ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT.

ESSAI
D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.


NOTES SUR ESTHER.
Tale tuum carmen nobis, divine poëta,
Quale sopor fessis in gramine quale per æstum
Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo.

Virg. Ecl. v.

Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde connaît; mais il est encore du très-petit nombre de ceux que tout le monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des Observations sur Esther, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas commenté Racine? Sont-ce les beautés de cette tragédie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en à Racine lui-même; le langage du cœur est celui qui s'entend le plus facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts que vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style, et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis loin de cette orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous éblouir tout à coup, sans ménagement pour la faiblesse de nos yeux, de ces torrens de lumières inattendues, en nous apprenant qu'Homère n'avait pas de génie, que Boileau était un pauvre auteur, et que Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans la sphère de ces Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques instans, dans une espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime à lire Racine, je le lis souvent, et je viens répéter avec ses admirateurs: O Racine! celui-là n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie n'enchantera pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes vers ne toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination, que la tienne n'échauffera pas! Mais où trouver quelqu'un d'assez malheureux pour être privé de toutes ces facultés? où donc trouver un détracteur de Racine?

Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que bien des gens ont écrit, et ce que je viens écrire encore. Mes idées pourront souvent être déjà connues, j'en conviens; je serais même fâché de n'en avoir que de neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en littérature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai voulu seulement entrer dans le temple où l'on adore ce dieu de l'harmonie; et dès que j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir de brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agréables, que cette raison seule peut me servir d'excuse.

Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni d'entrer dans de grands détails sur toutes les parties de cet ouvrage. Tout cela a été fait de nos jours par un auteur [1] qui, dans cette partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques portent sur de très-petits défauts de style; sur quelques vers durs, uniquement remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les divers genres de beautés qu'offre la seule tragédie d'Esther; enfin, sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchassées, que souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs égarés au milieu d'un parterre émaillé des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher le très-petit nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue.

Esther sera toujours un monument mémorable de la force du génie. Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur d'Andromaque aurait oublié ces accords magiques dont il avait su enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la lyre, que les sons les plus doux s'empressèrent de renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois Esther, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de son rôle; elle m'avait intéressé à ses malheurs, à sa séparation d'avec Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur tout, je tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les discours de Mardochée, elle se décide à braver la mort en allant trouver Assuérus. Qui ne frémirait au moment où ce roi prononce d'un air farouche:

... Sans mon ordre on porte ici ses pas!

Quel mortel insolent vient chercher le trépas?

Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue?

Esther tombe entre les bras de ses femmes:

Mes filles, soutenez votre reine éperdue.

Je me meurs.....

Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt:

Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?

Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?

Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,

Pour vous, de ma clémence est un signe certain.

Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un peu à elle-même, répond par ces deux vers d'une harmonie enchanteresse!

Quelle voix salutaire ordonne que je vive,

Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?

Je sens alors que mon âme est touchée, mon oreille est enchantée, mes sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu être rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours croire à la clémence de son amant, parce que j'ai vu que cette idée n'était entrée pour rien dans la démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi morte; et je ne doute plus que, victime dévouée, elle ne marchât en holocauste pour son dieu et sa nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion me pénètre; je tremble encore pour les jours de Mardochée; et l'impie Aman me paraît alors indigne de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de Racine, qui sentait le défaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus calmes de la raison; et celui qui avait admiré, dans la jeune reine, le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. Je ne connais pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui frappe plus vivement l'imagination, que celle-là. Rien de si touchant que de voir ce roi si sévère, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un langage si effrayant, prendre celui de l'aménité et de la douceur, et s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles scènes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe, combien la vérité historique des mœurs est toujours observée par Racine [2]. Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis:

Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux?

Racine a mis votre frère; et d'un seul mot, il nous a initiés dans les mœurs étrangères. Et puis quels vers!

Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte

L'auguste majesté sur votre front empreinte.

Jugez combien ce front, irrité contre moi,

Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi.

Sur ce trône sacré qu'environne la foudre,

J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre:

Hélas! sans frissonner, quel cœur audacieux

Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux?

Ainsi du dieu vivant la colère étincelle.....

