LE PROCÈS
Dante.
O vengeance de Dieu, combien tu dois être redoutable à quiconque va lire ceci, qui se manifesta sous mes yeux!
Malgré l’usage des séances secrètes, alors mis en vigueur par Richelieu, les juges du curé de Loudun avaient voulu que la salle fût ouverte au peuple, et ne tardèrent pas à s’en repentir. Mais d’abord ils crurent en avoir assez imposé à la multitude par leurs jongleries, qui durèrent près de six mois; ils étaient tous intéressés à la perte d’Urbain Grandier, mais ils voulaient que l’indignation du pays sanctionnât en quelque sorte l’arrêt de mort qu’ils préparaient et qu’ils avaient ordre de porter, comme l’avait dit le bon abbé à son élève.
Laubardemont était une espèce d’oiseau de proie que le Cardinal envoyait toujours quand sa vengeance voulait un agent sûr et prompt, et, en cette occasion, il justifia le choix qu’on avait fait de sa personne. Il ne fit qu’une faute, celle de permettre la séance publique, contre l’usage; il avait l’intention d’intimider et d’effrayer; il effraya, mais fit horreur.
La foule que nous avons laissée à la porte y était restée deux heures, pendant qu’un bruit sourd de marteaux annonçait que l’on achevait dans l’intérieur de la grande salle des préparatifs inconnus et faits à la hâte. Des archers firent tourner péniblement sur leurs gonds les lourdes portes de la rue, et le peuple avide s’y précipita. Le jeune Cinq-Mars fut jeté dans l’intérieur avec le second flot, et, placé derrière un pilier fort lourd de ce bâtiment, il y resta pour voir sans être vu. Il remarqua avec déplaisir que le groupe noir des bourgeois était près de lui; mais les grandes portes, en se refermant, laissèrent toute la partie du local où était le peuple dans une telle obscurité, qu’on n’eût pu le reconnaître. Quoique l’on ne fût qu’au milieu du jour, des flambeaux éclairaient la salle, mais étaient presque tous placés à l’extrémité, où s’élevait l’estrade des juges, rangés derrière une table fort longue; les fauteuils, les tables, les degrés, tout était couvert de drap noir et jetait sur les figures de livides reflets. Un banc réservé à l’accusé était placé sur la gauche, et sur le crêpe qui le couvrait on avait brodé en relief des flammes d’or, pour figurer la cause de l’accusation. Le prévenu y était assis, entouré d’archers, et toujours les mains attachées par des chaînes que deux moines tenaient avec une frayeur simulée, affectant de s’écarter au plus léger de ses mouvements, comme s’ils eussent tenu en laisse un tigre ou un loup enragé, ou que la flamme eût dû s’attacher à leurs vêtements. Ils empêchaient aussi avec soin que le peuple ne pût voir sa figure.
Le visage impassible de M. de Laubardemont paraissait dominer les juges de son choix; plus grand qu’eux presque de toute la tête, il était placé sur un siège plus élevé que les leurs; chacun de ses regards ternes et inquiets leur envoyait un ordre. Il était vêtu d’une longue et large robe rouge, une calotte noire couvrait ses cheveux; il semblait occupé à débrouiller des papiers qu’il faisait passer aux juges et circuler dans leurs mains. Des accusateurs, tous ecclésiastiques, siégeaient à droite des juges: ils étaient revêtus d’aubes et d’étoles; on distinguait le père Lactance à la simplicité de son habit de capucin, à sa tonsure et à la rudesse de ses traits. Dans une tribune était l’évêque de Poitiers; d’autres tribunes étaient pleines de femmes voilées. Aux pieds des juges, une foule ignoble de femmes et d’hommes de la lie du peuple s’agitait derrière six jeunes religieuses des Ursulines dégoûtées de les approcher: c’étaient les témoins.
Le reste de la salle était plein d’une foule immense, sombre, silencieuse, suspendue aux corniches, aux portes, aux poutres, et pleine d’une terreur qui en donnait aux juges, car cette stupeur venait de l’intérêt du peuple pour l’accusé. Des archers nombreux, armés de longues piques, encadraient ce lugubre tableau d’une manière digne de ce farouche aspect de la multitude.
Au geste du président on fit retirer les témoins, auxquels un huissier ouvrit une porte étroite. On remarqua la supérieure des Ursulines, qui, en passant devant M. de Laubardemont, s’avança, et dit assez haut:—Vous m’avez trompée, monsieur. Il demeura impassible: elle sortit.
Un silence profond régnait dans l’assemblée.
Se levant avec gravité, mais avec un trouble visible, un des juges, nommé Houmain, lieutenant criminel d’Orléans, lut une espèce de mise en accusation d’une voix très basse et si enrouée, qu’il était impossible d’en saisir aucune parole. Cependant il se faisait entendre lorsque ce qu’il avait à dire devait frapper l’esprit du peuple. Il divisa les preuves du procès en deux sortes: les unes résultant des dépositions de soixante-douze témoins; les autres, et les plus certaines, des exorcismes des révérends pères ici présents, s’écria-t-il en faisant le signe de la croix.
