V
DIANE ET CYPRIENNE.

Au manoir de Penhoël, Cyprienne et Diane n'étaient pas traitées tout à fait comme les filles de la maison. Elles étaient bien de la famille, mais on laissait entre elles et leur cousine Blanche une distance si grande, qu'elles ne pouvaient point se croire placées sur le même degré de l'échelle sociale.

Blanche était l'héritière, la véritable mademoiselle de Penhoël. Bien rarement désignait-on par ce titre les deux filles de l'oncle Jean, que les paysans nommaient les petites demoiselles, et la société simplement les petites.

L'oncle Jean lui-même avait contribué à trancher plus profondément la ligne qui séparait ses filles de leur cousine. Dès leur enfance, il les avait habituées à regarder le berceau de Blanche avec une sorte de respect. Il n'avait point voulu qu'elles s'habillassent comme Blanche, et jamais il ne leur avait permis de porter d'autre costume que celui des paysannes du Morbihan.

Il y avait bien longtemps que l'oncle Jean vivait à la charge de ses parents de la branche aînée. Autrefois, dans sa jeunesse, il avait porté l'épée et il avait été, disait-on, un fier soldat; mais tandis qu'il se battait à l'autre bout de la France, les gens trop zélés qui représentaient la république dans le district de Redon vendaient à l'encan son modeste héritage.

Quand il était revenu au pays, il avait trouvé un asile chez le vieux commandant de Penhoël, père de Louis et de René. Depuis lors, il n'avait plus quitté le manoir.

C'était un cœur bon et tendre, possédant d'instinct toutes les délicatesses. Le souvenir reconnaissant du bienfait était en lui une religion. Il donna la première place de ses affections aux deux fils de son bienfaiteur.

Et s'il leur fit une part inégale, ce fut à son insu et malgré lui. Louis avait une âme si grande et si noble! Son absence laissait un vide si profond dans le cœur de tous ceux qui l'avaient connu!...

Avant d'être soldat, l'oncle Jean avait été un pauvre jeune gentilhomme, à peine plus riche que l'unique fermier de son père. Il ne savait pas grand'chose, et la seule éducation qu'il avait pu donner à ses filles se réduisait à ce double principe, règle fondamentale de sa propre vie: Adorez Dieu; aimez Penhoël!

Cyprienne et Diane aimaient Penhoël comme elles adoraient Dieu. C'était un dévouement passionné, inaltérable, sans bornes, qui avait ses racines aux premiers jours de leur enfance et qui, à mesure que s'écoulaient les années, grandissait, loin de faiblir.

Tout ce qui portait le nom de Penhoël leur était cher et sacré. Elles respectaient le maître, tout en connaissant mieux que personne les misères de sa nature et les fautes de sa vie; elles avaient pour Blanche une tendresse protectrice et comme maternelle. Quant à Madame, elles allaient bien au delà des prescriptions de leur père; elles l'adoraient à l'égal de Dieu.

Madame semblait bien loin de répondre par une tendresse égale à l'amour expansif et à la fois respectueux que lui portaient Cyprienne et Diane. Elle était bonne et douce pour elles comme pour tout le monde: voilà tout. Et même un observateur clairvoyant aurait pu distinguer chez elle, vis-à-vis des deux jeunes filles, une nuance de froideur qui n'était point dans sa nature.

Cela était d'autant plus étrange que Marthe traitait l'oncle Jean comme un père, et prenait à tâche de le dédommager des brusqueries souvent brutales du maître de Penhoël.

Mais Marthe avait pour sa fille un amour exclusif sans doute. En ce cœur plein il ne restait plus de place pour un sentiment secondaire.

Diane et Cyprienne ne se plaignaient point. C'étaient toujours le même empressement et la même ardeur. On eût dit parfois, tant elles gardaient de courage à aimer Madame, malgré sa froideur inflexible, on eût dit qu'elles pensaient que cette froideur était feinte.

Elles avaient à peine connu leur mère, qui était morte peu de temps après leur naissance. Enfants, elles avaient été libres et même un peu abandonnées; jeunes filles, elles étaient libres encore. Personne, au manoir, ne s'avisait de contrôler leurs actions. L'oncle Jean avait en elles une pleine confiance. Le maître de Penhoël n'exigeait rien d'elles sinon parfois, le soir, à des intervalles de plus en plus rares, quelques-unes de ces anciennes chansons bretonnes qu'elles disaient en s'accompagnant de leurs harpes. Madame semblait affecter de ne leur demander jamais compte de leur conduite.

Elles allaient et venaient, toujours seules, ou en compagnie d'Étienne et de Roger, qui passaient leurs jours à les poursuivre et qui ne les trouvaient pas toujours, car l'existence de Diane et de Cyprienne avait son côté mystérieux.

Elles n'avaient point de compagne de leur âge. Rien ne les appelait ici plutôt que là; rien ne les retenait au manoir, si ce n'est le désir de faire compagnie à Blanche, qui les aimait tendrement pour tout l'amour qu'elles lui témoignaient.

