantes encore vivantes, altérées d'eau et qui allaient renaître pour quelques jours, exhalaient leur âme dans cette agonie de parfums,—nostalgique soupir vers le pays du soleil et les jardins enchantés de la Provence. Mme de Tillières était trop profondément remuée depuis la veille pour que cette invisible caresse d'aromes ne la pénétrât pas d'une étrange langueur. Une tristesse l'envahit qui lui mit des larmes dans les yeux; elle les essuya de sa main fine et presque avec terreur en entendant ouvrir la porte du premier salon. Elle se prit à trembler de tout son corps à l'idée que Casal avait peut-être profité aussitôt de la permission demandée, qu'il allait entrer et la voir dans cet état de trouble inexplicable. Il l'interrogerait. Que lui dirait-elle? Heureusement la porte en s'ouvrant donna passage non pas au jeune homme, mais à d'Avançon, et l'ex-diplomate était si occupé d'une idée dont l'éclair brillait dans ses yeux gris qu'il ne remarqua même pas la pâleur de la marquise, ses yeux humides, l'agitation de ses mains.

—«Je suis sûre qu'il va me taquiner sur la soirée d'hier à l'Opéra?» se dit la jeune femme, après le premier saisissement de délivrance. Et elle continuait d'arranger ses fleurs, mais presque avec gaîté, cette fois, en épiant du coin du regard le vieux Beau qui ménageait visiblement un effet. Elle le connaissait si bien!… Elle savait qu'une des manies de cet homme était de ne jamais aller droit au but. Il croyait devoir à son ancien métier de préparer ses mots comme il préparait son visage, cosmétiquant ses cheveux un par un, si bien que son crâne chauve en était comme laqué de noir, nuançant sa moustache de manière à lui conserver un grisonnement vraisemblable. Il lui arrivait de dire, au début d'une conversation, une phrase qui devait lui servir une demi-heure plus tard à en placer une autre. Il attendit moins longtemps cette fois. Mme de Tillières ne s'était trompée qu'à moitié. Il venait bien lui parler de Casal. Seulement il ignorait que le jeune homme eût été, la veille, des invités de la comtesse. Juliette venait de lui dire en lui tendant une des larges anémones qui sont la gloire du Midi:

—«Vous ne me complimentez pas sur mes fleurs? C'est notre ami de Jardes qui a eu cette gentille pensée.»

—«Et va-t-il revenir bientôt?» demanda le diplomate. Puis, sans attendre la réponse: «Croyez-vous qu'il pousse jusqu'à Monte-Carlo tenter la fortune?…»

—«C'est bien possible,» dit Juliette.

—«Ça me fait penser,» reprit d'Avançon avec un empressement à saisir cette grosse attache de causerie qui démentait toutes ses prétentions à la finesse de la Carrière, «que j'ai assisté hier, rue Royale, à une des plus grosses parties que j'aie vues depuis longtemps… Vous me reprochiez d'avoir été dur pour Casal, quand je l'ai rencontré ici l'autre jour. Savez-vous combien il a perdu devant moi entre minuit et demi et une heure? Voyons, dites un chiffre… Vous ne voulez pas… Hé bien! trois mille louis, vous entendez… Il sortait sans doute de quelqu'un de ces bars ou ses amis et lui ont la jolie habitude d'aller s'assommer d'alcool, car son inséparable lord Herbert Bohun dormait pendant ce temps-là sur un des fauteuils du cercle et lui-même avait l'air passablement gai… Et puis ces jeunes gens s'indignent que leurs aînés leur servent un peu de morale de temps en temps!…»

—«Mais,» interrompit Mme de Tillières, «est-ce que M. Casal est si riche que cela?»

—«Il a dû avoir ses deux cent cinquante mille francs de rentes à sa majorité,» dit d'Avançon. «Que lui reste-t-il maintenant? C'est une autre affaire, avec les femmes, un gaspillage de vaniteux, et ces parties-là…»

L'ex-diplomate triomphait en rapportant à Juliette cette anecdote destinée à lui prouver qu'il n'avait pas calomnié le jeune homme l'autre jour. Il continua de parler contre le jeu, sans se douter que l'esprit de son interlocutrice, en train de porter maintenant elle-même les menus vases pleins de fleurs ici et là dans la chambre, était touché tout autrement par ce qu'il venait de raconter.

