Mais l'humble ressent son appui (du roi juste),
Et les larmes de l'innocence
Sont précieuses devant lui.
Athalie, Esther et les Odes sacrées de Rousseau sont les trésors de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacré. Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop à citer; en voici quelques exemples tirés des deux derniers:
Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis,
Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
Quelle expression que tout ce que je suis! et quelle leçon pour ceux qui parlent toujours de mon être, d'espace, nager dans l'espace, et tout ce froid langage métaphysique!
Ministre du festin, de grâce, dites-nous,
Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous?
1er ISRAÉLITE.
Le sang de l'orphelin.
Les pleurs des misérables.
1er ISRAÉLITE.
Sont ses mêts les plus agréables...
2me ISRAÉLITE.
C'est son breuvage le plus doux.
Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, déplacé dans un sujet profane; il faudrait s'émouvoir et employer le langage de l'indignation. Ici la tranquillité naît de l'entière confiance dans la justice divine, et devient sublime.
Dieu rejeta sa race,
Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.
Les phrases rejeter sa race, pour ne le plus protéger; et le retrancha lui-même, pour le fit mourir, sont de véritables conquêtes pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulièrement au langage sacré.
C'est par une ellipse à peu près semblable qu'Isaïe a dit:
»Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Israël, abalienati sunt retrorsum.»
Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le saint d'Israël; ils se sont retirés. [8]
La phrase ils se sont retirés (abalienati sunt retrorsum), est ici pour abandonner le culte.
Voici maintenant quelques expressions du même genre, tirées de J.-B. Rousseau. Je ne ferai que les indiquer.
L'ambitieux immodéré,
Et des eaux du siècle altéré,
N'ose paraître en sa présence.
(ODE VI, liv. Ier.)
De ton dieu la haine assoupie,
Est prête à s'éveiller sur toi.
(EPODE, liv. Ier.)
Tu peux de ta lumière auguste
Éclairer les yeux du juste,
Rendre sain un cœur dépravé,
En cèdre transformer l'arbuste,
Et faire un vase élu d'un vase réprouvé.
(ÉPODE, liv. Ier.)
Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse, combien ces locutions de la colère qui s'éveille sur quelqu'un, le vase élu changé en un vase réprouvé, les eaux du siècle, pour dire les vices; combien, dis-je, elles sont particulières et inhérentes au genre sacré. Je ne prétends pas dire par là qu'il soit impossible d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque temps même, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des sujets littéraires. Ces sortes de néologismes enrichissent une langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'idées, en présentant à l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut tout. Poursuivons.
Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans:
Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance,
Il me fait d'un empire accepter l'espérance.
Accepter l'espérance d'un empire est une expression elliptique de la plus grande hardiesse.
Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
Et que je mets au rang des profanations,
Leur table, leurs festins et leurs libations;
Que même cette pompe où je suis condamnée,
Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée,
Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés,
Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds;
Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre,
Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.
Ce morceau nous offre plusieurs remarques à faire. Commençons par admirer combien il est hardi de dire, être condamné à la pompe. Le contraste qui semble exister dans ces deux termes, étonne d'abord; mais un moment de réflexion nous fait bientôt sentir toute la justesse et la profondeur de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression.
Cependant la tirade, en général, n'est pas sans quelques taches. Le second vers,
Et que je mets au rang des profanations,
est un peu lent, à cause de et que qui en retarde trop la marche.
Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds.
Le relatif le, dans ce vers, est un peu loin de son substantif. Celui-ci,
Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre,
pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, avoir du goût au spectacle, mais avoir du goût pour le spectacle. D'ailleurs, qu'aux pleurs que est désagréable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il était encore assez commun de dire avoir du goût à quelque chose, comme l'on dit encore, avoir regret à son argent, à ses plaisirs passés; mais alors le substantif ne doit pas être précédé de l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de Racine. Enfin, le vers suivant mérite d'être remarqué.
Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés.
L'usage voudrait ici le mot consacrés, parce qu'on dit consacrer ses jours à la patrie, à la gloire, et non pas dédier ses jours à la patrie, à la gloire. Cependant je suis bien loin de donner cette observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression dédiés fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blâmé Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier:
Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,
Par un commun trépas, etc.