Elles étaient les idoles des bonnes gens du pays, entre Redon et Carentoir. On aimait Blanche, mais il y avait trop de respect dans la tendresse qu'on lui portait. On ne la voyait pas assez souvent ni d'assez près, tandis qu'il ne se passait guère de journée sans que les gens des villages voisins eussent occasion de saluer Diane et Cyprienne. Et Dieu sait qu'ils les saluaient de bon cœur, les chères filles, malgré leur costume de paysanne.

On les rencontrait le jour; et quelques-uns disaient que, la nuit aussi, quand la lumière de la lune glissait, pâle, sur la lande solitaire...

Mais c'étaient là des contes de veillées, où le fantastique et l'impossible entraient à forte dose.

Ce qui était bien certain, c'est qu'elles étaient bonnes comme leur père, le meilleur des hommes, et comme leur défunte mère, dont tout le monde se souvenait; c'est qu'elles étaient plus jolies que les anges qu'on voyait sourire dans les tableaux de la paroisse; c'est qu'enfin elles ressemblaient, au dire des vieillards, à ce fils aîné de Penhoël, beau et vaillant comme les héros des traditions antiques.

En revanche, Cyprienne et Diane n'avaient point su trouver grâce auprès de la société. Le chevalier et la chevalière de Kerbichel, les trois vicomtes, madame veuve Claire Lebinihic, les demoiselles Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang, leur jeune frère Numa et autres notables les tenaient au plus bas de leurs dédains. La Romance, l'Ariette et la Cavatine déclaraient, à qui voulait les entendre, que ces petites mendiantes, n'ayant ni sou ni maille, étaient la honte du pays.

Elles dansaient comme des effrontées avec leurs jupes de cinq sous et leurs bonnets ronds! Elles montaient à cheval et galopaient comme des garçons! Elles raclaient de la harpe, enfin, à la grâce de Dieu, et criaillaient de vieilles, vieilles chansons d'avant le déluge!

Haine d'artistes...

Les deux sœurs en avaient soulevé de plus graves qui se taisaient et qui attendaient. L'homme de loi le Hivain, surnommé Macrocéphale, les abhorrait pour cause; M. Robert de Blois et son domestique Blaise les détestaient cordialement; il n'y avait pas jusqu'au puissant marquis de Pontalès qui n'eût contre elles une aversion bien décidée.

De tout cela elles ne s'inquiétaient point trop en apparence. Elles continuaient leur vie solitaire, et qu'on aurait pu croire occupée à quelque œuvre mystérieuse, si la frivolité de leur âge et leur inaltérable gaieté n'avaient repoussé bien loin ce soupçon.

On les voyait, en effet, toujours joyeuses, comme si leur conscience eût souri sur la sereine beauté de leurs jeunes visages.

Étienne seul et Roger avaient pu voir parfois, en des occasions bien rares, leurs fronts soucieux...

Elles avaient alors à peu près dix-huit ans. Toutes deux étaient de ces natures qu'il faut expliquer, parce qu'on ne les devine point. Malgré leur extrême jeunesse, elles portaient un masque attaché solidement. Ce masque, c'était leur gaieté même.

Au temps où nous les avons vues, dans le salon de Penhoël, poursuivre avec Roger de Launoy leur causette enfantine, leur gaieté vive et franche n'avait rien d'emprunté. La famille était heureuse alors. Madame avait bien quelque peine cachée; le maître montrait bien parfois des inquiétudes et des soupçons inexplicables, mais, en somme, le seul mal que connussent les hôtes du manoir était l'ennui monotone et austère.

Maintenant tout avait bien changé! A ce calme plat de la vie campagnarde, où l'existence est une longue apathie et où l'on arrive à la vieillesse avant d'avoir vécu, avait succédé comme une sourde tempête.

Au dehors, il n'en paraissait trop rien. C'est à peine si quelques symptômes vagues laissaient deviner aux bonnes gens d'alentour la mortelle fièvre qui minait la race de Penhoël.

Au dedans même, tous ne comprenaient pas également la gravité du mal. Mais Cyprienne et Diane avaient surpris, par hasard d'abord, puis par l'effet de leur volonté, des secrets terribles.

Elles voyaient, engagée auprès d'elles, une lutte ténébreuse dont le résultat devait être la ruine et le déshonneur de Penhoël...

D'un côté se réunissaient, ligués par l'intérêt, Robert de Blois, maître le Hivain, le vieux marquis de Pontalès et d'autres alliés subalternes, tous gens actifs et âpres à la curée, tous habiles, audacieux et forts des avantages déjà remportés.

De l'autre, le maître de Penhoël et Madame. Le maître n'avait jamais été un esprit bien robuste; mais ces trois années pesaient sur lui comme un demi-siècle. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. Le peu d'énergie qu'il avait autrefois s'était usée par le découragement et aussi par des habitudes d'ivresse, où il s'était jeté lâchement, comme en un refuge contre l'amertume de ses pensées. Marthe de Penhoël était, au contraire, un cœur haut et vaillant. Au premier moment, elle s'était placée de front entre le maître et ses ennemis; mais, à un instant donné, un coup mystérieux avait soudainement brisé sa résistance. On eût dit que son courage était tombé devant quelque talisman irrésistible. Elle ne se défendait plus.

