Shakspeare.
A peine le cardinal fut-il dans sa tente qu’il tomba, encore armé et cuirassé, dans un grand fauteuil; et là, portant son mouchoir sur sa bouche et le regard fixe, il demeura dans cette attitude, laissant ses deux noirs confidents chercher si la méditation ou l’anéantissement l’y retenait. Il était mortellement pâle, et une sueur froide ruisselait sur son front. En l’essuyant avec un mouvement brusque, il jeta en arrière sa calotte rouge, seul signe ecclésiastique qui lui restât, et retomba la bouche sur ses mains. Le capucin d’un côté, le sombre magistrat de l’autre, le considéraient en silence, et semblaient, avec leurs habits noirs et bruns, le prêtre et le notaire d’un mourant.
Le religieux, tirant du fond de sa poitrine une voix qui semblait plus propre à dire l’office des morts qu’à donner des consolations, parla cependant le premier:
—Si monseigneur veut se souvenir de mes conseils donnés à Narbonne, il conviendra que j’avais un juste pressentiment des chagrins que lui causerait un jour ce jeune homme.
Le maître des requêtes reprit:
—J’ai su par le vieil abbé sourd qui était à dîner chez la maréchale d’Effiat, et qui a tout entendu, que ce jeune Cinq-Mars montrait plus d’énergie qu’on ne l’imaginait, et qu’il tenta de délivrer le maréchal de Bassompierre. J’ai encore le rapport détaillé du sourd, qui a très bien joué son rôle; l’éminentissime Cardinal doit en être satisfait.
—J’ai dit à monseigneur, recommença Joseph, car ces deux séides farouches alternaient leurs discours comme les pasteurs de Virgile; j’ai dit qu’il serait bon de se défaire de ce petit d’Effiat, et que je m’en chargerais, si tel était son bon plaisir; il serait facile de le perdre dans l’esprit du Roi.
—Il serait plus sûr de le faire mourir de sa blessure, reprit Laubardemont; si Son Eminence avait la bonté de m’en donner l’ordre, je connais intimement le médecin en second, qui m’a guéri d’un coup au front, et qui le soigne. C’est un homme prudent, tout dévoué à monseigneur le Cardinal-duc, et dont le brelan a un peu dérangé les affaires.
—Je crois, repartit Joseph avec un air de modestie mêlé d’un peu d’aigreur, que si Son Eminence avait quelqu’un à employer à ce projet utile, ce serait plutôt son négociateur habituel, qui a eu quelque succès autrefois.
—Je crois pouvoir en énumérer quelques-uns assez marquants, reprit Laubardemont, et très nouveaux, dont la difficulté était grande.
—Ah! sans doute, dit le père avec un demi-salut et un air de considération et de politesse, votre mission la plus hardie et la plus habile fut le jugement d’Urbain Grandier, le magicien. Mais, avec l’aide de Dieu, on peut faire d’aussi bonnes et fortes choses. Il n’est pas sans quelque mérite, par exemple, ajouta-t-il en baissant les yeux comme une jeune fille, d’extirper vigoureusement une branche royale de Bourbon.
—Il n’était pas bien difficile, reprit avec amertume le maître des requêtes, de choisir un soldat aux gardes pour tuer le comte de Soissons; mais présider, juger...
—Et exécuter soi-même, interrompit le capucin échauffé, est moins difficile certainement que d’élever un homme, dès l’enfance, dans la pensée d’accomplir de grandes choses avec discrétion, et de supporter, s’il le fallait, toutes les tortures pour l’amour du ciel, plutôt que de révéler le nom de ceux qui l’ont armé de leur justice, ou de mourir courageusement sur le corps de celui qu’on a frappé, comme l’a fait celui que j’envoyai; il ne jeta pas un cri au coup d’épée de Riquemont, l’écuyer du prince; il finit comme un saint: c’était mon élève.
—Autre chose est d’ordonner ou de courir les dangers.
—Et n’en ai-je pas couru au siège de la Rochelle?
—D’être noyé dans un égout, sans doute? dit Laubardemont.
—Et vous, dit Joseph, vos périls ont-ils été de vous prendre les doigts dans les instruments de torture? et tout cela parce que l’abbesse des Ursulines est votre nièce.
—C’était bon pour vos frères de Saint-François, qui tenaient les marteaux; mais moi, je fus frappé au front par ce même Cinq-Mars, qui guidait une populace effrénée.
—En êtes-vous bien sûr? s’écria Joseph charmé; osa-t-il bien aller ainsi contre les ordres du Roi?
La joie qu’il avait de cette découverte lui faisait oublier sa colère.
—Impertinents! s’écria le Cardinal, rompant tout à coup le silence et ôtant de ses lèvres son mouchoir taché de sang, je punirais votre sanglante dispute, si elle ne m’avait appris bien des secrets d’infamie de votre part. On a dépassé mes ordres: je ne voulais point de torture, Laubardemont; c’est votre seconde faute; vous me ferez haïr pour rien, c’était inutile. Mais vous, Joseph, ne négligez pas les détails de cette émeute où fut Cinq-Mars; cela peut servir par la suite.
—J’ai tous les noms et signalements, dit avec empressement le juge secret, inclinant jusqu’au fauteuil sa grande taille et son visage olivâtre et maigre, que sillonnait un rire servile.
—C’est bon, c’est bon, dit le ministre, le repoussant; il ne s’agit pas encore de cela. Vous, Joseph, soyez à Paris avant ce jeune présomptueux qui va être favori, j’en suis certain; devenez son ami, tirez-en parti pour moi, ou perdez-le; qu’il me serve ou qu’il tombe. Mais, surtout, envoyez-moi des gens sûrs, et tous les jours, pour me rendre compte verbalement; jamais d’écrits à l’avenir. Je suis très mécontent de vous, Joseph; quel misérable courrier avez-vous choisi pour venir de Cologne! Il ne m’a pas su comprendre; il a vu le Roi trop tôt, et nous voilà encore avec une disgrâce à combattre. Vous avez manqué me perdre entièrement. Vous allez voir ce qu’on va faire à Paris; on ne tardera pas à y tramer une conspiration contre moi; mais ce sera la dernière. Je reste ici pour les laisser tous plus libres d’agir. Sortez tous deux, envoyez-moi mon valet de chambre dans deux heures seulement: je veux être seul.
On entendait encore les pas de ces deux hommes, et Richelieu, les yeux attachés sur l’entrée de sa tente, semblait les poursuivre de ses regards irrités.
—Misérables! s’écria-t-il lorsqu’il fut seul, allez encore accomplir quelques œuvres secrètes, et ensuite je vous briserai vous-mêmes, ressorts impurs de mon pouvoir! Bientôt le roi succombera sous la lente maladie qui le consume; je serai régent alors, je serai roi de France moi-même; je n’aurai plus à redouter les caprices de sa faiblesse; je détruirai sans retour les races orgueilleuses de ce pays; j’y passerai un niveau terrible et la baguette de Tarquin; je serai seul sur eux tous, l’Europe tremblera, je...
