Ces corsages, dont les buscs n'en finissent pas, ont des manches énormes et rembourrées, aussi grosses aux épaules que le corps tout entier, formées d'une succession de gros bourrelets à crevés, bordés de perles ou de clinquant, avec des poignets de fine dentelle assortis à la fraise.
Quant aux vertugadins, ils ballonnent et s'élargissent considérablement, ce sont maintenant plus que des cloches, ce sont de vastes soupières renversées, sur lesquelles on porte deux robes superposées, la robe de dessus, de riche brocart ou d'étoffes chargées de mille broderies, s'ouvrant pour laisser voir l'autre, laquelle est de couleur différente et non moins ornementée.
Au plus épais des troubles et confusions, quand ligueurs, royaux et huguenots se heurtaient, s'arquebusaient et se pendaient d'un bout du royaume à l'autre, Damville, l'aîné des trois fils du connétable de Montmorency, qui avait levé la lance pour un quatrième parti, celui des politiques, allié dans le Midi aux huguenots, dut une belle chandelle à l'invention de ces encombrants vertugadins. Cerné dans Béziers, il allait être pris et courait grands risques, mais une de ses parentes, Louise de Montagnard, femme de François de Tressan, l'enleva dans son carrosse, caché sous l'étalement de son immense vertugadin, et le fit passer à la barbe de ses ennemis.
C'est le second sauvetage opéré par le vertugadin; peut-être aurait-il à faire valoir bien d'autres actes de service, si l'histoire avait daigné les enregistrer. La crinoline, que nous avons connue, n'a pas de haut fait pareil à son actif. Sa vaste envergure fut aussi utilisée, non pour de si dramatiques évasions, mais seulement par d'ingénieuses fraudeuses, qui se contentaient d'accrocher sous leurs jupes, à ses cerceaux, des objets soumis aux droits.
Le corset n'est plus la simple basquine, assez inoffensive des commencements, le corps piqué qu'endurent, sous prétexte de s'avantager la poitrine, les belles dames de ce temps, c'est un véritable instrument de torture, un moule dur et solide dans lequel il fallait entrer, souffrir et rester, malgré les éclisses de bois qui «entraient dans la chair, mettaient la taille à vif et faisaient chevaucher les côtes les unes par-dessus les autres,» ce sont Montaigne et Ambroise Paré qui le disent, et ce dernier pouvait en savoir quelque chose.
Comme le vertugadin et plus que le vertugadin, le corset passera les siècles, durera à travers toutes les modes, malgré toutes les attaques, malgré les médecins qui l'excommunient avec unanimité, victorieux de tous et de toutes, victorieux contre l'évidence. Les absurdes mignons d'Henri III l'ont bien un moment fait adopter par les hommes!
Les beautés célèbres du temps, Mme de Sauves, la reine Margot, dans leurs atours de cérémonie, avec tous leurs joyaux et pierreries, dans leurs corsages raidis et luisants, couverts de rinceaux d'or, ont l'air de déesses revêtues de cuirasses damasquinées. Ne m'approchez pas, disent les grandes fraises à pointes de ces beautés, qui pourtant ne sont guère inaccessibles.
Cette folie de luxe, à une époque si sombre pourtant, a gagné toutes les femmes. Il n'est pas de femme de petite noblesse, de femme de robin, de bourgeoise qui n'essaie d'approcher des grands modèles, au grand déplaisir des maris, au grand péril des fortunes déjà bien atteintes par les malheurs des temps.
Le brillant XVIe siècle, le siècle de la Renaissance, illustré par tant d'artistes et de lettrés, tant d'étincelants chevaliers et de dames éblouissantes, le XVIe siècle finit mal cependant. Il plane sur cette fin, sur cette époque d'Henri III, aux raffinements corrompus, sur la cour et la ville, sur ces belles et nobles dames, sur ces reines vénéneuses, sur ces mignons et ces raffinés, une telle odeur de sang, que dans ce bouleversement et dans cette corruption sociale, ce n'est pas de trop de tous les parfums violents dont on use, de ce musc et de cette ambre pour la masquer.