Les pères Lactance, Barré et Mignon s’inclinèrent profondément en répétant aussi ce signe sacré.—Oui, messeigneurs, dit-il en s’adressant aux juges, on a reconnu et déposé devant vous ce bouquet de roses blanches et ce manuscrit signé du sang du magicien, copie du pacte qu’il avait fait avec Lucifer, et qu’il était forcé de porter sur lui pour conserver sa puissance. On lit encore avec horreur ces paroles écrites au bas du parchemin: La minute est aux enfers, dans le cabinet de Lucifer.
Un éclat de rire qui semblait sortir d’une poitrine forte s’entendit dans la foule. Le président rougit, et fit signe à des archers, qui essayèrent en vain de trouver le perturbateur. Le rapporteur continua:
—Les démons ont été forcés de déclarer leurs noms par la bouche de leurs victimes. Ces noms et leurs faits sont déposés sur cette table: ils s’appellent Astaroth, de l’ordre des Séraphins; Easas, Celsus, Acaos, Cédron, Asmodée, de l’ordre des Trônes; Alex, Zabulon, Cham, Uriel et Achas, des Principautés, etc.; car le nombre en était infini. Quant à leurs actions, qui de nous n’en fut témoin?
Un long murmure sortit de l’assemblée; on imposa silence, quelques hallebardes s’avancèrent, tout se tut.
—Nous avons vu avec douleur la jeune et respectable supérieure des Ursulines déchirer son sein de ses propres mains et se rouler dans la poussière; les autres sœurs, Agnès, Claire, etc., sortir de la modestie de leur sexe par des gestes passionnés ou des rires immodérés. Lorsque des impies ont voulu douter de la présence des démons, et que nous-mêmes avons senti notre conviction ébranlée, parce qu’ils refusaient de s’expliquer devant des inconnus, soit en grec, soit en arabe, les révérends pères nous ont raffermi en daignant nous expliquer que, la malice des mauvais esprits étant extrême, il n’était pas surprenant qu’ils eussent feint cette ignorance pour être moins pressés de questions; qu’ils avaient même fait, dans leurs réponses, quelques barbarismes, solécismes et autres fautes, pour qu’on les méprisât, et que par dédain les saints docteurs les laissassent en repos; et que leur haine était si forte, que, sur le point de faire un de leurs tours miraculeux, ils avaient fait suspendre une corde au plancher pour faire accuser de supercherie des personnages aussi révérés, tandis qu’il a été affirmé sous serment, par des personnes respectables, que jamais il n’y eut de corde en cet endroit.
Mais, messieurs, tandis que le ciel s’expliquait ainsi miraculeusement par ses saints interprètes, une autre lumière nous est venue tout à l’heure: à l’instant même où les juges étaient plongés dans leurs profondes méditations, un grand cri a été entendu près de la salle du conseil; et, nous étant transportés sur les lieux, nous avons trouvé le corps d’une jeune demoiselle d’une haute naissance; elle venait de rendre le dernier soupir dans la voie publique, entre les mains du révérend père Mignon, chanoine; et nous avons su de ce même père, ici présent, et de plusieurs autres personnages graves, que, soupçonnant cette demoiselle d’être possédée, à cause du bruit qui s’était répandu dès longtemps de l’admiration d’Urbain Grandier pour elle, il eut l’heureuse idée de l’éprouver, et lui dit tout à coup en l’abordant: Grandier vient d’être mis à mort; sur quoi elle ne poussa qu’un seul grand cri, et tomba morte, privée par le démon du temps nécessaire pour les secours de notre sainte mère l’Église catholique.
Un murmure d’indignation s’éleva dans la foule, où le mot d’assassin fut prononcé; les huissiers imposèrent silence à haute voix; mais le rapporteur le rétablit en reprenant la parole, ou plutôt la curiosité générale triompha.
—Chose infâme, messeigneurs, continua-t-il, cherchant à s’affermir par des exclamations, on a trouvé sur elle cet ouvrage écrit de la main d’Urbain Grandier.
Et il tira de ses papiers un livre couvert en parchemin.
—Ciel! s’écria Urbain de son banc.
—Prenez garde! s’écrièrent les juges aux archers qui l’entouraient.
—Le démon va sans doute se manifester, dit le père Lactance d’une voix sinistre; resserrez ses liens.
On obéit.
Le lieutenant criminel continua:—Elle se nommait Madeleine de Brou, âgée de dix-neuf ans.
—Ciel! ô ciel! c’en est trop! s’écria l’accusé, tombant évanoui sur le parquet.
L’assemblée s’émut en sens divers; il y eut un moment de tumulte.—Le malheureux! il l’aimait, disaient quelques-uns. Une demoiselle si bonne! disaient les femmes. La pitié commençait à gagner. On jeta de l’eau froide sur Grandier sans le faire sortir, et on l’attacha sur la banquette. Le rapporteur continua:
—Il nous est enjoint de lire le début de ce livre à la cour. Et il lut ce qui suit:
«C’est pour toi, douce et belle Madeleine, c’est pour mettre en repos ta conscience troublée, que j’ai peint dans un livre une seule pensée de mon âme. Elles sont toutes à toi, fille céleste, parce qu’elles y retournent comme au but de toute mon existence; mais cette pensée que je t’envoie comme une fleur vient de toi, n’existe que par toi, et retourne à toi seule.
