Voici le moment où je commence à soulever mon âme, après le coup qui vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a empêché de courir à vous. J'ai craint, je l'avoûrai, j'ai craint votre présence autant que je la désire; j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions le plus souvent. Le cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le matin, vers les dix heures. Je ne réponds pas du premier moment; mais je ne suffoquerai point, parce que mon cœur peut s'épancher auprès de vous. Mais quand je songe que ce même jour, et sans doute à cette même heure où je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrête, et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle n'est plus, le moment le moins malheureux.
Paris, juillet 1789.
La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, j'avais vu M. Marmontel, et lui avais parlé de celle qu'il avait reçue de vous, avec les pièces justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche sur son défaut de galanterie. Sa réponse m'a prouvé que si, en devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant, on peut du moins continuer à se tenir en règle, et à mettre ses papiers en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos rivales; et il m'a dit que sa coutume était de répondre après la décision de l'académie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, le suppléant de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrétaire de notre secrétaire.
Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le décès de notre ami, feu le despotisme; et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris. C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a été expédié par plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies, plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les prophètes, et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis, en toute sûreté, des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, il ne fallait qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il était creux et pourri, vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous nous en tirerons.
Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés. Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amitié que je vous ai vouée, l'an cinquantième du règne de Claude-Louis XV. C'est une fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux attachement sous son successeur.
P. S. Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M...., et le prier de rendre le Mercure un peu plus républicain: il n'y a plus que cela qui prenne. Item, que la Gazette de France soit aussi haussée de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse où elle doit être à l'égard du Mercure. Ajoutez, je vous demande en grâce, qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique.
Mercr.... Paris, P. R. no 18.
Paris, 1789.
Je suis mal avec moi-même, mon aimable amie; et j'ai besoin d'espérer que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec vous, ni même vous voir aujourd'hui. Je suis forcé d'assister au dîner de notre société des trente-six, où je veux présenter deux de mes amis, pour notre grand club, avant qu'il soit formé et que le scrutin soit établi. Je les désobligerais grossièrement et les exposerais à n'être pas reçus; et de plus je déplais beaucoup à la société déjà établie, pour n'y avoir pas dîné depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'étant pas académique, a été demandé en ma faveur par quelques amis particuliers: mais ce n'est pas cette dernière raison qui me prive de vous voir aujourd'hui, voilà pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je ferais mieux de garder tout à fait ma chambre; car, sans être malade, je suis excédé, anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près de huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de poète, vraiment poétique, au moins par son acharnement. Le jour, la nuit, le repas même, tout s'en est ressenti: je ne croyais pas être si jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lâcher prise à cette lubie. C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas gros, mais c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible et de ridicule, de raison et de folie; mais où la raison ordonnait à la folie de paraître dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces matins, et vous présenter à votre lever mon redoutable petit bichon. J'espère que, malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra vous amuser. Je ne me servirais pas de lui pour faire ma paix avec vous; car je ne la ferais jamais avec moi-même, si je n'avais pas, à vingt reprises, écarté, repoussé, cette persévérante folie, souveraine maîtresse de mon imagination. Si je vous en demandais pardon, ce serait vous demander pardon d'avoir eu quelques accès de fièvre. Fièvre, soit: la comparaison est juste; et il ne me fallait rien moins qu'une maladie pour m'empêcher de vous envoyer bien vite ce que je vous ai promis.
Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre à cinq fois au livre de M. de Saint-Pierre, dont j'avais mille choses à dire, toutes préparées dans ma tête; et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les retrouver, que rien ne venait; mais à la place accouraient les idées dont j'étais rempli: la folie était reine dans la maison. Qu'y faire? Céder pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout à fait chassée; et dès demain je me remets à la sagesse, c'est-à-dire, à ce qui peut vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien généreux; car je ne prétends pas différer le plaisir de prendre une tasse de chocolat auprès de votre chevet.
Adieu, mon aimable amie; vous connaissez mon respect et mon tendre attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes regrets auprès de M......?
Paris, 15 juillet 1790.
