Angélique, toujours poursuivie par ses visions de fortune et de grandeur, ne quittait presque point Versailles, où elle était assidue comme si elle eût été déjà pourvue d'une charge à la cour, et je crois qu'elle avait quelquefois l'insigne honneur d'aider sa cousine, Mme du Fresnoy, dans cet emploi de dame du lit de la reine, que M. de Louvois avait inventé pour cette belle, bien qu'elle fût fille d'un mousquetaire à genoux, pour dire honnêtement le mot d'apothicaire.
Pour moi, qui ne prisais pas tant la satisfaction d'être poussé par les seigneurs dans l'antichambre du Roi, et repoussé par les suisses sur les degrés du grand escalier, sans autre contentement que d'avoir à faire bien des salutations à des gens qui ne me les rendaient point, je demeurais à Paris, m'attachant principalement à rendre des soins à Molière, dont les bontés qu'il faisait paraître à mon endroit étaient les plus rares du monde. C'était le temps qu'il venait d'achever son Malade imaginaire, et véritablement on peut dire que ce n'était pas une imagination pour lui d'être malade, car depuis longtemps déjà il était travaillé d'une fluxion qui l'incommodait à un point qu'on ne peut dire. Cependant, comme il craignait qu'on ne s'aperçût dans le public des efforts de poitrine que le mal l'obligeait de faire et qu'il ne pouvait consentir à renoncer à une profession où son nom seul faisait vivre plus de cent personnes avec lui, on observa par la suite qu'il avait soin d'insinuer dans les pièces quelque petite réflexion sur sa toux, afin de la mettre par là sur le compte du personnage plutôt que du poumon.
Malgré cela, il donna beaucoup d'attention à bien conduire sa troupe durant qu'on répétait les scènes de cet ouvrage comique, veillant à ce que Mlle Molière, qui faisait Angélique, ne fût pas, comme à son ordinaire, trop parée pour le personnage, que Mlle Beauval n'invectivât pas trop, selon sa coutume, les comédiens qui jouaient avec elle et qu'elle donnât plus de vivacité au rôle de Toinette. Pour Beauval, le mari, en habit de Diafoirus comme sous le sien propre, il remplissait l'emploi de niais d'une manière telle qu'il n'y avait rien à lui remontrer là-dessus; enfin, La Grange paraissait, en Cléante, d'un caractère si noble et si aisé, qu'on ne pouvait souhaiter un amoureux plus discret ni plus éloquent. Comme certain gagiste, qui devait faire le personnage de M. Fleurant, s'était trouvé incommodé, Molière m'avait demandé d'occuper sa place, et j'y avais consenti avec bien de la joie, mais en prenant garde qu'Angélique n'en sût rien, car elle n'eût pas manqué de trouver abominable que je remplisse un emploi d'apothicaire, étant, comme j'avais l'honneur d'être, si proche parent de Mme du Fresnoy.
A la première représentation qui eut lieu le 10 de février de l'année 1673, la pièce eut l'applaudissement ordinaire que l'on donnait aux ouvrages du moderne Térence. Je soupai, ce soir-là, avec Molière, qui avait pris sa robe de chambre, et qui m'interrogea sur ce qu'on pensait de sa pièce dans le public, et principalement parmi les comédiens, parce qu'il savait que c'était là que les critiques étaient les plus fortes. Je lui dis que ses comédies avaient toujours une heureuse réussite à les regarder de près, et qu'elles étaient comme un vin excellent et d'un goût délicat, dont la bonté paraît plus grande à mesure qu'on l'essaie mieux. Je l'engageai en même temps à composer quelque lettre-préface ou quelque apologie, pour montrer ce qu'il avait voulu faire, et nous donner son opinion sur les règles du théâtre.
—Un temps viendra, me dit-il, de faire imprimer mes remarques sur les pièces que j'ai faites; mais présentement il n'y faut pas songer, et peut-être sera-t-il bientôt plus nécessaire de m'occuper de choses plus graves.
Marquant ainsi les sentiments d'un bon chrétien et sa résignation aux volontés du Seigneur. Après cela, il me commanda de manger, parce que je devais avoir appétit. Je voulus lui donner un bouillon, dont Mlle Molière avait fait monter une provision, et où elle s'entendait parfaitement, mais il refusa parce qu'il le trouvait trop substantiel.
—Eh non! les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi: vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre. Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.
Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit, après avoir envoyé demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir.
—Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur: il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.
Le jour que l'on devait donner la troisième représentation du Malade imaginaire, je trouvai Molière fort tourmenté de son rhume. Je lui observai qu'il me paraissait plus mal que la veille.
—Cela est vrai; j'ai un froid qui me tue.
J'allai chercher Mlle Molière qui vint avec Baron; ils furent tous deux bien touchés de l'état où ils le voyaient, et lui s'en étant aperçu commença de parler si doucement qu'on pouvait douter si c'était une parole humaine, la plainte étouffée de quelque Prométhée vaincu par le vautour. Pourtant tous deux ne laissèrent pas que de l'entendre et, pour moi, ces paroles sont demeurées dans ma mémoire à la manière de ces épitaphes antiques, qu'un stylet gravait sur un inaltérable airain.
Molière disait:
—«Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucun moment de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs qui ne me donnent pas un instant de relâche.»
Il s'arrêta un peu comme s'il réfléchissait à ce qu'il avait dit, puis estimant peut-être qu'il avait trop laissé paraître sa pensée, il ajouta:
—Mais qu'un homme souffre avant de mourir.—Cependant je sens bien que je finis.
Je connus alors que rien n'avait échappé à ses regards observateurs des intrigues criminelles de ce Baron qu'il avait comblé de bienfaits, et de cette Armande si particulièrement chérie.
