L’ENTREVUE
Le pompeux cortège du Cardinal s’était arrêté à l’entrée du camp; toutes les troupes sous les armes étaient rangées dans le plus bel ordre, et ce fut au bruit du canon et de la musique successive de chaque régiment que la litière traversa une longue haie de cavalerie et d’infanterie, formée depuis la première tente jusqu’à celle du ministre, disposée à quelque distance du quartier royal, et que la pourpre dont elle était couverte faisait reconnaître de loin. Chaque chef de corps obtint un signe ou un mot du Cardinal, qui, enfin rendu sous sa tente, congédia sa suite, s’y enferma, attendant l’heure de se présenter chez le Roi. Mais, avant lui, chaque personnage de son escorte s’y était porté individuellement, et, sans entrer dans la demeure royale, tous attendaient dans de longues galeries couvertes de coutil rayé et disposées comme des avenues qui conduisaient chez le prince. Les courtisans s’y rencontraient et se promenaient par groupes, se saluaient et se présentaient la main, ou se regardaient avec hauteur, selon leurs intérêts ou les seigneurs auxquels ils appartenaient. D’autres chuchotaient longtemps et donnaient des signes d’étonnement, de plaisir ou de mauvaise humeur, qui montraient que quelque chose d’extraordinaire venait de se passer. Un singulier dialogue, entre mille autres, s’éleva dans un coin de la galerie principale.
—Puis-je savoir, monsieur l’abbé, pourquoi vous me regardez d’une manière si assurée?
—Parbleu! monsieur de Launay, c’est que je suis curieux de voir ce que vous allez faire. Tout le monde abandonne votre Cardinal-duc depuis votre voyage en Touraine; vous n’y pensez pas, allez donc causer un moment avec les gens de Monsieur ou de la Reine; vous êtes en retard de dix minutes sur la montre du cardinal de La Valette, qui vient de toucher la main à Rochepot et à tous les gentilshommes du feu comte de Soissons, que je pleurerai toute ma vie.
—Voilà qui est bien, monsieur de Gondi, je vous entends assez; c’est un appel que vous me faites l’honneur de m’adresser.
—Oui, monsieur le comte, reprit le jeune abbé en saluant avec toute la gravité du temps; je cherchais l’occasion de vous appeler au nom de M. d’Attichi, mon ami, avec qui vous eûtes quelque chose à Paris.
—Monsieur l’abbé, je suis à vos ordres; je vais chercher mes seconds, cherchez les vôtres.
—Ce sera à cheval, avec l’épée et le pistolet, n’est-il pas vrai? ajouta Gondi, avec le même air dont on arrangerait une partie de campagne, en époussetant la manche de sa soutane avec le doigt.
—Si tel est votre bon plaisir, reprit l’autre.
Et ils se séparèrent pour un instant en se saluant avec grande politesse et de profondes révérences.
Une foule brillante de jeunes gentilshommes passait et repassait autour d’eux dans la galerie. Ils s’y mêlèrent pour chercher leurs amis. Toute l’élégance des costumes du temps était déployée par la cour dans cette matinée: les petits manteaux de toutes les couleurs, en velours, en satin, brodés d’or ou d’argent, des croix de Saint-Michel et du Saint-Esprit, les fraises, les plumes nombreuses des chapeaux, les aiguillettes d’or, les chaînes qui suspendaient de longues épées, tout brillait, tout étincelait, moins encore que le feu des regards de cette jeunesse guerrière, que ses propos vifs, ses rires spirituels et éclatants. Au milieu de cette assemblée passaient lentement des personnages graves et de grands seigneurs suivis de leurs nombreux gentilshommes.
Le petit abbé de Gondi, qui avait la vue très basse, se promenait parmi la foule, fronçant les sourcils, fermant à demi les yeux pour mieux voir, et relevant sa moustache, car les ecclésiastiques en portaient alors. Il regardait chacun sous le nez pour reconnaître ses amis, et s’arrêta enfin à un jeune homme d’une fort grande taille, vêtu de noir de la tête aux pieds, et dont l’épée même était d’acier bronzé fort noir. Il causait avec un capitaine des gardes, lorsque l’abbé de Gondi le tira à part:
—Monsieur de Thou, lui dit-il, j’aurai besoin de vous pour second dans une heure, à cheval, avec l’épée et le pistolet, si vous voulez me faire cet honneur...
—Monsieur, vous savez que je suis des vôtres tout à fait et à tout venant. Où nous trouverons-nous?
—Devant le bastion espagnol, s’il vous plaît.
—Pardon si je retourne à une conversation qui m’intéressait beaucoup; je serai exact au rendez-vous.
Et de Thou le quitta pour retourner à son capitaine. Il avait dit tout ceci avec une voix fort douce, le plus inaltérable sang-froid, et même quelque chose de distrait.
Le petit abbé lui serra la main avec une vive satisfaction, et continua sa recherche.
Il ne lui fut pas si facile de conclure le marché avec les jeunes seigneurs auxquels il s’adressa, car ils le connaissaient mieux que M. de Thou, et, du plus loin qu’ils le voyaient venir, ils cherchaient à l’éviter, ou riaient de lui-même avec lui, et ne s’engageaient point à le servir.
—Eh! l’abbé, vous voilà encore à chercher; je gage que c’est un second qu’il vous faut? dit le duc de Beaufort.
—Et moi, je parie, ajouta M. de La Rochefoucauld, que c’est contre quelqu’un du Cardinal-duc.
—Vous avez raison tous deux, messieurs; mais depuis quand riez-vous des affaires d’honneur?
—Dieu m’en garde! reprit M. de Beaufort; des hommes d’épée comme nous sommes vénèrent toujours tierce, quarte et octave; mais, quant aux plis de la soutane, je n’y connais rien.
—Parbleu, monsieur, vous savez bien qu’elle ne m’embarrasse pas le poignet, et je le prouverai à qui voudra. Je ne cherche du reste qu’à jeter ce froc aux orties.
—C’est donc pour le déchirer que vous vous battez si souvent? dit La Rochefoucauld. Mais rappelez-vous, mon cher abbé, que vous êtes dessous.
Gondi tourna le dos en regardant à une pendule et ne voulant pas perdre plus de temps à de mauvaises plaisanteries; mais il n’eut pas plus de succès ailleurs, car, ayant abordé deux gentilshommes de la jeune Reine, qu’il supposait mécontents du Cardinal, et heureux par conséquent de se mesurer avec ses créatures, l’un lui dit fort gravement:
—Monsieur de Gondi, vous savez ce qui vient de se passer? Le Roi a dit tout haut: «Que notre impérieux Cardinal le veuille ou non, la veuve de Henri-le-Grand ne restera pas plus longtemps exilée.» Impérieux, monsieur l’abbé, sentez-vous cela? Le Roi n’avait encore rien dit d’aussi fort contre lui. Impérieux! c’est une disgrâce complète. Vraiment, personne n’osera plus lui parler; il va quitter la cour aujourd’hui certainement.
