PROMENADE PARISIENNE 1790.

Elles étaient charmantes, et multicolores et variées, ces amazones XVIIIe siècle, et certes, la foule dans l'avenue des Champs-Elysées ne présentait pas alors le sombre aspect qu'elle garde aujourd'hui, même aux plus beaux jours de printemps.

Amazone d'après Moreau le Jeune.

Les dernières années de la monarchie voient, comme une revanche de la guerre d'Amérique, l'invasion des modes britanniques. Les formes sont bien nouvelles et tranchent complètement dans l'ensemble comme dans tous les détails des modes précédentes.

La toilette a des airs sans façon ou un cachet anglais tout à fait nouveau régime. On porte des vestes, des corsages à basques ouvrant sur des gilets, des fracs à gros boutons ou à lacets, et des redingotes à grands revers et triples collets, serrées à la taille et tombant très bas par derrière. Les boutons énormes et voyants de ces vestes et de ces redingotes sont en métal de toutes les formes possibles et quelquefois illustrés de peintures; il en existe de curieux échantillons dans les collections.

Les élégantes, comme les hommes à la mode, portent deux montres avec deux longues breloques tombant du gilet, elles ont des gilets, des cravates, des catogans et des cadenettes comme les hommes, elles portent de grandes cannes comme les hommes. Il est vrai que les hommes prennent bien le gros manchon à l'occasion.

Modes anglaises.

Et des fichus!... Toutes les femmes en portent avec toutes les toilettes, d'immenses fichus faisant au-dessus de la taille très longue et horriblement serrée, un gonflement de poitrine invraisemblable.

Ces toilettes arborent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel les plus fraîches et les plus vives ou les plus bizarres; ce sont des satins, des taffetas, des draps citron, rose, vert pomme, jaune serin, des gourgourans changeants, des mousselines de tous les tons, unies ou rayées. Les rayures ont un immense succès en 1787 sur le dos des élégantes et sur celui des élégants. Pendant l'été de cette année-là, hommes, femmes et enfants, tout le monde est en toilettes rayées.

La coiffure aussi est révolutionnée, c'est déjà la coiffure comme le XIXe siècle va la comprendre, c'est la naissance du chapeau moderne.

Les femmes sont toujours poudrées, elles ont toujours sur la tête une immense quantité de cheveux arrangés en énormes perruques floconnantes autour de la figure, dans le genre de la perruque masculine, avec de grandes boucles tombant de chaque côté du corsage et dans le dos, ou, comme les hommes, un gros catogan par derrière.

Chapeau bonnette.

Les chapeaux sont de formes et de dimensions extraordinaires; bords immenses, fonds énormes avec d'extravagantes accumulations de garnitures. On ne se met plus une frégate, toutes voiles dehors, sur la tête, mais on se coiffe d'une espèce de galiote renversée, mise de travers et assez large pour servir de parapluie à l'occasion. On porte le chapeau bonnette et le demi-bonnette, un peu moins large mais aussi haut, garni de nœuds de rubans, de ruchés et de bouquets de plumes de coq, le chapeau turban, haut bonnet de janissaire rayé, avec écharpe de gaze et panache de plumes, le chapeau à la Caisse d'escompte, c'est-à-dire sans fonds, en panier percé comme cette caisse, le chapeau Cardinal sur la paille après l'affaire du Collier, chapeau en paille bordé d'un ruban rouge cardinal, le grandissime chapeau à la Tarare, le chapeau à la Basile inventé après le grand succès de Beaumarchais avec bien d'autres modes à la Figaro, le chapeau à la veuve du Malabar, les bonnets à la Montgolfier, au Globe fixé, au ballon, au moment des premières expériences aérostatiques, puis le bonnet aux trois ordres qui commence à la réunion des États généraux le grand défilé des modes révolutionnaires...

Le chapeau turban.