Aucun des deux ne s'attendait à un pareil discours, et, par confusion aussi bien que par artifice, ils feignirent de n'y démêler que les murmures d'un malade au lieu des reproches d'un époux justement irrité.
S'étant donc approchés, ils le conjurèrent avec des larmes de ne pas jouer ce jour-là et de prendre du repos.
—Comment voulez-vous que je fasse? Il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. Pourtant il faut que l'on commence la comédie à quatre heures, sans cela, je ne puis m'y trouver et il faudra rendre l'argent. Dites-le aux comédiens, et qu'ils soient prêts, avec les lustres allumés et la toile levée.
Dès que l'heure fut arrivée, j'envoyai chercher les porteurs pour le mener au théâtre. Il n'eut pas grand mal à s'habiller pour faire le personnage d'Argan, s'étant contenté de garder sa robe de chambre de vrai malade pour représenter celui qu'il figurait imaginaire. J'observais, durant qu'il jouait, son air et son visage et, voyant bien que les cris et les lamentations qu'il faisait n'étaient pas feints, je sentais une fureur intime contre ce public qui se divertissait à le voir contrefaire ainsi le malade à la perfection, et jetait de grands éclats de rire chaque fois que la douleur lui tirait une grimace. Les choses cependant allèrent assez bien pour commencer, et j'augurai mieux de l'issue en le voyant tempêter d'un si bon courage contre les impertinences de Toinette, mais, quand il passa derrière le théâtre, après le second acte, je connus bien qu'il y avait quelque chose de détraqué dans la machine, et que ce n'étaient point ni les Mores dansants ni les singes sautants de l'intermède qui pourraient cacher à cet homme-là une figure qu'il avait devant les yeux et qui ne laisse plus distraire d'elle sitôt qu'on a dû la regarder un peu fixement. Quand il en vint, dans sa scène avec Béralde, à ce qu'Argan dit de Molière lui-même et que les médecins devaient l'abandonner en cas qu'il fût malade, et que Béralde lui répliqua que Molière ne leur demanderait point de secours, il me sembla qu'il pâlissait. Mais, dans le moment même, me souvenant de mon rôle de Fleurant, j'entrai avec ma seringue et je ne m'occupai plus que de bien jouer, car, pour nous autres, la semblance du théâtre étouffe toujours toutes les réalités de la vie.
Cependant, un peu après, étant revenu derrière mon portant, j'attachai de nouveau mes regards sur Molière, et je fus dans la dernière épouvante de voir qu'il agonisait, en quelque sorte, sur la scène et dans son fauteuil d'Argan. C'était juste le moment où celui-ci disait: «Je sens déjà la médecine qui se venge.»
Mais que devins-je en entendant celui que je considérais plus comme un demi-dieu que comme un mortel, s'écrier: «qu'il avait un voile devant les yeux», qu'il souffrait «de maux de cœur», «de lassitude dans tous les membres», «de douleurs dans le ventre comme si c'étaient des coliques» et que je reconnus l'expression parfaite des incommodités qu'il endurait d'habitude et dont il m'avait fait, par privilège, la confidence? Je doutai alors si Mlle Molière, en raillant les maux dont il se plaignait et en refusant, par étourderie et indifférence, de prendre en recommandation la présence de son mal, ne lui avait pas donné d'abord cette idée d'un malade qu'on ne croit point tel et qu'on moque, pour éviter la nécessité fâcheuse de lui donner trop de soins, idée que, pour les besoins de son art et par l'effet de l'inclination naturelle de son esprit, il avait par la suite tournée en farce pour en amuser le parterre.
Justement, au moment où cette idée me vint, Argan était étendu dans sa chaise, contrefaisant le mort, et Béline, sa femme, disait: «Quelle perte est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant... Mouchant, toussant, crachant toujours; sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens et grondant nuit et jour servantes et valets!» J'aurais gagé qu'il faisait répéter là, à Béline, quelque phrase entendue de Mlle Molière!
On m'appela dans la chambre des comédiens, pour parler à un petit laquais qui m'apportait un paquet de ma femme, et je ne revins sur le théâtre qu'au moment de la cérémonie burlesque et dans l'instant qu'Argan crie juro pour être reçu médecin. Le pauvre Molière n'avait pas achevé, qu'il lui prit une convulsion dont la plupart des spectateurs s'aperçurent, ce que voyant, il s'efforça de cacher par un ris forcé la sorte de râle qu'il faisait déjà entendre.
Ses mains étaient glacées, je les mis dans un manchon pour les réchauffer et, la comédie étant faite, j'ordonnai à ses porteurs de venir en hâte et je ne quittai point sa chaise du Palais-Royal à la rue de Richelieu où il logeait. Dès qu'il fut dans sa chambre, il lui prit une toux si forte qu'il se rompit une veine dans la poitrine. Aussitôt il me commanda d'aller promptement chercher sa femme en bas, pendant que deux religieuses, qui venaient à Paris quêter durant le Carême et qu'il recevait communément chez lui pendant ce temps, l'assistaient et le soignaient.
Je fus quelque temps à découvrir Mlle Molière et, quand je pus remonter enfin avec elle et Baron, le plus grand poète comique des temps passés et futurs, étouffé par le sang qui sortait de sa bouche en abondance, avait rendu tristement l'esprit.