De sorte que les coups des ennemis ligués contre Penhoël tombaient sur un adversaire sans armes. La ruine avançait, avançait...

Il était même étrange que le combat pût durer encore, et la chute de la maison de Penhoël eût été consommée depuis longtemps si une main mystérieuse, inconnue également aux vainqueurs et aux vaincus, n'était venue retarder plus d'une fois le dénoûment fatal du drame.

Cyprienne et Diane s'évertuaient dans l'ombre. Elles étaient jeunes, isolées; elles ignoraient la vie; mais, sous leur beauté gracieuse, il y avait un courage viril.

Elles travaillaient, infatigables et alertes, à une tâche qui eût épouvanté des hommes forts.

Elles devinaient la haine qui s'envenimait autour d'elles; les conseils ne leur avaient point manqué; car une voix prophétique, en qui elles avaient confiance, leur avait souvent dit que la mort était au bout de ce combat désespéré.

La mort pour elles, si jeunes, si charmantes! Pour elles, qui commençaient à aimer!...

Elles allaient foulant aux pieds toutes craintes.

Parfois,—quelle jeune fille n'a ses heures où le rêve chéri vient caresser l'âme et l'amollir?—parfois Diane entrevoyait l'avenir bien heureux avec Étienne, Cyprienne avec Roger; la faiblesse de la femme prenait le dessus durant un instant; une larme glissait entre les cils baissés de leurs beaux yeux. Mais cela durait peu; elles s'embrassaient silencieusement, et ce baiser voulait dire: «Pauvre sœur, tu es comme moi, tu l'aimes, et tu n'auras pas le temps d'être à lui.»

Vous les eussiez vues alors, muettes et pensives, les bras entrelacés, la tête inclinée...

Quand elles se redressaient, il y avait sur leurs fronts d'enfants une intrépidité calme et sereine. Elles s'étaient comprises; il fallait combattre et combattre seules, car elles aimaient déjà trop pour mêler Roger ou Étienne à ces sourdes batailles où il s'agissait de mort.

Et, eussent-elles aimé cent fois davantage, l'idée ne leur serait point venue d'abandonner la tâche commencée.

D'ailleurs, il y avait des moments où elles espéraient la victoire. Et que de joie alors! Avoir sauvé le maître qui avait été bon pour leur enfance et qui donnait sa maison à leur vieux père sans asile! Avoir sauvé Madame qui se mourait à souffrir d'une angoisse inconnue, Madame, leur profond et tendre amour! Avoir sauvé Blanche enfin, la pauvre enfant, le doux ange de Penhoël, sur qui planait aussi la menace commune!

Quand ces espoirs venaient, elles ne voyaient plus le monceau d'obstacles qu'il fallait soulever, et leur cœur, ivre, bondissait d'allégresse par avance.

C'était cela qui les soutenait. Le courage, si grand qu'on pût le supposer, n'aurait point suffi; il fallait les illusions et l'espérance.

Et ici leur ignorance complète de la vie, et la simplicité qui leur montrait au loin une route ouverte au travers de l'impossible, étaient puissamment aidées par la nature romanesque de leur esprit.

Tout, depuis leur enfance, avait accru cette prédisposition qu'elles avaient à compter avec le merveilleux.

Elles étaient de ce pays où les traditions sont de beaux contes de fées, et où les imaginations tristes et poétiques tâchent sans cesse à soulever le voile qui recouvre les choses surnaturelles. Leurs premières nuits avaient été bercées par ces étranges récits qui épouvantent et charment les chaumières bretonnes. Nul enseignement raisonné n'avait arraché ces germes qui, au contraire, avaient grandi dans la libre solitude où s'était passée leur enfance. Elles avaient appris à lire dans les vieux livres de la bibliothèque du manoir, qui se composait presque entièrement d'anciens poëmes et de romans oubliés dans la poudre. Benoît Haligan les avait tenues bien souvent sur ses genoux, toutes petites qu'elles étaient, et leur avait récité, avec sa voix profonde et son mélancolique sourire, les étranges légendes qui emplissaient sa mémoire. Enfin, il n'y avait pas jusqu'au souvenir vivace, laissé dans le pays par leur oncle, l'aîné de Penhoël, qui n'eût affecté bizarrement leurs jeunes esprits.

On parlait de sa disparition mystérieuse, et l'on en parlait sans cesse. Pour Diane et Cyprienne, c'était là encore un roman, mais un roman réel qui les touchait de près, et leur servait de pont, en quelque sorte, pour arriver à croire tout ce que disaient les vieux livres de la bibliothèque.

A mesure que les années étaient venues, leur foi s'était néanmoins modifiée. L'élément intelligent et juste qui était en elles avait fait peu à peu la part de l'impossible et de l'absurde, mais l'amour du merveilleux avait surnagé.

Et par un singulier travail de leur pensée, cette tendance, désormais indestructible en elles, s'était détournée des vieilles fables pour arranger miraculeusement le présent inconnu.