Mais dans ce dix-huitième siècle qui va finir si lugubrement, à côté des belles de la cour et de la ville, des dames plus ou moins grandes, car il y a déjà le demi-monde, les danseuses illustres et les courtisanes célèbres, à côté des reines de la mode qui vont à Longchamps accompagnées d'un heiduque à turban pour porter leur parasol, précédées d'un coureur en maillot et bonnet à plume, la grande canne à la main, à côté des élégantes empanachées qui suivent toutes les fantaisies de la capricieuse fée aux chiffons, il y a les adorables petites bourgeoises que l'on retrouve dans les vieux portraits et dans les petits mémoires, charmantes et tendres figures qui ne s'entourent pas, comme les autres, du même nuage de plumes et de dentelles, qui restent dans une note plus discrète, suivant la mode un peu de côté et conservant mieux les vieilles traditions et les vieux atours.

A elles les jolies petites coiffes si différentes des pyramides de cheveux et de colifichets à la Léonard, ces coiffes bien plus seyantes que l'on recouvre, pour sortir, d'un capuchon retenu par un fil de laiton, à elles les robes de coupe plus modeste et les petits paniers moins surchargés que les paniers à falbalas de vingt pieds de circonférence.

Jolies petites bourgeoises qui ont conservé dans un siècle licencieux l'honnêteté des bonnes vieilles mœurs, existences plus calmes se déroulant dans un cercle étroit d'occupations familiales et de plaisirs simples, allant tout doucement du sermon du dimanche à la paroisse,—aux réunions sans façon et aux bonnes parties champêtres.

MERVEILLEUSE EN TUNIQUE A LA GRECQUE.

C'est un monde qui s'en va finir aussi, dans la grande fusion et confusion des classes, au fond de la chaudière révolutionnaire, dans la révolution politique et ensuite dans la révolution industrielle et scientifique, bouleversement énorme qui aboutira pour tous à la vie fiévreuse et haletante de notre siècle.

En attendant, sans se douter des temps difficiles qu'il va falloir passer, sans voir l'effrayant nuage de sang qui monte à l'horizon, la petite bourgeoise gaie et insouciante dans son petit salon blanc, fredonne à son clavecin quelque joli petit air bien tendre, et bien différent de nos compliqués logarithmes musicaux.

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
Chagrin d'amour dure toute la vie.

1789.


Le bonnet Charlotte Corday.

X

LA RÉVOLUTION ET L'EMPIRE

Modes dites à la Bastille.—Modes révolutionnaires.—Notre-Dame de Thermidor.—Incroyables et merveilleuses.—L'antiquité à Paris.—Athéniennes et Romaines.—Une livre de vêtements.—Tuniques diaphanes.—Maillots, bracelets et cothurnes.—Le réticule ou ridicule.—Le bal des Victimes.—Perruques blondes et oreilles de chien.—A la Titus.—Les robes-fourreau.—Petits bonnets et Chapeaux-Shakos.—Les turbans.

L'ouragan qui devait pendant vingt-cinq ans rouler comme un cyclone sur notre vieille Europe, souffle déjà sur Paris où il s'est formé. Il bouscule, il abat, il broie. Comme un château de cartes ou une Bastille, la monarchie séculaire va s'écrouler sur les décombres de la vieille société.

Et pendant ce temps, pendant que l'émeute ensanglante la rue fiévreuse, que les tueurs promènent de pâles têtes coupées fichées au bout des piques, pendant qu'à l'Assemblée ou à la Commune, les nouveaux maîtres de la France décident tumultueusement du sort des millions d'hommes que la guerre va jeter les uns sur les autres, pendant que déjà, dans l'aube sinistre, se dresse sur son peuple, toute rouge, ses deux bras levés tenant le glaive, la nouvelle reine, la Guillotine,—la mode imperturbable songe à des combinaisons nouvelles, elle modifie des jupes, elle arrange des corsages, elle chiffonne des rubans d'une façon inédite, elle a les inventions les plus fraîches et les plus charmantes, elle lance des toilettes idylliques d'une exquise nouveauté; à une nation nouvelle ne faut-il pas des costumes nouveaux?

Le mouvement commencé dès les dernières années tranquilles de Louis XVI, s'accélère et s'accentue. La mode est sur une voie nouvelle, et peu à peu disparaissent tous les caractères du costume d'antan, de l'ancien régime, comme on dit.

Dans la fameuse estampe de Debucourt, la Promenade publique, donnant la vision multicolore d'une foule élégante des premières années de la Révolution, dans cette charmante réunion de petites maîtresses et de muscadins qui ne semblent guère songer au grand drame, que reste-t-il des costumes et des modes du siècle? De la poudre, quelques tricornes sur des têtes de vieux bourgeois retardataires et c'est tout.