Marguerite de Valois, fleur au parfum dangereux, survivra à ce temps et finira en 1615, quelques années après Henri IV, son ex-mari; elle finira vieille coquette, fardée et musquée, essayant, malgré l'âge, malgré l'embonpoint qui détériore sa prestance d'ex-déesse, de garder les grâces solennelles et apprêtées de son beau temps et ses grands costumes d'apparat, traînant une petite cour de ses châteaux du Languedoc à son logis parisien de l'hôtel de Sens qui existe encore, distinguant de temps à autre quelque trop joli cavalier, ou quelque gentil jeune page, de ces pages qui occupaient déjà la chronique en ses belles années, quand on l'accusait de les faire tondre pour se fabriquer des perruques blondes avec leur toison.
Tout à la fin de cette reine, devenue la grotesque Margot, l'un de ces pages préférés ayant été dagué dans l'hôtel même par un jeune écuyer, jaloux de posséder les bonnes grâces de la vieille reine, Marguerite entra en fureur comme une lionne blessée, et pour venger l'objet de ses dernières amours, elle prétendit exercer féodalement le droit de haute justice dans sa maison; elle condamna le coupable à mort et le fit décapiter sans désemparer, sous ses yeux affamés de sang, devant le populaire assemblé dans le carrefour, sur la porte même de l'hôtel de Sens.
Retour à une simplicité relative.—Les femmes-tours.—Hautes coiffures.—Excommunication du décolletage.—Les robes à grands ramages de fleurs.—Collets montés et collets rabattus.—Tailles longues.—Les édits de Richelieu.—La dame suivant l'édit.—Tailles courtes.
Il y a des siècles qui ont la vie dure, et d'autres qui meurent avant l'âge, le XVIe siècle, de complexion sans doute particulièrement robuste, se prolongea jusqu'à la fin du règne du Béarnais, avec ses idées et ses mœurs, ses façons et ses modes. On verra plus tard le XVIIe durer de même avec Louis XIV au détriment du XVIIIe, et ce pauvre et charmant XVIIIe finir tristement avant l'âge, de mort subite en l'année 89.
Ces années de grâce du XVIe siècle sous le sceptre du roi Henri, sont une convalescence après les longues années de fièvre chaude; la France, que la maladie a mise si bas, renaît, le poison qu'elle avait dans les veines est expulsé, tout se répare, se nettoie et s'assainit.
Après les raffinements ridicules et maladifs du règne de Henri III, le costume prend un caractère sans façon, un aspect de bonne et simple franchise, s'il peut y avoir de la franchise dans le costume. C'est cependant presque le même costume, mais simplifié dans les lignes et débarrassé de ce qu'il avait de surabondant et de trop cherché dans les détails.
Les modes sont moins élégantes, certainement, celles des femmes comme celles des hommes; elles ont bien des ridicules aussi, mais ce sont des ridicules naïfs. On est sorti de la prétention excessive, de la grâce raffinée et corrompue; en allant dans la simplicité, on est tombé dans la lourdeur et la gaucherie, pourtant de cette lourdeur inélégante mais saine, se dégagera bientôt la grâce cavalière du costume Louis XIII. Il ne faut cependant pas prendre ce mot simplicité au pied de la lettre: hâtons-nous de dire que cette simplicité n'est que très relative.
Les jours d'apparat, les dames arboraient encore la même quantité de joailleries et de pierreries que par le passé. La reine qui a remplacé Marguerite de Valois après le divorce,—une deuxième alliance Médicis qui ne paraît pas avoir trop réussi au Béarnais, bien payé déjà pour se souvenir de Catherine—la reine de la main droite Marie de Médicis et la reine du côté cœur Gabrielle d'Estrées, duchesse de Verneuil, et les autres belles dames, se montraient «aux fêtes, ballets, mascarades et collations, richement parées et magnifiquement atournées et si fort chargées de pierres et pierreries qu'elles ne pouvaient se remuer».
