En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete, d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés, nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux suivant l'état de la route.

Celle-ci continue cependant toujours très roulante.

Puerto-Real, autre ville, autre port de la baie dont les habitants prétendent à une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le Portus Gaditanus. Malgré leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent déplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des œuvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis de longues années avant Jésus-Christ! Il y a des trous où un enfant se tiendrait caché, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que soupirent les pneus.

Après Puerto-Real la route devient mauvaise. Cliché habituel: trous et poussière.

En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. Elles semblent fuir; nous nous en éloignons en effet; tant que nous n'aurons pas atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons le dos à notre but.

Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algésiras; brusquement nous revenons à droite, nous passons au milieu de marais salants aux émanations violentes et caractéristiques, traversons un pont et quelques vieilles fortifications qui défendaient jadis l'Isla de Leon dans laquelle nous sommes maintenant et voilà les lumières d'une nouvelle ville.

C'est San-Fernando qui continue la série des ports de la baie. Ville de près de 30 000 habitants, animée et bruyante et comme ses sœurs très brillamment éclairée.

Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie Cadix à la terre ferme. C'est une digue de près de 15 kilomètres de long, battue des deux côtés par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans l'eau, hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle trône Cadix. L'Océan gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de quelques flots écumeux apparaît dans les ténèbres. Le vent du large souffle par rafales humides. Nous avançons tout doucement sur un sol horriblement défoncé, vers la ville de l'Océan qui brille devant nous.

A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme toutes les villes espagnoles du sud; dès la nuit venue, fête perpétuelle, fête de la fraîcheur, de l'air pur et de la nuit!

Il faut circuler dans un dédale interminable de minuscules rues dans lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je, une seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on est obligé de prendre toutes sortes de précautions pour ne pas frotter les garde-boue aux murailles.

On arrive cependant sur la plaza de la Constitucion, assez large et ombragée, au milieu de laquelle se trouve l'Hôtel de Cadix qui a eu l'honneur de réunir tous nos suffrages [24].

Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement andalou quant au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance à laquelle nous n'étions plus habitués et qui nous surprend agréablement.

Mardi, 27 août.

Cadix est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville, dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer. De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des nuits étoilées sur l'Océan sans limites.

Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel badigeon blanc.

Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie, c'est un admirable coup d'œil; aussi les Espagnols, voulant exprimer son brillant aspect, l'ont-ils surnommée la Taza de plata, la tasse d'argent.

Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui va toujours s'appauvrissant.

Le Port est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées, où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie ciudad, a ainsi très grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux.

Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours nouveau. A l'est on voit le port, la première baie et les villes qui reposent à ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud, la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real, La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jetée qui, comme un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, l'Océan infini aux flots d'émeraude qui déferlent régulièrement sur la plage de sable. Au nord enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se perd dans un horizon de légères vapeurs, la côte qu'on suit par la pensée au delà des limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir, plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure du rio Tinto avec Palos et la Rabida: Palos, le petit port d'où Christophe Colomb s'élança à la découverte du Nouveau Monde, La Rabida, le couvent où l'illustre navigateur séjourna.

Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite que nous avons faite à la petite église de Santa Catalina, située dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile de Murillo, le Mariage mystique de sainte Catherine, la dernière œuvre du maître; Murillo travaillant à ce tableau tomba de son échafaudage et mourut des suites de cette chute.

Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons parcouru les vieilles petites rues qui entourent la cathédrale et où l'on voit un peuple très original. Les gaditanes effrontées avec leurs grands châles à franges, aux couleurs vives et brodés de fleurs, sont généralement jolies au possible. Elles ne mentent pas à leur antique descendance; Cadix, la Gades romaine, pourvoyait Rome de danseuses célèbres par leur beauté et leur... désinvolture.

Je recommande tout spécialement la cuisine de l'Hôtel de Cadix, elle est délicieuse et a le bienheureux mérite d'être accompagnée d'une cave incontestablement supérieure. Un déjeuner dans cet hôtel, suivi d'un café lentement siroté dans le frais patio, est un bienfait des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux délices de Cadix, notre âme errante de voyageurs nous poussant toujours plus loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto étant achevé, nous sortions de la place de la Constitucion et par le Môle et la Porte de Mer nous débouchions sur la digue.

Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous eûmes le plaisir d'admirer Cadix avec toutes ses lumières. Aujourd'hui, au grand jour du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous les feux du ciel.

La jetée traverse d'abord les flots de la mer: d'un côté l'Océan immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se rapproche de la côte les flots s'éloignent, puis les abords de la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs éclatantes réfléchissent le soleil. Il doit s'extraire de là des quantités infinies de sel, car on en voit à perte de vue des deux côtés de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de 7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent autant de blanches collines. Une voie de chemin de fer serpente au milieu du précieux résidu de la mer pour l'aller porter au loin.

Après avoir traversé San Fernando, on atteint rapidement la bifurcation où l'on prend la route d'Algésiras.

Tout de suite un obstacle sérieux se dressa devant nous. Un rio profond, ou plutôt un canal allant répandre l'eau de la mer dans les marais salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais un pont de bateaux, dont le tablier mobile suit le niveau de l'Océan, montant avec le flux, descendant avec le reflux. Au moment où nous arrivons, la marée est haute et le tablier est relié des deux côtés à la rive par des lignes brisées à 45°; impossible de passer avec la longue voiture dont l'empattement est trop grand et le ventre trop bas. Il nous fallut attendre que la marée descendît un peu, puis au moyen d'un savant assemblage de planches glissées sous les roues, nous pûmes franchir ce mauvais passage.