Je ne crois cependant pas que beaucoup de poètes voulussent répéter avec l'abbé Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et dire le trépas dont personne n'est exempt [9]. C'est là, au contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que nos pères, des beautés; et la circonlocution ne serait qu'une platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en résulte aucune beauté, la sévérité devient alors justice, parce que la licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à donner un tour plus vif à l'idée, une plus grande précision au vers, on doit en faire la remarque pour ceux qui étudient la langue, mais non pas les proscrire. Quel poète, par exemple, sacrifierait à la sévérité grammaticale l'expression de Maynard, dans une très-belle Ode trop peu connue.
Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés.
Fuis les injustes adorés,
Et demeure toi-même à l'exemple du sage.
Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:
Lançant vos traits venimeux,
Osez, digne du tonnerre,
Attaquer ce que la terre
Eut jamais de plus fameux.
Injustes adorés, pour des hommes injustes que l'on adore; demeure toi-même, pour garde ton propre caractère; enfin dignes du tonnerre, pour mériter d'être frappés de la foudre, sont des latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beautés, et dès-lors précieuses.
Racine dit:
L'affreux tombeau pour jamais les dévore.
Et ailleurs:
Souvent avec prudence un outrage enduré
Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.
Un tombeau qui dévore, un outrage qui sert de degré aux honneurs, sont des hardiesses non seulement permises, mais admirées.
J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur.
Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur des êtres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir un goût bien sûr pour employer ces façons de parler sans tomber dans le mauvais goût.
Ainsi puisse à jamais, contre tes ennemis,
Le bruit de ta valeur te servir de barrière!
Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne ici par la hardiesse de l'expression, et combien l'homme doit être grand, quand le bruit seul de son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre non moins beau du même auteur:
Déjà de votre gloire on adorait le bruit.
L'image suivante est remplie d'agrément:
Il erre à la merci de sa propre inconstance.
Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance, dans sa consolation à Charitée:
Et livriez de si belles choses
A la merci de la douleur.
Et dans la première églogue de Segrais, on trouve deux vers charmans:
Errant à la merci de ses inquiétudes,
Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes.
Les poètes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence que Segrais n'a pas plus copié Malherbe, que Racine n'a copié l'un et l'autre.
Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot regorger, dans une acception que le style noble admet rarement.
On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.
La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe regorger est un verbe neutre, et se construit aussi avec le régime simple. Ainsi on peut dire: Ces masses de pierres jetées dans ce bassin ont fait regorger l'eau [10]. Cependant le mot regorger s'emploie plus souvent au figuré, et alors il exige un régime composé. Ainsi, on dit: regorger d'or, regorger de sang. En poésie, on a recours le plus souvent aux sens figurés des mots pour les ennoblir; ici, au contraire, Racine rétablit le sens propre d'un mot peu usité, et sait encore par-là lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son génie, avait une parfaite connaissance de sa langue, étude trop négligée par les jeunes littérateurs.
Hydaspe dit à Aman:
L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?
AMAN.
Peux-tu le demander, dans la place où je suis?
Ce trait est profond et digne de Corneille. Cependant, il eût peut-être fallu que le dernier hémistiche fût plus détaché du premier pour présenter l'idée d'une manière plus frappante.
Rien n'est plus brillant en poésie que les gradations; mais elles demandent un art extrême. Il faut toujours observer la règle de cette figure, qui exige que le trait qui suit l'emporte de beaucoup pour la force, sur celui qui le précède, et que le dernier enfin les efface tous. Racine nous en offre un modèle dans ces vers du rôle d'Aman:
Mardochée est coupable; et que faut-il de plus?
Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus;
J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie;
J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie.
Quelle vivacité dans ces deux derniers vers! quels coups redoublés! et comme ils sont bien terminés par le plus terrible: il trembla pour sa vie!
Nulle paix pour l'impie; il la cherche, elle fuit.