Ici le goût du sang qui remplissait de nouveau sa bouche le força d’y porter son mouchoir.
—Ah! que dis-je? malheureux que je suis! Me voilà frappé à mort; je me dissous, mon sang s’écoule, et mon esprit veut travailler encore! Pour quoi? Pour qui? Est-ce pour la gloire, c’est un mot vide; est-ce pour les hommes; je les méprise. Pour qui donc, puisque je vais mourir avant deux, avant trois ans peut-être? Est-ce pour Dieu? quel nom!... je n’ai pas marché avec lui, il a tout vu...
Ici, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et ses yeux rencontrèrent la grande croix d’or qu’il portait au cou; il ne put s’empêcher de se jeter en arrière jusqu’au fond du fauteuil; mais elle le suivait; il la prit, et, la considérant avec des regards fixes et dévorants:—Signe terrible! dit-il tout bas, tu me poursuis! Vous retrouverai-je encore ailleurs... divinité et supplice! que suis-je? qu’ai-je fait?...
Pour la première fois, une terreur singulière et inconnue le pénétra; il trembla, glacé et brûlé par un frisson invincible; il n’osait lever les yeux, de crainte de rencontrer quelque vision effroyable; il n’osait appeler, de peur d’entendre le son de sa propre voix; il demeura profondément enfoncé dans la méditation de l’éternité, si terrible pour lui, et il murmura cette sorte de prière:
—Grand Dieu, si tu m’entends, juge-moi donc, mais ne m’isole pas pour me juger. Regarde-moi entouré des hommes de mon siècle; regarde l’ouvrage immense que j’avais entrepris; fallait-il moins qu’un énorme levier pour remuer ces masses? et si ce levier écrase en tombant quelques misérables inutiles, suis-je bien coupable? Je semblerai méchant aux hommes; mais toi, juge suprême, me verras-tu ainsi? Non; tu sais que c’est le pouvoir sans borne qui rend la créature coupable envers la créature; ce n’est pas Armand de Richelieu qui fait périr, c’est le premier ministre. Ce n’est pas pour ses injures personnelles, c’est pour suivre un système. Mais un système... qu’est-ce que ce mot? M’était-il permis de jouer ainsi avec les hommes, et de les regarder comme des nombres pour accomplir une pensée, fausse peut-être? Je renverse l’entourage du trône. Si, sans le savoir, je sapais ses fondements et hâtais sa chute! Oui, mon pouvoir d’emprunt m’a séduit. O dédale! ô faiblesse de la pensée humaine!... Simple foi! pourquoi ne suis-je pas seulement un simple prêtre? Si j’osais rompre avec l’homme et me donner à Dieu, l’échelle de Jacob descendrait encore dans mes songes!
En ce moment son oreille fut frappée d’un grand bruit qui se faisait au dehors; des rires de soldats, des huées féroces et des jurements se mêlaient aux paroles, assez longtemps soutenues, d’une voix faible et claire; on eût dit le chant d’un ange entrecoupé par des rires de démons. Il se leva, et ouvrit une sorte de fenêtre en toile pratiquée sur un des côtés de sa tente carrée. Un singulier spectacle se présentait à sa vue; il resta quelques instants à le contempler, attentif aux discours qui se tenaient.
—Écoute, écoute, La Valeur, disait un soldat à un autre, la voilà qui recommence à parler et à chanter; fais-la placer au milieu du cercle, entre nous et le feu.
—Tu ne sais pas, tu ne sais pas, disait un autre, voici Grand-Ferré qui dit qu’il la connaît.
—Oui, je te dis que je la connais, et, par Saint-Pierre de Loudun, je jurerais que je l’ai vue dans mon village, quand j’étais en congé, et c’était à une affaire où il faisait chaud, mais dont on ne parle pas, surtout à un Cardinaliste comme toi.
—Et pourquoi n’en parle-t-on pas, grand nigaud? reprit un vieux soldat en relevant sa moustache.
—On n’en parle pas parce que cela brûle la langue, entends-tu cela?
—Non, je ne l’entends pas.
—Eh bien! ni moi non plus; mais ce sont les bourgeois qui me l’ont dit.
Ici un éclat de rire général l’interrompit.
—Ah! ah! est-il bête! disait l’un; il écoute ce que disent les bourgeois.
—Ah bien! si tu les écoutes bavarder, tu as du temps à perdre, reprenait un autre.
—Tu ne sais donc pas ce que disait ma mère, blanc-bec? reprenait gravement le plus vieux en baissant les yeux d’un air farouche et solennel pour se faire écouter.
—Et! comment veux-tu que je le sache, La Pipe? Ta mère doit être morte de vieillesse avant que mon grand-père fût au monde.
—Eh bien! blanc-bec, je vais te le dire. Tu sauras d’abord que ma mère était une respectable Bohémienne, aussi attachée au régiment des Carabins de la Roque que mon chien Canon que voilà; elle portait l’eau-de-vie à son cou, dans un baril, et la buvait mieux que le premier de chez nous; elle avait eu quatorze époux, tous militaires, et morts sur le champ de bataille.
—Voilà ce qui s’appelle une femme! interrompirent les soldats pleins de respect.
—Et jamais de sa vie elle ne parla à un bourgeois, si ce n’est pour lui dire en arrivant au logement: «Allume-moi une chandelle et fais chauffer ma soupe».
—Eh bien, qu’est-ce qu’elle te disait ta mère? dit Grand-Ferré.
—Si tu es pressé, tu ne le sauras pas, blanc-bec; elle disait habituellement dans sa conversation: Un soldat vaut bien mieux qu’un chien; mais un chien vaut mieux qu’un bourgeois.
—Bravo! bravo! c’est bien dit! crièrent les soldats pleins d’enthousiasme à ces belles paroles.
—Et ça n’empêche pas, dit Grand-Ferré, que les bourgeois qui m’ont dit que ça brûlait la langue avaient raison; d’ailleurs, ce n’était pas tout à fait des bourgeois, car ils avaient des épées, et ils étaient fâchés de ce qu’on brûlait un curé, et moi aussi.
—Et qu’est-ce que cela te faisait qu’on brûlât ton curé, grand innocent? reprit un sergent de bataille appuyé sur la fourche de son arquebuse; après lui un autre; tu aurais pu prendre à sa place un de nos généraux, qui sont tous curés à présent; moi, qui suis Royaliste, je le dis franchement.
—Taisez-vous donc! cria La Pipe: laissez parler cette fille. Ce sont tous ces chiens de Royalistes, qui viennent nous déranger quand nous nous amusons.
—Qu’est-ce que tu dis? reprit Grand-Ferré; sais-tu seulement ce que c’est que d’être Royaliste, toi?
—Oui, dit La Pipe, je vous connais bien tous, allez: vous êtes pour les anciens soi-disant Princes de la paix, avec les Croquants, contre le Cardinal et la gabelle; là! ai-je raison ou non?
