CONTES.
Le riche avec le pauvre a partagé la terre,
Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien.
Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien,
Les pauvres ont par fois recommencé la guerre:
On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours.
J'ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique,
Qu'après le siècle d'or, qui dura quelques jours,
Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique,
S'adressèrent au ciel: c'est-là leur seul recours.
Un humble député de l'humble république
Au souverain des dieux présenta leur supplique.
La pièce était touchante, et le texte était bon;
L'orateur y plaidait très-bien les droits des hommes:
Elle parlait au cœur non moins qu'à la raison;
Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes.
Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frappé.
«Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé:
C'est le destin des rois; ils n'en conviennent guères.
J'avais cru qu'à jamais les hommes seraient frères:
Tout bon père se flatte, et pense que ses fils,
D'un même sang formés, seront toujours amis.
J'ai bâti sur ce plan. J'aperçois ma méprise.
Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise;
Mais, soumis à des lois que je ne puis changer,
Je n'ai plus qu'un moyen propre à vous soulager.
Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares;
Ils paraîtront souvent l'objet de mon courroux;
Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres,
Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous,
C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares:
C'en est fait, les voilà pauvres tout comme vous.»
Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système.
Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême,
Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger,
Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger.
Est-ce un conte? est-ce un apologue?
Vous en déciderez: voilà tout mon prologue.
Une dame en faveur, je vous tairai son nom,
Belle encor quoiqu'un peu passée,
Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée:
Il fallut en venir à l'amputation.
Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance;
Mais on se tira bien de l'opération.
Bref, on touche au moment de la convalescence:
Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt,
Dans une double éclisse avec art enchassée,
Supplément du membre défunt,
Au lieu vacant fut promptement placée:
L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée.
Madame de son lit descendait; mais, hélas!
Admirez l'étrange caprice,
La malade soudain veut ravoir l'autre bas.
On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas:
Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice;
La voilà qui gronde ses gens,
Maltraite époux, amis, parens,
Troupe indulgente, autour du lit groupée,
Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée.
Jugez où l'on en fut, lorsqu'en sa déraison
Elle parla de quitter la maison!
Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure.
Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris
Que perdre le beau nom de monsieur le marquis:
Une jambe est coupée, et c'est le bas qu'on pleure.
Pourquoi faut-il que l'humaine faiblesse,
Chez les mortels que nous nommons héros,
Souvent se montre, et par de tels défauts
Qu'en les voyant, on se dit: Pauvre espèce!
Livrons le monde et la gazette aux sots.
Pourquoi de l'or l'avidité cupide
A-t-elle, hélas! souillé plus d'un grand nom
Flétri, perdu Démosthènes, Bacon;
Et, qui pis est, de sa rouille sordide
Atteint Brutus et le premier Caton?
La vanité me gâte Cicéron;
Annibal fourbe, Agésilas perfide,
Luxembourg fat, et Villars fanfaron:
C'est grand pitié: Catinat.... je ménage
Et ma pudeur et les mânes d'un sage.
Sur Marlborough je serai moins discret,
Car son péché n'était pas un secret.
Dans l'Angleterre éprise de sa gloire,
Sur sa lésine on faisait mainte histoire,
En affublant d'épigramme ou chanson
Ce grand rival de Mars et d'Harpagon.
Chez les guerriers ce mélange est très-rare;
Et tout héros est plus voleur qu'avare:
Mais je finis, mon prologue est trop long.
Pour regagner sur la narration
Le temps perdu, courons de compagnie
Vite en Hollande, aux états-généraux,
Où l'on reçoit en grand'cérémonie
Des alliés le support, le héros,
Ce Marlborough, qui, repassant les flots,
S'en va revoir sa brillante patrie.
Le général à Windsor est mandé;
De ses emplois il est dépossédé,
Vu que soudain, milédi, son épouse,
Brusque et hautaine, imprudente et jalouse,
Près la reine Anne a perdu sa faveur.
Sur une robe une aiguière versée,
Même la jatte avec dépit cassée,
Au cœur royal ont donné de l'humeur.
Tout va changer: la Hollande, l'Empire
Baissent le ton, et la France respire.
La paix naîtra de ce grave incident,
Qui dans l'Europe est encor un mystère;
Mais Marlborough, qui le sait cependant,
Fait son paquet, et maudit, en partant,
Anne, et sa femme, et la jatte, et l'aiguière;
Ce grand méchef, ces débats féminins
Ferment pour lui le champ de la victoire.
Il se console à l'aspect de sa gloire,
Surtout de l'or qu'elle verse en ses mains.
Le Hollandais, moins par reconnaissance
Que pour mâter le vieux roi, dit le Grand,
Va cette fois écorner sa finance.
Faire dépit à cette cour de France
Est, comme on sait, pour messieurs d'Amsterdam,
Le seul plaisir qui vaille leur argent.