«Ne sois pas triste parce que tu m’aimes; ne sois pas affligée parce que je t’adore. Les anges du ciel, que font-ils? et les âmes des bienheureux, que leur est-il promis? Sommes-nous moins purs que les anges? nos âmes sont-elles moins détachées de la terre qu’après la mort? O Madeleine! qu’y a-t-il en nous dont le regard du Seigneur s’indigne? Est-ce lorsque nous prions ensemble, et que, le front prosterné dans la poussière devant ses autels, nous demandons une mort prochaine qui nous vienne saisir durant la jeunesse et l’amour? Est-ce au temps où, rêvant seuls sous les arbres funèbres du cimetière, nous cherchons une double tombe, souriant à notre mort et pleurant sur notre vie? Serait-ce lorsque tu viens t’agenouiller devant moi-même au tribunal de la pénitence, et que, parlant en présence de Dieu, tu ne peux rien trouver de mal à me révéler, tant j’ai soutenu ton âme dans les régions pures du ciel? Qui pourrait donc offenser notre Créateur? Peut-être, oui, peut-être seulement, je le crois, quelque esprit du ciel aurait pu m’envier ma félicité, lorsqu’au jour de Pâques je te vis prosternée devant moi, épurée par de longues austérités du peu de souillure qu’avait pu laisser en toi la tache originelle. Que tu étais belle! ton regard cherchait ton Dieu dans le ciel, et ma main tremblante l’apporta sur tes lèvres pures que jamais lèvre humaine n’osa effleurer. Etre angélique, j’étais seul à partager les secrets du Seigneur, ou plutôt l’unique secret de la pureté de ton âme; je t’unissais à ton Créateur, qui venait de descendre aussi dans mon sein. Hymen ineffable dont l’Eternel fut le prêtre lui-même, vous étiez seul permis entre la Vierge et le Pasteur; la seule volupté de chacun de nous fut de voir une éternité de bonheur commencer pour l’autre, et de respirer ensemble les parfums du ciel, de prêter déjà l’oreille à ses concerts, et d’être sûrs que nos âmes dévoilées à Dieu seul et à nous étaient dignes de l’adorer ensemble.
«Quel scrupule pèse encore sur ton âme, ô ma sœur? Ne crois-tu pas que j’aie rendu un culte trop grand à ta vertu? Crains-tu qu’une si pure admiration ne m’ait détourné de celle du Seigneur?...»
Houmain en était là quand la porte par laquelle étaient sortis les témoins s’ouvrit tout à coup. Les juges, inquiets, se parlèrent à l’oreille. Laubardemont, incertain, fit signe aux pères pour savoir si c’était quelque scène exécutée par leur ordre; mais, étant placés à quelque distance de lui et surpris eux-mêmes, ils ne purent lui faire entendre que ce n’était point eux qui avaient préparé cette interruption. D’ailleurs, avant que leurs regards eussent été échangés, l’on vit, à la grande stupéfaction de l’assemblée, trois femmes en chemise, pieds nus, la corde au cou, un cierge à la main, s’avançant jusqu’au milieu de l’estrade. C’était la supérieure, suivie des sœurs Agnès et Claire. Toutes deux pleuraient; la supérieure était fort pâle, mais son port était assuré et ses yeux fixes et hardis: elle se mit à genoux; ses compagnes l’imitèrent; tout fut si troublé que personne ne songea à l’arrêter, et d’une voix claire et ferme, elle prononça ces mots, qui retentirent dans tous les coins de la salle:
—Au nom de la très sainte Trinité, moi Jeanne de Belfiel, fille du baron de Cose; moi, supérieure indigne du couvent des Ursulines de Loudun, je demande pardon à Dieu et aux hommes du crime que j’ai commis en accusant l’innocent Urbain Grandier. Ma possession était fausse, mes paroles suggérées, le remords m’accable...
—Bravo! s’écrièrent les tribunes et le peuple en frappant des mains. Les juges se levèrent; les archers, incertains, regardèrent le président: il frémit de tout son corps, mais resta immobile.
—Que chacun se taise! dit-il d’une voix aigre; archers, faites votre devoir.
Cet homme se sentait soutenu par une main si puissante, que rien ne l’effrayait, car la pensée du ciel ne lui était jamais venue.
—Mes pères, que pensez-vous? dit-il en faisant signe aux moines.
—Que le démon veut sauver son ami... Obmutesce, Satanas! s’écria le père Lactance d’une voix terrible, ayant l’air d’exorciser encore la supérieure.
Jamais le feu mis à la poudre ne produisit un effet plus prompt que de ce seul mot. Jeanne de Belfiel se leva subitement, elle se leva dans toute sa beauté de vingt ans, que sa nudité terrible augmentait encore; on eût dit une âme échappée de l’enfer apparaissant à son séducteur; elle promena ses yeux noirs sur les moines, Lactance baissa les siens; elle fit deux pas vers lui avec ses pieds nus, dont les talons firent retentir fortement l’échafaudage; son cierge semblait, dans sa main, le glaive de l’ange.