—On m’a dit cela, monsieur; mais j’ai une affaire...
—C’est heureux pour vous, qu’il arrêtait tout court dans votre carrière.
—Une affaire d’honneur...
—Au lieu que Mazarin est pour vous...
—Mais voulez-vous, ou non, m’écouter?
—Ah! s’il est pour vous, vos aventures ne peuvent lui sortir de la tête, votre beau duel avec M. de Coutenan et la jolie petite épinglière; il en a même parlé au Roi. Allons, adieu, cher abbé, nous sommes fort pressés; adieu, adieu...
Et, reprenant le bras de son ami, le jeune persifleur, sans écouter un mot de plus, marcha vite dans la galerie et se perdit dans la multitude des passants.
Le pauvre abbé restait donc fort mortifié de ne pouvoir trouver qu’un second, et regardait tristement s’écouler l’heure et la foule, lorsqu’il aperçut un jeune gentilhomme qui lui était inconnu, assis près d’une table et appuyé sur son coude d’un air mélancolique. Il portait des habits de deuil qui n’indiquaient aucun attachement particulier à une grande maison ou à un corps; et, paraissant attendre sans impatience le moment d’entrer chez le Roi, il regardait d’un air insouciant ceux qui l’entouraient et semblait ne les pas voir et n’en connaître aucun.
Gondi, jetant les yeux sur lui, l’aborda sans hésiter.
—Ma foi, monsieur, lui dit-il, je n’ai pas l’honneur de vous connaître; mais une partie d’escrime ne peut jamais déplaire à un homme comme il faut; et, si vous voulez être mon second, dans un quart d’heure nous serons sur le pré. Je suis Paul de Gondi, et j’ai appelé M. de Launay, qui est au Cardinal, fort galant homme d’ailleurs.
L’inconnu, sans être étonné de cette apostrophe, lui répondit sans changer d’attitude:
—Et quels sont ses seconds?
—Ma foi, je n’en sais rien; mais que vous importe qui le servira? On n’en est pas plus mal avec ses amis pour leur avoir donné un petit coup de pointe.
L’étranger sourit nonchalamment, resta un instant à passer sa main dans ses longs cheveux châtains, et lui dit enfin avec indolence et regardant à une grosse montre ronde suspendue à sa ceinture:
—Au fait, monsieur, comme je n’ai rien de mieux à faire et que je n’ai pas d’amis ici, je vous suis: j’aime autant faire cela qu’autre chose.
Et, prenant sur la table son large chapeau à plumes noires, il partit lentement, suivant le martial abbé, qui allait vite devant lui et revenait le hâter, comme un enfant qui court devant son père, ou un jeune carlin qui va et revient vingt fois avant d’arriver au bout d’une allée.
Cependant, deux huissiers, vêtus de livrées royales, ouvrirent les grands rideaux qui séparaient la galerie de la tente du roi, et le silence s’établit partout. On commença à entrer successivement et avec lenteur dans la demeure passagère du prince. Il reçut avec grâce toute sa cour, et c’était lui-même qui le premier s’offrait à la vue de chaque personne introduite.
Devant une très petite table entourée de fauteuils dorés, était debout le roi Louis XIII, environné des grands officiers de la couronne; son costume était fort élégant: une sorte de veste couleur chamois, avec les manches ouvertes et ornées d’aiguillettes et de rubans bleus, le couvrait jusqu’à la ceinture. Un haut-de-chausse large et flottant ne lui tombait qu’aux genoux, et son étoffe jaune et rayée de rouge était ornée en bas de rubans bleus. Ses bottes à l’écuyère, ne s’élevant guère à plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied, étaient doublées d’une profusion de dentelles, et si larges, qu’elles semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit manteau de velours bleu, où la croix du Saint-Esprit était brodée, couvrait le bras gauche du roi, appuyé sur le pommeau de son épée.
Il avait la tête découverte, et l’on voyait parfaitement sa figure pâle et noble éclairée par le soleil que le haut de sa tente laissait pénétrer. La petite barbe pointue que l’on portait alors augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait aussi l’expression mélancolique; à son front élevé, à son profil antique, à son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande race des Bourbons; il avait tout de ses ancêtres, hormis la force du regard; ses yeux semblaient rougis par les larmes et voilés par un sommeil perpétuel, et l’incertitude de sa vue lui donnait l’air un peu égaré.
Il affecta en ce moment d’appeler autour de lui et d’écouter avec attention les plus grands ennemis du Cardinal, qu’il attendait à chaque minute, en se balançant un peu d’un pied sur l’autre, habitude héréditaire de sa famille; il parlait avec assez de vitesse, mais s’interrompant pour faire un signe de tête gracieux ou un geste de la main à ceux qui passaient devant lui en le saluant profondément.
Il y avait deux heures pour ainsi dire que l’on passait devant le Roi sans que le Cardinal eût paru, toute la cour était accumulée et serrée derrière le prince et dans les galeries tendues qui se prolongeaient derrière sa tente; déjà un intervalle de temps plus long commençait à séparer les noms des courtisans que l’on annonçait.
—Ne verrons-nous pas notre cousin le Cardinal, dit le Roi en se retournant et regardant Montrésor, gentilhomme de Monsieur, comme pour l’encourager à répondre.
—Sire, on le croit fort malade en cet instant, répartit celui-ci.
—Et je ne vois pourtant que Votre Majesté qui le puisse guérir, dit le duc de Beaufort.
—Nous ne guérissons que les écrouelles, dit le Roi; et les maux du Cardinal sont toujours si mystérieux, que nous avouons n’y rien connaître.
Le prince s’essayait aussi de loin à braver son ministre, prenant des forces dans la plaisanterie pour rompre mieux son joug insupportable, mais si difficile à soulever. Il croyait presque y avoir réussi, et, soutenu par l’air de joie de tout ce qui l’environnait, il s’applaudissait déjà intérieurement d’avoir su prendre l’empire suprême et jouissait en ce moment de toute la force qu’il se croyait. Un trouble involontaire au fond du cœur lui disait bien que, cette heure passée, tout le fardeau de l’Etat allait retomber sur lui seul; mais il parlait pour s’étourdir sur cette pensée importune, et se dissimulant le sentiment intime qu’il avait de son impuissance à régner, il ne laissait plus flotter son imagination sur le résultat des entreprises, se contraignant ainsi lui-même à oublier les pénibles chemins qui peuvent y conduire. Des phrases rapides se succédaient sur ses lèvres.