Ce vers vole presqu'aussi vîte que la pensée. Maynard, dans l'Ode dont j'ai parlé plus haut, a un trait d'une rapidité aussi sublime. Il dit à Alcippe:
La cour méprise ton encens;
Ton rival monte, et tu descends.
M. l'abbé d'Olivet [11], au sujet du vers de Racine, fait une remarque de grammaire bien importante; il dit: «Je doute que le pronom relatif la, puisse être mis après nulle paix»; et il s'appuie de cette règle de Vaugelas «qu'on ne doit pas mettre de relatif après un nom sans article.» Cependant il n'admet cette règle que pour le relatif le, et non pas pour le relatif qui. Dans la phrase, il la cherche, le la semble en effet dire il cherche nulle paix, puisque ces deux mots ne font qu'un sens et sont inséparables. Pascal, dans ses Lettres provinciales, l'ouvrage le plus pur de la langue française, a fait aussi la même faute. On lit dans sa VIIe lettre (édit. 1766, vol. in-12, pag. 97): «Et ce n'a pas été sans raison. La voici.—Je la sais bien, lui dis-je.» Pour pouvoir dire, la voici, je la sais, il aurait fallu qu'il y eût et ce n'a pas été sans une bonne raison, ou une phrase équivalente, dans laquelle le substantif fut précédé d'un article.
Là où l'on aime à trouver surtout Racine, c'est dans ces images gracieuses, où son imagination féconde s'est plu à embellir une expression peu noble, à enrichir d'un mot créé une idée sans cela trop commune, enfin à métamorphoser, pour ainsi dire tous les objets sur lesquels elle promène ses regards. Citons-en quelques exemples.
L'une d'un sang fameux vantait les avantages;
L'autre, pour se parer de superbes atours,
Des plus adroites mains empruntait le secours.
Ces deux derniers vers n'avaient assurément qu'une idée bien commune à exprimer; mais comme tout est embelli par le charme du style!
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce.
Le terme de je ne sais quoi semblait appartenir à la familiarité de la conversation ou de la comédie; cependant, dans le vers cité, il paraît être placé si naturellement, que l'élégance, loin d'en être blessée, en contracte un air de naturel, qui ajoute ici au mérite de l'expression, parce que ce naturel sied à merveille au langage d'un amant. Aman dit ailleurs, d'une manière aussi heureuse:
Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.
Tout le monde a cité ces vers où les exemples de mots communs, ennoblis par notre poète, sont frappans:
Baiser avec respect le pavé de tes temples.
Et celui-ci, dans Athalie:
Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?
En voici un où cette hardiesse n'a pas été heureuse.
Racine fait dire à une Israélite:
Mes sœurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.
Ce vers pèche par trop de familiarité. Le mot chambre surtout est choquant. Mais la phrase payer avec usure, qui est du nombre de celles que l'on appelle des phrases faites, et par conséquent appartenant au langage familier, a été employée avec beaucoup de bonheur par Racine, dans le vers suivant:
Babylone paya nos pleurs avec usure.
Le vers est noble, et la phrase payer avec usure, loin de paraître basse, ajoute même à l'énergie.
Rien n'est plus gracieux que les images suivantes. En parlant de jeunes filles emmenées en captivité, Esther dit:
Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,
Sous un ciel étranger, comme moi transportées,
Dans un lieu séparé de profanes témoins,
Je mets à les former mon étude et mes soins.
Cette image nous intéresse à la fois, nous émeut de compassion. On ne saurait mieux peindre la situation de jeunes filles sans soutien, jetées au milieu d'une nation qui leur est étrangère.
Ma vie à peine a commencé d'éclore,
Je tomberai comme une fleur
Qui n'a vu qu'une aurore.
Hélas! si jeune encore,
Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?
Il est impossible de lire rien de plus parfait; toutes ces images sont fraîches, gracieuses et touchantes dans la bouche de jeunes filles.
Ma vie à peine a commencé d'éclore,
est de l'imagination la plus aimable et la plus riante.
Aman veut demander à Hydaspe quelle protection Mardochée peut avoir à la cour. Un autre poète aurait fait de cette idée un vers qui n'eût été ni bon ni mauvais; mais Racine a dit:
Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
Et ailleurs, Hydaspe, pour demander à Aman qui jamais fut plus heureux que lui, dit:
Eh! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?
