LA MORT.
N. Lemercier, Panhypocrisiade.
«Pour assouvir le premier emportement du chagrin royal, avait dit Richelieu; pour ouvrir une source d’émotions qui détourne de la douleur cette âme incertaine, que cette ville soit assiégée, j’y consens; que Louis parte, je lui permets de frapper quelques pauvres soldats des coups qu’il voudrait et n’ose me donner; que sa colère s’éteigne dans ce sang obscur, je le veux; mais ce caprice de gloire ne dérangera pas mes immuables desseins, cette ville ne tombera pas encore, elle ne sera française pour toujours que dans deux ans, elle viendra dans mes filets seulement au jour marqué dans ma pensée. Tonnez, bombes et canons: méditez vos opérations, savants capitaines; précipitez-vous, jeunes guerriers; je ferai taire votre bruit, évanouir vos projets, avorter vos efforts; tout finira par une vaine fumée, et je vais vous conduire pour vous égarer.»
Voilà à peu près ce que roulait sous sa tête chauve le Cardinal-Duc avant l’attaque dont on vient de voir une partie. Il s’était placé à cheval au nord de la ville sur une des montagnes de Salces; de ce point il pouvait voir la plaine du Roussillon, devant lui, s’inclinant jusqu’à la Méditerranée; Perpignan, avec ses remparts de brique, ses bastions, sa citadelle et son clocher, y formait une masse ovale et sombre sur des prés larges et verdoyants, et les vastes montagnes l’enveloppaient avec la vallée comme un arc énorme courbé du nord au sud, tandis que, prolongeant sa ligne blanchâtre à l’orient, la mer semblait en être la corde argentée. A sa droite s’élevait ce mont immense que l’on appelle le Canigou, dont les flancs épanchent deux rivières dans la plaine. La ligne française s’étendait jusqu’au pied de cette barrière de l’occident. Une foule de généraux et de grands seigneurs se tenaient à cheval derrière le ministre, mais à vingt pas de distance et dans un silence profond. Il avait commencé par suivre au plus petit pas la ligne d’opérations, et ensuite était revenu se placer immobile sur cette hauteur, d’où son œil et sa pensée planaient sur les destinées des assiégeants et des assiégés. L’armée avait les yeux sur lui, et de tout point on pouvait le voir. Chaque homme portant les armes le regardait comme son chef immédiat, et attendait son geste pour agir. Dès longtemps la France était ployée à son joug, et l’admiration en avait exclu de toutes ses actions le ridicule auquel un autre eût été quelquefois soumis. Ici, par exemple, il ne vint à l’esprit d’aucun homme de sourire ou même de s’étonner que la cuirasse revêtit un prêtre, et la sévérité de son caractère et de son aspect réprima toute idée de rapprochements ironiques ou de conjectures injurieuses. Ce jour-là le Cardinal parut revêtu d’un costume entièrement guerrier: c’était un habit couleur de feuille morte, bordé en or; une cuirasse couleur d’eau; l’épée au côté des pistolets à l’arçon de sa selle, et un chapeau à plumes qu’il mettait rarement sur sa tête, où il conservait toujours la calotte rouge. Deux pages étaient derrière lui: l’un portait ses gantelets, l’autre son casque, et le capitaine de ses gardes était à son côté.
Comme le Roi l’avait nouvellement nommé généralissime de ses troupes, c’était à lui que les généraux envoyaient demander des ordres; mais lui, connaissant trop bien les secrets motifs de la colère actuelle de son maître, affecta de renvoyer à ce prince tous ceux qui voulaient avoir une décision de sa bouche. Il arriva ce qu’il avait prévu, car il réglait et calculait les mouvements de ce cœur comme ceux d’une horloge, et aurait pu dire avec exactitude par quelles sensations il avait passé. Louis XIII vint se placer à ses côtés, mais il vint comme vient l’élève adolescent forcé de reconnaître que son maître a raison. Son air était hautain et mécontent, ses paroles étaient brusques et sèches. Le Cardinal demeura impassible. Il fut remarquable que le Roi employait, en consultant, les paroles du commandement, conciliant ainsi sa faiblesse et son pouvoir, son irrésolution et sa fierté, son impéritie et ses prétentions, tandis que son ministre lui dictait ses lois avec le ton de la plus profonde obéissance.
—Je veux que l’on attaque bientôt, Cardinal, dit le prince en arrivant; c’est-à-dire, ajouta-t-il avec un air d’insouciance, lorsque tous vos préparatifs seront faits et à l’heure dont vous serez convenu avec nos maréchaux.
—Sire, si j’osais dire ma pensée, je voudrais que Votre Majesté eût pour agréable d’attaquer dans un quart d’heure, car, la montre en main, il suffit de ce temps pour faire avancer la troisième ligne.
—Oui, oui, c’est bon, monsieur le Cardinal; je le pensais aussi; je vais donner mes ordres moi-même; je veux faire tout moi-même. Schomberg, Schomberg! dans un quart d’heure je veux entendre le canon du signal, je le veux!
En partant pour commander la droite de l’armée, Schomberg ordonna, et le signal fut donné.
Les batteries disposées depuis longtemps par le maréchal de La Meilleraie commencèrent à battre en brèche, mais mollement, parce que les artilleurs sentaient qu’on les avait dirigés sur deux points inexpugnables, et qu’avec leur expérience, et surtout le sens droit et la vue prompte du soldat français, chacun d’eux aurait pu indiquer la place qu’il eût fallu choisir.
Le Roi fut frappé de la lenteur des feux.
—La Meilleraie, dit-il avec impatience, voici des batteries qui ne vont pas; vos canonniers dorment.
Le maréchal, les mestres de camp d’artillerie étaient présents, mais aucun ne répondit une syllabe. Ils avaient jeté les yeux sur le Cardinal, qui demeurait immobile comme une statue équestre, et ils l’imitèrent. Il eût fallu répondre que la faute n’était pas aux soldats, mais à celui qui avait ordonné cette fausse disposition de batteries; et c’était Richelieu lui-même qui, feignant de les croire plus utiles où elles se trouvaient, avait fait taire les observations des chefs.