Il était dix heures du soir quand nous trouvâmes M. de Molière mort dans sa chambre; Mlle Molière était encore accommodée pour jouer le personnage d'Angélique et Mlle Beauval avait conservé son bavolet de Toinette, n'ayant pas eu le temps de se défaire après la comédie. Pour Lagrange, il n'avait pas quitté la robe et le bonnet de faux docteur, dont s'affuble Cléante, non plus que Beauval, ni Brécourt, ni Hubert ceux des Diafoirus et de Purgon, et je représentais moi-même tout au vif le personnage de M. Fleurant, dont je portais toujours l'habit. Ainsi ce contempteur de la médecine gisait au milieu des apparences de ceux qu'il avait si bien joués, et l'on eût pu dire qu'il était entouré des ombres vengeresses de la Faculté, si nous n'eussions été des médecins pour rire, j'entends par là fictifs et travestis, car pour rire nous n'y songions guère, et nos yeux s'étaient métamorphosés en fontaines dès que nous n'avions plus pu douter de l'étendue de notre malheur.
Un peu de jour paraissant dans les carreaux de la fenêtre et mêlant sa faible lumière à la clarté des chandelles que nous tenions allumées, vint enfin nous avertir que le soleil recommençait son cours. Au même moment, il nous vint à tous dans la pensée qu'il n'y avait rien qui fût si pressant que d'informer le roi du trépas d'un homme pour lequel il avait toujours marqué beaucoup d'estime et d'inclination, et Mlle Molière, jetant les yeux sur Baron et sur moi, nous dit de prendre un de ces carrosses que l'on trouvait depuis quelque temps à louer à l'image Saint-Fiacre et de nous faire mener en droiture à Saint-Germain, où le roi était pour lors. Ce que nous fîmes avec une grande diligence et une parfaite tristesse.
Nous descendîmes d'abord chez un Suisse, où nous prîmes un peu de nourriture avec quelques coups d'un vin aussi rude que l'accent de notre hôte, et je dis à Baron que j'irais chercher M. de Moncontour pour qu'il s'employât à nous faire parler au roi, parce que je savais que ce seigneur honorait Molière de son amitié et qu'il éprouverait beaucoup d'affliction—du moins celle qu'un courtisan peut laisser paraître—à l'annonce de cette mort.
Je pénétrai dans le château à l'heure du lever, et, m'étant faufilé dans une galerie, je tâchai de démêler M. de Moncontour parmi le groupe des seigneurs les plus rapprochés de la chambre du roi. Je l'aperçus bientôt qui peignait sa perruque en sautant d'un pied sur l'autre, car, malgré son âge, il affectait les façons des jeunes gens, croyant par cela plaire aux dames et passer pour un blondin. Quand j'eus pu le joindre au milieu de la foule, je l'abordai avec un grand respect, et, l'ayant tiré dans une fenêtre, je commençai mon compliment en lui annonçant que j'avais une nouvelle fâcheuse à lui porter, et dont j'étais assuré qu'il prendrait sa part. Cependant en l'observant, et jugeant qu'il opposait à mes paroles un air distrait et chagrin, je m'interrompis pour lui dire que je craignais d'être fâcheux et que pour peu qu'il eût quelque affaire ou souffrît de quelque incommodité, je me voudrais du mal de l'importuner.
—Point du tout, Monsieur, me répondit-il obligeamment et vous pouvez faire état de moi; mais je suis, je l'ajoute, d'une colère outrée, parce qu'un des gentilshommes de Monsieur le Dauphin a tant fait par ses brigues, qu'il s'est fait donner un logement que l'on m'avait promis à Versailles. Cela est inouï, après tant de services à la guerre, et il faut que l'on me prenne pour une grue, de m'offenser si sensiblement par une pareille injustice.
«Au surplus, poursuivit-il, que désirez-vous de moi, Monsieur de La Fontette, et en quoi puis-je vous servir? Vous savez que je suis à vous.»
Je fis encore quelques détours pour annoncer cet événement funeste à un homme qui appelait Molière son ami, et qui avait tant d'estime pour lui, qu'il avait commandé qu'on l'introduisît dans sa chambre à quelque heure que ce fût et quelle que fût la compagnie qui s'y trouvât. Je vis bien d'abord que le marquis était touché de cette mort et il me marqua le coup qu'il en ressentait par les expressions les plus fortes et les plus tristes, m'assurant qu'il allait au plus tôt demander un entretien au roi pour Baron et pour moi; mais il avait quelque chose en tête qui ne lui permettait pas de se donner tout entier au sentiment qu'il éprouvait et, le marquis de Théricourt étant venu à passer, qui avait la charge de distribuer les logements, le maréchal me quitta dans l'instant pour courir après ce seigneur avec lequel il s'entretint longtemps en faisant des gestes qui témoignaient assez combien la matière de ses discours était passionnée.
Dans ce moment, je me sentis toucher par ma manche et je vis Baron qui s'était lassé de m'attendre et qui, ayant rencontré M. de Vivonne—lequel prisait aussi tout particulièrement Molière, disant souvent qu'il voulait vivre avec lui comme Lélius avait fait avec Térence—avait obtenu d'être mené dans le cabinet du roi. Je le suivis dans l'instant et l'huissier ayant ouvert un battant de la porte, nous nous trouvâmes subitement devant le plus grand roi du monde.
Sa Majesté se tenant debout, car on venait d'achever de l'habiller, et le grand-maître de la garde-robe lui présentait, sur une soucoupe, trois mouchoirs brodés de points. Je vis ainsi, pour la seconde fois, tout près, ce prince que j'avais si souvent considéré du théâtre à la faveur des chandelles. Quoiqu'il fût parvenu déjà à l'âge de trente-cinq ans, Louis montrait encore sur son visage toutes les grâces de la jeunesse, tempérées par l'éclat de la grandeur; il daigna nous assurer qu'il était touché de la mort de Molière, disant qu'il avait bien de quoi pleurer un poète qui l'avait si fort diverti et que, pour le comédien, encore qu'il y en eût qui le surpassassent, il ne se souvenait pas qu'il l'eut jamais ennuyé.