—Eh bien, non, vieux Bas-rouge! un Royaliste est celui qui est pour un roi: voilà ce que c’est. Et comme mon père était valet des émérillons du Roi, je suis pour le Roi; voilà. Et je n’aime pas les Bas-rouges, c’est tout simple.
—Ah! tu m’appelles Bas-rouge! reprit le vieux soldat: tu m’en feras raison demain matin. Si tu avais fait la guerre dans la Valteline, tu ne parlerais pas comme ça; et si tu avais vu l’Eminence se promener sur la digue de la Rochelle, avec le vieux marquis de Spinola, pendant qu’on lui envoyait des volées de canon, tu ne dirais rien des Bas-rouges, entends-tu?
—Allons, amusons-nous au lieu de nous quereller, dirent les autres soldats.
Les braves qui discouraient ainsi étaient debout autour d’un grand feu qui les éclairait plus que la lune, toute belle qu’elle était, et au milieu d’eux se trouvait le sujet de leur attroupement et de leurs cris. Le Cardinal distingua une jeune femme vêtue de noir et couverte d’un long voile blanc; ses pieds étaient nus: une corde grossière serrait sa taille élégante, un long rosaire tombait de son cou presque jusqu’aux pieds, ses mains délicates et blanches comme l’ivoire en agitaient les grains et les faisaient tournoyer rapidement sous ses doigts. Les soldats, avec une joie barbare, s’amusaient à préparer de petits charbons sur son chemin pour brûler ses pieds nus; le plus vieux prit la mèche fumante de son arquebuse, et, l’approchant du bas de sa robe, lui dit d’une voix rauque:
—Allons, folle, recommence-nous ton histoire, ou bien je te remplirai de poudre, et je te ferai sauter comme une mine; prends-y garde, parce que j’ai déjà joué ce tour-là à d’autres que toi dans les vieilles guerres des Huguenots. Allons, chante!
La jeune femme, les regardant avec gravité, ne répondit rien et baissa son voile.
—Tu t’y prends mal, dit Grand-Ferré avec un rire bachique; tu vas la faire pleurer, tu ne sais pas le beau langage de la cour; je vais lui parler, moi.
Et lui prenant le menton:
—Mon petit cœur, lui dit-il, si tu voulais, ma mignonne, recommencer la jolie petite historiette que tu racontais tout à l’heure à ces messieurs, je te prierais de voyager avec moi sur le fleuve de Tendre, comme disent les grandes dames de Paris, et de prendre un verre d’eau-de-vie avec ton chevalier fidèle, qui t’a rencontrée autrefois à Loudun quand tu jouais la comédie pour faire brûler un pauvre diable...
La jeune femme croisa ses bras, et regardant autour d’elle d’un air impérieux, s’écria:
—Retirez-vous, au nom du Dieu des armées: retirez-vous, hommes impurs! il n’y a rien de commun entre nous. Je n’entends pas votre langue, et vous n’entendriez pas la mienne. Allez vendre votre sang aux princes de la terre à tant d’oboles par jour, et laissez-moi accomplir ma mission. Conduisez-moi vers le Cardinal...
Un rire grossier l’interrompit.
—Crois-tu, dit un carabin de Maurevert, que son Éminence le généralissime te reçoive chez lui avec tes pieds nus? Va les laver.
—Le Seigneur a dit: «Jérusalem, lève ta robe et passe les fleuves», répondit-elle les bras toujours en croix. Que l’on me conduise chez le Cardinal!
Richelieu cria d’une voix forte:
—Qu’on m’amène cette femme, et qu’on la laisse en repos!
Tout se tut; on la conduisit au ministre.—Pourquoi, dit-elle en le voyant, m’amener devant un homme armé?
On la laissa seule devant lui sans répondre.
Le Cardinal avait l’air soupçonneux en la regardant.
—Madame, dit-il, que faites-vous au camp à cette heure; et, si votre esprit n’est pas égaré, pourquoi ces pieds nus?
—C’est un vœu, c’est un vœu, répondit la jeune religieuse avec un air d’impatience en s’asseyant près de lui brusquement: j’ai fait aussi celui de ne pas manger que je n’aie rencontré l’homme que je cherche.
—Ma sœur, dit le Cardinal étonné et radouci en s’approchant pour l’observer, Dieu n’exige pas de telles rigueurs dans un corps faible, et surtout à votre âge, car vous me semblez fort jeune.
—Jeune? oh! oui, j’étais bien jeune il y a peu de jours encore; mais depuis j’ai passé deux existences au moins, j’ai tant pensé et tant souffert: regardez mon visage.
Et elle découvrit une figure parfaitement belle; des yeux noirs très réguliers y donnaient la vie; mais sans eux on aurait cru que ces traits étaient ceux d’un fantôme, tant elle était pâle; ses lèvres étaient violettes et tremblaient, un grand frisson faisait entendre le choc de ses dents.
—Vous êtes malade, ma sœur, dit le ministre ému en lui prenant la main, qu’il sentit brûlante. Une sorte d’habitude d’interroger sa santé et celle des autres, lui fit toucher le pouls sur son bras amaigri: il sentit les artères soulevées par les battements d’une fièvre effrayante.
—Mais, continua-t-il avec plus d’intérêt, vous vous êtes tuée avec des rigueurs plus grandes que les forces humaines; je les ai toujours blâmées, et surtout dans un âge tendre. Qui a donc pu vous y porter? est-ce pour me le confier que vous êtes venue? Parlez avec calme et soyez sûre d’être secourue.
—Se confier aux hommes! reprit la jeune femme, oh! non, jamais! Ils m’ont tous trompée; je ne me confierais à personne, pas même à M. de Cinq-Mars, qui cependant doit bientôt mourir.
—Comment! dit Richelieu en fronçant le sourcil, mais avec un rire amer; comment! vous connaissez ce jeune homme? est-ce lui qui a fait vos malheurs?
—Oh! non, il est bon, et il déteste les méchants, c’est ce qui le perdra. D’ailleurs, dit-elle en prenant tout à coup un air dur et sauvage, les hommes sont faibles, et il y a des choses que les femmes doivent accomplir. Quand il ne s’est plus trouvé de vaillants dans Israël, Déborah s’est levée.
—Eh! comment savez-vous toutes ces belles choses? continua le Cardinal en lui tenant toujours la main.
—Oh! cela, je ne puis vous l’expliquer, reprit avec un air de naïveté touchante et une voix très douce la jeune religieuse, vous ne me comprendriez pas; c’est le démon qui m’a tout appris et qui m’a perdue.
—Eh! mon enfant, c’est toujours lui qui nous perd; mais il nous instruit mal, dit Richelieu avec l’air d’une protection paternelle et d’une pitié croissante. Quelles ont été vos fautes? dites-les moi; je peux beaucoup.