La fête s'ouvre, et le vainqueur s'avance;
Dieux! quel accueil! quelle munificence!
On lui prodigue, on étale à ses yeux
Cent raretés de l'un et l'autre monde;
Mais tout s'efface à l'éclat radieux
D'un diamant le plus beau que Golconde
Depuis long-temps ait vu sortir du sein
De son argile opulente et féconde.
Il est trop cher pour plus d'un souverain:
Il est sans prix: nul Juif ne l'évalue.
Déjà placé par une adroite main
Sur un chapeau qu'au sien on substitue,
Sous un panache, il brille au front du lord.
On applaudit sa noble contenance,
Son air, son geste; et l'on pouvait encor,
Comme on va voir, louer sa prévoyance:
Vers un des siens, qui du riche joyau,
Grands yeux ouverts, contemplait la merveille,
Milord s'approche, et tout bas à l'oreille:
«Songe à ravoir, dit-il, mon vieux chapeau.»
Hier au soir on nous a fait un conte,
Qui me parut assez original;
Il faut, messieurs, que je vous le raconte;
Il est très-court et surtout point moral.
Damis, Églé, couple élégant, volage,
Étaient unis, mais par le sacrement;
L'amour jadis les unit davantage.
Églé sensible, au sortir du couvent,
Avait aimé son époux sans partage;
Quoiqu'à la cour tout s'excuse à son âge,
Damis lui-même était un tendre amant.
Mais tout à coup, sans qu'on sût trop comment
Par ton, par air, fuyant le tête à tête,
Avec fracas courant de fête en fête,
Croyant surtout avoir bien du plaisir,
De s'adorer on n'eut plus le loisir.
Un mari mort, on souffre le veuvage;
Mais quand il vit, c'est un cruel outrage;
Églé le sent: Églé va se venger.
Je vois d'ici ces messieurs s'arranger,
Et minuter le beau brevet d'usage
Au bon Damis. Pour vous faire enrager,
Mes chers amis, Églé restera sage;
Et du mari l'honneur est sans danger.
Madame, un soir, après la comédie,
Rentre chez elle: aimable compagnie,
Cercle brillant; on apporte un billet,
Elle ouvre... ô ciel! sottise de valet.
Églé rougit, et regarde à l'adresse.
Or, vous saurez que le susdit poulet
Est pour Damis; que certaine comtesse
Vers le minuit rendez-vous lui donnait,
Et que d'un mot l'orthographe mal mise
Peut d'un vieux Suisse excuser la méprise.
La belle Églé prend son parti soudain:
En un clin d'œil elle devient charmante;
Noble enjoûment, gaîté vive et piquante
Sont mis en jeu: le souper fut divin;
Nul quolibet, des contes agréables;
Les gens d'esprit, les convives aimables
Étincelaient; les sots, les ennuyeux
Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.
Madame avait cette coquetterie
Qui plaît, enflamme, amuse tour à tour,
Et qui permet à la galanterie
De ressembler quelquefois à l'amour.
Or, devinez si chacun voulut plaire.
Mais savez-vous sur qui le charme opère
Plus puissamment? c'est sur notre mari.
De son bonheur avisé par autrui,
De la tendresse il a pris le langage;
Malgré l'affront de paraître amoureux,
Un air folâtre, un riant badinage,
Cachaient, montraient ses transports et ses feux.
Chacun sortit; on s'en va, bon voyage.
Damis est seul: voilà Damis heureux;
Même on prétend que, dans cette occurrence,
Un doux refus, une adroite défense
Fit d'un époux un amant merveilleux.
A pareil trait on ne pouvait s'attendre;
Mais un mari s'étonne d'être aimé:
On est surpris, on veut aussi surprendre;
L'honneur s'en mêle, on se trouve animé.
Damis se croit vainqueur de l'aventure;
Baissant les yeux, sa modeste moitié
Prend plaisamment un air humilié:
«Écoutez-moi, Damis, je vous conjure;
Je sens, dit-elle avec timidité,
Qu'à vous fixer je ne saurais prétendre;
A la raison je sens qu'il faut se rendre,
Et vous céder à la société.
Fait comme vous....—O ciel! êtes-vous folle?
Songez-vous bien?—Oui, monsieur... Je m'immole...
Lisez... Eh bien! reprit-on d'un air doux,
Vous n'allez pas bien vite au rendez-vous?
—Qui? moi... J'y suis...—Le mot est bien aimable.
Mais songez-vous qu'une femme adorable
En ce moment... Ah! du moins, écrivez...
—Ecrire! quoi!...—Je le veux, vous devez
Une réplique à la tendre semonce.»
Alors Damis confus, un peu troublé,
«Je ne dois rien, dit-il; et mon Eglé
A tout surpris, la lettre... et la réponse.»
ENVOI A MADAME LA COMTESSE DE R***
Si ce Damis, que j'ai peint si volage,
O R..... eût été votre époux,
L'heureux Damis, tendre et digne de vous,
Jamais ailleurs n'eût porté son hommage.