—«Ainsi, après m'avoir quittée à l'Opéra,» pensait-elle, «il est allé boire et puis jouer.» Il n'y avait rien là que de très simple. Ne savait-elle pas que Casal passait au club, comme tant de jeunes gens de sa classe et de ses goûts, une partie des nuits? Pourquoi cette idée lui fut-elle soudain si pénible? S'était-elle donc imaginé que quelques mots échangés dans une baignoire de théâtre allaient par magie transformer des habitudes qui n'offraient, d'ailleurs, aucun rapport avec ces mots? Avait-elle secrètement souhaité qu'il reçût, de cet entretien avec elle, une impression assez forte pour ne pas vouloir la profaner le même soir?… Toujours est-il que pendant le reste de la visite de d'Avançon, puis durant l'après-midi et tard dans la nuit, elle ne put secouer cette pensée, obsédée par l'image des désordres de la vie d'un homme qu'elle connaissait pourtant si peu. Cette obsession continuait, malheureusement pour le repos de Juliette, le travail commencé en elle par Mme de Candale. Elle sentit redoubler la tentation de se rapprocher de lui, sous le prétexte, aussi spécieux que dangereux, d'une bonne influence à prendre. En croyant nuire à Raymond dans l'opinion de Mme de Tillières, d'Avançon venait de fournir à ces deux êtres, déjà trop préoccupés l'un de l'autre, un terrain de rapprochement et de causerie. La femme la plus réservée peut chapitrer un viveur sur la passion du jeu, tandis qu'elle ne le ferait ni sur celle de l'ivrognerie sans l'avilir, ni sur celle de la galanterie sans se compromettre. Aussi quand Casal parut à son tour dans le petit salon Louis XVI, vingt-quatre heures après le maladroit diplomate et deux jours après la permission accordée à l'Opéra, sa visite était-elle espérée avec une impatience qu'il n'aurait pas osé soupçonner. Mme de Tillières n'était plus, cette fois, ni souffrante, ni étendue sur la chaise longue, dans une de ces robes vaporeuses qui consolent de la migraine par leur coquetterie. Mais, dans sa toilette de ville et ses cheveux blonds encore libres du chapeau, elle avait cet air jeune fille, cette physionomie à la fois candide et futée, douce et spirituelle, qui était son charme unique dans ses minutes de détente et lorsqu'elle ne se reinait point. Tout entière à la pensée de ce qu'elle voulait dire au jeune homme, une pointe de rose brillait à ses joues, qui animait son fin visage, et ses yeux bleus eurent un regard que Casal ne leur connaissait pas, quand elle jeta cette petite phrase, après les premières banalités de la causerie:

—«Vous voulez que l'on vous croie calomnié, et vous passez les nuits à jouer au cercle… Ne dites pas non. J'ai ma police. Vous perdiez plus de soixante mille francs samedi à une heure du matin.»

—«Mais à deux je les regagnais et trente mille de plus,» répondit-il en riant.

—«C'est encore pis,» reprit-elle; et, pour se conformer au programme qui justifiait seul un entretien de cette intimité, voici qu'elle commença un gentil sermon d'amie inquiète, et Casal l'écoutait avec une componction qui n'était qu'à moitié menteuse,—lui, le fringant, le scandaleux Casal, qui avait subi dans tous les clubs, voire dans les tripots, des différences de plus de cent mille francs vingt fois dans sa vie,—lui qui faisait école parmi les apprentis viveurs, dont ils citaient les mots, dont ils portaient la fleur à leur boutonnière!… Certes, ces jeunes habitués de Phillips, qui se donnaient des maux d'estomac à s'indigérer des cock-tails et des brandy and sodas à côté de lui pour attirer son regard, eussent été bien étonnés de le voir assis en face d'une jeune et charmante femme et en train de se laisser faire de la morale! L'unique dé avec lequel ils jouaient leurs boissons de la soirée,—«Herbert le voit toujours double,» disait Casal,—en fût demeuré immobile de stupeur dans son cornet! Et à cette morale ce prince de la fête répondait par des phrases analogues à celles qui lui avaient si bien réussi lors du dîner, rue de Tilsitt, sur les tristesses de sa vie manquée, ses lassitudes intimes, son besoin de s'étourdir, enfin des discours de mauvais sujet repentant dans les vaudevilles vertueux! Il convient d'ajouter que, pendant cette conversation édifiante, il reconstituait mentalement sa nuit du vendredi au samedi afin de deviner qui l'avait si bien servi auprès de Mme de Tillières. Il se voyait sortant de l'Opéra si heureux de la réponse de Juliette qu'il en avait eu un accès de tendresse pour Candale, et il avait reconduit ce lourdaud, à pied, jusqu'à la rue de Tilsitt. Il avait passé au cercle ensuite. Qui donc y avait-il vu qui connût Mme de Tillières? Parbleu, d'Avançon, debout parmi les spectateurs qui faisaient galerie aux pontes. Le vieux Beau s'était empressé de venir le dénoncer à la rue Matignon. Le procédé était de ceux que les hommes pardonnent le moins, et avec raison. Une loi de franc-maçonnerie masculine veut qu'ils n'initient jamais les femmes aux scènes qui ont pour théâtre l'intérieur des clubs. Les maris et les amants ont trop d'intérêt à cette discrétion pour ne pas l'observer et tenir la main à ce que tous l'observent. Mais Raymond eût volontiers donné à l'ex-diplomate la moitié de son gain, dans cette partie si perfidement incriminée, pour le récompenser de ce grand service. Ne venait-il pas de saisir à cette occasion une preuve nouvelle de la sympathie que lui portait déjà la marquise, et puis quelle plate-forme pour manœuvrer que ce sermonnage féminin! Il lui suffisait de l'accepter docilement pour avoir le droit de dire, sur la fin de la visite:

—«Si je pouvais m'abonner à causer seulement ainsi une heure par jour, je donnerais bien ma parole de ne pas jouer au moins d'un an.»