—Ah! dit-elle d’un air de doute, vous pouvez beaucoup sur des guerriers, sur des hommes braves et généreux; sous votre cuirasse doit battre un noble cœur; vous êtes un vieux général, qui ne savez rien des ruses du crime.
Richelieu sourit, cette méprise le flattait.
—Je vous ai entendu demander le Cardinal; que lui voulez-vous enfin? Qu’êtes-vous venue chercher?
La religieuse se recueillit et mit un doigt sur son front.
—Je ne m’en souviens plus, dit-elle, vous m’avez trop parlé... J’ai perdu cette idée, c’était pourtant une grande idée... C’est pour elle que je suis condamnée à la faim qui me tue; il faut que je l’accomplisse, ou je vais mourir avant. Ah! dit-elle en portant sa main sous sa robe dans son sein, où elle parut prendre quelque chose, la voilà, cette idée...
Elle rougit tout à coup, et ses yeux s’ouvrirent extraordinairement; elle continua en se penchant à l’oreille du Cardinal:
—Je vais vous le dire: Urbain Grandier, mon amant Urbain, m’a dit cette nuit que c’était Richelieu qui l’avait fait périr; j’ai pris un couteau dans une auberge, et je viens ici pour le tuer, dites-moi où il est.
Le Cardinal, effrayé et surpris, recula d’horreur. Il n’osait appeler ses gardes, craignant les cris de cette femme et ses accusations; et cependant un emportement de cette folle pouvait lui devenir fatal.
—Cette histoire affreuse me poursuivra donc partout! s’écria-t-il en la regardant fixement, cherchant dans son esprit le parti qu’il devait prendre.
Ils demeurèrent en silence l’un en face de l’autre dans la même attitude, comme deux lutteurs qui se contemplent avant de s’attaquer, ou comme le chien d’arrêt et sa victime pétrifiés par la puissance du regard.
Cependant Laubardemont et Joseph étaient sortis ensemble, et, avant de se séparer, ils se parlèrent un moment devant la tente du Cardinal, parce qu’ils avaient besoin de se tromper mutuellement; leur haine venait de prendre des forces dans leur querelle, et chacun avait résolu de perdre son rival près du maître. Le juge commença le dialogue, que chacun d’eux avait préparé en se prenant le bras, comme d’un seul et même mouvement:
—Ah! révérend père, que vous m’avez affligé en ayant l’air de prendre en mauvaise part quelques légères plaisanteries que je vous ai faites tout à l’heure!
—Eh! mon Dieu, non, cher seigneur, je suis bien loin de là. La charité, où serait la charité? J’ai quelquefois une sainte chaleur dans le propos, pour ce qui est du bien de l’État et de monseigneur, à qui je suis tout dévoué.
—Ah! qui le sait mieux que moi, révérend père? mais vous me rendez justice, vous savez aussi combien je le suis à l’éminentissime Cardinal-Duc, auquel je dois tout. Hélas! je n’ai mis que trop de zèle à le servir, puisqu’il me le reproche.
—Rassurez-vous, dit Joseph, il ne vous en veut pas; je le connais bien, il conçoit qu’on fasse quelque chose pour sa famille; il est fort bon parent aussi.
—Oui, c’est cela, reprit Laubardemont, voilà mon affaire à moi; ma nièce était perdue tout à fait avec son couvent si Urbain eût triomphé; vous sentez cela comme moi, d’autant plus qu’elle ne nous avait pas bien compris, et qu’elle a fait l’enfant quand il a fallu paraître.
—Est-il possible? en pleine audience! Ce que vous me dites là me fâche véritablement pour vous! Que cela dut être pénible!
—Plus que vous ne l’imaginez! Elle oubliait tout ce qu’on lui disait dans la possession, faisait mille fautes de latin que nous avons raccommodées comme nous avons pu; et même elle a été cause d’une scène désagréable le jour du procès; fort désagréable pour moi et pour les juges: un évanouissement, des cris. Ah! je vous jure que je l’aurais bien chapitrée, si je n’eusse été forcé de quitter précipitamment cette petite ville de Loudun. Mais, voyez-vous, il est tout simple que j’y tienne, c’est ma plus proche parente; car mon fils a mal tourné, on ne sait ce qu’il est devenu depuis quatre ans. La pauvre petite Jeanne de Belfiel! je ne l’avais faite religieuse, et puis abbesse, que pour conserver tout à ce mauvais sujet-là. Si j’avais pu prévoir sa conduite, je l’aurais réservée pour le monde.
—On la dit d’une fort grande beauté, reprit Joseph; c’est un don très précieux pour une famille; on aurait pu la présenter à la cour, et le Roi... Ah! ah!... Mlle de La Fayette... Eh!... eh!... Mlle d’Hautefort... vous entendez... il serait même possible encore d’y penser.
—Ah! que je vous reconnais bien là... monseigneur, car nous savons qu’on vous a nommé au cardinalat; que vous êtes bon de vous souvenir du plus dévoué de vos amis!
Laubardemont parlait encore à Joseph, lorsqu’ils se trouvèrent au bout de la rue du camp qui conduisait au quartier des volontaires.
—Que Dieu vous protège et sa sainte Mère pendant mon absence, dit Joseph s’arrêtant; je vais partir demain pour Paris; et, comme j’aurai affaire plus d’une fois à ce petit Cinq-Mars, je vais le voir d’avance et savoir des nouvelles de sa blessure.
—Si l’on m’avait écouté, dit Laubardemont, à l’heure qu’il est vous n’auriez pas cette peine.
—Hélas! vous avez bien raison, répondit Joseph avec un soupir profond et levant les yeux au ciel; mais le Cardinal n’est plus le même homme; il n’accueille pas les bonnes idées, il nous perdra s’il se conduit ainsi.
Et, faisant une profonde révérence au juge, le capucin entra dans le chemin qu’il lui avait montré.
Laubardemont le suivit quelque temps des yeux, et, quand il fut bien sûr de la route qu’il avait prise, il revint ou plutôt accourut jusqu’à la tente du ministre.—Le Cardinal l’éloigne, s’était-il dit; donc il s’en dégoûte; je sais des secrets qui peuvent le perdre. J’ajouterai qu’il est allé faire sa cour au futur favori; je remplacerai ce moine dans la faveur du ministre. L’instant est propice, il est minuit; il doit encore rester seul pendant une heure et demie. Courons.
Il arrive à la tente des gardes qui précède le pavillon.
—Monseigneur reçoit quelqu’un, dit le capitaine hésitant, on ne peut pas entrer.
—N’importe, vous m’avez vu sortir il y a une heure; il se passe des choses dont je dois rendre compte.
—Entrez, Laubardemont, cria le ministre, entrez vite et seul! Il entra. Le Cardinal, toujours assis, tenait les deux mains d’une religieuse dans une des siennes, et de l’autre fit signe de garder le silence à son agent stupéfait, qui resta sans mouvement, ne voyant pas encore le visage de cette femme; elle parlait avec volubilité, et les choses étranges qu’elle disait contrastaient horriblement avec la douceur de sa voix. Richelieu semblait ému.