Il était un lieu au monde qui leur apparaissait de loin, environné d'un radieux prestige. Elles y rêvaient la nuit et le jour. Elles le voyaient à travers ce prisme féerique qui montrait jadis aux crédules matelots de l'Espagne les prodiges de l'Eldorado. Ce lieu, c'était Paris.

On ne saurait dire précisément d'où leur étaient venues les idées qu'elles se faisaient de Paris. Elles les avaient prises çà et là, récoltant d'un côté un renseignement, de l'autre un mensonge. Elles avaient écouté d'abord les bonnes gens des environs, pour qui la grande ville était un pays plus lointain et plus invraisemblable que l'Amérique, au temps de Christophe Colomb. Elles avaient interrogé la bibliothèque, dont les bouquins, un peu plus avancés, leur fournissaient des détails tels quels. En outre, parmi les hobereaux du voisinage, il en était jusqu'à deux ou trois qui se vantaient avec orgueil d'avoir passé quinze jours, en leur vie, dans la capitale du monde civilisé.

Or les hobereaux qui ont fait le grand voyage ont une manière à eux d'exagérer leurs impressions et d'enluminer la vérité.

Cyprienne et Diane en auraient pu apprendre bien plus long auprès de Robert de Blois et des deux Pontalès, mais une répulsion énergique les éloignait de ces derniers, et Robert, qu'elles étaient forcées de voir tous les jours, prenait plaisir à entasser fables sur fables.

Il en était un peu de même d'Étienne Moreau, le jeune peintre. Certes, ce n'était point chez lui mauvais vouloir ou amour du mensonge, mais, dès qu'il s'agissait de Paris, le regard des deux sœurs brillait et s'animait; Étienne les voyait écouter avec une attention si passionnée, qu'à son insu sa verve s'échauffait. Les couleurs du tableau changeaient sous sa parole jeune et vive. Il aimait Paris, lui aussi, et son souvenir avait des yeux de vingt ans. Malgré lui, la réalité disparaissait sous un brillant manteau de poésie.

Tant de notions diverses se mêlaient et s'amoncelaient dans la mémoire de Diane et de Cyprienne. Elles n'en oubliaient aucune, et les gardaient jalousement au dedans d'elles-mêmes comme un trésor cher.

Elles n'avaient nul moyen de distinguer le vrai du faux. Aussi loin que pussent se porter leurs regards, nul point de comparaison n'existait autour d'elles.

La plus grande ville qu'il leur eût été donné de voir était Redon, cité de deux mille âmes.

Il fallait que leur imagination bondît par-dessus toutes choses connues, pour arriver à l'idée de Paris, et c'est justement dans ces conditions particulières que l'imagination enivrée s'exalte et peut élargir à l'infini l'horizon des rêves.

Paris était pour elles l'enfer et le paradis; tous les miracles y devenaient possibles.

C'était le grand trésor du monde, où chacun venait puiser, à proportion de sa force, de son génie ou de sa beauté.

Ce qu'on demandait en échange à la beauté, au génie ou à la force, elles n'en savaient rien, elles n'avaient jamais songé à s'en instruire. Leurs yeux s'éblouissaient à contempler ce magique royaume de la gloire et de la richesse.

Bien souvent elles songeaient au bonheur de ceux qui pouvaient lutter et vaincre dans cette arène splendide. Là, on devenait riche, puissant; on pouvait approcher du roi, dont elles entendaient parler avec une religieuse emphase, et dont le pouvoir leur semblait égal à celui d'un dieu.

On y arrivait pauvre; on en ressortait chargé d'or...

Et leurs mains frémissaient d'envie à la pensée de cet or conquis, non pas pour elles, les pauvres enfants, mais pour Penhoël, que n'oubliaient jamais leurs âmes dévouées...

Hélas! il y avait si loin de Glénac jusqu'à Paris! Et puis, il aurait fallu abandonner leur tâche, déserter le poste qu'elles s'étaient assigné, quitter leur vieux père, et Madame, et l'Ange, qu'elles devaient défendre et protéger.

C'était impossible!

Pourtant elles y songeaient sans cesse, car, à leur âge, l'impossible n'arrête jamais le désir; elles nourrissaient avec amour de folles idées qui leur semblaient être le comble de la sagesse; sur des bases naïvement insensées, elles bâtissaient de beaux plans raisonnables.

Et, comme elles avaient entendu dire que l'art était un sûr moyen de vaincre dans ce grand tournoi, si confus et si brillant à leur pensée, elles quittaient leurs couches bien souvent dès l'aube pour se glisser dans le salon de Penhoël, et chercher avec ardeur sur leurs petites harpes des accords nouveaux...

Pauvres filles! Les provinces sont pleines d'aspirations pareilles, avec moins de candeur ignorante et quelques notions de plus sur les mystères de la vie parisienne.

Et les cent routes qui débouchent dans la ville immense amènent chaque jour bien des vierges, entraînées par l'ardent et vague espoir. Elles sont belles, jeunes; l'avenir est vaste; la vie sourit au-devant d'elles. Combien vont rester mortes sur le champ de bataille! combien vont retourner sur leurs pas, brisées, avec la honte sur le front et dans le cœur!