Toujours des images! et voilà ce qui distingue particulièrement la langue de Racine. Lorsqu'il a de belles idées à exprimer, quelque long récit à faire, ou des passions à traiter, il est impossible, en exceptant cependant l'amour, que d'autres poètes puissent approcher de lui, ou même qu'ils parviennent quelquefois à l'égaler; mais quand il faut substituer une image à l'idée simple, dire une chose que tout le monde a dite, son heureuse imagination laisse bien loin tous ses rivaux.
Citons un des tableaux les plus agréables qui se trouve dans Esther:
Tous ses jours paraissent charmans:
L'or éclate en ses vêtemens;
Son orgueil est sans borne, ainsi que ses richesses;
Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens;
Il s'endort, il s'éveille au son des instrumens;
Son cœur nage dans la molesse.
Pour comble de prospérité,
Il espère revivre en sa postérité;
Et d'enfans à sa table une riante troupe
Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.
Toujours cette manie du poète de donner à chaque idée l'expression et l'harmonie qui lui est propre. Quel calme dans ce vers:
Jamais l'air n'est troublé de ses gémissemens.
Et cet il s'endort qui coupe le vers, avec quel art il peint, par sa chûte lourde, l'accablement du sommeil! Je n'ai pas besoin d'avertir combien est belle l'image qui termine le morceau, et combien est hardie l'expression de boire la joie à pleine coupe.
Voyons encore Rousseau, avec son énergie et son feu ordinaires, exprimant les mêmes images:
Cette mer d'abondance où leur âme se noie,
Ne craint ni les écueils, ni les vents rigoureux:
Ils ne partagent point nos fléaux douloureux;
Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie;
Le sort n'ose changer pour eux.
On voit tout de suite, comme dans le premier exemple, l'imagination créatrice et le pinceau du grand maître; et l'on aime, après avoir admiré les vers de Racine cités plus haut, à payer un juste tribut d'éloge à ceux-ci:
Cette mer d'abondance où leur âme se noie,
qui est magnifique, ainsi que le dernier,
Le sort n'ose changer pour eux.
Le sort qui n'ose changer, est de la plus grande force.
Pourquoi si peu de poètes ont-ils été doués de cette sensibilité profonde, si nécessaire à celui qui veut traiter tour à tour les douceurs et les emportemens de l'amour? Pourquoi n'a-t-on recours le plus souvent qu'au seul Racine, quand on parle de cette passion? Et je ne dis pas cela des poètes tragiques seulement, mais encore de presque tous ceux qui ont écrit dans les autres genres; cependant, ils se disent tous inspirés par la sensibilité et par l'amour. Ce moyen est si sûr pour plaire, qu'on ne pense pas à l'impossibilité qu'il y a d'en imposer au cœur. Qu'est-il arrivé? c'est que la plupart des poètes ont rempli leurs ouvrages de définitions de ces sentimens, et que très-peu les font reconnaître au langage qui leur est propre. Ils n'en eussent pas parlé ainsi, s'ils en avaient réellement été pénétrés, car ils auraient su qu'il est certaines affections de l'âme dont les définitions sont aussi inutiles qu'impossibles à faire, parce qu'elles ne sont comprises de personne. L'homme qui n'aura point connu cette passion, ne vous entendra pas; et vous ne pourrez jamais la rendre que faiblement à celui qui l'aura éprouvée. En effet, est-il rien de plus ridicule que de vouloir définir l'amour, la sensibilité, la tendresse? Leurs nuances fines et imperceptibles se font sentir; mais elles échappent, lorsqu'on veut les saisir; et il en sera toujours d'elles comme du plus grand nombre des choses; on dira plutôt ce qu'elles ne sont pas que ce qu'elles sont. Un amant a-t-il jamais cherché à expliquer la passion qui le tourmente? non, il en est incapable; les idées, les mots, tout lui manque. Il pense à celle qu'il aime; c'est là tout ce qu'il peut dire; il est condamné à renfermer sa passion au-dedans de lui-même, ou à ne la manifester que par la joie, la tristesse, le