Chiclana de la frontera est une vieille ville, sale, vilaine, mal bâtie et encore plus mal pavée que toutes celles que nous avions traversées jusqu'ici. Comme plusieurs autres villes de la région, elle doit son appellation de de la frontera, à ce qu'à une époque du moyen âge (quatorzième siècle) elle se trouva à la frontière des derniers États mauresques.

La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira désormais en s'améliorant au point de devenir bientôt tout à fait bonne, aussi bonne que les routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée de beaux eucalyptus et traverse une région bien cultivée, de vignobles surtout. Puis elle rentre dans le désert, dans la brousse de petits arbustes, sans cultures, sans maisons, sans pueblos. De grands troupeaux de taureaux, de chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou marrons, paissent dans la lande, gardés par des pâtres à cheval.

Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible, caché derrière les montagnes qui bordent la côte.

Veger de la frontera est un village assez insignifiant, perché sur sa roche et qu'évite la route. Ce pueblo n'a d'autre intérêt que d'être situé non loin du célèbre cap Trafalgar, où Nelson perdit la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied du village, on laisse à gauche la route qui va sur Medina Sidonia, on s'enfonce dans une gorge étroite où l'on traverse le rio de l'Alamo, puis après une montée, on pénètre au milieu d'une lande déserte et grandiose.

Les rares humains que nous rencontrons ont l'air sauvage. Tout de gris habillés, vestes courtes et rondes, pantalons évasés dans le bas et garnis de lacets flottants, larges sombreros, presque tous à cheval, on dirait des gauchos des pampas de l'Amérique du Sud; ceux-là doivent sans doute venir d'ici, Espagnols aussi.

On passe non loin de la grande lagune de la Janda, que nous trouvons à peu près à sec. Le pays se fait de plus en plus désert et sauvage; cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe, a un cachet de grandeur qui impressionne fortement: on se sent si petit au milieu de ces solitudes!

Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte de furie; sans m'en douter j'ai rendu la main à mon puissant moteur qui en profite pour fuir cette région sauvage. Une véritable griserie d'air et de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons âprement la joie de nous sentir emportés au milieu de ces landes inhabitées et sinistres. Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans des proportions inhabituelles: l'indicateur de vitesse, consulté par hasard, m'apprend tout à coup que nous marchons à 90 kilomètres à l'heure. Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder à payer l'inévitable conséquence. A peine avais-je réduit normalement notre vitesse qu'une brusque détonation nous annonçait la mort d'un pneumatique.

La voiture est maintenant silencieuse au bord de la route: c'est l'arrêt en plein désert; l'impression poignante de tout à l'heure nous étreint de nouveau, plus violemment encore. Nous sommes là quatre, isolés, livrés à nous-mêmes, dans l'immensité vide, à des kilomètres et des kilomètres de toute habitation, réellement sous l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant autour de nous que des montagnes, de la terre et quelques maigres arbustes; pas un homme, pas un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service, que ferions-nous? Que deviendrions-nous?...

Mais voici que le moteur a de nouveau rompu le silence par ses joyeux ronrons. Sous l'effort vigoureux et adroit de mon mécanicien, le bandage détérioré a vite été remplacé par un neuf. Nous repartons après un arrêt de trois quarts d'heure à peine.

Les sommets de la Sierra de la Luna se profilent devant nous dans l'azur du ciel; le désert se peuple de végétaux civilisés: des chênes-lièges croissent sur les hauteurs. Une coupée de montagnes qu'on traverse et nous arrivons au rivage: l'Océan, le détroit de Gibraltar.

En suivant la côte nous gagnons Tarifa.

Tarifa est la ville la plus méridionale de toute l'Europe; plus bas, bien plus bas au sud qu'Alger. Pittoresquement étendue au bout de son cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe civilisée en face de l'Afrique sauvage dont la côte, la côte de Barbarie, est là devant toute proche, visible à l'œil nu. Tarifa est au milieu du détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui éclaire ce corridor de la navigation, voit à son pied les flots de la Méditerranée se marier aux vagues de l'Océan Atlantique.

Après Tarifa, la route s'engage dans une série de lacets et s'élève sur les pentes de la sierra; la nuit nous surprit brusquement dans la montée, tout est noir maintenant, seule la route blanchit sous l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants, l'éclairage illumine quelques instants des pans de montagnes ou le feuillage sombre des chênes verts. Tout à coup la descente commence, et en même temps apparaissent de nombreuses lumières, vives, rangées sur une longue ligne, mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa pointe, de l'autre côté de la baie d'Algésiras.

Nous descendons lentement une route aux détours sans nombre, ayant constamment les lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté de l'eau; le coup d'œil est merveilleux, on dirait une illumination. Au bas de la sierra, la route entre dans une ville qui paraît sale et délabrée: c'est Algésiras [25].

Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons l'Hôtel Reina Christina, situé quelque cent mètres en dehors de la ville, au milieu d'admirables jardins descendant jusqu'à la mer.

Mercredi, 28 août.