Nous partîmes de là pour dire au monarque nos craintes sur ce que le clergé ferait peut-être des difficultés pour la sépulture, parce que Molière avait eu le malheur de décéder sans avoir reçu le sacrement de confession, malgré qu'il en eût exprimé le désir, et par la faute de MM. Lenfant et Lechat, deux prêtres habitués de la paroisse Saint-Eustache, qui avaient refusé de venir à lui, et dans le temps qu'il venait de représenter la comédie.
Le roi nous dit qu'il parlerait avec M. de Paris de cette affaire et qu'au surplus le désir du sacrement de confession, quand il était dicté par la contrition parfaite, suffisait pour absoudre un pêcheur. Voyant que nous paraissions un peu surpris qu'il fut instruit des choses de la religion les plus subtiles, il sourit, ajoutant:
—Ne suis-je pas chanoine de plusieurs églises?
Et véritablement, il l'était.
Étant sortis du cabinet du roi, je trouvai M. de Moncontour, qui marquait par son attitude qu'il était fort chagriné, et ne doutant pas qu'il n'éprouvât une grande douleur de la mort d'un ami si fidèle, je lui dis ce que je crus devoir pour l'adoucir par quelque consolation; je fus bien surpris lorsque j'entendis le marquis s'écrier:
—Cela est vrai, la mort de Molière me touche et je prends une part infinie dans un trépas si cruel et si prompt; mais il faut convenir qu'il m'arrive l'aventure la plus piquante, la plus mortifiante du monde, et que l'injure qui m'est faite domine en ce moment mes sentiments jusqu'à étouffer en moi les souvenirs de l'amitié.
Je vis bien où était l'enclouure et qu'il s'agissait encore de ce logement à Versailles, et je demandai à ce seigneur si c'était de quelque magnifique appartement que l'intrigue l'eût ainsi écarté et qui pût lui faire oublier l'hôtel aux superbes dehors qu'il avait proche le château dans la rue de l'Intendance?
Il me regarda d'un air surpris:
—Point du tout, monsieur, et ce logement-là était sous les combles, la chambre la plus mal accommodée et la plus puante du monde.
—Sur ce pied-là, répliquai-je, Monsieur le marquis, il ne me paraît pas que Votre Seigneurie ait perdu au change?
—Et comptez-vous pour rien, monsieur, l'honneur et la facilité d'approcher le roi à tous les moments de la journée, et de se trouver de la sorte pour ainsi dire à la source de ses grâces et dans le canal de ses faveurs? Cela est de conséquence, au moins! Non, vous voyez une victime de la dernière injustice et il n'y a rien qui soit si triste que mon état, ni si déplorable que mon affliction...
Pour moi qui ne me sentais pas disposé à partager les emportements de M. de Moncontour et à m'étendre sur une infortune aussi prodigieuse que la sienne, je me retirai discrètement, sans même qu'il s'en aperçut, et laissant ce seigneur s'abîmer dans la douleur dont il décrivait si bien les effets.
A quelque temps de là, étant allé à Versailles avec ma chère Angélique, il arriva une aventure surprenante, dont le succès mit enfin en possession M. de Moncontour de cet appartement au château qu'il regrettait plus d'avoir perdu qu'une bataille et me conduisit moi-même, par manière de ricochet, à un établissement définitif et à un certain point de fortune que je n'ai point souhaité depuis de dépasser.
Mme du Fresnoy, notre cousine, qui aimait passionnément le fils dont son mari avait obligation à M. de Louvois, parut, ce jour-là, dans une désolation finie parce que ce même enfant ayant laissé ouverte la cage d'un serin qu'il affectionnait particulièrement, l'oiseau s'était envolé dans quelque bosquet.
M. du Tailli ne pouvait se consoler de cette fuite et nous trouvâmes Mme du Fresnoy au milieu d'un escadron de laquais qu'elle dirigeait et qui, montrant plus de furie que de zèle, épouvantaient ce pauvre serin, lequel faisait de petits vols brusques et toujours plus hauts; de manière que l'on concevait bien que, la peur et l'instinct de la liberté aidant, il finirait par s'échapper tout à fait et gagner quelque couvert où il n'y aurait plus jour à le reprendre.
Angélique s'étant approchée et voyant Mme du Fresnoy si suante sous son grand habit que ses petites boucles s'étaient défrisées et pendaient comme ficelles à nouer des sacs, lui dit fort posément que, pourvu qu'on la laissât faire et que les laquais se tinssent cois, elle était assurée d'obliger l'oiseau à revenir et qu'elle serait bien quinaude si elle ne le tenait dans sa main devant qu'une heure fût passée.
La chose de la sorte arrangée, notre cousine ayant retenu ses commandements, son fils ses pleurs et les laquais leurs cris, je connus aussitôt ce que la force du sang et le souvenir des aïeux peuvent avoir d'action sur les mouvements des hommes et que cet insigne capitaine des serins de M. de Vendôme, qui était l'auteur de sa race et l'inclyte raison de sa grandeur, revivait justement en ce moment dans Angélique qui, prenant un visage souriant ensemble et majestueux, s'avança vers l'arbre où l'oiseau battait des ailes en jetant, avec de petits sauts, de petits cris qui auraient pu fort bien passer pour un langage, si M. Descartes ne nous avait prévenus que la machine de l'animal ne pense pas plus que celles construites par l'industrie des hommes. Angélique, usant de gestes lents et si mesurés qu'on les eût dit réglés par le jeu de quelque invisible violon, attira d'abord, sans les effrayer, les regards de l'oiseau. En même temps, par le moyen des lèvres à demi jointes, elle figurait un sifflement d'une douceur ravissante et telle qu'il eût fallu le cœur d'un tigre au lieu de celui d'un serin, pour n'en paraître pas charmé.
