Mille fois ils m'ont tout promis;
Mais le siècle en fourbes abonde,
Et je ne hais rien tant au monde
Que la plupart de mes amis.
Mais c'est-là l'épigramme chagrine d'un homme dont l'esprit aigri n'est jamais averti par son cœur. La vôtre appartient à un philosophe qui a observé profondément, et qui donne un résultat moral avec la gaîté et l'indulgence sans lesquelles il n'est presque pas un bon cœur. Il y a peu de délicatesse à se personnifier dans un sentiment haineux et vil; au lieu que votre mot, qui est trop vrai, est la saillie aimable d'un homme qui n'a pas été pris pour dupe, et qui aime trop ses vrais amis pour ne pas rire beaucoup de ceux qui prennent ce titre. Mais j'ai peur qu'en ce genre, comme en beaucoup d'autres, il n'y faille pas regarder de trop près: car on s'appauvrirait, beaucoup plus qu'il n'est possible d'y résoudre même la philosophie. Bon dieu! à quels sacrilèges j'ai surpris, dans ces derniers temps, les personnes qui parlent le plus éloquemment d'amitié! Je ne m'accoutumerai jamais à ces théories que la conduite dément; mais il faut que je m'arrête, car ce que j'aurais à vous dire ne peut pas s'écrire. Ce n'est pas que si j'avais à vous dénoncer un fait important, je ne sautasse le fossé. Mais ce n'est point dans votre cœur que j'ai à vous blesser; et votre tête est si sage, que vous sonderez le terrain même sur lequel vous êtes le plus habitué à marcher: et vous ferez bien. Il faut d'ailleurs, mon ami, une grande circonspection pour les faits; le trait infâme que vous m'apprenez ne l'enseigne que trop, puisqu'une simple transposition de dates a fait, dans la bouche d'un méchant, d'une action honnête et pure (qu'il n'a pu savoir que par mon bandit de laquais, qui, non content de tout me voler, épiait mes actions et mes discours à chaque instant de la journée), une malignité capable de compromettre un galant homme auquel je ne me consolerais pas de susciter, même le plus indirectement, une tracasserie. Eh! qui en sera à l'abri, s'il n'y est pas, lui, armé de tant de circonspection et de sagesse? Mais, outre cette anecdote, quoiqu'il soit à peu près impossible que la poste voie tout, je puis vous assurer que les Français de Londres sont aussi inspectés par la police de Paris qu'en France même. Les canailles aventurières qui salissent ici les presses, sont les espions les plus corrompus qui existent, et leurs complices le sont aussi; car qui dit complice en ce genre, dit espion. La complicité est un des moyens de l'espionnage; et les gouvernemens qui ont recours à ce misérable moyen, savent très bien distinguer l'homme auquel il faut en vouloir. Ils devraient savoir aussi que leurs recherches en ce genre ne produisent rien qu'une ressource assurée à la canaille infecte qui se voue à cette infâme profession. Au reste, il y a aussi des Anglais vendus à la police de Paris; témoin le vil entrepreneur du Courrier de l'Europe, tout aussi méprisable que le rédacteur. Celui-ci, après avoir été libelliste ordurier, est devenu espion gagé, aussi infâme dans ses délations qu'il était méprisable avant ce joli métier. C'est de toute cette canaille que W. a été la victime; elle craint de n'être pas payée si elle n'accuse pas, de sorte qu'elle accuse à tort et à travers.
Vous êtes inquiet de mon sort, mon cher ami, et moi je ne suis pas très-rassuré, surtout sur celui de mon aimable compagne. J'ai cependant quelques projets qui apparemment me feront vivre: mais on se trompe beaucoup sur la générosité des Anglais. Accoutumés à tout calculer, ils calculent aussi les talens et l'amitié; la plupart de leurs grands écrivains sont, presque à la lettre, morts de faim: jugez de quiconque n'est pas de leur nation! Une des premières choses qui frappent ici, c'est l'esprit d'ordre, de méthode, de calcul. On peut y dire le pourquoi de chaque chose; et cela doit peser, surtout dans l'esprit d'un Français; mais, à tous ses inconvéniens, ce genre d'esprit exclut presque nécessairement les grands mouvemens de sensibilité; ils appartiennent ici au peuple, beaucoup trop calomnié, même dans ce pays, où cependant il est quelque chose. En général, mon ami, Clavière a raison; et j'ai été obligé de m'en convaincre, moi qui écris contre l'aristocratie. On ne défendra jamais bien le peuple, quand on se laissera aller à quelque déplaisir contre lui; quand les mots de canaille, de populace, de goujat, resteront le dictionnaire du défenseur. Un plus profond examen de ce qui suggère ces épithètes, agite la tête et le cœur; on voit bientôt que cette populace, cette canaille, n'est plus si nombreuse ni si vile qu'on l'imaginait. Ces grossièretés dont elle affuble les panaches, les plumets, l'air français, tout ce que vous voudrez, ne sont pas si grossières. Il faut aussi faire le procès à ceux qui inventent, qui portent, qui accréditent ces puérilités, titres presque uniques par lesquels on se distingue de la canaille. Elle est bruyante, elle est incommode; mais aux yeux et aux oreilles de qui?.... Et ces graves et silencieux déportemens de la canaille instruite, bien vêtue, s'intitulant gens comme il faut, feront-ils mieux le bonheur de la terre?