La reine montra lors d'une grande occasion, une robe, «étoffée de trente-deux mille perles et trois mille diamants,» et à son exemple les grandes dames et les dames de moyenne étoffe dépensaient volontiers plus que leurs revenus, en somptuosités, en habillements de brocart, satins, damas admirables, ramagés et passementés d'or, chargés et surchargés de clinquant et de joailleries diverses.
Voilà une bien étrange simplicité, et pourtant quand on examine tableaux et estampes du temps, ces documents n'en montrent pas moins une grande différence entre les suprêmes raffinements des modes de Henri III et l'élégance un peu mastoque du temps de Henri IV.
Les coiffures sont plus hautes, les têtes se surchargent de cheveux achetés chez le coiffeur, à la couleur à la mode.
Pour un temps les perruques des règnes de Louis XIV et Louis XV apparaissent, mais sur la tête des dames: perruques brunes ou blondes, perruques de simple filasse même, pour celles qui ne pouvaient s'offrir mieux. Et avec les perruques la poudre aussi se montre. C'est plutôt un empois mélangeant la pommade aux poudres les plus diverses, depuis les fines poudres parfumées à la violette et à l'iris, jusqu'à la poudre de chêne pourri, et à la simple farine pour les naïves campagnardes.
Ce temps voit aussi éclore les mouches qui reparaîtront également au XVIIIe siècle, mais ce sont d'abord des mouches larges comme des emplâtres et d'un aspect moins séduisant que les coquettes «assassines» de plus tard.
Les femmes du peuple et de la petite bourgeoisie ont gardé l'ancien chaperon, coiffure modeste, pendant que les femmes de la haute classe, coiffées en cheveux avec perles et bijoux, adoptent pour sortir le chapeau ou la toque à petit bouquet de plumes.
Voici le portrait d'une dame à la mode:
En ces temps heureux de vivre et de respirer, après tant de sombres années, une élégante est sanglée et comprimée dans un corsage dur et rigide, fortement armé de baleines, une véritable gaine descendant tout d'une pièce, sans indication de modelé, en longue pointe sur la jupe.
Il faut dire qu'on se rattrape de cette mise à la gehenne par le décolletage du corsage, très libéralement échancré en pointe aussi, trop libéralement même, puisque Sa Sainteté le Pape se croit obligé d'intervenir et menace d'excommunication les belles qui continueront à se décolleter dans des proportions exagérées.
Cette menace d'excommunication—amende à payer seulement là-haut—n'a pas beaucoup d'effet, et les grandes fraises, les collets montés de magnifiques dentelles soutenues de fils d'archal, continuent à encadrer les opulences du corsage. La fine dentelle va si bien autour de la chair, elle fait si bien ressortir les épaules et les épaules font si bien valoir les merveilles des points de Venise ou de Flandre, cette délicate et si artistique orfèvrerie à l'aiguille!
D'énormes manches qui ne sont pas des manches tiennent au corsage. Ce sont des ailes ouvertes fendues dès l'épaule, descendant très bas, garnies de boutons serrés qui ne se boutonnent pas. La vraie manche paraît en dessous, toujours rembourrée et remontante aux épaules, terminée par des poignets en dentelles appelés rebras.
Les jupes sont moins ballonnées que jadis, le vertugadin est plus modeste, c'est une simple cloche lourde et tombant droit, ou plutôt cela ressemble à la grosse caisse bariolée d'un bataillon de Suisses, mais les hanches sont renflées en coupole et accusées de façon grotesque par un rang de tuyaux godronnés de la même étoffe que la robe.
Il est assez difficile aux femmes d'avoir avec cela une démarche élégante et légère; cependant les beautés de l'époque tiennent à ces jupes et l'idéal de la grâce est d'affecter en marchant un dandinement de canard pour leur donner un balancement rythmique.
Une dame élégante a sous la robe trois autres jupes qu'elle doit montrer en se retroussant élégamment, trois autres jupes d'ornementation et de couleurs différentes.