Les femmes ont un aspect tout à fait nouveau. Les modes anglaises ont prédominé d'abord, c'est-à-dire les vestes et les redingotes d'amazones, puis les robes se sont simplifiées comme façon et comme étoffes.

Oreilles de chien.

Les temps deviennent durs, adieu les riches tissus, les soies et les satins, adieu les falbalas coûteux de jadis! La toile de Jouy, l'indienne et le linon remplacent la soie et les couturières s'en tiennent aux formes droites avec très peu d'ornements et d'accessoires. On voit des corsages de linon forme chemise laissant les bras nus à partir du coude, des jupes toutes simples, presque plates, qui se portent avec des ceintures à longs rubans flottants. Pour relever cette extrême simplicité on a les rubans aux couleurs nationales, les trophées et les attributs révolutionnaires imprimés sur l'étoffe ou quelque maigre ruché ajouté au bas des jupes.

On continue à porter beaucoup de fichus de mousseline, et, pour les grandes occasions, la toilette se complète avec des bouquets de fleurs tricolores portés à gauche sur le cœur, des bijoux patriotiques, médaillons de cou, boucles de ceintures, d'acier ou de cuivre, cocardes, boucles d'oreilles, boutons à la Bastille, au Tiers-Etat, à la constitution, etc. Pendant un temps tout est à la Bastille, jusqu'aux chapeaux.

Les grands chapeaux, en cône démesuré, à très larges bords et surchargés de rubans, après avoir essayé de tenir quelque temps, ont disparu; il n'y a bientôt plus que des bonnets, des bonnets à grande coiffe bouillonnée enrubannés aussi, des bonnets ressemblant quelque peu à des coiffures du pays de Caux, et surtout des bonnets dits à la paysanne ou à la laitière, la jolie coiffe à grandes barbes de dentelle que nous appelons aujourd'hui bonnet Charlotte Corday, piquée d'une large cocarde tricolore.

Presque plus de poudre blanche,—on va en consommer tant de noire—on porte tous ses cheveux au naturel, avec un peu de supplément aussi car la vogue des perruques blondes commence.

Le chapeau Hussard.

Mais bientôt la tempête se déchaîne tout à fait, c'est la Terreur. Peut-il être encore question de frivolités luxueuses et de modes? Les rangs des élégantes s'éclaircissent, elles sont à l'Abbaye, à la Force, dans cent prisons, ou à Coblentz,—elles se cachent ou elles sont mortes.

L'extrême simplicité que chacun affecte dans sa mise par prudence ou garde par découragement, ne suffit pas toujours à préserver de ce titre de suspect ou de suspecte qui donne des droits immédiats à l'échafaud.

Talleyrand a dit qu'ils ne connaissaient pas la douceur de vivre, ceux-là qui n'avaient pas vécu dans la vieille société d'autrefois. En 93, le problème est de vivre, n'importe comment, caché dans un trou de souris, s'il le faut. La Loi sous ce doux règne de Liberté, ordonne que dans chaque maison une pancarte placardée porte les noms et prénoms de tous les habitants et même l'âge, dure contrainte. Que de braves gens qui ont connu des jours heureux et brillants essayent dans quelque rue tranquille, au fond d'un appartement silencieux, d'oublier l'orage qui gronde et le tumulte des rues et les horribles clameurs des clubs et des journaux.

MERVEILLEUSE DU DIRECTOIRE.

Cependant un petit groupe s'obstine à tenir haut et ferme devant les sans-culottes le drapeau de l'élégance; des vaillants et des vaillantes montrent encore au Palais-Royal, sur les boulevards, aux promenades, dans les théâtres qui persistent à jouer, des toilettes élégantes et bravent les citoyens en carmagnole et bonnet rouge, et les mégères tricoteuses de la guillotine, mais à quels risques!

La mode n'ose plus lutter, la pauvrette a caché sa tête sous son aile et regarde éperdument le ciel, espérant toujours quelque éclaircie.