Il faudrait, mon ami, il faudrait qu'une tête pensante et sagace comme la vôtre vît l'Angleterre comparée à tout ce qu'on voit ailleurs, et pesât les désagrémens qu'on exagère chez vous, contre les maux réels dont il est défendu de parler. Rien de parfait ne saurait sortir de la main de l'homme; mais il y a du moins mauvais, et beaucoup moins mauvais, en Angleterre que partout ailleurs, où des esclaves, les fers aux pieds et aux mains, se moquent des dangers que courent les voltigeurs. Il semble qu'on ait voulu consoler jusqu'ici les autres nations, en leur parlant des défauts de la constitution anglaise, de ce qu'on appelle ses abus. On a fait comme ceux qui portaient leurs gémissemens sur de légers liens à des esclaves chargés de lourdes chaînes; on abuse de ce que les premiers laissent toute la sensibilité, tandis que les autres ôtent tout sentiment. Enfin, si le mieux peut trouver place chez les Bretons, ce sera quand les autres nations européennes seront arrivées à leur niveau. Le philosophe doit donc tendre à cette révolution, avant que de désirer l'autre. Une émeute, une sédition à Londres fait plus de bien au cœur de l'honnête homme, que toute cette imbécille subordination dont on se vante ailleurs. Si l'on approfondissait, si l'on comparait, si l'on cherchait les corrélatifs en politique, on ferait sur l'Angleterre et les Anglais un ouvrage qui aurait de la signifiance: mais il ne faudrait pas, comme l'illustre Linguet, qui, tout ainsi que Mallebranche voyait tout en Dieu, voit tout en Linguet, rechercher les fourchettes à deux fourchons et le manque de serviettes.... Un magistrat d'une des sociétés les plus libres de la terre, félicitait l'autre jour une connaissance à moi qui a quitté l'Irlande, de n'être plus parmi ces Hibernois qui emplument et coupent des jarrets. C'est un bon homme parlant admirablement liberté, pourvu qu'on laisse faire la magistrature: et voilà comme on est partout. Dès que le peuple tente de se faire justice, c'est une horreur. Il faut cependant remarquer que les premiers emplumeurs et coupeurs de jarrets, pour cause politique, ont paru en Amérique; et que cette manie a disparu, quoique la cause réprimante soit très peu de chose: mais les causes pour lesquelles il fallait emplumer, etc. etc. ont disparu. Il faut remarquer aussi que l'art d'ôter la raison, pour ensuite argumenter de la folie, est l'art des coupables gouvernans: cela établi, qu'importe de détailler les convulsions de l'infortuné dont on a irrité les nerfs par un breuvage?.....
Mais, mon ami, voilà beaucoup bavardé; car il faut nous tenir dans les généralités. Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de frotter la tête la plus électrique que j'aie jamais connue. Je ne perdrai pas mon temps ici; et si la misère et le malheur ne font pas justice de moi, je répondrai peut-être à mes ennemis et à mes prétendus amis presque aussi coupables que mes ennemis, mais de la seule manière qui me convienne désormais, par de bons et d'utiles ouvrages, tous portant mon nom; car, dès le premier, j'annonce que tout ce qui ne le portera pas me sera faussement attribué, afin qu'on n'essaie pas de m'imputer les viles anonymités qui pullulent ici. Quoiqu'il arrive, vous n'aurez pas à rougir de moi, soyez-en bien assuré; mais quand vous presserai-je contre mon cœur? C'est en vérité ce qu'il m'est impossible de dire; à cet égard, j'ose à peine fixer l'avenir.
Je vous ai déjà écrit, mon cher ami, sur le brillant surcroît de fortune qui vous est arrivé: j'en étais en colère, et je ne suis pas encore très-calme à cet égard; mais je veux vous croire déguignoné, comme vous dites: c'est cependant une dérision, si vous ne devez commencer à toucher que dans trois ans, à moins qu'on ne vous en donne neuf d'avance. Madame de N. vous écrira le premier courrier. Aujourd'hui, il est trop tard, et ses beaux yeux souffrent à la lumière; elle vous prie de l'aimer, et de m'écrire souvent; car elle prétend que je suis très-mauvaise compagnie, quand vous ne m'écrivez pas. Adieu, cher et bon ami; il y a long-temps que votre conquête a compensé toutes les pertes et toutes les méprises de mon cœur. Conservez-moi le vôtre; et quoiqu'on fasse, je ne serai pas tout à fait malheureux. Choyez votre convalescence avec votre raison, et non pas avec votre tête; caressez les muses; qu'elles vous comblent long-temps de toutes leurs faveurs; et quand vous serez désensorcelé, toujours vous auront-elles valu plus de jouissances que d'or, ni même de gloire, à en juger par celle qu'il vous était donné de mériter, et par les seuls dispensateurs dont vous puissiez l'attendre. Vale et me ama.
P. S. Plusieurs articles de votre lettre ne sont pas répondus, parce qu'une de mes lettres, qui a croisé la vôtre, l'a fait d'avance.
10 novembre 1784.
Je viens de recevoir votre lettre tendre et sage, mon bon et cher ami; et j'ai éprouvé le double plaisir d'apprendre de vous d'heureuses nouvelles, et de trouver, dans l'accent et l'expression de vos craintes, une vive empreinte de votre amitié et c'est-là, sans doute, une grande jouissance pour moi; mais la circonstance en a redoublé la saveur. Je suis triste et malheureux; ma douce et charmante compagne est malade, et malade de langueur; elle est à son onzième accès de fièvre. Heureusement les accès sont intermittens, et laissent deux jours de passables; mais l'extrême faiblesse, l'agacement des nerfs, les accidens de femmes qui en ont résulté, l'ont jetée dans une situation très fâcheuse, quoique au fond, peu inquiétante; d'un autre côté, ma bourse n'avait que faire de cet échec. Toute visite de médecin réputé (et peut-on en choisir un autre pour son amie?) coûte un louis à Londres; c'est acheter cher l'inquiétude. Enfin, mes ressources sont à leur terme; et non seulement je n'ai point encore obtenu le pain de la loi, mais je n'obtiens pas même de réponse de mes gens d'affaires. Heureusement Target retourne incessamment à Paris, et se charge de mettre un terme à cette indécision cruelle.