Bon Dieu! que j'admire votre courage, et que j'aime votre bonté! Que je vous ai désirée à la place où j'étais, en face de l'autel; et tout auprès, un asile contre les averses! Je sais où vous étiez, et vous étiez bien mal. Dans ce moment, je vous aurais presque grondée; mais je vous aurais aimée davantage, s'il est possible. Comme il n'y aura plus de fédération, j'espère que vous vous ménagerez, que vous soignerez ce mieux qui (dieu merci) est arrivé bien vite, dont j'irai voir les progrès au plutôt, peut-être aujourd'hui même, et dont je vous remercie.
J'aime bien encore votre nouvelle profession de foi: nous sommes inébranlables dans notre religion. J'entends crier à mes oreilles, tandis que je vous écris: Suppression de toutes les pensions de France; et je dis: «Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai ni de maximes, ni de sentimens. Les hommes marchaient sur leur tête, et ils marchent sur les pieds; je suis content: ils auront toujours des défauts, des vices même; mais ils n'auront que ceux de leur nature, et non les difformités monstrueuses qui composaient un gouvernement monstrueux.»
Adieu, mon aimable amie; conservez-vous pour vos amis. Faisons durer tout ce qui est bon de l'ancien temps qui était si mauvais.
Paris, Ier décembre 1791.
Il est aussi rare, monsieur, de répondre à une lettre anonyme, que difficile de mettre l'adresse sur la réponse. Je réponds néanmoins à votre lettre, parce qu'elle exprime quelques sentimens d'un ordre que j'ai toujours respecté, et que je respecterai toujours. Je me croirais dur envers vous, si je ne vous pardonnais, dans votre malheur, d'être injuste envers moi.
Il n'y a pas tant de contradiction que vous le pensez, entre le passage (cité dans le Mercure) d'une lettre de M. Chabanon, et la douleur profonde, même accablante, dont on l'a vu pénétré, à l'affreuse nouvelle des désastres de Saint-Domingue. Eh! pouvait-il ne pas l'être, dans le malheur de sa famille qu'il chérit, de plusieurs de ses amis dignes de son attachement, d'un grand nombre de ses concitoyens, colons, connus par leur humanité envers leurs esclaves, enfin de sa patrie commune, la métropole sur laquelle définitivement retombera une partie de ces calamités? Le lien qui accorde des sentimens qui vous paraissent opposés, est le secret des âmes telles que la sienne. Par malheur, le nombre n'en est pas grand; et pour le rendre, ce lien, visible à tous les yeux, il eût fallut transcrire, non quelques lignes d'un passage isolé, mais la lettre même qui méritait d'être imprimée tout entière. Répétez-moi qu'il a pleuré, abondamment pleuré, qu'il est encore plongé dans la plus amère affliction, ce n'est pas moi que vous étonnerez. M. Chabanon n'est pas de ceux dont on accuse la dureté envers autrui, par celle dont ils sont pour eux-mêmes; et je n'ai jamais connu d'homme qui, en se séparant de soi, conservât pour les autres une sensibilité si vive, si prompte et pourtant si durable. Je pense donc comme vous, monsieur, qu'il n'y a personne, sans exception, qui soit plus touché que lui des malheurs récens, dont gémissent tous les amis de l'humanité. Mais je crois sa douleur d'un caractère très-différent que celui que vous supposez. J'en dis peut-être trop pour vous, monsieur, si vous ne le connaissez pas; mais pour ceux qui le connaissent comme moi, je n'en dis pas assez.
Je serai court sur l'article de votre lettre qui m'est personnel. Je me crois dispensé de vous prendre pour juge de mes principes sur la révolution, fussiez-vous ou eussiez-vous été législateur; ils tiennent à un genre de sentimens qui paraissent vous être peu connus, et à des idées qui probablement ne vous sont pas assez familières pour ne pas vous sembler un peu chimériques. Mais, en me renfermant dans le matériel des faits, trouvez bon que je vous demande si, dans l'énoncé le plus libre de mes opinions, je n'ai pas constamment respecté les personnes, déféré à tous les souvenirs; et si, dans le cas où nul ne s'offenserait d'une générosité honnête, il existe un seul individu qui pût légitimement se plaindre de moi. Voilà sur quoi vous pourriez prononcer, en supposant qu'il vous fût possible d'être juste. Si cette condition vous paraît dure, supposez ce qui vous sera plus facile, que je ne vous aie rien demandé du tout.
