J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,
D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée
Pour être après la mort parfois encore aimée,
Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,
Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des épouses réelles
M'accueille dans son âme et me préfère à elles [47]
Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne savait plus vers qui allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini; elle imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers elle, et elle la déesse de l'éternel désir» [48]. Etre la déesse de l'éternel désir: telle est la forme que prend dans un cœur féminin l'amour de la gloire.
Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le mot amour, est équivoque, ou plutôt multivoque, et la plupart des hommes n'usent de ces mots que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque cas aisément déterminable. Mais, selon une profonde remarque de Barrès, à certaines âmes, aux plus complexes et aux plus sensitives, le vocabulaire commun devient insuffisant; elles trouvent en elles une puissance infinie d'expansion, de jaillissement, elles disent désir, amour, et cela signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, désir d'être aimée, amour de la nature, amour d'un être, amour de l'humanité, amour de la gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. Nous avons parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette vérité de principe; or Madame de Noailles ignore le renoncement. Mais qu'on lise les poèmes intitulés: Fraternité [49], La Justice, [50] Les Malheureux, [51] ou telles pages de la Nouvelle Espérance [52] et du Visage Emerveillé [53] sur les criminels: on y sentira palpiter une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré sur la route un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a dit: «Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot voleur, comme il m'avait fait peur, comme il est redoutable! et j'ai regardé. C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air fatigué»!
Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros; la dernière et très belle pièce des Eblouissements leur est dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.
Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne,
Et la brise des Océans,
Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne,
Je respire chez les géants! [54]
Et c'est une suite magnifique de virils accents, auxquels la dernière strophe seule mêle un accent très féminin:
Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes
Et tenant les fleurs de l'été,
Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent
L'héroïsme et la volupté!
Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce pas, l'héroïsme et la sensualité sont la même chose, l'héroïsme est la plus âpre sensualité?» [55] Et c'est assurément une question de savoir si certains états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément...
Tant de formes diverses de l'amour ont-elles enfin épuisé la source où elles s'alimentent? Madame de Noailles a insisté à diverses reprises, douloureusement, sur l'impuissance des mots ou des actes à égaler l'abondance et l'ardeur de sa vie intérieure:
Je ne pourrais jamais exprimer mon desir
L'ardeur qui me terrasse,
Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir
Soulevé dans l'espace,
Ni si le lis brûlant me donnait son odeur
Dans l'azur infusée
Ni si toute la mer se groupait dans mon cœur
Pour jaillir en fusée!... [56]
Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans,
C'est un si grand martyre;
Hélas! mourir un soir, le cœur encor brûlant
Sans avoir pu tout dire... [57]
Avec cette angoisse parfois alterne cet état de plénitude supérieure où l'amour, comme s'il répugnait à se limiter en se déterminant, semble se prendre lui-même pour objet, et se reposer dans son infinitude:
Je ne sais ce que j'aime; j'aime [58]
Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire à sa loi, qui est de se répandre; s'il a paru se replier sur soi, c'était pour s'accumuler; et s'il s'accumule, c'est pour plus puissamment jaillir. Le poète peut se rendre justement ce magnifique témoignage:
Nul cœur humain jamais n'eut autant de frissons;
Mon rêve est un si vif et si ardent buisson
Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde,
Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde!
Amour d'artiste en dernière analyse, au moins pour la plus grande part, suspect à tort et à raison à l'apôtre et à l'homme de bien. Madame de Noailles en marque très exactement la qualité dans les vers qui suivent:
Amoureuse du vrai, du limpide et du beau,
J'ai tenu contre moi si serré le flambeau,
Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme,
J'ai vécu exaltée et mourante de flammes! [59]
Et voilà, n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur cet être étrange, le poète, victime sans dévouement, qui du feu qui le consume nous éclaire.
Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame de Noailles par la pensée de la mort, on retrouve le même mélange que nous avons déjà signalé chez elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord, Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, cette mort avant la mort qu'est pour la femme la vieillesse. Qui n'a dans la mémoire le début de Jeunesse, avec sa seconde strophe dont on a le cœur serré comme d'une étreinte physique:
Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,
Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras,
Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras
Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse.
La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris
Je te rappellerai d'une clameur si forte
Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte
La mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri [60]
La pièce qui ouvre les Eblouissements, d'une violence moins tendue, atténuée de mélancolie, est peut-être plus pathétique encore:
Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut,
Et, comme un choc qui brise et qui perce les os
On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,
A l'aurore enflammant les vitres fortunées... [61]
Conformément à son génie, Madame de Noailles éprouve de la mort une horreur surtout physique:
Et pourtant il faudra nous en aller d'ici
Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes,
Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes,
Descendre dans la nuit avec un front noirci,
Descendre par l'étroite, horizontale porte,
Où l'on passe étendu, voilé, silencieux,
Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux!