On projette de me charger d'un grand ouvrage, qui m'assurerait le nécessaire pour long-temps; mais l'entreprise en est encore fort incertaine. Changuyon me propose aussi, de Hollande, de la besogne; mais il faut le temps de la faire. Tout cela combiné, mon ami, dessinez le premier trait d'une situation dont votre imagination ne saura que trop faire un tableau fort triste, mais qui pourtant n'est pas désespéré. Le grand, le vrai mal, c'est la souffrance de mon amie; et votre lettre en a tempéré l'amertume. Jugez ce que votre amitié est et peut pour notre bonheur. Hélas! mon ami, il n'en est qu'un de vrai, c'est d'aimer et d'être aimé. Sans ce charme, je ne pourrais déjà plus supporter le fardeau de la vie.... Mais songeons que j'écris de Londres, et dans le mois de novembre. Ne nous occupons pas de ces idées.
Je veux cependant vous dire, et seulement dans des vues littéraires, que j'ai rencontré, à ce sujet, dans le Séjanus de Bergerac, imprimé en 1638, et dédié au duc d'Arpajon, où par parenthèse l'on professe tout haut l'athéisme avec approbation et privilége du roi, j'y ai trouvé, dis-je, ces vers qui m'ont bien étonné:
Et puis, mourir n'est rien, c'est achever de naître.
Un esclave hier mourut pour divertir son maître;
Au malheur de la vie on n'est point enchaîné,
Et l'âme est dans la main du plus infortuné.
En vérité, mon ami, on ne ferait aujourd'hui rien de plus beau que ces deux derniers vers. Il est vrai qu'on en trouve, à côté, de cette force. Terrentianus demande à Séjanus s'il ne craint pas le tonnerre des dieux; et Séjanus répond:
Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;
J'aurai six mois au moins pour me moquer des dieux.
Non, mon ami, je ne suis point enthousiaste de l'Angleterre; et j'en sais maintenant assez pour vous dire que, si la constitution est la meilleure connue, l'administration en est la plus mauvaise possible; et que si l'Anglais est l'homme social le plus libre qu'il y ait sur la terre, le peuple anglais est un des moins libres qui existent. Je crois davantage, mon ami, je crois qu'individuellement parlant, nous valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser, avec M. Lauragais, que les Anglais n'aient de fruits mûrs que les pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la liberté, puisque le peu qui s'en trouve dans une ou deux bonnes lois, place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus corrompu de la terre de sa propre corruption? Quelle n'est pas l'influence d'un petit nombre de données favorables à l'espèce humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (car il est tout cela), cupide, et très-voisin de la foi punique, vaut mieux que la plupart des peuples connus, parce qu'il a quelque liberté civile? Cela est admirable, mon ami, pour l'homme qui pense et qui a réfléchi sur la nature des choses, et problème insoluble par tous les autres. Au reste, ne croyez pas que l'on connaisse ce pays; plus je vois, et plus je m'assure qu'on ne sait ce qu'on a vu. Je vous défie de vous faire une idée de la ridiculité des préjugés accrédités sur l'Angleterre, tantôt calomniée, tantôt exaltée, avec la plus absurde ignorance. Je fais, pour vous et pour moi, des notes qui vous seront utiles et qui vous convaincront de ces deux choses: l'une, que le plus léger mensonge mène les voyageurs à des résultats d'une fausseté incalculable; l'autre, qu'il est une quantité énorme de choses que nous autres, Français, faisons en les louant, c'est-à-dire qui n'existent que dans nos éloges. Cette observation m'a été confirmée aujourd'hui dans un détail peu important, mais qui vous expliquera bien ce que je veux dire. Tout le monde a entendu parler de la fameuse épitaphe à Wren, dans la chapelle souterraine de Saint-Paul de Londres: Si monumentum quœris, circumspice; mais personne n'a dit que ces quatre mots étaient noyés dans dix ou douze lignes de très-mauvais latin, où l'on a eu garde d'oublier l'eques aureatus et toutes les sottises imaginables. De même, il y a, dans l'épitaphe de Newton, Sibi gratulentur mortales tale tantumque extitisse humani generis decus; cela est bien, mais précédé de onze lignes, dans lesquelles on lit pompeusement l'eques aureatus, le commentaire sur l'Apocalypse, etc. Au reste, ceci me rappelle une anecdote, précieuse pour ceux qui, comme vous et moi, sont à l'affût du charlatanisme humain. Voltaire a écrit partout qu'il y avait à Montpellier une statue de Louis XIV, avec cette belle inscription: A Louis XIV, après sa mort. Il n'y a ici que trois petits inconvéniens, c'est que 1o l'inscription est en latin; 2o qu'elle est fort longue; 3o qu'elle raconte tout uniment le fait comme il s'est passé, à savoir que la statue a été décrétée par la ville, pendant la vie de Louis XIV, et posée depuis sa mort.—Superstiti decrevère.—Ex oculis sublato posuère. Et puis Voltaire ose dire à tout propos:
Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
Mais un fait plus important que j'ai complètement vérifié, que je vous prie de garder pour vous, parce que j'aurai bientôt occasion de l'encadrer, mais qui est trop précieux pour que je ne vous l'apprenne pas, c'est celui-ci:
Vous lisez dans le livre de l'Esprit, tom. II, pag. 138, à la note (édit. in-8o, 1778): «Dans ce pays (la Turquie), la magnanimité ne triomphe point de la vengeance; on ne verra point en Turquie ce qu'on a vu, il y a quelques années, en Angleterre: Le prince Édouard poursuivi par les troupes du roi, trouve un asyle dans la maison d'un seigneur; ce seigneur est accusé d'avoir donné retraite au prétendant. On le cite devant les juges; il s'y présente et leur dit: Souffrez qu'avant de subir l'interrogatoire, je vous demande lequel d'entre vous, si le prétendant se fût réfugié dans sa maison, eût été assez vil et assez lâche pour le livrer?—A cette question le tribunal se tait, se lève et renvoie l'accusé.»