Dans la liste des étoffes et des couleurs à la mode, elle a de quoi
choisir, nous avons alors une série de noms aussi drolatiques que
ceux inventés plus tard par le capricieux XVIIIe siècle.
Couleur triste amie, ventre de biche, face grattée, couleur de rat,
fleur mourante, singe mourant, couleur de veuve réjouie, de temps
perdu, de trépassé revenu, Espagnol malade, péché mortel, jambon
commun, racleur de cheminée, etc.
Le temps de la régence de Marie de Médicis est une époque de transition entre les modes du XVIe et celles du XVIIe siècles; le vrai costume Louis XIII ne se dégagera complètement des derniers vestiges des modes de la Renaissance que vers 1630, à l'époque des édits réformateurs de Richelieu qui, prohibant draps et brocards d'or et d'argent, broderies et passementeries de fils d'or, dentelles, points coupés, forcèrent les élégants à se contenter d'étoffes et de lingeries plus simples et induisirent les tailleurs de robes et d'habits à chercher des formes nouvelles.
Pendant la première partie du règne, la mode se dégage lentement de sa lourdeur, le vertugadin diminue peu à peu et le si disgracieux renflement godronné au-dessus des hanches disparaît, remplacé par un retroussis à grands plis de la jupe de dessus.
Le vertugadin humilié a passé la frontière, il règne en Espagne où sous le nom de guarde infante, il prend de si colossales proportions que l'autorité veut par des édits, comme en France, arrêter leur développement. A l'amende s'ajoute la saisie et l'exposition publique des objets prohibés. L'édit, sévèrement appliqué, suscita des résistances violentes et des émeutes où le sang coula.
Le vertugadin eut la vie si longue de l'autre côté des Pyrénées que les galants de la cour de Louis XIV le revirent avec surprise porté par les dames de la cour espagnole lors de l'entrevue dans l'île de la Conférence pour le mariage de Louis avec Marie-Thérèse.
En France, la recherche, la richesse et le faste, la multiplicité des ornements, la surcharge de joaillerie se remettent à dominer dans la mode et toutes les dames, même celles de la plus simple bourgeoisie donnent dans l'abus des superfluités coûteuses et du clinquant.
Comment «une galante femme en habits se comporte,» un poète satirique va nous le dire:
Il lui faut des carcans, chaînes et bracelets,
Diamants, affiquets et montants de collets,
Pour charger un mulet, et voire davantage...
Il lui faut des rabats de la sorte que celles
Qui sont de cinq ou six villages damoiselles;
Cinq collets de dentelle haute de demi-pié
L'un sur l'autre montés...
Si les vertugadins ont diminué, les fraises ont plutôt gagné en hauteur et développement; les grands portraits de Rubens et ensuite ceux de Van Dick nous montrent ces fraises de la dernière période, en demi-circonférences s'évasant derrière la tête.
Mais les estampes de Callot et d'Abraham Bosse vont nous renseigner sur les modes parisiennes d'avant et d'après les édits de Richelieu.
Callot qui avant 1630 a dessiné de sa merveilleuse pointe tant d'élégants et pittoresques cavaliers en pourpoint de soie ou de buffle, tant d'officiers en hongreline, à petites bottes et grandes flamberges, de seigneurs bien XVIIe siècle, dans ces costumes si charmants et d'une si jolie crânerie, portés avec tant de prestance et de laisser-aller, a gravé aussi quelques costumes de femmes, qui, bien que de la même époque sont encore un peu dans le style des modes du siècle précédent.
Ces dames portent encore les robes à taille longue serrée dans le corps piqué rigide, les manches à bourrelets avec crevés tailladés en grande ou petite déchiquetade, de couleurs vives, les jupes relevées sur le vertugadin rétréci.
Elles sont chaussées de souliers à pont-levis, avec attaches sur le coup de pied, une mode nouvelle.
Les bourgeoises non plus que les dames ne vont
Nulle part maintenant, qu'avec soulier à pont,
Qui aye aux deux côtés une large ouverture
Pour faire voir leurs bas, et dessus pour parure
Un beau cordon de soie en nœud d'amour lié...