L'Hôtel Reina Christina est cet hôtel qui abrita la troupe nombreuse de diplomates venus ici l'hiver dernier pour participer à la trop fameuse Conférence!

Il est tout neuf et paraît représenter exactement le type de l'hôtel moderne absolument parfait. Entouré de la végétation exotique d'un immense parc, situé sur une légère éminence d'où l'on découvre toute la baie, juste en face du roc de Gibraltar, il est construit et agencé suivant les règles du confort le mieux compris. Il est composé de plusieurs corps de bâtiments disposés en étoile et venant se rejoindre au centre sur un cinquième au milieu duquel est réservé un patio large et commode. Chacun des bâtiments est étroit, afin de ne comporter qu'un appartement et qu'un couloir en largeur: le couloir derrière, les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage afin que toutes les chambres soient aussi bien situées les unes que les autres. Toutes les chambres ont des balcons et celles des bouts possèdent une véritable véranda italienne avec colonnes de pierre et toiture. Au rez-de-chaussée une galerie couverte suit toutes les façades et sert à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout en permettant de jouir constamment de l'admirable spectacle qu'on a de tous les points de cet hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les perfectionnements qu'a pu faire naître l'amour du confortable le plus recherché sont ici réunis, que le service y est admirablement fait, qu'une propreté méticuleuse y est observée, que la cuisine en est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description de l'hôtel rêvé par tous les voyageurs les plus difficiles, et cet hôtel, nous l'avons trouvé au fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. Cet hôtel est tenu par une Société anglaise; son personnel est presque entièrement français, car la direction n'a jamais pu mettre la main sur des garçons espagnols complaisants et polis.

La chambre dans laquelle on m'installa est celle qui fut occupée durant la Conférence par le délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar, qui présida le diplomatique cénacle.

Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès mon réveil, je me suis précipité à la fenêtre: merveilleux! Gibraltar est là devant nous, de l'autre côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur la base de l'énorme rocher qui semble un lion couché dans la mer et tourné vers l'Europe. Le roc est une grosse montagne qui a plus de 400 mètres de haut; il est troué de casemates et d'embrasures comme un nid de fourmis et tout hérissé de canons.

La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait face à Gibraltar. La ville espagnole semble regarder jalousement sa rivale anglaise qui est florissante et forte, tandis qu'elle végète et se délabre lamentablement; mais Algésiras a eu sa Conférence!

Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent fermer le détroit: c'est la côte du Maroc, c'est là que nous irons demain.

Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement xénophobe, bien que la France soit virtuellement en guerre avec le Maroc,—il y a quelques jours seulement que Casablanca était bombardée par la flotte française et à l'heure actuelle les troupes du général Drude combattent les Maures fanatisés,—nous espérons ne pas retrancher de notre programme, Tanger, que nous nous étions promis de visiter. Avant de partir on nous a prédit que nous ne pourrions pas débarquer à Tanger ou qu'en tous cas notre sécurité y serait fort compromise. Nous verrons bien.

Car le voyage à Tanger me paraît le complément indispensable d'un voyage en Espagne. Les Maures, chassés de la péninsule, s'en furent d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc. C'est donc à Tanger qu'il faut aller voir les anciens Arabes d'Espagne. C'est là-bas seulement que nous pourrons nous faire une idée définitivement exacte des villes d'Espagne qu'ils construisirent pour eux, mais qu'ils n'habitent plus.

En attendant nous allons consacrer notre journée d'aujourd'hui à visiter Gibraltar.

Le bateau à vapeur qui fait le service de la baie met à peine une demi-heure pour aller d'Algésiras à Gibraltar.

A mesure qu'on s'en approche, la montagne anglaise ressemble de plus en plus à une énorme bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme par une étroite bande, très basse, à peine plus haute que les vagues. Le rocher abrite une quantité infinie de canons et de travaux de défense; on le dit imprenable, surtout avec l'appui de la flotte anglaise.

Gibraltar en elle-même est une ville peu intéressante. L'architecture est insignifiante, les monuments nuls. Les rues en sont très propres: ça c'est anglais; les magasins fort sales: voilà qui sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne ville espagnole, encore habitée par beaucoup d'Espagnols. On y voit aussi de très nombreux visages britanniques, mais tous fonctionnaires ou touristes.

La ville est grouillante de soldats anglais. La garnison en compte six mille sur un total de vingt-cinq mille habitants!

On y rencontre beaucoup de Maures en costume indigène qui annoncent la proximité du Maroc.

Le port de guerre est allongé entre la ville et d'immenses jetées. Il a l'air formidable; nous y vîmes une quantité de grands cuirassés anglais et parmi eux un croiseur français, le Du Chayla, venu s'approvisionner de charbon et se reposer un peu de la dure campagne qu'il poursuit actuellement au Maroc pour y appliquer les résultats de la Conférence d'Algésiras!

A l'aspect de cette montagne farouchement fortifiée, de cette ville qui n'est qu'une vaste caserne et qu'un immense entrepôt militaire, de ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein de bruit et de mouvement et bourré d'approvisionnements et de montagnes de charbon, de ce port enfin où la première puissance navale du monde peut réunir ses imposantes flottes, on a l'impression de la place forte de premier ordre, de la citadelle inexpugnable.