Ce fait me paraissait absurde: nul tribunal sur la terre, qui n'est pas le souverain, n'a le droit, ni le pouvoir de juger ainsi. Enfin, j'arrive en Angleterre; et le hasard me fait rencontrer lady Margaret-Macdonald qui a vécu en 1763 à Édimbourg avec M. Macdonald of Kingborough, le héros du roman de M. Helvétius. M. Macdonald n'était point un seigneur; c'était un gentilhomme, cultivateur assez pauvre; il demeurait dans l'île de Sky, près du château de son proche parent, le chevalier Alexandre Macdonald, propriétaire en grande partie de cette île et chef du clan Macdonald, une des tribus écossaises les plus attachées au prétendant. Les officiers du détachement à la quête du prétendant que l'on savait être dans l'île de Sky, étaient dans la salle à manger du château avec lady Margaret. Un paysan montagnard se présente à la porte de la salle, et remet à milady un billet non cacheté; elle reconnaît la main du prétendant qui lui demande une bouteille de vin, une chemise et une paire de souliers. Ce malheureux prince, accablé de lassitude, était alors assis sur une colline à un mille du château, et l'on pouvait le voir des fenêtres de la salle. Lady Margaret ne se troubla point; elle prétexta quelques détails de famille, quitta les officiers, et courut avec le paysan montagnard chez Macdonald of Kingborough: «Si le prince entre chez vous, lui dit Macdonald, ou si vous l'assistez en la moindre chose, vous êtes perdue, vous et votre famille. Je me charge de tout. Adieu.» Il lui prit la main et partit.
Macdonald, avec des difficultés infinies, parvint à sauver le prétendant qu'il habilla en femme, etc. Ce prince gagna les montagnes, et se rendit heureusement à bord d'un des vaisseaux que la France avait envoyés en croisière sur les côtes occidentales d'Écosse, pour faciliter son évasion. Bientôt après, Macdonald fut arrêté et mis en prison dans le château d'Édimbourg, où il resta quelque temps avant qu'on lui fît son procès. Pour toute défense, il dit à ses juges: »Ce que j'ai fait pour le prince Édouard, je l'aurais fait pour le prince de Galles, s'il se fût trouvé dans les mêmes circonstances.» Le tribunal ne se tut point, comme dit Helvétius; mais il condamna Macdonald à être pendu. La sentence qui lui fut prononcée, portait en outre que lui, encore vivant, aurait les entrailles et le cœur arrachés pour être jetés dans un brasier allumé au pied de l'échafaud, ensuite la tête coupée, etc. C'est le supplice ordinaire des traîtres à la patrie. Macdonald ne le subit point; le duc de Cumberland représenta que cette exécution aliénerait sans retour le clan Macdonald. On lui fit grâce par politique, et l'on se contenta de le tenir un an prisonnier dans le château d'Édimbourg........ Mais combien cela est différent! combien cela est vrai, simple, beau, grand! combien Macdonald et la nature perdaient au récit d'Helvétius! Il a su son erreur, et il a répondu: «Ma foi cela est imprimé; et cela est encore beau comme je l'ai écrit.» Quand ceux qui écrivent la morale, la philosophie, la politique, l'histoire, sauront-ils qu'ils ne sont que de vils saltimbanques, lorsqu'ils ne se regardent pas comme des magistrats!
L'ouvrage que l'on me propose, mon cher ami, est une entreprise considérable; il ne s'agit pas moins que de mettre et de tenir ces messieurs au courant de toutes les idées saines d'économie politique, qu'ils ont traitées jusqu'ici de vaine métaphysique. L'ouvrage paraîtrait en anglais et en français; le plus ou le moins de succès n'importerait qu'à ma conscience et à mon amour propre, car j'aurais une rétribution fixe par mois: mais j'ai cru devoir leur observer que cet ouvrage n'étant point de nature à piquer la malignité, parce que je ne dois ni ne veux parler que des choses, et encore avec circonspection, je leur conseillais d'adopter un plan qui éveillât la curiosité. Consulté sur cela, j'ai dit que le plus grand service, selon moi, à rendre aux lettres aujourd'hui, était d'abréger, et de guider un choix dans l'immensité des mensonges, des erreurs et des vérités imprimés; qu'en conséquence, un conservateur qui donnerait en tout genre des analyses, et non pas des extraits des bons livres; qui tirerait, du fumier des ouvrages périodiques, les paillettes qui peuvent y être tombées, et qui deviendrait le dépôt de morceaux détachés qui, par leur brièveté, c'est-à-dire, par un de leurs plus grands mérites mêmes, sont bientôt oubliés et perdus, serait un ouvrage très-précieux, et qui, fait avec scrupule, sans complaisance, sans négligence, sans précipitation, serait à peu près sûr d'un succès d'estime moins rapide que les succès d'éclat, mais durable et toujours croissant. On délibère sur cette idée; je la crois bonne: et si elle l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée; car elle me vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut, même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail excessif et désagréable, en ce qu'il m'ôterait le temps nécessaire pour la culture de mes propres pensées; mais je le regarderais comme un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi, ont été condamnés à des galères aussi mauvaises; et quand je me sens prêt à m'irriter, je me rappelle cet apologue arabe.
Je m'étais toujours plaint des outrages du sort et de la dureté des hommes; je n'avais point de souliers, et je manquais d'argent pour en acheter: j'allai à la mosquée de Damas, je vis un homme qui n'avait point de jambes. Je louai Dieu, et je ne me plaignis plus de manquer de souliers.