dépit, le chagrin, et d'autres mouvemens semblables et passagers. L'amour n'a pas permis que son secret fût révélé; l'homme ne le possède qu'avec l'impossibilité de le divulguer, et il en perd le souvenir au moment où sa passion cesse, car ce secret n'est jamais que l'amour même. Voilà ce que les Corneille semblent n'avoir pas senti, lorsqu'ils ont mis dans la bouche de leurs amantes ces maximes d'amour, si froides et si éloignées de la nature. Dans Racine au contraire, Hermione, Roxane, ne me débitent aucune sentence, ne cherchent point à me faire comprendre qu'elles aiment par des définitions ou par des raisonnemens. Mais je les vois tour-à-tour accabler leurs amans de reproches et s'efforcer de les attendrir, prendre la résolution de les abandonner et les chercher partout, vouloir bannir leur image de leur cœur et parler sans cesse d'eux. C'est alors que je reconnais l'amour et que je m'intéresse à ceux qui l'éprouvent, parce que je ne doute plus que cette passion ne les tyrannise. Mais quel cœur il faut avoir pour cela, et quelle irritabilité dans l'imagination, pour être frappé de tout et pour pouvoir tout exprimer! Ce devait sans doute être une âme de feu que celle d'où sont partis les emportemens de Roxane, les reproches amers d'Hermione, les douces plaintes de Bérénice, et les fureurs de Phèdre. Aussi, si quelques anciens ont peint l'amour avec la même force que Racine, il n'y a ni anciens ni modernes qui puissent jamais être mis au-dessus de lui; il semble qu'en parlant d'Esther, l'éloge de cette partie du talent de ce grand poète ne dût pas y trouver place. En effet, on avait demandé à Racine une pièce sans amour, il le promit; mais fut-il en état de tenir parole? et dépendait-il de lui qu'on ne reconnût, même dans ce sujet sacré, la plume brûlante qui avait exprimé tous les mouvemens de l'amour? car, qu'est-ce que l'amour, si ceci n'en est point?
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
Et ces profonds respects que la terreur inspire,
A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
De l'aimable vertu doux et puissans attraits!
Tout respire en Esther l'innocence et la paix;
Du chagrin le plus noir, elle écarte les ombres,
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
Que dis-je! sur ce trône, assis auprès de vous,
Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,
Et crois que votre front prête à mon diadême
Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.
Osez donc me répondre, et ne me cachez pas
Quel sujet important conduit ici vos pas,
Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent.
Je vois qu'en m'écoutant, vos yeux au ciel s'adressent.
Parlez: de vos désirs le succès est certain,
Si ce succès dépend d'une mortelle main.
Sans doute, celui qui parlait ainsi était inspiré par l'amour. Assuérus n'est content que lorsqu'il est auprès d'Esther; il voudrait pouvoir ne la jamais quitter: à son aspect, le chagrin fait place au plaisir; assis à côté d'elle, il ne craint plus ni les astres ennemis, ni les dieux; il est attentif à ses moindres mouvemens; il la presse, il la supplie de lui révéler son secret. Il la voit lever les yeux au ciel; l'inquiétude s'empare de son esprit, il ne se possède plus; et il finit par lui dire en amant aveugle, sans savoir ce qu'elle exigera:
De vos désirs le succès est certain,
Si ce succès dépend d'une mortelle main.
Voilà le véritable langage de la passion. Et quelle diction! quelle énergie dans ces vers!
Ce sceptre et cet empire
A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
Et quel charme dans les deux suivans!
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
Rien n'est plus dans le caractère de la passion que ces sortes de répétitions, ni plus agréable que ces oppositions de mots, comme sereins et sombres qui se trouvent dans le même vers. C'est là ce qui fait la beauté de ce vers de Virgile:
Te, veniente die, te, decedente, canebat.