Non moins heureux, si le sort eût permis
Que vous fussiez son aimable comtesse,
Jamais d'Églé la beauté ni l'adresse
A ses genoux n'eût ramené Damis;
Ou, de céder s'il eût eu la faiblesse,
Volant chez vous, honteux de ses succès,
Il eût si bien, dans son ardeur nouvelle,
Rendu justice à vos charmans attraits,
Qu'il n'aurait pu vous paraître infidelle.
Un Pénitent venait purifier
Sa conscience aux pieds d'un Barnabite.
Ça, mon ami, votre état?—Chapelier.
—Bon. Et quelle est la coulpe favorite?
—Voir la donzelle est mon cas familier.
—Souvent?—Assez.—Et quel est l'ordinaire?
Hem! tous les mois?—Ah! c'est trop peu, mon père.
—Tous les huit jours?—Je suis plus coutumier.
—De deux jours l'un?—Plus encor; j'ai beau faire
A tous momens le plus ferme propos...
—Quoi! tous les jours?—Je suis un misérable.
—Soir et matin?—Justement.—Comment diable!
Et dans quel temps faites-vous des chapeaux!
Voir marier dauphin ou fils de France,
C'est, je l'avoue, un vrai plaisir pour moi;
Car, sans compter que l'on a l'espérance
De ne pouvoir jamais manquer de roi,
Fille sans dot, à Paris, au village,
Qui sans hymen eût langui tristement,
Se voit payer pour prendre son amant;
Veuille le ciel conserver cet usage!
Or, vous saurez que tout nouvellement
Certaine Agnès, désirant mariage,
Chez son curé s'en alla bonnement.
«Je viens m'inscrire.—Oh! soit. Votre nom?—Lise.
—Et le futur...» Ma foi, Lise est à bout.
—«Parlez.—Eh! mais, dit la fille surprise,
Je croyais, moi, qu'on fournissait de tout.»
Un Harpagon, d'un œil hypothéqué,
Gardait la chambre en mauvaise posture.
«Grave est le cas, le globe est attaqué,
Lui disait-on; craignez quelqu'aventure;
Voyez Granjean.—Non, parbleu, je vous jure,
Il est habile, il doit être bien cher;
Pour me guérir, il suffit d'un frater.»
Le frater vient, entreprend cette cure,
Le bistourise, et de son instrument
Lui crève l'œil, mais très-parfaitement.
Harpagon crie; Esculape s'évade
A petit bruit le long de l'escalier,
Très-inquiet de sa sotte algarade.
Vite on accourt aux clameurs du malade.
«Un œil! O ciel! ah! quel aventurier!
Dans les deux cas, ignorance ou malice,
Pourvoyez-vous en réparation;
Un bon procès doit vous faire justice,
Et contre lui vous avez action.»
Le borgne alors, d'un ton tout débonnaire,
«Laissez, dit-il, laissez ce pauvre haire;
Je sais très-bien qu'il peut être plaidé;
Mais il en coûte à poursuivre une affaire:
Et puis d'ailleurs il n'a rien demandé.»
Vous croyez tous que, brodant quelquefois
Nouvelle en vers, ou conte, ou comédie,
J'aime à surprendre ou sottise, ou folie,
Et suis charmé de tout ce que je vois;
Que quand Églé, qui veut être à la mode,
Suit à la piste un fat suivant la cour,
Donne une scène, ou fait quelque bon tour,
Qui peut m'offrir un plaisant épisode;
J'en fais les feux, et que je ris d'autant.
Non, point du tout; j'en suis très-mécontent.
Bien il est vrai que l'amour m'intéresse:
J'en suis fâché, mais j'ai cette faiblesse.
Damis s'en moque, et me trouve pédant;
Cléon me plaint: il fuit le sentiment,
Se croit un sage; et que s'il a Delphire,
Ne l'aimant point, on n'a rien à lui dire.
Delphire même est fort de cet avis:
C'est sans aimer qu'on trompe les maris.
C'est un grand mal, mais très-grand, que les femmes
Aiment un peu qu'on les ait à son tour;
Je ne dis mot; mais, s'il se peut, mesdames,
Dans vos boudoirs daignez placer l'Amour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je fus toujours un peu républicain;
C'est un travers dans une monarchie.
Vous conclurez, certes, que le destin,
Sous Louis-Quinze a mal placé ma vie.
Assez long-temps j'en ai gémi tout bas.
On me disait: La France est ta patrie,
Il faut l'aimer; cela ne prenait pas.
Triste habitant d'une terre avilie,
Je consolais ma pensée ennoblie,
En la tournant vers ces climats heureux,
Qui présentaient à mon cœur, à mes vœux,
La liberté, ma maîtresse chérie.
Je m'étais fait Anglais, faute de mieux.