La guillotine fonctionne toujours, s'interrompant seulement de temps à autre pour quelque fête idyllique, fête de l'Être suprême, fête de l'agriculture ou de la vieillesse, avec théories de jeunes filles en blanc, déesses de la Liberté, chœur d'adolescents et de vieillards; pastorales charmantes, spectacles qui émeuvent doucement le cœur du bon Marat et du sensible Robespierre. On a jeté du sable sur le sang, le lendemain le ruisseau rouge recommence à couler. 9 thermidor! Pour les beaux yeux de la citoyenne Thérèse Cabarrus, astre qui va se lever, Tallien a bravé la mort suspendue sur toutes les têtes. Il a jeté bas Robespierre et l'a poussé à son tour dans les bras impassibles de la déesse Guillotine!

Mme Tallien devient Notre-Dame de Thermidor, celle qui sauve par la souveraine puissance de la beauté!

Un immense soupir de soulagement passa sur la France et immédiatement les élégances comprimées et terrorisées sortirent de terre, avec le luxe, avec la frivolité, la folie même, avec la joie, le rire, dont on semblait avoir un besoin furieux après tant de sang et tant de larmes.

Les incroyables et les merveilleuses qui s'étaient déjà montrés avant la Terreur remplissent soudain les promenades et les boulevards, et la mode, à qui le régime de Robespierre a sans doute tourné la tête, toute pâle encore de son émotion, se livre tout de suite à mille extravagances.

Tandis que les incroyables si bien nommés, les muscadins de la jeunesse dorée, avec leurs habits à grands collets, leurs immenses cravates et leurs gourdins si nécessaires contre les Jacobins et les sectionnaires terroristes, cherchaient leurs inspirations dans l'imitation des modes anglaises, les merveilleuses se vouaient toutes à l'antiquité. Pendant quelques années, plus de Parisiennes, rien que des Grecques et des Romaines.

Robes étroites sans taille, simples fourreaux serrés sur le sein même par une ceinture, courts par devant pour laisser voir le pied, un peu traînants par derrière, tel est le vêtement des merveilleuses. On ne connaît plus que l'antiquité. C'est un recommencement.

Dans ce passage sombre de la Terreur on a oublié la pudeur. Ces robes à l'athénienne ne sont que de simples deuxièmes chemises,—ce qui pourrait passer, n'étaient les bijoux, pour un symbole de la pauvreté de ces temps de ruine où le louis d'or valait huit cents livres en assignats,—ce sont des tuniques d'un linon transparent, qui plaquent sur le corps de la femme au moindre mouvement.

De plus les tuniques diaphanes des grandes élégantes ne sont-elles pas fendues sur les côtés à partir des hanches.

Notre Dame de Thermidor, Thérèse Cabarrus devenue la citoyenne Tallien, est la Reine de la Mode, elle se montre à Frascati, ainsi vêtue ou plutôt dévêtue, sa robe à l'athénienne fendue latéralement laissant voir ses jambes dans un maillot couleur chair, avec des cercles d'or à la place des jarretières et des cothurnes à l'antique et des bagues à chaque doigt de ses pieds de statue.

Dans les salons, dans les jardins d'été, aux promenades, ce ne sont plus que robes à l'antique ouvertes en haut comme en bas, portées avec chemises à la carthaginoise ou même sans chemise du tout, sandales et cothurnes attachés par des bandelettes rouges, cercles d'or enrichis de pierres précieuses, arrangements de tuniques et peplums, corsets-ceintures hauts de deux doigts seulement sous le sein et ornés de brillants.

Les robes en voltigeant laissent voir les jambes ou même, quand elles ne sont pas ouvertes sur le côté, se relèvent au-dessus du genou au moyen d'un camée en agrafe et montrent franchement la jambe gauche.

Très peu de manches, un simple bourrelet à l'épaule, ou même pas de manches du tout; des camées rattachent les épaulettes de la robe, des bracelets nombreux habillent le bras.

Merveilleuse.

Comme il était impossible d'adapter des poches à ces tuniques si légères, à ces voiles si minces, les dames avaient adopté l'usage de la balantine ou du réticule, nom ancien que l'on prononça tout de suite ridicule—d'un petit sac orné de paillettes ou de broderie, ayant surtout la forme d'une petite sabretache de hussard, qu'elles portaient à la main pour mettre leur bourse ou leur mouchoir.