Si je n'avais pas une compagne de mon sort, une compagne aimable, douce, bonne, tendre, que sa beauté aurait infailliblement rendue riche, si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient pas opposées; qui souffre pour elle et pour moi, en pensant que j'ignore toujours les ressources du mois qui suit, moi dont le cœur ne fut jamais fermé à l'infortune: cet apologue me rendrait très-philosophe.
Dites-moi, mon ami, si une fois embarqué dans cette besogne, je puis compter du moins sur vos indications, soit pour les anciens livres qui méritent d'être analysés, soit pour un choix de pièces fugitives (littéraires) dont je voudrais que cet ouvrage fût le dépôt, et pour lequel je ne puis avoir un aussi bon guide que votre goût exquis et votre incorruptible conscience. Dites-moi aussi si vous croyez que je puisse compter sur des souscripteurs en France, dites-moi surtout, avec votre franchise et votre sagacité ordinaires, ce que vous pensez de l'idée et du plan.
Ce que vous me dites de votre santé et de votre genre de vie me fait un très-grand plaisir, mais me donne de bien vifs regrets. Combien j'aurais vécu avec vous cet hiver! combien j'aurais passé d'heures délicieuses, et cultivé mon âme et ma pensée! car, ne vous y trompez pas, c'est mon esprit qui acquiert ici; mon âme est veuve, philosophiquement parlant, et ma pensée avorte, faute d'un ami qui l'entende ou qui l'éveille. Je combine une foule de rapports nouveaux; et certainement il résultera, de ces rapprochemens et de ces combinaisons, de bonnes choses, sur-tout quand je les aurai mûries auprès de vous, dans la serre chaude de votre amitié et de vos talens. Mais aujourd'hui je ne fais qu'amasser; je ne dispose point. Je n'ai jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m'encourager et me guider. Je ferai ici plusieurs bons ouvrages, un entre autres qui sera une grande vengeance offerte à l'humanité: ce sera l'histoire d'un des plus horribles crimes du XVIIIe siècle, dont le hasard m'a envoyé les matériaux les plus curieux et les mieux détaillés; mais un grand ouvrage de morale ou de philosophie, je ne l'entreprendrai jamais qu'auprès de vous, qui êtes la trempe de mon âme et de mon esprit.
Allons donc, je serai content de vos amis, puisque vous le voulez; mais qu'ils s'arrangent pour que vous ayez 12,000 livres de rente, ou je ne réponds pas des rechûtes. Bon jour, mon ami; car en voilà bien long, et ma pauvre petite se réveille; remarquez s'il vous plaît, qu'elle est trop excusée de son silence, elle vous aime de tout son cœur et vous regrette très-vivement. Adieu, encore une fois, je ne vous dirai pas: si vous aimez des anecdotes caractéristiques de ce pays pour augmenter votre immense répertoire, écrivez-moi souvent, car je vous en enverrai toujours en réponse. Mais je vous dirai: écrivez-moi souvent, car cela me console et soutient mon courage.
P. S. Vous êtes sûrement étonné de ce que les C. [50] ne circulent pas encore; mais vous le serez plus, quand vous saurez que j'ai traduit à la suite un pamphlet du docteur Price, intitulé: Observations on the importance of the american révolution, and the means of making it a benefit to the World (cela n'est pas excellent, mais on m'en a beaucoup prié), et fait un discours et des notes sur cet ouvrage, dont vous ne serez pas mécontent, pour avoir été fait loin de vous.
Londres, Hatton-street in Holborn, 30 décembre 1784.
Je ne voulais ni vous gronder, mon ami, ni interpréter votre silence d'une manière qui pût affliger mon cœur; mais j'étais inquiet de vous: car votre constitution débile et votre tempérament igné se conserveront long-temps l'un par l'autre; mais ils se heurteront souvent; et la vie est bien quelque chose: mais ne pas souffrir est beaucoup plus, du moins selon moi. Me voilà rassuré, jusqu'à un certain point pourtant; car je sais que vous payez cher quelques semaines de travail forcé; et je n'aime pas assez la littérature, quoique j'en sois idolâtre, pour pouvoir désirer de l'enrichir à vos dépens, et d'autant moins que tôt ou tard les trésors de votre génie lui arriveront. Pourquoi donc se hâter, au risque de ruiner votre santé? Mais vous m'auriez fait bien plaisir de me récapituler la réception de mes lettres, ou du moins de me les signaler par quelques traits détachés; car j'en ai quatre ou cinq au moins sans réponse; et vous ne me parlez que de celle où je vous entretiens du conservateur. Au reste, comme il n'y avait dans les autres aucun motif de suppression, je suppose qu'elles sont arrivées à bon port. Car j'entends bien pourquoi l'on gêne la liberté de la presse; en dépit des cent mille et une raisons que j'en pourrais donner, je trouve qu'on peut résumer cette question dans un argument très-court. Quel mal y aurait-il qu'il n'y eût pas tel, tel, tel, tel et tel livres? Et cela, jusques et inclusivement la Bible, où pourtant il est dit que toute puissance vient de Dieu, et sans égard à ce que la poudre à canon, le plus utile de tous les livres à ceux qui n'en veulent point, serait encore dans le cerveau du père éternel, si Adam ne nous eût pas transmis la faculté de faire des livres? Qu'avez-vous à répondre à cela? hein! mais pourquoi gênerait-on le commerce des lettres? Il n'a pas du tout les mêmes conséquences; car quel homme, à moins d'être insensé, ne sait pas qu'il écrit sous les yeux vigilans de tous les sages et généreux gouvernemens, qui régissent l'univers, comme ils disent? Donc si ce n'était pas une très-agréable et expédiente occasion de gagner et faire gagner beaucoup d'argent à beaucoup d'honnêtes gens, l'interception des lettres serait une chose fort inutile (procédé à part, que pourtant tout le monde ne trouve pas également gai), et d'autant plus inutile qu'il n'est pas une correspondance d'ambassadeurs qui ne se fasse par couriers. Mais le ciel me défende de gloser sur une si belle institution!