—Oui, je le frapperai avec un couteau; c’est un couteau que le démon Béhérith m’a donné à l’auberge; mais c’est le clou de Sisara. Il a un manche d’ivoire, voyez-vous, et j’ai beaucoup pleuré dessus. N’est-ce pas singulier, mon bon général? Je le retournerai dans la gorge de celui qui a tué mon ami, comme il a dit lui-même de faire, et ensuite je brûlerai le corps, c’est la peine du talion, la peine que Dieu a permise à Adam... Vous avez l’air étonné, mon brave général... mais vous le seriez bien plus si je vous disais sa chanson... la chanson qu’il m’a chantée encore hier au soir, quand il est venu me voir à l’heure du bûcher, vous savez bien?... l’heure où il pleut, l’heure où mes mains commencent à brûler comme à présent; il m’a dit: «Ils sont bien trompés, les magistrats, les magistrats rouges... j’ai onze démons à mes ordres, et je reviens te voir quand la cloche sonne... sous un dais de velours pourpré, avec des torches, des torches de résine qui nous éclairent; ah! c’est de toute beauté!» Voilà, voilà ce qu’il chante.
Et, sur l’air du De profundis, elle chanta elle-même:
N’est-ce pas singulier, mon bon général? Et moi je lui réponds tous les soirs; écoutez bien ceci, oh! écoutez bien...
Ensuite il parle, et parle comme les esprits et comme les prophètes. Il dit: «Malheur, malheur à celui qui a versé le sang! les juges de la terre sont-ils des dieux? Non, ce sont des hommes qui vieillissent et souffrent, et cependant ils osent dire à haute voix: Faites mourir cet homme! La peine de mort! la peine de mort! Qui a donné à l’homme le droit de l’exercer sur l’homme? Est-ce le nombre deux?... Un seul serait assassin, vois-tu! Mais compte bien, un, deux, trois... Voilà qu’ils sont sages et justes, ces scélérats graves et stipendiés! O crime! l’horreur du ciel! Si tu les voyais d’en haut, comme moi, Jeanne, combien tu serais plus pâle encore! La chair détruire la chair! elle qui vit de sang faire couler le sang! froidement et sans colère! comme Dieu qui a créé!»
Les cris que jetait la malheureuse fille en disant rapidement ces paroles épouvantèrent Richelieu et Laubardemont au point de les tenir immobiles longtemps encore. Cependant le délire et la fièvre l’emportaient toujours.
—Les juges ont-ils frémi? m’a dit Urbain Grandier, frémissent-ils de se tromper? On agite la mort du juste.
—La question!—On serre ses membres avec des cordes pour le faire parler; sa peau se coupe, s’arrache et se déroule comme un parchemin; ses nerfs sont à nu, rouges et luisants; ses os crient; la moelle en jaillit... Mais les juges dorment. Ils rêvent de fleurs et de printemps. Que la grand’salle est chaude! dit l’un en s’éveillant; cet homme n’a point voulu parler! Est-ce que la torture est finie! Et, miséricordieux enfin, il accorde la mort. La mort! seule crainte des vivants! la mort! le monde inconnu! il y jette avant lui une âme furieuse qui l’attendra. Oh! ne l’a-t-il jamais vu, le tableau vengeur! ne l’a-t-il jamais vu avant son sommeil, le prévaricateur écorché?
Déjà affaibli par la fièvre, la fatigue et le chagrin, le Cardinal, saisi d’horreur et de pitié, s’écria:
—Ah! pour l’amour de Dieu! finissons cette affreuse scène; emmenez cette femme, elle est folle!
L’insensée se retourna, et jetant tout à coup de grands cris:
—Ah! le juge, le juge!... dit-elle en reconnaissant Laubardemont.
Celui-ci, joignant les mains et s’humiliant devant le ministre, disait avec effroi:
—Hélas! monseigneur, pardonnez-moi, c’est ma nièce qui a perdu la raison: j’ignorais ce malheur-là, sans quoi elle serait enfermée depuis longtemps. Jeanne, Jeanne... allons, madame, à genoux; demandez pardon à monseigneur le Cardinal-Duc...
—C’est Richelieu! cria-t-elle. Et l’étonnement sembla entièrement paralyser cette jeune et malheureuse beauté; la rougeur qui l’avait animée d’abord fit place à une mortelle pâleur, ses cris à un silence immobile, ses regards égarés à une fixité effroyable de ses grands yeux, qui suivaient constamment le ministre attristé.
—Emmenez vite cette malheureuse enfant, dit celui-ci hors de lui-même; elle est mourante et moi aussi; tant d’horreurs me poursuivent depuis cette condamnation, que je crois que tout l’enfer se déchaîne contre moi!
Il se leva en parlant. Jeanne de Belfiel, toujours silencieuse et stupéfaite, les yeux hagards, la bouche ouverte, la tête penchée en avant, était restée sous le coup de sa double surprise, qui semblait avoir éteint le reste de sa raison et de ses forces. Au mouvement du Cardinal, elle frémit de se voir entre lui et Laubardemont, regarda tour à tour l’un et l’autre, laissa échapper de sa main le couteau qu’elle tenait, et se retira lentement vers la sortie de la tente, se couvrant tout entière de son voile, et tournant avec terreur ses yeux égarés derrière elle, sur son oncle qui la suivait, comme une brebis épouvantée qui sent déjà sur son dos l’haleine brûlante du loup prêt à la saisir.
Ils sortirent tous deux ainsi, et à peine en plein air, le juge furieux s’empara des mains de sa victime, les lia par un mouchoir, et l’entraîna facilement, car elle ne poussa pas un cri, pas un soupir, mais le suivit, la tête toujours baissée sur son sein et comme plongée dans un profond somnambulisme.
L’ESPAGNOL
La Fontaine.
Cependant une scène d’une autre nature se passait sous la tente de Cinq-Mars; les paroles du Roi, premier baume de ses blessures, avaient été suivies des soins empressés des chirurgiens de la cour; une balle morte, facilement extraite, avait causé seule son accident: le voyage lui était permis, tout était près pour l’accomplir. Le malade avait reçu jusqu’à minuit des visites amicales et intéressées; dans les premières furent celles du petit Gondi et de Fontrailles, qui se disposaient aussi à quitter Perpignan pour Paris; l’ancien page Olivier d’Entraigues s’était joint à eux pour complimenter l’heureux volontaire que le Roi semblait avoir distingué; la froideur habituelle du prince envers tout ce qui l’entourait ayant fait regarder, à tous ceux qui en furent instruits, le peu de mots qu’il avait dits comme des signes assurés d’une haute faveur, tous étaient venus le féliciter.