—Nous allons bientôt prendre Perpignan, disait-il de loin à Fabert.—Eh bien, Cardinal, la Lorraine est à nous, ajoutait-il pour La Valette.
Puis touchant le bras de Mazarin:
—Il n’est pas si difficile que l’on croit de mener tout un royaume, n’est-ce pas?
L’Italien, qui n’avait pas autant de confiance que le commun des courtisans dans la disgrâce du Cardinal, répondit sans se compromettre:
—Ah! Sire, les derniers succès de Votre Majesté, au dedans et au dehors, prouvent assez combien elle est habile à choisir ses instruments et à les diriger, et...
Mais le duc de Beaufort, l’interrompant avec cette confiance, cette voix élevée et cet air qui lui méritèrent par la suite le surnom d’Important, s’écria tout haut de sa tête:
—Pardieu, sire, il ne faut que le vouloir; une nation se mène comme un cheval avec l’éperon et la bride; et comme nous sommes tous de bons cavaliers, on n’a qu’à prendre parmi nous tous.
Cette belle sortie du fat n’eut pas le temps de faire son effet, car deux huissiers à la fois crièrent:—Son Eminence!
Le Roi rougit involontairement, comme surpris en flagrant délit; mais bientôt, se raffermissant, il prit un air de hauteur résolue qui n’échappa point au ministre.
Celui-ci, revêtu de toute la pompe du costume de cardinal, appuyé sur deux jeunes pages et suivi de son capitaine des gardes et de plus de cinq cents gentilshommes attachés à sa maison, s’avança vers le Roi lentement, et s’arrêtant à chaque pas, comme éprouvant des souffrances qui l’y forçaient, mais en effet pour observer les physionomies qu’il avait en face. Un coup d’œil lui suffit.
Sa suite resta à l’entrée de la tente royale, et, de tous ceux qui la remplissaient, pas un n’eut l’assurance de le saluer ou de jeter un regard sur lui; La Valette même feignait d’être fort occupé d’une conversation avec Montrésor; et le Roi, qui voulait le mal recevoir, affecta de le saluer légèrement et de continuer un a parte à voix basse avec le duc de Beaufort.
Le Cardinal fut donc forcé, après le premier salut, de s’arrêter et de passer du côté de la foule des courtisans, comme s’il eût voulu s’y confondre; mais son dessein était de les éprouver de plus près; ils reculèrent tous, comme à l’aspect d’un lépreux; le seul Fabert s’avança vers lui avec l’air franc et brusque qui lui était habituel, et, employant dans son langage les expressions de son métier:
—Eh bien! monseigneur, vous faites une brèche au milieu d’eux comme un boulet de canon; je vous en demande pardon pour eux.
—Et vous tenez ferme devant moi comme devant l’ennemi, dit le Cardinal-duc; vous n’en serez pas fâché par la suite, mon cher Fabert.
Mazarin s’approcha aussi, mais avec précaution, du Cardinal, et, donnant à ses traits mobiles l’expression d’une tristesse profonde, lui fit cinq ou six révérences fort basses et tournant le dos au groupe du Roi, de sorte que l’on pouvait les prendre de là pour ces saluts froids et précipités que l’on fait à quelqu’un dont on veut se défaire, et du côté du Duc pour des marques de respect, mais d’une discrète et silencieuse douleur.
Le ministre, toujours calme, sourit avec dédain; et, prenant ce regard fixe et cet air de grandeur qui paraissait en lui dans les dangers imminents, il s’appuya de nouveau sur ses pages, et, sans attendre un mot ou un regard de son souverain, prit tout à coup son parti et marcha directement vers lui en traversant la tente dans toute sa longueur. Personne ne l’avait perdu de vue, tout en faisant paraître le contraire, et tout se tut, ceux mêmes qui parlaient au Roi; tous les courtisans se penchèrent en avant pour voir et écouter.
Louis XIII étonné se retourna, et, la présence d’esprit lui manquant totalement, il demeura immobile et attendit avec un regard glacé, qui était sa seule force, force d’inertie très grande dans un prince.
Le Cardinal, arrivé près du monarque, ne s’inclina pas; mais, sans changer d’attitude, les yeux baissés et les deux mains posées sur l’épaule des deux enfants à demi courbés, il dit:
—Sire, je viens supplier Votre Majesté de m’accorder enfin une retraite après laquelle je soupire depuis longtemps. Ma santé chancelle; je sens que ma vie est bientôt achevée; l’éternité s’approche pour moi, et, avant de rendre compte au Roi éternel, je vais le faire au Roi passager. Il y a dix-huit ans, Sire, que vous m’avez remis entre les mains un royaume faible et divisé; je vous le rends uni et puissant. Vos ennemis sont abattus et humiliés. Mon œuvre est accomplie. Je demande à Votre Majesté la permission de me retirer à Cîteaux, où je suis abbé-général, pour y finir mes jours dans la prière et la méditation.
Le Roi, choqué de quelques expressions hautaines de ces paroles, ne donna aucun des signes de faiblesse qu’attendait le Cardinal, et qu’il lui avait vus toutes les fois qu’il l’avait menacé de quitter les affaires. Au contraire, se sentant observé par toute sa cour, il le regarda en roi et dit froidement:
—Nous vous remercions donc de vos services, monsieur le Cardinal, et nous vous souhaitons le repos que vous demandez.
Richelieu fut ému au fond, mais d’un sentiment de colère qui ne laissa nulle trace sur ses traits. «Voilà bien cette froideur, se dit-il en lui-même, avec laquelle tu laissas mourir Montmorency; mais tu ne m’échapperas pas ainsi.» Il reprit la parole en s’inclinant:
—La seule récompense que je demande de mes services, est que Votre Majesté daigne accepter de moi, en pur don, le Palais-Cardinal, élevé de mes deniers dans Paris.
Le Roi étonné fit un signe de tête consentant. Un murmure de surprise agita un moment la cour attentive.
—Je me jette aussi aux pieds de Votre Majesté pour qu’elle veuille m’accorder la révocation d’une rigueur que j’ai provoquée (je l’avoue publiquement), et que je regardai peut-être trop à la hâte comme utile au repos de l’État. Oui, quand j’étais de ce monde, j’oubliais trop mes plus anciens sentiments de respect et d’attachement pour le bien général; à présent que je jouis déjà des lumières de la solitude, je vois que j’ai eu tort; et je me repens.