Le Roi fut étonné de ce silence, et, craignant d’avoir commis, par cette question, quelque erreur grossière dans l’art militaire, rougit légèrement, et, se rapprochant du groupe des princes qui l’accompagnaient, leur dit pour prendre contenance:
—D’Angoulême, Beaufort, c’est bien ennuyeux, n’est-il pas vrai? nous restons là comme des momies.
Charles de Valois s’approcha et dit:
—Il me semble, Sire, que l’on n’a pas employé ici les machines de l’ingénieur Pompée-Targon.
—Parbleu, dit le duc de Beaufort en regardant fixement Richelieu, c’est que nous aimions beaucoup mieux prendre la Rochelle que Perpignan, dans le temps où vint cet Italien. Ici pas une machine préparée, pas une mine, un pétard sous ces murailles, et le maréchal de La Meilleraie m’a dit ce matin qu’il avait proposé d’en faire approcher pour ouvrir la tranchée. Ce n’était ni le Castillet, ni ces six grands bastions de l’enveloppe, ni la demi-lune qu’il fallait attaquer. Si nous allons ce train, le grand bras de pierre de la citadelle nous montrera le poing longtemps encore.
Le Cardinal, toujours immobile, ne dit pas une seule parole, il fit seulement signe à Fabert de s’approcher; celui-ci sortit du groupe qui le suivait, et rangea son cheval derrière celui de Richelieu, près du capitaine de ses gardes.
Le duc de La Rochefoucault, s’approchant du Roi, prit la parole:
—Je crois, Sire, que notre peu d’action à ouvrir la brèche donne de l’insolence à ces gens-là, car voici une sortie nombreuse qui se dirige justement vers Votre Majesté; les régiments de Biron et de Ponts se replient en faisant leurs feux.
—Eh bien, dit le Roi tirant son épée, chargeons-les, et faisons rentrer ces coquins chez eux; lancez la cavalerie avec moi, d’Angoulême. Où est-elle, Cardinal?
—Derrière cette colline, Sire, sont en colonne six régiments de dragons et les carabins de la Roque; vous voyez en bas mes Gens d’armes et mes Chevau-légers, dont je supplie Votre Majesté de se servir, car ceux de sa garde sont égarés en avant par le marquis de Coislin, toujours trop zélé. Joseph, va lui dire de revenir.
Il parla bas au capucin, qui l’avait accompagné affublé d’un habit militaire qu’il portait gauchement, et qui s’avança aussitôt dans la plaine.
Cependant les colonnes serrées de la vieille infanterie espagnole sortaient de la porte Notre-Dame comme une forêt mouvante et sombre, tandis que par une autre porte une cavalerie pesante sortait aussi et se rangeait dans la plaine. L’armée française, en bataille au pied de la colline du Roi, sur des forts de gazon et derrière des redoutes et des fascines, vit avec effroi les Gens d’armes et les Chevau-légers pressés entre ces deux corps dix fois supérieurs en nombre.
—Sonnez donc la charge! cria Louis XIII, ou mon vieux Coislin est perdu.
Et il descendit la colline avec toute sa suite, aussi ardente que lui; mais, avant qu’il fût au bas et à la tête de ses Mousquetaires, les deux Compagnies avaient pris leur parti; lancées avec la rapidité de la foudre et au cri de vive le Roi! elles fondirent sur la longue colonne de la cavalerie ennemie comme deux vautours sur les flancs d’un serpent, et, faisant une large et sanglante trouée, passèrent au travers pour aller se rallier derrière le bastion espagnol, comme nous l’avons vu, et laissèrent les cavaliers si étonnés, qu’ils ne songèrent qu’à se reformer et non à les poursuivre.
L’armée battit des mains; le Roi étonné s’arrêta; il regarda autour de lui, et vit dans tous les yeux le brûlant désir de l’attaque; toute la valeur de sa race étincela dans les siens; il resta encore une seconde comme en suspens, écoutant avec ivresse le bruit du canon, respirant et savourant l’odeur de la poudre; il semblait reprendre une autre vie et redevenir Bourbon; tous ceux qui le virent alors se crurent commandés par un autre homme, lorsque, élevant son épée et ses yeux vers le soleil éclatant, il s’écria:
—Suivez-moi, braves amis! c’est ici que je suis roi de France!
Sa cavalerie, se déployant, partit avec une ardeur qui dévorait l’espace, et, soulevant des flots de poussière du sol qu’elle faisait trembler, fut dans un instant mêlée à la cavalerie espagnole, engloutie comme elle dans un nuage immense et mobile.
—A présent, c’est à présent! s’écria de sa hauteur le Cardinal avec une voix tonnante: qu’on arrache ces batteries à leur position inutile. Fabert, donnez vos ordres: qu’elles soient toutes dirigées sur cette infanterie qui va lentement envelopper le Roi. Courez, volez, sauvez le Roi!
Aussitôt cette suite, auparavant inébranlable, s’agite en tous sens; les généraux donnent leurs ordres, les aides de camp disparaissent et fondent dans la plaine, où, franchissant les fossés, les barrières et les palissades, ils arrivent à leur but presque aussi promptement que la pensée qui les dirige et que le regard qui les suit. Tout à coup les éclairs lents et interrompus qui brillaient sur les batteries découragées deviennent une flamme immense et continuelle, ne laissant pas de place à la fumée qui s’élève jusqu’au ciel en formant un nombre infini de couronnes légères et flottantes; les volées du canon, qui semblaient de lointains et faibles échos, se changent en un tonnerre formidable dont les coups sont aussi rapides que ceux du tambour battant la charge; tandis que, de trois points opposés, les rayons larges et rouges des bouches à feu descendent sur les sombres colonnes qui sortaient de la ville assiégée.