Dans ce moment, nous vîmes, en effet, cette bête qui, descendant d'un pied, sembla se rapprocher, en hésitant, comme balançant entre le désir de la liberté et l'invincible attrait de se laisser prendre par un si bel appeau. Ma femme, cependant, poursuivant les modulations de son sifflement, s'approchait insensiblement et déjà levait une main, quand M. du Tailli ayant inconsidérément crié que l'oiseau était pris, celui-ci fit un saut et s'enfuit. Nous vîmes cette petite boule d'or traverser l'obscurité du bosquet pour se poser dans un feuillage où le soleil déjà avait mis des couleurs d'un jaune qui ne le cédait pas à celui du plumage; mais, au même moment, un seigneur qui tournait justement l'allée, faillit recevoir en plein dans son pourpoint la bestiole étourdie et, sans se démentir, posant sur l'agitation de ses ailes son chapeau lourd de plumes et de points, dans l'instant il eût réduit en captivité la cause d'un si grand émoi.
Étant accourus, nous vîmes que c'était M. de Moncontour qui venait par cette manœuvre-là de décider la victoire et lui, qui jugea la situation d'abord, me confia, par la suite, qu'il n'avait pas éprouvé tant de joie ni conçu tant d'espérance le jour où, par l'arrivée subite de ses escadrons à Turckheim, il avait aidé le comte de Turenne à culbuter M. de Montecuculli.
Ce marquis appréciait les choses comme il convient à un seigneur de la cour et n'augurait pas à la légère, car Mme du Fresnoy ressentant pour un service à ce point signalé la reconnaissance d'une âme généreuse, elle fit jouer des ressorts si justes et prit des mesures si exactes, qu'en moins de huit jours elle eut obtenu pour ce vieux guerrier l'appartement qu'il désirait d'occuper à Versailles et que ni ses services à la guerre, ni sa constance à demeurer près du prince, ni sa grande qualité n'avaient eu assez de crédit pour lui procurer.
Sa reconnaissance et la faiblesse de M. de Louvois ne se bornèrent pas là, car, à quelque temps de là, M. de Moncontour fut compris dans une promotion de maréchaux, dignité qu'il avait méritée par ses campagnes, mais qu'il aurait sans doute attendue plus longtemps sans l'aventure du serin.
Sitôt que M. de Moncontour eut été mis en possession d'une demeure qu'il jugeait si délicieuse, il fit diligence pour m'envoyer un mot de billet disant qu'il voulait reconnaître les soins que nous avions pris, Angélique et moi, pour maintenir la cousine dans ses heureuses dispositions en lui rappelant par le moyen du serin les obligations qu'elle avait à lui et véritablement nous nous y étions attachés de bon cœur.
Je trouvai le nouveau maréchal dans son nouvel appartement. C'étaient deux chambres meublées assez médiocrement, dans la hauteur de l'une desquelles était ménagé de quoi coucher un valet, avec un sol de carreaux sur lequel on avait eu l'honnêteté de jeter un bon tapis.
—Monsieur de La Fontette, me dit le marquis, je sais les diligences que vous avez faites pour m'aider à obtenir une grâce que je prisais fort, et je veux vous montrer que vous ne vous êtes pas employé pour un ingrat. Il y a présentement, dans le pays chartrain, où j'ai mes terres, une charge dans l'élection d'une ville petite, mais jolie, qui est à ma disposition et que j'ai résolu de vous faire avoir. C'est une charge de campagne, à la vérité, mais il y a de grands agréments et de grandes prérogatives.
—Je suis confondu, Monsieur le maréchal, des bontés que vous faites paraître à mon endroit, mais oserais-je vous demander de quoi il s'agit?
—Vous serez président, Monsieur de La Fontette, à moins que vous n'ayez quelque répugnance à entrer dans la robe.
—Monsieur, voulez-vous?...
—A la vérité, on ne voit dans toute la juridiction ni procureurs, ni avocats, ni conseillers même, et vous serez la justice à vous tout seul, mais on est maître absolu dans le pays, le titre demeure et je gage que Mme de La Fontette aura satisfaction d'être présidente.
—Songez, Monsieur, que je suis comédien.
—Eh! Monsieur, me répondit cet homme de guerre avec un beau sang-froid, le théâtre n'est-il pas la meilleure école du tribunal? Soyez assuré que vous n'aurez pas perdu vos grimaces et qu'elles pourront servir encore.
—Je n'ai point étudié le droit.
—Il y a dans la ville un tabellion qui règle tout moyennant trente ou quarante francs par année, et puis, quand on a bon sens et bon esprit, on n'a qu'à juger à la rencontre. C'est assez pour des gens de province. C'est à Paris que l'on raffine...
—Sur ce pied-là, Monsieur le maréchal, je suis votre homme, et il ne me reste qu'à vous remercier...
—Allez, allez, s'écria-t-il en m'interrompant et en me poussant par les épaules, allez Monsieur le président, faire l'achat d'une robe noire; vous n'en serez pas plus tôt revêtu que vous jugerez comme Salomon. Mais, au moins, ne vous laissez pas frustrer de vos épices; haut la main, Monsieur le président, et si vous rendez la justice, faites-lui rendre aussi.
C'est ainsi que de Scapin je devins président et qu'Angélique ajouta un nouveau lustre à la lignée des capitaines de serins. Le hasard ou plutôt la Providence, qui ne laisse pas d'avoir de l'esprit malgré sa grandeur, voulut que le premier coupable que j'aie eu à juger fût un pauvre histrion de campagne qui avait sur la conscience le meurtre de quelque poule, conseillé par l'appétit.