Au village, les mères ont raison quand elles disent tremblantes et pâles:

«Paris est un monstre qui dévore les jeunes filles.»

Mais les mères parlent en vain, depuis que le monde est monde...


Cyprienne et Diane étaient entrées sans bruit dans la chambre de l'Ange; elles venaient s'informer et savoir si l'accident du bal n'avait pas eu de suites.

Elles ne virent rien d'abord en dépassant le seuil, parce que la chambre était éclairée seulement par les reflets de l'illumination du dehors; mais, tandis qu'elles s'avançaient sur la pointe des pieds, elles avaient entendu la respiration pénible et oppressée de Madame.

Elles s'étaient arrêtées auprès du fauteuil où Marthe de Penhoël s'était laissée choir, après avoir déposé Blanche endormie sur son lit. Marthe se croyait seule et ne retenait point les paroles désolées qui tombaient de sa bouche parmi ses sanglots.

Cyprienne et Diane avaient leurs yeux pleins de larmes. Elles écoutaient, navrées, n'osant ni se retirer, ni arracher Madame à sa rêverie douloureuse.

Elles s'étaient mises à genoux, et ce fut seulement lorsque Madame se découvrit le visage qu'elles annoncèrent leur présence en mettant leurs lèvres sur ses mains pâles et froides.

Le premier mouvement de Marthe de Penhoël fut tout entier à l'effroi.

Elle tressaillit, et poussa un cri étouffé.

—Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?... murmura-t-elle; ai-je parlé?...

Les deux filles de l'oncle Jean serraient ses mains contre leur cœur.

—Dieu nous garde de surprendre vos secrets, madame! répondit Diane d'une voix douce et triste; nous avons entendu seulement que vous disiez: «Je suis seule... je n'ai personne pour me défendre et pour m'aimer!...» Mon Dieu, mon Dieu! vous ne pensez jamais que nous sommes là! nous, qui vous aimons tant!... nous, qui voudrions donner notre vie pour vous!...

VI
UN COIN DU VOILE.

Diane et Cyprienne fixaient sur Madame leurs yeux humides. Leur âme tout entière était dans ce regard.

Il y avait, au contraire, sur le visage de Marthe de Penhoël, de l'hésitation et de la contrainte. Et quiconque aurait assisté à cette scène, sans connaître le fond du cœur de Marthe, se fût demandé assurément pourquoi tant de froideur obstinée chez cette femme si généreuse et si bonne, vis-à-vis de deux pauvres enfants qui semblaient implorer chaque jour, à genoux, un peu de sa tendresse.

Que Marthe préférât son enfant à elles, on ne pouvait s'en étonner, mais elle aimait l'oncle Jean; pourquoi ce front sévère et glacé chaque fois que les filles du bon vieillard s'approchaient d'elle?

Ce ne pouvait être un pur caprice. Les bonnes langues de la société disaient bien que Madame était jalouse et qu'elle enrageait, suivant l'expression des trois Grâces Baboin, de voir les petites mendiantes surpasser en beauté l'héritière de Penhoël. Mais le moyen de soupçonner un sentiment si bas dans l'âme haute et digne de Marthe!...

Il y avait de quoi, pourtant, être jalouse. L'Ange de Penhoël méritait bien son nom. Impossible de rêver une figure plus virginale et plus céleste. Mais, dans la régularité même de ce visage exquis, un peu de monotonie s'engendrait. L'ensemble de ses traits mignons révélait une langueur paresseuse qui se retrouvait dans la démarche, dans la pose, partout. Le piquant, d'ailleurs, pouvait manquer à sa physionomie trop douce, dont les lignes se fondaient, effacées, sous les masses de cette chevelure blonde, pâle et presque divine auréole qui donnait au front de l'enfant une sérénité uniforme et inaltérable.

Chez les filles de l'oncle Jean, au contraire, tout était mouvement, vie, force, jeunesse. Leurs tailles sveltes et souples avaient une élasticité pleine de vigueur. C'étaient les vierges robustes et hardies, qui pouvaient s'asseoir d'un bond sur la croupe nue des chevaux du pays et courir, franchissant haies et palissades, sans autre frein que la sauvage crinière de leurs montures. C'étaient aussi les vierges timides, vives à sourire et promptes à rougir, moqueuses parfois, aimantes toujours, fougueuses à chercher le plaisir et ardentes à poursuivre le mystère inconnu de la vie.

Romanesques et gaies à la fois, sensibles à l'excès et fermes pourtant à l'occasion comme des hommes courageux; de bonnes filles avec cela, simples, franches, le cœur sur la main, et dignes pourtant quand il le fallait: de vraies Penhoël, ma foi! sachant redresser leurs têtes fières et mettre je ne sais quel dédain victorieux dans leurs jolis sourires...