Cependant Richelieu, sans changer de place, mais l’œil ardent et le geste impératif, ne cessait de multiplier les ordres en jetant sur ceux qui les recevaient un regard qui leur faisait entrevoir un arrêt de mort s’ils n’obéissaient pas assez vite.
—Le Roi a culbuté cette cavalerie; mais les fantassins résistent encore; nos batteries n’ont fait que tuer et n’ont pas vaincu. Trois régiments d’infanterie en avant, sur-le-champ, Gassion, la Meilleraie et Lesdiguières! qu’on prenne les colonnes par le flanc. Portez l’ordre au reste de l’armée de ne plus attaquer et de rester sans mouvement sur toute la ligne. Un papier! que j’écrive moi-même à Schomberg.
Un page mit pied à terre et s’avança tenant un crayon et du papier. Le ministre, soutenu par quatre hommes de sa suite, descendit de cheval péniblement et en jetant quelques cris involontaires que lui arrachaient ses douleurs; mais il les dompta et s’assit sur l’affût d’un canon: le page présenta son épaule comme pupitre en s’inclinant, et le Cardinal écrivit à la hâte cet ordre, que les manuscrits contemporains nous ont transmis, et que pourront imiter les diplomates de nos jours, qui sont plus jaloux, à ce qu’il semble, de se tenir parfaitement en équilibre sur la limite de deux pensées que de chercher ces combinaisons qui tranchent les destinées du monde, trouvant le génie trop grossier et trop clair pour prendre sa marche.
«Monsieur le maréchal, ne hasardez rien, et méditez bien avant d’attaquer. Quand on vous mande que le Roi désire que vous ne hasardiez rien, ce n’est pas que Sa Majesté vous défende absolument de combattre, mais son intention n’est pas que vous donniez un combat général, si ce n’est avec une notable espérance de gain pour l’avantage qu’une favorable situation vous pourrait donner, la responsabilité du combat devant naturellement retomber sur vous.»
Tous ces ordres donnés, le vieux ministre, toujours assis sur l’affût, appuyant ses deux bras sur la lumière du canon, et son menton sur ses bras, dans l’attitude de l’homme qui ajuste et pointe une pièce, continua en silence et en repos à regarder le combat du Roi, comme un vieux loup qui, rassasié de victimes et engourdi par l’âge, contemple dans la plaine le ravage du lion sur un troupeau de bœufs qu’il n’oserait attaquer; de temps en temps son œil se ranime, l’odeur du sang lui donne de la joie, et pour n’en pas perdre le goût, il passe une langue ardente sur sa mâchoire démantelée.
Ce jour-là, il fut remarqué par ses serviteurs (c’étaient à peu près tous ceux qui l’approchaient) que, depuis son lever jusqu’à la nuit, il ne prit aucune nourriture, et tendit tellement toute l’application de son âme sur les événements nécessaires à conduire, qu’il triompha des douleurs de son corps, et sembla les avoir détruites à force de les oublier. C’était cette puissance d’attention et cette présence continuelle de l’esprit qui le haussaient presque jusqu’au génie. Il l’aurait atteint s’il ne lui eût manqué l’élévation native de l’âme et la sensibilité généreuse du cœur.
Tout s’accomplit sur le champ de bataille comme il l’avait voulu, et sa fortune du cabinet le suivit près du canon. Louis XIII prit d’une main avide la victoire que lui faisait son ministre, et y ajouta seulement cette part de grandeur et de bravoure qu’un homme apporte dans son triomphe.
Le canon avait cessé de frapper lorsque les colonnes de l’infanterie furent rejetées brisées dans Perpignan; le reste avait eu le même sort, et l’on ne vit plus dans la plaine que les escadrons étincelants du Roi qui le suivaient en se reformant.
Il revenait au pas et contemplait avec satisfaction le champ de bataille entièrement nettoyé d’ennemis; il passa fièrement sous le feu même des pièces espagnoles, qui, soit par maladresse, soit par une secrète convention avec le premier ministre, soit pudeur de tuer un Roi de France, ne lui envoyèrent que quelques boulets qui, passant à dix pieds sur sa tête, vinrent expirer devant les lignes du camp et ajouter à sa réputation de bravoure.
Cependant à chaque pas qu’il faisait vers la butte où l’attendait Richelieu, sa physionomie changeait d’aspect et se décomposait visiblement: il perdait cette rougeur du combat, et la noble sueur du triomphe tarissait sur son front. A mesure qu’il s’approchait, sa pâleur accoutumée s’emparait de ses traits comme ayant droit de siéger seule sur une tête royale; son regard perdait ses flammes passagères et enfin, lorsqu’il l’eut joint, une mélancolie profonde avait entièrement glacé son visage. Il retrouva le Cardinal comme il l’avait laissé. Remonté à cheval, celui-ci, toujours froidement respectueux, s’inclina, et, après quelques mots de compliment, se plaça près de Louis pour suivre les lignes et voir les résultats de la journée, tandis que les princes et les grands seigneurs, marchant devant et derrière à quelque distance, formaient comme un nuage autour d’eux.
L’habile ministre eut soin de ne rien dire et de ne faire aucun geste qui pût donner le soupçon qu’il eût la moindre part aux événements de la journée, et il fut remarquable que de tous ceux qui vinrent rendre compte, il n’y en eut pas un qui ne semblât deviner sa pensée et ne sût éviter de compromettre sa puissance occulte par une obéissance démonstrative; tout fut rapporté au Roi. Le Cardinal traversa donc, à côté de ce prince, la droite du camp qu’il n’avait pas eue sous les yeux de la hauteur où il s’était placé, et vit avec satisfaction que Schomberg, qui le connaissait bien, avait agi précisément comme le maître avait écrit, ne compromettant que quelques troupes légères, et combattant assez pour ne pas encourir de reproche d’inaction et pas assez pour obtenir un résultat quelconque. Cette conduite charma le ministre et ne déplut point au Roi, dont l’amour-propre caressait l’idée d’avoir vaincu seul dans la journée. Il voulut même se persuader et faire croire que tous les efforts de Schomberg avaient été infructueux, et lui dit qu’il ne lui en voulait pas, qu’il venait d’éprouver par lui-même qu’il avait en face des ennemis moins méprisables qu’on ne l’avait cru d’abord.