Vous voilà bien affairés, messieurs les distributeurs de la gloire! que l'esprit saint vous illumine! Mais miracle pour miracle, il devrait bien commencer par les candidats, avant de passer aux électeurs. Au reste, savez-vous pourquoi je parle de ceci? Vous ne vous douteriez pas en cent mille ans que je fusse solliciteur d'une place à l'Académie; je le suis pourtant, ou à peu près: mais rassurez-vous, ce n'est pas de moi, et indépendamment du bras de mer, ce ne sera jamais de moi dont il sera question. Vous me dites qu'au nombre des aspirans se trouve Target; je sais, mon cher ami, tout ce qu'il y a à dire contre lui; et cela se réduit à ceci: Il a peu ou point de titres littéraires; cela est vrai; mais peu d'hommes, et nul parmi les aspirans, à moins que ce ne soit Garat (à qui je ne voudrais pas nuire assurément, mais qui a son poste), n'est aussi capable d'en avoir. Je ne sais si vous connaissez les Lettres d'un homme à un homme, le meilleur des écrits polémiques qui parurent au temps de Maupeou; cela est de lui. Vous devez connaître ce qu'il a écrit sur la censure. Une grande partie du morceau intitulé: Réflexions sur l'ouvrage précédent, imprimé à la suite de l'ouvrage de Price dans mes Cincinnati, est de lui; et cela fut jeté en un instant. En un mot, je vous suis garant qu'il a une vaste littérature, des connaissances très-nettes, et la tête pleine de choses et de bonnes choses. Par exemple, non-seulement il est au courant de toutes les idées saines en économie politique, mais il en a redressé plusieurs: non-seulement il est au courant de toutes nos idées philosophiques, mais il a donné à plusieurs beaucoup d'énergie et d'extension. Le patriciat a reçu de lui de rudes coups de knout dans le procès des Quiessat, etc. etc. De plus (et si nous ne traitions qu'entre nous, j'aurais commencé par là), c'est un parfaitement honnête homme, bon, chaud, sensible, pur, incorruptible; et l'on vous offre de plats coquins. Enfin, et ceci passera dans votre cœur, il est mon ami particulier; il est digne d'être le vôtre; et il m'a rendu un service important que je ne lui ai pas même demandé, ni indiqué, avec toute sorte de chaleur et une grâce charmante.
Je sais bien, mon ami, que tout cela, quoique très-sonore à votre âme, ne vous ferait pas faire ce que vous ne croiriez pas devoir faire; mais, en conscience, croyez-vous devoir quelque chose en ceci? où est le plus digne? où sont les données pour déterminer le plus digne? et le plus digne fût-il là, votre voix le fera-t-elle élire? que va-t-on vous proposer? quelques canailles titrées, ou quelques bamboches littéraires. Target a fait bien mieux que de mauvais ou de médiocres ouvrages; il n'en a point fait; il a consacré sa vie à une profession embrassée malgré lui, et qu'il n'en a pas moins remplie avec une rare dignité, avec un grand zèle, avec tout l'éclat dont l'éloquence du mur mitoyen est susceptible. L'honneur qu'on lui ferait, car enfin c'en est un dans sa position, rare même et par conséquent assez désirable; l'honneur qu'on lui ferait exciterait en lui le désir et la volonté de déployer ses forces; et le choix de l'académie, où d'ailleurs il faut de tous les genres, peut nous valoir quelques bons ouvrages, au lieu de consultations obscures ou de plaidoyers éphémères; et puis, maintenant que la peste est sur les beaux esprits, n'y a-t-il pas de la place pour tout le monde?
En voilà bien long, mon ami; mais c'est que la chose me tient au cœur; et vous savez si vous recevriez un refus de moi. Que Target doive votre voix à votre amitié pour moi, et je vous suis garant que je vous aurai acquis un ami digne de ce titre par sa morale, et même par ses talens.
Les miens (car il me faut bien, comme un autre, parler de mes talens) viennent de faire un tour de force dont je ne puis rien vous dire autre chose, sinon qu'un livre singulier et rempli de recherches aura été fait et imprimé en un mois, ici où l'on imprime la moitié moins vite qu'en France. Or, dans cette occasion, le temps importait fort à l'affaire, et l'affaire m'importait fort à moi; outre qu'elle est grande et belle, mon conservateur est accroché, parce qu'on veut qu'un libraire français entre dans la moitié des frais de l'édition française (vous voyez que vous vous êtes trop hâté de me féliciter), de sorte que, la maladie de mon amie m'ayant ruiné, j'étais aux expédiens. Me voilà sauvé pour un couple de mois. Vous trouverez-là le nom de votre hôte consigné avec honneur; vers le milieu du mois prochain, cela vous parviendra.
On nous annonce ici un grand ouvrage en trois volumes de Necker, avec son avis sur l'administration des finances: il est, dit-on, entre les mains de notre roi, de notre reine, de Monsieur, et sans doute de M. le dauphin, plus de M. de Castries; 18,000 exemplaires sont prêts pour porter à toute la terre la preuve que la France a perdu un bon serviteur et que le serviteur en est bien fâché. Quant à moi, outre que je sais à quoi m'en tenir sur ses talens financiers, et ses opérations ministérielles, je suis occupé en ce moment d'une étude qui ne le montre pas en beau. L'abandon qu'il a fait de sa patrie, dans un temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour toujours hors des dangers où elle s'est abîmée, est un vilain bout d'oreille, par lequel il m'est impossible de ne pas le juger. Turgot n'était pas Genevois à beaucoup près; et cependant il eût tenu à honneur de sauver une taupinière où on lui aurait dit que la liberté était en danger, et il n'eût pas marchandé ses peines. Au reste, le glorieux avait honte de son père (je vous en dirai quelque jour les détails); cherchez là dessous, si vous pouvez, un grand homme....... Cela n'empêche pas que l'ouvrage sur les finances ne puisse être bon, quand on sait bien ses quatre règles, qu'on peut conjuguer le verbe avoir, et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance.