Paris, 17 janvier 1792.
Je n'ai pas répondu, mon ami, à votre dernière lettre, 1o parce que je l'ai pas pu; 2o parce que je savais que, sous trois jours, les journaux se chargeraient de répondre à l'un de ses articles principaux, celui qui nous occupait alors, les rassemblemens des réfugiés brabançons à Lille, Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce moment, et tout est bien changé. Je vis avec des personnes (et ce ne sont pas celles que vous connaissez), qui se trouvent, par une position bizarrement favorable, très au fait des affaires des Pays-Bas. Toujours est-il vrai que, depuis un mois, ils m'annoncent, quatre jours à l'avance, ce qui se trouve vérifié par l'événement. Ces gens-là soutiennent que Léopold craint une guerre avec nous, plus que les badauds de Paris ne la craignaient il y a deux ans. Ils prédisent que sa réponse du 10 février prochain sera telle que nous la pourrions désirer, dans le système le plus pacifique; et je conçois que les mouvemens déjà sensibles dans plusieurs de ses états, et entr'autres dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiéter. Mais supposons qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si, d'ici à ce temps, il parle en allié et en bon voisin? Lui déclarerons-nous la guerre? Entrerons-nous dans le Brabant, comme un certain parti nous en sollicite? C'est ce qui paraît impossible; et, dans la supposition même où il lieroit sa partie avec les princes allemands, pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il rendra sûrement une guerre d'empire, comment forcerons-nous notre pouvoir exécutif, maître des combinaisons militaires, à marcher en Brabant, plutôt qu'à Liége, à Trèves, etc.? On rit de pitié, lorsqu'on voit, après deux ans et demi de révolution, le parti patriote n'ayant pas eu le crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière, par exemple, et des commis des affaires étrangères, tels que Henin et Renneval. Contraindra-t-il le roi à agir sérieusement contre son beau-frère, avec qui se sont concertés des arrangemens déjoués par le hasard plus que par la politique? C'est ce qui ne pourrait arriver qu'après une crise qui compliquerait encore notre position, et la rendrait peut-être encore plus embarrassante. Mon idée est toujours que tout ceci est un problème sans solution, un drame brouillé et confus, dont le dénoûment tombera d'en haut comme celui des pièces d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement général entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on cherche à le retarder.
N'avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la séance du 15 de ce mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout été ravi de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. du Port ait bien son mérite, M. du Port qui, disait la surveille: «Tout ceci ne peut pas aller; et la constitution ne marchera jamais sans une chambre haute.»
La plupart de nos députés, quelques meneurs et quelques intrigans, voient que M. de Lessart tire à sa fin: et c'est même l'opinion générale. Ce n'est pas la mienne; et j'ai de fortes raisons de croire qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être en savez-vous autant que moi, si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je dis, à qui veut l'entendre, que je ne compterai sur la sincérité des Tuileries, que lorsque vous aurez ce ministère-là. Je m'aperçois que je ne réussis pas également auprès de tout le monde, en parlant ainsi; cet arrangement n'est pas celui qui convient à certaines gens que vous savez, mais c'est ce qui m'importe peu. Croirez-vous qu'il y a eu une plate intrigue pour y placer S. L.......? L'ancien régime n'était pas plus impudent. S. L........ aux affaires étrangères! lui qui ne sait pas plus la géographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on croyait le gouverner, jusqu'au moment où l'année 1793 ouvrirait la porte aux nobles de la minorité, les seuls hommes vraiment faits pour les places. Il est bien heureux, pour les auteurs de cette plate intrigue, d'avoir été sifflés avant le levé de la toile; ils en auraient été les dupes. Il les eût joués tous et probablement foulés aux pieds. Qu'eût fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette activité que donne à un ambitieux l'habitude du travail dans les emplois subalternes. Il eût pris la géographie de Busching, de bonnes cartes, eût parcouru les cartons et les porte-feuilles des affaires étrangères, se serait bourré la cervelle de tout ce qui pouvait y entrer en quinze jours, leur eût dit qu'il en savait plus qu'eux en politique, et leur eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace il était leur maître à tous. Voilà l'homme; et tel est le caractère qu'il a montré depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M. Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen, et un homme de mérite; mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connaissances requises.
Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre département. Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et les fripons ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un sentiment plus mélancolique.
L'hommage de l'amitié à votre peureuse amie.
Paris, 12 août 1792.
Je continue, mon ami, de me bien porter; mais je ne néglige point mon régime. J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renversée de Louis XV, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires. C'était mon jour de visite aux rois détrônés; et les médecins philosophes disent que c'est un exercice très-salutaire. Vous serez sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi.
De la place Louis XV, j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries. C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée. Le peuple remplissait le jardin, comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou ceux de Postdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais, en revanche, on y parla beaucoup de Charles IX et de Catherine de Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des gants de la duchesse de Marlborough, comme ayant été la cause d'une guerre: il se trompait; elle fit faire une campagne de moins. Mais je me suis bien gardé de rétablir le texte; j'aurais été pris pour un aristocrate: d'ailleurs, la méprise était si légère, et l'intention du conteur était si bonne.
Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinion a cheminé depuis deux mois? Rappelez-vous le symptôme que je vous citais de la passion française pour la royauté, ce que je vous prouvais par la facilité avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de l'air ça ira à l'air vive Henri IV! Eh bien! cet air est proscrit; et, au moment où je vous parle, la statue de ce roi est par terre: rien ne m'a plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux qui voudraient la république, trouveraient sur leur chemin la Henriade et le Lodoïx de l'université. Non, cela n'est plus à craindre; et je suis sûr même que le Versalicas arces de nos poèmes latins modernes ne protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais enfin, elle l'a fait: gloire lui soit rendue! Je n'ai plus le moindre doute à cet égard, depuis que j'ai entendu les discours très-peu badauds des Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite. Pour moi, le peu de badauderie qui me reste, m'a engagé à lire quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis XV. Que croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon, qui avait caché là son immortalité. Cela ne vous paraît-il pas l'emblème de la protection intéressée, accordée aux beaux-arts par un despote orgueilleux, et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste, homme de génie, qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un tyran? Plus j'étudie l'homme, plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il serait plaisant que Girardon se fût dit en lui-même: «La gloire de ce roi ne durera pas, sa statue sera renversée par la postérité indignée de son despotisme; et son cheval, en levant le pied, parlera de ma gloire aux regardans.» Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau.
A propos de roi, on m'a dit qu'on parlait de vous pour l'éducation du prince royal. J'y trouve une difficulté. Comment saurez-vous quel métier il faut faire apprendre à votre élève, en cas que les Français ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde: cette difficulté vaut bien qu'on la propose.
Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du conseil, et par conséquent qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept ou huit jours, comme le bruit en avait couru. Il trouvera ce métier bien doux, auprès de celui de président de section, qu'il a fait pendant la terrible nuit d'avant hier. Un président de section était, en ce moment, un composé de commissaire de quartier, arbitre, juge de paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres étaient là qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de lui une épreuve de la Gazette de France, tandis qu'il la faisait sous mon nom. Je n'ai pas de rancune.
Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement: vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce n'est pas que le calme soit rétabli, et que le peuple n'ait, encore cette nuit, pourchassé les aristocrates, entr'autres les journalistes de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple neuf, qui, pendant trois années, a parlé sans cesse de sa sublime constitution, mais qui va la détruire, et dans le vrai, n'a su organiser encore que l'insurrection. C'est peu de chose, il est vrai; mais cela vaut mieux que rien.
Adieu, encore une fois; je vous espère sous huitaine, ainsi que notre cher malade. Je ne vous ai point parlé de lui, parce que je vais lui écrire.
15 Frimaire an II de la République.
C'est un besoin pour moi, mon aimable amie, de vous écrire; et je suppose qu'en ce moment-ci vous êtes disposée à faire grâce aux défauts de mon écriture. Je ne croyais pas, lorsque vous déchiriez votre linge pour mes blessures et pour m'envoyer de la charpie, que je pourrais sitôt tracer de ma main les remercîmens que je vous ai adressés du fond de mon cœur. Ils seront courts cette fois-ci, mais ils n'en seront pas moins vifs: appliquez-leur ce qu'on dit des prières, ce qui n'empêche pas d'en faire quelquefois de longues qui valent bien leur prix.