Quelle majesté dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et combien tout le morceau est imprégné de cette terreur profonde que devait éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les bras de ses femmes! Nous avons été frappés de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle, cette frayeur nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi combien il est hardi de dire un front irrité; et comme ces belles figures de la foudre qui environne le trône, et des éclairs qui partaient des yeux, amènent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau:

Ainsi du dieu vivant la colère étincelle...

Si quelque chose peut être mis à côté de cette belle scène, c'est le livre même d'Esther dans la Bible. D'un côté, on voit toute la pompe et tout l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre, cette simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre si vivement. Voyez comme Assuérus est dépeint sur son trône:

«Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem, ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.»

Y a-t-il rien de si touchant que cette image lassum caput reclinavit (reposa sa tête fatiguée)? et de plus fort que: cumque ardentibus oculis furorem pectoris indicasset?

Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien?

«Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hæc lex constituta est. Accede igitur et tange sceptrum.

Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris?

Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè enim mirabilis es, Domine, et facies tua plena est gratiarum.

Cumque loqueretur, rursùs corruit, et pœnè exanimata est. Rex autem turbabatur, etc.

Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore plus que celui de Racine; il me pénètre davantage; après l'avoir lu, je suis plus attendri, plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation: cur mihi non loqueris? et quelle image sublime dans cette réponse d'Esther: vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc. Disons aussi que la haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette extrême simplicité, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde pourrait encore ne pas convenir), il le rachète bien par la force de son expression et la beauté de ses images. D'ailleurs, il est impossible de rendre mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute la première partie de ce dialogue. Le latin dit: Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Et Racine:

Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?

Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle de l'ange dans la bouche d'Esther, par le développement que le poète lui a donné, acquiert aussi cette supériorité de force que toute la scène française a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est une chose digne de remarque que de voir combien Racine, même dans les détails de son plan, s'est peu écarté de la Bible. Presque toutes les scènes principales en sont tirées, comme celle où Esther adresse sa prière à Dieu, celle d'Assuérus que l'on vient de voir, celle d'Assuérus avec Asaph, celle où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces entraves, que Racine a mises à son imagination, n'ont fait qu'ajouter à sa gloire par le mérite de la difficulté vaincue, et ont donné aux poètes un modèle de la manière de traiter des sujets très-connus.

Quel dommage que le défaut principal que nous avons indiqué dans le caractère d'Esther, nous empêche aussi de nous livrer à toute l'admiration qu'inspire la scène où se développe l'action de la pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes fâchés de voir Esther parler si éloquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment. Cependant, ce morceau pour la diction étant un des plus beaux de cette tragédie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici quelques endroits.

Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux,

N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux.

L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage:

Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,

Juge tous les mortels avec d'égales lois,

Et du haut de son trône interroge les rois.

Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on n'atteindra jamais. On a toujours aimé à voir deux grands génies lutter ensemble dans les mêmes sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est point la prévention qui les a faits, ont toujours tourné au profit du goût. C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tirées d'une ode de J.-B. Rousseau.

Les Cieux instruisent la terre

A révérer leur auteur:

Tout ce que leur globe enserre

Célèbre un dieu créateur.

Quel plus sublime cantique

Que ce concert magnifique

De tous les célestes corps!

Quelle grandeur infinie,

Quelle divine harmonie

Résultent de leurs accords!

De sa puissance immortelle,

Tout parle, tout instruit:

Le jour au jour la révèle;

La nuit l'annonce à la nuit.

Ce grand et superbe ouvrage

N'est point pour l'homme un langage

Obscur et mystérieux;

Son adorable structure

Est la voix de la nature

Qui se fait entendre aux yeux.

(ODE II, liv. Ier).

Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le même sujet, et l'on a voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici. Voltaire a dit, dans sa Henriade:

Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace,

Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse,

Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;

Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin.

Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside.

On sent combien ces vers sont faibles, même le dernier, qui est gâté par le terme prosaïque de par-delà. D'ailleurs, les au-delà, loin, par-delà, qui disent toujours la même chose, font un mauvais effet, ainsi que la conjonction et qui commence les seconds hémistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs , que et le dans du quatrième vers, embarrassent la marche, et jettent dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite:

L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage.