Et si l'on considère ensuite la situation de ce formidable amoncellement de puissance militaire: au bout d'une pointe qui s'enfonce comme une lame effilée au cœur du détroit, à quelques kilomètres de la haute muraille de roches qui forme la rive africaine, on comprend alors que Gibraltar est réellement la clef du passage de l'Atlantique dans la Méditerranée, que sans l'assentiment des Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le «lac français» ou en sortir!

Sur la grande montagne calcinée croissent de maigres arbustes. Il paraît qu'ils servent d'abri à quelques singes sauvages, les seuls représentants de cette gent en Europe. Pour les voir, nous avons été faire une longue promenade dans les lieux qui leur sont réservés, mais à mon grand regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un seul. Ces singes sont sous la protection des lois anglaises: une partie de la montagne est leur domaine propre et il est interdit de les tuer.

En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle de la baie: cette fois c'est Algésiras qui en fait le fond, ses maisons forment une longue ligne blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre de la campagne; cette opposition de couleurs ressort très nettement sur un fond grisâtre formé par la sierra de los Gazules. Ce panorama est riant et reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures des montagnes qui entourent la baie, la fraîcheur des rives garnies de végétation, le pittoresque du roc anglais et de la barrière marocaine, la courbe gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble grandiose et cependant intime dans lequel l'idée de séjour prolongé s'éveille impérieuse et nonchalante. Tout ce beau tableau est parsemé, traversé, noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses méandres, le ciel domine, ciel de cobalt, mer d'indigo.

La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar, coup d'œil inoubliable; c'est une des plus belles choses que mes pérégrinations de touriste aient amenées devant mes yeux.

Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina, nous avons eu le spectacle d'un curieux lever de lune au-dessus de Gibraltar. D'abord on n'apercevait devant soi que la longue ligne de lumières de la ville anglaise qui semblaient comme suspendues dans le vide, puis peu à peu la lune apparut accompagnée de sa douce lueur argentée, changeant le spectacle; à mesure que les rayons lunaires faisaient pâlir les lumières humaines, un tableau sortait de l'obscurité, les montagnes et les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible scintillait sous le regard de la lune.

Jeudi, 29 août.

Il faut environ trois heures pour aller d'ici à Tanger. Dans la baie peu profonde d'Algésiras les navires mouillent loin de la côte; il nous fallut prendre une barque pour nous faire conduire à bord du Joaquim Pielago, un sabot espagnol dansant même sur la mer calme, qui fait trois fois par semaine le service entre Cadix, Gibraltar, Algésiras et Tanger.

Au départ on voit d'une nouvelle façon les merveilles de cet admirable coin de fin d'Europe: Algésiras, Gibraltar, la baie, le rocher, les montagnes forment alors un tableau unique dont les yeux ne peuvent se détacher et en tous cas dont ils se souviendront toujours.

Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air d'un large fleuve dont les deux rives se distinguent très nettement, un fleuve coulant entre deux continents!

Jusqu'au cap de Tarifa on suit de très près la côte espagnole qui fuit vers le sud. La dernière ville d'Europe apparaît vieille et blanche sur sa pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques, dominée par le dôme imposant de son église, très pittoresque.

Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De la Méditerranée on a passé dans l'Océan, les courtes vagues se sont faites longues et affadissantes, le cœur de bien des passagers se soulève maintenant en même temps que le navire! Ces parages sont toujours pénibles à cause de la violence des vents qui s'échangent entre les deux mers et il est rare que les gens qui craignent tant soit peu le mal de mer n'en soient pas atteints pendant cette traversée cependant si courte. Autour de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres, des visages navrés, des attitudes penchées... au-dessus des bastingages! Tout ce monde souffre sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource que de me réfugier dans une philosophique pipe!

Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment en forme de coupe et dont les rives descendent doucement à la mer par une plage de sable fin, étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante de blancheur sur la colline verte, Tanger apparaît à nos yeux ravis.

Lentement le bateau approche de cet endroit que nous désirions si impatiemment voir; on a le temps de se repaître de tous les détails de ce décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan, grandit et se précise peu à peu sous les rayons étincelants du soleil d'or.

La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent de nous à force de rames et d'où monte une clameur. Ce sont des indigènes qui viennent nous chercher pour nous conduire à terre.

Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que le fit la Nature, sans travaux, sans aménagement aucun. Il est peu sûr, peu profond et nullement abrité. On construit une jetée où les navires pourront accoster, mais actuellement ils s'arrêtent fort loin du rivage et nous devons atterrir au moyen des embarcations marocaines qui nous conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est lui-même un perfectionnement, car avant lui la dernière phase du débarquement se passait à califourchon sur les épaules de porteurs nègres qui vous extrayaient des barques, galopaient dans l'eau sale et vous déposaient sur le sable. Le port actuel de Tanger n'est qu'une vulgaire plage où l'eau vient en mourant et où les petites barques elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises se déchargent encore à dos de nègres, procédé primitif mais étonnamment pittoresque qui est toujours accompagné d'un concert de cris et de vociférations indescriptible.

Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la foule africaine bariolée et glapissante. Ce ne sont que visages de bronze; arabes, bédouins et nègres qui crient, s'agitent, sautent, semblent épileptiques mais ne font nulle besogne. Les couleurs des vêtements sont tellement vives que nos yeux en sont irrités: burnous blancs, vert-pré, rouge sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante. Et de cette foule se dégage une odeur de fauve, âcre et écœurante. Oh! que c'est bien l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de septentrionaux souffrent au contact de ces manifestations trop violentes pour eux: les oreilles bourdonnent de hurlements, les yeux cuisent de soleil et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de relents insupportables. On se sent pris de l'envie de taper sur ces sauvages pour les faire taire.

Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède deux ou trois hôtels européens; le meilleur est l'Hôtel Continental, simple mais confortable et très bien tenu par des Anglais. Il domine le port et ses fenêtres donnent une admirable vue sur la ville et sur la mer.

En quittant le port on ne peut pénétrer en ville que par la Porte de la Mer, formée de trois voûtes en forme d'arcs arabes, étroites et basses et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement maritime de Tanger. Puis on s'engage dans une ruelle étroite, roidement inclinée, durement pavée où l'on n'avance qu'au milieu d'une éternelle bousculade. Point de voitures, mais des hommes et des ânes lourdement chargés, les seconds seulement montent et descendent sans cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si vous voulez passer, il faut bousculer bêtes et hommes vous aussi. Impossible de s'arrêter, le flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un autre âne vous accroche avec sa charge. Nous dûmes ainsi avancer sans trêve dans les petites rues, jusqu'à l'hôtel.

Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier travail fut naturellement de déjeuner, d'abord par habitude, ensuite pour ne pas faillir à notre devoir de voyageurs consciencieux, et savoir comment on mange en Afrique. Eh bien! on y mange fort bien, à l'Hôtel Continental tout au moins. Une excellente cuisine vous y est servie par un personnel maure en costume national, poli, prévenant et silencieux.

Nous sommes les seuls voyageurs actuellement à Tanger. Il paraît que la guerre a non seulement arrêté la venue des étrangers, mais qu'une sorte de panique s'est emparée de la colonie européenne et que ceux de ses membres que des intérêts majeurs ne retenaient pas ici ont été se mettre à l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a donc causé une certaine sensation, on a admiré notre courage, et notre amour-propre aidant nous ne sommes pas loin de nous considérer comme des héros!

Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port et ses mille barques; de nombreux vapeurs sont mouillés au milieu de la baie, et parmi eux, les dominant du haut de son écrasante majesté de colosse, le Jeanne d'Arc qui nous protège de sa présence contre le fanatisme des Marocains en pleine ébullition. Nous dominons juste la plage sur laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les travailleurs du port qui font énormément de bruit mais excessivement peu de travail. Ces gens sont étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement sans crier comme des possédés, un sac qu'on déplace amène une dispute interminable, une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et de gestes que nous ne voyons en France que pendant les émeutes, un bourricot qu'on charge entraîne des discussions dont l'écho nous parvient assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont suivies de coups, non, des cris seulement. Chaque cri est cause d'un arrêt dans la besogne; je n'ai jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai jamais entendu crier autant.

A notre droite la ville toute blanche réverbère le soleil et renvoie dans les cieux un faisceau de clarté, comme la colonne de lumière qui s'élèverait, selon les musulmans, au-dessus de la mosquée du Prophète à Médine.

Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse de Tanger. Nous nous hissons sur des mules et, précédés d'un guide arabe au burnous flottant, suivis d'un garde du corps indigène, nous voici trottant dans les microscopiques rues. Oh! que voilà bien la ville orientale encore toute sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople! Ici point de fard: ruelles étroites et tortueuses, sales, sans aucune voirie, maisons arabes dans toute leur simplicité et cette fois peuplées d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique et dont pas un n'a encore abdiqué le pittoresque costume national. Burnous et turbans, tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très rares Européens, Espagnols pour la plupart et à moitié arabisés. Teint bronzé des Arabes, barbes hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de nègres dont certains du plus magnifique noir.

Nos mules grimpent comme des chèvres dans des ruelles qui sont des escaliers irréguliers et dangereux. S'il nous fallait passer à pied dans certains endroits je crois que nous y renoncerions... et puis marcher dans un tas de choses innommables!

Et cependant Tanger est infiniment moins sale que les villes turques; l'odeur infecte qui se dégage de toutes les rues de Stamboul n'existe pas ici, ou tout au moins est fort atténuée.

A force de grimper, les pieds agiles de nos mules nous portèrent sur la Casbah. C'est une place, située au point culminant de la ville, et qui est entourée des principaux monuments publics. Il y a là le palais du Sultan, délabré mais exquis de grâce comme ce que nous avons vu du style mauresque en Espagne, le palais de Justice, la prison où l'on nous présenta un certain nombre d'amis de Raisouli qui méditaient sur l'instabilité de la fortune de leur patron en tressant des ouvrages de paille et qui nous demandèrent effrontément de l'argent, le palais de la Trésorerie dont l'intérieur est un fouillis de sculptures sur stuc qui rappellent les merveilles de l'Alhambra de Grenade, le palais du Gouverneur devant lequel des soldats chérifiens montaient la garde avec un air qui n'avait rien de martial.

Tous ces monuments sont fort mal conservés; ils tombent en ruines, leur décoration a presque disparu. Par ce qu'il en reste on peut cependant se rendre compte que les Maures de Barbarie étaient parvenus à un aussi haut degré de civilisation que leurs frères d'Espagne. Ces édifices sont contemporains de ceux de la Péninsule; depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il semble que l'expulsion des Maures d'Espagne ait été le signal de la déchéance de toute la race, de la déchéance des Arabes qui étaient restés au Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient leur patrie perdue. L'histoire nous donne ici un exemple frappant de cet éternel recommencement dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés donnaient des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques, les Arabes d'Espagne toléraient la religion catholique, les catholiques au nom de la guerre sainte pourchassaient et exterminaient les Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures, redevenus barbares, qui se sont fanatisés et qui déclarent la guerre sainte aux catholiques civilisés et tolérants!

Les commencements de l'histoire de Tanger et du Maroc sont sensiblement les mêmes que ceux de l'Espagne. La Tingis romaine faisait partie de la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières vagues des barbares germaniques vinrent déferler jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger fut longtemps la possession des Vandales. Ce ne fut qu'au début du huitième siècle que les Arabes du califat de Damas s'emparèrent du Maroc, c'est-à-dire quelques années seulement avant de passer en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, avait suivi la côte méditerranéenne d'Afrique, l'Océan Atlantique lui opposa une infranchissable barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus à l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le pays le Maghreb el Ahksa ou contrée de l'Occident extrême; le nom moderne du Maroc est donc d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient toujours des déserts orientaux; les premiers arrivés, un instant arrêtés par l'Océan, refluèrent sur l'Espagne où nous avons vu les restes merveilleux de la civilisation à laquelle il parvinrent dans ce pays si bien conforme à leurs goûts et à leurs aptitudes. Les Arabes d'Espagne furent chassés après sept siècles d'occupation, ceux du Maroc sont restés, mais ne représentent plus à nos yeux que les descendants dégénérés et sauvages des Maures puissants et cultivés d'autrefois.

De l'une des portes de la Casbah on a une vue panoramique admirable sur toute la blanche ville.

Nous avons fait ensuite une longue chevauchée dans le réseau tournant et compliqué des rues de Tanger. C'est absolument la ville arabe, telle que nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est Cordoue, Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche bourdonnante, mais ici les abeilles remplissent encore les alvéoles, tandis que là-bas les frelons ont pris leur place.

Toutes ces petites rues sont extraordinairement étroites, une voiture n'y pourrait passer; il n'y a pas une seule voiture à Tanger, on n'y voit que des chameaux faisant les transports de l'extérieur et des ânes philosophiques qui circulent dans les rues en secouant leurs longues oreilles. Lorsque deux ânes se rencontrent, bien souvent l'espace est trop restreint pour leur permettre de se croiser, aucun des conducteurs ne veut reculer, il s'ensuit un arrêt prolongé dans la circulation, et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros dans une allée, voire dans une boutique.

Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée, s'étale le camp de l'armée chérifienne: c'est un assemblage de tentes sales et déchirées qui furent jadis blanches, parmi lesquelles circulent quelques chevaux étiques, malades, déformés et des soldats aux uniformes en haillons. L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau rouge; mais il est rare de voir les soldats autrement que vêtus de lambeaux déchirés, sans boutons, maculés.

A 4 heures du soir, nous étions de retour à l'hôtel et de notre fenêtre nous vîmes les muezzins appeler à grands cris les fidèles à la prière du haut des minarets carrés. Sur les terrasses blanches, de nombreux musulmans ont étendu leur petit tapis, et face à La Mecque, se prosternent longuement.

Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant en 25 000 Arabes, 20 000 Juifs, 20 000 Espagnols plus ou moins arabisés et un assemblage hétéroclite d'individus appartenant à toutes les races; parmi ces derniers, quelques Européens proprement dits, dont le nombre tend à croître tous les jours, mais encore totalement noyés dans la masse indigène. Les Français et les Anglais sont en nombre appréciable; à peu près pas d'Allemands.

Il y a un quartier européen qui est minuscule: c'est le Petit Zocco, espèce de rue un peu plus large que les autres ou plus exactement une place sur laquelle se trouvent les postes française, anglaise et espagnole. On y voit quelques cafés et des magasins à l'européenne, ce sont les seuls vestiges de notre civilisation qu'on puisse voir à Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent les chrétiens, c'est le quartier des affaires.

Ce quartier européen est, en somme, surtout français.

L'influence française est prépondérante à Tanger. L'Allemand, malgré les efforts incessants de la politique impériale et malgré la Conférence, y est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient avantageusement la seconde place, mais on sent une influence qui décroît à la suite d'un effort qui s'abandonne.

L'influence espagnole est de tout autre espèce. C'est l'influence du nombre plus que celle de la force. L'Espagne est présente à Tanger, parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence y est la même que celle qu'elle peut avoir, par exemple, à Oran, en pleine colonie française. L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de l'Européen, du sauvage que du civilisé.

Nous apprenons à Tanger que les provinces du Sud viennent de proclamer un nouveau sultan, Muley-Hafid, frère du Sultan régnant. Voilà donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! Abondance de biens ne nuit pas. Mais les sultans sont-ils des biens pour le Maroc?

On nous informe aussi que les troupes françaises ont infligé aux tribus marocaines une très sanglante défaite sous les murs de Casablanca et que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de ses enfants.

Ces nouvelles, qui sont connues de tous les indigènes de la ville et de la campagne, ont produit ici une effervescence qui pourrait fort bien prendre une tournure grave au moindre incident. Ce sont ces craintes qui ont fait partir et qui font partir à présent encore la plupart des Européens.