On me flatte d'obtenir bientôt ma liberté. Je suis difficile en espérance; mais je ne veux pas avoir pour moi-même la cruauté de repousser celle-ci. Je serais pourtant plus voisin de vous au Luxembourg: mais vous ne me souhaitez pas d'être votre voisin à ce prix.
Adieu, mon aimable amie. Respect et tendresse; et sensibilité à vos peines que je sais.
Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de
la République une et indivisible.
L'impartialité que vous avez montrée, citoyen, en rendant compte de la dénonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachés à la bibliothèque nationale, et en insérant le lendemain dans votre journal la note du dénonciateur, me laisse lieu d'espérer aussi que vous voudrez bien y donner une place à ma lettre.
Un journaliste plus dur que vous a trouvé qu'une lettre flagorneuse de Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland n'était pas pour moi une justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et n'était-il pas naturel de faire connaître d'abord l'accusateur et ses motifs? C'est à quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression, les républicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le créateur de la formule: au ministre Roland, respect, qui se trouve à la tête des lettres du désintéressé M. Tobiezen-Duby, déposées au ministère de l'intérieur, ne devrait pas se donner pour un républicain de la première force; et je doute que le comité épuratoire des jacobins s'accommode de cette formule.
Je devais donc d'abord me borner à faire connaître mon dénonciateur, quand je me suis vu accusé d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car j'étais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de l'égalité a été constamment une passion dominante, un instinct inné, indomptable et machinal! celui qui a mis au théâtre, il y a plus de vingt ans, la pièce du Marchand de Smyrne, qu'on joue encore fréquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe sont mis en vente au rabais, et finalement donnés pour rien! celui qui a publié contre les académies un discours, lequel a devancé de deux ans leur destruction depuis peu prononcée; enfin, plusieurs autres écrits où respire cet amour de l'égalité, sans laquelle la liberté politique n'est qu'une illusion, une chimère. Voilà l'aristocrate de la façon de M. Tobiezen-Duby.
Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un tissu de calomnies atroces, de mensonges dénués même de vraisemblance. Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'à se permettre d'articuler un fait, dont la fausseté peut se démontrer sur-le-champ par une preuve sans réplique, une preuve matérielle?
Après avoir dit que je vais rarement aux assemblées de section (ce qui est malheureusement vrai, par l'effet de mon état maladif, suffocations, étouffemens, dans les assemblées nombreuses), M. Duby ajoute que je n'ai pourtant pas manqué de m'y trouver à la nomination d'un commandant général, pour donner ma voix à Raffet.
J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les listes des votans: mais si on les conserve, je défie qu'on y trouve mon nom; si on ne les conserve pas, je défie quelqu'homme que ce soit de dire qu'il m'a vu ce jour là à la section.
Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres inculpations plus graves, et si odieuses que je me réserve contre lui tous les moyens de droit.
Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place à M. Duby, quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je résigne la mienne dès ce moment, dût-elle lui être donnée; mais elle ne le sera pas, et il aura calomnié pour le compte d'autrui: c'est un malheur.
Salut et fraternité.
Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.
Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme chez qui l'amour de la liberté et de l'égalité a été la passion de sa vie entière; connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse, haine qu'on représentait alors comme une manie blâmable par son excès; qui, dans une comédie (le Marchand de Smyrne) faite il y a plus de vingt ans, et encore fréquemment jouée sans aucun changement, a mis les nobles sur la scène, les a fait vendre au rabais, et finalement donner pour rien.
C'est un homme à qui cette prétendue manie contre la noblesse a dicté les morceaux les plus vigoureux, insérés dans le livre sur l'ordre américain de Cincinnatus, ouvrage publié en 1786, et qui porta les plus rudes coups à l'aristocratie française, dans l'opinion publique.
Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer à divers journaux patriotes, sans se nommer, sans chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru utile à la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer dans leurs journaux; et son nom s'est trouvé, comme de raison, sur toutes les listes de proscription de la cour et de l'aristocratie.
Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles où se trouvent plusieurs de mes lettres, écrites dans toutes les époques de la révolution, on y verrait que mes principes républicains étaient bien antérieurs à la république.
Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent.
Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son patriotisme?..... mais ce serait une dérision que d'en parler. Lui-même, dans sa lettre à la citoyenne Roland, où il demande une place, lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date est un peu trop récente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne à cette place un ouvrage de son père sur les monnaies des barons et des prélats de France; puissante recommandation, en effet, pour un patriote de sa trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de cette sottise aristocratique, publiée par lui en 1790, appelée par lui, en 1792, ouvrage national. Remarquez bien les dates.
Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus que de Tobiezen-Duby lui-même: c'est bien assez.
Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de citer contre lui que des faits appuyés de pièces justificatives.
Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître, l'avez admis parmi vous, l'avez placé dans votre comité de correspondance, l'avez chargé d'en faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dénonciations soient un moyen de châtiment ou de répression contre les aristocrates et les traîtres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des intrigans, une arme contre les républicains, venez à la bibliothèque nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance.
Vous verrez ce prétendu républicain qui donne le nom servile de patron à l'un de ses collègues, lequel lui avait rendu quelques services, par une surprise dont bientôt s'est repenti le patron trop facile.
Vous verrez le créateur de la formule: au ministre Roland, respect, vous le verrez protégé par Le Noir, dont il vante la sensibilité d'âme, auquel il voue une reconnaissance éternelle.
Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby écrit à Le Noir: M. Joly est l'homme de la bibliothèque pour lequel j'ai le plus de respect, d'égards et d'estime; hommage rendu en 1788, qui n'a pas empêché le même Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce même Joly, qui est, dit-il, au moment de la perdre par un juste châtiment de son aristocratie.
Voilà ce qu'il écrit avec vénération à la vertueuse Roland de septembre 1792, femme Roland en septembre 1793.
Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil caractère et la marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien régime, d'un intrigant du nouveau, tartufe de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime ici nombre de traits consignés dans les dépôts de la bibliothèque, et qui montreront à nu son caractère: jalousie, ambition, orgueil, haine pour ses confrères bien avant la révolution, lorsque le patriotisme hypocrite d'un méchant ne pouvait servir de voile à ses manœuvres et à ses perfidies.
En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos mains, les preuves écrites de la perversité de Tobiezen-Duby, parcourez seulement ses trois dénonciations contre la bibliothèque; car il en a fait trois.
C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des dénoncés, alléger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là, selon ce qu'il juge convenable à son intérêt personnel, d'après le moment et les circonstances.
Voyant sa première délation tombée dans le mépris, Tobiezen-Duby, le flatteur des anciens ministres, gronde le ministre trompé. Pour accréditer son absurde dénonciation, pour la faire croire pure et désintéressée, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place. Venez, citoyens, à la bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans, la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire donner un logement.
Remarquez sur-tout son impudente audace, dès que, sortant du cercle des accusations vagues, il articule un fait précis; par exemple, lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donné ma voix à Raffet. J'ai affirmé et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je défie tout homme, quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même, d'oser dire qu'il m'a vu ce jour-là à la section.
A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allégué contre moi. Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme qui n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa conscience?
Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il fait de nouveaux efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, même avant que les sociétés populaires fussent mises sous l'égide de la constitution, n'ai cessé (mille témoins existent) de dire et de répéter: «Sans les jacobins, point de liberté, point de république.»
Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi qui, de notoriété publique, n'ai eu avec lui que les relations nécessitées par ma place. Et cette place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y avais-je seulement songé? connaissais-je, même de vue, le ministre Roland?
Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul membre que dans des rencontres rares, imprévues et fortuites.
Ici, je porte un défi public à quelqu'homme que ce puisse être, de dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul député de la Gironde, et qu'il ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de personnes savent et peuvent se rappeler que mes idées ont été en opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions importantes, comme la garde départementale, le jugement de Louis Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres.
Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non moins odieux, se produisent, comme par supplément, par surabondance, dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire, dans le troisième accès de sa fièvre calomnieuse.
Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait grave, le fait relatif à Raffet, répète hardiment ses autres impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles à repousser; et dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les plus estimés; appelle au secours de sa haine les plus fidèles mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques, toutes les autorités constituées, c'est-à-dire, veut mettre ce qu'il y a de plus vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus respectable?