Ceci décrit suffisamment le soulier Louis XIII d'une si cavalière élégance. Le Musée de Cluny dans sa riche collection de chaussures en possède d'admirables, très découpés et décorés d'ornements noirs sur le cuir fauve et d'autres plus simples avec le nœud de rubans dit nœud d'amour.
Les découpures laissaient voir les bas de soie incarnat, couleur à la mode; pour sortir on ajoutait à ces souliers des patins de velours cramoisi à très hautes semelles.
Les gants des élégantes étaient non moins jolis, ornés de dessins sur le dos et d'arabesques brodés sur le grand crispin emboîtant le poignet.
De vives chamarrures, de grands ramages de fleurs courent sur toutes les robes comme ils couvrent toutes les étoffes du temps. Le jardin des plantes, autrefois jardin du Roi, doit sa création à cette mode; le noyau primitif fut sous Henri IV le jardin d'un horticulteur avisé où toutes les sortes de plantes françaises ou étrangères étaient cultivées en vue de fournir des modèles aux dessinateurs d'étoffes ou de broderies.
Les coiffures varient. Longtemps à cause des grands collets des fraises, elles sont restées très hautes, ondées ou frisées en bonnet d'astrakan et ornées seulement de bijoux. Plus tard les fraises s'abaissent tout à coup et se séparent en rabats de dentelle de point coupé, rabattus sur l'échancrure carrée du corsage, et en collets abaissés, sinon rabattus aussi.
La coiffure peut s'abaisser aussi avec ces fraises basses; on forme un petit chignon dit culebutte derrière la tête et on encadre la figure de jolies boucles tombantes ou frisées. Cette mode s'exagère un peu, les femmes se font avec leur coiffure frisottée et les petites mèches plaquées sur le front, une tête ronde comme une boule.
Viennent les édits de Richelieu qui veut empêcher l'or de France de s'en aller, au détriment du commerce français, enrichir les manufactures étrangères en achats de passementeries de soie de Milan et de dentelles ou broderies, les édits qui prohibent ensuite les galons et franges, parfilures et canetilles enrichies d'or et d'argent, en ne permettant que les galons étroits de simple étoffe; le costume va changer tout à coup,
dit une dame dessinée par Abraham Bosse en 1634 après les édits et la réformation du costume.
Changement radical, plus de surcharge d'ornements, plus d'étoffes à ramages, plus de fines dentelles de Venise ou de Bruxelles. La dame suivant l'édit d'Abraham Bosse porte sur une jupe plate, à plis tombant droit, sans le moindre soupçon de vertugade, un corsage à basques, à taille très haute serrée par un simple ruban, des manches larges, ouvertes sur une manche de dessous très simple sans la moindre broderie ni garniture.
La grande fraise, le grand collet monté ou rabattu est remplacé par un grand rabat de lingerie qui monte jusqu'au menton. Il n'y a plus dans ce costume aucun reste des modes du XVIe siècle définitivement trépassées.
Mais ce costume extrêmement simple, d'une sobriété qui touche à l'austérité, restera celui des toutes petites bourgeoises, des bonnes ménagères à qui les édits somptuaires ne causent pas grand souci ni douleur; c'est en somme dans les grandes lignes, le costume actuel des sœurs de Saint-Vincent de Paul, aux couleurs près.
Les belles dames vont prendre ce modeste costume d'après les édits et le transformer bien vite et en faire un des ensembles les plus élégants et les plus charmants que la mode ait inventés, un type vraiment remarquable de haute distinction, juste au moment où le costume masculin si dégagé, si cavalier des premiers temps de Callot, va se modifier en mal, devenir lourd et guindé avec les justaucorps à taille sous les bras et les hauts de chausses tombant au mollet.