Ou bien, par fois, rêveur, silencieux,
Je saluais les monts de l'Helvétie,
Cherchant des yeux, dans le simple Apenzel,
L'Égalité, cette fille du ciel,
Faite pour l'homme et par l'homme haïe:
Péché d'orgueil que son malheur expie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cent mille écus pour la justice!
Deux cents pour la religion!
Prêtres, juges, la nation
Surpaie un peu votre service.
Mais aussi, vous craignez, dit-on,
Qu'habilement on ne saisisse
Cette attrayante occasion
D'opérer, par suppression
De maint office et bénéfice,
Quelque bonification:
Et vraiment, vous avez raison,
Plaise au ciel qu'on y réussisse!
Croire et plaider sont deux impôts
Que tout peuple met sur lui-même;
Aux dépens des heureux travaux
De Bacchus et de Triptolême;
Croire et plaider sont deux besoins
De notre mince et folle espèce,
Que la France, dans sa détresse,
Tâche de satisfaire à moins.
De nos jours la philosophie
A porté quelqu'économie
Dans la dépense du chrétien.
Mettons de côté l'autre vie:
Ce qu'on perd en théologie,
En finance on le gagne bien.
L'américaine prud'hommie
Croit très-peu pour ne payer rien.
Que dites-vous de ce moyen?
Il est bien fort pour ma patrie;
Mais elle y viendra, je parie.
En attendant un si grand bien,
Je me console, en citoyen,
Des malheurs de la sacristie.
Courage! allons, mes chers Français,
Méritez un second succès:
Attaquez cette autre manie:
Émondez l'arbre des procès;
Et mettant de même au rabais
De messieurs l'avare industrie:
Économisez sur les frais
De la seconde maladie,
Dont nous ne guérissons jamais.
C'est encor parmi nous un grand bien d'être sage;
Il en faut convenir; mais ce bonheur si doux,
Chez les Grecs autrefois l'était bien davantage:
Il laissait partager tous les plaisirs des fous.
L'ivresse de Bacchus, une plus douce ivresse,
Chez ce peuple charmant, moins ennuyé que nous,
Était le prix de la sagesse.
Mais ne serait-ce point la sagesse en effet?
Et pourquoi non? Consultons les sept sages:
Leur nom, sans leurs plaisirs, eût péri tout à fait.
N'avons-nous pas oublié net
Et leurs écrits et leurs ouvrages?
On parle encor de leur banquet.
Socrate qui le remarquait,
Un jour alla chez Aspasie,
Qui ne voulait jamais être que son amie.
Il entre: elle brodait, dans ce goût élégant,
Que la mode aujourd'hui parmi nous renouvèle,
Car la Grèce est toujours en tout notre modèle.
«Hé bien! dit-il en s'approchant,
Serez-vous donc toujours la même?
Rien que de l'amitié! quoi! jamais rien de plus?
Et d'autres vœux jamais ne seront entendus!
Quoi! n'être que l'ami de l'objet que l'on aime!
Encor si votre cœur savait, ainsi que nous,
Mêler à l'amitié des mouvemens plus doux!
Car toujours dans notre âme un grain de convoitise
Assaisonne, quoiqu'on en dise,
Cette pure amitié que nous avons pour vous?
Vous paraissez rêveuse, et vos regards baissés
Sur le canevas sont fixés:
Parlez, daignez au moins m'apprendre
Pour quel heureux mortel vos mains, dans ce moment...
—Pour qui? dit Aspasie avec étonnement.
Eh! mais... en vérité... je ne puis vous comprendre;
C'est pour...—Hé bien?—Pour un de mes amis.
—Pour un de vos amis! Achevez de m'instruire,
Dit Socrate avec un souris?
Parlez.—Eh bien! c'est vous, puisqu'il faut vous le dire.»
Le philosophe, au comble de ses vœux,
Sentit... que sais-je, moi! ce que l'amour inspire,
Quand, par bonheur pour lui, le sage est amoureux.
Je te disais: «Cloé, prends mes leçons, prends-moi;
Tu ris: de nos beaux jours il n'est qu'un seul emploi;
Use de ton printemps: chasteté, c'est vieillesse,
Pour les femmes surtout.» Cloé ne m'a point cru;
Les roses de son teint, hélas! ont disparu:
Elle connaît l'erreur de sa triste sagesse.
Moins belle et plus sensible, au midi de ses ans,
Elle ressent l'injure et le bienfait du temps.
Elle gagne, elle perd, et compte avec son âge.
Plus de fête: elle fuit les vains amusemens;
Il lui faut des plaisirs et non des passe-temps.
Le passe-temps l'ennuie, un soupir la soulage;
Pensive, son miroir, moins entouré d'amans,
Lui parle du passé, lui dit: «C'est bien dommage!»
Un désir inquiet le lui dit davantage.
J'ai vu tomber sur moi ses regards languissans.