L’attention redoubla, et l’inquiétude du Roi devint visible.
—Oui, il est une personne, Sire, que j’ai toujours aimée, malgré ses torts envers vous et l’éloignement que les affaires du royaume me forcèrent à lui montrer; une personne à qui j’ai dû beaucoup, et qui vous doit être chère, malgré ses entreprises à main armée contre vous-même; une personne enfin que je vous supplie de rappeler de l’exil: je veux dire la Reine Marie de Médicis, votre mère.
Le Roi laissa échapper un cri involontaire, tant il était loin de s’attendre à ce nom. Une agitation tout à coup réprimée parut sur toutes les physionomies. On attendait en silence les paroles royales. Louis XIII regarda longtemps son vieux ministre sans parler, et ce regard décida du destin de la France. Il se rappela en un moment tous les services infatigables de Richelieu, son dévouement sans bornes, sa surprenante capacité, et s’étonna d’avoir voulu s’en séparer; il se sentit profondément attendri à cette demande, qui allait chercher sa colère au fond de son cœur pour l’en arracher, et lui faisait tomber des mains la seule arme qu’il eût contre son ancien serviteur; l’amour filial amena le pardon sur ses lèvres et les larmes dans ses yeux; heureux d’accorder ce qu’il désirait le plus au monde, il tendit la main au Duc avec toute la noblesse et la bonté d’un Bourbon. Le Cardinal s’inclina, la baisa avec respect; et son cœur, qui aurait dû se briser de repentir, ne se remplit que de la joie d’un orgueilleux triomphe.
Le prince, touché, lui abandonnant sa main, se retourna avec grâce vers sa cour, et dit d’une voix très émue:
—Nous nous trompons souvent, messieurs, et surtout pour connaître un aussi grand politique que celui-ci; il ne nous quittera jamais, j’espère, puisqu’il a un cœur aussi bon que sa tête.
Aussitôt le cardinal de La Valette s’empara du bas du manteau du Roi pour le baiser avec l’ardeur d’un amant, et le jeune Mazarin en fit presque autant au Duc de Richelieu lui-même, prenant un visage rayonnant de joie et d’attendrissement avec l’admirable souplesse italienne. Deux flots d’adulateurs fondirent, l’un sur le Roi, l’autre sur le ministre: le premier groupe, non moins adroit que le second, quoique moins direct, n’adressait au prince que les remercîments que pouvait entendre le ministre, et brûlait aux pieds de l’un l’encens qu’il destinait à l’autre. Pour Richelieu, tout en faisant un signe de tête à droite et donnant un sourire à gauche, il fit deux pas, et se plaça debout à la droite du Roi, comme à sa place naturelle. Un étranger en entrant eût plutôt pensé que le Roi était à sa gauche.—Le maréchal d’Estrées et tous les ambassadeurs, le duc d’Angoulême, le duc d’Halluin (Schomberg), le maréchal de Châtillon et tous les grands officiers de l’armée et de la couronne l’entouraient, et chacun d’eux attendait impatiemment que le compliment des autres fût achevé pour apporter le sien, craignant qu’on ne s’emparât du madrigal flatteur qu’il venait d’improviser, ou de la formule d’adulation qu’il inventait. Pour Fabert, il s’était retiré dans un coin de la tente, et ne semblait pas avoir fait grande attention à toute cette scène. Il causait avec Montrésor et les gentilshommes de Monsieur, tous ennemis jurés du Cardinal, parce que, hors de la foule qu’il fuyait, il n’avait trouvé qu’eux à qui parler. Cette conduite eût été d’une extrême maladresse dans tout autre moins connu; mais on sait que, tout en vivant au milieu de la cour, il ignorait toujours ses intrigues; et on disait qu’il revenait d’une bataille gagnée comme le cheval du Roi de la chasse, laissant les chiens caresser leur maître et se partager la curée, sans chercher à rappeler la part qu’il avait eue au triomphe.
L’orage semblait donc entièrement apaisé, et aux agitations violentes de la matinée succédait un calme fort doux; un murmure respectueux interrompu par des rires agréables, et l’éclat des protestations d’attachement, étaient tout ce qu’on entendait dans la tente. La voix du Cardinal s’élevait de temps à autre pour s’écrier:—Cette pauvre Reine! nous allons donc la revoir! je n’aurais jamais osé espérer ce bonheur avant de mourir! Le Roi l’écoutait avec confiance et ne cherchait pas à cacher sa satisfaction:—C’est vraiment une idée qui lui est venue d’en haut, disait-il; ce bon Cardinal, contre lequel on m’avait tant fâché, ne songeait qu’à l’union de ma famille; depuis la naissance du Dauphin, je n’ai pas goûté de plus vive satisfaction qu’en ce moment. La protection de la sainte Vierge est visible pour le royaume.
En ce moment un capitaine des gardes vint parler à l’oreille du prince.
—Un courrier de Cologne? dit le Roi; qu’il m’attende dans mon cabinet.
Puis, n’y tenant pas:—J’y vais, j’y vais, dit-il. Et il entra seul dans une petite tente carrée attenante à la grande. On y vit un jeune courrier tenant un portefeuille noir, et les rideaux s’abaissèrent sur le Roi.
Le Cardinal, resté seul maître de la cour, en concentrait toutes les adorations; mais on s’aperçut qu’il ne les recevait plus avec la même présence d’esprit; il demanda plusieurs fois quelle heure il était, et témoigna un trouble qui n’était pas joué; ses regards durs et inquiets se tournaient vers le cabinet: il s’ouvrit tout à coup; le Roi reparut seul, et s’arrêta à l’entrée. Il était plus pâle qu’à l’ordinaire et tremblait de tout son corps; il tenait à la main une large lettre couverte de cinq cachets noirs.
—Messieurs, dit-il avec une voix haute mais entrecoupée, la Reine-mère vient de mourir à Cologne, et je n’ai peut-être pas été le premier à l’apprendre, ajouta-t-il en jetant un regard sévère sur le Cardinal impassible; mais Dieu sait tout. Dans une heure, à cheval, et l’attaque des lignes. Messieurs les Maréchaux, suivez-moi.
Et il tourna le dos brusquement, et rentra dans son cabinet avec eux.
La cour se retira après le ministre, qui, sans donner un signe de tristesse ou de dépit, sortit aussi gravement qu’il était entré, mais en vainqueur.
LE SIÈGE
Il papa alzato le mani e fattomi un patente crocione supra la mia figura, mi disse, che mi benediva e che mi perdonava tutti gli omicidii che io avevo mai fatti, e tutti quelli che mai io farei in servizio della Chiesa apostolica.