Hélas! je n'étais pas faite pour être morte! [62]
Remarque-t-on l'accent attendri et humble de ce dernier vers? Seule la pensée de la mort a ce pouvoir de fondre la violence et de briser l'orgueil de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus précieux poèmes des Eblouissements sont de cette veine, rare chez elle, d'humilité tendre, entr'autres l'exquis Nocturne:
Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire
Assise en ce tombeau
Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire
Ne te tiendra pas chaud.
Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes,
Leur bonheur est cessé...
Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte
Où elles ont passé.
Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure
Que le plus cher amant
Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure
Et tes deux pieds charmants
Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée
Plus qu'un autre me plaît;
Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées
Sont ce que je voulais...
Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation touchante; mais le poème ne finit pas, qu'un sursaut d'orgueil ne le soulève:
Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme
Et rend mon cœur jaloux?
J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes
Les dieux parler de vous. [63]
C'est en effet dans la certitude de sa gloire que Madame de Noailles puise le secours le plus efficace contre la douleur de devoir mourir:
J'écris pour que le jour où je ne serai plus
On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu
Et que mon livre porte à la foule future
Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature. [64]
Son corps éternel comme la terre d'où il est sorti et où il retourne, son âme éternelle dans la mémoire des hommes, telle est l'idée ou plutôt l'image double, et peut-être tout de même un peu simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie future. C'est sans doute une mauvaise condition pour philosopher que d'être avant tout un être d'imagination comme sont les poètes, si le propre et la définition même de la pensée spéculative est d'être une pensée sans images. Supérieure ou extérieure au préjugé, à la foi imposée du dehors, peu apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles flotte dans un état d'indécision et de trouble, qui a du moins l'avantage de prêter à d'émouvantes rêveries:
Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière,
Désir de n'être pas de la cendre au tombeau,
De voir encor le jour et le matin si beau,
D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle,
De boire à son calice et de s'enivrer d'elle!
Ah! comme tout bonheur soudain semble terni
Pour un cœur sans espoir qui conçoit l'infini... [65]
Tout ce poème à Lamartine est courageux, pathétique, abondant en beautés. Est-il beau dans le sens absolu du terme? Là-dessus on peut discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y avoir beauté parfaite? Le plus somptueux manteau perd de sa splendeur, jeté sur une ossature insuffisante.
Les romans de Madame de Noailles doivent être considérés, sauf certaines réserves que nous indiquerons, comme un complément de son œuvre lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il nous inquiète sur la légitimité d'un genre un peu hybride, nous rassure sur le plaisir qu'en l'espèce nous y prenons.
Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue de la Domination, rien de moins consistant que le caractère d'Antoine Arnault, le «dominateur». Ce jeune homme, qui nous est présenté aux premières pages du livre comme un ambitieux de l'espèce des Alexandre et des César, à la dernière meurt d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la page 307? Quoi qu'il en soit, une rupture, un flirt très poussé avec la fille d'un écrivain illustre, deux liaisons élégantes et une passade, un siège à la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste et brûlant de sa belle-sœur, tel est, par ordre chronologique, le bilan de ses succès; dans tout cela pas trace de plan, de persévérance, de fourberie, d'aucune des vertus qui font l'ambitieux véritable... D'une manière générale, les figures d'hommes qui apparaissent dans les romans de Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées de vérité objective. Exceptons-en toutefois deux ou trois silhouettes de grotesques, Henri de Fontenay de la Nouvelle Espérance, l'aumônier du Visage, exquissées à grands traits ironiques, fermes et signifiants. Il y a là un aspect du talent de Madame de Noailles que nous aimerions à voir se développer.
