Maître Gaspard, marchand et marguillier,

A cinquante ans désirant faire souche,

Prit jeune femme l'an dernier,

Digne en tout point de l'honneur de sa couche.

Gertrude était son nom, elle avait mille attraits,

Œil bien fendu, petite bouche,

Les dents d'ivoire, le teint frais;

Gaspard ayant de la bourgeoise garde

Été sergent, en certain coin

Conservait avec soin

Sa vieille épée avec sa hallebarde;

Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur,

A sa femme il racontait comme,

En telle année, il avait eu l'honneur

De garder le logis de tel ou tel seigneur;

Que dans son temps il était très-bel homme,

Mais qu'il paraissait bien plus beau,

Quand il avait cocarde à son chapeau.

Dans la ville, par aventure

Revient un jeune jouvenceau,

Leste, bien fait, et d'aimable figure,

L'œil tendre, et pourtant un peu fier;

Bref, il était d'une tournure

A réchauffer les cœurs, même au sein de l'hiver:

De plus il était militaire.

Il vit Gertrude, et bientôt les désirs

Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire,

Par tendres regards, doux soupirs,

Il fait ses efforts pour lui plaire;

Il fait plus: certain soir, il la trouve à l'écart;

Il dit que, par l'amour percé de part en part,

Il va mourir, si la belle ne cède,

Et ne lui donne un doux et prompt remède.

Avec courroux la belle entend son cas;

En vain lui plaît le personnage;

Vertu de femme aime à faire fracas;

Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage:

«Allez, monsieur, n'espérez pas

Qu'à mon mari je fasse un tel outrage;

Apprenez que, depuis que je suis en ménage,

Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.»

Le drôle ne perd point courage;

Il sait que des femmes l'honneur

Est un brouillard, une vapeur,

Qui sur la mer des préjugés s'élève,

Et se dissipe à la chaleur

Des rayons de l'amour, quand cet astre se lève.

Le soir Gertrude étant avec Gaspard,

Fière d'avoir fait résistance,

Va lui conter l'amour de l'égrillard,

Comme elle a su le tancer d'importance,

Et que n'étant point femme à faire un tel écart,

Elle a bien dans son cœur éteint toute espérance.

«Parbleu! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard,

Voyez un peu l'impertinence;

Vouloir de moi faire un cornard!

Je veux punir son insolence.

S'il revient, finement attire le gaillard:

Par un demi-soupir ou par un doux regard,

Il te faut ranimer sa tendre pétulance;

S'il te demande un rendez-vous,

Feins l'embarras de quelqu'un qui balance,

Et dont l'amour amollit le courroux;

Lui même il se viendra livrer à ma vengeance;

Caché près de ton lit, armé jusques aux dents,

Nous verrons à quel point il porte l'impudence;

Et je saurai, quand il en sera temps,

Châtier son incontinence;

Ne vas pas craindre à contre-temps,

Par quelques privautés de blesser la décence;

Il payera cher ces doux instans.

Sans scrupule, laisse-le faire:

L'arrêter sera mon affaire.»

Gertrude promet d'obéir.

Le lendemain, pressé par le désir,

L'amant revient chanter sa litanie.

Il reçoit un baiser sur la bouche chérie;

On gronde à peine: et sa flamme enhardie

Prétend aller de faveur en faveur.

On l'arrête, et sa douce amie

Promet le lendemain de combler son ardeur.

Le soir, la docile Gertrude

Ne manque pas de dire à son époux

L'heure et l'instant du rendez-vous.

«Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude,

Quand il viendra se rendre à l'atelier?

—Ne craignez rien, j'y prendrai garde.»

Maître Gaspard monte au grenier

Y prend sa vieille hallebarde,

Un sabre, un casque et son cimier;

Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire;

Il paraît à ses yeux un Achille, un César;

Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire.

Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard.

L'heure approchant, il va, dans la ruelle,

De vengeance altéré, se mettre en sentinelle.

Le galant vient, Gertrude se repent

D'avoir, par sa coupable adresse,

Conduit au piége qui l'attend

Amant si plein de gentillesse;

Mais trop tard vient ce repentir:

Maître Gaspard est trop près d'elle

Pour qu'elle puisse l'avertir,

Sans s'exposer à paraître infidèle.

Elle ne peut, dans cette extrémité,

Qu'espérer en la providence

Qui, mieux que l'humaine prudence,

Peut nous tirer de la calamité.

Le jouvenceau que le désir embrase,

Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase,

Veut sans délai lui prouver son ardeur.

Elle résiste autant que le veut la pudeur;

Et puis enfin... enfin elle s'arrange.

L'amant alors tire de ses goussets

A deux coups deux bons pistolets,

En lui disant: «Voilà, mon ange,

De quoi punir les indiscrets,

S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets.»

Notre époux sent alors que le front lui démange;

Mais par respect pour les armes à feu,

En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu,

Tremblant et respirant à peine,

De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine.

L'amant, comblé des plaisirs les plus doux,

De Gertrude louant les charmes,

L'embrasse, et sort en reprenant ses armes.

Gaspard lâchant alors la bride à son courroux,

Apostrophe Gertrude, et lui dit: «Osez-vous,

Après un tel forfait, lever sur moi la vue?

—A tort vous êtes mécontent,

Que ne l'empêchiez-vous, dit Gertrude à l'instant,

Au lieu de rester à froid comme une statue?

—Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer?

—Armé de pied en cap, quand la peur vous entrave,

Simple femme, comment pouvais-je être plus brave?

Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer;

C'est par votre rodomontade

Qu'en ce jour je perds mon honneur;

Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur,

N'auraient souffert une telle incartade;

Mais de pareille lâcheté

Les tribunaux me feront bien justice;

Il me faut une indemnité

Pour mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice.»

Gaspard sentant qu'il avait tort,

Et craignant que sa turpitude

Ne transpirât par le bouillant transport

Du courroux que montrait Gertrude,

Pour l'appaiser se fit effort,

Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde;

Mais il ne put détacher sa cocarde.

L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN.

Pour un procès pendant au Parlement,

Vint à Paris dernièrement

Une abbesse jeune et jolie,

Qui, d'une amoureuse folie,

N'avait jamais connu l'égarement.

Entrée au couvent dès l'enfance,

Elle avait pu facilement

Garder sa première innocence.

Elle prit un appartement

Chez certaine cousine, ou marquise ou comtesse

Dont le fils, chevalier charmant,

Joignait à maint autre agrément

L'esprit et la délicatesse.

Sans intérêt il ne put voir

L'embonpoint reposé de notre aimable abbesse,

Dont la fraîcheur et la finesse

Auraient fait plus d'effet à la cour qu'au parloir:

Nez retroussé, peau blanche, fine, œil noir

Rempli de feux et de tendresse,

De l'amour dans son cœur firent passer l'ivresse;

Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.

Le cavalier est beau, bien fait et leste,

L'air mâle, le ton noble et le maintien modeste;

Jamais auprès de son moutier

N'avait paru si charmante figure,

Sans quoi l'on pourrait parier

Qu'elle n'eût pas adopté la clôture.

Par un regard où se peint le désir,

Notre amant entame l'affaire;

Après vient un tendre soupir,

Que l'on écoute sans colère:

Car peut-on se fâcher de ce qui fait plaisir,

Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire?

Enhardi par l'impunité,

L'amant ose dire qu'il aime.

«Je le crois bien, dit-elle, et moi de même.

Ne doit-on pas aimer sa parenté?»

Ils étaient seuls, et la témérité

Toujours se trouve où l'ardeur est extrême.

L'amant avec vivacité

Porte la main vers le bonheur suprême...

D'une pareille liberté

La sensible abbesse surprise,

Un peu tard à la vérité,

Veut s'opposer à l'entreprise:

«Ah! monsieur, quelle indignité!

Vous abusez de ma bonté...»

Discours perdus, il ne lâche point prise;

Il savait trop qu'en ces soins là,

L'excès peut faire seul excuser l'insolence:

Au comble il porta la licence,

Et le succès fit voir qu'il ne se trompait pas.

L'épouse du seigneur, enivrée, éperdue,

Le serre sans oser sur lui jeter la vue;

Il vit, dans son tendre embarras,

La honte et le plaisir d'avoir été vaincue.

Quelques momens après, encore tout émue

«O ciel! qu'ai-je éprouvé! lui dit-elle tout bas,

A jamais vous m'avez perdue;

Sans cette volupté qui m'était inconnue,

Je ne pourrai plus vivre, cher cousin;

Que faire à mon couvent, quand j'y serai rendue,

Des longs sermons d'un triste chapelain!

LE COQ ET LE CHAPON.

De Sparte antique on regrette le temps;

On a raison: alors jeune fillette

De son époux connaissait les talens

Avant qu'hymen en eût fait la conquête.

Besoin n'était d'un regard pénétrant,

Pour qu'au travers d'une étoffe discrète,

L'amour secret allât furtivement

D'appas cachés contrôler la retraite.

Pour voir bondir à la fleur de seize ans

Désirs naissans de jeune pastourette,

Besoin n'était aux sincères amans

Du cercle étroit d'une froide lorgnette;

Ses charmes nus brillaient dans leur printemps;

Nature alors parlait sans interprète;

Dans l'ombre alors point d'amoureux déduit;

Cette pudeur dont on fait tant de bruit,

Triste avorton d'une ardeur contrefaite,

Du charme obscur d'une prudente nuit

Ne voilait point la nature imparfaite.

O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...

Du premier homme on suivait l'innocence;

L'amour plus jeune était plus ingénu;

De la beauté l'impudique décence

A son flambeau sans danger se montrait;

D'un sexe à l'autre errait son inconstance;

Fidèle ardeur jamais ne l'arrêtait,

De sa pudeur avec grâce voilée,

La jeune vierge innocemment marchait.

De tant d'appas l'âme à peine troublée,

Son jeune amant près d'elle s'approchait:

Ainsi qu'on vit, avant que d'une pomme

Elle eût cueilli le péché défendu,

D'Eve en sa fleur le corps pudique et nu,

Chaste s'asseoir auprès du premier homme.

Amour alors, sans flèche, ni flambeau,

Au front n'avait cet aveugle bandeau,

Nuage épais dont la sombre fumée

Ne laisse voir qu'au travers des brouillards,

Dont la vapeur obscurcit les regards,

Les traits confus de la vierge charmée.

O l'heureux temps que ce siècle tout nu!...

Point de surprise!... alors point de reproche!

Brûlé des feux d'un amour ingénu,

Jamais l'hymen ne prenait chat en poche.

Ce temps n'est plus. Qu'en est-il advenu?

Pour époux, Lise a pris le jeune Alcandre.

Qui l'eût pensé que ce bel ingénu,

Jeune, attentif, plein d'une ardeur si tendre,

A son amante eût si mal répondu?

Aux feux brûlans d'un amour éperdu,

Humainement Lise avait cru se rendre.

O sort affreux!.. cet amoureux si prompt,

Que pour un coq Lise avait osé prendre...

Qu'a-t-il fait? Rien... Ce coq est un chapon.

LA PEUR DE LA MORT.

Auprès d'un bois écarté, solitaire,

Un bûcheron, pauvre comme il en est,

Avait construit une frêle chaumière,

Où tous les soirs le bonhomme traînait

Son lourd fagot, sa faim et sa misère.

Cela soit dit sans affliger ton cœur;

Car mon dessein n'est tel, ami lecteur.

Le forestier veuf et content de l'être,

N'avait qu'un fils, l'espoir de ses vieux ans:

C'était Janot. Dans le réduit champêtre,

Sous le taillis où le ciel l'a fait naître,

Il a déjà compté quinze printemps,

Et voit, dit-on, le seizième paraître,

Plus beau pour lui que tous les précédens.

Trop faible encor pour porter la coignée,

Mais de bonne heure au travail façonnée,

Tantôt sa main donne au flexible osier,

En se jouant, la forme d'un panier:

Tantôt il sème autour de son asile,

Non pas des fleurs, mais un légume utile

Que l'appétit assaisonne au besoin,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et pour compagne Annette sa cousine,

Rose naissante; elle était orpheline

Dès son enfance; et n'ayant d'autre appui

Que son pauvre oncle, elle vivait chez lui.

Tout beau, conteur, va dire un petit maître;

De sa beauté vous ne nous dites mot:

Faites la belle, ou vous n'êtes qu'un sot.

Belle! eh qu'importe? a-t-on besoin de l'être

A quatorze ans? mais Annette l'était,

Sans le savoir. Ah! je n'ose le dire:

Une fontaine avait pu l'en instruire.

Sur ce point là si Janot se taisait,

Dans ses regards elle avait pu le lire.

Concluons donc qu'Annette s'en doutait,

C'était beaucoup: élevé sans culture,

Germe tombé des mains de la nature,

Ce couple heureux ne savait presque rien,

A ses penchans se livrait sans mesure.

Et conservant une âme libre et pure

Faisait sans choix et le mal et le bien.

Un jour de ceux que le printemps ramène,

Qui semblait naître exprès pour les plaisirs,

Nos deux enfans que le destin entraîne,

S'étant assis à l'ombre d'un vieux chêne,

Y respiraient sous l'aile du zéphir.

Mais tout-à-coup sa douce et fraîche haleine

Devint pour eux le souffle du désir.

«Ma chère Annette, hélas! dans le bocage

J'étais venu pour goûter la fraîcheur,

Disait Janot; mais toute sa chaleur

Nous a suivis sous le naissant feuillage.

—Moi, dit Annette, à ces gazons nouveaux

Je demandais un moment de repos;

Mais le sommeil a trompé mon attente;

Le sommeil fuit ma paupière brûlante.

C'est pourtant là qu'hier je m'endormis:

Mais j'étais seule, et ta main caressante

N'y pressait pas ainsi ma main tremblante;

A mes genoux tu ne t'étais pas mis.

Séparons-nous pour trouver l'un et l'autre

Le calme heureux que nous venons chercher.»

Pauvres enfans! quel espoir est le vôtre?

Fuyez, un dieu saura vous rapprocher.

Pour un moment aux vœux de sa cousine

Janot sourit; mais la belle orpheline

Fuit lentement. L'amour vient l'arrêter.

Du jouvenceau l'embarras n'est pas moindre;

S'il fait lui-même un pas pour la quitter,

Il en fait deux bientôt pour la rejoindre.

Bref, le fripon est encore à ses pieds.

Là, moins soumis, mais plus ardent, plus tendre:

«Nous séparer! cesse de le prétendre,

Dit-il, les yeux de quelques pleurs mouillés;

N'ordonne pas que je m'éloigne encore;

Dans ce moment plein d'un trouble inconnu,

A tes genoux je me sens retenu

Par le besoin d'un plaisir que j'ignore.

Demeure, Annette, ou bien je vais mourir.

—Mourir! quel mot, cria la jeune amante!

Quel mot affreux à côté du plaisir!

Et quelle image, hélas! il me présente!

Quand on est mort, sais-tu bien comme on est?

Dans cet état j'ai vu ma pauvre mère;

J'étais bien jeune alors, mais le portrait

De mon esprit ne s'effacera guère.

Sans mouvement et ne respirant plus,

On a les pieds et les bras étendus,

D'un voile épais la paupière couverte,

Les yeux éteints et la bouche entr'ouverte.»

A ce portrait bien fait pour l'alarmer,

Le jeune amant s'étonne, s'inquiète:

«S'il est ainsi, dit-il, ma chère Annette,

Ne mourons pas, vivons pour nous aimer.»

Déjà leurs cœurs qu'avait glacés la crainte,

Sont ranimés par les brûlans désirs.

Triste raison, mère de la contrainte,

N'approche pas de cette aimable enceinte;

Et toi, nature, appelle les plaisirs:

Mais je les vois et la fête commence.

Des deux côtés d'abord mêmes soupirs,

Mêmes sermens d'éternelle constance.

Aux doux propos succède le silence;

Mille baisers échauffés par l'amour,

Sont pris, rendus et repris tour-à-tour;

Vers le bonheur ainsi Janot s'avance.

Les vents légers, complices de ses feux,

Ont dévoilé tous les charmes d'Annette;

L'un en jouant fait flotter ses cheveux,

L'autre s'envole avec sa colerette;

Le plus hardi chatouille ses pieds nus,

Un peu plus haut adroitement se glisse,

Baise en passant l'albâtre de sa cuisse,

Et monte enfin au temple de Vénus.

Janot le sut; mais le dieu de Cythère

Vient l'arracher à ce guide incertain,

En lui mettant l'encensoir à la main,

Les yeux fermés le mène au sanctuaire.

Arrête, arrête, ô peintre téméraire!

La volupté t'en impose la loi,

De ses attraits respecte le mystère.

Fils de Cypris, dissipe ton effroi,

Vas, je sais être aveugle comme toi;

Et tes faveurs m'ont appris à me taire.

Charme puissant des plaisirs défendus,

De nos crayons vous n'avez rien à craindre;

Quand on vous goûte, hélas! peut-on vous peindre!

Peut-on vous peindre en ne vous goûtant plus?

Dans les transports de la première ivresse,

Janot sans force et non pas sans désir,

Suivant de près la trace du plaisir,

Le cherche encore au sein de sa maîtresse.

Annette, hélas! sur les gazons fleuris,

Ne répond plus à des caresses vaines,

Le doux poison répandu dans ses veines

Tient à la fois tous ses sens engourdis.

L'amant novice à l'instant se rappelle

Les traits affreux dont elle a peint la mort,

Soulève, presse, avec un tendre effort,

Contre son cœur, un des bras de la belle,

Croit lui donner une chaleur nouvelle;

Le bras échappe et tombe sans ressort,

«Annette! Annette!» En vain sa voix l'appelle;

Janot, trop sûr de son malheureux sort,

Reste un moment immobile comme elle.

Tout en impose à sa crédulité.

Les yeux fixés sur ceux de sa cousine

N'y trouvent plus cette flamme divine,

Qui tout-à-l'heure animait sa beauté:

«Annette est morte! hélas! je l'ai perdue,

S'écrie alors l'amant épouvanté.

Triste tableau qu'elle offrait à ma vue,

Deviez-vous être une réalité!

Annette est morte, et c'est moi qui la tue.

Qui que tu sois dont l'immense pouvoir

Rend à nos champs leur première verdure,

Annette est morte et tu l'as dû prévoir!

Fais la revivre ainsi que la nature!»

En exprimant ces frivoles regrets,

Ces vains désirs, de larmes il arrose

Le front d'Annette et ses mornes attraits,

Baise en tremblant sa bouche demi-close.

Anne s'éveille! hélas! ce tendre mot

Est le premier que ses lèvres prononcent,

Et le second que les soupirs annoncent

Plus tendre encore est celui de Janot.

«Elle revit! Annette m'est rendue!

Tristes regrets, vous êtes effacés;

Elle revit, tous mes maux sont passés.

Plaisirs, rentrez dans mon âme éperdue.»

A ce discours Anne n'a rien compris,

Et sur Janot fixant un œil surpris,

Accompagné d'une voix ingénue,

«Que veux-tu-dire? et quel est ce transport?

Moi j'étais morte!—Oui, tout comme ta mère,

Tu ne l'es plus et je bénis mon sort.

—Si c'est ainsi, répond la bocagère,

Que l'on arrive à son heure dernière,

On est bien sot d'avoir peur de la mort.

LA CONSOLATION DES COCUS.

D'un préambule, ami, je vous dispense,

Figurez-vous, au sein de la Provence,

Un couvent de nonains,

Bien desservi par deux Bénédictins,

Chacun d'eux y remplit son devoir en bon prêtre;

L'un absout les péchés; l'autre les fait commettre.

Ce dernier, jeune encor, vigoureux compagnon,

A très-bon droit nommé père Tampon,

Au par-dessus beau sire,

Etait chéri surtout de la mère Alison,

La fabriquante en chef d'Enfans-Jésus de cire.

Aussi l'histoire dit, et sans peine on le croit,

Qu'Enfans-Jésus sortis de sa manufacture,

Ressemblaient à Tampon toujours par quelqu'endroit,

Et que cet endroit-là n'était en mignature.

Mais comme bon chrétien voit tout du bon côté,

Il n'était pas une seule béate

Qui, loin de se choquer de cette disparate,

N'y crût voir l'attribut de la divinité,

Et n'eût dit volontiers son bénédicité.

Tout allait bien enfin, quand la reconnaissance

Persuada, sans doute, à l'amoureux Tampon,

Que pour payer les soins de la tendre Alison,

Il devait faire aussi sa ressemblance;

Et dès le même soir, il ébauche un poupon;

Ce poupon là n'était de cire;

Ergó, point ne fondit: et les nones de rire;

J'entends celles qu'Amour tenait sous son empire,

Et qui risquaient souvent

Dans les bras du plaisir pareil événement.

Les vieilles de gronder, et cela va sans dire;

Elles ne faisaient plus un péché si charmant.

Après maint ris moqueur, mainte antienne fâcheuse,

Pour la maison des champs, mère Alison partit;

Et la sœur accoucheuse,

Layette sous le bras, aussitôt la suivit.

En secret, tant qu'on put, l'accouchement se fit;

Le jardinier pourtant en apprit quelque chose;

Et ne pouvant garder sur ce point lettre close,

Le dimanche suivant,

En portant le cerfeuil, le concombre, au couvent,

Il en lâcha deux mots à la tourière,

Qui vous le chapitra d'une étrange manière;

Et lui montrant un Christ, lui dit: «Pauvre idiot,

Avec un tel époux, veux-tu qu'une recluse

Puisse faire un marmot?

Le rustre alors se prosterne à genoux,

Et s'écrie: «Ah, bon Dieu! comme l'on vous abuse;

De ces béguines-là si vous êtes l'époux,

Las! vous êtes cocu tout aussi bien que nous.

LA FIDÉLITÉ A TOUTE ÉPREUVE.

Une nymphe de l'Opéra,

Leste, fringante, et cætera,

Après avoir joué le rôle d'Immortelle,

Craignait de se crotter pour retourner chez elle.

Fort à propos, un élégant marquis

Arrive, lorgne, admire, offre son vis-à-vis.

Fouette, cocher! L'on part, et soudain la cruelle

De demander: «Que fait votre main-là?

—Chut... ma boucle s'accroche à votre falbala.

—Ah, monstre! je crîrai; j'y suis très-résolue.

—Enfance!—Mon honneur!—Comment vous en avez?

Quel affront.—quel plaisir.—Je suis... je suis... vaincue;

Il était temps, ma foi; nous sommes arrivés.

—Mais je monte chez vous; pourquoi ces révérences?

—Non, monsieur.—Entre amis, ridicule à ce point?

—Fidèle à mon amant, je ne me permets point...

—Quoi!—De nouvelles connaissances.

LE CONNAISSEUR.

Que de sots renommés pour l'esprit, pour le goût,

N'ont eu que des grands airs, du jargon, de l'audace!

C'est ainsi qu'autrefois maint courtisan surtout

Cachait bien peu de fond sous beaucoup de surface.

Nous avons tous connu le célèbre Milfleur,

Né, comme ses ayeux, duc, riche et connaisseur;

Il devait des talens se montrer idolâtre.

Aussi dans son palais avait-il un théâtre,

Des bronzes, des tableaux, des médailles en or:

Mais son plus cher trésor

Était un pavillon tapissé de gravures;

Il en faisait d'abord admirer les bordures,

Le sujet, le dessin; ensuite il s'écriait:

«Remarquez, s'il vous plaît,

Que toutes sont avant la lettre

Or, comme il retenait,

Ou bien qu'il écrivait peut-être,

Ce qu'en le visitant chaque amateur disait,

Et qu'il le répétait;

Effleurant des beaux arts la surface agréable,

Il semblait marier la palme du savant

Au bouquet séduisant

Du petit maître aimable.

Une de nos Laïs, un jour, dit-on, s'y prit;

Et son cœur partageait l'erreur de son esprit,

Lorsque Milfleur voulant brusquer cette conquête,

Écrivit un billet, mais si plat, mais si bête,

Que la nymphe en rougit,

Et que, dans son dépit,

Sur l'enveloppe elle se borne à mettre;

«Vous n'êtes plus avant la lettre

LA PRUDE.

Amour et pruderie

Eurent toujours quelque léger débat;

La dame par orgueil donne à tout de l'éclat;

Puis, je ne sais comment elle fait sa partie,

Elle finit toujours par avoir le dessous.

«A propos de cela, messieurs, connaissez-vous

La prude Arsinoé?—Qui? cette présidente

Dont le cœur a quinze ans, le visage quarante?

—Précisément; veuve depuis trois mois,

On la voit convoler pour la troisième fois.

Dorval, hier, a fait cette conquête;

Il est intéressant;

Chez le peuple insurgent,

Il abattit la tête

De maint et maint forban;

Et troqua ses deux bras contre un double ruban.

Je ne vous peindrai pas la modeste grimace,

Qu'en prononçant son oui, notre bégueule fit.

Après bien des façons, la voilà dans son lit;

De ceci, de cela, je vous fais encore grâce;

Le désir, sous le lin, comme un zéphyr léger,

Circule en murmurant; c'est l'heure du berger.

L'époux était de feu, l'épouse résignée

Dédiait ses soupirs au dieu de l'hyménée,

Quand.... hélas!—Vous riez? Ah! plaignons-les plutôt.

Si faudrait-il au moins qu'hymen ne fut manchot.

Le Tantale nouveau, de la voix et du geste,

Appelle un prompt secours, que sa position

Devant tout cœur bien fait, sollicite de reste.

La volupté dit oui, mais la pudeur dit non.

On supplie, on refuse, on presse, on boude, on peste:

On avance en tremblant un doigt, puis deux, puis trois;

Enfin, notre héroïne est réduite aux abois,

De l'humanité sainte elle écoute la voix;

Déjà son protégé l'en payait par deux fois;

Quand par un trait nouveau de fine pruderie,

La voilà qui s'écrie:

«Devoir, tu l'as voulu, mais j'en jure par toi!

L'ôtera qui voudra, ce ne sera pas moi.»

L'ILLUSION DU CLOITRE.

Désir de fille est un feu qui dévore,

Désir de nonne est cent fois pis encore,

A dit certain auteur

D'immortelle mémoire.

Des recluses surtout il connaissait le cœur,

Son enthousiasme heureux, sa brûlante ferveur;

Et quiconque lira cette pieuse histoire,

Va s'écrier avec notre docteur:

Désir de fille est un feu qui dévore,

Désir de nonne est cent fois pis encore.

Une belle au cœur tendre, à l'œil étincelant,

Victime de ses vœux et d'un père tyran,

Gémissait, sous la guimpe, au fond d'une province.

Son époux lui laissait, consolateur trop mince,

Et de bien tristes jours et de plus tristes nuits;

Sur son front la jonquille attestait ses ennuis.

Heureusement pour notre prisonnière,

Une pensionnaire

Qu'embellissent déjà deux lustres et trois ans,

Doit attendre, au moutier, que deux ou trois printemps,

Caressant ses attraits de leur aile fleurie,

Peignent en incarnat

Certain petit bouton encor trop délicat,

L'entrouvent au désir, à l'amour, à la vie.

L'hymen le guette, armé de son contrat.

Cependant à ce dieu on taillait de l'ouvrage;

Car, comptant chaque jour dix larcins par ses doigts,

La nonne lui soufflait les trois quarts de ses droits.

Souffler n'est pas jouer, va s'écrier un sage.

Ne nous amusons pas à ces distinctions;

Trop heureux le mortel qui vit d'illusions!

Enfin un réel mariage

Vient livrer la nonnette aux ennuis du veuvage.

Elle pleure, gémit;

Se mord les doigts, enrage;

Et puis en fille sage,

Elle prend à l'écart son Élise et lui dit:

«Ah! du moins, jurez-moi de m'envoyer l'image

Du trait toujours vainqueur,

Qui doit..... Son front se couvre de rougeur...

Sa langue s'embarrasse.... Admirons tous la nonne;

Elle n'ose nommer le séduisant bijou,

Dont en grâce, jadis, toute honnête matronne

Ornait publiquement l'albâtre de son cou;

Mais on l'a devinée, et son trouble s'appaise.

De l'emplette, à Paris, on charge une Marton.

Le marchand dit: «Ce bijou, le veut-on

A l'espagnole, ou bien à la française?

A l'espagnole courts, ils brillent en grosseur;

Minces à la française, ils brillent en longueur.

A cette question, l'acquéreuse indécise

N'ose risquer son goût, crainte d'une méprise.

La bonne amie à la recluse écrit,

Et voici mot pour mot ce qu'elle répondit:

«S'il faut sur ton cadeau parler avec franchise,

C'est dans le goût français surtout qu'il me plaira;

Mais pour Dieu, mon enfant, dis qu'on l'espagnolise,

Autant que faire se pourra.»

POÉSIES DIVERSES.

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