—Taisez-vous! imposteur! dit-elle avec énergie; le démon, qui m’a possédée, c’est vous: vous m’avez trompée, il ne devait pas être jugé; d’aujourd’hui seulement je sais qu’il l’est; d’aujourd’hui j’entrevois sa mort; je parlerai.
—Femme, le démon vous égare!
—Dites que le repentir m’éclaire: filles aussi malheureuses que moi, levez-vous: n’est-il pas innocent?
—Nous le jurons! dirent encore à genoux les deux jeunes sœurs laies en fondant en larmes, parce qu’elles n’étaient pas animées par une résolution aussi forte que celle de la supérieure. Agnès même eut à peine dit ce mot que se tournant du côté du peuple:—Secourez-moi, s’écria-t-elle; ils me puniront, ils me feront mourir! Et, traînant sa compagne, elle se jeta dans la foule, qui les accueillit avec amour; mille voix leur jurèrent protection, des imprécations s’élevèrent, les hommes agitèrent leurs bâtons contre terre; on n’osa pas empêcher le peuple de les faire sortir de bras en bras jusqu’à la rue.
Pendant cette nouvelle scène, les juges interdits chuchotaient, Laubardemont regardait les archers et leur indiquait les points où leur surveillance devait se porter; souvent il montra du doigt le groupe noir. Les accusateurs regardèrent à la tribune de l’évêque de Poitiers, mais ils ne trouvèrent aucune expression sur sa figure apathique. C’était un de ces vieillards dont la mort s’empare dix ans avant que le mouvement cesse tout à fait en eux; sa vue semblait voilée par un demi sommeil; sa bouche béante ruminait quelques paroles vagues et habituelles de piété qui n’avaient aucun sens; il lui était resté assez d’intelligence pour distinguer le plus fort parmi les hommes et lui obéir, ne songeant même pas un moment à quel prix. Il avait donc signé la sentence des docteurs de Sorbonne qui déclarait les religieuses possédées, sans en tirer seulement la conséquence de la mort d’Urbain; le reste lui semblait une des cérémonies plus ou moins longues auxquelles il ne prêtait aucune attention, accoutumé qu’il était à les voir et à vivre au milieu de leurs pompes, en étant même une partie et un meuble indispensable. Il ne donna donc aucun signe de vie en cette occasion, mais il conserva seulement un air parfaitement noble et nul.
Cependant le père Lactance, ayant eu un moment pour se remettre de sa vive attaque, se tourna vers le président et dit:
—Voici une preuve bien claire que le ciel nous envoie sur la possession, car jamais madame la supérieure n’avait oublié la modestie et la sévérité de son ordre.
—Que tout l’univers n’est-il ici pour me voir! dit Jeanne de Belfiel, toujours aussi ferme. Je ne puis être assez humiliée sur la terre, et le ciel me repoussera, car j’ai été votre complice.
La sueur ruisselait sur le front de Laubardemont. Cependant, essayant de se remettre:—Quel conte absurde! et qui vous y força donc, ma sœur?
La voix de la jeune fille devint sépulcrale; elle en réunit toutes les forces, appuya la main sur son cœur, comme si elle eût voulu l’arracher, et, regardant Urbain Grandier, elle répondit:—L’amour!
L’assemblée frémit; Urbain, qui, depuis son évanouissement, était resté la tête baissée et comme mort, leva lentement ses yeux sur elle et revint entièrement à la vie pour subir une douleur nouvelle. La jeune pénitente continua:
—Oui, l’amour qu’il a repoussé, qu’il n’a jamais connu tout entier, que j’avais respiré dans ses discours, que mes yeux avaient puisé dans ses regards célestes, que ses conseils mêmes ont accru. Oui, Urbain est pur comme l’ange, mais bon comme l’homme qui a aimé; je ne le savais pas qu’il eût aimé! C’est vous, dit-elle alors plus vivement, montrant Lactance, Barré et Mignon, et quittant l’accent de la passion pour celui de l’indignation, c’est vous qui m’avez appris qu’il aimait, vous qui ce matin m’avez trop cruellement vengée en tuant ma rivale par un mot! Hélas! je ne voulais que les séparer. C’était un crime; mais je suis Italienne par ma mère; je brûlais, j’étais jalouse; vous me permettiez de voir Urbain, de l’avoir pour ami et de le voir tous les jours...
Elle se tut; puis, criant:—Peuple, il est innocent! Martyr, pardonne-moi! j’embrasse tes pieds! Elle tomba aux pieds d’Urbain, et versa enfin des torrents de larmes.
Urbain éleva ses mains liées étroitement, et, lui donnant sa bénédiction, dit d’une voix douce, mais faible:
—Allez, ma sœur, je vous pardonne au nom de Celui que je verrai bientôt; je vous l’avais dit autrefois, et vous le voyez à présent, les passions font bien du mal quand on ne cherche pas à les tourner vers le ciel!
La rougeur monta pour la seconde fois sur le front de Laubardemont:—Malheureux! dit-il, tu prononces les paroles de l’Église.
—Je n’ai pas quitté son sein, dit Urbain.
—Qu’on emporte cette fille! dit le président.