Et Rousseau, non moins vîte:

De sa puissance éternelle,

Tout parle, tout instruit.

Précision, justesse, beauté d'expression, tout se trouve dans ces vers. L'imagination, frappée de coups précipités, n'a pas le temps de se refroidir, et reste étonnée.

On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions poétiques de la grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce sujet, dans son Poème sur la Grâce. On y remarque ces trois vers, qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait:

Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;

Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive;

Et dans son lit étroit, la mer reste captive.

Le reste du morceau est d'une diction un peu faible.

En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé à citer, on trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet, lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen plus sûr d'en faire ressortir les beautés, et de les mieux apprécier. Citons les deux auteurs.

Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour,

Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,

L'appela par son nom, le promit à la terre,

Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre,

Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,

Mit des superbes rois la dépouille en sa main,

De son temple détruit vengea sur eux l'injure.

Babylone paya nos pleurs avec usure.

Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,

Regarda notre peuple avec des yeux de paix,

Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines;

Et le temple déjà sortait de ses ruines.

Mais, de ce roi si sage héritier insensé,

Son fils interrompit l'ouvrage commencé,

Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race,

Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.

Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien cette coupe est heureuse!

L'appela par son nom, le promit à la terre,

Le fit naître, et soudain, etc.

C'est là le grand art du poète, et que Virgile possède si éminemment. La monotonie, qui, je crois, est naturelle à la poésie française en général, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en particulier aux vers alexandrins, à cause de la rigueur avec laquelle la suspension de l'hémistiche est observée, rend infiniment précieuses toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille [3].

J. B. Rousseau, dans son Ode aux Princes chrétiens, fait le tableau suivant:

La Palestine enfin, après tant de ravages,

Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages

Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;

Et des vents du midi la dévorante haleine

N'a consumé qu'à peine

Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.

De ses temples détruits et cachés sous les herbes,

Sion vit relever ses portiques superbes,

De notre délivrance auguste monument:

Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte

Semblait, dans leur enceinte,

D'un royaume éternel jeter les fondemens.

Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,

Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,

Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs;

Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace

D'une coupable race,

Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.

Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin, voyons encore ces deux maîtres exprimant une même idée; et puis nous chercherons à faire un parallèle entr'eux.

Esther, toujours dans le morceau que nous avons cité, dit:

Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,

Des princes les plus doux l'oreille environnée,

Et du bonheur public la source empoisonnée, etc.

Rousseau, dans l'Ode sur la mort du prince de Conti, fait usage de la même figure, en parlant de la flatterie:

Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques;

Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;

Serpent contagieux, qui des sources publiques

Empoisonne les eaux.

Un homme vraiment touché des beautés de la poésie, ne pourra, je crois, jamais donner la préférence à l'un des deux auteurs sur l'autre, dans les morceaux que nous avons comparés. Tout ce que l'on peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractère propre de chacun d'eux. En général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son expression, une marche plus décidée. Rien de beau comme cette comparaison:

La Palestine enfin, après tant de ravages,

Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages

Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.

Et quelle grandeur dans cette idée!

. . . . Semblait dans leur enceinte,

D'un royaume éternel jeter les fondemens.

Dans Racine, règne une majesté plus noble et plus calme, une harmonie peut-être plus mélodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce seul vers!

Et le temple déjà sortait de ses ruines.

Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux auteurs, nous avons caractérisé presque le style propre des genres dans lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus, est plus pressée d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps d'accumuler des comparaisons; mais le poète lyrique, livré tout entier à son enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de l'imagination, et passe d'une idée à l'autre, à mesure que la ressemblance des objets qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir à son esprit. Aussi, en développant les mêmes idées, Racine et Rousseau n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous deux ils ont acquis la perfection.

Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands écrivains, on voit combien ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces véritables dépôts de la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination comme la lecture fréquente de ces ouvrages. Quelle beauté dans les Cantiques de Salomon et dans les Psaumes de David! Quelle verve brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante simplicité dans l'Evangile! Là, les idées, dans leur marche fière, n'ont pas besoin, pour étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des paroles, ni de l'arrangement mécanique des mots; mais belles de leur propre beauté, elles se présentent toujours seules et n'en paraissent que plus sublimes. C'est là que le style s'habitue à une concision énergique, et l'écrivain à resserrer son expression à proportion que son idée s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont ces livres ne nous offrent des modèles que l'on n'a point encore égalés. Rien, dans aucune langue, est-il exprimé d'une manière plus touchante que ce verset de l'évangéliste Mathieu:

«Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.»

Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamné à la mort pour avoir transgressé la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en expirant:

»Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ, et ecce morior.»

Qu'on lise la première olympique adressée à Hiéron, ou quelques-unes des belles odes d'Horace, comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus de feu et de poésie que dans les morceaux suivans, tirés au hasard d'Isaïe:

«Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.

»Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus legem Dei nostri, populus Gomorrhae.

»Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus! plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium et sanguinem vitulorum, et agnorum et hircorum nolui.

»Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio est mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram; iniqui sunt cætus vestri.

»Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos à vobis; et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim vestræ sanguine plenæ sunt.

»Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab oculis meis: quiescite agere perversè.»

Quel mouvement dans toutes ces tournures: Audite, quo mihi, ne offeratis, lavamini! Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophète s'est à peine donné le temps de dire: nous serions comme les habitans de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté par son indignation, dès la phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus belle peut montrer combien Dieu pénètre profondément dans le fond de notre âme, que celle-ci: Auferte malum cogitationum vestrarum ab oculis meis.

Éloignez de mes yeux vos coupables pensées.

Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître David; et tout le monde est à portée de juger combien il est rempli de traits du plus grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en passant, avec Klopstock [4], ce rival unique que l'Europe ait à opposer à Milton: «Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le genre sacré, d'avoir profondément étudié la religion, qu'il faut encore qu'elle ait formé son âme de cette main ferme, que l'homme de probité sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un homme de génie étranger est peut-être la plus grande réfutation des inculpations atroces faites au Pindare moderne.

On s'est plu souvent à comparer Racine, comme poète, à J.-B. Rousseau. Je n'ai jamais bien démêlé les motifs de ceux qui travaillaient à acquérir au premier une réputation à laquelle il paraît n'avoir jamais prétendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques chœurs de tragédie; encore moins l'est-on assez pour être mis à côté de l'auteur des Odes à la fortune, au comte du Luc, au prince Eugène, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que ces parallèles avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses malheurs.

Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent dans l'un des chœurs d'Esther, avec l'ode de Rousseau sur le même sujet:

Rois, chassez la calomnie;

Ses criminels attentats,

Des plus paisibles états

Troublent l'heureuse harmonie.

Sa fureur, de sang avide,

Poursuit partout l'innocent.

Rois, prenez soin de l'absent

Contre sa langue homicide.

De se montrer si farouche,

Craignez la feinte douceur:

La vengeance est dans son cœur,

Et la pitié dans sa bouche.

La fraude adroite et subtile,

Sème de fleurs son chemin:

Mais sur ses pas vient enfin

Le repentir inutile.

Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans ceux-ci:

Sa fureur, de sang avide,

Poursuit partout l'innocent, etc.

Ainsi que dans les deux vers suivans:

La vengeance est dans son cœur,

Et la pitié dans sa bouche.

quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser les deux vers, afin de réserver le trait le plus fort pour le dernier.

Mais écoutons Rousseau:

O Dieu, qui punis les outrages

Que reçoit l'humble vérité,

Venge-toi... détruis les ouvrages

De ces lèvres d'iniquité;

Et confonds cet homme parjure,

Dont la bouche non moins impure,

Publie avec légèreté

Les mensonges que l'imposture

Invente avec malignité.

Quel rempart, quelle autre barrière

Pourra défendre l'innocent,

Contre la fraude meurtrière

De l'impie adroit et puissant!

Sa langue aux feintes préparée,

Ressemble à la flèche acérée

Qui part et frappe en un moment:

C'est un feu léger dès l'entrée,

Que suit un long embrâsement.