—Pour vous prouver que vous n’avez fait que gagner à nos yeux, ajouta-t-il, nous vous nommons chevalier de nos ordres et nous vous donnons les grandes et petites entrées près de notre personne.
Le Cardinal lui serra affectueusement la main en passant, et le maréchal, étonné de ce déluge de faveurs, suivit le prince la tête baissée, comme un coupable, ayant besoin pour s’en consoler de se rappeler toutes les actions d’éclat qu’il avait faites durant sa carrière, et qui étaient demeurées dans l’oubli, leur attribuant mentalement ces récompenses non méritées pour se réconcilier avec sa conscience.
Le Roi était prêt à revenir sur ses pas, quand le duc de Beaufort, le nez au vent et l’air étonné, s’écria:
—Mais, Sire, ai-je encore du feu dans les yeux, ou suis-je devenu fou d’un coup de soleil? Il me semble que je vois sur ce bastion des cavaliers en habits rouges qui ressemblent furieusement à vos Chevau-légers que nous avons crus morts.
Le Cardinal fronça le sourcil.
—C’est impossible, monsieur, dit-il; l’imprudence de M. de Coislin a perdu les Gens d’armes de Sa Majesté et ces cavaliers; c’est pourquoi j’osais dire au Roi tout à l’heure que si l’on supprimait ces corps inutiles, il pourrait en résulter de grands avantages, militairement parlant.
—Pardieu, Votre Éminence me pardonnera, reprit le duc de Beaufort: mais je ne me trompe point, et en voici sept ou huit à pied qui poussent devant eux des prisonniers.
—Eh bien, allons donc visiter ce point, dit le Roi avec nonchalance; si j’y retrouve mon vieux Coislin, j’en serai bien aise.
Il fallut suivre.
Ce fut avec de grandes précautions que les chevaux du Roi et de sa suite passèrent à travers le marais et les débris, mais ce fut avec un grand étonnement qu’on aperçut en haut les deux Compagnies Rouges en bataille comme un jour de parade.
—Vive Dieu! cria Louis XIII, je crois qu’il n’en manque pas un. Eh bien, marquis, vous tenez parole, vous prenez des murailles à cheval.
—Je crois que ce point a été mal choisi, dit Richelieu d’un air de dédain; il n’avance en rien la prise de Perpignan et a dû coûter du monde.
—Ma foi, vous avez raison, dit le Roi (adressant pour la première fois la parole au Cardinal avec un air moins sec, depuis l’entrevue qui suivit la nouvelle de la mort de la Reine), je regrette le sang qu’il a fallu verser ici.
—Il n’y a eu, Sire, que deux de nos jeunes gens blessés à cette attaque, dit le vieux Coislin, et nous y avons gagné de nouveaux compagnons d’armes dans les volontaires qui nous ont guidés.
—Qui sont-ils? dit le prince.
—Trois d’entre eux se sont retirés modestement, Sire; mais le plus jeune, que vous voyez, était le premier à l’assaut, et m’en a donné l’idée. Les deux Compagnies réclament l’honneur de le présenter à Votre Majesté.
Cinq-Mars, à cheval derrière le vieux capitaine, ôta son chapeau, et découvrit sa jeune et pâle figure, ses grands yeux noirs et ses grands cheveux bruns.
—Voilà des traits qui me rappellent quelqu’un, dit le Roi; qu’en dites-vous, Cardinal?
Celui-ci avait déjà jeté un coup d’œil pénétrant sur le nouveau venu, et dit:
—Je me trompe, ou ce jeune homme est...
—Henry d’Effiat, dit à haute voix le volontaire en s’inclinant.
—Comment donc, Sire, c’est lui-même que j’avais annoncé à Votre Majesté, et qui devait lui être présenté de ma main, le second fils du maréchal.
—Ah! dit Louis XIII avec vivacité, j’aime à le voir présenté par ce bastion. Il y a bonne grâce, mon enfant, à l’être ainsi quand on porte le nom de notre vieil ami. Vous allez nous suivre au camp, où nous avons beaucoup à vous dire. Mais que vois-je! vous ici, monsieur de Thou! qui êtes-vous venu juger?
—Je crois, Sire, répondit Coislin, qu’il a plutôt condamné à mort quelques Espagnols, car il est entré le second dans la place.
—Je n’ai frappé personne, monsieur, interrompit de Thou en rougissant; ce n’est point mon métier; ici je n’ai aucun mérite, j’accompagnais M. de Cinq-Mars mon ami.
—Nous aimons votre modestie autant que cette bravoure, et nous n’oublierons pas ce trait. Cardinal, n’y a-t-il pas quelque présidence vacante?
Richelieu n’aimait pas M. de Thou; et, comme ses haines avaient toujours une cause mystérieuse, on en cherchait la cause vainement; elle se dévoila par un mot cruel qui lui échappa. Ce motif d’inimitié était une phrase des Histoires du président de Thou, père de celui-ci, où il flétrit aux yeux de la postérité un grand-oncle du Cardinal, moine d’abord, puis apostat, souillé de tous les vices humains.
Richelieu, se penchant à l’oreille de Joseph, lui dit:
—Tu vois bien cet homme, c’est lui dont le père a mis mon nom dans son histoire; eh bien! je mettrai son nom dans la mienne.
En effet, il l’inscrivit plus tard avec du sang. En ce moment, pour éviter de répondre au Roi, il feignit de ne pas avoir entendu sa question et d’appuyer sur le mérite de Cinq-Mars et le désir de le voir placé à la cour.