Je balançai longtemps si je le ferais pendre, pour prouver aux autres et surtout à moi-même que je n'étais pas un magistrat de derrière les chandelles, mais mon inclination naturelle me portant à la douceur, et ayant remarqué que ce maraud avait des lumières toutes spéciales sur la façon de confectionner certaines confitures que je prise fort, je me libérai d'en faire mon laquais et, dans la suite, ayant montré du goût pour la basoche, je lui fis avoir une charge d'huissier, de manière qu'à la fin il jugeait à ma place lorsque j'étais incommodé ou occupé à la promenade.
Et, ce qui montre assez que l'art comique est la véritable nourrice et la source naturelle de toutes les autres professions humaines, on tomba d'accord que jamais la justice n'avait été si droitement et si subtilement distribuée dans le pays chartrain. C'est ainsi que Thalie, la muse au double masque, préparait des serviteurs pour Thémis, la déesse au double visage.
Il y avait bien deux ou trois ans que je jugeais les autres à la manière d'un Solon ou d'un Dracon, selon le sentiment de ceux que mes arrêts faisaient blancs ou noirs, quand je fus contraint d'aller à Paris pour quelque affaire dont je ne me souviens pas bien. Il faut cependant qu'elle ait été de conséquence, car je partis au milieu de l'hiver et dans le temps que la neige obstruait tous les chemins. J'ai souvenance, à la vérité, qu'Angélique, ma femme, était pour lors d'une mélancolie si outrée, pour avoir été traitée de présidenteaude par la femme de l'Élu à qui elle disputait le pas, que les meubles en dansaient d'eux-mêmes dans la maison et que deux plaideurs qui apportaient certain quartaut de vin vieux dans l'attente de leur procès avaient été reçus par elle comme s'ils fussent venus lui redemander leurs Épices.
Je pris le coche de Chartres, qui me conduisit à Paris en deux journées seulement, et étant descendu dans une auberge qui avait bon air, je m'occupai d'abord à bien me décrasser de la poussière du chemin, après quoi je commandai à l'hôte de mettre un poulet à la broche et de tirer de son meilleur vin, accomplissant toutes ces choses avec la liberté d'esprit et le contentement d'un homme qui se verrait par quelque miracle subitement tiré de la tempête et entré dans la bonace.
Dès que j'eus dîné de la manière que j'ai dit, je m'en fus en droiture à la rue Mazarine, proche celle Guénégaud, où la troupe s'était retirée depuis la mort de Molière, pour voir la comédie que l'on donnait ce soir-là, et qui se trouva être le Misanthrope. M'étant fait ouvrir une loge, j'entendis cette pièce parfaite, et qui a mérité d'être placée au-dessus même des ouvrages des anciens par la peinture des caractères et la force de l'expression; mais j'eus peine à retenir mes larmes en voyant, au lieu de l'aimable Molière, l'impertinent Baron dans le personnage d'Alceste. A la vérité, ce comédien avait du mérite, et l'on a sans doute eu raison de dire qu'il avait atteint la perfection dans son art, mais de le considérer de la sorte, et si l'on peut ainsi parler, dans la peau et sous les habits d'un homme que j'avais si passionnément aimé, de voir auprès de lui Mlle Molière remplir ce rôle de Célimène que je savais avoir été écrit pour elle dans les transports de la jalousie la plus cruelle ou les espérances d'un invincible amour, de trouver ainsi rassemblés sous mes yeux les deux êtres pour qui Molière avait montré un si fort attachement et payé d'une extrême ingratitude, cela me parut si touchant, si neuf et si déplorable, que le ressentiment de cette heure est toujours depuis demeuré en moi.
Après le Misanthrope, on donnait l'Inconnu, du fameux Thomas Corneille; entre les deux pièces, La Grange vint tenir l'emploi d'orateur, qui était auparavant celui de Molière. Son compliment ne fut pas mauvais, il y montra du feu et une honnête hardiesse, mais sans égaler la bonne grâce, la politesse et la modestie de celui qui l'avait instruit.
Étant passé sous le rideau, à la fin du spectacle, j'allai saluer Mlle Molière, qui faisait paraître un visage de veuve, je veux dire serein et riant, en même temps que le maintien d'une femme qui veut cesser de mériter ce beau titre et ce beau front, et je pus juger sur l'air sournois et passionné d'un comédien nommé Guérin d'Étriché, qui se trouvait là, qu'elle songeait, comme on l'a dit plus tard, à remplacer son mari d'esprit
Poussant un peu plus loin mes pas, je cherchais La Grange pour lui faire mes honnêtetés quand, entrant dans la chambre des comédiennes, je me vis soudainement devant une jeune personne qui était grande et bien faite, quoique peu jolie, et que je crus reconnaître pour l'avoir vue autrefois, étant petite, s'amuser aux jeux des enfants dans quelque coin de la scène, devant que la toile ne fût levée. Je m'approchai de la fille de Molière et, l'ayant saluée, je lui dis que j'avais sujet de me louer du sort, puisque je me trouvais devant une personne dont le père m'aimait et pour qui j'avais toujours fait profession de la vénération et de l'amour qu'un fils peut avoir.
Nous nous entretînmes ensuite quelques instants de la sorte, et j'appris de cette demoiselle que sa mère l'avait fait entrer au couvent, dans l'espérance qu'elle y resterait tout à fait, mais que, ressentant pour la vie religieuse une aversion insurmontable, elle avait enfin obtenu de revenir auprès de Mlle Molière.
—Mais, lui dis-je, quel est votre âge présentement?
—Chut! me répondit-elle, j'ai quinze ans et demi; mais n'en dites rien à ma mère.
Montrant ainsi qu'elle avait compris la cause pour laquelle on avait du dépit d'une aussi grande fille.