(Ode XII, liv. Ier).

Assurément, il y a bien plus de force et de poésie dans ces strophes de J.-B. Rousseau; l'expression de lèvres d'iniquité, est une de ces expressions créées par le génie. Quelle énergie dans ces vers:

Sa langue aux feintes préparée,

Ressemble à la flèche acérée

Qui part et frappe en un moment.

Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une élégance et une concision étonnantes.

Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux, pour prouver que le moelleux manquait à Rousseau, ne se soit jamais avisé de comparer qu'un morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine qui précisément a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est être bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les Principes de la littérature, ou Traité de la poésie lyrique [5], qu'on compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode qui commence par ces mots:

J'ai vu mes tristes journées,

qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux, avec le chœur d'Esther:

Pleurons et gémissons.

C'est le même sentiment qui règne dans l'un et dans l'autre morceau. Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle comparaison y a-t-il à faire entre les paroles d'un convalescent qui parle de son mal, et les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes étaient déjà sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que, dans les deux morceaux, il serait question d'un danger passé; mais il n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie, parce qu'il n'a plus rien à craindre; et dans Racine, au contraire, ses femmes ont tout à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur lesquelles le couteau est levé, et qui s'attendent à tout moment à être frappées. Mais enfin, puisque M. l'abbé Batteux veut qu'on compare, comparons et mettons nos lecteurs à portée de juger sur-le-champ. Racine dit:

Quel carnage de toutes parts!

On égorge à la fois les enfans, les vieillards,

Et la sœur et le frère,

Et la fille et la mère,

Le fils dans les bras de son père!

Que de corps entassés, que de membres épars,

Privés de sépulture,

Grand Dieu! tes saints sont la pâture

Des tigres et des léopards!

J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble à cet endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette mélancolie douce, si naturelle au convalescent échappé d'une grande maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru:

J'ai vu mes tristes journées

Décliner vers leur penchant;

Au midi de mes années,

Je touchais à mon couchant;

La mort déployant ses ailes,

Couvrait d'ombres éternelles

La clarté dont je jouis;

Et dans cette nuit funeste,

Je cherchais en vain le reste

De mes jours évanouis.

(Ode XV, liv. Ier).

Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous ce que veut dire M. l'abbé Batteux. Je trouve dans le chœur d'Esther:

Arme-toi, viens nous défendre;

Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;

Que les méchans apprennent aujourd'hui

A craindre ta colère;

Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère,

Que le vent chasse devant lui.

Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la strophe suivante, écrite toujours avec le même moelleux, et cette même harmonie que la première.

Mais ceux qui, de sa menace,

Comme moi, sont rachetés,

Annonceront à leur race

Vos célestes vérités.

J'irai, Seigneur, dans vos temples,

Réchauffer, par mes exemples,

Les mortels les plus glacés;

Et vous offrant mon hommage,

Leur montrer l'unique usage

Des jours que vous leur laissez.

C'est assurément être doué d'une manière de voir bien étrange, que de trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallèle, et de nous citer ce chœur d'Esther, pour preuve de moelleux dans le style. Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'eût été plus mal placé; c'était de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mâle, vigoureux et ferme dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours conséquent, même dans ses erreurs, M. l'abbé Batteux finit par nous dire avec élégance: «On verra (après cette judicieuse comparaison faite) que si M. Rousseau a eu un grand nombre des parties nécessaires pour former les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.»

Voilà assurément un morceau d'une logique et d'une littérature bien parfaites.

Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs sur la flatterie, que j'ai citées et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison. Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont supérieures, qu'il était plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps; et les Cantiques de Racine comparés aux Odes sacrées de Rousseau me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallèles de morceaux tirés des chœurs, avec des odes, que je voudrais me décider à porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des positions différentes; et s'ils ont quelquefois les mêmes sentimens ou les mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à faire parler sont bien différens; et par la manière dont ils modifient leur style, ils détruisent toute possibilité de comparaison. Ici, par exemple, l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il eût été du dernier ridicule que leur langage fût le même; d'ailleurs, l'on s'exprime toujours d'une manière plus énergique, lorsqu'on se plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice en général, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets. J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitulée Eloge de Crébillon, où pourtant personne n'est loué, excepté Voltaire lui-même, que les chœurs d'Athalie et d'Esther, sont tout ce que les Français ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un peu difficile à croire, quand on a lu les Odes sacrées VII et VIII, l'Ode au comte du Luc, celle au prince de Vendôme sur son retour de Malte, et l'Epode de J.-B. Rousseau, qui peut seule être regardée comme un des plus beaux poèmes de la langue française. D'ailleurs, serait-il juste, si ce même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes de tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que ses admirateurs voulussent l'exalter en le mettant, comme poète tragique, à côté de Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruauté jusqu'à se nier eux-mêmes leurs jouissances intérieures. Nous n'avons déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'élève personne en abaissant un rival. Réconcilions donc deux écrivains que la postérité semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été contemporains, se seraient admirés et se seraient complus dans la gloire l'un de l'autre. Racine et Rousseau sont des modèles que peut-être on n'égalera jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que leur doivent leurs partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui, dans un de ses momens où la haine n'usurpait pas les droits de la vérité:

«Tu vis sa muse. . . . . . . .

Manier d'une main savante,

De David la lyre imposante,

Et le flageolet de Marot.»

(Temple du goût.)

Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres poètes, c'est qu'ils ont presque toujours cette pureté de style et cette finesse de goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se livrer sans réserve à la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont écrit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus l'imagination et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général cependant, si l'on veut une idée juste de la perfection en littérature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui, chacun dans leur genre, sont placés à la tête des autres écrivains. Ce beau triumvirat fera toujours les délices et le désespoir des poètes qui écriront après eux.

Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires, je ne puis m'empêcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si souvent agitée, de savoir si une tragédie est plus difficile à faire qu'une ode. Ces discussions, en général, n'ont pas été agitées par amour pur des lettres: la jalousie les faisait naître, et la haine les dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne, puisque je n'ai jamais prétendu être auteur, et que personne ne m'a fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas cherché à me tromper moi-même. Il me semble donc qu'on a trop écrit pour la tragédie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on pas dire en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent encore qu'un lyrique [6], tandis qu'ils ont plusieurs poètes tragiques? Ne pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais sans talent, a pourtant laissé une tragédie que l'on revoit encore avec plaisir, tandis que de son énorme volume d'odes, pas une ne lui a survécu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce genre est peut-être plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley [7], qui même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs richesses lyriques se bornent presque à la seule ode de Dryden sur la fête d'Alexandre? Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non, mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voilà sans doute un peu loin d'Esther; mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on ne pût se méprendre sur mes vrais sentimens. Je reviens à mon sujet.

En poursuivant nos remarques sur Esther, les vers suivans me semblent dignes d'être cités:

Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression,

M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.

Aider à soupirer les malheurs, est une expression infiniment poétique, pour dire, aider à supporter le chagrin que causent les malheurs. Je l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies, et je crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus particulièrement dans des sujets de sainteté. Il en est de même des expressions suivantes:

Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.

La phrase plus ordinairement employée est tenir dans ses mains, et avoir entre les mains; ce qui ne signifie pas toujours la même chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, où l'une et l'autre manière de parler s'emploient et sont synonymes:

Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,

Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.

L'expression entre toutes les reines est une expression empruntée de l'écriture sainte, et devrait signifier seule entre toutes les reines, dans la même acception que Racine lui donne plus bas, lorsque Zarès dit à Aman:

Seul entre tous les grands, par la reine invité,

Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression doit signifier plus heureuse que toutes les reines; car elle n'est plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté sur toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut pas dire qu'elle désire être la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.

Un roi sage.....

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Est le plus beau présent des cieux:

La veuve en sa défense espère;

De l'orphelin il est le père,

Et les larmes du juste implorant son appui,

Sont précieuses devant lui.

Cette expression charmante, de larmes précieuses devant lui, qui paraît aussi être consacrée à la poésie sainte, a été employée par Rousseau. Il a dit dans sa VIe Ode sacrée: