Je ne sais point porter de chaînes éternelles,
Et j'ose me vanter de ma légèreté:
Quand l'univers nous offre tant de belles,
Pourquoi n'aimer qu'une beauté?
Si je vois une fille innocente et tranquille,
Qui baisse ses regards sur un sein immobile,
Son timide embarras, sa naïve candeur,
Sont des pièges cachés qui surprennent mon cœur.
Si, marchant d'un air leste et la tête assurée,
Attaquant, provoquant la jeunesse enivrée,
Laïs vient à paraître, elle enflamme mes sens;
J'ai bientôt oublié ma modeste bergère,
Et c'est la volupté, c'est l'art que je préfère,
Afin de savourer des plaisirs différens.
Du haut de sa grandeur, de sa tige éclatante,
J'aime à faire descendre une superbe amante;
Et je crois, triomphant d'elle et de ses aïeux,
M'élever dans ses bras jusques au sein des dieux.
Tu n'as pas moins de droits sur mon âme inconstante,
Toi, dont l'esprit orné rend l'entretien charmant:
Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante,
Et ses soins délicats flattent un tendre amant.
Que la voix de Cloé me pénètre et me touche!
Quel plaisir, quand le cœur et l'oreille sont pris,
D'interpréter, par un baiser surpris,
Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche!
Je ne puis voir, sans un trouble soudain,
Dans les bras d'une belle une harpe enlacée,
Et mon œil suit en feu, sur la corde pincée,
Le jeu vif et brillant d'une charmante main.
Les grâces de Cinthie et sa taille légère
M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois;
Et quand ses pas hardis l'enlèvent de la terre,
Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts,
La porter en triomphe aux bosquets de Cythère.
Le frais matin de la beauté,
Les premiers jours de sa naissance,
Portent, dans mon sein agité,
La plus active effervescence.
Son été même a des charmes pour moi.
O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde;
Mais j'aime à partager l'encens que je vous doi,
Et la brune me rend infidèle à la blonde:
Mon cœur ne brave pas un seul de vos attraits.
Enfin, quelque beauté que l'on cite dans Rome,
Que l'univers possède et l'univers renomme,
Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits;
Et comme un nouvel Alexandre,
Animé d'un feu tout divin,
Dans mon ambition, prêt à tout entreprendre,
Je voudrais conquérir le monde féminin.
L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu,
Où s'égare notre pensée;
D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée;
Pour toujours j'en suis revenu.
J'ai vu, dans ce pays des fables,
Les divers paradis qu'imagina l'erreur:
Il en est bien peu d'agréables;
Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur.
Vous mourez, nous dit Pythagore;
Mais sous un autre nom vous renaissez encore,
Et ce globe à jamais est par vous habité.
Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge,
Philosophe imprudent et jadis trop vanté?
Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge.
Mais à notre avantage on dit la vérité.
Celui-là mentit avec grâce,
Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé.
Mais dans cet asile enchanté,
Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place?
Aux douces voluptés pourquoi l'a-t-on fermé?
Du calme et du repos quelquefois on se lasse;
On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé.
Le dieu de la Scandinavie,
Odin, pour plaire à ses guerriers,
Leur promettait, dans l'autre vie,
Des armes, des combats et de nouveaux lauriers.
Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone,
J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis;
Mais je pense qu'en paradis
On ne doit plus tuer personne.
Un noble espoir séduit le nègre infortuné,
Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique.
Courbé sous un joug despotique,
Dans un long esclavage il languit enchaîné.
Mais quand la mort propice a fini ses misères,
Il revole joyeux au pays de ses pères,
Et cet heureux retour est suivi d'un repas.
Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas.
Non, Zelmis, après mon trépas,
Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître:
Mon paradis ne saurait être
Aux lieux où vous ne serez pas.
Jadis au milieu des nuages
L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien.
Il donnait à son gré le calme ou les orages;
Des mortels vertueux il cherchait l'entretien;
Entouré de vapeurs brillantes,
Couvert d'une robe d'azur,
Il aimait à glisser sous le ciel le plus pur,
Et se montrait souvent sous des formes riantes.
Ce passe-temps est assez doux;
Mais de ces sylphes, entre nous,
Je ne veux point grossir le nombre,
J'ai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre;
Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux;
Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire
Que, dans son paradis, on entrait avec eux.
Des houris c'est l'heureux empire;
Là, les attraits sont immortels;
Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée,
D'un hommage plus doux constamment honorée,
Y prodigue aux élus des plaisirs éternels.
Mais je voudrais y voir un maître que j'adore:
L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs,
L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs.
Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore
La tranquille et pure Amitié,
Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moitié.
Asile d'une paix profonde,
Ce lieu serait alors le plus beau des séjours;
Et ce paradis des amours,
Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.
Lise à quinze ans plut et fut peu cruelle;
Mais Lise, hélas! fut quittée à seize ans.
La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle,
Crut d'être aimable avoir passé le temps.
Son miroir même, à ses yeux pleins de larmes,
Ne montrait plus ni beauté, ni fraîcheur;
Toute charmante, elle pleurait ses charmes
Et cet air simple exprimait son erreur.
J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle;
Un an détruit ma beauté, ton ardeur.
Mon cœur, hélas! t'aime encore, infidèle!
Mais à seize ans peut-on offrir son cœur?
Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!..
Mais j'ai seize ans; adieu tous tes désirs!
Du doux plaisir je sens encore l'ivresse;
Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!
Quoi! vingt printemps que toi-même as vu naître,
A tous les yeux n'ont fait que t'embellir!
Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paraître;
Un an d'amour a donc pu me vieillir?
Hier Damon, qui me poursuit sans cesse,
M'offrait un cœur tout prêt à s'enflammer;
Allez, lui dis-je, allez à la jeunesse;
Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.
Mais non, cruel, reviens à ta bergère,
Reviens, pardonne à mes seize printemps;
S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire,
Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.
Candide est un petit vaurien
Qui n'a ni pudeur ni cervelle;
A ses traits on reconnaît bien
Frère cadet de la Pucelle.
Leur vieux papa, pour rajeunir,
Donnerait une belle somme;
Sa jeunesse va revenir,
Il fait des œuvres de jeune homme.
Tout n'est pas bien: lisez l'écrit,
La preuve en est à chaque page,
Vous verrez même en cet ouvrage
Que tout est mal comme il le dit.
Pour connaître le sort des maîtres des humains,
Mon art ne m'est pas nécessaire;
C'est sur le front des rois que je lis leurs destins:
L'oracle est sûr, et mon art doit se taire.
A l'aspect de ce jeune roi,
L'avenir se dévoile à mes yeux sans mystère;
Son sort est d'être heureux, d'être aimable, de plaire,
Et tous les cœurs l'ont prédit avant moi.
Peuple, à qui sa présence est chère,
En ces lieux retenez ses pas;
Un roi qu'on aime et qu'on révère
A des sujets en tous climats:
Il a beau parcourir la terre,
Il est toujours dans ses états [30].
Honneur à la double cédule
Du sénat dont l'auguste voix
Couronne, par un digne choix,
Et le vice et le ridicule.
Pour les pauvres la comédie
Donne une pauvre tragédie;
Nous devons tous en vérité
Bien l'applaudir par charité.
Chaulieu, disciple d'Epicure,
Et des grâces heureux amant,
Quand tu chantais si tendrement
Ces vers, enfans de la nature,
Qui t'inspirait? le sentiment.
O toi, qui veux suivre ses traces,
Abbé galant et délicat,
Dont les pinceaux donnent aux grâces,
Cet air coquet de ton état,
Qui t'inspire cette finesse,
Ces traits choisis, cet agrément,
Qui voilent le raisonnement,
Et font badiner la tendresse?
Tu me réponds: le sentiment.
Mais viens sur la verte fougère
Voir folâtrer cette bergère;
Quelle tendre simplicité!
Son amour lui sert de parure;
Il rend touchante sa beauté;
On la prendrait pour la nature
Sous les traits de la volupté.
Ne dis-tu pas: telle est la muse
De Chaulieu, cet aimable auteur;
Il me touche, lorsqu'il m'amuse;
Son esprit ne parle qu'au cœur.
S'il tient en main sa tasse pleine,
Il est Bacchus, je suis Silène.
Lorsque sur les lèvres d'Iris,
Il cueille ces baisers humides,
Dont les plaisirs vifs et perfides
Suspendent tous les sens surpris,
Et livrent les nymphes timides
A leurs satyres enhardis,
Mon âme s'enivre avec elle,
Des torrens de sa volupté.
Je songe... Plus d'une beauté
Sait les nuits que je me rappelle.
S'il cesse d'être Anacréon,
Pour s'instruire chez Epicure,
Il détruit la demeure obscure
Où l'erreur voyait l'Achéron.
A sa voix mon cœur se rassure,
Et mes plaisirs bravent Pluton.
Plus froid, éblouis davantage;
Bernis, je vois dans ton ouvrage
Autant d'éclat et moins d'appas;
Ton esprit obtient mon suffrage,
Mais mon cœur ne le donne pas.
Ta muse est l'adroite coquette
Qui sait placer un agrément,
Faire jouer un diamant,
Femme adorable, un peu caillette,
Toujours en habit arrangé,
Possédant l'art de la toilette,
Et redoutant le négligé.
Beautés qui fuyez la licence,
Evitez tous nos jeunes gens;
L'Amour a déserté la France
A l'aspect de ces grands enfans.
Ils ont, par leur ton, leur langage,
Effarouché la volupté,
Et gardé pour tout apanage
L'ignorance et la nullité;
Malgré leur tournure fragile,
A courir ils passent leur temps;
Ils sont importuns à la ville,
A la cour ils sont importans;
Dans le monde en rois ils décident,
Au spectacle ils ont l'air méchant;
Partout leurs sottises les guident,
Partout le mépris les attend.
Pour eux les soins sont des vétilles,
Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens;
Ils sont gauches auprès des filles,
Auprès des femmes indécens.
Leur jargon ne pouvant s'entendre,
Si leur jeunesse peut tenter
Ceux que le besoin a fait prendre,
L'ennui bientôt les fait quitter.
Sur leurs airs et sur leur figure
Presque tous fondent leur espoir;
Ils font entrer dans leur parure
Tout le goût qu'ils pensent avoir.
Dans le cercle de quelques belles
Ils vont s'établir en vainqueurs;
Mais ils ont toujours auprès d'elles
Plus d'aisance que de faveurs.
De toutes leurs bonnes fortunes
Ils ne se prévalent jamais,
Leurs maîtresses sont si communes,
Que la honte les rend discrets.
Ils préfèrent, dans leur ivresse,
La débauche aux plus doux plaisirs,
Et goûtent sans délicatesse
Des jouissances sans désirs.
Puissent la volupté, les grâces,
Les expulser loin de leur cour,
Et favoriser en leurs places
La gaîté, l'esprit et l'amour!
Les déserteurs de la tendresse
Doivent-ils goûter ses douceurs?
Quand ils dégradent la jeunesse,
En doivent-ils cueillir les fleurs?
Du patronage il faut chanter la fête:
A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui
Qu'à vous louer ici chacun s'apprête!
Chacun de nous en vous trouve un appui.
Celui qu'on vit jadis en Galilée,
Benin mari, s'endormir en son lit,
Quand près de lui Marie, un peu troublée,
Dévotement cachait le Saint-Esprit,
N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante;
J'aime l'hymen, mais je hais un mari,
Qui, sourd aux vœux d'une beauté touchante,
Dort aux transports d'un cœur qui le trahit.
Que l'innocent, armé de sa verloppe,
Joigne sans art les ais mal assortis
Du vieux sapin qui forme son échoppe,
J'en suis fâché: les grâces et les ris,
Par cette fente en sa couche introduits,
Des doux plaisirs allumeront l'amorce;
Et son honneur, par le ciel compromis,
Piteusement reçoit plus d'une entorse.
Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph,
Au vieux patron le mien point ne ressemble;
De son honneur il a gardé la clef;
Cornes au front pour lui font triste ensemble;
Il n'est besoin, quand l'amour éveillé
Des voluptés ouvre l'ardente coupe,
Qu'un doux pigeon tout à coup révélé
Entre les draps se glisse et monte en poupe;
Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux,
Qu'il ne surpasse en exploits amoureux;
Prompt sans désirs, il n'attend point qu'un autre
Cueille en son lieu la rose du plaisir;
L'amour n'a point de plus ardent apôtre,
Et l'amitié de plus noble visir.
Chantons en chœur, amis, chantons la fête
De ce Joseph pour nous si précieux;
Qu'à le louer chacun de nous s'apprête,
Qu'un gai refrain charme ce jour heureux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Docile aux vœux de son cœur éperdu
Amour pour lui fait de plus doux miracles,
Entre ses mains son arc toujours tendu,
D'un trait brûlant, perce tous les obstacles;
Et nul oiseau par l'amour alléché
N'est en son lit entre deux draps couché,
Sinon l'oiseau qui, d'une aile légère,
Message au bec, court au sein des hasards,
De Cythérée aimable messagère,
Porter au loin un billet doux à Mars;
Ou bien aussi le maître de l'aurore,
Qui, fier des feux dont son front se décore,
Avec orgueil chante, au sein de sa cour,
Les longs transports de son prodigue amour;
Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine
Met dans les mains de certaine beauté,
Quand tout à coup, de soupçons agité,
Auprès du lit où la belle incertaine
Rêve l'amour dont la réalité
Naguère encor parfumait son haleine;
Mère en courroux et respirant à peine,
Paraît et voit, dans ce simple appareil
De deux amans que charme le sommeil,
Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme,
Beau comme Adam avant qu'il eût mangé
Le pepin vert de la première pomme;
Et près de lui, côte à côte rangés,
Les charmes nus de sa fille endormie,
Rêvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.
Elle est à moi, si parfaitement toute,
Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien,
Et je n'aurai moins tort d'en faire doute,
Qu'elle à penser qu'on puisse être plus sien.
Aucun ennui n'a su troubler mon bien;
Rien qui m'afflige et rien que je redoute;
Hors qu'il me peine à me trop souvenir
D'un qui l'avait pour maîtresse choisie,
Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir;
Mais mal et bien m'en doit appartenir,
Et du passé je suis en jalousie.
Qui m'avait envoyé une Tasse de porcelaine avec un quatrain, où il me recommandait de ne pas imiter Diogène.
Dans ce brillant émail, présent de votre main.
De feu Pibrac vous prêchez la sagesse,
Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain.
Votre morale très-humaine
Assure à vos conseils plus de succès qu'aux siens.
De suivre vos leçons vous donnez les moyens;
Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine.
Je ne cours point après la pauvreté.
D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie;
Il suffit de la voir avec tranquillité:
La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie.
Ce fou de Diogène est trop sage pour moi:
J'aime sa fermeté, son mépris pour la vie;
Mais son manteau percé ne m'irait point, je croi:
La besace est de trop, je n'ai point ce beau zèle;
On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle;
Sans la besace enfin je prétends au bonheur.
Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur;
Il n'avait point d'amis, ce n'est point là mon maître;
J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien;
Mes vœux l'auraient cherché trop vainement peut-être,
Et sa lanterne, hélas! ne m'eût servi de rien.
Je serai quitte dans huitaine
De mon dramatique démon;
Et je prétends, l'autre semaine,
Congédier ma Melpomène,
Et voir ta petite maison.
De ta charmante Madelaine
La fête approche, me dit-on;
Embrasse pour moi sans façon
Cette aimable et tendre chrétienne;
Fais-lui, de grâce, un beau sermon
Sur son goût pour la pénitence;
Détourne-la de l'abstinence;
De la table cours dans ses bras,
Et mets-lui sur la conscience
Tous les péchés que tu pourras.
De ma morale un peu friponne
Peut-être tu t'étonneras;
J'en rougis, mais il est des cas
Où ma gravité m'abandonne:
Quelquefois même je soupçonne
Qu'Aristippe vaut bien Zénon,
Et qu'après tout, le vieux Caton
Eut moins de plaisir que Pétrone.
J'ose espérer quelque bonheur:
Votre nom, si cher à mon cœur,
Doit être cher à la fortune.
Pour vaincre sa haine importune,
Mon nom peut-il mieux s'assortir?
De nos désirs elle se joue;
Mais si l'Amour tournait la roue,
Je verrais le vôtre en sortir.
Ah! pourquoi de la loterie
L'Amour n'est-il pas directeur!
Il saurait, adroit imposteur,
Par une aimable tricherie,
Vous soustraire à l'étourderie
Du hasard, autre escamoteur,
Dont on adore les caprices;
Des destins, par vous plus propices,
Je partagerais la faveur:
Pour être heureux selon mon cœur,
Il faut l'être sous vos auspices.
Dans ce moment épouvantable,
Où des sens fatigués, des organes rompus,
La mort avec fureur déchire les tissus,
Lorsqu'en cet assaut redoutable
L'âme, par un dernier effort,
Lutte contre ses maux et dispute à la mort
Du corps qu'elle animait le débris périssable;
Dans ces momens affreux où l'homme est sans appui,
Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami,
Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage
A supporter pour toi cette effrayante image.
De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur;
Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur;
Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte,
D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte,
Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés,
Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés!
Vénus sortait des bras de son amant:
Une agraffe de sa cuirasse
Au bras de la déesse a laissé quelque trace.
Diane vint, et méchamment,
Aux Dieux, par un seul mot, découvrit le mystère.
Voyez, dit-elle avec douceur,
Voyez comment un téméraire,
Un Diomède encor ose blesser ma sœur!
On ne vit qu'à trente ans: tel est votre système;
C'est celui de mon cœur depuis que je vous aime.
Mes plus chers souvenirs, mes momens les plus doux,
Me laissent le regret d'avoir vécu sans vous:
J'ai connu des plaisirs et j'ai perdu ma vie.
Elle commence à vous; elle est à son printemps:
Un sentiment de vous m'a rendu mes beaux ans.
Possédez à jamais mon âme rajeunie.
Vos grâces, votre esprit, vos vertus, vos talens,
Eterniseront mon ivresse;
Elle épure mes sentimens;
Et le délire de mes sens
Est approuvé par la sagesse.
Vous l'aimerez; il passera sa vie
A vos pieds ou sur vos genoux;
Près du chevet peut-être... Ah! je lui porte envie
Sur les soins d'adoucir les tourmens d'un jaloux.
Je touche au midi de mes ans,
Et je me dois tous mes instans
Pour jouir, non pour faire un livre.
Ami, penser, sentir, c'est vivre:
Ecrire, c'est perdre du temps.
J'ai fui loin de la ville, Ariste, et pour jamais:
J'ai vu votre surprise, et je vous la pardonne.
Quitter Rome et ses jeux, son cirque, son palais!
Tout Romain de nos jours, en pareil cas, s'étonne.
Ecoutez mes raisons; vous jugerez après.
Dans Rome, l'or payait mon étroit domicile:
Sans frais, j'ai dans les champs agrandi mon asile.
Une cendre économe, en mon humble foyer,
Réprimait la chaleur d'un ruineux brasier:
Ici la flamme brille, et le chêne et le hêtre
Pétille impunément dans un âtre champêtre.
Chez vous, à chaque pas, ma bourse décroissait;
Chacun de mes besoins, vivre m'appauvrissait:
Du luxe de mon champ ma table est décorée;
De mon rustique habit j'admire la durée.
Pour chercher vos plaisirs et quelquefois l'ennui,
On me vit me contraindre et dépendre d'autrui;
Je dépens de moi seul pour être heureux et sage,
Et j'ai fait loin des cours ma fortune au village.
Cultivez donc les grands: demandez-leur en vain,
Ce qu'en changeant de lieu vous obtenez soudain!
J'ai dit, belle Aglaé, partout et constamment,
Que Cléon, votre ami, n'était point votre amant;
Et j'avais presque dans le monde
Établi mon opinion;
Mais, votre mari mort, vous épousez Cléon:
Que voulez-vous que je réponde?
Recherché par les grands, invité par les belles,
Vous négligez peut-être un peu trop l'amitié,
Qui vaut mieux qu'eux, qui vaut mieux qu'elles:
Vous le disiez jadis, vous l'avez oublié.
Brillante et vaine ambition,
Et vous, gloire, émulation,
Que l'on vante et qu'on déifie,
Vous êtes l'honorable nom
Et de l'orgueil et de l'envie:
Du cœur vous êtes le poison,
Et le tourment de notre vie.
J'aimai Damis dès ma jeunesse:
Zèle, bienfaits, soins délicats,
Ont prouvé pour lui ma tendresse;
Eh bien! Damis ne m'aime pas.
Il me voit; il m'écrit, me loue:
Je me plaindrais injustement.
Jamais personne, je l'avoue,
Ne fut ingrat si décemment.
Un théologien expert,
Célèbre par le syllogisme,
Prétendait convertir Robert,
Et le guérir de l'athéisme.
Mais voyez à quoi cela sert?
C'est beaucoup que le bon Robert
Veuille se réduire au déisme,
Encore dit-il qu'il y perd.
L'heureux époux! que son sort est charmant!
Il est trompé, si bien, si finement!
Il est si sûr de sa tendre Égérie,
Que, si l'hymen s'engage avec serment
A m'accorder le même aveuglement,
Sur mon honneur, demain je me marie.
Peintre de Frédéric, il a jugé ses lois,
Et soumis l'héroïsme à la philosophie.
Chez nous, vengeur du peuple, il sert, par son génie,
L'humanité, l'état, peut-être tous les rois.
Ce cher Laharpe, il ne siégera pas,
Comme Gaillard, dans le fauteuil à bras.
J'en suis fâché; sa fortune était faite.
—Faite! Et comment?—Cent jetons partagés
Sur un tapis entre tant d'agrégés,
C'est pour chacun si modique recette!
Et puis on court après ces jetons.—Oui;
Mais dès l'abord on aurait du confrère
Vu tout l'orgueil, le fiel, le caractère:
Il restait seul; la bourse était à lui.
Mon pauvre ami, te voilà bien confus
De voir qu'enfin chez les quarante élus
Tu ne pourras jamais prendre ton somme.
—Confus! pourquoi? Mes talens sont connus;
Avec éclat sans cesse on me renomme
Dans mon Mercure; et si je suis exclus,
C'est simplement, relisez les statuts,
C'est simplement qu'il faut être honnête homme.
Depuis un temps Laharpe a des aïeux:
Surcroît d'orgueil. Le vitrier, son frère,
En est blessé; moi, je suis furieux,
Bien moins pourtant que la limonadière.
Eh! mon ami, baisse les yeux sur moi:
Ma race est neuve, il est vrai; mais qu'y faire?
Dieu ne m'a point accordé, comme à toi,
Près de trente ans pour bien choisir mon père.
Triste Paris, que tu m'assommes
De vers, de soupers, d'opéras!
Je suis venu pour voir des hommes:
Rangez-vous, messieurs de Duras.
Tous vos amis songent à vous, Hortense;
Plus d'un voudrait peut-être y penser moins souvent;
Mais vous devez, je crois, la préférence
A celui-là qui rêve en y songeant.
J'aime, vous le savez, les promenades solitaires; et vous, mon ami, vous aimez les rencontres qu'elles me procurent, les récits que je vous en fais, les rêveries même qu'elles m'occasionnent. Prose, vers, séparés ou confondus, tout est bien reçu de vous; tout vous convient également. Il ne me faut rien moins que cet excès d'indulgence et l'amitié qui en est la source, pour m'engager à vous écrire ces bagatelles. Écoutez le récit de ma dernière aventure.
Je m'étais assis au pied d'un arbre, dans le carrefour de la forêt de***, le moins fréquenté, et que cependant je connaissais. J'aperçus un sentier qui me parut charmant; je me levai pour le suivre, persuadé qu'il me conduirait à un lieu plus délicieux encore. Je le suivis assez long-temps: le marcher était doux; et c'est ce qui me faisait poursuivre, malgré la variété des détours qui sans doute ont fait abandonner cette route. Le terme où elle conduit est très-désiré, et l'on cherche à y arriver le plutôt possible. J'arrivai enfin au bout de ce sentier, et je me trouvai dans une avenue superbe qui conduisait à un palais dont l'éclat m'éblouit. Je vis de loin une foule innombrable qui remplissait les cours. Je crus qu'il y avait une fête: ma conjecture était d'autant plus fondée, que, dans ce tumulte et cette confusion, je ne distinguai, ni n'entendis aucune marque de joie. Quelle que fût cette fête, je voulus en avoir ma part, et je cédai à cet instinct de curiosité qui maîtrise presque tous les hommes, et souvent les philosophes plus que les autres. J'eus beaucoup de peine à pénétrer, à me faire jour à travers la foule. Des gens plus pressés que moi me poussaient, me heurtaient, me frappaient même presqu'à dessein, et se précipitaient pour passer les premiers: il est vrai qu'ils se trouvaient ensuite renversés ou écartés par d'autres plus forts et plus adroits. Cet empressement général redoublait ma curiosité; mais je craignais bien de ne pouvoir la satisfaire, lorsque je me sentis enlevé et comme porté sur les marches du palais, par un flot impétueux, qui me fit courir de grands risques, mais qui m'abrégea la moitié du chemin. Je me dégageai de ce chaos et voulus entrer pour m'asseoir.
Le garde qui était dans l'intérieur m'aborda, et me demanda ce que je voulais. «Hélas! rien, lui répondis-je du ton d'un homme fatigué.—Dans le lieu où vous êtes, me dit-il, on ne croit plus à cette réponse.—Eh bien! monsieur, lui répliquai-je, ce que je demande, c'est un peu de repos.—Ce n'est pas non plus ce que l'on vient chercher ici, et je doute que vous puissiez le trouver. Cependant, asseyez-vous; mais si vous ne désirez que la tranquillité, n'attendez pas le retour de ma maîtresse.—Eh puis-je, monsieur, vous demander qui elle est, lui dis-je très-poliment?—Elle se nomme Faveur.—En quoi votre maîtresse pourrait-elle troubler mon repos?—Monsieur paraît étranger?—Je le suis à beaucoup de choses, à presque tout.—C'est de bien bonne heure, me répliqua-t-il:» et il me regarda bien fixement. Je ne sais si ma figure lui plut; mais prenant un air plus ouvert et plus poli: «Faites-moi l'honneur de me suivre, me dit-il; je veux vous faire voir les appartemens de ma maîtresse.» Je le suivis; il ouvrit une porte, et je fus ébloui à la vue de toutes les merveilles qui s'offrirent à mes yeux. J'avançai; et, après m'être livré à ma surprise, je regardai mon guide. «Tout ceci est magique, lui dis-je.—Point du tout, me répondit-il; tous ces chefs-d'œuvres sont réels, mais faux. Sortons vite, si vous voulez que l'effet ne soit pas détruit dans quelques instans.» Je m'approchai tour à tour de la tapisserie, des meubles, des cristaux, des lustres; tout était faux. L'or, l'argent n'en avaient que l'apparence; les broderies n'étaient que de vaines découpures; les cristaux, les diamans n'étaient que des verres à facettes; et la perspective du fond de l'appartement, une perspective trompeuse, telle qu'on en voit sur nos théâtres; les coussins, les lits, les sophas sont formés de roses amoncelées à la hâte, et dont on a oublié d'arracher les épines.
«Eh! monsieur, dis-je à mon conducteur, que faites-vous ici?—Je n'y suis, me répondit-il, que par hasard; j'y remplis la fonction d'un ami absent que rien ne peut détromper, et qui a vieilli auprès de Faveur dans un service assez ingrat. Je vous parlerai d'elle avec une liberté qu'il ne me permet pas, et qui a pensé me brouiller avec lui. Tout ce que vous voyez ici de faux et de frivole, est l'emblème de son caractère et de son esprit. Coquette et inconstante, elle vous recherche et vous rebute l'instant d'après. Importune, c'est elle qui pourtant fuit la première. Dans son âme comme dans son palais, tout est joué, tout est trompeur, sa beauté, sa bonté même; mais elle a des grâces dont l'attrait est presque invincible.
On ne sait quel enchantement
Vers elle en secret vous attire,
Et remplit l'âme en un moment
D'un crédule ravissement,
Qui devient ivresse ou délire.
Sans pouvoir se faire estimer,
Elle a su fonder son empire
Sur tous les moyens de séduire,
Hors toutefois celui d'aimer.
Aimer est pour elle impossible;
Mais elle sait le feindre, hélas!
Et c'est le charme irrésistible
Qui nous enchaîne sur ses pas.
Oui, dans un profil trop rapide,
Soit naïf, soit étudié,
Souvent elle offre à l'œil timide
Une ressemblance perfide,
Faut-il dire? avec l'amitié.
Ce faux air, cette vaine image
Commence la séduction;
La vanité nous encourage,
Et complète l'illusion;
On se croit heureux, presque sage,
En voyant que l'opinion
Complimente votre esclavage.
Mais l'erreur dure-t-elle? Oh! non.
Bientôt sur le pâle horizon
Vont se ternir, et c'est dommage,
La pourpre et l'or de ce nuage
Où votre imagination
Voyait briller un doux rayon;
Votre bonheur et son ouvrage,
Tout disparaît; et la raison
Ne voit plus qu'un froid paysage,
Ornement de votre prison.—
»De votre prison! m'écriai-je.—Oh! monsieur, je ne veux point être emprisonné.» Mon guide ne put s'empêcher de rire de ma terreur. «Fuyez donc, me dit-il, et craignez que ma maîtresse ne vous voie.—Quelle étrange idée! Craignez-vous qu'elle ne me prenne pour un des objets de son caprice?—Pourquoi non?—Mais, monsieur, d'où vient n'avez-vous pas cette crainte pour vous-même?—Elle m'a vu, croit me connaître: et c'est assez pour elle. Mais vous êtes pour ses yeux un objet nouveau, il n'en faut pas davantage.—Soyez tranquille; je veux la voir, et la verrai sans être aperçu.—Mais savez-vous qu'on se fait souvent une peine de ne pas l'être?—Pour moi, je ne m'intéresse pas aux chagrins de cette espèce.—Vous êtes un philosophe, je le vois; et ce que j'aime encore mieux, un philosophe gai; mais, après tout, seriez-vous le premier sage qui eût été pris à ce piége?—Non, mais je ne serais pas non plus le premier qui s'en fût garanti.—J'entends: vous voulez risquer l'aventure, pour avoir l'honneur attaché au triomphe d'un refus.—Peut-être ne suis-je pas insensible à cette gloire: je suis jeune encore; il faut me pardonner ce petit amour propre.—Jeune sage, prenez garde, me répliqua mon guide:
Affronter la tentation,
C'est manquer de philosophie;
La sagesse veut que l'on fuie;
Mais de la cour, hélas! fuit-on,
Sinon quand le roi vous en prie?»
J'allais répondre, lorsque j'entendis un grand mouvement dans la salle des gardes; et je crus, je dis même à mon conducteur que sans doute c'était la princesse. Il ne fit que détourner la tête; et à la sorte de tumulte qu'il entrevit: «Non, me dit-il, ce n'est que Lætitia, sa favorite.—Peut-on vous demander quel est son genre d'esprit, sa tournure?..—Ne le devinez-vous pas, me dit-il? Au reste, peut-être que non. C'est un caractère assez singulier:
Son air est vif et sémillant;
Son esprit ne plaît qu'en surface;
Son âme est un cristal mouvant
Où tout brille, change et s'efface;
Son crédit, comme elle inconstant,
Naît, meurt, et revit par instant.
Jamais elle n'est en disgrâce,
Jamais en faveur pleinement.
Mais qu'elle amuse un seul moment,
Il n'est honneur, titre, ni place,
Qu'elle n'enlève lestement.
Rien ne l'émeut, ne l'embarrasse;
On la traite légèrement,
Au ton du jour elle se plie;
Dame ou soubrette, elle est ravie:
Nouvel emploi, nouveau talent,
Soit calcul, routine ou folie,
Son rôle, qui monte ou descend,
Comme lui la diversifie.
Son désir le plus permanent
N'a l'air que d'une fantaisie
Dont elle-même rit souvent,
Dont l'insuccès serait plaisant:
Et le succès la justifie.
Égoïste avec enjoûment,
Despotique avec bonhomie,
On la voit, ou brusque ou polie,
Vous gouverner obligeamment,
Vous obliger étourdiment:
Elle est tout ou rien, par saillie,
Vous nuit, vous fête, vous oublie,
Mais toujours agréablement:
Oh! c'est une femme accomplie,
Qui nous restera sûrement.
Enfin la princesse parut, suivie de son brillant cortége; je reconnus aisément Lætitia, à l'air folâtre et familier dont elle aborda sa souveraine. Faveur, tout en regardant de côté et d'autre avec des yeux caressans qui semblaient prodiguer les promesses et ne donnaient que des espérances, lui fit un petit signe d'amitié, à peu près pareil à celui dont on accueille un joli épagneul. Lætitia en fut ravie; le ministre en fut jaloux; et, s'approchant de la princesse, il lui parla à l'oreille. «Oui, oui, lui dit-elle sans l'avoir entendu; tout ce qu'il vous plaira. Retirez-vous; votre temps est trop précieux.» Ce dernier mot le charma; et il regarda tout autour de lui les nombreux témoins de sa gloire. Faveur traversa ensuite deux lignes composées de femmes du plus haut rang (autant que je pus en juger), et qu'elle ne regarda point, attendu qu'elles étaient pour la plupart assez vieilles. Ces dames n'en parurent pas surprises autant que je l'aurais cru, ce que j'attribuai moins à leur philosophie qu'à l'habitude de se voir négligées. Tout en avançant, Faveur approchait du groupe dont je faisais partie; ma figure n'a rien qui provoque l'attention, mais elle lui était inconnue: c'est sans doute ce qui m'attira ses regards. Elle fit quelques pas pour venir vers moi. Alors la foule de ses esclaves se sépara pour me faire place. Je m'avançai, mais sans cet empressement étourdi qui seul flatte la vanité de Faveur. Sa coquetterie en fut redoublée. Elle me dit que, dans un moment, elle m'inviterait à passer dans son cabinet; et elle se remit à parcourir la salle d'assemblée.
Aussitôt la foule, qui, deux heures auparavant, avait pensé m'étouffer, fut à mes pieds; on me demanda mes ordres, et chacun de ces inconnus s'efforçait d'être remarqué de moi. Un moment après, Faveur me fit appeler, me fit asseoir auprès d'elle. C'est alors que je sentis tout l'empire de sa séduction. Elle prétendit me connaître par la renommée, me dit qu'elle voulait me fixer à sa cour. Ce qu'il y a d'inconcevable, c'est que ses discours me flattaient; mais comme j'hésitais dans mes réponses, elle me dit: «Ne jugez pas de moi sur les bruits qu'on s'efforce de répandre; je vaux mieux que ma réputation. Obligée par état d'être la dispensatrice des grâces, je suis quelquefois condamnée à paraître oublier mes amis, à paraître inconstante et frivole: ce qui me fait une peine affreuse; car, dans le fond, je suis très-solide. Et puis les peines attachées à ma place, l'ennui qui me tourmente...—L'ennui, m'écriai-je avec un air étonné!—Eh! sans doute. Voyez cette foule importune! et les affaires! et Tædiosus, mon ministre, qui m'assomme, à qui j'accorde tout pour m'en défaire! Il est si ennuyeux, que je suis quelquefois tentée de lui céder l'empire; mais on m'assure que cela aurait des inconvéniens.—Ne serait-il pas plus simple, lui dis-je, de le renvoyer?—Le renvoyer, s'écria-t-elle! cela est impossible!—Comment! dis-je, il ne s'en irait pas?» Un grand éclat de rire fut la réponse de Faveur. «Mon dieu, dit-elle, que cela est plaisant! Vous êtes très-aimable; je prévois que vous me deviendrez nécessaire? Quand vous verrai-je? Demain, je m'imagine, n'est-ce pas?—Madame, on ne vous a jamais fait sa cour pour une fois seulement.—Adieu, dit-elle: ne me manquez point de parole, je compte sur vos soins.» Je la saluai respectueusement, et je me retirai par un escalier qui se trouva sur mon chemin, et qui rendait dans les cours. Je recueillis mes esprits au grand air. Je regrettai de n'avoir pas revu mon garde, pour jouir à ses yeux de ma victoire: tant il est vrai qu'après la vanité vaincue, il reste à vaincre l'amour propre, triomphe plus rare et bien plus difficile, s'il n'est même tout à fait impossible.
Ce fut avec un plaisir bien vif que je me vis hors de ce pays, où, pour obtenir des grâces, il faut ennuyer ou amuser, être le digne rival de Tædiosus ou de Lætitia, sans caractère, sans dignité, ne sentir, ni n'inspirer soi-même nul véritable intérêt. Avec quel empressement je gagnai ma maison! J'y étais attendu, ce qui n'arrive à personne dans le lieu d'où je sortais. Mon asile me parut plus riant, mon jardin plus délicieux, le sourire d'une femme aimable animé d'une grâce plus touchante. D'où naissait dans mon âme ce surcroît d'attendrissement et de bonheur? Après en avoir goûté le charme, j'en cherchai malgré moi la cause, et je crus l'avoir trouvée.