Enfin il était seul, sur son lit de camp; M. de Thou, près de lui, tenait sa main, et Grandchamp, à ses pieds, grondait encore de toutes les visites qui avaient fatigué son maître blessé et prêt à partir pour un long voyage. Pour Cinq-Mars, il goûtait enfin un de ces instants de calme et d’espoir qui viennent en quelque sorte refraîchir l’âme en même temps que le sang; la main qu’il ne donnait pas à son ami pressait en secret la croix d’or attachée sur son cœur, en attendant la main adorée qui l’avait donnée, et qu’il allait bientôt presser elle-même. Il n’écoutait qu’avec le regard et le sourire les conseils du jeune magistrat, et rêvait au but de son voyage, qui était aussi le but de sa vie. Le grave de Thou lui disait d’une voix calme et douce:
—Je vous suivrai bientôt à Paris. Je suis heureux plus que vous-même de voir le Roi vous y mener avec lui; c’est un commencement d’amitié qu’il faut ménager, vous avez raison. J’ai réfléchi bien profondément aux causes secrètes de votre ambition, et je crois avoir deviné votre cœur. Oui, ce sentiment d’amour pour la France, qui le faisait battre dans votre jeunesse, a dû y prendre des forces plus grandes; vous voulez approcher le Roi pour servir votre pays, pour mettre en action ces songes dorés de nos premiers ans. Certes, la pensée est vaste et digne de vous! je vous admire; je m’incline! Abordez le monarque avec le dévouement chevaleresque de nos pères, avec un cœur plein de candeur et prêt à tous les sacrifices. Recevoir les confidences de son âme, verser dans la sienne celles de ses sujets, adoucir les chagrins du Roi en lui apprenant la confiance de son peuple en lui, fermer les plaies du peuple en les découvrant à son maître, et, par l’entremise de votre faveur, rétablir ainsi ce commerce d’amour du père aux enfants, qui fut interrompu pendant dix-huit ans par un homme au cœur de marbre: s’exposer pour cette noble entreprise à toutes les horreurs de sa vengeance, et, bien plus encore, braver les calomnies perfides qui poursuivent le favori jusque sur les marches du trône: ce songe était digne de vous. Poursuivez, mon ami, ne soyez jamais découragé; parlez hautement au Roi du mérite et des malheurs de ses plus illustres amis que l’on écrase; dites-lui sans crainte que sa vieille noblesse n’a jamais conspiré contre lui; et que, depuis le jeune Montmorency jusqu’à cet aimable comte de Soissons, tous avaient combattu le ministre et jamais le monarque; dites-lui que les vieilles races de France sont nées avec sa race, qu’en les frappant il remue toute la nation, et que, s’il les éteint, la sienne en souffrira, qu’elle demeurera seule exposée au souffle du temps et des événements, comme un vieux chêne frissonne et s’ébranle au vent de la plaine, lorsque l’on a renversé la forêt qui l’entoure et le soutient.—Oui, s’écria de Thou en s’animant, ce but est noble et beau: marchez dans votre route d’un pas inébranlable, chassez même cette honte secrète, cette pudeur qu’une âme noble éprouve avant de se décider à flatter, à faire ce que le monde appelle sa cour. Hélas! les rois sont accoutumés à ces paroles continuelles de fausse admiration pour eux; considérez-les comme une langue nouvelle qu’il faut apprendre, langue bien étrangère à vos lèvres jusqu’ici, mais que l’on peut parler noblement, croyez-moi, et qui saurait exprimer de belles et généreuses pensées.
Pendant le discours enflammé de son ami, Cinq-Mars ne put se défendre d’une rougeur subite, et il tourna son visage sur l’oreiller, du côté de la tente, et de manière à ne pas être vu. De Thou s’arrêta.
—Qu’avez-vous, Henri? vous ne me répondez pas; me serais-je trompé?
Cinq-Mars soupira profondément et se tut encore.
—Votre cœur n’est-il pas ému de ces idées que je croyais devoir le transporter!
Le blessé regarda son ami avec moins de trouble et lui dit:
—Je croyais, cher de Thou, que vous ne deviez plus m’interroger, et que vous vouliez avoir une aveugle confiance en moi. Quel mauvais génie vous pousse donc à vouloir sonder ainsi mon âme? Je ne suis pas étranger à ces idées qui vous possèdent. Qui vous dit que je ne les aie pas conçues! Qui vous dit que je n’aie pas formé la ferme résolution de les pousser plus loin dans l’action que vous n’osez le faire même dans vos paroles! L’amour de la France, la haine vertueuse de l’ambitieux qui l’opprime et brise ses antiques mœurs avec la hache du bourreau, la ferme croyance que la vertu peut être aussi habile que le crime, voilà mes dieux, les mêmes que les vôtres. Mais, quand vous voyez un homme à genoux dans une église, lui demandez-vous quel saint ou quel ange protège et reçoit sa prière? Que vous importe, pourvu qu’il y tombe martyr, s’il le faut? Eh! lorsque nos pères s’acheminaient pieds nus vers le saint sépulcre, un bourdon à la main, s’informait-on du vœu secret qui les conduisait à la terre sainte? Ils frappaient, ils mouraient, et les hommes et Dieu même peut-être, n’en demandaient pas plus; le pieux capitaine qui les guidait ne faisait pas dépouiller leurs corps pour voir si la croix rouge et le cilice ne cachaient pas quelque autre signe mystérieux; et, dans le ciel, sans doute, ils n’étaient pas jugés avec plus de rigueur pour avoir aidé la force de leurs résolutions sur la terre par quelque espoir permis au chrétien, quelque seconde et secrète pensée, plus humaine et plus proche du cœur mortel.
De Thou sourit et rougit légèrement en baissant les yeux.
—Mon ami, reprit-il avec gravité, cette agitation peut vous faire mal; ne continuons pas sur ce sujet; ne mêlons pas Dieu et le ciel dans nos discours, parce que cela n’est pas bien, et mettez vos draps sur votre épaule, parce qu’il fait froid cette nuit. Je vous promets, ajouta-t-il en recouvrant son jeune malade avec un soin maternel, je vous promets de ne plus vous mettre en colère par mes conseils.
—Ah! s’écria Cinq-Mars malgré la défense de parler, moi je vous jure, par cette croix d’or que vous voyez, et par sainte Marie, de mourir plutôt que de renoncer à ce plan même que vous avez tracé le premier; vous serez peut-être un jour forcé de m’arrêter; mais il ne sera plus temps.
—C’est bon, c’est bon, dormez, répéta le conseiller; si vous ne vous arrêtez pas, alors je continuerai avec vous, quelque part que cela me conduise.
Et, prenant dans sa poche un livre d’heures, il se mit à lire attentivement; un instant après, il regarda Cinq-Mars, qui ne dormait pas encore; il fit signe à Grandchamp de changer la lampe de place pour la vue du malade: mais ce soin nouveau ne réussit pas mieux; celui-ci, les yeux toujours ouverts, s’agitait sur sa couche étroite.
