Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que par un petit chemin; il faut ouvrir l'œil et soigneusement scruter ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,—le rio Montesa,—et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile, avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter de ce qui venait de se passer.

Encore quelques kilomètres et c'est Jativa.

Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de clartés, nous apercevons des patios éclairés à giorno où s'agitent des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands casinos, non moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes villes, et encore!

Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale. Voyons si la fonda sera aussi brillante et surtout accueillante.

Il est minuit, nous ne désirons que des lits.

Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur les billards!

Nous finissons par dénicher une posada dans laquelle on nous offre les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose en moins encore.

Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy, ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.

L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête.

Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du dessin.

La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large. Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer, j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!

Nous sommes arrivés à Alcoy [13] à 3 heures du matin.

Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont libérateur.

Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite lanterne clignotante d'un sereno que nous interrogeâmes et qui obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda sur la grande place de la ville où nous attendait la Fonda del Commercio. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy, l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne.

ALCOY

ALCOY

Samedi, 17 août.

Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées.

Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule le Rio Serpis dont le cours régulier fait marcher de nombreuses usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient les «belles valences».

C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte plus de 30 000 habitants.

L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon.

Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir.

La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée. De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit, mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous faire voir distinctement le paysage.

Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est levé, la chaleur commence.

Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la Sierra de Vivens. Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes. Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers! Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les femmes avaient,—comme toutes les Espagnoles—des éventails; eh bien! à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles s'éventaient!

Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous atteignons ainsi le Col de la Carrasquetta, d'où l'on a une très belle vue sur cette région de montagnes.

L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui couvrent Alicante.

Jijona, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville qui paraît importante et assez riche.

Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien cultivées.

En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se fait moins bonne.

Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'Alicante [14], jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux immenses palmiers fait une surprise vive et agréable.

Il est 5 heures et demie du soir.

Nous avons choisi l'Hotel Reina Victoria, tout neuf, récemment ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel, voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France, ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation, le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée. Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut, en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.

Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers, est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas helladas dans les nombreux cafés ou cercles.

Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.

J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1o j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier, dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent tous gagner le gros lot; 2o la grande distraction des élégants qui passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux cirages!

Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes, depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église, elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide, elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté! L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche, vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une minute en repos.

Dimanche, 18 août.

Alicante m'a plu énormément.

C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux séjour d'hiver pour les malades.

LE QUAI D'ALICANTE

LE QUAI D'ALICANTE

La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir l'Espagne au temps des Maures.

Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très arabe.

Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes fardées outrageusement.

L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château de Santa-Barbara. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec le bleu sombre de la mer.

Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le muscat et malvoisie sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils produisent sont succulents, mais chauds, chauds!

A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante. Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai!

Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés. C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de rêve.

La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres, mais pour rester toujours très poussiéreuse.

A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.

Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt, mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant, on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe: «dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau bienfaisante.

Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent de rose. Un véritable coin d'Afrique!

Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville merveilleuse que nous verrons dans quelques jours.

ELCHE

ELCHE

Elche s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient puissamment implantés dans ce pays.

La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel.

Crevillente est un village qui—si la chose est possible—a un air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché, les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas l'Afrique?

Puis, toujours des palmiers et des palmiers.

La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants cavaliers maures.

On arrive ainsi à Orihuela, ville importante bâtie au milieu d'une huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne; c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur l'auto pour nous tirer d'embarras.

Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne. C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis. Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane!

Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape fixée pour le coucher.

Nous arrivions bientôt à Murcie [15] où l'Hotel Universal nous ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est une grande bâtisse située sur la place San-Francisco et au bord de la Segura, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau!

Lundi, 19 août.

Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9 heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont de véritables morsures.

Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une promenade dans la ville.

Une grande cathédrale à façade rococo frappe tout d'abord nos regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme Florence, par son clocher.

Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'Ermita de Jésus pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes; l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession. Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que, malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène.

C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant, puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans la même œuvre.

Les statues polychromes de Murcie sont l'œuvre du sculpteur espagnol Zarcillo, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture espagnole et le premier dans son genre.

Le Malecon est la principale promenade de la ville: c'est une vaste esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était offert.

N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence, Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes, originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on ne se lasse jamais.

Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne d'Espagne!

Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi? Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée. Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade, il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre, d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.

Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart, absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble presque un particulier accoutrement.

Nous sommes rentrés en ville en passant devant la Plaza de Toros, vaste construction de briques en forme d'arènes romaines.

A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil, sous la capote entièrement déployée.

On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles.

Nous traversons Totana sous un soleil brûlant; nos gosiers sont desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient déjà au tréfonds de nos estomacs.

A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record de toutes les poussières!

On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière, devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la poussière joue tous les rôles de l'eau.

La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau; la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante expérience.

D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les fruits donnent lieu à un assez important trafic.

La vigne et l'olivier résistent avec une louable ténacité; tous deux conservent une large place dans la culture de ces terres.

Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de grands palmiers et, au milieu, féeriquement étagée sur la pente d'une colline que domine un grand château mauresque, traversée par le rio Guadalantin, Lorca, importante ville maure de 60 000 habitants.

Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble détachée de la terre d'Afrique et apportée ici, nous est apparue au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irréelles, qui sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel était bleu, vert, violet, améthyste, par larges tranches successives auxquelles succédaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des grenats d'une chaleur de ton impossible à décrire; au centre, le fier château mauresque se détachait sur l'incendie d'un rouge d'apothéose.

Plus loin, au delà de la campagne à nouveau dépouillée, voilà enfin Puerto de Lumbreras, petit village que nous guettions soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la route que nous prenons, c'est la direction de Grenade.

Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans les sierras.

Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage où nous sommes conviendra admirablement pour y établir notre camp.

Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrêter dans les auberges des villes que nous traversions. Cette question est parfaitement juste et je vais y répondre.

Nous avions pour cela deux raisons: la première était que, souvent, nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilisées pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que nous nous étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La seconde raison était moins péremptoire; après y avoir goûté, cette vie de bohémiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous avions été ainsi moins bien que dans les hôtels, il est probable que ce goût aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec les délicieuses et abondantes provisions que nous avions emportées dans la voiture, munis d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas, que pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût pu mieux nous satisfaire?

Nous avons établi notre campement sur un petit monticule qui domine la route; la table.. oui, nous avons une table et un service complet... la table, dis-je, est dressée, l'argenterie et le cristal (tout ça en aluminium) étincèlent aux lumières déversées par les lanternes de l'auto et chacun prend part au festin.

Des muletiers qui passent avec leurs recuas de mules en chantant de lentes mélopées au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques instants, puis reprennent leur chemin en hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien vu et se croyant sous le coup d'une hallucination.

Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dîners en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route à faire et qu'on ne sait ce que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau donc, les explosions de l'auto troublèrent le silence de ces lieux déserts et nous reprîmes notre route.

Longtemps, on côtoie un large torrent à sec dans un paysage aride et désert; peu à peu la route se met à monter, insensiblement d'abord, puis par rampes qui se font plus fortes à mesure qu'on avance. On a abandonné le torrent desséché, on tourne et retourne dans les bas échelons des sierras aux maigres végétations.

Nous passons ainsi à Velez Rubio et nous montons toujours. A la chaleur de tout à l'heure a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il fait bon rouler ainsi dans la nuit claire!

Nous voici enfin en Andalousie. A Velez Rubio nous avons déjà reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqué les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. Peu après cette ville on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la vallée du Chirivel, bornée à droite et à gauche par deux hautes sierras dont les sommets se découpent nettement sous la lumière de la lune; ce sont, à droite, la sierra de Cullar, à gauche, la sierra de las Estancias. Longtemps, on file ainsi entre les grandes montagnes, sans rencontrer âme qui vive, en plein désert et l'on va vite, car la route est bonne et la lune éclaire la campagne comme s'il faisait jour.

La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle, car elle n'est pas entièrement achevée: brusquement elle cesse en plein désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le sol: à la bonne route qui a fini là fait suite un mauvais chemin sur lequel on peut cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme la chose par une ligne pointillée qui prend un peu avant Cullar de Baza et qui continue assez longtemps après. En avant donc sur le mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de village de troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creusées dans le roc et dans la terre que de maisons. Ce village est Cullar de Baza.

Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu; c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien, Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite, il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher.

Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas.

A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit. La lune vient de se cacher!

Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords, combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous passâmes enfin.

Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25 pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin se perd dans la lande et semble finir là. C'est la vieille route espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans, décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces chemins en Espagne, et sur de courts trajets.

Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios qui, par leur réunion forment la Guadiana menor; ces divers rios non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent, c'est-à-dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être cru perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement nous n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le chercher le long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios.

Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis quelques kilomètres je l'apercevais sur notre gauche, mais inachevée, impraticable encore, et ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant nos errements dans les lits des rios, j'avais entrevu un instant un magnifique pont en construction qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette route, bientôt achevés, éviteront aux automobilistes qui passeront dans quelque temps la désagréable traversée des sources de la Guadiana Menor!

Désormais en bonne route, nous atteignons rapidement Baza, l'étape: il est une heure du matin.