Bon soir, mon ami; si mon conservateur ne s'accroche pas, il y a beaucoup à parier que je retournerai en France, car je ne veux pas mourir de faim ici, où Rousseau aurait péri de cette triste maladie, s'il n'eût eu que ses talons à donner pour hypothèque à son boucher et à son boulanger; et en France pourtant, il est bien difficile que, moi présent, on me refuse du pain. Notez, je vous prie, que le parlement a remis à délibérer sur ma demande en courant et arrérages de pension alimentaire, après le compte de tutelle rendu par mon père. Il faut avec ces messieurs vivre par provision sans provision. Adieu, encore une fois; écrivez-moi plus souvent: donnez-moi des nouvelles des Cincinnati que vous devez avoir depuis long-temps, et n'oubliez pas combien le principal objet de cette lettre me tient au cœur.
C'est à M. Leveillard que je dois, mon cher ami, d'être certain que vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est à lui que je dois de savoir les progrès si ridiculement longs de votre fortune, qui ne font pas moins votre éloge que la honte de vos amis: mais enfin, je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intéresse. Je l'ai demandé enfin à Leveillard qui, malade lui-même, mais sensible à ma peine, m'a répondu courrier par courrier, et m'a laissé le regret de ne m'être pas plutôt adressé à lui.
S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne manque pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, que je vous ai quatre fois supplié de rompre, ne fÛt-ce que par un mot de votre laquais, si M. R..... ne voulait pas me faire le sacrifice de quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en étais venu à ce point que je ne permettais point à ma compagne de prononcer votre nom; j'éprouvais trop d'angoisses et d'inquiétudes; tous mes efforts étaient dirigés à me distraire de vous. J'avais renoncé à vous écrire jusqu'à ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m'écrirez et je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez très-importuné.
Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me répondre; il a perdu sa femme, l'une des plus raisonnables et des plus estimables mères de famille que je connusse; elle avait les vertus domestiques de tous les genres; et si ce ne sont pas les plus rares, certainement ce sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui a des rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté dans le torrent des affaires, ayant beaucoup de par de là dans la tête, et de mobilité dans le cœur, avait plus de besoin qu'un autre d'une compagne qui s'occupât de son intérieur: c'est donc une perte et une très-grande perte qu'il vient de faire; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait pas eu le temps de penser à mes inquiétudes: mais vous qui en étiez l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le sort, la santé et l'attachement de mes amis, je ne vous connais qu'un moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'être heureux et de me le dire.
Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce pays-ci, ni des courses que j'ai faites et qui sous peu produiront peut-être quelque chose; mais comme je veux croire que vous m'aimez encore, je vous dirai un mot de nous. Notre santé est bonne; ma compagne est ce que vous l'avez vue, belle, douce, bonne, égale, courageuse, pénétrée de ce charme de la sensibilité qui fait tout supporter, et même les maux qu'elle produit. Pour moi, je trouve ici pâture à mon activité; j'apprends, je note, je fais beaucoup de choses; mais au milieu des marques de bienveillance et de considération que je reçois, je ne laisse pas que d'être fort inquiet sur l'avenir; la littérature française étant si étrangère ici, la main d'œuvre si chère, et les libraires si timides, que le meilleur moyen d'y mourir de faim, c'est d'y être même un bon écrivain français. Au reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose, mais qui du moins ne me coûteront rien, et qu'un homme de beaucoup de talent a bien traduits, de sorte que l'édition anglaise paraîtra presqu'aussitôt que la française. Mais jugez, par ce qui se passe à cet égard, du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux libraires de Paris, inutiles à nommer par la poste, mais dont un riche et solide, m'ont écrit pour prendre quinze cents exemplaires à cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle ville frontière; on a grand'peine à décider le libraire anglais à tirer à quinze cents l'édition française, et si l'ouvrage n'avait pas produit ici, sur quelques hommes accrédités, un très-grand effet, jamais libraire ne l'eût imprimé pour son compte; les Français accoutumés au pays conçoivent à peine cet effort, et je ne le conçois pas moi-même, depuis que je sais que Emsley a refusé d'imprimer le manuscrit des Confessions de J. J. Rousseau, de peur que l'édition ne lui restât.
D'un autre côté, depuis que je suis à Londres, malgré mes continuelles instances, je n'ai pas reçu un mot de mes procureurs, et j'ignore encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un père une pension alimentaire à son fils.
Avec tout cela, mon ami, aimez-moi, écrivez-moi, et je ne regretterai guère en France que vous et votre société.
Bon jour, mon cher paresseux; que les trésors dont vous surcharge la munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les autres sont aimables et brillans; mais voilà tout; et nous, nous vous aimons.
Vendredi, 4 février 1785.
Mon ami, je ne vous aurais pas encore écrit aujourd'hui, non pas parce que vous êtes en arrière avec moi, mais parce que je suis triste et malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma douce compagne que vous aurez embrassée avant de lire cette lettre; je ne vous aurais pas écrit, dis-je, quoique je vous doive des remercîmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen et à vaincre ma mélancolique paresse.