La robe s'ouvre du haut en bas, laissant voir un devant de corsage de satin clair orné d'aiguillettes et terminé en pointe arrondie sur une jupe de dessous de soie ou satin mordoré. La robe de dessus ainsi largement ouverte et assez longue, a tous ses plis sur les côtés ou par derrière.
Les manches bouffantes sont coupées en minces bandes du haut en bas, rattachées sur la saignée par un ruban ou simplement ouvertes sur une riche manche de dessous et garnies sur l'ouverture d'aiguillettes ou de nœuds de rubans.
Plus de collets montés, rien que des collets rabattus. Ces grands collets et rabats de lingerie ont bien vite repris quelques riches broderies, dont les pointes tombent maintenant très bas sur les épaules et sur les bras, en même temps que de hautes manchettes dentelées et découpées de la même broderie montent des poignets jusqu'au coude.
Et touffes et bouffettes de rubans partout, rosettes au corsage; guirlandes de rosettes à la ceinture, et colliers de perles tombant dans le corsage, carcans de bijouterie serrés au cou, diamants et pierres sur les aiguillettes et les ferrets. Voici la dame à la mode de 1635 qui s'en va promener ses riches atours à la Place Royale parmi les galants à moustaches retroussées, qui papillonnent sous les arcades.
Ce sera tout à l'heure le costume des héroïnes de la Fronde, des duchesses liguées contre Mazarin, et cela deviendra en se modifiant peu à peu le grand costume des fêtes éblouissantes de la cour de Louis XIV.
Les héroïnes de la Fronde.—De la Vallière à la Maintenon.—Les robes dites transparentes.—Triomphe de la dentelle.—Le roman de la mode.—Les Steinquerques.—La coiffure à la Fontanges.—Le règne de Mme de Maintenon ou trente-cinq ans de morosité.
Le règne du grand roi. Le règne des architectures étalant une somptuosité d'apparat, une solennité majestueuse et le règne des perruques également solennelles et majestueuses, des modes d'un luxe écrasant, où la superbe écrase un peu l'élégance!
Le grand siècle! la grandeur poussée jusqu'au gonflement et la splendeur jusqu'à la surcharge, la même lourde magnificence dans le style des hôtels ou des palais, demeures des nobles seigneurs emperruqués, dans le mobilier noble et pompeux que dans l'habillement masculin et féminin et dans les fantaisies raffinées du costume.
Le grand règne a un prologue légèrement agité, la Fronde, qui donne occasion aux belles dames de faire un peu de galante politique et de se donner une petite idée des émotions de leurs grand'mères du temps de la Ligue. La mort a desserré la forte main qui tenait les brides du royaume, Richelieu disparu, on peut caracoler.
Et à l'exemple de messieurs les ducs, les héroïnes de la Fronde ont caracolé! Ce commencement, quand le grand roi n'est encore que le petit roi, a une jolie allure romanesque.
Mmes les Duchesses, Mme de Chevreuse, Mme de Montbazon, Mme de Bouillon, Mme de Longueville et la duchesse de Montpensier, Mademoiselle, la Grande Mademoiselle, petite-fille d'Henri IV, qui aide à battre les soldats du roi à coups de canon, en attendant qu'elle soit, à coups de canne, battue par son mari, le beau Lauzun pris à défaut de Louis,—les belles et séduisantes rebelles aux libres allures, aux beaux yeux et aux belles tailles sans aller jusqu'à la casaque des gardes et la hongreline soldatesque, arborent avec crânerie des costumes semi-militaires.
Pendant les années de troubles et d'émeutes, de guerre civile à Paris et de cavalcades armées dans les provinces, n'assistent-elles pas aux parades des troupes levées par les princes contre les troupes du Roi, avec Condé ou contre Condé;—ces amazones, du haut du perron de l'Hôtel de Ville, ne haranguent-elles pas les Parisiens toujours en goût d'émeute, le populaire hérissé de vieilles hallebardes et d'arquebuses ligueuses, ne passent-elles pas en revue dans Paris un peu assiégé les forces de la Fronde, les milices parisiennes qui traînent bruyamment ce qui reste du pittoresque bric-à-brac guerrier du temps de M. de Guise, la Cavalerie des portes cochères et le régiment de Corinthe de M. le Coadjuteur,—et ne tirent-elles pas vaillamment, quand les affaires se gâtent, le canon de la Bastille sur l'armée royale? Quel joli prétexte à modes cavalières.