Baza est une petite ville d'environ dix mille habitants; le choix du gîte sera vite fait, il n'y a qu'une auberge: la fonda Granadina. Voilà enfin une véritable auberge andalouse, sale, simple, rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on dort encore moins bien. On nous coucha dans des chambres où pendant une bonne partie de la nuit se livra une bataille acharnée entre les membres de notre caravane, d'une part, et d'autre part les puces de l'hôtel que nous prétendions déloger. La victoire, longtemps disputée, resta finalement entre les... pattes des puces.

Ah! j'allais oublier de parler de la remise qu'on mit à notre disposition pour loger l'auto; elle était vaste, la porte en était haute et large, mais au milieu de l'ouverture il y avait une pierre, scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres, l'auto dut passer la nuit dehors, devant la porte de sa remise!

Je me souviendrai longtemps de Baza [16].

Mardi, 20 août.

Notre sommeil avait été rudimentaire, notre déjeuner de midi tout aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le second était immangeable. On nous servit une tortilla (omelette) aux champignons, qui était certainement très proche parente des omelettes emplumées de don Quichotte, et une viande assez semblable à celle que j'avais vu pétrir lentement par les lions du jardin zoologique de Barcelone.

Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier pays, à 3 heures du soir.

Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement au flanc d'une montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville noyée dans son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on atteint les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces régions élevées sont aussi arides que la plaine d'où nous avons surgi. La route se poursuit, assez bonne, en ligne généralement droite, faisant seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans d'étroites vallées où se réfugie la seule végétation de ces lieux. A peu près pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes habitées par des gitanos.

On descend enfin dans la large vallée où coule le rio Guadix. Le paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient verdoyant et cultivé, de désert il se fait habité.

Guadix, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la désolation des déserts d'où l'on sort.

Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps surmontée de son Alcazaba mauresque.

De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix, il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres qui séparent cette ville de Grenade.

Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux, qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de l'autre côté de l'obstacle.

Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du même genre.

Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive.

On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands et petits, mâles et femelles; c'étaient des gitanos. J'arrêtai ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'œil nous fûmes entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang étranger.

Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines septentrionales: nous les quittâmes.

Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade, mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des montagnes.

Nous sommes dans la sierra de Jarana. Après avoir été navigateurs nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte, on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros bourdon.

Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui semblent appartenir à l'empire de la Mort.

Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là-haut, tout là-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au sommet des à-pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours de l'eau dans ces hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la sierra Nevada avec son diadème de neiges éternelles.

Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là après la moindre pluie.

Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard tout neuf, nous stoppions à Grenade [17] devant l'Hôtel de Paris.

L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques. Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer; enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la force de me fâcher.

Mercredi, 21 août.

Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est d'aller visiter l'Alhambra. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant toute autre chose.

Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des Mille et Une Nuits, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se dressant au sommet d'une colline boisée.

Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par le soleil et les ans, qui n'a—vue de la ville—que le mérite de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus belle collection de pierres précieuses!

Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait jamais connue la chaude Ibérie.

Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est entièrement occupé par l'Alhambra. D'un côté la pente s'incurve en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à l'autre colline supportant les Tours Vermeilles. Du côté qui longe la vallée du Darro la paroi est à peu près à pic: les murs du palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a une vue différente du pittoresque palais. De là-haut on jouit d'une admirable vue sur Grenade.

C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des califes.

De la plaza Nueva part une étroite rue, la calle de Gomeres, dont la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit à la Porte des Grenades (Puerta de las Granadas). Cette porte doit son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et se trouve subitement dans cette oasis.

La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui, serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée... mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu.

On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très gracieux édifice Renaissance construit par Pedro Machuca, le même artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait, paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à rester uniques et pures en leur splendeur.

Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à gauche la Porte de la Justice, grande tour d'aspect complètement féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348 et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur la Plaza de las algives, devant la façade du palais mauresque.

Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est effectivement d'un goût très agréable.

En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il démolit une partie—heureusement peu importante—des dépendances arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'œuvre de goût, de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux. Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en a été le grand artiste qui avait nom Alonso Berruguete.

La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus, crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur, toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte.

D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi. Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette succession de merveilles.

C'est d'abord la Cour des Myrtes avec son immense bassin pour le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre Cour des Lions avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu, la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine.

Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige, à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie.

La Salle des Abencérages, la Salle de la Justice, la Salle des Ambassadeurs, dans la grosse Tour de Comares, la Salle des Deux-Sœurs, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée, la Salle de los Mocarabes, le Mirador de la Favorite avec ses trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur Grenade, tout en bas, le Boudoir de la Reine,... tout cela est d'un palais de fées.