Je ne vous ai jamais recommandé personne en France, mon bon ami, pas même moi, parce que j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un devoir étroit de délicatesse et d'honnêteté envers un homme que son mérite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure, même intime, avec les grands, sans qu'il ait jamais voulu compromettre son indépendance, trafiquer de leur amitié, mettre en un mot, en manière quelconque, à profit, sa situation; mais lorsqu'il s'agit d'un étranger, homme de mérite, à recommander au dehors, comme on ne peut soupçonner en aucune façon les intentions et les motifs de celui qui s'y intéresse, comme ces sortes de déférences hospitalières honorent les hommes en place et peuvent leur être utiles, comme vous ne vous êtes point interdit de conseiller des actions honnêtes, et que c'est même la seule part que vous vous soyez réservée dans les affaires de ce monde, je peux me permettre d'être plus hardi. Après cette longue préface, voici ce dont il s'agit:
M. William Manning, beau-frère de M. Vaughan, homme d'un très-grand mérite, l'un des plus vrais philantropes qu'il y ait en Europe, et certainement l'Anglais le plus dégagé des préjugés moraux qui existe, auquel j'ai été recommandé par M. Franklin, et qui m'a rendu toutes sortes de bons offices; M. William Manning, fils d'un des plus riches et des plus estimés planteurs des îles britanniques, part pour les Antilles, appelé par de très-grandes affaires. Il désire d'être recommandé à M. le comte de Damas à la Martinique, et à M. le comte d'Arrôt à Tabago (je ne sais si ce nom d'Arrôt est bien écrit); vous avez des relations personnelles avec la maison de Damas; et vous n'en auriez pas, que votre immense considération, qui vous met de pair avec tout le monde, à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait aisément; mais je me rappelle que vous en avez: d'ailleurs nulle recommandation, soit en Angleterre, soit aux îles, ne peut être plus honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes, doit bien dédommager des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord.
Rendez-moi ce service, mon bon ami; je dis ce service, car je n'aurai peut-être jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose d'agréable pour l'homme de ce pays-ci qui a été le plus empressé à m'être utile, et qui ne l'aurait pas été davantage après une connaissance de plusieurs années.
Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les horribles tracasseries que j'ai essuyées depuis quelque temps, la dureté de mon père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à me donner, et qui met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim (car apparemment il n'a pas encore espéré de me rendre voleur de grand chemin); le départ récent de mon amie qui m'a réellement mutilé, et qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au moment où j'ai le plus lourd fardeau à porter; toutes ces circonstances réunies et l'anxiété d'une situation qui n'a point d'égale me rendraient trop amer de retracer des détails qui vous navreraient le cœur, et loin de me soulager, tirailleraient mes blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera là; et sa physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui l'entoure et la pénètre, adouciront le chagrin que vous causera infailliblement son récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que je ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous seriez au courant. Nous recommencerons à causer, et vous ne négligerez plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance.
Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon aimable amie, et pour le succès de ses démarches, tout ce qui sera en vous, c'est-à-dire, de lui prodiguer vos consolations et vos conseils; vous êtes bon, sensible et généreux: d'ailleurs, c'est pour moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux pas, et que cette âme est d'un ordre supérieur, par la tendresse, la délicatesse et la bonté. Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le de l'arrivée de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille à mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de m'obtenir sûreté pour rentrer en France; car il est impossible que je vive ici, si l'on ne m'y ménage pas quelques ressources littéraires, et mon nom effarouche tous les libraires soumis à la censure; mais si je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse effaroucher personne, pourquoi donc le même gouvernement qui encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espèce la plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi? lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect que Linguet, etc. etc.
Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre amie, et ménagez-moi la possibilité de nous retrouver tous trois. Parlez-moi donc de vous.
Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises réussît en France: c'est-à-dire, qu'un libraire voulût l'acheter? Remarquez que c'est un travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un marché fixe, afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les lettres fussent ici le plutôt possible.
Paris, 1er janvier 1788.
J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les vœux d'un ami fidèle, affectueux, dévoué, et qui n'aspire aux jouissances d'une fortune indépendante que pour prouver à vous et à un très-petit nombre d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du charme de leur société, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-même, et que, pour disposer de son âme, de ses principes, de ses talens, il s'était vu obligé d'immoler son temps et ses goûts personnels.
Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez être en course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me prévenir si la lettre que vous destinez à la consolation de M. Cérutti sera prête assez tôt pour pouvoir trouver place dans le numéro qui paraîtra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la nécessité de pourvoir d'avance à nos mélanges, ensuite le désir de faire ce que vous m'avez persuadé être équitable et décent, assez à temps pour que la sensibilité de M. Cérutti en reçoive un adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les querelles renouvelées.
Bon jour, mon très-bon ami, L. C. D. M.
5 octobre 1790.
Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort, de faire exécuter le joli projet dont je vous ai parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des vignettes littéraires et philosophiques pour un catalogue raisonné: il faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper assez vous-même pour vous y attacher. Il serait nécessaire, mon bon ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos élus, vos favoris: puis-je compter que les poètes grecs et latins seront de ce nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres français, je serais bien riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs de mémoires et des moralistes, je le serais jusqu'à faire envie. Un mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous réunir pour nous préparer à rire civiquement sur les académies.
Vale et me ama.
Mercredi.
Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment où je pourrais vous dire quelque chose sur les infâmes papiers dont on a cru payer votre prose et vos vers, tandis qu'on les eût certainement refusés à la mère de vos talens, je veux dire à votre âme. Le résultat de mes informations est qu'il faut vîte et vîte que vous alliez en personne chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus brutale injonction, nommément aux membres de l'assemblée nationale, de s'abstenir de toute recommandation auprès du comité des pensions. Il faut donc, mon ami, que je me réserve pour défendre les vôtres, si on les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amitié que je vous dois et l'énergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon brave ami, on va copier votre excellente Lucianide [51]: vous l'aurez demain ou après-demain.
Vale et me ama.
FIN DES ŒUVRES DE CHAMFORT.