Tout est à la Fronde, les modes comme le reste. La mode pouvait avoir quelque motif d'en vouloir au Mazarin qui renouvelait les édits prohibitifs, ces éternels édits sans doute oubliés ou bravés aussitôt que publiés et qu'il fallait renouveler toujours, frappant alternativement les passementeries au profit des guipures, et les guipures au bénéfice de passementeries.
Louis a grandi, il règne.
Mais le roi est jeune, le grand siècle songe à se divertir, il aime la gloire, mais il aime aussi le plaisir. C'est sa première manière, plus tard le siècle et le roi, vieillis tous deux, tout en gardant le culte de la gloire, songeront à se repentir du plaisir.
La dernière reine de la mode, reine austère et pincée qui mettra le siècle en pénitence pour le punir de toutes les frivoles inventions de son bel âge, ce sera la réfrigérante Mme de Maintenon.
En attendant, c'est Ninon de l'Enclos la séductrice qui traverse tout ce siècle, ou c'est la Vallière, c'est Montespan, c'est Fontanges, avec une foule de reines d'un jour ou de demi-reines.
Comme Louis dit: «l'Etat c'est moi», la marquise de Montespan peut dire: «la Mode c'est moi!» Cela n'empêche pas une foule de génies féminins de trouver chaque jour quelque idéal colifichet, quelque coquetterie jolie à faire tourner toutes les têtes, quelque arrangement nouveau que les marquis de Molière trouveront délicieux.
Pour les hommes c'est le temps des canons, des rhingraves, ces bizarres hauts de chausses en forme de jupons enrubannés, des petites oies en bouquets de rubans. Pour les femmes, nulle époque ne vit ajustements plus riches. Hommes et femmes se ruinent en déploiement de faste.
Pas trop de changements dans les grandes lignes, mais d'incessantes petites modifications de détails et d'ornementation. Ce fut un défilé de modes rapides, se succédant plus somptueuses ou élégantes les unes que les autres, et l'on trouva pour les désigner une foule d'appellations pittoresques: les galants, les échelles, les fanfreluches ou menues bouffettes de soie, les transparents, les falbalas, les prétintailles, les steinquerkes et les coiffures à la Fontanges, l'hurluberlu, etc.
Voyons les portraits des belles du siècle, des belles des commencements, du temps des ruelles et des précieuses de l'hôtel de Rambouillet, et des belles des Tuileries ou de Versailles, étoiles des fêtes du roi du Soleil. C'est la coiffure en largeur qui domine d'abord, ce sont pendant longtemps les cheveux frisés sur le front et tombant en frisures, en boucles très larges sur le côté ou en cadenettes suivant la mode inventée sous Louis XIII par M. de Cadenet, frère du connétable de Luynes, longues tresses nouées par des nœuds de rubans dénommés «galants». Avec cela des robes fort décolletées, laissant largement voir les épaules, des colliers de grosses perles, les derniers rabats de dentelles qui diminuent et disparaissent complètement, des corsages en pointe à belles et fines broderies, des manches courtes ouvrant sur des flots de linon ou des manchettes de dentelles.
La première jupe se relève comme des courtines de rideaux et se rattache sur le côté par des agrafes enrichies de brillants ou par des nœuds de rubans, découvrant ainsi de merveilleuses, d'étincelantes robes de dessous.
Louis XIV a mis à la mode la bride sur le cou en laissant tomber les édits somptuaires de Mazarin. Les dentelles prohibées reparaissent, les somptueuses étoffes interdites reviennent au jour. Les tissus d'or et d'argent seuls sont interdits, le roi se les a réservés pour lui et pour la cour.