Et si vous les eussiez vues, que d'élégance véritable et choisie sous leurs petits costumes de paysannes! Malgré leurs jupes courtes et leurs souliers à boucles, malgré les petits bonnets ronds, sans rubans ni dentelles, qui avaient peine à retenir la richesse prodigue de leurs chevelures, il était bien impossible de se méprendre. C'étaient des demoiselles! Où avaient-elles pris cette grâce noble et aisée, ce charme indicible qui se respire comme un parfum et qu'on ne peut point définir, ces manières, pour emprunter encore une fois le langage des trois demoiselles Baboin? On ne savait.

Il fallait fermer les yeux ou avouer qu'elles étaient adorables, et que jamais jeunes filles n'avaient possédé plus de franches séductions, plus d'entraînements chastes, plus de brillant, plus de piquant, plus de naïfs pouvoirs d'ensorceler les cœurs.

Et cependant, il n'y avait point foule de soupirants autour d'elles. Roger aimait Cyprienne; Étienne aimait Diane: c'était tout. Les autres jeunes gens de la contrée étaient de braves gaillards qui voulaient épouser quelques sous, pour vivre et vieillir, en honnêtes crustacés, dans les gros souliers de leurs aïeux. Nulle part, en ce monde, fût-ce dans la Chaussée-d'Antin ou dans le quartier de la Banque, fût-ce même dans ces ruelles du vieux Paris où moisit l'usure crochue, on ne compte si bien qu'aux champs.

Le spectacle de la belle nature élève l'âme et détourne des mariages d'amour. Chloé avait des rentes; Estelle était une héritière. Sans cela, Némorin ni Daphnis ne leur eussent point fait la cour. C'est la civilisation qui a trouvé le roman. Les sauvages ne marchandent-ils pas, quand il s'agit d'épouser, comme s'il était question de se donner une jument ou douze chèvres?

Or Cyprienne et Diane ne possédaient pas un pouce de terre au soleil. Elles n'étaient point le fait des jeunes messieurs de Glénac, de Bains ou de Carentoir, qui pouvaient décemment demander mieux...

Dans tout ce que nous venons de dire, nous avons toujours parlé d'elles collectivement; cependant, il y avait entre elles de grandes différences. Elles se ressemblaient bien cœur pour cœur; mais leur visage et leur esprit n'étaient point pareils.

Diane était plus grande que sa sœur, plus sérieuse et peut-être plus belle. Ses beaux cheveux, d'un châtain foncé, se bouclaient autour d'un front fier et pensif, qui prenait un rayonnement de grâce irrésistible au moindre sourire. Ses grands yeux bruns, que la gaieté faisait si doux, rêvaient souvent et perdaient dans le vide leur regard voilé. Il y avait dans ses traits, parmi les indices d'une simplicité presque enfantine, une intelligence vive et forte, et surtout une volonté virile.

Cyprienne réfléchissait moins, et riait davantage. Elle avait de ces yeux, d'un bleu obscur, qui petillent et réjouissent la vue. Sa physionomie exprimait la gaieté jointe à une pétulance fougueuse.

Quand on les voyait séparées, l'œil saisissait entre elles une ressemblance très-frappante; quand elles se trouvaient l'une près de l'autre, cette ressemblance disparaissait, et l'on s'étonnait de chercher en vain ce qu'on avait cru voir. C'est qu'elles étaient, en quelque sorte, et nous l'avons dit déjà, séparées par un type commun duquel se rapprochait, par des côtés divers, l'un et l'autre de leurs jolis visages. Et l'on ne pouvait les comparer à ce type qui n'existait plus...

Agenouillées, comme elles l'étaient en ce moment, aux deux côtés du fauteuil de Madame, l'esprit aurait cherché naturellement dans les beaux traits de Marthe de Penhoël ce lien mystérieux dont nous parlons; mais Marthe ne ressemblait à aucune des deux sœurs: elle n'était Penhoël que par alliance.

Diane et Cyprienne tenaient toujours ses mains pressées contre leur poitrine. Madame gardait le silence; ses yeux restaient baissés; sa froide contrainte ne l'abandonnait point.

—Nous serions si heureuses de nous dévouer pour vous! reprit Diane.

—Mourir!... vous dévouer!... murmura Marthe de Penhoël; ce sont des idées étranges que vous avez là, mes filles!...

Elle ajouta en essayant de donner à sa voix un accent de plaisanterie:

—On dirait que vous vous croyez dans quelqu'un de ces vieux châteaux où les félons chevaliers de vos romans enchaînent et torturent de pauvres victimes...

—Nous vous voyons si souvent pleurer!... interrompit Diane.

Madame retira sa main.

—Vous êtes curieuses, mes filles, dit-elle avec sécheresse, et je trouve que vous voyez trop de choses!

Cyprienne rougit, blessée. Le front de Diane devint pâle.

—Il faut nous pardonner, dit-elle d'un ton soumis; quand vous êtes triste, il nous semble que votre souffrance est à nous... Ah! que n'êtes-vous heureuse, madame! nous vous laisserions tout votre bonheur!...

L'émotion commença à percer sous la froideur de Marthe; son regard glissa, malgré elle, entre ses paupières demi-closes, et partagea entre les deux jeunes filles une œillade furtive.