Quelques taches légères s'aperçoivent pourtant dans ce beau morceau. Les critiques ressemblent à ceux qui examinent de grands tableaux d'histoire, une loupe à la main. Les défauts qu'ils aperçoivent au moyen de leur vue artificielle, disparaissent lorsqu'on examine l'ensemble du tableau, mais n'en sont pas moins des défauts. Au reste, cette loupe est plus nécessaire pour Racine que pour tout autre; et puisque nous avons tant fait que de nous en servir, profitons-en pour découvrir encore quelques petites imperfections.
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
Et ces profonds respects que la terreur inspire,
A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
Il y a ici une petite faute, parce que des trois nominatifs qui régissent la même phrase, il y en a un qui ne peut point la régir. Dégageons ces vers de la tournure poétique, et nous aurons, ce sceptre, cet empire et ces profonds respects fatiguent leur possesseur. On conçoit bien le possesseur d'un sceptre, d'un empire, mais non pas le possesseur de respects. On est l'objet de profonds respects, on n'en n'est pas le possesseur. Plus loin on trouve ces vers:
Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,
Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.
Le relatif en signifie ici à cause de cela, de cette circonstance, et devrait se trouver ainsi à côté de la phrase à laquelle il se rapporte, assis auprès de vous, j'en crains moins le courroux des astres ennemis. Mais étant placé immédiatement après des astres ennemis, on est tenté de rapporter cet en à ces astres: ce qui deviendrait alors une véritable faute, au lieu que ce n'est ici qu'une petite négligence; d'ailleurs, je crois ce en très-nécessaire, parce qu'il revient sur l'idée principale qui occupe Assuérus, et il eût été moins bien de dire:
Que dis-je! sur ce trône assis auprès de vous,
Des astres ennemis je crains moins le courroux.
Racan, dans ces belles stances à Tircis, fait la faute que semblait faire Racine; il dit:
Et voit enfin le lièvre après toutes ses ruses,
Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.
Le en est ici visiblement inutile. Puisque le substantif est exprimé, le pronom ne tient la place de rien, et par conséquent est de trop.
Citons encore quelques-uns de ces vers qui n'ont point été faits par Racine, mais qui se sont trouvés faits chez lui, et qui se sont élancés du fond de son âme.
Demain, quand le soleil ramènera le jour,
Contente de périr, s'il faut que je périsse,
J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.
Cette répétition du mot périr rend le second vers doux et touchant. Les sentimens vifs et les passions aiment en général à revenir sur les mêmes mots, parce que l'âme est toujours obsédée de la même pensée.
Virgile, qui se présente si naturellement à l'esprit lorsqu'on parle de Racine, dit dans une de ses églogues:
Occidet et serpens, et fallax herba veneni
Occidet.
On voit ici l'espérance qui se complaît dans l'idée de voir mourir les serpens et les herbes venimeuses, et qui répète avec complaisance le mot mourir (OCCIDET).
Voici quelques exemples encore du même genre:
Ma prompte obéissance
Va d'un roi redoutable affronter la punissance.
C'est pour toi que je marche, accompagne mes pas
Devant ce fier lion qui ne te connaît pas.
Cette image du lion est noble, sans être recherchée, parce qu'elle est naturelle à une personne de qui la terreur s'est emparée. On la trouve aussi dans la Bible: mais ce qui ne s'y trouve pas, c'est cet hémistiche, qui ne te connaît pas, dont la simplicité est si touchante.
Le dialogue de Racine offre souvent de ces réponses d'une concision élégante, et si rare lorsqu'on est restreint dans les bornes étroites d'un seul vers. Assuérus demande à Asaph:
Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?
ASAPH.
On lui promit beaucoup; c'est tout ce que j'ai su.
Et plus loin, Assuérus lui demande
Vit-il encore?
ASAPH.
Il voit l'astre qui vous éclaire.
Ce genre de beauté est peut-être plus difficile à atteindre que beaucoup d'autres qui semblent l'être davantage.
La répétition du même mot dans le vers, ajoute souvent aussi à la majesté et à la force, comme dans ces exemples:
Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..
Et détestés partout, détestent tout le monde.
Ailleurs encore,
Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,
Qu'elle-même s'oublie..........
En général cependant, on doit être sobre de cette figure; mais bien employée, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple surtout:
Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.