Quand les archers voulurent obéir, ils s’aperçurent qu’elle avait serré avec tant de force la corde suspendue à son cou, qu’elle était rouge et presque sans vie. L’effroi fit sortir toutes les femmes de l’assemblée, plusieurs furent emportées évanouies; mais la salle n’en fut pas moins pleine, les rangs se serraient, et les hommes de la rue débordaient dans l’intérieur.
Les juges épouvantés se levèrent, et le président essaya de faire vider la salle; mais le peuple se couvrant, demeura dans une effrayante immobilité; les archers n’étaient plus assez nombreux, il fallut céder, et Laubardemont, d’une voix troublée, dit que le conseil allait se retirer pour une demi-heure. Il leva la séance; le public, sombre, demeura debout.
LE MARTYRE
Les Templiers.
L’intérêt non suspendu de ce demi-procès, son appareil et ses interruptions, tout avait tenu l’esprit public si attentif, que nulle conversation particulière n’avait pu s’engager. Quelques cris avaient été jetés, mais simultanément, mais sans qu’aucun spectateur se doutât des impressions de son voisin, ou cherchât même à les deviner ou à communiquer les siennes. Cependant, lorsque le public fut abandonné à lui-même, il se fit comme une explosion de paroles bruyantes. On distinguait plusieurs voix, dans ce chaos, qui dominaient le bruit général, comme un chant de trompettes domine la basse continue d’un orchestre.
Il y avait encore à cette époque assez de simplicité primitive dans les gens du peuple pour qu’ils fussent persuadés par les mystérieuses fables des agents qui les travaillaient, au point de n’oser porter un jugement d’après l’évidence, et la plupart attendirent avec effroi la rentrée des juges, se disant à demi-voix ces mots prononcés avec un certain air de mystère et d’importance qui sont ordinairement le cachet de la sottise craintive:—On ne sait qu’en penser, monsieur!—Vraiment, madame, voilà des choses extraordinaires qui se passent!—Nous vivons dans un temps bien singulier!—Je me serais bien douté d’une partie de tout ceci; mais, ma foi, je n’aurais pas prononcé, et je ne le ferais pas encore!—Qui vivra verra, etc. Discours idiots de la foule, qui ne servent qu’à montrer qu’elle est au premier qui la saisira fortement. Ceci était la basse continue; mais du côté du groupe noir on entendait d’autres choses:—Nous laisserons-nous faire ainsi? Quoi! pousser l’audace jusqu’à brûler notre lettre au Roi! Si le roi le savait!—Les barbares! les imposteurs! avec quelle adresse leur complot est formé! le meurtre s’accomplira-t-il sous nos yeux? aurons-nous peur de ces archers?—Non, non, non. C’étaient les trompettes et les dessus de ce bruyant orchestre.
On remarquait le jeune avocat, qui, monté sur un banc, commença par déchirer en mille pièces un cahier de papier; ensuite, élevant la voix: Oui, s’écria-t-il, je déchire et jette au vent le plaidoyer que j’avais préparé en faveur de l’accusé; on a supprimé les débats: il ne m’est pas permis de parler pour lui; je ne peux parler qu’à vous, peuple, et je m’en applaudis; vous avez vu ces juges infâmes: lequel peut encore entendre la vérité? lequel est digne d’écouter l’homme de bien? lequel osera soutenir son regard? Que dis-je? ils la connaissent tout entière, la vérité, ils la portent dans leur sein coupable; elle ronge leur cœur comme un serpent; ils tremblent dans leur repaire, où ils dévorent sans doute leur victime; ils tremblent parce qu’ils ont entendu les cris de trois femmes abusées. Ah! qu’allais-je faire? j’allais parler pour Urbain Grandier! Quelle éloquence eût égalé celle de ces infortunées? quelles paroles vous eussent fait mieux voir son innocence? Le ciel s’est armé pour lui en les appelant au repentir et au dévoûment, le ciel achèvera son ouvrage.
—Vade retrò, Satanas! prononcèrent des voix entendues par une fenêtre assez élevée.
Fournier s’interrompit un moment:
—Entendez-vous, reprit-il, ces voix qui parodient le langage divin. Je suis bien trompé, ou ces instruments d’un pouvoir infernal préparent par ce chant quelque nouveau maléfice.
—Mais, s’écrièrent tous ceux qui l’entouraient, guidez-nous: que ferons-nous? qu’ont-ils fait de lui?
—Restez ici, soyez immobiles, soyez silencieux, répondit le jeune avocat; l’inertie d’un peuple est toute-puissante, c’est là sa sagesse, c’est là sa force. Regardez en silence, et vous ferez trembler.
—Ils n’oseront sans doute pas reparaître, dit le comte du Lude.
—Je voudrais bien revoir ce grand coquin rouge, dit Grand-Ferré, qui n’avait rien perdu de tout ce qu’il avait vu.
—Et ce bon monsieur le curé, murmura le vieux père Guillaume Leroux en regardant tous ses enfants irrités qui se parlaient bas en mesurant et comptant les archers. Ils se moquaient même de leur habit, et commençaient à les montrer au doigt.