J'ignore si je plais; je vois que j'intéresse:
Sa longue indifférence est un poids qui l'oppresse.
A mes vœux négligés elle accorde un regret,
Ses sens aident son cœur à trahir son secret;
Son repentir tardif ressemble à la tendresse.
«Ma Cloé, jouissons: près de toi ranimé,
Mon cœur, mes souvenirs te rendent ta jeunesse;
Donne-moi ce que j'aime, ou bien ce que j'aimai.»
C'est toi, c'est ta funeste flâme,
Disait Anténor à Pâris,
Qui va mettre en cendre Bergame,
Et rougir de sang ses débris.
Quand de trois déesses rivales,
L'une offre à tes vœux la grandeur,
L'autre des palmes triomphales,
Et la sagesse et le bonheur:
C'est Vénus que tu leur préfères!
De ses promesses mensongères
Hélène est le gage imposteur!
La jouissance d'une belle,
Arbitre insensé, valait-elle
La sagesse ou la royauté?
—Oui, répond Paris irrité;
Croyons-en les trois immortelles,
Qui, dans leurs jalouses querelles,
Ne s'enviaient que la beauté.
Pour la première fois la jeune Agnès aimait,
Elle veut régaler Damis de son portrait:
Elle grimpe au grenier d'un successeur d'Apelle,
Qui, la trouvant si belle,
Croit dans son atelier voir le séjour des dieux.
Son âme tout entière a passé dans ses yeux.
Il admire, il soupire, il s'écrie: «Ah, la peste!
Qu'on va faire de vous un portrait séduisant;
Mais, plaignez-moi, je peins l'histoire seulement!
—Hé, mon Dieu! dit Agnès, qui me peindra le reste?
Une prêtresse de l'Amour,
Soupant chez Quincy, l'autre jour,
Vantait d'un ton de pruderie
Et sa constance et ses beaux sentimens.
«J'ai, dit-elle, cédé quelquefois dans ma vie;
Mais tout le monde ici peut compter mes amans.
—Oui, lui répond Quincy; le calcul est facile;
Qui ne sait compter jusqu'à mille?
Sur un homme à bonne fortune
Quelques femmes s'entretenaient,
Et presque toutes soutenaient
Que de ses maîtresses pas une
N'avait possédé tout un jour
Son cœur, ses sens et son amour.
Une enfin, prenant sa défense,
Dit: «Je crois pouvoir, dieu merci!
Vous éclairer sur ce point-ci,
Sans redouter la médisance:
Chacun dans Paris me connaît.
On sait quelle est ma répugnance
Pour un semblable freluquet.
Mais, tout fat et fripon qu'il est,
Je puis jurer, en conscience
(Et le fait est des plus certains,
De sa maîtresse je le tiens),
Qu'au moins une fois en sa vie,
Il sut aimer solidement:
Sa maîtresse était mon amie;
Elle m'a tout dit franchement.
Un matin chez elle en entrant,
Moitié transport, moitié folie,
De cet air vif et séduisant
Dont il subjugua tant de femmes,
Entre ses bras il la saisit,
Et la transporta sur son lit:
Mêmes feux consumaient leurs âmes;
Ils éprouvaient mêmes désirs;
Et là, dans des flots de plaisirs,
Trois jours entiers nous demeurâmes.
Fiers rejetons du fameux Loyola,
Dont Port-Royal a foudroyé l'école;
Vous que jadis sans cesse harcela
Le grand Pascal, étayé par Nicole;
Vous, qui, de Rome usant les arsenaux,
Fîtes frapper du fatal anathême,
Pour soutenir votre lâche systême,
Les Augustins sous le nom des Arnaud;
Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,
A tant de fois éprouvé la férule,
Et qui, voyant dans ses puissans écrits
De Molina les sentimens proscrits,
Contre son livre, au benin Clément Onze,
Fites pointer le redoutable bronze;
Vous, qui dans Chine alliez à la fois
Confucius et Dieu mort sur la croix,
Et dont le culte équivoque et commode
Rapporte à Dieu celui d'une pagode;
De la morale éternels corrupteurs,
Qui du salut élargissez la voie;
Et qui, guidant, par des chemins de fleurs,
Les pénitens que le ciel vous envoie,
Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie;
Des grands du siècle adroits adulateurs;
Vils artisans de mensonge et de fourbe;
De qui le dos sous l'iniquité courbe;
Qui, démasqués et partout reconnus,
Êtes pourtant partout les bien venus
(Car il n'est lieu de l'un à l'autre pôle
Où, dieu merci, n'ayez le premier rôle),
Dites-nous donc par quel puissant moyen
Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,
Et de coiffer la mître des apôtres
Chez l'infidèle et le peuple chrétien?
Si l'on en croit vos longs martyrologes,
Où le mensonge a tracé vos éloges,
L'Inde rougit du sang de vos martyrs;
Sur un trépied vous rendez des oracles;
Et le payen, avide de miracles,
Les voit éclore au gré de ses désirs;
L'avide mort, au teint livide et blême,
Lâche sa proie à votre voix suprême;
Par vous le sang qu'elle a coagulé,
Dans les vaisseaux a de nouveau coulé;
A l'ordre seul d'un petit thaumaturge,
L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;
Et vous avez à vos commandemens
Le vent, la foudre et tous les élémens.
A ce propos, on m'a fait certain conte,
Mes révérends, qu'il faut que je vous conte:
De vers Golgonde, où la terre en son sein,
De ses sablons forme la reine pierre,
Dont le poli réfléchit la lumière
En cent façons, était un jeune essain
D'Ignaciens, qui, dans l'âme indienne,
Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.
Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,
Etaient par eux catéchisés d'abord;
Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe,
De leur côté baptisaient le beau sexe.
Tout allait bien; et leur apostolat
Fructifiait, moyennant ce partage:
Si que de Dieu le nouvel héritage
Allait croissant avec beaucoup d'éclat.
Là, le démon, qu'en figure de bronze,
Fait adorer l'ignorance du bonze,
Grâces aux fils d'Ignace et de François,
Allait perdant tous les jours de ses droits.
L'Ignacien, à ces nouvelles plantes,
Distribuait les grâces suffisantes,
Si largement que l'efficace là
Glanait après les fils de Loyola
Petitement. Quoiqu'il en soit, les drôles,
Par maints bons tours, maintes belles paroles,
Passaient pour saints, se faisaient vénérer
Du peuple indien qu'ils savaient attirer.
Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde;
Ce prince était un vieux payen fieffé,
Qui de son diable était si fort coiffé,
Qu'il n'encensait que cet esprit immonde;
Il voulait voir des apôtres nouveaux,
Que de son diable on disait les rivaux.
Bien croyait-il entendre des oracles,
Et comme Hérode aller voir des miracles.
Nos révérends, le crucifix en main,
Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain,
En déclamant contre le simulacre
De Satanas. Le roi, dont la bile acre
Jà s'échauffait à leur beau plaidoyer,
Leur dit: «Messieurs, quand aux dieux on insulte,
Et qu'on annonce un si singulier culte,
Encor faut-il de preuves l'étayer?
Depuis six mois la sécheresse afflige
Tout mon royaume; et votre zèle exige
Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.
Si dans trois jours vous n'en faites répandre,
Comme imposteurs je vous ferai tous pendre;
Pensez-y bien. «Nos frocards eurent beau
Représenter à l'absolu monarque
Que ce serait tenter le Tout-Puissant:
«Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque,
S'il est le Dieu sur la terre agissant.»
Force fut donc aux moines de promettre,
Sauf à tenter l'avis du baromètre,
Qui, consulté par eux tous les instans,
Ne répondait jamais que du beau temps.
Tous de concert allaient plier bagage,
Pour le martire éprouvant peu d'attraits,
Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage,
Et qui pour eux aurait payé les frais,
D'un tel départ leur demanda la cause.
«Las! dirent-ils, le prince nous propose
De décorer nos collets de la hard,
S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
—Quoi! voilà tout? Allez, reprit le frère,
Par Loyola, patron du monastère,
Dites au roi que dès demain matin
Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.»
Pas ne mentait notre moderne Elie:
Du sein des mers un nuage élevé,
A point nommé, de sa féconde pluie,
Vit du pays chaque champ abreuvé.
Et de crier en Golgonde au miracle!
Et de donner le bon frère en spectacle!
Puis dit tout bas à nos moines joyeux:
«Mes révérends, si j'ai tenu parole,
Vous le devez à certaine vérole
Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux.
Toutes les fois que l'atmosphère aride
Va condensant de nouvelles vapeurs,
L'air surchargé de l'élément humide
Ne manque pas de doubler mes douleurs.»
On n'en dit mot à messieurs de Golgonde,
Dans le pays il resta constaté
Que ce n'était qu'un fruit de sainteté,
Et non celui de cette peste immonde
Dont le pénard se trouvait infecté.
Puisque le bien naît ainsi du désordre,
Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre!
Dans le lit nuptial, après maintes façons,
Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée,
S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée;
Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons:
On pleure, on crie, on se lamente
Au moindre mouvement que veut faire un époux;
Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente,
Ce serait bien autre peine entre nous.
Témoin notre épouse nouvelle,
Modestement tapie au bord de la ruelle,
Dans le ferme projet de faire le dragon,
Si Blaise seulement lui prenait le menton,
Et qui voyant le discret personnage,
A l'autre bord du lit établir son quartier,
Ne put tenir son fier, et le cœur plein de rage,
Venait, aventurant près du sot écolier,
D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier.
Point n'entendait le pauvre sire
Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen,
Ce que sa femme voulait dire,
En lui serrant les genoux et la main:
Il allait s'endormir, lorsque notre épousée
Prit le parti, de crainte d'accident,
De s'expliquer, sans doute en bégayant.
(Car enfin, femme encor doit être embarrassée).
«Eh bian! que ferions-nous... là... pour rire un instant?
Qu'en dis-tu, Blaise?—Oh oui; c'est fort bien dit, voirment.
Eh bian! voyons; queu divertissement?...
Un jour de noce il faut une fête complette;
Allons...» Et de sauter du lit de la pauvrette.
«Où cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!..
—J'ons des pommes dans la soupente,
Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente:
Vois-tu, j'entends à demi mot.»
Notre benêt monte à l'échelle;
Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas,
Tire d'abord l'échelle à bas:
«Charche; nigaud; charche, dit-elle;»
Et puis se remet dans ses draps.
Un bon vivant, sûr de plaire à la belle,
Qui, pour se divertir un peu,
S'était caché dans la ruelle,
Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu,
Sort brusquement de sa cachette,
Se glisse au lit de la fillette,
Et d'un baiser vous accole Perrette;
«Paix, dit-il, paix! c'est Lucas;
A mes transports ne te dérobe pas;
C'est un bon compagnon, un amant qui remplace
Un mari sot et tout de glace.»
Perrette volontiers aurait fait les hauts cris;
Mais elle eut éveillé sa mère
Qui couchait, voyez-vous, dans le même taudis.
Le plus prudent était donc de se taire,
Et Perrette se tut. Perrette se taisant,
Lucas va son chemin, Lucas marche en avant;
Et tandis que, bloti dans sa soupente,
Ne pensant pas à son malheur,
L'époux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur
Qu'avec ravissement lui cède son amante.
La bonne mère aux écoutes était:
«Eh mais! pas trop mal ce me semble;
Blaise n'est pas si sot qu'on le contait,
En besogne il va tout fin droit;
Pour ma fille plus je ne tremble;
De ce train-là, tredame, y moudront bien ensemble.
—Bon, disait-elle, au plus faible soupir
Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette;
Au moindre bruit de la couchette.
—Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir!
Et puis, ma fille est raisonnable;
Y sont fort bian sur ce ton-là,
Il est pressant, elle est traitable,
Y ne disont plus rian... ma fi, les y voilà.»
Bien juste au fond pensait la bonne dame;
Précisément l'affaire en était-là.
Mais l'époux n'avait part à ce grand opéra,
Le benêt ramassait des pommes à sa femme.
Chargé comme un mulet, enfin le bon chrétien
Cherche l'échelle et ne trouve plus rien.
Il appelle Perrette, et puis sa belle mère;
Perrette ne dit mot, fait sortir son galant;
Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire,
La bonne mère, hélas! qui croit chacun content,
A son beau fils répond en demandant:
«Quelle nouvelle... est-tu bien là, mon gendre?
—Oh! palsanguienne, en vérité,
J'y suis monté;
Mais je ne sais comment descendre.
—Eh! glisse-toi, nigaud, sur le côté.
—Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère,
Grand merci... Pa-ta-tra, mon benêt tombe à terre.»
Au bruit de cette chûte, aux cris de mon lourdaut,
Mère effrayée, et fille en peine,
Du lit à bas ne font qu'un saut,
Et vont, sans savoir où, comme la peur les mène.
Une lumière enfin vient les rassembler tous,
Et montre à la mère étonnée,
Blaise étendu loin du lit d'hyménée,
Et tombé de plus haut que ne tombe un époux.
«Eh mais, lui dit la mère impatiente,
Quel saut as-tu donc fait?..—Le saut de la soupente.»
La mère regarda Perrette et la comprit;
Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit;
Et l'époux seul, plus sot que d'ordinaire,
Froissé, raillé, trompé, fut se remettre au lit,
Sans rien comprendre à cette affaire.
Hélène, de pleurs inondée,
Songeait au courageux Mainfroi,
Qui, dans les champs de la Judée,
Combattait au nom de la foi.
«Dût ma funeste impatience,
Disait-elle, aggraver mon sort,
Dieux qui m'enviez sa présence,
Rendez-le moi vivant ou mort.
Beau manoir, opulens domaines,
Présens que m'a fait son amour,
Côteaux rians, fertiles plaines,
Que j'aperçois de cette tour,
Ne m'étalez point vos richesses
S'il ne doit plus les partager;
De ses regards, de ses caresses,
Pouvez-vous me dédommager?»
La nuit allait couvrir la terre.
Enveloppé d'un noir manteau,
Un pélerin, au front sévère,
Aborde un page du château:
—«Page, va dire à ta maîtresse,
Un pélerin daignez ouir;
De l'objet qui vous intéresse
Il voudrait vous entretenir.
—Bon pélerin, à mon veuvage,
Quelle allégeance apportez-vous?
—J'ai vu l'Iduméen rivage,
J'ai vu combattre votre époux.
—Ah! rendez la paix à mon âme;
Quand finiront tous ces combats?
—Votre époux le sait, noble dame,
Mieux que personne d'ici bas.
—Oh! combien de flèches aigues
Ont dû l'atteindre et le blesser!
—Les blessures qu'il a reçues,
Jà n'est besoin de les panser.
—Mais d'où vient, parlez-moi sans feinte,
Ne m'apportez-vous de sa part,
Ni vrai morceau de la croix sainte,
Ni perles fines, ni brocard?
—Je n'ai brocard, ni perle fine;
Tout ce que j'ai pour vous, hélas!
C'est qu'aux champs de la Palestine
Votre époux attend le trépas.
A ces mots, Hélène éperdue
Remplit le château de ses cris;
Les pleurs ont obscurci sa vue,
La douleur trouble ses esprits.
—«Oh, pélerin! malheur t'advienne,
Pour m'avoir dit ces mots affreux!
Mais ne vas pas penser qu'Hélène
Demeure oisive dans ces lieux.
Dût ma funeste impatience
Aggraver l'horreur de mon sort,
Je jouirai de la présence
De mon époux vivant ou mort.
Page chéri, je t'en conjure,
Cherche-moi, dans tout le canton,
D'un pélerin l'humble chaussure,
La robe grise et le bourdon.
Que ces réseaux d'or et de soie,
Ces franges, ces rubans, ces fleurs,
Tous ces atours faits pour la joie,
Cessent d'insulter à mes pleurs.
Coupe ma longue chevelure,
Prends mon collier, prends mes bijoux,
Quelque fatigue que j'endure,
Je veux aller voir mon époux.
Dût ma funeste impatience
Aggraver l'horreur de mon sort,
Je veux jouir de sa présence,
Et l'embrasser vivant ou mort.»
Etonné d'un amour si tendre,
Le pélerin lui dit: «Restez,
Restez, de grâce; et pour m'entendre,
Calmez vos sens trop agités:
«Porte mes adieux à ma femme,
«Me dit votre époux expirant;
«L'instant d'après il rendit l'âme,
«Cet anneau d'or est mon garant.
—«Comment, ô ciel! le méconnaître?
Il vient de moi cet anneau d'or,
Il n'aurait pas changé de maître,
Si mon époux vivait encor.
Mais que cette douceur dernière
Aggrave ou non mon triste sort:
Je n'ai pu fermer sa paupière;
Je veux le voir après sa mort.
—Abjure un projet inutile.
En vain ton cœur brûlant d'amour
Presserait son cœur immobile;
Tu ne saurais le rendre au jour.
Vas, songe à conserver tes charmes;
A ton destin résigne toi;
Ne gémis plus, séche tes larmes;
Chacun est ici bas pour soi.
—Respectez ma douleur amère;
Cruel, ne m'opposez plus rien.
Dussé-je accroître ma misère,
J'irai voir mon unique bien.»
Après un moment de silence,
«Ma fille, dit le pélerin,
Tu peux jouir de sa présence,
Sans aller au bord du Jourdain.
—Parle, ô mon ange tutélaire!
Fais qu'il paraisse devant moi!
Mon or, mes joyaux, mon douaire,
Toute ma fortune est à toi.»
L'étranger, fourbe autant qu'avare,
Un livre ouvert devant ses yeux,
Feint de lire un jargon barbare
Des secrets émanés des cieux.
—De ton époux l'ombre fidèle
En ces lieux erre nuitamment.
Mais la terreur marche avec elle;
Un linceul est son vêtement.
—N'importe, exauce ma prière.
Ah! dussé-je aggraver mon sort;
Je n'ai pu fermer sa paupière,
Je veux le voir après sa mort.
—Ce soir il promet d'apparaître
Où sont inhumés tes vassaux.
Cours aux pieds du souverain maître,
Former des vœux pour son repos.
Quand la nuit deviendra plus sombre,
Parmi ces tombeaux vas t'asseoir,
Et sans approcher de son ombre,
Qu'il te suffise de la voir.»
Dans sa chapelle solitaire,
Long-temps Hélène, avec ferveur,
Compte les grains de son rosaire,
Ou s'abandonne à sa douleur.
Puis d'un fol espoir abusée,
Au souffle d'un vent glacial,
Les cheveux baignés de rosée,
Elle arrive à l'enclos fatal.
L'astre des nuits éclaire à peine
La cime de ces vieux ormeaux;
On n'entend au loin dans la plaine
Que le bruit du vent et des eaux;
Et dans un coin du cimetière,
Hélène qui répète encor:
«Je n'ai pu fermer ta paupière;
Je viens te voir après ta mort.»
A vingt pas d'elle se présente
Un fantôme vêtu de blanc;
Elle pousse un cri d'épouvante,
Et tombe morte au même instant.
Le pélerin (que Dieu punisse)
Jette le linceul imposteur,
Et maudissant son avarice,
S'enfonce un poignard dans le cœur.