—«Donnez-la tout de même,» fit Mme de Tillières avec une grâce coquette.

—«Vous le voulez?» reprit-il d'un ton si sérieux que la jeune femme sentit du coup combien, sans y prendre garde, elle s'était avancée sur le chemin de la familiarité. Il était trop tard pour reculer, et, continuant, elle, sur un ton de plaisanterie:

—«Oh! un an,» dit-elle, «ce serait exiger beaucoup. Si vous commenciez par trois mois?»

—«Hé bien! vous avez ma parole,» répondit-il, toujours sérieux. «Avril, mai, juin. D'ici en juillet, je ne toucherai pas une carte.»

—«Nous verrons cela!» reprit-elle en riant davantage encore; et afin que cette promesse, formulée avec une certaine solennité, ne constituât point un premier secret entre eux deux, elle ajouta: «Voilà qui fera beaucoup de plaisir à quelqu'un chez qui je déjeune demain… Vous ne devinez pas? C'est Mme de Candale. Je vais lui porter votre serment tout chaud.»

Elle n'eut pas plus tôt prononcé ces mots, qu'elle en comprit le danger, et surtout après le départ du jeune homme, il lui parut qu'elle venait de commettre une grave imprudence. N'allait-il pas prendre cette phrase pour une indication de rendez-vous, et que penserait-il d'elle alors? Elle eut l'idée d'écrire à Gabrielle, par mesure de précaution, afin de remettre le déjeuner à un autre jour… Elle ne le pouvait guère. C'était, ce lendemain, l'anniversaire du jour où, toutes jeunes filles, elle et Mme de Candale s'étaient rencontrées; elles avaient adopté la tendre habitude de déjeuner une année chez l'une, une année chez l'autre, à cette date, et c'était aussi un prétexte à cet échange de jolis cadeaux qui fait la grâce de l'amitié entre femmes. Elles adorent ces occasions de courir les magasins, de voir en détail les nouveautés. Elles éprouvent un enfantin délice à manier ces mille brimborions, fins comme leurs doigts, du luxe et de la mode. Elles goûtent un plaisir unique à se faire des surprises de gâterie qui ne sont pas plus des surprises qu'à dix ans les jouets du petit Noël ou les présents de fête. C'est ainsi que Juliette avait préparé pour Gabrielle la plus délicieuse ombrelle à manche de Saxe, et pour rien au monde elle n'eût renoncé au plaisir de donner ce souvenir à son amie à la date fixée. «Si je lui demandais de venir déjeuner chez moi?» songea-t-elle; «oui, pour que Casal s'imagine que j'ai eu peur de lui, s'il a l'idée de se faire inviter… Mais il ne l'aura pas…» Ces allées et venues de ses imaginations l'agitèrent tellement qu'elle en avait oublié Poyanne lorsque vint l'heure habituelle de lui écrire le compte rendu de sa journée. Cette fois, elle ne s'interrogea pas une minute sur la question de savoir si elle lui parlerait ou non de Casal. Elle acceptait déjà le compromis, ou mieux la dualité de conscience que lui représentait ce secret gardé vis-à-vis de son amant. Cela n'allait pas, malgré les sophismes dont elle s'était étourdie, sans un obscur remords qui la gêna au point de lui rendre la composition de cette nouvelle lettre aussi difficile que l'avant-veille:

—«Mon Dieu,» se disait-elle en la terminant, «comment s'y prennent les femmes qui trompent leur mari? Moi, je n'ai qu'un peu de silence à garder et qui m'est déjà si pénible!… Il ne faudrait point que cela se répétât souvent…»

Elle essayait de se persuader de la sorte qu'elle ne désirait pas revoir Casal aussi tôt. En réalité, quand elle arriva rue de Tilsitt, à l'heure du déjeuner, avec la précieuse ombrelle, si elle n'y avait pas trouvé Raymond, elle eût été un peu déçue. Mais elle avait deviné juste sur l'effet produit par son imprudente phrase. La première action du jeune homme, en quittant la rue Matignon, avait été de donner à son cocher l'adresse de l'hôtel de Candale. Il avait trouvé la comtesse en train d'examiner des bijoux posés dans des écrins ouverts, les plus récents de ces petits chefs-d'œuvre d'orfèvrerie autour desquels les joailliers d'Old Bond Street et ceux de la rue de la Paix se livrent des batailles quotidiennes.