—Je vous ai promis d’avance de le faire capitaine dans mes gardes, dit le prince; faites-le nommer dès demain. Je veux le connaître davantage, et je lui réserve mieux que cela par la suite, s’il me plaît. Retirons-nous; le soleil est couché, et nous sommes loin de notre armée. Dites à mes deux bonnes Compagnies de nous suivre.
Le ministre, après avoir fait donner cet ordre, dont il eut soin de supprimer l’éloge, se mit à la droite du Roi, et toute l’escorte quitta le bastion confié à la garde des Suisses, pour retourner au camp.
Les deux Compagnies Rouges défilèrent lentement par la trouée qu’elles avaient faite avec tant de promptitude; leur contenance était grave et silencieuse.
Cinq-Mars s’approcha de son ami.
—Voici des héros bien mal récompensés, lui dit-il; pas une faveur, pas une question flatteuse!
—En revanche, répondit le simple de Thou, moi qui vins un peu malgré moi, je reçois des compliments. Voilà les cours et la vie; mais le vrai juge est en haut, que l’on n’aveugle pas.
—Cela ne nous empêchera pas de nous faire tuer demain s’il le faut, dit le jeune Olivier en riant.
LES MÉPRISES
Anciennes légendes.
Pour paraître devant le Roi, Cinq-Mars avait été forcé de monter le cheval de l’un des Chevau-légers blessés dans l’affaire, ayant perdu le sien au pied du rempart. Pendant l’espace de temps assez long qu’exigea la sortie des deux Compagnies, il se sentit frapper sur l’épaule et vit en se retournant le vieux Grandchamp tenant en main un cheval gris fort beau.
—Monsieur le marquis veut-il bien monter un cheval qui lui appartienne? dit-il. Je lui ai mis la selle et la housse de velours brodée en or qui étaient restées dans le fossé. Hélas! mon Dieu! quand je pense qu’un Espagnol aurait fort bien pu la prendre, ou même un Français; car, dans ce temps-ci, il y a tant de gens qui prennent tout ce qu’ils trouvent comme leur appartenant; et puis, comme dit le proverbe: Ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat. Ils auraient pu prendre aussi, quand j’y pense, ces quatre cents écus en or que M. le Marquis, soit dit sans reproche, avait oubliés dans les fontes de ses pistolets. Et les pistolets, quels pistolets! Je les avais achetés en Allemagne, et les voici encore aussi bons et avec une détente aussi parfaite que dans ce temps-là. C’était bien assez d’avoir fait tuer le pauvre petit cheval noir qui était né en Angleterre, aussi vrai que je le suis à Tours en Touraine; fallait-il encore exposer des objets précieux à passer à l’ennemi?
Tout en faisant ses doléances, ce brave homme achevait de seller le cheval gris; la colonne était longue à défiler, et, ralentissant ses mouvements, il fit une attention scrupuleuse à la longueur des sangles et aux ardillons de chaque boucle de la selle, se donnant par là le temps de continuer ses discours.
—Je vous demande bien pardon, monsieur, si je suis un peu long, c’est que je me suis foulé tant soit peu le bras en relevant M. de Thou, qui lui-même relevait monsieur le marquis pendant la grande culbute.
—Comment! tu es venu là, vieux fou! dit Cinq-Mars: ce n’est pas ton métier; je t’ai dit de rester au camp.
—Oh! quant à ce qui est de rester au camp, c’est différent, je ne sais pas rester là; et, quand il se tire un coup de mousquet, je serais malade si je n’en voyais pas la lumière. Pour mon métier, c’est bien le mien d’avoir soin de vos chevaux, et vous êtes dessus, monsieur. Croyez-vous que, si je l’avais pu, je n’aurais pas sauvé les jours de cette pauvre petite bête noire qui est là-bas dans le fossé. Ah! comme je l’aimais, monsieur! un cheval qui a gagné trois prix de course dans sa vie! Quand j’y pense, cette vie-là a été trop courte pour tous ceux qui savaient l’aimer comme moi. Il ne se laissait donner l’avoine que par son Grandchamp, et il me caressait avec sa tête dans ce moment-là; et la preuve, c’est le bout de l’oreille gauche qu’il m’a emporté un jour, ce pauvre ami; mais ce n’était pas qu’il voulût me faire du mal, au contraire. Il fallait voir comme il hennissait de colère quand un autre l’approchait; il a cassé la jambe à Jean à cause de cela, ce bon animal; je l’aimais tant! Aussi, quand il est tombé, je le soutenais d’une main, M. de Locmaria de l’autre. J’ai bien cru d’abord que lui et ce monsieur allaient se relever; mais malheureusement il n’y en a qu’un qui soit revenu en vie, et c’était celui que je connaissais le moins. Vous avez l’air d’en rire, de ce que je dis sur votre cheval, monsieur; mais vous oubliez qu’en temps de guerre le cheval est l’âme du cavalier, oui, monsieur, son âme, car, qui est-ce qui épouvante l’infanterie! c’est le cheval. Ce n’est certainement point l’homme qui, une fois lancé, n’y fait guère plus qu’une botte de foin. Qui est-ce qui fait bien des actions que l’on admire! c’est encore le cheval! Et quelquefois son maître voudrait être bien loin, qu’il se trouve malgré lui victorieux et récompensé, tandis que le pauvre animal n’y gagne que des coups. Qui est-ce qui gagne des prix à la course? c’est le cheval, qui ne soupe guère mieux qu’à l’ordinaire, tandis que son maître met l’or dans sa poche, et il est envié de ses amis et considéré de tous les seigneurs comme s’il avait couru lui-même. Qui est-ce qui chasse le chevreuil et qui n’en met pas un pauvre petit morceau sous sa dent? c’est encore le cheval! tandis qu’il arrive quelquefois qu’on le mange lui-même, ce pauvre animal; et, dans une campagne avec M. le maréchal, il m’est arrivé... Mais qu’avez-vous donc, monsieur le marquis? vous pâlissez...