Le Français, en particulier, n'est point trop mal vu à Tanger. La haine fanatique des musulmans englobe tous les étrangers, et, de la bouche même des indigènes, j'apprends que cette haine, ces mouvements de fanatisme, ont pris toute leur acuité à la suite de la malencontreuse Conférence d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que toutes les puissances d'Europe voulaient une part du gâteau qu'est leur pays. Devenir Français comme leurs coreligionnaires algériens passerait encore, mais être partagés, déchirés entre tous les pays, offense outrageusement leur dignité, surtout qu'il y a pas mal de ces pays, comme l'Allemagne par exemple malgré la démonstration récente de son kaiser à Tanger, qui leur sont à peu près inconnus.

Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier la cité mauresque dans toute sa vérité. C'est ce que nous étions venus chercher. Nous voulions voir les Arabes chez eux, après avoir vu en Espagne les monuments et les villes de leur civilisation, afin de pouvoir remplir exactement par la pensée ces cadres vides aujourd'hui. A Tanger, rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit est vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est que de vivre de l'exploitation du touriste, l'ère conventionnelle dans laquelle tout est montre et vernis pour l'œil du voyageur n'est pas encore révolue. Mais tout porte à croire que ces temps ne sont pas éloignés; bientôt le Maroc sera définitivement astreint à suivre les lois du progrès, Tanger sera alors la grande porte de pénétration dans le pays; elle deviendra l'une des plus grandes villes de l'Afrique méditerranéenne et verra accourir la bande curieuse des touristes cosmopolites.

Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais vu d'hommes à l'allure aussi fière. Marchant comme des princes, portant haut leur tête altière, ils possèdent une réelle dignité, ils commandent l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, au coquet capuchon, est un costume si pittoresque et si crâne! Les hommes mariés portent le turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires se coiffent d'un simple fez rouge sans turban. Les hadji [26] ont le privilège du turban vert.

Notre guide, Selam Tabla, un jeune Arabe algérien, était aujourd'hui revêtu d'un burnous améthyste, en soie; il était splendide à voir avec son intelligente tête à peine estompée de l'ombre du capuchon.

Beaucoup d'Arabes paraissent très intelligents. On ne peut en dire autant des nègres et des Bédouins, qui semblent des brutes finies.

Dans les rues, sur le port, partout, le costume européen est très rare; la foule ne porte que le burnous et le fez.

Après notre dîner nous avons fait une chose qui n'était peut-être pas de la plus élémentaire prudence, mais qui eut pour nous un très vif intérêt. Accompagnés de notre guide arabe, précédés d'un autre indigène porteur d'un fanal, nous avons été courir la ville en pleine nuit. Il faut d'abord dire que, l'éclairage des rues étant absolument nul à Tanger, le porte-lanterne est à peu près indispensable si l'on veut entr'apercevoir quelque chose; malgré la vague lueur qui nous précédait, il nous arriva souvent de mettre le pied dans des choses bizarres ou sur le ventre d'Arabes endormis au beau milieu de la rue.

Cette nocturne promenade n'avait que de très lointains rapports avec celles qu'on fait à pareille heure sur les boulevards de nos villes de France, mais ce fut précisément ce qui en fit tout le charme. Comme dans l'Espagne du Sud, la population semble ne pas se décider à aller se coucher; jusqu'à une heure avancée de la nuit on voit les rues grouillantes de monde; les indigènes, qui eux n'ont pas besoin de lanterne pour reconnaître leur chemin, circulent lentement dans la nuit en conservant leur démarche solennelle, leurs burnous éclatants sortent parfois brusquement de l'obscurité et jettent des couleurs vives et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied des murailles et causent entre eux ou chantent de lentes complaintes qui rappellent les chiens aboyant à la lune; parfois d'une petite boutique borgne sort un trait de lumière éclairant un coin de rue qui apparaît en un tableau d'un pittoresque et d'un sauvage achevés. Les femmes voilées passent silencieuses et rapides, de grosses négresses guettent sur des seuils louches des aubaines crapuleuses, les groupes souvent nous lancent au passage des regards haineux et leurs faces rendues encore plus méchantes par la nuit nous disent tout ce que ces gens-là pensent des étrangers abhorrés; enfin les chiens arabes qui ont flairé des roumis nous clament les sentiments de leurs maîtres en furieux abois!

Tanger est un véritable dédale de rues étroites et tortueuses. L'obscurité donne à ce fouillis inextricable un air sinistre de labyrinthe mortel; qu'on se sent loin de notre civilisation! On est perdu, isolé au milieu de ce peuple qu'on sent hostile, dans cette ville qu'on sait rebelle à nos mœurs et à notre race.

Ces ruelles ont des étroitesses de couloirs, elles sont souvent moins larges que les allées de nos maisons modernes, elles n'ont pas 20 mètres sans un coude brusque, souvent elles passent sous de mystérieuses voûtes et traversent des files entières de maisons; alors il règne là-dessous des odeurs horripilantes pour nos narines! Si notre guide et notre éclaireur nous abandonnaient là, jamais nous ne serions capables de retrouver notre chemin pour rentrer à l'hôtel!