—Allons, vous n’êtes pas calme, dit de Thou en souriant; je vais faire quelque lecture pieuse qui vous remette l’esprit en repos. Ah! mon ami, c’est là qu’il est le repos véritable, c’est dans ce livre consolateur! car, ouvrez-le où vous voudrez, et toujours vous y verrez, d’un côté l’homme dans le seul état qui convienne à sa faiblesse: la prière et l’incertitude de sa destinée; et, de l’autre, Dieu lui parlant lui-même de ses infirmités. Quel magnifique et céleste spectacle! quel lien sublime entre le ciel et la terre! la vie, la mort et l’éternité sont là: ouvrez-le au hasard.
—Ah! oui, dit Cinq-Mars, se levant encore avec une vivacité qui avait quelque chose d’enfantin, je le veux bien, laissez-moi l’ouvrir; vous savez la vieille superstition de notre pays? quand on ouvre un livre de messe avec une épée, la première page que l’on trouve à gauche est la destinée de celui qui la lit, et le premier qui entre quand il a fini doit influer puissamment sur l’avenir du lecteur.
—Quel enfantillage! Mais je le veux bien. Voici votre épée; prenez la pointe... voyons...
—Laissez-moi lire moi-même, dit Cinq-Mars, prenant du bord de son lit un côté du livre. Le vieux Grandchamp avança gravement sa figure basanée et ses cheveux gris sur le pied du lit pour écouter. Son maître lut, s’interrompit à la première phrase, mais, avec un sourire un peu forcé peut-être, poursuivit jusqu’au bout:
I. Or c’était dans la cité de Mediolanum qu’ils comparurent.
II. Le grand-prêtre leur dit: Inclinez-vous et adorez les dieux.
III. Et le peuple était silencieux, regardant leurs visages, qui parurent comme les visages des anges.
IV. Mais Gervais, prenant la main de Protais, s’écria, levant les yeux au ciel, et tout rempli du Saint-Esprit.
V. O mon frère! je vois le fils de l’homme qui nous sourit; laisse-moi mourir le premier.
VI. Car si je voyais ton sang, je craindrais de verser des larmes indignes du Seigneur notre Dieu.
VII. Or Protais lui répondit ces paroles:
VIII. Mon frère, il est juste que je périsse après toi, car j’ai plus d’années et des forces plus grandes pour te voir souffrir.
IX. Mais les sénateurs et le peuple grinçaient des dents contre eux.
X. Et, les soldats les ayant frappés, leurs têtes tombèrent ensemble sur la même pierre.
XI. Or c’est en ce lieu même que le bienheureux saint Ambroise trouva la cendre des deux martyrs, qui rendit la vue à un aveugle.
—Eh bien, dit Cinq-Mars en regardant son ami lorsqu’il eut fini, que répondez-vous à cela?
—La volonté de Dieu soit faite; mais nous ne devons pas la sonder.
—Ni reculer dans nos desseins pour un jeu d’enfant, reprit d’Effiat avec impatience et s’enveloppant d’un manteau jeté sur lui. Souvenez-vous des vers que nous récitions autrefois: Justum et tenacem propositi virum... ces mots de fer se sont imprimés dans ma tête. Oui, que l’univers s’écroule autour de moi, ses débris m’emporteront inébranlable.
—Ne comparons pas les pensées de l’homme à celles du ciel, et soumettons-nous, dit de Thou gravement.
—Amen, dit le vieux Grandchamp, dont les yeux s’étaient remplis de larmes qu’il essuyait brusquement.
—De quoi te mêles-tu, vieux soldat? tu pleures! lui dit son maître.
—Amen, dit à la porte de la tente une voix nasillarde.
—Parbleu, monsieur, faites plutôt cette question à l’Éminence grise qui vient chez vous, répondit le fidèle serviteur en montrant Joseph, qui s’avançait les bras croisés en saluant d’un air caressant.
—Ah! ce sera donc lui! murmura Cinq-Mars.
—Je viens peut-être mal à propos? dit Joseph doucement.
—Fort à propos, peut-être, dit Henri d’Effiat en souriant avec un regard à de Thou. Qui peut vous amener, mon père, à une heure du matin? Ce doit être quelque bonne œuvre?
Joseph se vit mal accueilli; et, comme il ne marchait jamais sans avoir au fond de l’âme cinq ou six reproches à se faire vis-à-vis des gens qu’il abordait, et autant de ressources dans l’esprit pour se tirer d’affaire, il crut ici que l’on avait découvert le but de sa visite, et sentit que ce n’était pas le moment de la mauvaise humeur qu’il fallait prendre pour préparer l’amitié. S’asseyant donc assez froidement près du lit:
—Je viens, dit-il, monsieur, vous parler de la part du Cardinal généralissime des deux prisonniers espagnols que vous avez faits; il désire avoir des renseignements sur eux le plus promptement possible; je dois les voir et les interroger. Mais je ne comptais pas vous trouver veillant encore; je voulais seulement les recevoir de vos gens.
Après un échange de politesses contraintes, on fit entrer dans la tente les deux prisonniers, que Cinq-Mars avait presque oubliés. Ils parurent, l’un jeune et montrant à découvert une physionomie vive et un peu sauvage: c’était le soldat; l’autre, cachant sa taille sous un manteau brun, et ses traits sombres, mais ambigus dans leur expression, sous l’ombre de son chapeau à larges bords, qu’il n’ôta pas: c’était l’officier; il parla seul et le premier:
—Pourquoi me faites-vous quitter ma paille et mon sommeil? est-ce pour me délivrer ou me pendre?
—Ni l’un ni l’autre, dit Joseph.
—Qu’ai-je à faire avec toi, homme à longue barbe? je ne t’ai pas vu à la brèche.
Il fallut quelque temps, d’après cet exorde aimable, pour faire comprendre à l’étranger les droits qu’avait un capucin à l’interroger.
—Eh bien, dit-il enfin, que veux-tu?
—Je veux savoir votre nom et votre pays.
—Je ne dis pas mon nom; et quant à mon pays, j’ai l’air d’un Espagnol; mais je ne le suis peut-être pas, car un Espagnol ne l’est jamais.
Le père Joseph, se retournant vers les deux amis, dit:
—Je suis bien trompé, ou j’ai entendu ce son de voix quelque part: cet homme parle français sans accent; mais il me semble qu’il veut nous donner des énigmes comme dans l’Orient.