Dans le moment que nous parlions tous deux, nous vîmes un homme assez bien fait, quoique vieillard de quarante ans approchant, qui semblait me considérer d'un œil mortifié, jusqu'à ce que la petite Molière lui eut fait connaître qui j'étais et m'eut dit que c'était un gentilhomme nommé le sieur de Montalant à qui elle avait de grandes obligations. Je ne savais pas bien ce qu'elle entendait par là, mais dans la suite ce Montalant ayant épousé cette Iphigénie, je connus que le meilleur office que l'on puisse rendre à une fille est de la soustraire au cloître et de lui donner un mari même barbon.
Après avoir salué la jeune personne, M. de Montalant lui demanda d'un air vif:
—Savez-vous quel est le dessein de Mlle Molière en faisant voiturer cette grande masse de bois que l'on voit au cimetière Saint-Joseph sur la tombe de votre père? Il y a là pour le moins cent voies.
—Non, vraiment, s'écria la petite, et je vous prie de me faire connaître la raison de cette fantaisie étrange et nouvelle, car pour ma mère, dès la comédie faite, elle partit.
—Sur ce pied-là, repartis-je, il n'y a qu'à faire venir des porteurs et nous irons en chaise jusqu'à l'endroit que Monsieur dit; il n'y a rien, au surplus, qui soit si pressé pour moi que d'aller faire mes dévotions sur une si illustre pierre.
Étant arrivés dans le cimetière Saint-Joseph, nous vîmes que de grands feux s'élevaient au-dessus d'une tombe, qui passait d'un pied hors de terre, et qu'autour de ces feux une quantité de misérables assemblés se chauffaient avec de grandes démonstrations d'une joie qui se pouvait concevoir par comparaison avec la violence du froid de l'hiver. Les flammes, en montant dans la nuit et parmi les solitudes sépulcrales du lieu, faisaient une image parfaite de l'enfer, et, pour achever le tableau, on pouvait fort bien considérer comme figures de damnés les gens qui, pour s'approcher plus du foyer, se battaient et se mordaient, ou ceux qui, assommés par les effets de la chaleur, dormaient étendus tout autour dans la fange humide et grasse.
Un archer du guet, qui se trouvait là et considérait philosophiquement ces choses à la manière de ceux de sa corporation, nous dit effectivement que c'était un bienfait de Mlle Molière qui, pour honorer la mémoire de son mari, faisait aux pauvres du quartier des largesses de chauffage.
Nous qui savions combien cette mémoire était lointaine et prête à s'évanouir devant les flambeaux d'un autre hyménée, nous ne pûmes nous empêcher de nous entre-regarder en silence. J'ai cru depuis que cette flambée charitable était comme l'excuse dernière d'une veuve croyant expier par ce grand déploi de flammes envers un mort, celles dont elle rougissait de brûler pour un vivant.
—Esprit, disait M. de Montalant, chère Esprit, voilà qu'il est tard et qu'il faut rentrer au logis.
Je ne connus pas d'abord à qui ce discours s'adressait, et je me sus mauvais gré, tout de suite après, d'avoir oublié le nom de la fille de Molière. N'était-il pas juste cependant, que le seul des enfants qui eût survécu au comique s'appelât Esprit?
Le lendemain, le hasard ou l'enchaînement de mes pensées me conduisirent de nouveau dans le cimetière de Saint-Joseph. La pierre qui recouvrait la tombe s'était fendue en deux, par l'effet du feu. Je crus que, durant la nuit, l'âme de Molière avait pu s'élever à travers cette fente pour se mêler un peu à celles du populaire qui se chauffait à cette flamme et s'égayait à cette clarté, image des foules de l'avenir qui s'éclaireront éternellement à la lumière de son génie et se réjouiront à la chaleur de sa gaieté.
Quand Scapin eut été pourvu d'une charge de président, par la grâce de M. de Moncontour et par le canal du serin qui fit en même temps de ce marquis un maréchal de France; quand la souquenille rayée du valet de comédie eut été remplacée sur mon dos par la robe noire du magistrat, et qu'au lieu des feux du théâtre je reçus les épices du tribunal, je ne trouvai point finalement que ma condition fût changée sensiblement. J'imaginais parfois que les plaideurs acharnés à disputer devant moi n'étaient que les personnages d'une scène que nous répétions; et pour l'assemblée qui venait parfois bâiller à l'audience—j'entends les jours d'hiver où je faisais allumer de grandes bourrées dans l'âtre ou quand il s'agissait de l'honneur d'un voisin—elle figurait parfaitement à mes yeux les spectateurs. Ils montraient effectivement le même goût, qui est de siffler l'acteur quand il joue bien et d'approuver le magistrat s'il opine mal.
Cependant Angélique, ma femme, n'était pas apparemment de ce sentiment, et le fit bien voir; car, s'étant montrée aussi stérile que le sont, au dire des voyageurs, les déserts sablonneux de la Lybie, du temps que j'étais Scapin, elle s'appliqua—sitôt que je fus président—à concevoir, chaque année, des enfants dont je me crois tendrement le père, ce qui fit qu'en un peu moins de six ans nous en comptâmes un peu moins que la demi-douzaine, je veux dire cinq, que j'élevai de la manière que je vais dire.