—Serre-moi la jambe avec quelque chose, un mouchoir, une courroie, ou ce que tu voudras, car je sens une douleur brûlante; je ne sais ce que c’est.
—Votre botte est coupée, monsieur, et ce pourrait bien être quelque balle; mais le plomb est ami de l’homme.
—Il me fait cependant bien mal!
—Ah! qui aime bien châtie bien, monsieur: ah! le plomb! il ne faut pas dire du mal du plomb; qui est-ce qui...
Tout en s’occupant de lier la jambe de Cinq-Mars au-dessous du genou, le bonhomme allait commencer l’apologie du plomb aussi sottement qu’il avait fait celle du cheval, quand il fut forcé, ainsi que son maître, de prêter l’oreille à une dispute vive et bruyante entre plusieurs soldats suisses restés très près d’eux après le départ de toutes les troupes; ils se parlaient en gesticulant beaucoup, et semblaient s’occuper de deux hommes que l’on voyait au milieu de trente soldats environ.
D’Effiat tendant toujours son pied à son domestique et appuyé sur la selle de son cheval, chercha, en écoutant attentivement, à comprendre leurs paroles; mais il ignorait absolument l’allemand, et ne put rien deviner de leur querelle. Grandchamp tenait toujours sa botte et écoutait aussi très sérieusement, et tout à coup se mit à rire de tout son cœur, se tenant les côtes, ce que l’on ne lui avait jamais vu faire.
—Ah! ah! monsieur, voilà deux sergents qui se disputent pour savoir lequel on doit pendre des deux Espagnols qui sont là; car vos camarades rouges ne se sont pas donné la peine de le dire; l’un de ces Suisses prétend que c’est l’officier; l’autre assure que c’est le soldat, et voilà un troisième qui vient de les mettre d’accord.
—Et qu’a-t-il dit?
—Il a dit de les pendre tous les deux.
—Doucement! doucement! s’écria Cinq-Mars en faisant des efforts pour marcher.
Mais il ne put s’appuyer sur sa jambe.
—Mets-moi à cheval, Grandchamp.
—Monsieur, vous n’y pensez pas, votre blessure...
—Fais ce que je te dis, et montes-y toi-même ensuite.
Le vieux domestique, tout en grondant, obéit et courut, d’après un autre ordre très absolu, arrêter les Suisses, déjà dans la plaine, prêts à suspendre leurs prisonniers à un arbre, ou plutôt à les laisser s’y attacher; car l’officier, avec le sang-froid de son énergique nation, avait passé lui-même autour de son cou le nœud coulant d’une corde, et montait, sans en être prié, à une petite échelle appliquée à l’arbre pour y nouer l’autre bout. Le soldat, avec le même calme insouciant, regardait les Suisses se disputer autour de lui, et tenait l’échelle.
Cinq-Mars arriva à temps pour les sauver, se nomma au bas officier suisse, et, prenant Grandchamp pour interprète, dit que ces deux prisonniers étaient à lui, et qu’il allait les faire conduire à sa tente; qu’il était capitaine aux gardes, et s’en rendait responsable. L’Allemand, toujours discipliné, n’osa répliquer; il n’y eut de résistance que de la part du prisonnier. L’officier, encore au haut de l’échelle, se retourna, et parlant de là comme d’une chaire, dit avec un rire sardonique:
—Je voudrais bien savoir ce que tu viens faire ici? Qui t’a dit que j’aime à vivre?
—Je ne m’en informe pas, dit Cinq-Mars, peu m’importe ce que vous deviendrez après; je veux dans ce moment empêcher un acte qui me paraît injuste et cruel. Tuez-vous ensuite si vous voulez.
—C’est bien dit, reprit l’Espagnol farouche; tu me plais, toi. J’ai cru d’abord que tu venais faire le généreux pour me forcer d’être reconnaissant, ce que je déteste. Eh bien, je consens à descendre; mais je te haïrai autant qu’auparavant, parce que tu es Français, je t’en préviens, et je ne te remercierai pas, car tu ne fais que t’acquitter envers moi: c’est moi-même qui t’ai empêché ce matin d’être tué par ce jeune soldat, quand il te mit en joue, et il n’a jamais manqué un isard dans les montagnes de Léon.
—Soit, dit Cinq-Mars, descendez.
Il entrait dans son caractère d’être toujours avec les autres tel qu’ils se montraient dans leurs relations avec lui, et cette rudesse le rendit de fer.
—Voilà un fier gaillard, monsieur, dit Grandchamp; à votre place certainement M. le maréchal l’aurait laissé sur son échelle. Allons, Louis, Étienne, Germain, venez garder les prisonniers de monsieur et les conduire; voilà une jolie acquisition que nous faisons là; si cela nous porte bonheur, j’en serai bien étonné.
Cinq-Mars, souffrant un peu du mouvement de son cheval, se mit en marche assez lentement pour ne pas dépasser ces hommes à pied; il suivit de loin la colonne des Compagnies qui s’éloignaient à la suite du Roi, et songeait à ce que ce prince pouvait lui vouloir dire. Un rayon d’espoir lui fit voir l’image de Marie de Mantoue dans l’éloignement, et il eut un instant de calme dans les pensées. Mais tout son avenir était dans ce seul mot: plaire au Roi; il se mit à réfléchir à tout ce qu’il a d’amer.
En ce moment il vit arriver son ami de Thou, qui, inquiet de ce qu’il était resté en arrière, le cherchait dans la plaine, et accourait pour le secourir s’il l’eût fallu.
—Il est tard, mon ami, la nuit s’approche; vous vous êtes arrêté bien longtemps; j’ai craint pour vous. Qui amenez-vous donc? Pourquoi vous êtes-vous arrêté? Le Roi va vous demander bientôt.