Cinq-Mars, toujours adossé au pilier derrière lequel il s’était placé d’abord, toujours enveloppé dans son manteau noir, dévorait des yeux tout ce qui se passait, ne perdait pas un mot de ce que l’on disait, et remplissait son cœur de fiel et d’amertume; de violents désirs de meurtre et de vengeance, une envie indéterminée de frapper, le saisissaient malgré lui; c’est la première impression que produise le mal sur l’âme d’un jeune homme; plus tard, la tristesse remplace la colère; plus tard c’est l’indifférence et le mépris; plus tard encore, une admiration calculée pour les grands scélérats qui ont réussi; mais c’est lorsque, des deux éléments de l’homme, la boue l’emporte sur l’âme.
Cependant, à droite de la salle, et près de l’estrade élevée pour les juges, un groupe de femmes semblait fort occupé à considérer un enfant d’environ huit ans, qui s’était avisé de monter sur une corniche, à l’aide des bras de sa sœur Martine que nous avons vue plaisantée à toute outrance par le jeune soldat Grand-Ferré. Cet enfant, n’ayant plus rien à voir après la sortie du tribunal, s’était élevé, à l’aide des pieds et des mains, jusqu’à une petite lucarne qui laissait passer une lumière très faible, et qu’il pensa renfermer un nid d’hirondelles ou quelque autre trésor de son âge; mais, quand il se fut bien établi les deux pieds sur la corniche du mur et les mains attachées aux barreaux d’une ancienne châsse de saint Jérôme, il eût voulu être bien loin et cria:
—Oh! ma sœur, ma sœur, donne-moi la main pour descendre!
—Qu’est-ce que tu vois donc? s’écria Martine.
—Oh! je n’ose pas le dire; mais je veux descendre. Et il se mit à pleurer.
—Reste, reste, dirent toutes les femmes, reste, mon enfant, n’aie pas peur, et dis-nous bien ce que tu vois.
—Eh bien, c’est qu’on a couché le curé entre deux grandes planches qui lui serrent les jambes, il y a des cordes autour des planches.
—Ah! c’est la question, dit un homme de la ville. Regarde bien, mon ami, que vois-tu encore?
L’enfant, rassuré, se remit à la lucarne avec plus de confiance, et, retirant sa tête, il reprit:
—Je ne vois plus le curé, parce que tous les juges sont autour de lui à le regarder, et que leurs grandes robes m’empêchent de voir. Il y a aussi des capucins qui se penchent pour lui parler tout bas.
La curiosité assembla plus de monde aux pieds du jeune garçon, et chacun fit silence, attendant avec anxiété sa première parole, comme si la vie de tout le monde en eût dépendu.
—Je vois, reprit-il, le bourreau qui enfonce quatre morceaux de bois entre les cordes, après que les capucins ont béni les marteaux et les clous... Ah! mon Dieu! ma sœur, comme ils ont l’air fâché contre lui, parce qu’il ne parle pas... Maman, maman, donne-moi la main, je veux descendre.
Au lieu de sa mère, l’enfant, en se retournant, ne vit plus que des visages mâles qui le regardaient avec une avidité triste et lui faisaient signe de continuer. Il n’osa pas descendre, et se remit à la fenêtre en tremblant.
—Oh! je vois le père Lactance et le père Barré qui enfoncent eux-mêmes d’autres morceaux de bois qui lui serrent les jambes. Oh! comme il est pâle! il a l’air de prier Dieu; mais voilà sa tête qui tombe en arrière comme s’il mourait. Ah! ôtez-moi de là...
Et il tomba dans les bras du jeune avocat, de M. du Lude et de Cinq-Mars, qui s’étaient approchés pour le soutenir.
—Deus stetit in synagoga deorum: in medio autem Deus dijudicat..., chantèrent des voix fortes et nasillardes qui sortaient de cette petite fenêtre; elles continuèrent longtemps un plain-chant de psaumes entrecoupé par des coups de marteau, ouvrage infernal qui marquait la mesure des chants célestes. On aurait pu se croire près de l’antre d’un forgeron; mais les coups étaient sourds et faisaient bien sentir que l’enclume était le corps d’un homme.
—Silence! dit Fournier, il parle; les chants et les coups s’interrompent.
Une faible voix en effet dit lentement: —O mes pères! adoucissez la rigueur de vos tourments, car vous réduiriez mon âme au désespoir, et je chercherais à me donner la mort.
Ici partit et s’élança jusqu’aux voûtes l’explosion des cris du peuple; les hommes, furieux, se jettent sur l’estrade et l’emportent d’assaut sur les archers étonnés et hésitants; la foule sans armes les pousse, les presse, les étouffe contre les murs, et tient leurs bras sans mouvement; ses flots se précipitent sur les portes qui conduisent à la chambre de la question, et, les faisant crier sous leur poids, menacent de les enfoncer; l’injure retentit par mille voix formidables et va épouvanter les juges.
—Ils sont partis, ils l’ont emporté! s’écrie un homme.
Tout s’arrête aussitôt, et, changeant de direction, la foule s’enfuit de ce lieu détestable et s’écoule rapidement dans les rues. Une singulière confusion y régnait.