Nous pénétrons dans un café-concert arabe. C'est une petite salle, mais propre et coquette. Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux de porcelaine aux vives couleurs, sur le sol d'épaisses nattes sur lesquels on s'assied à la turque. On nous sert de petites tasses de café maure et du hatschich dans de minuscules pipes. Bien entendu, je fis l'expérience du hatschich; j'espérais que cette clef des songes arabes me conduirait tout droit au Paradis de Mahomet, mais à ma grande surprise je ne ressentis aucun changement dans mon équilibre général. Je dois être un fumeur trop endurci et la dose n'était sans doute point assez forte. C'est fâcheux. Le Paradis resta fermé pour moi et je ne pus contempler les délicieuses houris aux faces de lune!

Des musiciens arabes assis en cercle sur les nattes jouent de divers instruments: violon, mandoline, guzla, instruments indigènes à corde de formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout l'éternel tambourin qui accompagne toutes les manifestations musicales des Arabes. De cet assemblage sortait un concert baroque de notes heurtées, tantôt doux et attristé, tantôt aigu et saccadé. Le rythme variait peu, mais il était d'une cadence parfaite et produisait une certaine sensation agréable. Ces musiciens jouaient tous très juste.

Des Maures étaient assis comme nous sur le sol autour des musiciens; les uns écoutaient gravement, d'autres jouaient impassiblement à divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, chantaient pour accompagner la musique.

Nous portons ensuite nos personnes curieuses dans un autre concert où l'on donnait des danses égyptiennes. Il y a là des chaises et des tables; la salle est assez vaste, remplie d'un opaque brouillard de fumée de tabac au milieu duquel nous avons d'abord quelque peine à discerner une nombreuse assemblée d'Arabes, de nègres et d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois musiciens misérables, dont l'un aveugle, et trois juives tout de jaune vêtues qui dansent et chantent à tour de rôle. Ces juives sont jeunes, grasses, flasques et fanées; une épaisse couche de plâtre dissimule leurs faces, elles dansent, dansent, pendant des heures, des motifs dans lesquels le ventre joue le premier rôle. C'est la danse du ventre dans toute sa brutalité, dans sa dégoûtante obscénité. Que ces pauvres ventres doivent être fatigués le soir quand arrive l'heure du repos! Et encore est-ce bien alors le repos pour eux?

Enfin malgré l'heure avancée,—il est près de minuit,—notre cortège, toujours précédé de son porte-fanal et suivi de son guide, reprend ses pérégrinations nocturnes, pour aller voir danser des almées mauresques. Il faut bien tout voir!

Par des rues encore plus tortueuses et plus sales, plus sombres et plus odorantes, nous allons chez une vieille juive qui tient cette spécialité. C'est une énorme mégère, bouffie et fluctuante, qui entre-bâille une porte louche, parlemente longuement avec notre guide et enfin nous introduit dans un taudis infect. Dans une chambre étroite et basse, aux murs sales, meublée de quelques chaises boiteuses et d'un divan crasseux, deux belles filles maures de l'intérieur, deux fleurs au milieu du fumier, exécutèrent devant nous la danse arabe dans toute sa pureté. C'étaient deux enfants, quatorze ans à peine, mais formées et femmes complètement. Elles étaient bien faites et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau blanche et taille fine; leurs jambes étaient un peu courtes et leur taille un peu trop longue, c'est, je crois, le défaut de la race arabe; leurs gracieuses figures étaient comme illuminées par deux yeux noirs, profonds, veloutés, immenses!

A tour de rôle, elles firent défiler devant nos yeux toutes les scènes lascives de cette danse arabe qui est la parodie de l'amour; c'est encore la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse que nous avions vue tout à l'heure dans un café-concert, mais une succession de tableaux gracieux, un peu sauvages, extrêmement sensuels. Celle qui ne danse pas accompagne de ses cris l'autre qui s'agite et la vieille juive tape sur un tambourin en hurlant comme une possédée, pour marquer la cadence. Nos odalisques étaient d'abord revêtues de costumes un peu défraîchis, mais qui furent somptueux; quand la danse en fut à ses derniers tableaux, leur vêtement était devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire même. Il faut bien tout voir!

Estimant avoir rempli suffisamment notre journée, nous avons ensuite regagné l'hôtel en suivant docilement notre guide à travers le jeu de patience des ruelles de Tanger, et nous nous sommes couchés la conscience tranquille, avec le sentiment du devoir accompli.

Vendredi, 30 août.

Sous nos fenêtres, le port de Tanger avec sa horde hurlante. Nous vîmes charger du bétail sur un vapeur à destination de Gibraltar. Nos Africains empilaient les pauvres bœufs dans de grands bateaux plats pour les conduire au steamer mouillé dans la baie. On voyait ces barques s'éloigner, lentement remuées par les rames indolentes de quelques nègres, puis accoster le navire que les ruminants regardaient de leur œil doux et résigné. Pour grimper ceux-ci dans leur maison flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares Marocains les attachaient par les cornes et les hissaient brutalement suspendus ainsi par la tête. Ces pauvres bêtes s'agitaient éperdument dans le vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement, pendant que dans la barque et sur le navire nègres et arabes hurlaient.

Ce matin, nous allons faire une grande excursion 202 hors de la ville. On nous dit bien qu'il y a quelque danger, mais avec de bons guides, nos armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que nous nous serons privés du plaisir de connaître cette campagne curieuse qui entoure Tanger.