Mais non; les sociétés populaires, les autorités constituées, sont et resteront justes, en dépit des intrigans, des calomniateurs, de Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage révolutionnaire, être surprises et trompées pour un moment; mais bientôt éclairées, parce qu'elles veulent l'être, elles brisent avec indignation le piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain le fabricateur du piége: leur justice appelle à soi la justice publique, dont la leur est elle-même une grande portion. Dans le court intervalle où la calomnie voudrait séparer ces deux justices qui doivent n'en être qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre, j'attends leurs regards, je les désire; et à cet instant même, tandis que vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude de les voir se réunir pour moi et confondre Tobiezen-Duby.
Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792, faux républicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont de faux républicains; moi, révolutionnaire de fait et de notoriété publique avant la révolution; républicain de principes et de cœur, même avant la république.
Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de se dire à soi-même, je vivrai, je mourrai républicain, qu'une détention de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon âme; et, je le proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra à la révolution, ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, et jusqu'au dernier soupir, à la révolution, et au complément de la révolution, à la république, à la république une et indivisible.
P.S. Encore un mot, citoyens; convaincu dès long-temps qu'il importait au salut public que tous les salariés du peuple, sans exception, fussent au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'août, au comité de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers bruits vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque.
Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs principes et leurs sentimens. Observez que cette démarche si nette et si franche de ma part, antérieure d'un mois à notre détention, a probablement frappé les autorités constituées; et leur conduite à notre égard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas aisé Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour toujours, et que tout soit fini.
Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de confirmer, par ma démission que j'ai donnée, mes principes sur les salariés du peuple. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier devoir d'un républicain est de rester fidèle à ses anciens principes.
Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'où lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne trahirait-il pas lui-même son secret, par le début de sa première denonciation imprimée? Je suis jacobin et ardent républicain, dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance, comme d'un poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous vous avez vu quel républicain c'était; jugez quel jacobin ce peut être.
Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrière ces retranchemens, lui arracher son masque et ses méprisables armes; il s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'âme; moi qui, en juillet 1791, après le massacre du Champ-de-Mars, entraîné, malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force irrésistible, courus aux jacobins, moi vingtième ou trentième.... j'ignore le nombre, mais la salle était alors déserte. Où était alors Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un refuge? Je ne crois pas qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y présentai; je fus admis parmi vous, et même dans votre comité de correspondance, où cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux approches de l'hiver, ma déplorable santé, qui suspend trop souvent mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assemblées, me força, par degrés, à me priver des vôtres, toujours plus brillantes et plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée; mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant de son triomphe et du vôtre; et dans le redoublement des incommodités que la foule me cause, je n'étais plus soutenu par ce sentiment si impérieux sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché aux périls très-instans [39].
Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques qui m'interdisent les grandes assemblées, malheur réel pour tout vrai citoyen, Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprès des assemblées de section. Il me prête, à ce sujet, un propos aussi absurde qu'infâme, digne d'un vieil et stupide aristocrate de château, et que, par cette raison, je voue au mépris public, ainsi que l'homme qui a la bêtise de me l'attribuer.
J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir rempli le rôle de persécuteur de la bibliothèque nationale, a osé, en cherchant à se justifier à la tribune des jacobins, usurper le rôle de persécuté pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés, et tâche d'appeler sur lui l'intérêt attaché à ce second rôle.
Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement que son patriotisme auquel on eût applaudi, était parfaitement ignoré de ceux qu'il a persécutés véritablement.
J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul de ses confrères qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-même ne parlait à aucun d'eux, depuis son entrée à la bibliothèque sous Le Noir: ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions respectives qui ne les mettait point en rapports.
On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de persécution de la part de ses confrères; et, quant à moi, la seule persécution qu'il puisse citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru ses appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre à la vertueuse citoyenne Roland, il demanda la place de garde des estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé, si pur, m'imputerait-il, par hasard, cette différence de 1200 à 400 livres? Dans cette supposition, il aurait lui-même tout expliqué.
Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux jacobins, comme il l'a été dans ce qu'il a dit aux autorités constituées et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqué d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, témoin des faits, témoin de l'acharnement de ses trois dénonciations, voit clairement que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non le persécuté. Je ne dis donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures: citoyens, venez et voyez; je dis seulement: ouvrez les yeux et voyez.
18e jour du 1er mois de la
république française.
FIN DES LETTRES DIVERSES.