Les figures de femmes, au moins celles de premier plan, sont plus vivantes, plus objectives, de cette objectivité particulière où atteignent les lyriques par l'approfondissement d'eux-mêmes. Donna Marie, la petite nonne, Sabine de Fontenay, autant de masques fragiles sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui, émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes contradictions entre la situation où on les place, le caractère qu'on leur prête, et telles de leurs manières de penser ou de sentir. La petite nonne du Visage fait voir, en même temps que des ingénuités d'enfant sage, des audaces, d'ailleurs charmantes, de Faunesse, et témoigne ça et là d'une conscience d'elle-même et d'une science du cœur bien rares dans un âge si tendre. «O Julien, dit-elle à son amant qui vient de la rudoyer, laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; la grande injustice des hommes envers les femmes, elle est une part profonde de la volupté». [66] Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle a rendu à Julien les Fleurs du Mal sans les lire. [67] «Je sais maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi l'expression de la douleur, sur un visage, est si touchante et si troublante; c'est parce qu'elle révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle. Une âme malheureuse est toute prête pour la mort et pour la volupté». [68] Rien n'est plus exact, mais est-ce bien la même personne qui aux premières pages du livre ne rêve que pureté, et qui quelques pages plus loin, parce que son ami l'a embrassée, déclare: «Mon ami ne m'aime pas autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment il n'aurait pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame de Noailles manque sans cesse à cette condition première de la vraisemblance, qui est qu'un caractère demeure constant avec lui-même. Seule peut-être la figure de Sabine de Fontenay est exempte de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en somme suffisante entre la donnée initiale du livre et la vie intérieure possible de Madame de Noailles, et que d'ailleurs Madame de Noailles a l'imagination subjective, au contraire de l'objective, très développée... Ainsi se précise pour nous le sens de l'œuvre romanesque de Madame de Noailles: nous l'avons vu, Madame de Noailles est avare de confidences sur sa façon de sentir l'amour; l'intérêt de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses autres héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon de le concevoir, ou plus exactement de le voir.
Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la petite-fille d'Emma Bovary devenue, par une fortune inespérée, châtelaine de la Vaubyessard. Née comme Emma pour les agitations du cœur, et plus précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a jugé que «les élans et les rêves de la passion font l'emploi, l'orgueil et la dignité de la destinée». [69] Mariée, comme elle encore, à un homme bon, honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi, d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses aspirations de son cœur. Déçue bientôt dans son effort, elle se détourne, sinon sans regrets du moins sans remords, conformément à l'immoralisme contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un monde où la femme est relativement libre d'elle-même, Sabine échappe aux embarras d'argent, à M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui font de Madame Bovary, suivant le point de vue, un mélodrame, et c'en est le défaut, ou bien, et c'en est la supériorité, une exacte et forte étude sociologique; elle pourra développer sans entraves le cours de ses expériences sentimentales. Plus cultivée qu'Emma, nourrie de littératures autrement complexes, elle offre, et c'est là son originalité et son charme, un curieux mélange de sensualité violente et presque élémentaire, et d'intelligence raffinée: mélange bien moderne, s'il pourrait servir à définir les œuvres les plus caractéristiques de notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon du cœur, elle a un sentiment trop vif d'elle-même, elle entend posséder autant qu'être possédée; ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus court et de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion brute, exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement de tout l'être, c'est ce que la vie peut offrir de plus fou, de plus trouble et de plus amer. Ce qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs: la douleur est infinie, pour peu qu'elle se complique d'intelligence. Prodigieuse faculté de jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient de lui avouer son amour; ils sont là tous les deux, hagards, n'osant pas se rapprocher l'un de l'autre. «Elle sentait une sensualité grave s'élever autour d'elle, contre elle, comme une vague qui, montant, l'obligeait à renverser un peu la tête, les narines battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. Elle avait les yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents qu'elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation de plaisir...» [70] Philippe la regarde, et elle se sent «mourir des pieds jusqu'au cœur. Avec une violence rapide et complète, elle souhaita qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix, ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de lui-même qui la ravissait jusqu'à de telles douleurs». [71] Véritable femme, en qui non seulement toute émotion, mais le souvenir et l'imagination même de l'émotion aboutissent immédiatement au trouble physique. Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner d'elle, sa raison consent à la séparation, mais son corps se révolte. Debout contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés: «Voilà, vous allez partir, vous partez, j'imagine que c'est maintenant que vous partez, je vais voir ce que cela me fait». Elle resta un moment silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s'évaporait, elle dit: «Ce n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est dans les épaules et dans les genoux que je ne peux pas vous quitter...» Cependant, dans ses plus vives extases comme dans ses pires angoisses, elle demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle ironise, elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras de Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne trouve en elle que repos et satisfaction. «Seule l'absence d'Henri (son mari) la troublait un peu, sa présence lui eût donné plus de sécurité». [72] A Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que j'aime; j'aime aimer comme je vous aime... Je n'attends de vous que mon amour pour vous». [73] «Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle encore. Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; elles ont une épouvantable volonté de n'être pas plus malheureuses qu'elles ne peuvent». [74] Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe, en multipliant pour elle les occasions de sentir. De sa volupté, de ses douleurs et de sa connaissance d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir où l'absence de Philippe lui est intolérable ne fait qu'achever l'œuvre de mort... A dire le vrai ce suicide, pour vraisemblable qu'il soit, n'apparaît pas comme nécessaire, dans le sens psychologique du terme. On garde le sentiment qu'une cure d'altitude bien choisie, surveillée par une tendre amitié rendrait l'équilibre à ce système nerveux surmené, exténué. Si Madame Bovary, est un mélodrame, la Nouvelle Espérance n'est pas une tragédie. Il reste que Madame de Noailles a créé en Sabine de Fontenay une figure intensément vivante, hautement représentative à la fois et très neuve: oui d'une originalité inoubliable vraiment avec son impudeur et sa noblesse, son égotisme et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où nulle sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente, trouble, âcre, amère.
On peut cueillir çà et là dans les romans de Madame de Noailles de fines ou fortes indications de psychologie féminine. La femme y apparaît toujours incomplète, insatisfaite, penchante, achevée seulement par les caresses des hommes, mais courbée sous tout l'univers, esclave qui se fait une volupté de sa servitude. Osant enfin être elle-même, elle dévoile hardiment que toute sa vie intérieure est à base de sensualité et que tout ce qui émeut pareillement sa sensualité est pour elle une seule et même chose. «Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, pour nous toucher, nous rappelle notre petite enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;... et si une de nos sœurs nous donne un bouquet à respirer, nous respirons fort d'abord et nous soupirons après; et si notre ami met son cœur près de notre cœur, nous ne savons plus rien que son désir, et notre désir plus tendre encore que le sien. Toutes ces choses, mon Dieu, sont une seule chose, la même chose». [75] Elle nous révèle le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils ne peuvent que nous émouvoir, notre orgueil est terrible en nous, mais aux instants de la volupté, nous n'avons que de la volupté». [76] Voici une bien spirituelle définition de la conscience: «La conscience, c'est une tristesse qu'on éprouve après un acte qu'on vient de faire et qu'on referait encore». [77] Voici une vue terriblement pénétrante sur ces régions souterraines de l'âme où les sentiments, les instincts, les désirs, non encore divisés et endigués par l'éducation, communiquent et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! dans la douleur et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel, d'inavouable?» [78]
On voit dans quelle mesure les romans de Madame de Noailles nous peuvent instruire, sont riches de vérité objective. Quant à nous charmer et à nous émouvoir, de la même façon exactement que sa poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui n'y réussisse. La Domination abonde en délicieuses impressions de voyage; le Visage émerveillé est l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la Nouvelle Espérance est un poignant poème de l'Amour et de la Mort.
Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est pas égal à son génie; il pèche par défaut, par excès et par artifice.
Le défaut est de la pensée. Non pas que nous estimions avec certains que l'intelligence de Madame de Noailles soit inférieure à sa sensibilité, et de nombreuses pages de la Nouvelle Espérance surtout témoignent surabondamment du contraire, mais trop souvent cette intelligence fonctionne à côté de cette sensibilité, sans s'y mêler suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi torrentielle devrait être surveillée, réglée, distribuée par une raison ferme, maîtresse d'elle-même et de toute l'âme; nous avons déjà touché ce point. Il n'est pas permis d'appliquer indistinctement l'épithète de sublime à l'odeur de l'aubépine, [79] ou au plaisir qu'on prend à Venise, [80] et à la musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme; du moins les deux premiers emplois du terme, en même temps qu'ils font sourire, affaiblissent les deux autres, seuls justifiés. Si Sabine à la moindre contrariété s'affole, nous la plaignons, mais que va-t-il lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne suffit pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer le fond de la douleur ni de la joie humaines; or Madame de Noailles n'a pas que cela, nous l'avons assez montré, mais l'identité des expressions dont elle use pour signifier de purs états nerveux et de véritables états d'âme prête à de fâcheuses confusions. Il faut qu'elle introduise un ordre plus strict, une mesure plus rigoureuse dans les mouvements de sa merveilleuse sensibilité. C'est du perfectionnement intérieur de l'artiste que dépend essentiellement le progrès de son art.
D'un point de vue plus technique, on peut relever chez Madame de Noailles des artifices de composition et de style. Nous l'avons vu, ses romans sont mal construits; mais ses poèmes eux-mêmes malgré leur ordinaire brièveté, ne le sont pas toujours parfaitement. La Prière devant le Soleil se compose d'au moins trois poèmes distincts. Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du second au troisième:
Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela... [81]
Une des plus belles pièces des Eblouissements, Paganisme, dans sa première partie développe le conflit entre les deux âmes romantique et classique de Madame de Noailles, et, malgré une certaine surcharge d'images, le développement est conduit d'une belle et ferme allure; la seconde partie célèbre la victoire définitive de l'âme classique; le poète se tourne avec amour vers la Grèce sa véritable patrie:
Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte...
Au-dessus des enclos luiront des figues bleues;
Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur
Je presserai si bien mon corps contre le mur
Que je serai semblable à ces nymphes des frises
Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises [82]
On remarquera au passage ces trois derniers vers, pur joyau de grâce hellénique... Jusqu'ici tout est bien; mais il s'agit de terminer le poème; le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une idée plus générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste perspective, d'élargir et d'approfondir l'horizon, et pour ce faire il recourt à la pensée de la mort, dont telle est effet la vertu ordinaire:
Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits,
Ayant touché l'immense et débordante paix,
Voyageuse arrivant et qui baise la porte,
Ne désirant plus rien je serai bientôt morte...
Mais la poète s'est trompé; comme il n'y a aucune raison de supposer que le sol de la Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut apparaître que comme une gentillesse de conversation, déplacée en cette fin d'un grave et émouvant débat. La grande idée de la mort ne saurait être employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs il n'entre pas un instant dans notre pensée de suspecter la sincérité de Madame de Noailles, mais la sincérité elle-même a besoin d'art.
L'excès que nous trouvons chez Madame de Noailles est un excès de sensations et d'images sous lequel parfois disparaît, ou plie à se rompre, le fil ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en profondeur, dans le monde de la vie intérieure, s'étend en largeur, se répand dans le vaste univers. Au lieu de subordonner il coordonne, quand il ne se contente pas de juxtaposer. Sans doute il échappe à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi injuste qu'inexact de lui appliquer ce principe, vérifié par l'histoire de tous les arts, que la nature envahit les domaines désertés par l'âme: il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte dans son œuvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa substance. Cependant il ne peut éviter toujours la monotonie, ni encore une fois l'artifice. Une énumération n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon plaisir de celui qui énumère; Madame de Noailles ne nous fait-elle pas quelquefois attendre un peu son bon plaisir? D'autre part, on a l'impression qu'elle ne distingue pas très exactement et ne connaît pas de très près chacun des innombrables végétaux qui garnissent son œuvre, et l'on constate non sans étonnement que les descriptions de villes ou de paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont ni moins touffues, ni moins colorées, ni moins odorantes que celles des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de Noailles a une manière à elle, très caractérisée, et de cette manière son excessive facilité l'incline,—tel parmi les musiciens Massenet—à se faire un procédé. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi lui-même.
De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. Elles tiennent soit à une confiance exclusive, donc excessive, dans la spontanéité de l'inspiration, soit à une sorte de nonchalance trop complaisante aux suggestions de la virtuosité. Elles n'en sont que plus regrettables, si elles empêchent des dons merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel artiste fut plus merveilleusement doué que Madame de Noailles? De ses dons je ne veux ici retenir que deux, qui la distinguent entre tous les artistes de sa génération, le don d'expression et le don de musicalité.
Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement»; la fonction de concevoir et la fonction d'exprimer sont distinctes, à tel titre que la pathologie nous les montre sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature et surtout dans la poésie moderne rend particulièrement délicat le problème de l'expression, c'est que les états qu'il s'agit de traduire et de communiquer ne sont pas comme dans la poésie classique des états relativement simples, à contours définis, objets de perception claire, construits et reliés les uns aux autres selon des rapports logiques, mais des états dont la complexité confuse, enveloppée, indistincte, dont la fluidité et presque la liquidité semblent invinciblement rebelles au morcellement et à l'immobilisation qui sont l'opération propre et l'effet de la pensée logique, des états qui émergent un instant des profondeurs obscures de l'être pour l'instant d'après s'y replonger, qui enfin se composent, s'enchaînent les uns aux autres et les uns dans les autres retentissent et se prolongent selon de subtiles et fuyantes analogies. Ils faut donc à l'artiste non-seulement une rare aptitude à briser ou à négliger les associations conventionnelles que nous propose toutes formées, pour notre plus grande commodité, le commun langage, non-seulement une extraordinaire acuité et rapidité de vision dans les régions profondes de la vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et merveilleux de choisir et de combiner les mots afin que, telles les génératrices d'une courbe pour le géomètre, ils nous permettent de reconstruire, ils évoquent en nous et nous suggèrent les mouvantes réalités intérieures dont ils jalonnent les inflexions et les détours. A vrai dire, dans la mesure où il met en œuvre un tel don, un artiste divise les jugements des hommes; il irrite par son obscurité et par une apparence d'arbitraire les sensibilités qui ne sont point accordées à la sienne, mais aussi il enchante celles qui lui sont harmoniques d'un plaisir autrement complet que les artistes classiques, parce que ce qu'il leur fait entendre, mais plus ample, plus pur, plus libre, c'est le chant même de leurs profondeurs. Pour certains dont nous sommes, à cause d'un bonheur presque perpétuel dans l'expression ou la suggestion d'une sensibilité profonde et toute originale, l'œuvre de Madame de Noailles dégage un charme, un enchantement. Dans les citations que nous avons faites en abondance, le lecteur trouvera sans peine, suivant l'espèce à laquelle il appartient, de quoi confirmer ou de quoi contester notre sentiment. Nous nous contenterons de citer un fragment encore, particulièrement caractéristique. Nous l'empruntons à la Nouvelle Espérance [83]. Chez Sabine de Fontenay, le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait, et la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle et rose, comme une fleur née du sang. Il chantait, et c'était comme une déchirure légère de l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée:
«Les roses d'Ispahan...
le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait,
«dans leurs gaines de mousse...
encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée et rejetée,
«les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger...
la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le sanglot voluptueux... Quel parfum! quelle ivresse! quel flacon d'odeur d'Orient cassé là; quelles fleurs de magnolia écrasées dont l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... Tout l'air de la chambre tremblait...» Et l'on croit voir trembler le papier où s'inscrivent les mouvements de cette sensualité véhémente. Les mots jaillissent d'elle directement, sans passer par l'intelligence, et directement vont toucher aux pointes les plus sensibles de nos nerfs. A vrai dire ils touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs de magnolia écrasées» est tout à fait manquée. Madame de Noailles, chez qui les associations d'idées ou de sentiments sont foudroyantes, a sauté ici trop d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi de violenter la langue sans bénéfice. C'est là, si l'on peut dire, le revers de sa méthode, ou de son absence de méthode. Son style est une invention perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement des mots la pensée logique a peu de part, lorsque l'expression n'est pas parfaite, elle est mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus en plus rare.
Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile que celle du rapport de la poésie et de la musique. Toutefois et en gros, il est certain d'abord que par la mesure et le rythme qui lui sont essentiels, la poésie, toute poésie s'apparente avec la musique. C'est à peu près uniquement par le rythme que la poésie classique peut être dite musicale; encore son rythme, à cause de la prédominance qu'elle attribue à la pensée logique, à la raison, est-il trop souvent dans sa régularité d'une monotonie qui contraste désavantageusement avec la variété presque indéfinie des rythmes musicaux. La poésie moderne, substituant dans une large mesure à la logique de la raison la logique des sentiments, se rend par là plus souple et plus libre, et capable d'occuper dans l'âme des espaces, de couler dans des retraites que lui eût interdits une forme plus rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain qui possède au même degré que Madame de Noailles le don d'approprier étroitement ses rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de les couler en quelque sorte instantanément sur la courbe même de ses sensations, de ses sentiments et de ses pensées. Ici encore nous laissons au lecteur le soin facile de faire lui-même l'application. Mais la grande nouveauté de la poésie moderne par rapport à la poésie classique et l'endroit par où elle se rapproche le plus de la musique, c'est l'importance qu'elle attache aux qualités musicales des mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. On sait à quels excès dans cette direction se portèrent les «décadents». De leur tentative avortée les écrivains contemporains ont justement retenu qu'en effet le choix et la combinaison des sonorités pouvait être un efficace instrument de suggestion, mais ils ne recourent à cette ressource que dans les limites des lois naturelles et traditionnelles de la langue. Il y a là une conciliation délicate à réaliser entre des exigences ordinairement différentes, souvent opposées; Madame de Noailles y déploie un art spontané incomparable. Et ainsi, renforçant le sens des mots par leur son, leur puissance expressive par leur puissance suggestive, les enchaînant selon les rythmes originaux de sa sensualité fiévreuse, ardente, innombrable, elle compose une des musiques les plus éblouissantes, les plus enivrantes et les plus déchirantes qu'il nous ait été donné d'écouter.