Le premier, qui était un fils, fut appelé par nous M. de la Bertrandière, du nom d'une certaine seigneurie que j'acquis à bon compte après la mort d'un traitant que j'avais fait pendre. M. de la Bertrandière n'eut pas plutôt atteint l'âge de sept ans que, cessant de le laisser polissonner, comme il avait fait jusqu'alors, avec les petits garçons du pays, j'ordonnai qu'il passerait des mains des femmes dans celles des hommes, et par là j'entendais n'être plus cousu aux jupes de la maritorne qui préparait nos repas, mais attaché aux basques de l'huissier qui écrivait mes procès-verbaux. Pour le second, qui fut aussi du sexe masculin, sa mère jugea que ce serait lui faire tort de le destiner à moins qu'à la prélature, et nous commençâmes à le nommer M. l'abbé, le jour qu'on lui ôta les lisières. Après cela vinrent deux filles, Isabelle et Armande, puis un fils, qui fut le Chevalier, car nous le crûmes assez bon gentilhomme pour être admis à faire ses caravanes sur les galères de l'ordre de Malte. On peut juger par là que nous ne songions guère, pour notre géniture, à la ranger sous les lois de Thémis ou de Thalie, origine et source de notre fortune, mais les fumées ambitieuses de ma femme et le soin de sa grandeur faisaient qu'elle souffrait assez impatiemment de me voir robin, pour ne point vouloir permettre que ses fils endossassent le harnais des chevaliers de la procédure. Et, pour le théâtre, elle ne se souvenait pas, je pense, que j'eusse été comédien.
On fit faire, par le tailleur du village, un habit de cavalier au gentilhomme, un vêtement de prébendier à l'ecclésiastique et un équipage militaire pour le profès. Pour les filles, elles eurent de beaux damas et des rubans à la mode des dames de la cour, car nous nous serions écriés à l'idée qu'elles pussent n'avoir pas, plus tard, le tabouret à Versailles, ou tout au moins des pages à Paris.
Après cela, nous fîmes venir un magister pour apprendre le rudiment et surtout donner le fouet à mes fils, avec un maître à danser pour montrer à nos filles les façons de la bonne compagnie, et contents d'avoir ainsi pourvu à la fortune future de nos descendants, nous pûmes enfin librement nous livrer à nos occupations coutumières, qui étaient pour Angélique de contester avec les vieilles femmes du village, et pour moi, les jours que je ne jugeais point, de vider quelques flacons chez les uns ou chez les autres en discourant sur les affaires publiques ou les biens de la terre.
Or, un matin que je revenais de chez le curé du lieu, qui était bon compagnon et avait entrepris de faire mon salut, par le moyen d'un excellent vin qu'il avait dans son cellier, je fus surpris, au détour de quelque charmille, d'entendre dans une partie écartée de mon jardin un murmure de voix alternées. M'étant avancé un peu plus, je distinguai, sur une terrasse terminée par deux rampes assez majestueuses, une petite troupe de gens qui semblaient faire des cérémonies, s'abordaient avec des révérences ou se promenaient pompeusement deux par deux en discourant. Comme j'avais pu me dissimuler derrière une allée d'arbres, j'arrivai assez près pour être confondu de voir que c'étaient mes fils et mes filles qui s'étaient concertés pour jouer la comédie.
Il y avait là aussi quelques polissons du village, réunis sans doute pour servir de spectateurs, et qui marquaient assez n'avoir pas payé leurs places en poussant plus souvent de longs sifflets d'improbation que faisant des battements de mains, même aux endroits les mieux touchés. Cependant Isabelle, l'aînée de mes filles, montrait des mines et se servait de l'éventail de la bonne manière, tandis qu'Armande, en suivante qui connaît ses devoirs, marchait derrière sa sœur avec un maintien à la fois modeste et effronté. Le chevalier, qui ne comptait pas plus de cinq printemps, figurait un page et s'appliquait en conscience, sans cesser toutefois de plonger ses doigts dans son nez, à porter la queue de la dame, tandis que M. de la Bertrandière, un poing sur la hanche, et tenant de l'autre main une canne qu'il m'avait dérobée, s'avançait à pas comptés, comme un seigneur auprès de son infante. Pour l'abbé, il montrait une apparence austère la plus bouffonne du monde et paraissait plongé dans des pensers profonds, qui ne le détournaient point, à la vérité, du soin de croquer un massepain qu'il tenait fort gracieusement en manière de tabatière.
Après qu'ils eurent ainsi représenté je ne sais quelle scène de leur imagination,—car les paroles n'arrivaient pas jusqu'à moi,—je les vis débattre un moment sans doute sur le jeu qu'ils voulaient essayer; après cela, l'abbé partit en courant du côté de la maison, pendant que les fils de mon fermier apprêtaient avec beaucoup de gravité une manière de siège, où M. de la Bertrandière s'assit dès que son frère eut rapporté ma robe de juge qu'il m'avait empruntée sans me consulter.
Les deux petits paysans qui, décidément, figuraient les archers dans cette mascarade, amenèrent alors un garnement tenant encore à la main la poire qu'il venait de dérober dans mon verger. Il me parut qu'il était jugé dans les formes, car, après interrogatoire, et ayant écouté d'un air indolent la plaidoierie de l'abbé, mué pour la circonstance en avocat, mon pendard de fils, qui imitait mes façons avec une effronterie pour laquelle je prévoyais le fouet,—feignant de dormir et de s'éveiller brusquement pour invectiver l'accusé, contrefaisant le défenseur dans l'endroit le plus pathétique, ou lorgnant les deux dames, ses sœurs, en prononçant la condamnation,—commanda d'un ton de bonne humeur que l'on emmenât le voleur pour le pendre promptement.
Dans le moment, la suivante vint annoncer la dame à M. le président, qui s'entretint quelque temps avec elle d'un air égrillard, et, un peu après, le page apporta au juge un sac fort pesant rempli de sable en manière d'écus, sur quoi le prisonnier fut délivré et eut licence de s'en aller, ce qu'il fit en achevant de manger sa poire.
J'étais si transporté de fureur de voir ces marauds d'enfants représenter ainsi la justice que, levant mon bâton et paraissant sur la terrasse, je mis du coup en déroute toute la bande, qui s'enfuit laissant par terre ses hardes et ma robe, défroques déplorables de l'art comique et de l'appareil judiciaire.