Benvenuto Cellini.
Il est des moments dans la vie où l’on souhaite avec ardeur les fortes commotions pour se tirer des petites douleurs; des époques où l’âme, semblable au lion de la fable et fatiguée des atteintes continuelles de l’insecte, souhaite un plus fort ennemi, et appelle les dangers de toute la puissance de son désir. Cinq-Mars se trouvait dans cette disposition d’esprit, qui naît toujours d’une sensibilité maladive des organes et d’une perpétuelle agitation du cœur. Las de retourner sans cesse en lui-même les combinaisons d’événements qu’il souhaitait et celles qu’il avait à redouter; las d’appliquer à des probabilités tout ce que sa tête avait de force pour les calculs, d’appeler à son secours tout ce que son éducation lui avait fait apprendre de la vie des hommes illustres pour le rapprocher de sa situation présente; accablé de ses regrets, de ses songes, des prédictions, des chimères, des craintes et de tout ce monde imaginaire dans lequel il avait vécu pendant son voyage solitaire, il respira en se trouvant jeté dans un monde réel presque aussi bruyant, et le sentiment de deux dangers véritables rendit à son sang la circulation, et la jeunesse à tout son être.
Depuis la scène nocturne de son auberge près de Loudun, il n’avait pu reprendre assez d’empire sur son esprit pour s’occuper d’autre chose que de ses chères et douloureuses pensées; et une sorte de consomption s’emparait déjà de lui, lorsque heureusement il arriva au camp de Perpignan, et heureusement encore eut occasion d’accepter la proposition de l’abbé de Gondi; car on a sans doute reconnu Cinq-Mars dans la personne de ce jeune étranger en deuil, si insouciant et si mélancolique, que le duelliste en soutane avait pris pour témoin.
Il avait fait établir sa tente comme volontaire dans la rue du camp assignée aux jeunes seigneurs qui devaient être présentés au Roi et servir comme aides de camp des généraux; il s’y rendit promptement, fut bientôt armé, à cheval et cuirassé selon la coutume qui subsistait encore alors, et partit seul pour le bastion espagnol, lieu du rendez-vous. Il s’y trouva le premier, et reconnut qu’un petit champ de gazon caché par les ouvrages de la place assiégée avait été fort bien choisi par le petit abbé pour ses projets homicides; car, outre que personne n’eût soupçonné des officiers d’aller se battre sous la ville même qu’ils attaquaient, le corps du bastion les séparait du camp français, et devait les voiler comme un immense paravent. Il était bon de prendre ces précautions, car il n’en coûtait pas moins que la tête alors pour s’être donné la satisfaction de risquer son corps.
En attendant ses amis et ses adversaires, Cinq-Mars eut le temps d’examiner le côté du sud de Perpignan, devant lequel il se trouvait. Il avait entendu dire que ce n’était pas ces ouvrages que l’on attaquerait, et cherchait en vain à se rendre compte de ces projets. Entre cette face méridionale de la ville, les montagnes de l’Albère et le col du Perthus, on aurait pu tracer des lignes d’attaque et des redoutes contre le point accessible; mais pas un soldat de l’armée n’y était placé; toutes les forces semblaient dirigées sur le nord de Perpignan, du côté le plus difficile, contre un fort de brique nommé le Castillet, qui surmonte la porte de Notre-Dame. Il vit qu’un terrain en apparence marécageux, mais très solide, conduisait jusqu’au pied du bastion espagnol; que ce poste était gardé avec toute la négligence castillane, et ne pouvait avoir cependant de force que par ses défenseurs, car ses créneaux et ses meurtrières étaient ruinés et garnis de quatre pièces de canon d’un énorme calibre, encaissées dans du gazon, et par là rendues immobiles et impossibles à diriger contre une troupe qui se précipiterait rapidement au pied du mur.
Il était aisé de voir que ces énormes pièces avaient ôté aux assiégeants l’idée d’attaquer ce point, et aux assiégés celle d’y multiplier les moyens de défense. Aussi, d’un côté, les postes avancés et les vedettes étaient fort éloignés; de l’autre, les sentinelles étaient rares et mal soutenues. Un jeune Espagnol, tenant une longue escopette avec sa fourche suspendue à son côté, et la mèche fumante dans la main droite, se promenait nonchalamment sur le rempart, et s’arrêta à considérer Cinq-Mars, qui faisait à cheval le tour des fossés et du marais.
—Senor Caballero, lui dit-il, est-ce que vous voulez prendre le bastion à vous seul et à cheval, comme don Quixote-Quixada de la Mancha?
Et en même temps il détacha la fourche ferrée qu’il avait au côté, la planta en terre, et y appuyait le bout de son escopette pour ajuster, lorsqu’un grave Espagnol plus âgé, enveloppé dans un sale manteau brun, lui dit dans sa langue:
—Ambrosio de demonio, ne sais-tu pas bien qu’il est défendu de perdre la poudre inutilement jusqu’aux sorties ou aux attaques, pour avoir le plaisir de tuer un enfant qui ne vaut pas ta mèche! C’est ici même que Charles-Quint a jeté et noyé dans le fossé la sentinelle endormie. Fais ton devoir, ou je l’imiterai.
Ambrosio remit son fusil sur son épaule, son bâton fourchu à son côté, et reprit sa promenade sur le rempart.
Cinq-Mars avait été fort peu ému de ce geste menaçant, et s’était contenté d’élever les rênes de son cheval et de lui approcher les éperons, sachant que d’un saut de ce léger animal il serait transporté derrière un petit mur d’une cabane qui s’élevait dans le champ où il se trouvait, et serait à l’abri du fusil espagnol avant que l’opération de la fourche et de la mèche fût terminée. Il savait d’ailleurs qu’une convention tacite des deux armées empêchait que les tirailleurs ne fissent feu sur les sentinelles, ce qui eût été regardé comme un assassinat de chaque côté. Il fallait même que le soldat qui s’était disposé ainsi à l’attaque fût dans l’ignorance des consignes pour l’avoir fait. Le jeune d’Effiat ne fit donc aucun mouvement apparent: et lorsque le factionnaire reprit sa promenade sur le rempart, il reprit la sienne sur le gazon, et aperçut bientôt cinq cavaliers qui se dirigeaient vers lui. Les deux premiers qui arrivèrent au plus grand galop ne le saluèrent pas; mais, s’arrêtant presque sur lui, se jetèrent à terre, et il se trouva dans les bras du conseiller de Thou, qui le serrait tendrement, tandis que le petit abbé de Gondi, riant de tout son cœur, s’écriait:
—Voici encore un Oreste qui retrouve son Pylade, et au moment d’immoler un coquin qui n’est pas de la famille du Roi des rois, je vous assure!