La nuit était venue pendant la longue séance, et des torrents de pluie tombaient du ciel. L’obscurité était effrayante; les cris des femmes glissant sur le pavé ou repoussées par le pas des chevaux des gardes, les cris sourds et simultanés des hommes rassemblés et furieux, et le tintement continuel des cloches qui annonçaient le supplice avec les coups répétés de l’agonie, les roulements d’un tonnerre lointain, tout s’unissait pour le désordre. Si l’oreille était étonnée, les yeux ne l’étaient pas moins; quelques torches funèbres allumées au coin des rues et jetant une lumière capricieuse montraient des gens armés et à cheval qui passaient au galop en écrasant la foule: ils couraient se réunir sur la place de Saint-Pierre; des tuiles les frappaient quelquefois dans leur passage, mais, ne pouvant atteindre le coupable éloigné, ces tuiles tombaient sur le voisin innocent. La confusion était extrême, et devint plus grande encore lorsque, débouchant par toutes les rues sur cette place nommée Saint-Pierre-le-Marché, le peuple la trouva barricadée de tous côtés et remplie de gardes à cheval et d’archers. Des charrettes liées aux bornes des rues en fermaient toutes les issues, et des sentinelles armées d’arquebuses étaient auprès. Sur le milieu de la place s’élevait un bûcher composé de poutres énormes posées les unes sur les autres de manière à former un carré parfait; un bois plus blanc et plus léger le recouvrait; un immense poteau s’élevait au centre de cet échafaud. Un homme vêtu de rouge et tenant une torche baissée était debout près de cette sorte de mât, qui s’apercevait de loin. Un réchaud énorme, recouvert de tôle à cause de la pluie, était à ses pieds.
A ce spectacle la terreur ramena partout un profond silence; pendant un instant on n’entendit plus que le bruit de la pluie qui tombait par torrents, et du tonnerre qui s’approchait.
Cependant Cinq-Mars, accompagné de MM. du Lude et Fournier, et de tous les personnages les plus importants, s’était mis à l’abri de l’orage sous le péristyle de l’église de Sainte-Croix, élevé sur vingt degrés de pierre. Le bûcher était en face, et de cette hauteur on pouvait voir la place dans toute son étendue. Elle était entièrement vide, et l’eau seule des larges ruisseaux la traversait; mais toutes les fenêtres des maisons s’éclairaient peu à peu, et faisaient ressortir en noir les têtes d’hommes et de femmes qui se pressaient aux balcons. Le jeune d’Effiat contemplait avec tristesse ce menaçant appareil; élevé dans des sentiments d’honneur, et bien loin de toutes ces noires pensées que la haine et l’ambition peuvent faire naître dans le cœur de l’homme, il ne comprenait pas que tant de mal pût être fait sans quelque motif puissant et secret; l’audace d’une telle condamnation lui sembla si incroyable, que sa cruauté même commençait à la justifier à ses yeux; une secrète horreur se glissa dans son âme, la même qui faisait taire le peuple; il oublia presque l’intérêt que le malheureux Urbain lui avait inspiré, pour chercher s’il n’était pas possible que quelque intelligence secrète avec l’enfer eût justement provoqué de si excessives rigueurs; et les révélations publiques des religieuses et les récits de son respectable gouverneur s’affaiblirent dans sa mémoire, tant le succès est puissant, même aux yeux des êtres distingués! tant la force en impose à l’homme, malgré la voix de sa conscience! Le jeune voyageur se demandait déjà s’il n’était pas probable que la torture eût arraché quelque monstrueux aveu à l’accusé, lorsque l’obscurité dans laquelle était l’église cessa tout à coup; ses deux grandes portes s’ouvrirent, et à la lueur d’un nombre infini de flambeaux parurent tous les juges et les ecclésiastiques entourés de gardes; au milieu d’eux s’avançait Urbain, soulevé ou plutôt porté par six hommes vêtus en pénitents noirs, car ses jambes unies et entourées de bandages ensanglantés, semblaient rompues et incapables de le soutenir. Il y avait tout au plus deux heures que Cinq-Mars ne l’avait vu, et cependant il eut peine à reconnaître la figure qu’il avait remarquée à l’audience: toute couleur, tout embonpoint en avaient disparu; une pâleur mortelle couvrait une peau jaune et luisante comme l’ivoire; le sang paraissait avoir quitté toutes ses veines; il ne restait de vie que dans ses yeux noirs, qui semblaient être devenus deux fois plus grands, et dont il promenait les regards languissants autour de lui; ses cheveux bruns étaient épars sur son cou, et sur une chemise blanche qui le couvrait tout entier; cette sorte de robe à larges manches avait une teinte jaunâtre et portait avec elle une odeur de soufre; une longue et forte corde entourait son cou et tombait sur son sein. Il ressemblait à un fantôme, mais à celui d’un martyr.
Urbain s’arrêta, ou plutôt fut arrêté sur le péristyle de l’église: le capucin Lactance lui plaça dans la main droite et y soutint une torche ardente, et lui dit avec une dureté inflexible:—Fais amende honorable, et demande pardon à Dieu de ton crime de magie.
Le malheureux éleva la voix avec peine, et dit, les yeux au ciel:
—Au nom du Dieu vivant, je t’ajourne à trois ans, Laubardemont, juge prévaricateur! On a éloigné mon confesseur, et j’ai été réduit à verser mes fautes dans le sein de Dieu même, car mes ennemis m’entourent: j’en atteste ce Dieu de miséricorde, je n’ai jamais été magicien; je n’ai connu de mystères que ceux de la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle je meurs: j’ai beaucoup péché contre moi, mais jamais contre Dieu et Notre-Seigneur...
—N’achève pas! s’écria le capucin, affectant de lui fermer la bouche avant qu’il prononçât le nom du Sauveur; misérable endurci, retourne au démon qui t’a envoyé!
Il fit signe à quatre prêtres, qui, s’approchant avec des goupillons à la main exorcisèrent l’air que le magicien respirait, la terre qu’il touchait et le bois qui devait le brûler. Pendant cette cérémonie, le lieutenant criminel lut à la hâte l’arrêt, que l’on trouve encore dans les pièces de ce procès, en date du 18 août 1639, déclarant Urbain Grandier dûment atteint et convaincu du crime de magie, maléfice, possession, ès personnes d’aucunes religieuses ursulines de Loudun, et autres, séculiers, etc.
Le lecteur, ébloui par un éclair, s’arrêta un instant, et, se tournant du côté de M. de Laubardemont, lui demanda si, vu le temps qu’il faisait, l’exécution ne pouvait pas être remise au lendemain; celui-ci répondit:
—L’arrêt porte exécution dans les vingt-quatre heures: ne craignez point ce peuple incrédule, il va être convaincu...
Toutes les personnes les plus considérables et beaucoup d’étrangers étaient sous le péristyle et s’avancèrent, Cinq-Mars parmi eux.
—... Le magicien n’a jamais pu prononcer le nom du Sauveur et repousse son image.
Lactance sortit en ce moment du milieu des pénitents, ayant dans sa main un énorme crucifix de fer qu’il semblait tenir avec précaution et respect; il l’approcha des lèvres du patient, qui, effectivement, se jeta en arrière, et réunissant toutes ses forces, fit un geste du bras qui fit tomber la croix des mains du capucin.
—Vous le voyez, s’écria celui-ci, il a renversé le crucifix!
Un murmure s’éleva dont le sens était incertain.
—Profanation! s’écrièrent les prêtres.
On s’avança vers le bûcher.
Cependant Cinq-Mars, se glissant derrière un pilier, avait tout observé d’un œil avide; il vit avec étonnement que le crucifix, en tombant sur les degrés, plus exposés à la pluie que la plate-forme, avait fumé et produit le bruit du plomb fondu jeté dans l’eau. Pendant que l’attention publique se portait ailleurs, il s’avança et y porta une main qu’il sentit vivement brûlée. Saisi d’indignation et de toute la fureur d’un cœur loyal, il prend le crucifix avec les plis de son manteau, s’avance vers Laubardemont, et le frappant au front:
—Scélérat, s’écrie-t-il, porte la marque de ce fer rougi!
La foule entend ce mot et se précipite.
—Arrêtez cet insensé! dit en vain l’indigne magistrat.
Il était saisi lui-même par des mains d’hommes qui criaient:—Justice! au nom du Roi!
—Nous sommes perdus! dit Lactance, au bûcher! au bûcher!
Les pénitents traînent Urbain vers la place, tandis que les juges et les archers rentrent dans l’église et se débattent contre des citoyens furieux; le bourreau, sans avoir le temps d’attacher la victime, se hâta de la coucher sur le bois et d’y mettre la flamme. Mais la pluie tombait par torrents, et chaque poutre à peine enflammée, s’éteignait en fumant. En vain Lactance et les autres chanoines eux-mêmes excitaient le foyer, rien ne pouvait vaincre l’eau qui tombait du ciel.
Cependant le tumulte qui avait lieu au péristyle de l’église s’était étendu tout autour de la place. Le cri de justice se répétait et circulait avec le récit de ce qui s’était découvert; deux barricades avaient été forcées, et, malgré trois coups de fusil, les archers étaient repoussés peu à peu vers le centre de la place. En vain faisaient-ils bondir leurs chevaux dans la foule, elle les pressait de ses flots croissants. Une demi-heure se passa dans cette lutte, où la garde reculait toujours vers le bûcher, qu’elle cachait en se resserrant.
—Avançons, avançons, disait un homme, nous le délivrerons; ne frappez pas les soldats, mais qu’ils reculent: Voyez-vous, Dieu ne veut pas qu’il meure. Le bûcher s’éteint; amis, encore un effort.—Bien.—Renversez ce cheval.—Poussez, précipitez-vous.
La garde était rompue et renversée de toutes parts, le peuple se jette en hurlant sur le bûcher; mais aucune lumière n’y brillait plus: tout avait disparu, même le bourreau. On arrache, on disperse les planches: l’une d’elles brûlait encore, et sa lueur fit voir sous un amas de cendre et de boue sanglante une main noircie, préservée du feu par un énorme bracelet de fer et une chaîne. Une femme eut le courage de l’ouvrir; les doigts serraient une petite croix d’ivoire et une image de sainte Madeleine.
—Voilà ses restes! dit-elle en pleurant.
—Dites les reliques du martyr, répondit un homme.
LE SONGE