Elle donne une grande majesté au vers; car, outre l'agrément de la répétition, il renferme encore une espèce de comparaison qui en augmente la beauté. Malherbe, qui avait une critique saine et une oreille délicate en poésie, affectionnait ces répétitions de mots. On en trouve des exemples fréquens et quelquefois heureux dans ses poésies. En voici un tiré de son Ode à Louis XIII:
Donne le dernier coup à la dernière tête
De la rébellion.
Et ailleurs:
Est le premier essai de tes premières armes.
Nous avons dit combien le style de Racine était toujours pur. Jamais on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laissé éblouir par le brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle est dans la nature de la situation; et loin d'être un défaut, elle ne peut alors être qu'une beauté. L'antithèse, par exemple, dans ce vers d'Assuérus, n'a rien assurément qui puisse choquer. Il dit à Mardochée:
Je te donne d'Aman les biens et la puissance:
Possède justement son injuste opulence.
L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux éclat, parce qu'elle sert à nous développer mieux ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc d'être un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition, deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-là celle de la justesse et de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui fait la beauté de cette figure, dans ces vers de Rousseau:
Et les soins mortels de ma vie,
De l'immortalité seront récompensés.
et ces autres vers si fameux:
Le temps, cette image mobile
De l'immobile éternité.
Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la pensée, ou plutôt n'est que la pensée même. Remarquons qu'injuste opulence, dans Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le critiquer.
Me serait-il permis, après avoir épuisé tous les termes de l'admiration, de présenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans notre poète, et le mot de Voltaire, qui voulait écrire beau, très-beau, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me bornant à Esther seule, ma tâche sera légère. Cependant si quelqu'un se plaignait encore, malgré cela, de mes notes, je lui dirais de ne s'en prendre qu'à Racine lui-même; car nous devenons, en le lisant, comme ces sybarites délicats, qui toujours voluptueusement couchés sur des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blessés d'une feuille de rose pliée en deux.
On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique français, pour avoir dit: Jusques à quand honorerons-nous tes autels? réside le solide honneur et la terrestre masse. Ces observations étaient justes; mais il me semble qu'on leur a donné une importance que d'aussi petites fautes ne pouvaient mériter. L'injustice consiste principalement à tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont fort rares dans ce poète, des jugemens généraux sur le mérite de ses productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers où l'on ne peut recueillir beaucoup de ces négligences, qu'il est presqu'impossible d'éviter dans un poème aussi difficile que l'ode ou la tragédie; et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux Racine, dans sa seule pièce d'Esther, à laisser échapper
Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage?
Toute pleine du feu de tant de saints prophètes.
Aux plus affreux excès son inconstance passe.
Et faire à son aspect que tout genou fléchisse.
Sortez tous.
D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages,
Et chasse au loin la foudre et les orages.
Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.
De ma fatale erreur répareront l'injure.
Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que l'on a reprochés à Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? Tout cela donc est bien peu de chose et mérite à peine qu'on s'y arrête. Venons à des observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent quelques unes:
Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal énoncée, ou plutôt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut bien dire: De même que les ressorts de cette machine obéissent à ma main, ainsi ces chevaux obéissent à la main qui les guide. Mais la phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: ces chevaux obéissent à la main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main. Pour qu'il y ait similitude, il faut que les deux objets comparés soient dans les mêmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont liés.
Or, Racine pèche visiblement ici contre cette règle; car, dans le premier membre de sa composition, le cheval obéit à la main; et dans le second, le cœur des rois est dans la main de Dieu.
Sur le point que la vie
Par mes propres sujets m'allait être ravie.
Sur le point que, n'est pas français. Sur le point régit toujours la préposition de suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas je suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignité allait m'être conférée: mais sur le point de partir, d'obtenir cette dignité. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici. Il aurait fallu, au moment où la vie, etc.
Au bruit de votre mort, justement éplorée,
Du reste des humains je vivais séparée.
Il me semble que justement éplorée est froid et languissant, et qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'était passé, eût dû parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que l'on conçoit aisément dans une femme qui perdait son amie. Je crois remarquer une faute à peu près semblable dans le vers suivant, où Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit: