POÉSIES DIVERSES.

LES FÊTES ESPAGNOLES [28].

Il me souvient d'avoir passé deux mois

Dans un château de gothique structure,

Flanqué de tours, imposante masure

Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois,

Ou me grondait quand je daignais l'entendre.

Mais curieux, il me plaisait d'apprendre

Mainte anecdote; il avait vu des rois,

Des empereurs, des princes d'Allemagne,

Ces cours vraiment ont de très-bons endroits.

Sa favorite était la cour d'Espagne;

Il la citait sans relâche et partout,

Cherchant quelqu'un qui pour elle eût du goût.

Du roi Philippe et de la Parmesane

J'ai remporté des traits assez plaisans,

Je dis pour moi, plaisans pour un profane,

Qui veut de loin des princes amusans.

Mon rabâcheur trouvait son passe-temps

A parler d'eux, de lui, de leurs caresses.

Il possédait des reines, des princesses,

En bague, en boîte, en bijoux bien montés,

Rois, électeurs, en ordre étiquetés;

Ayant garni tout un écrin d'altesses,

Près de la tombe, épris des dignités,

Et raffolant surtout des majestés;

Puis, allongeant deux tiroirs parallèles,

Il m'étalait cent joyaux radieux,

Luxe enterré, pompeuses bagatelles,

Perles, rubis, diamans précieux,

Présens des rois, et qui plus est, des belles.

En l'écoutant, cent fois je me suis dit:

Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit.

N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles,

Le suivre encor à Madrid, au Prado,

Quitte à partir pour le Ben-Retiro

Où le roi court, quand le sourcil lui fronce:

Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse,

Lieux enchantés, palais du doux printemps

Où dans l'ennui sa majesté s'enfonce

Tout à son aise, et loin des courtisans?

Bâiller tout seul marque un certain bon sens,

Et montre au moins que la grandeur suprême

Pour s'ennuyer se suffit à soi-même.

De ce babil du vieil ambassadeur

Que j'écoutais, vous en voyez la cause:

Il m'est resté dans l'esprit, cher lecteur,

Je ne sais quoi dont il faut que je cause.

Là.... pour causer, perdre son sérieux,

Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule.

J'ai des amis aimant le ridicule,

Moi, .... je le peins... par amitié pour eux.

Vous saurez donc, sans plus de préambule,

Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi,

Prince pieux et vraiment catholique,

Mais trop souvent battu, malgré sa foi,

Par les Anglais, maudit peuple hérétique:

Quand je dis lui, c'étaient (vous sentez bien)

Ses généraux, le roi n'en savait rien;

On lui sauvait tout chagrin politique;

C'était plaisir de voir comme on tendait

Devers ce but, et comme on s'accordait

A tenir loin tout parleur véridique;

Pour lui tout seul la gazette mentait,

Gazette à part, de plaisante fabrique,

Que le ministre ou la reine dictait:

Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique!

La cour, la chambre et le moindre valet,

Secondaient tous la reine et le ministre:

Tenant pour sûr qu'un triste événement,

Un grand désastre, un revers bien sinistre,

Appris au roi, pouvait subitement

Plisser son front, obscurcir son visage,

D'un peu d'humeur y laisser le nuage

Et retarder sa chasse d'un moment,

Tant ce bon prince avait de sentiment!

Or, cette fois, le mal étant extrême,

Il fut réglé, d'après ce beau système,

Qu'on donnerait fêtes de grand éclat,

Pour réparer les malheurs de l'état.

Le temps pressait: zèle, soins et dépense,

On prodigua tout, hors l'invention,

Pour étaler avec profusion

Tous les plaisirs de la magnificence,

Un beau gala, dans sa perfection,

Jeu, grand couvert, la musique, la danse,

Feux d'artifice, illumination,

Tout le fracas d'une cour excédée,

Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une idée.

Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas,

Que c'est vraiment un prince formidable;

Que les Anglais se rendront sans combats,

Que tous les jours la reine est plus aimable

Malgré les ans, on ne la conçoit pas;

Que le ministre est un homme admirable;

Que les Infans sont plus beaux que le jour:

Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable

Qu'un roi vivant entende dans sa cour.

Le lendemain donne fête nouvelle.

Vous connaissez ce que l'Espagne appelle

Acte de foi. La foi devait brûler

De cent Hébreux une troupe infidelle,

D'infortunés triste et longue séquelle

Qu'on dénombrait, la voyant défiler;

Et puis venait un renfort d'hérétiques,

Seuls vrais auteurs des disgrâces publiques.

La foi console: il faut se consoler.

C'est bien aussi ce que l'on se propose,

Quant au public; le roi, c'est autre chose:

Ignorant tout, rien ne peut le troubler;

Nul embarras, nul souci ne l'approche.

Content, heureux, et la gazette en poche,

De l'avenir irait-il se mêler?

Vainqueur partout, terrible (on l'en assure),

Son cœur jouit d'une allégresse pure.

Environné de messieurs les Infans,

D'un air dévot il dit ses patenôtres:

Il faut donner l'exemple à ses enfans,

Priant pour eux la vierge et les apôtres.

Bien surveillés par l'inquisition,

Ils sont dressés à la religion

Par des prélats humbles comme les nôtres,

Mais qui, croyant ce qu'ils prêchaient aux autres,

Avaient de plus la persuasion.

Des trois Infans la sournoise jeunesse

Montrait du goût pour la contrition;

Le sérieux de la componction

Tartufiait leur sombre gentillesse:

Un maintien gauche, en dépit de l'altesse,

Ce tour d'église et cet air d'oraison,

Cet humble instinct qui détruit la raison,

Qui plaît au prêtre, aussitôt l'intéresse

Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon.

On a voulu qu'au sortir de la messe,

L'aîné, surtout, vint à l'acte de foi

Voir la douceur de notre sainte loi,

Mâter ses sens, sa pitié, sa faiblesse,

Enfin promettre à l'Espagne un grand roi,

Qui vît toujours l'enfer autour de soi.

Et dans le fait, voyant des misérables

Précipités dans des brasiers ardens,

Tordant leurs bras déchirés de leurs dents,

Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables,

Usurpateurs du bel emploi des diables,

N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant

Doit à l'enfer croire plus aisément?

Aimable prince, ô combien ton enfance

En ce beau jour a donné l'espérance

Au saint office! Il dit que tôt ou tard

Tu reprendras sûrement Gibraltar,

Qui fut ton bien, et que la Providence

A laissé prendre aux Anglais par hasard.

Ce pronostic, qu'on répand dans l'Espagne,

N'eut point d'accès au journal de la cour;

On s'y bornait à louer tour à tour

L'auguste roi, son auguste compagne,

Qui sont du monde et l'exemple et l'amour:

Puis de vanter, en phrases fanatiques,

Leur zèle ardent contre les hérétiques,

Contre l'Anglais, surtout contre l'Hébreu,

Peuple endurci dans ses vieilles pratiques,

Que l'on convient venir d'assez bon lieu;

Mais qui, fidèle à ses cahiers antiques,

Livres chéris, divins de notre aveu,

Meurt méchamment et pour adorer Dieu

Comme David, de qui les doux cantiques

Lui sont chantés quand on le jette au feu.

Certes, voilà de quoi mettre en colère

Un saint journal: puis, viennent les couplets,

Hymnes, chansons, redondilles, sonnets,

Qu'une foi vive, hypocrite ou sincère,

Un vain désir, ou le talent de plaire,

Adresse au roi sur ses brillans succès;

Car tout le plan de la cérémonie

Est un effort de son puissant génie.

Pourquoi, soudain, places et carrefours

Vont de sa gloire occuper quelques jours

Les regardans: estampes et gravures,

Grotesque affreux, sombres caricatures,

Où, consumés dans leurs sacrés atours,

La tête en bas, feux et flamme à rebours,

En noirs démons, grimacent les figures

Des torturés, infligeant des tortures;

Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer

Avec amour, et bénit Lucifer;

Le doux Jésus; l'attrayante Marie,

Qui, caressant d'un sourire amical

Les vils suppôts du monstre monacal,

Semble exciter leur dévote furie;

En bas, le roi d'un beau zèle échauffé,

La croix en main, guidant l'auto-da-fé,

Dont le livret, lu dans chaque famille,

D'un jacobin vu, revu, paraphé,

Va sur les mers, pieuse pacotille,

Charmer, ravir, de Cadix à Manille,

Ses heureux saints qui prennent leur café.

Vous conviendrez que maintenant l'Espagne

Avec honneur peut ouvrir la campagne,

Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis

Seront bientôt chassés du plat pays.

Soit, j'en conviens; mais un moment, de grâce;

Rendons surtout la victoire efficace,

Modérons-nous, et faisons qu'aujourd'hui

Le roi n'ait plus une gazette à lui.

Songeons au but de la troisième fête,

Que cette fois pour le peuple on apprête.

Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment,

Dans le malheur on y pense un moment.

Le plus grand roi, quand la chance varie,

Avec le peuple est en coquetterie.

A son époux la reine a prudemment

Insinué qu'au sein de la victoire,

Un roi couvert des rayons de la gloire,

S'il est chéri, paraît encor plus grand.

Le roi, frappé, vit l'importance extrême

De ce conseil: «Eh bien! dit-il, qu'on m'aime.

Veillez-y bien, réglez tout promptement.»

On obéit, et le gouvernement,

Voyant le peuple abattu de tristesse,

Prit le parti d'ordonner l'allégresse,

De la payer. On prit l'argent; mais quoi?

On ne rit pas ainsi de par le roi.

L'auto-da-fé, merveilleux en lui même,

Soutient le cœur, mais ne peut réjouir:

Il faut chercher ailleurs ce bien suprême

Et s'adresser à quelqu'autre plaisir.

Or, le plus grand, le seul par excellence,

Vous devinez, c'est de voir, des taureaux

Mis en fureur, poussés à toute outrance

Par des guerriers, des piqueurs, des héros,

Gens vigoureux, bien armés, bien dispos.

De ces combats la sublime science

Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps.

Sur Caldérone elle a la préférence:

Elle ravit les petits et les grands,

La cour, la ville; et sa majesté même

Fait grand état de ce talent suprême.

Par cent rivaux le prix est disputé:

C'est un hommage offert à la beauté.

L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissèle,

Que pour jamais sa maîtresse est fidèle.

Chez nous Français, cet argument nouveau

Prendrait du poids, en supposant de même,

Qu'on ne peut plus, dès qu'on perce un taureau,

Être fidèle à la beauté qu'on aime.

Chaque pays a son raisonnement;

Cervelle humaine est chose singulière.

De ma raison votre raison diffère:

Le cœur aussi m'étonne grandement.....

Mais je reviens et reprends notre affaire.

L'affaire allait plus que passablement:

L'amphithéâtre était garni de belles

De toute espèce, et même de cruelles.

On avait fait le signe de la croix,

Et trois taureaux s'avançaient à la fois.

Si je voulais faire ici le poète,

Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu;

A qui tient-il? Mais je retiens mon feu,

Je vous fais grâce; et ma muse discrète

Des lieux communs dédaigne le secours;

Puis, la morale a seule mes amours.

Or, disons donc, sans soin, sans étalage,

Qu'un des taureaux, j'en ai parlé, je crois,

Deux étant morts, demeuré seul des trois,

Blessé lui-même et transporté de rage,

Glaça d'effroi l'amphithéâtre entier,

Renversant tout, matador ou guerrier,

Nègre, marquis, grand d'Espagne et bouvier,

Armés ou non; il n'eut plus d'adversaire.

Thésée, Alcide, aux siècles fabuleux,

Eussent cherché ce taureau merveilleux,

Pour en découdre: il était leur affaire.

Sa majesté, ne pensant pas comme eux,

Se blottissait dans sa loge grillée,

Mourant de peur, la croyant ébranlée.

Chacun tremblait à l'exemple du roi;

Mais savez-vous comme, en ce désarroi,

Dieu secourut cette cour si troublée?

Un jeune enfant, obscur, bien inconnu,

Vient à songer qu'à l'instant il a vu

Les bœufs d'un tel, troupeau considérable,

Qui lentement regagnaient leur étable.

Vite il y court, les fait sortir soudain,

Et les conduit, aidé d'un vieux voisin,

Vers cet enclos où la terrible scène

Répand l'horreur: les voilà dans l'arène.

En quel moment? Quand le monstre fougueux,

Moins forcené, paraissait plus terrible;

Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible,

Gonflé, fumant d'un nuage écumeux,

Vainqueur et seul sur l'arène sanglante,

Les feux épais de sa narine ardente,

Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux,

Redemandaient, cherchaient la guerre absente.

Pour ennemis il ne voit que des bœufs

Qui défilaient, un par un, deux par deux,

En plus grand nombre; et puis la troupe entière

De plus en plus garnissait la carrière.

De leurs gros yeux la stupide langueur

Et de leurs pas la pesante lenteur

N'annonçant point d'intention guerrière,

Le fier taureau, qu'étonne leur douceur,

Tout ébaubi d'être sans adversaire,

Les étonnait d'un reste de fureur,

Qui peut passer entre bœufs pour humeur;

Et nulle part ne trouvant de colère,

Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur.

Grâce à leur corne, il les crut ses semblables:

Comme ils beuglaient, il les crut ses égaux;

Et radouci dans ce commun repos,

Environné de voisins si traitables,

Il imita ces prétendus taureaux.

Ce dénoûment plut fort à l'assistance,

Au roi surtout: l'on reprend contenance,

On se rassure, on rit de son effroi,

Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi:

Un seul instant si l'âme fut troublée,

Chacun convient que c'était pour le roi;

Le roi le crut, se croyant l'assemblée.

La peur cessant, on devint curieux.

Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs?

On cherche, on tient tout le fil de l'histoire.

Un empressé courut après l'enfant

Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand,

Et se sauva de l'interrogatoire.

La reine en rit: chacun des courtisans

Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens,

Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire.

Le roi laissa disputer là-dessus,

Indifférent, puisqu'il ne tremblait plus.

Hors de péril, sa majesté charmée

Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin,

Bâillant, distrait; et dès le lendemain

S'en soucia comme de son armée.

Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas,

Des battemens de mains, de grands éclats,

Des ris joyeux partent de la commune.

Sa majesté, que le rire importune,

Paraît surprise, elle regarde en bas:

C'était l'enfant qui, rentré de fortune,

Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris

Ni présenté, curieux, s'était mis

Sur un gradin, debout, près de l'issue

Par où des bœufs se pousse la cohue,

Troupeau bénin, qu'on chasse avec des ris.

Et des rieurs remarquez l'insolence;

Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux

Est l'animal qui les fit trembler tous;

Mais de l'enfant la naïve impudence

Fit plus d'effet encor, réussit mieux.

En revoyant ce taureau trouble-fête,

Auteur du mal, si coupable à ses yeux,

D'un gros bâton, plaisamment furieux,

Il va frappant de la maudite bête

Les flancs, le dos; et le pauvre animal,

Doublant le pas sous l'instrument risible,

Va s'enfonçant dans le groupe paisible,

Pour se sauver de ce petit brutal.

Vous souriez, lecteur; mais je parie

Que vous rêvez: laissons la rêverie,

Contentons-nous d'un simple enseignement,

D'un aperçu: que tel est fréquemment

Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie.

Vous le sentez, hélas! péniblement,

Hommes de main, de tête, de génie,

Vous que j'ai vus en maint gouvernement

(Le despotisme a bien sa prudhomie),

Vous que je plains, abattus tristement,

Marchant de front, bêtes de compagnie.

Cet art des rois, ce secret merveilleux,

Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore;

En ces climats le ciel fait naître encore

Des esprits fiers et des cœurs généreux;

Mais les taureaux sont entourés de bœufs.

Chassons les bœufs, chassons le saint office,

Prions le ciel que la foi s'affaiblisse,

Limons leurs fers et dessillons leurs yeux

Par maint écrit où la vérité brille,

La vérité, trésor plus précieux

Que du Pérou l'opulente flottille;

Et dans Madrid menant la vérité,

Que suit bientôt sa sœur la liberté,

Consolidons le pacte de famille.

CALYPSO A TÉLÉMAQUE,
HÉROÏDE.

Ainsi donc le destin, dans les murs de Salante,

Fixe pour un moment ta fortune flottante!

Tu triomphes, ingrat; et ta crédulité

S'est de tous tes forfaits promis l'impunité!

Que sais-je? en ce moment ta coupable imprudence

Peut-être ose accuser ma haine d'impuissance.

Je veux avec le jour t'arracher ton erreur;

Par mon amour passé juge de ma fureur.

Non, tu ne verras point cette Itaque chérie,

Ce séjour que je hais, cette obscure patrie,

Pour qui ton cœur jadis, d'un vain espoir flatté,

Méprisa mon amour et l'immortalité.

Grands Dieux! si vos décrets permettent qu'il la voie,

Puisse-t-il ne goûter qu'une trompeuse joie!

Oui, traître, qu'aussitôt un nuage odieux,

Abusant ton espoir, la dérobe à tes yeux;

Qu'à te persécuter la fortune constante,

Promène sur les mers ta destinée errante;

Que les vents, échappés de leurs sombres cachots,

De la mer contre toi soulèvent tous les flots;

Et, pour combler mes vœux, qu'un funeste naufrage

M'offre ton corps mourant poussé vers mon rivage;

Que ta nymphe, en pleurant sur ton malheureux sort,

Par ses cris douloureux appelle en vain la mort!

Dieux? quel plaisir de voir ma rivale plaintive

Rappeler vainement ton ombre fugitive!

Mes yeux, au lieu des tiens, jouiront de ses pleurs,

Et ma présence encor aigrira ses douleurs.

Sans me déplaire alors, de cyprès couronnée,

Elle pourra gémir à tes pieds prosternée;

Et je n'envîrai plus ni ses gémissemens,

Ni ses tendres regards, ni ses embrassemens.

Mais je frémis, mon cœur, mon faible cœur soupire:

Dieux! serait-ce d'amour?... Ah! ma fureur expire!

Malheureuse! je l'aime et le hais tour à tour.

Que dis-je? cette haine est un transport d'amour.

Télémaque! je cède; oui, c'est ma destinée;

Sous le joug de l'Amour ma haine est enchaînée;

N'en crois pas les transports où j'ai pu me livrer;

Ne crains rien: Calypso ne peut que t'adorer.

Grands dieux! n'exaucez pas ma funeste prière;

C'était contre moi-même armer votre colère.

Quand mon cœur pour l'ingrat tremble au moindre danger,

Hélas! que je suis loin de vouloir me venger!

Quelle était ma fureur? Oui, dieux! je vous implore:

Mais ce n'est qu'en faveur de l'objet que j'adore;

Et s'il faut éprouver sur lui votre pouvoir,

Consultez mon amour et non mon désespoir.

Mais, hélas! que dis-tu; malheureuse déesse?

Arrête; où t'emportait une indigne faiblesse?

Songes-tu que le traître, au mépris de ta foi,

Ose former des vœux qui ne sont pas pour toi?

Oui, tandis que pour lui, lâchement suppliante,

Je fais des vœux... l'ingrat en fait pour son amante;

Et son farouche orgueil, que je n'ai pu dompter,

Ne se souvient de moi que pour me détester.

Ah! quand tu vins tremblant, au sortir du naufrage,

M'offrir de tes malheurs l'attendrissante image,

Moi-même je devais, prévenant tes affronts,

Te replonger vivant dans ces gouffres profonds,

Dans ces gouffres affreux que le sort te prépare,

Habités par la mort et voisins du Ténare.

Dans ton cœur ennemi, pourquoi mon faible bras

Hésita-t-il alors de porter le trépas?

Sur la tête du fils offert à ma colère,

Ma main devait venger la trahison du père;

Et ta mort, m'épargnant un fatal entretien,

Devait punir son crime et prévenir le tien.

Mon orgueil, offensé des mépris d'un parjure,

Se croyait désormais à l'abri d'une injure:

Je défiais l'Amour, auteur de tous mes maux;

Je jurai d'immoler au soin de mon repos

Tous les infortunés que leur destin funeste

Conduirait vers ces bords que Calypso déteste;

Leur sang a cimenté cet horrible serment;

J'ai cru, dans chacun d'eux, immoler un amant;

Tu parus, mon courroux s'armait pour ton supplice;

Tu t'avances, je vois... j'aime le fils d'Ulisse:

A la tendre pitié j'abandonne mon cœur,

J'y laisse entrer l'amour au lieu de la fureur.

Au meurtre dès long-temps ma main accoutumée,

Ma main par un mortel se vit donc désarmée;

Je n'osai la porter dans ton coupable flanc;

Sanglante, je craignis de répandre le sang.

Cette divinité dont le mâle courage

Jadis se nourrissait de meurtre et de carnage,

Dont la rage guidait les farouches transports,

Dont le bras tant de fois ensanglanta ces bords,

A l'aspect d'un mortel, désarmée et tremblante,

Soupire et n'est déjà qu'une timide amante.

Calypso ne hait plus en ce funeste jour;

Le poignard à la main, elle implore l'Amour.

Qu'aisément tu surpris ma raison égarée!

De mon cœur imprudent je te livrai l'entrée.

Je respectai ces jours, ces jours infortunés,

Des piéges du trépas sans cesse environnés.

O souvenir cruel d'une ardeur insensée!

O pleurs! ô désespoir d'une amante offensée!

Télémaque!... Eucharis!... Détestables amans!

Malheureuse! Que faire en ces affreux momens!

Vous m'évitez en vain, je vole sur vos traces...

Mais que dis-je? Voudrais-je augmenter mes disgrâces?

Mes yeux pourraient-ils voir leurs transports amoureux.

Et leurs embrassemens insulter à mes feux?

Encor, si je pouvais, au gré de ma furie,

Briser le nœud cruel qui m'enchaîne à la vie,

Etouffer mes douleurs dans le sein du trépas...

Mais je ne peux mourir... Eh bien! toi, tu mourras!

Oui, je veux dans ton sang plonger ma main fumante,

Sous les yeux, dans les bras de ton indigne amante.

Oui, dans ses bras sanglans, ingrat, tu vas périr:

Elle triomphera de t'avoir vu mourir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dieux! vengez par mes mains son infidélité;

Je vous pardonne alors mon immortalité.

Non, c'est peu de la mort pour une telle offense;

Ah! par mon désespoir, jugez de ma vengeance.

Sombre divinité des malheureux amans,

Cruelle Jalousie, arme tous tes serpens;

Allume dans mon cœur tous les feux de la rage;

Je le soumets à toi, règne en moi sans partage;

Étouffe de l'amour les soupirs et les vœux:

C'en est fait, je me livre à tes plaisirs affreux;

Change en noire furie une timide amante;

Enhardis ce poignard dans ma main chancelante...

Que dis-je? Il n'est plus temps, il a dû m'échapper.

Eucharis, dans tes bras, il fallait le frapper.

O souvenir affreux! jour fatal à ma gloire,

Où ma présence même ennoblit sa victoire!

Je courais me venger et te percer le sein;

Elle vit le poignard qui tombait de ma main:

Elle vit expirer mon impuissante rage...

Qu'elle va détester ce funeste avantage!

Oui, sur elle je veux punir ta trahison:

Je veux de tes mépris lui demander raison.

Si tu veux adoucir le malheur qui l'accable,

Pour la justifier, cesse d'être coupable;

Viens me rendre le cœur qu'elle m'avait ravi.

Ah! si du repentir le crime était suivi,

Si tu venais enfin, terminant mon supplice,

Dans mes yeux attendris lire ton injustice;

Si ta bouche abjurait ta haine et ta fierté,

Je ne me souviendrais de ma divinité

Que pour rendre immortels tes feux et ma tendresse.

Viens désarmer mon bras, c'est l'Amour qui t'en presse

Viens régner avec moi. C'en est fait; oui, je veux

Que le dieu de mon cœur soit le dieu de ces lieux;

Que du bruit de mes feux l'univers retentisse;

Qu'à ma félicité tout l'Olympe applaudisse;

Qu'élevé désormais au rang des immortels,

Tu partages l'encens qu'on offre à mes autels.

Sous les berceaux fleuris de ce riant bocage,

Dans cet Olympe enfin, le céleste breuvage

Nous sera présenté par la main des amours;

Et seuls ils fileront la trame de nos jours.

Ne crains point qu'à leurs mains la Parque les ravisse;

Viens me rendre un bonheur qui jamais ne finisse;

Que d'éternels plaisirs scellent notre union...

Songe délicieux! charmante illusion!

Pouvez-vous un moment occuper ma pensée?

Ah! cessez d'abuser une amante insensée;

Pour mon cœur malheureux les plaisirs sont-ils faits?

Inutiles soupirs! inutiles souhaits!

Aveugle Calypso! déesse infortunée!

Hélas! à mon malheur je suis donc enchaînée!

Il faudra de regrets me nourrir chaque jour;

Je verrai tout finir, excepté mon amour.

Comment me dérober au feu qui me dévore?

Je retrouve partout le cruel qui m'abhorre.

Ton image importune irrite mes ennuis:

Présent, tu me fuyais; absent, tu me poursuis.

Peut-être apprendras-tu ma triste destinée;

Mais si tu sais les maux où tu m'as condamnée,

Si du moins la pitié peut encor t'attendrir,

Plains-moi, surtout plains-moi de ne pouvoir mourir.

L'HOMME DE LETTRES,
DISCOURS PHILOSOPHIQUE.

Nobles enfans des arts, vous que la gloire enflamme,

Qui, soigneux d'agrandir, de féconder votre âme,

Ajoutez en silence à ses trésors divers,

Pour la produire un jour aux yeux de l'univers:

Qui d'entre vous n'aspire à cet honneur suprême,

De servir les mortels en s'éclairant soi-même?

Laissez-moi contempler vos devoirs, vos destins,

Tous les droits que sur vous le ciel donne aux humains.

Ce sont vos sentimens que ma bouche répète;

Ils méritaient sans doute un plus digne interprète.

Ah! que ne puis-je au moins, retraçant leur grandeur,

Les peindre à tous les yeux, comme ils sont dans mon cœur!

Quelle est de ces rivaux l'ambition sublime?

Dans leurs travaux heureux quel espoir les anime?

C'est ce noble désir d'éclairer nos esprits,

De porter la vertu dans nos cœurs attendris;

Mais ce droit n'appartient qu'au mortel qu'elle inspire:

Lui seul peut sur notre âme exercer cet empire,

Lui seul dans notre sein lance des traits brûlans.

L'école des vertus est celle des talens;

Plus l'âme est courageuse et plus elle est sensible;

L'esprit reçoit de l'âme une force invincible;

Chaque vertu nouvelle ajoute à sa vigueur.

Courez à votre ami qu'opprime le malheur;

Par des soins généreux réveillez son courage,

Et des vertus ensuite allez tracer l'image.

Je les vois, respirant sous vos hardis pinceaux,

D'un charme inexprimable animer vos tableaux.

Vertu, sans vous aimer, quel mortel peut vous peindre?

S'il en existe un seul, ô Dieu! qu'il est à plaindre!

Sans cesse, en contemplant vos traits majestueux,

Devant son propre ouvrage il baissera les yeux;

En s'immortalisant, il flétrit sa mémoire,

Et consacre sa honte aux fastes de la gloire.

Mais de ces sentimens qui peut vous animer?

Dans votre âme à jamais comment les imprimer?

Sera-ce en les portant dans un monde frivole?

A d'absurdes égards il faut qu'on les immole.

Pourriez-vous soutenir, sans dégrader vos mœurs,

Le choc des préjugés, des vices, des erreurs,

Dont la foule en tout temps vous assiége et vous presse?

Fuyez: qu'attendez-vous? une vaine richesse?

Ce vil présent du sort serait trop acheté;

Vos cœurs perdaient, hélas! leur sensibilité,

Cette austère hauteur, ce courage inflexible

Qui porte un jugement sévère, incorruptible,

A l'homme, aux actions marque leur juste prix,

Et par la vérité subjugue les esprits.

Quel est ce malheureux qui d'un encens coupable

Fatigue lâchement un mortel méprisable?

Ose-t-il dispenser, de ses vénérables mains,

Ce trésor précieux, l'estime des humains?

Mes amis, jurons tous, dans ce temple où nous sommes [29],

De ne point avilir l'art de parler aux hommes,

De faire devant nous marcher la vérité,

De ne mentir jamais à la postérité,

De pouvoir dire un jour à cet arbitre auguste:

Jugez sur notre foi, votre arrêt sera juste.

C'est alors que l'on peut, par d'utiles écrits,

Des mortels incertains diriger les esprits.

Opinion, nos goûts, nos mœurs, sont ton ouvrage,

Dieu t'a soumis le monde, et te soumet au sage;

Du fond de sa retraite il t'impose des lois;

Tu marchais au hasard; il te guide à son choix;

Avec la vérité sa voix d'intelligence

Fonde, affermit, combat, renverse ta puissance.

Grands hommes, c'est à vous d'exercer son pouvoir;

Notre cœur appartient à qui sait l'émouvoir;

Vous avez de l'erreur détruit la tyrannie:

L'univers a changé devant votre génie.

Souvent à notre insu votre âme vit en nous,

Et la raison d'un seul est la raison de tous.

Laissez frémir la haine, et l'erreur, et l'envie;

Détruire un préjugé, c'est servir sa patrie.

La vérité défend le trône et les autels,

Et la fille des cieux ne peut nuire aux mortels,

Elle émousse les traits de l'ardent fanatisme,

Des tyrans de l'esprit combat le despotisme;

Jusqu'au milieu des cours elle va quelquefois

Démentir les flatteurs et détromper les rois.

Mais souvent, dans un siècle où l'on craint la lumière,

Le génie opprimé rampe dans la poussière;

L'orgueil intolérant en prive l'univers;

On le hait, on l'accable, on lui donne des fers:

On défend la pensée au seul être qui pense.

Vous qui des souverains partagez la puissance,

S'il est un vrai talent, par le sort opprimé,

Qui, faute d'un regard, languisse inanimé;

Craignez de l'avenir la terrible sentence;

Mais, non: votre pays vous a jugé d'avance.

Ah! si vous ignorez le prix des vrais talens,

Demandez-le à ces rois dont les soins vigilans,

Arrachant cette plante à son climat stérile,

Feront germer ses fruits sur un sol plus fertile.

Mais il reste un espoir aux talens méconnus:

C'est de répandre au moins l'exemple des vertus;

Cette gloire est certaine, et ne craint point d'outrage.

L'exemple des vertus est la dette du sage;

Ses écrits sont un don fait à l'humanité.

Que le mortel sensible, épris de leur beauté,

Las de voir des cœurs morts, leurs vices, leur bassesse,

Dans ces fiers monumens retrouvant sa noblesse,

Contemple avec transport les traits de sa grandeur,

Et cherche un doux asile auprès de votre cœur.

Eh bien! il faudra donc, dans cette lice immense,

Fatiguer, tourmenter ma pénible existence.

Pourquoi? pour embrasser une ombre qui s'enfuit,

Désespère à la fois celui qui la poursuit,

Celui qu'elle a trompé, celui qui la possède!

Cruelle illusion, qui m'échappe et m'obsède,

Qu'à travers mille écueils il me faudra chercher,

Que, jusque dans mes bras, on viendra m'arracher!

Heureux du moins, heureux, si la haine et l'envie,

Complices de ma mort et bourreaux de ma vie,

Souffrent que sur ma cendre on sème quelques fleurs,

Qui croissent auprès d'elle, et naissent quand je meurs!

Dieu! qu'entens-je? est-ce ainsi qu'on parle de la gloire?

S'élever par son âme, ennoblir sa mémoire,

Créer un nom fameux triomphant de la mort,

Que tout cœur né sensible entend avec transport;

Des vertus, des talens présenter l'assemblage

A nos regards charmés d'une si belle image!

Amis, la gloire existe, et ses droits sont certains.

Quand Dieu créa la terre et forma les humains,

Il fit naître la gloire, ainsi que lui féconde,

Lui commanda d'instruire et d'embellir le monde,

De mesurer les cieux, de subjuguer les mers,

Et lui commit le soin d'achever l'univers.

Que parlez-vous ici de fleurs sur votre cendre?

Sont-ce les seuls tributs que vous devez attendre?

La gloire est-elle ingrate? et ne la vois-je pas,

Quand vous marchez vers elle, accourir dans vos bras?

Ce sentiment si prompt d'involontaire estime,

Qu'arrachent les talens, que leur aspect imprime,

Que l'or ni les grandeurs n'excitent point en nous,

N'est-il pas votre bien? n'est-il pas fait pour vous?

Répandre avec chaleur son active pensée,

C'est la grandeur de l'âme au dehors annoncée,

Par des signes certains offerte à tous les yeux.

Arrachez, déchirez le voile injurieux,

Dont le sort veut couvrir cette empreinte divine,

Qui d'une âme choisie atteste l'origine.

Il faut juger les cœurs sans peser les destins:

Epictète est par l'âme égal aux Antonins.

Les beaux arts sont de tous l'immortel héritage;

Tous ont sur cet autel présenté leur hommage.

Voyez ce Richelieu, ce fier vengeur des lis,

Tonnant autour du trône où son maître est assis;

Il dispute à la fois, et d'une ardeur pareille,

L'Alsace à l'empereur, et le Cid à Corneille.

Ah! vous m'ouvrez les yeux, vous entraînez mes pas.

Mais, quoi! tous ces écueils, ces malheurs, ces combats!

La haine qui se tait! la basse calomnie

Sans cesse repoussée et sans cesse impunie!

L'homme vil et puissant qui, pour percer mon cœur,

D'une main subalterne achète la fureur!

Eh bien! que craignez-vous? Un bras plus redoutable

Vous couvre d'une égide auguste, impénétrable.

Le jugement public: voilà votre vengeur,

Votre ami, votre appui, votre consolateur;

Je le vois vous conduire au fond d'un sanctuaire,

Dont rien ne brisera l'invincible barrière.

Sous ce puissant abri, placez-vous par vos mœurs.

C'est là qu'on peut braver les absurdes rumeurs,

De l'orgueil forcené la vengeance hautaine,

Voir en pitié la rage, et sourire à la haine.

Ah! plutôt saisissons un espoir plus heureux:

Il est, il est encor des mortels généreux

Dont l'amitié touchante, active et courageuse

Défendra hautement votre vie orageuse,

Soutiendra les assauts du superbe oppresseur,

Et sera de vos jours l'orgueil et la douceur.

Quel prix plus glorieux? que faut-il davantage?

J'embrasse avec transport ce fortuné présage;

Mais l'avoûrai-je enfin? il me faut un bonheur

Qui s'attache à mon être, et qui tienne à mon cœur.

Eh! ne l'avez-vous pas? quoi donc! cette âme immense

Qui sait trouver en soi sa plus vive existence,

Qui tend tous ses ressorts, qui s'agite en tous sens,

Qui voudrait même en vain réprimer ses élans,

De ses propres plaisirs n'est-elle pas la mère?

Ces morts, dont la raison nous guide et nous éclaire,

Ne vont-ils pas dans nous verser leurs sentimens,

De leurs cœurs enflammés rapides mouvemens?

S'emparer de leur âme et l'égaler peut-être,

Fixer, éterniser chaque instant de son être,

Est-il un sort plus doux, un plaisir plus touchant?

Conserve-moi, grand dieu! le fortuné penchant

Qui place dans moi seul mon bonheur, ma richesse,

M'arrache aux passions d'une ardente jeunesse,

Et trompant de mon cœur la sensibilité,

De ses feux sans péril nourrit l'activité.

Tout n'appartient-il pas au mortel né sensible?

Il est de l'univers possesseur invisible;

Il va, de tous les arts, par un heureux larcin,

Dérober les trésors, les renferme en son sein:

Tout est vivant pour lui; son âme active et pure

Existe dans chaque être et remplit la nature,

Partout de son bonheur va saisir l'aliment,

Le dévore et s'enfuit avec un sentiment.

Un autre don du ciel ornera votre vie.

Imagination, compagne du génie,

Toi, dont la main brillante et prodigue de fleurs

Étend sur l'univers tes riantes couleurs!

Le génie entouré de tes heureux prestiges,

Sous tes yeux, à ta voix enfante des prodiges.

Sur ton aile rapide il vole dans les cieux,

Embrasse d'un coup d'œil tous les temps, tous les lieux;

Des empires détruits il revoit l'origine,

Le choc de leurs destins, leur grandeur, leur ruine;

Parcourt avidement tous ces tableaux divers

Qu'aux regards des mortels les siècles ont offerts,

La nature et ses jeux, ses travaux, ses caprices,

Miracles échappés à ses mains créatrices,

Le combat et l'accord de tous les élémens,

Le sillon de l'éclair et la fuite des vents.

Voici l'instant propice; il s'agite, il s'enflamme;

Un nouvel univers va sortir de son âme:

De ce monde nouveau les élémens pressés

D'abord sont au hasard et sans ordre entassés:

L'imagination plane sur cet abîme;

Le cahos fuit, tout naît, chaque germe s'anime;

L'esprit actif et prompt, dans un rapide élan,

Du monde qu'il médite a dessiné le plan;

Tout s'arrange: l'idée informe, languissante,

Appelle autour de soi l'image obéissante:

Soudain l'image accourt, et par d'heureux accords,

Vient s'unir à l'idée, et lui donner un corps.

Tous les traits sont marqués; les couleurs s'assortissent;

Sous de rians pinceaux les êtres s'embellissent,

Et placés avec art, contrastés avec choix,

Sous l'œil du créateur se pressent à la fois.

Il frémit, il palpite; et son âme ravie

Sent l'ivresse sublime et l'orgueil du génie.

Eh bien! avec ce sens, cet instinct merveilleux,

Pouvez-vous, sans rougir, vous croire malheureux?

Ah! bénissez plutôt ce fortuné partage:

Aux vertus à jamais consacrez en l'usage.

Vivez pour la patrie et pour l'humanité,

Pour l'amitié, la gloire et la postérité;

De vos cœurs avec soin défendez la noblesse;

D'un sentiment jaloux repoussez la bassesse:

Chérissons le rival qui peut nous surpasser:

Montrez-moi mon vainqueur, et je cours l'embrasser.

De la lice à l'envi franchissez la barrière,

Et vous direz un jour, au bout de la carrière:

«Le destin m'opprimait, et moi, je l'ai vaincu;

J'ai senti l'existence, et mon cœur a vécu.»

BACAROLE
IMITÉE DE L'ITALIEN.

Aux bords fleuris d'une fontaine,

J'ai vu, dans les bras du sommeil,

Des cœurs la jeune souveraine,

L'œil demi-clos, le teint vermeil:

Ah! qu'en dormant elle était belle!

Que son réveil me charmera!

Besoin d'amour dort avec elle;

Avec elle il s'éveillera.

Sa bouche a l'éclat de la rose,

Qu'au premier souffle du printemps,

Avril respire, fraîche éclose

Du sein des frimats expirans:

Ah! qu'en dormant elle était belle!

Que son réveil me charmera!

Besoin d'amour dort avec elle;

Avec elle il s'éveillera.

Sur sa main sa tête appuyée

Ressemble au lis qui mollement,

Sur sa tige aux vents déployée,

Reste penché languissamment.

Ah! qu'en dormant elle était belle!

Que son réveil me charmera!

Besoin d'amour dort avec elle;

Avec elle il s'éveillera.

Et sous cette gaze mouvante

Que soulève un zéphir malin,

Palpite une gorge naissante

Qu'envîrait la fleur du matin.

Ah! qu'en dormant elle était belle!

Que son réveil me charmera!

Besoin d'amour dort avec elle

Avec elle il s'éveillera.

Sa longue et blonde chevelure,

Errant au caprice du vent,

Tantôt flotte sur sa figure,

Et tantôt sur son col descend.

Ah! qu'en dormant elle était belle!

Que son réveil me charmera!

Besoin d'amour dort avec elle;

Avec elle il s'éveillera.

Morphée, ô toi par qui reposent

Tant d'appas offerts à mes yeux,

Permets qu'en son sein je dépose

L'ardeur des plus aimables feux.

Ah! qu'en dormant elle était belle!

Que son réveil me charmera!

Besoin d'amour dort avec elle;

Avec elle il s'éveillera.

De nos baisers le doux échange

Dans son cœur portera l'amour:

Transports charmans! divin mélange!

Je vous devrai mon plus beau jour.

Ah! qu'en dormant elle était belle!

Que son réveil me charmera!

Besoin d'amour dort avec elle;

Avec elle il s'éveillera.

L'HEUREUX TEMPS.

Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour!

Temps heureux où chacun ne s'occupait en France

Que de vers, de romans, de musique, de danse,

Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour!

Le seul soin qu'on connût était celui de plaire;

On dormait deux la nuit, on riait tout le jour;

Varier ses plaisirs était l'unique affaire.

A midi, dès qu'on s'éveillait,

Pour nouvelle on se demandait

Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène,

D'un chef-d'œuvre nouveau devait orner la scène;

Quel tableau paraîtrait cette année au Salon;

Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon;

Ou quelle fille de Cythère,

Astre encore inconnu, levé sur l'horison,

Commençait du plaisir l'attrayante carrière.

On courait applaudir Dumesnil ou Clairon,

Profiler des leçons que nous donnait Voltaire,

Voir peindre la nature à grands traits par Buffon.

Du profond Diderot l'éloquence hardie

Traçait le vaste plan de l'Encyclopédie;

Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi;

Nos savans, mesurant la terre et les planètes,

Eclairant, calculant le retour des comètes,

Des peuples ignorans calmaient le vain effroi.

La renommée alors annonçait nos conquêtes;

Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes,

Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy.

Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles

Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos,

Et sans se tourmenter de soucis inutiles,

Sans interroger l'air, et les vents et les flots,

Sans vouloir diriger la flotte,

Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots,

Et le gouvernail au pilote.

LA VIE DE PARIS.

En se cherchant, il semble qu'on s'évite.

On rentre chez soi très-content,

Quand un portier intelligent

De part ou d'autre a sauvé la visite.

On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison;

Bref, le choix étant nul dans la foule indiscrète

Qu'on adopte sans goût, qu'on quitte sans façon,

De visages nouveaux sans cesse on fait emplète,

Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison.

On entre en scène à dix-huit ans,

Dans le monde on se précipite:

Une femme vous prend, vous promène et vous quitte.

Bientôt mon grand enfant à ses pareils déplaît;

L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait.

Que devenir? errant à l'aventure,

Isolé dans le tourbillon,

La liberté du jeu lui paraît la plus sûre;

Il s'y livre d'abord par ton;

Et le désœuvrement entraînant l'habitude,

A trente ans vous voyez un sot

Qui, pour avoir vécu trop tôt,

Gémit dans le chagrin et la décrépitude.

IMITATION D'OVIDE.