—Eh quoi! c’est vous, cher Cinq-Mars! s’écriait de Thou; quoi! sans que j’aie su votre arrivée au camp? Oui, c’est bien vous; je vous reconnais, quoique vous soyez plus pâle. Avez-vous été malade, cher ami? je vous ai écrit bien souvent; car notre amitié d’enfance m’est demeurée bien avant dans le cœur.
—Et moi, répondit Henri d’Effiat, j’ai été bien coupable envers vous: mais je vous conterai tout ce qui m’étourdissait; je pourrai vous en parler, et j’avais honte de vous l’écrire. Mais que vous êtes bon! votre amitié ne s’est point lassée.
—Je vous connais trop bien, reprenait de Thou; je savais qu’il ne pouvait y avoir d’orgueil entre nous, et que mon âme avait un écho dans la vôtre.
Avec ces paroles, ils s’embrassaient les yeux humides de ces larmes douces que l’on verse si rarement dans la vie, et dont il semble cependant que le cœur soit toujours chargé, tant elles font de bien en coulant.
Cet instant fut court; et, pendant ce peu de mots, Gondi n’avait cessé de les tirer par leur manteau en disant:
—A cheval! à cheval! messieurs. Eh! pardieu, vous aurez le temps de vous embrasser, si vous êtes si tendres; mais ne vous faites pas arrêter, et songeons à en finir bien vite avec nos bons amis qui arrivent. Nous sommes dans une mauvaise position, avec ces trois gaillards-là en face, les archers pas loin d’ici, et les Espagnols là-haut; il faut tenir tête à trois feux.
Il parlait encore lorsque M. de Launay, se trouvant à soixante pas de là avec ses seconds, choisis dans ses amis plutôt que dans les partisans du Cardinal, embarqua son cheval au petit galop, selon les termes du manège, et, avec toute la précision des leçons qu’on y reçoit, s’avança de très bonne grâce vers ses jeunes adversaires et les salua gravement:
—Messieurs, dit-il, je crois que nous ferions bien de nous choisir et de prendre du champ; car il est question d’attaquer les lignes et il faut que je sois à mon poste.
—Nous sommes prêts, monsieur, dit Cinq-Mars; et, quant à nous choisir, je serai bien aise de me trouver en face de vous; car je n’ai point oublié le maréchal de Bassompierre et le bois de Chaumont; vous savez mon avis sur votre insolente visite chez ma mère.
—Vous êtes jeune, monsieur; j’ai rempli chez madame votre mère les devoirs d’homme du monde; chez le maréchal, ceux de capitaine des gardes; ici, ceux de gentilhomme avec monsieur l’abbé qui m’a appelé; et ensuite j’aurai cet honneur avec vous.
—Si je vous le permets, dit l’abbé déjà à cheval.
Ils prirent soixante pas de champ, et c’était tout ce qu’offrait d’étendue le pré qui les renfermait; l’abbé de Gondi fut placé entre de Thou et son ami, qui se trouvait le plus rapproché des remparts, où deux officiers espagnols et une vingtaine de soldats se placèrent, comme au balcon, pour voir ce duel de six personnes, spectacle qui leur était assez habituel. Ils donnaient les mêmes signes de joie qu’à leurs combats de taureaux, et riaient de ce rire sauvage et amer que leur physionomie tient du sang arabe.
A un signe de Gondi, les six chevaux partirent au galop, et se rencontrèrent sans se heurter au milieu de l’arène; à l’instant six coups de pistolet s’entendirent presque ensemble, et la fumée couvrit les combattants.
Quand elle se dissipa, on ne vit, des six cavaliers et des six chevaux, que trois hommes et trois animaux en bon état. Cinq-Mars était à cheval, donnant la main à son adversaire aussi calme que lui; à l’autre extrémité, de Thou s’approchait du sien, dont il avait tué le cheval, et l’aidait à se relever; pour Gondi et de Launay, on ne les voyait plus ni l’un ni l’autre. Cinq-Mars, les cherchant avec inquiétude, aperçut en avant le cheval de l’abbé qui sautait et caracolait, traînant à sa suite le futur cardinal, qui avait le pied pris dans l’étrier et jurait comme s’il n’eût jamais étudié autre chose que le langage des camps: il avait le nez et les mains tout en sang de sa chute et de ses efforts pour s’accrocher au gazon, et voyait avec assez d’humeur son cheval, que son pied chatouillait bien malgré lui, se diriger vers le fossé rempli d’eau qui entourait le bastion, lorsque heureusement Cinq-Mars, passant entre le bord du marécage et le cheval, le saisit par la bride et l’arrêta.
—Eh bien! mon cher abbé, je vois que vous n’êtes pas bien malade, car vous parlez énergiquement.
—Par la corbleu! criait Gondi en se débarbouillant de la terre qu’il avait dans les yeux, pour tirer un coup de pistolet à la figure de ce géant, il a bien fallu me pencher en avant et m’élever sur l’étrier; aussi ai-je un peu perdu l’équilibre; mais je crois qu’il est à terre aussi.
—Vous ne vous trompez guère, monsieur, dit de Thou, qui arriva; voilà son cheval qui nage dans le fossé avec son maître, dont la cervelle est emportée; il faut songer à nous évader.
—Nous évader? c’est assez difficile, messieurs, dit l’adversaire de Cinq-Mars survenant, voici le coup de canon, signal de l’attaque; je ne croyais pas qu’il partît si tôt: si nous retournons, nous rencontrerons les Suisses et les lansquenets qui sont en bataille sur ce point.
—M. de Fontrailles a raison, dit de Thou; mais, si nous ne retournons pas, voici les Espagnols qui courent aux armes et nous feront siffler des balles sur la tête.
—Eh bien! tenons conseil, dit Gondi; appelez donc M. de Montrésor, qui s’occupe inutilement de chercher le corps de ce pauvre de Launay. Vous ne l’avez pas blessé, monsieur de Thou?
—Non, monsieur l’abbé, tout le monde n’a pas la main si heureuse que la vôtre, dit amèrement Montrésor, qui venait boitant un peu à cause de sa chute; nous n’aurons pas le temps de continuer avec l’épée.
—Quant à continuer, je n’en suis pas, messieurs, dit Fontrailles; M. de Cinq-Mars en a agi trop noblement avec moi: mon pistolet avait fait long feu, et, ma foi, le sien s’est appuyé sur ma joue, j’en sens encore le froid; il a eu la bonté de l’ôter et de le tirer en l’air; je ne l’oublierai jamais, et je suis à lui à la vie à la mort.