Le roi fait des cadeaux de pièces de ces précieuses étoffes d'une ornementation noble et touffue aux personnages en grande faveur, comme il accorde aux courtisans favorisés des justaucorps «à brevet».
Mme de Montespan règne après La Vallière. A certaine fête de la Cour, elle étincelle dans une robe «d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée», ainsi que le dit Mme de Sévigné.
Les robes «transparentes» ont un succès fou. Ce sont des robes d'étoffe transparente, mousseline ou linon, sur lesquelles de larges bouquets de fleurs multicolores ont été peints ou imprimés, portées sur un dessous de satin moiré et brillant,—ou bien c'est tout le contraire, des robes de brocart à grands ramages courant sur fond or ou azur, par-dessus lesquelles passe une robe d'un tissu léger transparent comme de la dentelle.
La dentelle s'accommode de toutes façons, du haut en bas du costume féminin, du corsage aux souliers, et s'allie avec les floches de rubans qui nouent les cheveux, forment des échelles de grands nœuds sur les corsages, chamarrent les jupes et flottent un peu partout.
Des manufactures de dentelles ont été créées de tous côtés, inventant les «points d'Alençon, Valenciennes, le Puy, Dieppe, Sedan, etc.»; les dentellières françaises produisent pour toutes les bourses, bourses de duchesses ou de procureuses, bourses de marquise ou de simple commerçante, depuis la riche guipure coûtant des centaines de pistoles, que portera la favorite aux fêtes de la cour, jusqu'aux dentelles dites gueuses ou neigeuses, qu'arboreront la toute petite bourgeoise ou même la dame de la halle aux jours de cérémonie.
En 1680, révolution dans la coiffure. Le vent décoiffe pendant une chasse royale la duchesse de Fontanges qui a pris le cœur de Louis après la Montespan. Pour rétablir l'harmonie de sa coiffure, la belle ébouriffée prend le ruban de sa jarretière et rattache ses cheveux avec une jolie rosette par devant. Tout ce que font les favorites n'est-il pas toujours exquis et délicieux? Les nobles seigneurs se pâment devant la gracieuse inspiration, les dames s'extasient, et dès le lendemain se décoiffent à la Fontanges.
Les coiffures à la Fontanges font fureur et règnent pendant des années, revues, modifiées et considérablement augmentées. Elles deviennent un édifice de dentelles, de rubans et de cheveux, avec la haute pointe de dentelles caractéristique qui, d'après Saint-Simon, monte à deux pieds de haut, soutenue par du fil d'archal,—ensemble composé de pièces diverses qui, toutes, avaient leurs noms.
La Fontanges, d'origine folâtre, dura longtemps, plus tard elle cessa de plaire au roi, qui n'aimait sans doute plus que les coiffures austères de la veuve de Scarron.
La princesse Palatine, la princesse Charlotte de Bavière, fille de l'Électeur palatin, qui vint en France en 1671 pour épouser Monsieur, frère du roi, ayant adopté une sorte de petit mantelet court pour couvrir un peu ses épaules trop découvertes par la mode des corsages très décolletés, ces petites mantes adoptées bien vite par toutes les dames, furent appelées palatines comme la princesse.
Le roman de la mode, toujours galant et héroïque, nous fournit encore pour ce temps les Steinkerques.
Epoque de chevalerie enrubannée et de bravoure empanachée à la mousquetaire.—La position sera dure à enlever, dit un colonel à sa troupe avant de charger, tant mieux, Messieurs, nous n'en aurons que plus de plaisir à raconter l'affaire à nos maîtresses!
A la bataille de Steinkerque gagnée sur Guillaume d'Orange par le maréchal de Luxembourg, les princes, Philippe d'Orléans alors âgé de quinze ans, le prince de Conti et le duc de Vendôme, avaient chargé avec la cavalerie, avec une foule de gentilshommes, tous un peu débraillés, leurs cravates de dentelles dénouées et flottantes. Dans la joie de la victoire, la mode adopta ces cravates négligemment passées et toutes les femmes portèrent des dentelles à la Steinkerque.