Telles étaient les questions rapides du jeune conseiller, que l’inquiétude avait fait sortir de son calme accoutumé, ce que n’avait pu faire le combat.
—J’étais un peu blessé; j’amène un prisonnier, et je songeais au Roi. Que peut-il me vouloir, mon ami? Que faut-il faire s’il veut m’approcher du trône? il faudra plaire. A cette idée, vous l’avouerai-je? je suis tenté de fuir, et j’espère que je n’aurai pas l’honneur fatal de vivre près de lui. Plaire! que ce mot est humiliant! obéir ne l’est pas autant. Un soldat s’expose à mourir, et tout est dit. Mais que de souplesse, de sacrifices de son caractère, que de compositions avec sa conscience, que de dégradations de sa pensée dans la destinée d’un courtisan! Ah! de Thou, mon cher de Thou! je ne suis pas fait pour la cour, je le sens, quoique je ne l’aie vue qu’un instant; j’ai quelque chose de sauvage au fond du cœur, que l’éducation n’a poli qu’à la surface. De loin, je me suis cru propre à vivre dans ce monde tout-puissant, je l’ai même souhaité, guidé par un projet bien chéri de mon cœur; mais je recule au premier pas; la vue du Cardinal m’a fait frémir; le souvenir du dernier de ses crimes auquel j’assistai m’a empêché de lui parler; il me fait horreur, je ne le pourrai jamais. La faveur du Roi a aussi je ne sais quoi qui m’épouvante, comme si elle devait m’être funeste.
—Je suis heureux de vous voir cet effroi: il vous sera salutaire peut-être, reprit de Thou en cheminant. Vous allez entrer en contact et en commerce avec la Puissance; vous ne la sentirez pas, vous allez la toucher; vous verrez ce qu’elle est, et par quelle main la foudre est portée. Hélas! fasse le ciel qu’elle ne vous brûle pas! Vous assisterez peut-être à ces conseils où se règle la destinée des nations; vous verrez, vous ferez naître ces caprices d’où sortent les guerres sanglantes, les conquêtes et les traités; vous tiendrez dans votre main la goutte d’eau qui enfante les torrents. C’est d’en haut qu’on apprécie bien les choses humaines, mon ami; il faut avoir passé sur les points élevés pour connaître la petitesse de celles que nous voyons grandes.
—Eh! si j’en étais là, j’y gagnerais du moins cette leçon dont vous parlez, mon ami; mais ce Cardinal, cet homme auquel il me faut avoir une obligation, cet homme que je connais trop par son œuvre, que sera-t-il pour moi?
—Un ami, un protecteur, sans doute, répondit de Thou.
—Plutôt la mort mille fois que son amitié! J’ai tout son être et jusqu’à son nom même en haine; il verse le sang des hommes avec la croix du Rédempteur.
—Quelles horreurs dites-vous, mon cher! Vous vous perdrez si vous montrez au roi ces sentiments pour le Cardinal.
—N’importe, au milieu de ces sentiers tortueux, j’en veux prendre un nouveau, la ligne droite. Ma pensée entière, la pensée de l’homme juste, se dévoilera aux regards du Roi même s’il l’interroge, dût-elle me coûter la tête. Je l’ai vu enfin ce Roi, que l’on m’avait peint si faible; je l’ai vu, et son aspect m’a touché le cœur malgré moi; certes, il est bien malheureux, mais il ne peut être cruel, il entendrait la vérité...
—Oui, mais il n’oserait la faire triompher, répondit le sage de Thou. Garantissez-vous de cette chaleur de cœur qui vous entraîne souvent par des mouvements subits et bien dangereux. N’attaquez pas un colosse tel que Richelieu sans l’avoir mesuré.
—Vous voilà comme mon gouverneur, l’abbé Quillet; mon cher et prudent ami, vous ne me connaissez ni l’un ni l’autre; vous ne savez pas combien je suis las de moi-même, et jusqu’où j’ai jeté mes regards. Il me faut monter ou mourir.
—Quoi! déjà ambitieux! s’écria de Thou avec une extrême surprise.
Son ami inclina la tête sur ses mains en abandonnant les rênes de son cheval, et ne répondit pas.
—Quoi! cette égoïste passion de l’âge mûr s’est emparée de vous, à vingt ans, Henri! L’ambition est la plus triste des espérances.
—Et cependant elle me possède à présent tout entier, car je ne vis que par elle, tout mon cœur en est pénétré.
—Ah! Cinq-Mars, je ne vous reconnais plus! que vous étiez différent autrefois! Je ne vous le cache pas, vous me semblez bien déchu: dans ces promenades de notre enfance, où la vie et surtout la mort de Socrate faisaient couler de nos yeux des larmes d’admiration et d’envie; lorsque, nous élevant jusqu’à l’idéal de la plus haute vertu, nous désirions pour nous dans l’avenir ces malheurs illustres, ces infortunes sublimes qui font les grands hommes; quand nous composions pour nous des occasions imaginaires de sacrifices et de dévouement; si la voix d’un homme eût prononcé entre nous deux, tout à coup, le mot seul d’ambition, nous aurions cru toucher un serpent...
De Thou parlait avec la chaleur de l’enthousiasme et du reproche. Cinq-Mars continuait à marcher sans rien répondre, et la tête dans ses mains; après un instant de silence, il les ôta et laissa voir des yeux pleins de généreuses larmes; il serra fortement la main de son ami et lui dit avec un accent pénétrant:
—Monsieur de Thou, vous m’avez rappelé les plus belles pensées de ma première jeunesse; croyez que je ne suis pas déchu, mais un secret espoir me dévore que je ne puis confier même à vous: je méprise autant que vous l’ambition qui paraîtra me posséder; la terre entière le croira, mais que m’importe la terre? Pour vous, noble ami, promettez-moi que vous ne cesserez pas de m’estimer, quelque chose que vous me voyiez faire. Je jure par le ciel que mes pensées sont pures comme lui.
—Eh bien, dit de Thou, je jure par lui que je vous en crois aveuglément; vous me rendez la vie!
Ils se serraient encore la main avec effusion de cœur, lorsqu’ils s’aperçurent qu’ils étaient arrivés presque devant la tente du Roi.
Le jour était entièrement tombé, mais on aurait pu croire qu’un jour plus doux se levait, car la lune sortait de la mer dans toute sa splendeur; le ciel transparent du Midi ne se chargeait d’aucun nuage, et semblait un voile d’un bleu pâle semé de paillettes argentées: l’air encore enflammé n’était agité que par le rare passage de quelques brises de la Méditerranée, et tous les bruits avaient cessé sur la terre. L’armée fatiguée reposait sous les tentes dont les feux marquaient la ligne, et la ville assiégée semblait accablée du même sommeil; on ne voyait, sur ses remparts, que le bout des armes des sentinelles qui brillaient aux clartés de la lune, ou le feu errant des rondes de nuit; on n’entendait que quelques cris sombres et prolongés de ces gardes qui s’avertissaient de ne pas dormir.
C’était seulement autour du Roi que tout veillait, mais à une assez grande distance de lui. Ce prince avait fait éloigner toute sa suite; il se promenait seul devant sa tente, et, s’arrêtant quelquefois à contempler la beauté du ciel, il paraissait plongé dans une mélancolique méditation. Personne n’osait l’interrompre, et ce qui restait de seigneurs dans le quartier royal s’était approché du Cardinal, qui, à vingt pas du Roi, était assis sur un petit tertre de gazon façonné en banc par les soldats; là, il essuyait son front pâle; fatigué des soucis du jour et du poids inaccoutumé d’une armure, il congédiait par quelques mots précipités, mais toujours attentifs et polis, ceux qui venaient le saluer en se retirant; il n’avait déjà plus près de lui que Joseph, qui causait avec Laubardemont. Le Cardinal regardait du côté du Roi si, avant de rentrer, ce prince ne lui parlerait pas, lorsque le bruit des chevaux de Cinq-Mars se fit entendre; les gardes du Cardinal le questionnèrent et le laissèrent s’avancer sans suite, et seulement avec de Thou.
—Vous êtes arrivé trop tard, jeune homme, pour parler au Roi, dit d’une voix aigre le Cardinal-Duc; on ne fait pas attendre Sa Majesté.
Les deux amis allaient se retirer, lorsque la voix même de Louis XIII se fit entendre. Ce prince était en ce moment dans une de ces fausses positions qui firent le malheur de sa vie entière. Irrité profondément contre son ministre, mais ne se dissimulant pas qu’il lui devait le succès de la journée, ayant d’ailleurs besoin de lui annoncer son intention de quitter l’armée et de suspendre le siège de Perpignan, il était combattu entre le désir de lui parler et la crainte de faiblir dans son mécontentement; de son côté, le ministre n’osait lui adresser la parole le premier, incertain sur les pensées qui roulaient dans la tête de son maître, et craignant de mal prendre son temps, mais ne pouvant non plus se décider à se retirer; tous deux se trouvaient précisément dans la situation de deux amants brouillés qui voudraient avoir une explication, lorsque le Roi saisit avec joie la première occasion d’en sortir. Le hasard fut fatal au ministre; voilà à quoi tiennent ces destinées qu’on appelle grandes.
—N’est-ce pas M. de Cinq-Mars? dit le Roi d’une voix haute; qu’il vienne, je l’attends.
Le jeune d’Effiat s’approcha à cheval, et à quelques pas du Roi voulut mettre pied à terre; mais à peine sa jambe eut-elle touché le gazon qu’il tomba à genoux.
—Pardon, Sire, je crois que je suis blessé.
Et le sang sortit violemment de sa botte.
De Thou l’avait vu tomber, et s’était approché pour le soutenir; Richelieu saisit cette occasion de s’avancer aussi avec un empressement simulé.
—Otez ce spectacle des yeux du Roi, s’écria-t-il; vous voyez bien que ce jeune homme se meurt.
—Point du tout, dit Louis, le soutenant lui-même, un Roi de France sait voir mourir et n’a point peur du sang qui coule pour lui. Ce jeune homme m’intéresse; qu’on le fasse porter près de ma tente, et qu’il ait auprès de lui mes médecins; si sa blessure n’est pas grave, il viendra avec moi à Paris, car le siège est suspendu, monsieur le Cardinal, j’en ai vu assez. D’autres affaires m’appellent au centre du royaume; je vous laisserai ici commander en mon absence; c’est ce que je voulais vous dire.
A ces mots, le Roi rentra brusquement dans sa tente, précédé par ses pages et ses officiers tenant des flambeaux.
Le pavillon royal était fermé, Cinq-Mars emporté par de Thou et ses gens, que le duc de Richelieu, immobile et stupéfait, regardait encore la place où cette scène s’était passée; il semblait frappé de la foudre et incapable de voir ou d’entendre ceux qui l’observaient.
Laubardemont, encore effrayé de sa mauvaise réception de la veille, n’osait lui dire un mot, et Joseph avait peine à reconnaître en lui son ancien maître; il sentit un moment le regret de s’être donné à lui, et crut que son étoile pâlissait; mais, songeant qu’il était haï de tous les hommes et n’avait de ressource qu’en Richelieu, il le saisit par le bras, et, le secouant fortement, lui dit à demi-voix, mais avec rudesse:
—Allons donc, monseigneur, vous êtes une poule mouillée; venez avec nous.
Et, comme s’il l’eût soutenu par le coude, mais en effet l’entraînant malgré lui, aidé de Laubardemont, il le fit rentrer dans sa tente comme un maître d’école fait coucher un écolier pour lequel il redoute le brouillard du soir: Ce vieillard prématuré suivit lentement les volontés de ses deux acolytes, et la pourpre du pavillon retomba sur lui.
LA VEILLÉE