—L’Orient? c’est cela, dit le prisonnier, un Espagnol est un homme de l’Orient, c’est un Turc catholique; son sang languit ou bouillonne, il est paresseux ou infatigable; l’indolence le rend esclave; l’ardeur, cruel; immobile dans son ignorance, ingénieux dans sa superstition, il ne veut qu’un livre religieux, qu’un maître tyrannique; il obéit à la loi du bûcher, il commande par celle du poignard, il s’endort le soir dans sa misère sanglante, cuvant le fanatisme et rêvant le crime. Qui est-ce là, messieurs? est-ce l’Espagnol ou le Turc? devinez. Ah! ah! vous avez l’air de trouver que j’ai de l’esprit parce que je rencontre un rapport. Vraiment, messieurs, vous me faites bien de l’honneur, et cependant l’idée pourrait se pousser plus loin, si l’on voulait; si je passais à l’ordre physique, par exemple, ne pourrais-je pas vous dire: Cet homme a les traits graves ou allongés, l’œil noir et coupé en amande, les sourcils durs, la bouche triste et mobile, les joues basanées, maigres et ridées; sa tête est rasée, et il la couvre d’un mouchoir noué en turban; il passe un jour entier couché ou debout sous un soleil brûlant, sans mouvement, sans parole, fumant un tabac qui l’enivre. Est-ce un Turc ou un Espagnol? Êtes-vous contents, messieurs? Vraiment, vous en avez l’air, vous riez; et de quoi riez-vous? Moi qui vous ai présenté cette seule idée, je n’ai pas ri; voyez, mon visage est triste. Ah! c’est peut-être parce que le sombre prisonnier est devenu bavard, et parle vite? Ah! ce n’est rien; je pourrais vous en dire d’autres, et vous rendre quelques services, mes braves amis. Si je me mettais dans les anecdotes, par exemple, si je vous disais que je connais un prêtre qui avait ordonné la mort de quelques hérétiques avant de dire la messe, et qui, furieux d’être interrompu à l’autel durant le saint sacrifice, cria à ceux qui lui demandaient ses ordres: Tuez tout! tuez tout! ririez-vous bien tous, messieurs? Non, pas tous. Monsieur que voilà, par exemple, mordrait sa lèvre et sa barbe. Oh! il est vrai qu’il pourrait répondre qu’il a fait sagement, et qu’on avait tort d’interrompre sa pure prière. Mais si j’ajoutais qu’il s’est caché pendant une heure derrière la toile de votre tente, monsieur de Cinq-Mars, pour vous écouter parler, et qu’il est venu pour vous faire quelque perfidie, et non pour moi, que dirait-il? Maintenant, messieurs, êtes-vous contents? Puis-je me retirer après cette parade?
Le prisonnier avait débité tout ceci avec la rapidité d’un vendeur d’orviétan, et avec une voix si haute, que Joseph en fut étourdi. Il se leva indigné à la fin, et s’adressant à Cinq-Mars:
—Comment souffrez-vous, monsieur, lui dit-il, qu’un prisonnier qui devait être pendu vous parle ainsi?
L’Espagnol, sans daigner s’occuper de lui davantage, se pencha vers d’Effiat, et lui dit à l’oreille:
—Je ne vous importe guère, donnez-moi ma liberté, j’ai déjà pu la prendre, mais je ne l’ai pas voulu sans votre consentement; donnez-la moi, ou faites-moi tuer.
—Partez si vous le pouvez, lui répondit Cinq-Mars, je vous jure que j’en serai fort aise.
Et il fit dire à ses gens de se retirer avec le soldat, qu’il voulut garder à son service.
Ce fut l’affaire d’un moment; il ne restait plus dans la tente que les deux amis, le père Joseph décontenancé et l’Espagnol, lorsque celui-ci, ôtant son chapeau, montra une figure française, mais féroce: il riait et semblait respirer plus d’air dans sa large poitrine.
—Oui, je suis Français, dit-il à Joseph; mais je hais la France, parce qu’elle a donné le jour à mon père, qui est un monstre, et à moi, qui le suis devenu, et qui l’ai frappé une fois; je hais ses habitants parce qu’ils m’ont volé toute ma fortune au jeu, et que je les ai volés et tués depuis; j’ai été deux ans Espagnol pour faire mourir plus de Français; mais à présent je hais encore plus l’Espagne; on ne saura jamais pourquoi. Adieu, je vais vivre sans nation désormais; tous les hommes sont mes ennemis. Continue, Joseph, et tu me vaudras bientôt. Oui, tu m’as vu autrefois, continua-t-il en le poussant violemment par la poitrine et le renversant... je suis Jacques de Laubardemont, fils de ton digne ami.
A ces mots, sortant brusquement de la tente, il disparut comme une apparition s’évanouirait. De Thou et les laquais, accourus à l’entrée, le virent s’élancer en deux bonds par-dessus un soldat surpris et désarmé, et courir vers les montagnes avec la vitesse d’un cerf, malgré plusieurs coups de mousquet inutiles. Joseph profita du désordre pour s’évader en balbutiant quelques mots de politesse, et laissa les deux amis riant de son aventure et de son désappointement, comme deux écoliers riraient d’avoir vu tomber les lunettes de leur pédagogue, et s’apprêtant enfin à chercher un sommeil dont ils avaient besoin l’un et l’autre, et qu’ils trouvèrent bientôt, le blessé dans son lit, et le jeune conseiller dans son fauteuil.
Pour le capucin, il s’acheminait vers sa tente, méditant comment il tirerait parti de tout ceci pour la meilleure vengeance possible, lorsqu’il rencontra Laubardemont traînant par ses mains liées la jeune insensée. Ils se racontèrent leurs mutuelles et horribles aventures.
Joseph n’eut pas peu de plaisir à retourner le poignard dans la plaie de son cœur en lui apprenant le sort de son fils.
—Vous n’êtes pas précisément heureux dans votre intérieur, ajouta t-il; je vous conseille de faire enfermer votre nièce et pendre votre héritier, si par bonheur vous le retrouvez.
Laubardemont rit affreusement:—Quant à cette petite imbécile que voilà, je vais la donner à un ancien juge secret, à présent contrebandier dans les Pyrénées, à Oloron: il la fera ce qu’il voudra, servante dans sa posada, par exemple; je m’en soucie peu, pourvu que monseigneur ne puisse jamais en entendre parler.
Jeanne de Belfiel, la tête baissée, ne donna aucun signe d’intelligence; toute lueur de raison était éteinte en elle; un seul mot lui était resté sur les lèvres, elle le prononçait continuellement:—Le juge! le juge! le juge! dit-elle tout bas. Et elle se tut.
Son oncle et Joseph la chargèrent, à peu près comme un sac de blé, sur un des chevaux qu’amenèrent deux domestiques; Laubardemont en monta un, et se disposa à sortir du camp, voulant s’enfoncer dans les montagnes avant le jour.
—Bon voyage! dit-il à Joseph, faites bien vos affaires à Paris; je vous recommande Oreste et Pylade.
—Bon voyage! répondit celui-ci. Je vous recommande Cassandre et Œdipe.
—Oh! il n’a ni tué son père, ni épousé sa mère...
—Mais il est en bon chemin pour ces gentillesses.
—Adieu, mon révérend père!
—Adieu, mon vénérable ami! dirent-ils tout haut—mais tout bas:
—Adieu, assassin à robe grise: je retrouverai l’oreille du Cardinal en ton absence.
—Adieu, scélérat à robe rouge: va détruire toi-même ta famille maudite; achève de répandre ton sang dans les autres; ce qui en restera en toi, je m’en charge... Je pars à présent. Voilà une nuit bien remplie!