Le bibliophile Jacob raconte que dans un salon de la Mode sous le Directoire, comme on se pâmait d'admiration devant un de ces costumes d'un goût si réellement antique qu'il n'y avait plus rien au delà, sinon les modes du Paradis terrestre, la merveilleuse qui le portait paria qu'il ne pesait pas deux livres. La preuve fut faite, la dame passa dans un petit boudoir et son costume tout entier, pesé avec les bijoux, ne dépassa pas de beaucoup le poids d'une livre.

Cette dame vêtue à l'athénienne pouvait se croire même très habillée, car d'autres trouvèrent le moyen de l'être encore moins et poussèrent l'audace jusqu'à oser s'exhiber, ce qui est le mot, dans le costume dit à la Sauvagesse. Ce costume à la sauvagesse était encore plus simple puisqu'il ne se composait que d'une chemise de gaze et d'un pantalon-maillot rose orné de cerclés d'or.

Des femmes se promenèrent aux Champs-Elysées dans des fourreaux d'une transparence presque absolue, ou même avec les seins complètement nus, et ces femmes n'étaient nullement des hétaïres quelconques, mais des femmes du monde officiel d'alors, des amies de Joséphine de Beauharnais!

Inconscience plutôt qu'impudeur, accès de folie, le délire des plaisirs après la folie furieuse et le délire du sang!

Ces merveilleuses qui avaient bravé la guillotine bravaient la maladie. Pleurésies et fluxions de poitrine frappaient pourtant ces folles élégantes au sortir des bals et des salons, quand après la danse elles partaient à peine couvertes dans le froid de la nuit, par-dessus leur quasi-nudité, d'un mince fichu ou d'un schall large comme une écharpe.

Ces merveilleuses demi-nues qui prenaient leurs modes à Athènes copiaient aussi leurs coiffures sur celles des statues grecques et portaient les cheveux frisottés dans un réseau, les tresses et les nattes piquées de bijoux. Mais la vogue fut surtout pour les perruques blondes. Mme Tallien en avait jusqu'à trente, de toutes les nuances du blond. Ces perruques blondes, légèrement poudrées, les Jacobins les avaient abhorrées et proscrites; après thermidor elles triomphaient et devenaient le symbole de sentiments contre-révolutionnaires.

Les coiffures à la victime ou à la sacrifiée eurent aussi leur temps de succès, on relevait les cheveux par derrière et on les ramenait en mèches folles sur le front; cette coiffure de guillotine, complétée par un terrifiant ruban rouge autour du cou, par un châle également rouge jeté sur les épaules, était indispensable pour se rendre au fameux et macabre Bal des Victimes, dont l'entrée n'était permise qu'aux danseurs ou aux danseuses pouvant justifier d'un ascendant ou de quelques proches parents morts sur les échafauds de la Terreur.

PREMIER EMPIRE.

Paole d'honneu victimée, ces dames sont déliantes! disent les incroyables à chaque nouvelle invention plus délicieuse et plus antique des couturières à la mode, Mme Nancy et Mme Raimbaut, qui sont des modistes très érudites et très artistes, qui se font aider par les sculpteurs pour trouver des manières de se draper toujours plus grecques et des plis encore plus romains.

Coiffure à la Titus.

Les modes romaines un peu moins légères ont été adoptées par les dames que la trop grande transparence des tuniques à la Flore ou à la Diane effraie un peu.

Les robes à la romaine sont portées par les dames du monde officiel qui se croient tenues à un peu de réserve, mais les deux mondes fusionnent. Athéniennes légères et frivoles, débris de l'ancienne société et parvenus de la nouvelle, fournisseurs des armées ou spéculateurs subitement enrichis, muscadins et muscadines, victimes et bourreaux, jeunesse dorée, armée, politique, finances, tout cela forme, après la grande secousse, le plus incroyable des mélanges, et tout cela, malgré les misères présentes, l'avenir incertain, s'agite dans l'épanouissement du bonheur de vivre après la grande tuerie.

Soudain la mode a décrété la fin des perruques blondes et la coiffure à la Titus obligatoire pour toutes les élégantes; les belles du Directoire rejettent ces épaisses perruques et sacrifient aussi leur chevelure personnelle. Presque plus de cheveux ou le moins possible!