—Il ne s’agit pas de cela, messieurs, interrompit Cinq-Mars; voici une balle qui m’a sifflé à l’oreille; l’attaque est commencée de toutes parts, et nous sommes enveloppés par les amis et les ennemis.
En effet, la canonnade était générale; la citadelle, la ville et l’armée étaient couvertes de fumée; le bastion seul qui leur faisait face n’était pas attaqué; et ses gardes semblaient moins se préparer à le défendre qu’à examiner le sort des fortifications.
—Je crois que l’ennemi a fait une sortie, dit Montrésor, car la fumée a cessé dans la plaine, et je vois des masses de cavaliers qui chargent pendant que le canon de la place les protège.
—Messieurs, dit Cinq-Mars, qui n’avait cessé d’observer les murailles, nous pourrions prendre un parti: ce serait d’entrer dans ce bastion mal gardé.
—C’est très bien dit, monsieur, dit Fontrailles; mais nous ne sommes que cinq contre trente au moins, et nous voilà bien découverts et faciles à compter.
—Ma foi, l’idée n’est pas mauvaise, dit Gondi: il vaut mieux être fusillé là-haut que pendu là-bas, si l’on vient à nous trouver; car ils doivent déjà s’être aperçus que M. de Launay manque à sa compagnie, et toute la cour sait notre affaire.
—Parbleu! messieurs, dit Montrésor, voilà du secours qui nous vient.
Une troupe nombreuse à cheval, mais fort en désordre, arrivait sur eux au plus grand galop; des habits rouges les faisaient voir de loin; ils semblaient avoir pour but de s’arrêter dans le champ même où se trouvaient nos duellistes embarrassés, car à peine les premiers chevaux y furent-ils, que les cris de halte se répétèrent et se prolongèrent par la voix des chefs mêlés à leurs cavaliers.
—Allons au-devant d’eux, ce sont les gens d’armes de la garde du Roi, dit Fontrailles; je les reconnais à leurs cocardes noires. Je vois aussi beaucoup de chevau-légers avec eux; mêlons-nous à leur désordre, car je crois qu’ils sont ramenés.
Ce mot est un terme honnête qui voulait dire et signifie encore en déroute dans le langage militaire. Tous les cinq s’avancèrent vers cette troupe vive et bruyante, et virent que cette conjecture était très juste. Mais, au lieu de la consternation qu’on pourrait attendre en pareil cas, ils ne trouvèrent qu’une gaieté jeune et bruyante, et n’entendirent que des éclats de rire de ces deux compagnies.
—Ah! pardieu, Cahuzac, disait l’un, ton cheval courait mieux que le mien; je crois que tu l’as exercé aux chasses du Roi.
—C’est pour que nous soyons plus tôt ralliés que tu es arrivé le premier ici, répondait l’autre.
—Je crois que le marquis de Coislin est fou de nous faire charger quatre cents contre huit régiments espagnols.
—Ah! ah! ah! Locmaria, votre panache est bien arrangé! il a l’air d’un saule pleureur. Si nous suivons celui-là, ce sera à l’enterrement.
—Eh! messieurs, je vous l’ai dit d’avance, répondait d’assez mauvaise humeur ce jeune officier; j’étais sûr que ce capucin de Joseph, qui se mêle de tout, se trompait en nous disant de charger de la part du Cardinal. Mais auriez-vous été contents si ceux qui ont l’honneur de vous commander avaient refusé la charge?
—Non! non! non! répondirent tous ces jeunes gens en reprenant rapidement leurs rangs.
—J’ai dit, reprit le vieux marquis de Coislin, qui, avec ses cheveux blancs, avait encore le feu de la jeunesse dans les yeux, que si l’on vous ordonnait de monter à l’assaut à cheval, vous le feriez.
—Bravo! bravo! crièrent tous les gens d’armes en battant des mains.
—Eh bien, monsieur le marquis, dit Cinq-Mars en s’approchant, voici l’occasion d’exécuter ce que vous avez promis; je ne suis qu’un simple volontaire, mais il y a déjà un instant que ces messieurs et moi examinons ce bastion, et je crois qu’on en pourrait venir à bout.
—Monsieur, au préalable, il faudrait sonder le gué pour...
En ce moment, une balle partie du rempart même dont on parlait vint casser la tête au cheval du vieux capitaine.
—Locmaria, de Mouy, prenez le commandement, et l’assaut, l’assaut! crièrent les deux compagnies nobles, le croyant mort.
—Un moment, un moment, messieurs, dit le vieux Coislin en se relevant, je vous y conduirai, s’il vous plaît; guidez-nous, monsieur le volontaire, car les Espagnols nous invitent à ce bal, et il faut répondre poliment.
A peine le vieillard fut-il sur un autre cheval que lui amenait un de ses gens, et eut-il tiré son épée, que, sans attendre son commandement, toute cette ardente jeunesse, précédée par Cinq-Mars et ses amis, dont les chevaux étaient poussés en avant par les escadrons, se jeta dans les marais, où, à son grand étonnement et à celui des Espagnols, qui comptaient trop sur sa profondeur, les chevaux ne s’enfoncèrent que jusqu’aux jarrets, et malgré une décharge à mitraille des deux plus grosses pièces, tous arrivèrent pêle-mêle sur un petit terrain de gazon au pied des remparts à demi ruinés. Dans l’ardeur du passage, Cinq-Mars et Fontrailles, avec le jeune Locmaria, lancèrent leurs chevaux sur le rempart même; mais une vive fusillade tua et renversa ces trois animaux, qui roulèrent avec leurs maîtres.
—Pied à terre, messieurs! cria le vieux Coislin; le pistolet et l’épée, et en avant! abandonnez vos chevaux.
Tous obéirent rapidement et vinrent se jeter en foule à la brèche.
Cependant de Thou, que son sang-froid n’abandonnait jamais non plus que son amitié, n’avait pas perdu de vue son jeune Henri, et l’avait reçu dans ses bras lorsque son cheval était tombé. Il le remit debout, lui rendit son épée échappée, et lui dit avec le plus grand calme, malgré les balles qui pleuvaient de tous côtés:
—Mon ami, ne suis-je pas bien ridicule au milieu de toute cette bagarre, avec mon habit de conseiller au Parlement?
—Parbleu, dit Montrésor qui s’avançait, voici l’abbé qui vous justifie bien.
En effet, le petit Gondi, repoussant des coudes les chevau-légers, criait de toutes ses forces:—Trois duels et un assaut! J’espère que j’y perdrai ma soutane, enfin!
Et, en disant ces mots, il frappait d’estoc et de taille sur un grand Espagnol.
La défense ne fut pas longue. Les soldats castillans ne tinrent pas longtemps contre les officiers français, et pas un d’eux n’eut le temps ni la hardiesse de recharger son arme.
—Messieurs, nous raconterons cela à nos maîtresses, à Paris! s’écria Locmaria en jetant son chapeau en l’air.
Et Cinq-Mars, de Thou, Coislin, de Mouy, Londigny, officiers des compagnies rouges, et tous ces jeunes gentilshommes, l’épée dans la main droite, le pistolet dans la gauche, se heurtant, se poussant et se faisant autant de mal à eux-mêmes qu’à l’ennemi par leur empressement, débordèrent enfin sur la plate-forme du bastion, comme l’eau versée d’un vase dont l’entrée est trop étroite jaillit par torrents au dehors.
Dédaignant de s’occuper des soldats vaincus qui se jetaient à leurs genoux, ils les laissèrent errer dans le fort sans même les désarmer, et se mirent à courir dans leur conquête comme des écoliers en vacances, riant de tout leur cœur comme après une partie de plaisir.
Un officier espagnol, enveloppé dans son manteau brun, les regardait d’un air sombre.
—Quels démons est-ce là, Ambrosio? disait-il à un soldat. Je ne les ai pas connus autrefois en France. Si Louis XIII a toute une armée ainsi composée, il est bien bon de ne pas conquérir l’Europe.
—Oh! je ne les crois pas bien nombreux; il faut que ce soit un corps de pauvres aventuriers qui n’ont rien à perdre et tout à gagner par le pillage.
—Tu as raison, dit l’officier; je vais tâcher d’en séduire un pour m’échapper.
Et, s’approchant avec lenteur, il aborda un jeune chevau-léger, d’environ dix-huit ans, qui était à l’écart assis sur le parapet; il avait le teint blanc et rose d’une jeune fille, sa main délicate tenait un mouchoir brodé dont il essuyait son front et ses cheveux d’un blond d’argent; il regardait l’heure à une grosse montre ronde couverte de rubis enchâssés et suspendue à sa ceinture par un nœud de rubans.
L’Espagnol étonné s’arrêta. S’il ne l’eût vu renverser ses soldats, il ne l’aurait cru capable que de chanter une romance couché sur un lit de repos. Mais, prévenu par les idées d’Ambrosio, il songea qu’il se pouvait qu’il eût volé ces objets de luxe au pillage des appartements d’une femme; et, l’abordant brusquement, lui dit:
—Hombre! je suis officier; veux-tu me rendre la liberté et me faire revoir mon pays?
Le jeune Français le regarda avec l’air doux de son âge, et, songeant à sa propre famille, lui dit:
—Monsieur, je vais vous présenter au marquis de Coislin, qui vous accordera sans doute ce que vous demandez; votre famille est-elle de Castille ou d’Aragon?
—Ton Coislin demandera une autre permission encore, et me fera attendre une année. Je te donnerai quatre mille ducats si tu me fais évader.
Cette figure douce, ces traits enfantins, se couvrirent de la pourpre de la fureur; ces yeux bleus lancèrent des éclairs, et, en disant: De l’argent, à moi! va-t’en, imbécile! le jeune homme donna sur la joue de l’Espagnol un bruyant soufflet. Celui-ci, sans hésiter, tira un long poignard de sa poitrine, et, saisissant le bras du Français, crut le lui plonger facilement dans le cœur: mais, leste et vigoureux, l’adolescent lui prit lui-même le bras droit, et, l’élevant avec force au-dessus de sa tête, le ramena avec le fer sur celle de l’Espagnol frémissant de rage.
—Eh! eh! eh! doucement, Olivier! Olivier! crièrent de toutes parts ses camarades accourant: il y a assez d’Espagnols par terre.
Et ils désarmèrent l’officier ennemi.
—Que ferons-nous de cet enragé? disait l’un.
—Je n’en voudrais pas pour mon valet de chambre, répondait l’autre.
—Il mérite d’être pendu, disait un troisième; mais, ma foi, messieurs, nous ne savons pas pendre; envoyons-le à ce bataillon de Suisses qui passe dans la plaine.
Et cet homme sombre et calme, s’enveloppant de nouveau dans son manteau, se mit en marche de lui-même, suivi d’Ambrosio, pour aller joindre le bataillon, poussé par les épaules et hâté par cinq ou six de ces jeunes fous.
Cependant la première troupe d’assiégeants, étonnée de son succès, l’avait suivi jusqu’au bout. Cinq-Mars, conseillé par le vieux Coislin, avait fait le tour du bastion, et ils virent tous deux avec chagrin qu’il était entièrement séparé de la ville, et que leur avantage ne pouvait se poursuivre. Ils revinrent donc sur la plate-forme, lentement et en causant, rejoindre de Thou et l’abbé de Gondi, qu’ils trouvèrent riant avec les jeunes chevau-légers.
—Nous avions avec nous la Religion et la Justice, messieurs, nous ne pouvions pas manquer de triompher.
—Comment donc? mais c’est qu’elles ont frappé aussi fort que nous!
Ils se turent à l’approche de Cinq-Mars, et restèrent un instant à chuchoter et à demander son nom, puis tous l’entourèrent et lui prirent la main avec transport.
—Messieurs, vous avez raison, dit le vieux capitaine; c’est, comme disaient nos pères, le mieux faisant de la journée. C’est un volontaire qui doit être présenté aujourd’hui au Roi par le Cardinal.
—Par le Cardinal! nous le présenterons nous-mêmes, ah! qu’il ne soit pas Cardinaliste[4], il est trop brave garçon pour cela, disaient avec vivacité tous ces jeunes gens.
—Monsieur, je vous en dégoûterai bien, moi, dit Olivier d’Entraigues en s’approchant, car j’ai été son page, et je le connais parfaitement. Servez plutôt dans les Compagnies Rouges; allez, vous aurez de bons camarades.
Le vieux marquis évita l’embarras de la réponse à Cinq-Mars en faisant sonner les trompettes pour rallier ses brillantes compagnies. Le canon avait cessé de se faire entendre, et un Garde était venu l’avertir que le Roi et le Cardinal parcouraient la ligne pour voir les résultats de la journée; il fit passer tous les chevaux par la brèche, ce qui fut assez long, et ranger les deux compagnies à cheval en bataille dans un lieu où il semblait impossible qu’une autre troupe que l’infanterie eût jamais pu pénétrer.
LES RÉCOMPENSES