«La coiffure à la Titus, dit la Mésangère dans le Bon Genre, moniteur officiel de la mode, consiste à se faire couper les cheveux près de la racine pour rendre à la tige sa raideur naturelle qui la fait croître dans une direction perpendiculaire.» Merveilleuses et muscadins sont tous coiffés à la Titus, tous tondus avec quelques mèches très longues en désordre sur le front.

Il y a encore un autre type de Merveilleuse du Directoire, c'est la Merveilleuse à la Carle Vernet, légèrement vêtue encore, se serrant dans un mince jupon plaquant de couleur fifi pâle effarouché, mais portant au-dessus d'un corsage si petit qu'il est invisible, au-dessus des seins nus, le cou engoncé dans les plis et replis d'une formidable cravate, tout comme son pendant l'élégant Muscadin, et sous son grand chapeau à plumes, la figure encadrée comme la sienne de longues mèches pendantes en oreilles de chien.

C'est ainsi qu'à l'aurore de notre siècle sont habillées et coiffées les élégantes. Pendant le Consulat et les premières années de l'Empire, elles vont rester les Merveilleuses, un peu,—oh, pas beaucoup,—plus vêtues que sous le Directoire.

Sous le Consulat.

Ce sont toujours les mêmes robes, souvent transparentes, le décolletage règne souverainement malgré les saisons. Les femmes d'alors vont poitrine décolletée et bras nus dans la rue comme celles d'aujourd'hui au bal. C'est leur champ de bataille. Pour lutter contre le froid elles ont les écharpes, les châles,—le commencement des fameux cachemires qui jouent un si grand rôle dans la première moitié de notre siècle. On a inventé des vêtements particuliers, comme la petite veste de hussard qui vers l'an VIII se passe par-dessus le corsage décolleté et encadre les épaules de sa fourrure, ou le spencer, autre veste bien moins gracieuse.

Les célèbres portraits de Joséphine de Beauharnais par David, et de Mme Récamier par Gérard, allongées sur des lits de repos à l'antique, nous montrent deux belles Romaines du temps des empereurs, plutôt que des Françaises d'il n'y a pas cent ans. Elles étaient pourtant habillées ainsi, les élégantes des salons du Directoire, les belles Parisiennes qui faisaient cercle autour de Garat chantant ses romances, ou qui dansaient avec le beau Trénitz la gavotte ou la «walse» alors dans toute sa nouveauté.

Voilà que les coiffures à la Titus ne sont plus de mode en 1803 ou 1804, c'est vieux, c'est province. Et les cheveux qui ne se sont pas empressés de repousser immédiatement après le changement de goût! Les dames regrettent leurs belles tresses blondes, brunes ou rousses et sont bien forcées de recourir aux tours de tête et aux postiches pour montrer de nouveau de grandes boucles ou pour s'arranger des grands chignons étrusques avec nattes enroulées.

C'est un vilain moment qui commence pour le costume féminin, il semble que la mode, conquise elle aussi, ait gardé toute son imagination gracieuse pour habiller magnifiquement, arranger, soutacher, broder, passementer, empanacher, dorer les innombrables escadrons que S. M. l'Empereur et Roi allait faire galoper et tournoyer d'un bout de l'Europe à l'autre, les superbes sabreurs lancés sur les canons et les baïonnettes de tous les peuples réunis.

Salons de Frascati, jardins de Tivoli qui avez vu défiler les belles du Directoire si hardiment déshabillées dans leurs tuniques flottantes et transparentes, dans leurs fantaisies athéniennes si osées, que dites-vous des toilettes que vous voyez porter aujourd'hui à ces mêmes femmes ou à leurs sœurs cadettes, que pensez-vous de ces sacs disgracieux qu'elles appellent des robes, de ces fourreaux ridicules, de ces chapeaux en abat-jour, de ces visières en capote de cabriolet?

Les modes masculines ne sont pas plus jolies. Que ceux qui ne veulent pas consentir à les porter s'engagent dans les hussards! Les costumes des hommes sont laids déjà, comme ils vont l'être de plus en plus dans le courant du siècle.

Mais les femmes! voici une élégante de 1810:

Commencement du XIXe siècle.

La jupe d'abord,—il y a si peu de corsage que la jupe est à peu près tout le costume,—la jupe de percale ou d'étoffe assez commune commence sous les bras et tombe d'une façon inélégante jusqu'au bout des pieds, ou bien s'arrête assez haut au-dessus des bottines. Quelques plissés, quatre ou cinq rangs de garnitures découpées en dents de scie, quelques volants étagés ornent assez gauchement le bas de ces jupes.

Presque pas de corsage, la ceinture bride le sein; la robe n'a pas de manches, les bras sont nus sauf deux gros bourrelets aux épaules, les épaules sont décolletées. On porte des canezous brodés ou bien de grandes collerettes à plusieurs rangées de plis tuyautés. C'est la seule chose assez gracieuse de la toilette, encore arrange-t-on souvent ces collerettes d'une assez lourde façon, pour engoncer plutôt que pour orner.

PARISIENNE DE 1810.

Quant aux chapeaux, ils sont bien souvent ridicules. Comme toutes les idées sont tournées vers l'armée et la guerre, les dames, sur ces toilettes assez baroques, arborent quelquefois des espèces de casques empanachés et enguirlandés, de grands chapeaux en forme de shakos; on voit même de vrais casques, dits à la Clorinde qui ont l'intention de rappeler les casques des chevaliers des Croisades.

Attendant les Vainqueurs.

Un moment la mode est aux petits bonnets, des petits serre-têtes d'enfants ornés de dentelles qui donnent aux dames des airs naïvement enfantins, mais le triomphe de l'époque ce sont les grands chapeaux cabriolets, les capotes énormes qui s'allongent démesurément en avant de la figure enfoncée et dissimulée au plus profond de l'armature. Quelquefois ces capotes en cabriolet se compliquent d'un grand tube de haute forme, plus haut que le plus haut de tous les shakos des armées de sa Majesté.

Grand chapeau Empire.

Et pour qu'elles trouvent le moyen d'être gracieuses quand même là-dessous et d'être adorées par tous les étincelants officiers qui s'en viennent, entre deux victorieuses campagnes, brûler rapidement leurs cœurs à la flamme de leurs yeux, il faut que les femmes soient vraiment jolies.

Pour les bals et soirées, dans les salons où papillonnent les beaux officiers à côté des civils rejetés dans l'ombre, les femmes qui n'ont pas les allures triomphantes des Merveilleuses de la période précédente, mais qui au contraire, sous le regard des guerriers empanachés, prennent des allures de colombes timides, les belles ont des jupes extrêmement courtes ornées de bouquets de fleurs et laissant voir le bas de la jambe et le cothurne, non plus le cothurne antique de la belle Tallien, mais un cothurne soulier, attaché aussi par des cordons sur la cheville.

Ces belles de l'Empire, ces rêveuses Malvinas en robes sacs, qui songent aux beaux guerriers chargeant là-bas de l'autre côté du Rhin, se coiffent avec leurs tresses massées en casques, ou bien à la Chinoise, tous les cheveux tirés en l'air.

Les beautés sérieuses prennent le turban des Turcs. On connaît le célèbre portrait de Mme de Stael enturbannée, les salons se remplissent ainsi d'odalisques parisiennes et l'on trouve leur coiffure charmante. Après cela, qu'est-ce qu'une jolie figure et des yeux vifs ou langoureux ne sauraient faire passer?

Robe orientale et Turban.

Ces turbans prennent vite des proportions énormes et se surchargent de gazes, d'écharpes de couleurs variées et de plumes, ils deviennent sous la Restauration l'apanage des dames mûres, des mamans et belles mamans, et leur font ces figures d'un comique extravagant que nous ne pouvons regarder sans rire dans les gravures du temps.

Chapeau Empire.

Que dire aussi des spencers qui donnent un aspect si étriqué à ces toilettes déjà peu jolies de lignes, des lourds carricks, des redingotes fourrées et des Vitchouras? Les fourrures sont très à la mode, on porte astrakan, martre ou zibeline en vêtements de toutes sortes et en pelisses de toutes tailles.

Tout ce monde si bizarrement habillé, toutes ces femmes dont les costumes semblent séparés par des siècles des toilettes du XVIIIe siècle, des falbalas qu'ont portés leurs mères, s'agitent dans un décor également bien différent de celui qu'inventèrent les artistes et les peintres rococo.

Sommes-nous en France ou en Grèce, ou en Egypte, en Etrurie ou à Palmyre? Dans quel siècle vivons-nous, le XIXe après l'ère chrétienne ou avant? Ce décor antique donné tout à coup à la vie, date du Directoire, ce sont les architectes retour de Rome, Percier et Fontaine, qui l'ont implanté dans Paris et des hôtels des personnalités à la mode, il a passé bien vite dans les maisons de la classe bourgeoise.

On s'habillait à la grecque et à la romaine, avant Percier et Fontaine, le costume avait donc précédé l'architecture et influé sur la création d'un style.

Est-il rien de plus élégant qu'un salon qui ressemble à un temple grec ou qui figure un intérieur de tombeau étrusque? Garnitures de cheminée de style funéraire, trépieds imités de Pompéï, chaises curules, fauteuils incommodes mais ornés de lions, de cygnes, de cornes d'abondance, lits gardés par des sphinx, commodes chargées de glaives, somnos en forme de cippe funéraire ou d'autel, tables de nuit pompéïennes, etc. Partout des lignes rigides, des ornements froids, partout des palmettes, des entrelacs étrusques ou grecs, voire même des motifs égyptiens, quand l'expédition d'Egypte mit la terre des Pharaons à la mode.

Il fallait avoir dans l'esprit de considérables ressources de gaîté intérieure pour trouver la vie agréable parmi ces formes raides et dures, dans ce cadre sévère, solennel et antique, distillant une maussaderie et un ennui très modernes.

Coiffure Empire.


Chapeau 1814.

XI

LA RESTAURATION
ET LA MONARCHIE DE JUILLET

Manches bouffantes, manches à gigot.—Les collerettes.—Modes à la girafe.—Les coiffures et les grands chapeaux.—1830.—Epanouissement des modes romantiques.—Les derniers bonnets.—1840. Chastes bandeaux.—Modes Juste-milieu.

Sous la Restauration, d'année en année, les très laides et inélégantes modes de l'Empire s'améliorent et prennent un peu de grâce. Probablement la mode a cessé de consacrer toutes ses pensées et toutes les ressources de son génie aux beaux houzards et aux brillants aides de camp des armées françaises. Le goût féminin renaît.

PARISIENNE 1814.

Les costumes vont gagner tous les jours, perdre de leur raideur et leur indécision, prendre de l'ampleur ici, s'alléger là, et dès 1825, devenir pour une dizaine d'années, tout à fait charmants.

Une grâce aimable et distinguée, une exquise originalité, une élégance souple et naturelle, de belles ondulations de jupes, des coiffures extrêmement seyantes, très trouvées, les modes de ce temps-là sont vraiment délicieuses, et la femme de 1830 a droit à une belle place de choix dans les évocations des élégances d'antan, parmi les plus charmantes figures du passé.

Plus tard, quand notre pauvre XIXe siècle aura glissé avec les autres dans le gouffre qu'il peut, hélas, entrevoir déjà, quand les belles d'aujourd'hui seront à leur tour devenues des aïeules, lorsqu'on songera à se figurer les femmes de notre siècle, c'est avec les toilettes de 1830, pour la première moitié, et de... mettons 90... pour la seconde moitié, qu'on se les représentera.

C'est la bonne époque, les dessins et peintures d'alors, des Devéria, Gavarni et autres, sont là pour témoigner de la grâce des toilettes portées par les femmes de 1825 à 1835, de la seconde période de la Restauration aux premiers temps de la monarchie de Juillet, pendant le grand renouveau des idées et des arts.

Ah! celles-ci, nous les avons connues, elles nous intéressent plus que toutes, ce ne sont pas des figures vagues, estompées dans le recul des siècles! Nous les avons connues..., devenues de bonnes et charmantes vieilles, au visage encore encadré de boucles comme aux jours d'autrefois, mais de boucles blanches, avec des lunettes sur ces yeux jadis, paraît-il, vifs et rieurs...

Après la chute de l'Empire, l'anglomanie domine pendant quelques années dans les toilettes, et aussi un peu de cosaquomanie; les modes parisiennes sont des imitations des modes de Londres; mais peu à peu se dégagent, et de tâtonnements en tâtonnements, arrivent à réaliser de fort jolis types de toilettes.