Diane et Cyprienne n'osaient point relever les yeux. Le joli front de Cyprienne se teignait encore de ce rouge vif qui monte du cœur froissé au visage. La figure de Diane n'exprimait que respect et douceur. Mais quelle que fût la différence de leurs impressions présentes, le dévouement égal et profond qui était au fond de leur âme se lisait à travers la rancune enfantine de Cyprienne comme sur la belle patience de Diane.

Cyprienne n'avait point parlé encore; Diane, qui devinait sur sa lèvre mutine un mot de reproche prêt à s'élancer, l'arrêta du geste et reprit:

—Si nous nous trompons, madame, et Dieu le veuille, je vous en prie, ne soyez pas fâchée contre nous!...

Tandis qu'elles avaient les yeux baissés, Marthe de Penhoël se pencha au-dessus d'elles et les baisa toutes deux. Elles tressaillirent; Cyprienne ne put retenir un petit cri de joie.

—Pauvres enfants!... dit Marthe, je ne suis pas fâchée contre vous... mais, croyez-moi, jouissez en paix des plaisirs de votre âge... Parfois, les années insouciantes et bonnes sont bien courtes pour nous autres femmes!... Qui sait si demain vous ne commencerez pas à penser et à souffrir?... Jusque-là, pauvres enfants, n'essayez pas de deviner une peine que vous ne pourriez point soulager... L'heure viendra pour vous comme pour toutes, mes filles, ajouta-t-elle plus tristement; pourquoi la devancer?... Avez-vous donc tant de hâte de souffrir?...

—Nous vous aimons, madame..., répondit Diane.

Marthe retira celle de ses mains que tenait la jeune fille pour la porter lentement à son front, comme on fait quand la migraine aiguë et lourde accable le cerveau.

—Nous vous aimons, répéta Diane, et, à cause de cela, l'heure est venue déjà pour nous de penser et de souffrir.

Ses paupières ne se baissaient plus, et ses grands yeux humides se relevaient sur Marthe de Penhoël.

Cyprienne laissait dire Diane, parce qu'il lui semblait que c'était son propre cœur qui parlait. Elle se sentait trop étourdie pour risquer une parole devant cette pauvre femme que l'excès de son malheur rendait ombrageuse et défiante, mais elle enviait tout bas le rôle de sa sœur, et se payait de son silence, la petite jalouse, en tenant ses lèvres collées sur la main de Madame.

Celle-ci n'avait pas voulu soutenir le regard de Diane, qui était une muette question.

—Vous me croyez donc bien malheureuse?... murmura-t-elle en baissant les yeux à son tour.

Et comme Diane tardait à répondre, cette fois Cyprienne répéta tout bas:

—Oh oui! bien malheureuse!...

Madame lui retira sa main.

—Qui vous a dit cela? demanda-t-elle en retrouvant son accent de sécheresse.

La pauvre Cyprienne rougit, et demeura muette.

—Vous m'épiez!... reprit Madame; j'ai cru déjà m'en apercevoir plus d'une fois... Je vous défends de m'épier!

Une larme roula sur la joue de Cyprienne.

Diane regardait toujours Madame avec ses grands yeux tristes et doux.

—Si vous m'aimez, poursuivit Marthe qui changea encore de ton, je vous en prie, mes filles, ne cherchez pas à savoir!...

—Oh! madame! madame!... interrompit Cyprienne baignée de pleurs, vous voulez donc nous ôter jusqu'à la possibilité de vous défendre?...

Marthe se redressa plus inquiète.

—Et Blanche! continua Cyprienne qui ne voyait plus les signes de sa sœur; notre pauvre ange! Hélas!... a-t-on besoin d'épier, madame, quand tout ici menace et parle de malheur?

Marthe jeta un coup d'œil furtif vers le lit où Blanche sommeillait paisiblement.

—Savez-vous donc quelque chose? prononça-t-elle d'un ton si bas que les deux jeunes filles eurent peine à l'entendre, quelque chose sur Blanche de Penhoël?...

—Oui..., répondit Cyprienne.

—Non!... répliqua Diane d'un accent qui avait quelque chose d'impérieux.

Cyprienne arrêta au passage les paroles qui allaient s'échapper de sa lèvre. Les deux sœurs s'aimaient trop pour qu'il n'y eût pas entre elles égalité parfaite; néanmoins, à cause de cette tendresse même, Cyprienne reconnaissait volontiers la prudence supérieure de Diane, et ne refusait jamais de se laisser guider par elle.

Lorsque Cyprienne se laissait emporter par la fougue étourdie de sa nature, un mot de Diane suffisait toujours pour la retenir.

L'attention de Madame était cependant excitée vivement. Elle attendait, les yeux fixés sur Cyprienne. Comme celle-ci gardait le silence, Marthe tourna vers Diane son regard où il y avait une défiance mêlée de reproche.

—Votre sœur allait m'avouer la vérité..., dit-elle; vous êtes experte aux belles protestations, Diane... mais il ne faut pas toujours vous croire.

Cyprienne, qui était toujours à genoux, se dressa sur ses pieds, le rouge au front. Ses jolis sourcils se froncèrent.

—Oh!... dit-elle en contenant sa voix, si une autre que vous, madame, accusait ma sœur de mensonge...

Marthe de Penhoël eut comme un sourire à voir l'élan de cette ardente affection.

—J'ai tort..., murmura-t-elle, et vous avez raison de vous aimer, mes filles.

Elle tendit ses mains aux deux sœurs. Cyprienne s'était déjà remise à genoux.

La délicate intelligence de Diane lui disait qu'il fallait néanmoins une explication à ce oui et à ce non, tombés en même temps de ses lèvres et de celles de sa sœur.

—Comme le visage de notre ange est beau dans son sommeil! dit-elle en couvrant sa jeune cousine d'un regard ami et tendrement protecteur. Nous n'avons pas le droit de dire que nous l'aimons autant que vous, madame, puisque vous êtes sa mère... Mais Cyprienne qui se tait maintenant, timide, sait parler mieux que moi, quand nous sommes seules toutes deux... Combien de fois a-t-elle souhaité que Dieu fît deux parts de notre avenir!... et que, pour notre chère Blanche, il pût garder toutes les joies et tout le bonheur!... Vous demandiez tout à l'heure si nous savions quelque chose sur elle... Ma sœur vous a répondu oui... C'est que notre oreille entend de bien loin dès que l'on prononce le nom de Blanche!... Oh! croyez-nous, madame, ce n'est point curiosité vaine... quand on parle de l'Ange ou de sa mère, c'est notre cœur qui écoute... Nous ne savons rien, sinon ce qui se dit chez les pauvres métayers des alentours et dans le salon même de Penhoël...

—Et que dit-on? demanda Madame.

—On dit que l'Ange est une belle jeune fille, douce et bonne comme le nom qui lui fut donné... mais on parle de mystérieux malheurs suspendus au-dessus de sa tête... On répète tout bas que les mauvais jours sont venus pour la race de Penhoël... On raille au salon, dans les fermes on s'attriste, car les bonnes gens se souviennent de tous les bienfaits répandus sur le pays par la main de Penhoël, depuis nos grands aïeux qui possédaient toute la contrée, jusqu'à notre oncle Louis, que Dieu protége dans son exil!

—L'avenir n'appartient à personne..., murmura Madame; mais, dans le présent, ne dit-on pas que la fille de René de Penhoël est heureuse et riche?

Diane secoua la tête lentement et garda le silence.

—Répondez!... reprit Madame; je vous en prie... et je le veux!

—Ce sont de vagues bruits, répliqua enfin Diane. On dit que l'avenir assombrit déjà le présent; on dit que Blanche est en effet aujourd'hui heureuse et riche... du moins on est bien sûr qu'elle l'était hier... mais on se demande si elle le sera demain...

Marthe était pâle. Sa voix trembla lorsqu'elle demanda encore:

—Et sur quoi se fondent tous ces bruits, ma fille?

—Au salon, personne ne le dit, repartit Diane; dans les fermes, on répète que le jour où les étrangers sont entrés au manoir fut un jour de malédiction et de malheur!...

—Ce qui se passe ici est-il donc déjà la fable du pays? murmura Marthe, tandis que la honte mettait un fugitif incarnat à sa joue.

—Nous sommes vos nièces, madame, répondit la jeune fille; chacun nous parle avec respect à cause de vous... On se borne à nous dire que cet homme et cette femme sont la cause de tout le mal... C'est elle qui entraîne le maître à sa ruine... C'est lui qui a ramené au manoir l'ennemi mortel de nos pères... Pontalès, dont le fils parle déjà comme s'il était possesseur des biens de Penhoël.

Diane s'arrêta. Madame sembla hésiter et faire sur elle-même un effort pénible.

—Et le nom de cet homme, dit-elle en baissant les yeux, n'est-il jamais prononcé, que vous sachiez, en même temps que mon nom?...

—Au salon, peut-être... Chez les anciens vassaux de Penhoël, qui donc oserait joindre le nom d'un homme détesté comme un démon au nom de la femme que tous vénèrent à l'égal d'une sainte?

Une autre question se pressait sur les lèvres de Madame. Diane la devina, et répondit à voix basse:

—Je n'ai jamais rien entendu moi-même à ce sujet... mais Cyprienne...

Madame se tourna vivement vers cette dernière.

—Ce sont des menteurs!... s'écria la jeune fille; des menteurs et des méchants!... Je n'ai pas bien compris leurs paroles, mais voici ce qu'ils disaient:

«—Le maître de Penhoël ne peut rien refuser à M. Robert, et M. Robert veut que l'Ange de Penhoël soit sa femme...»

«Jusque-là, je comprenais bien, mais ils disaient encore:

«—Madame est dans le même cas que le maître, elle ne peut pas dire non... Pourtant, comme elle est fière et que les femmes bravent tout quelquefois quand il s'agit de leur enfant, M. Robert s'est arrangé pour que Marthe de Penhoël ne pût faire autre chose que de mettre dans sa main la main de mademoiselle Blanche.»

—C'est donc bien lui!... murmura Madame sans savoir qu'elle parlait.

Ses yeux étaient fixes, et ses mains froides tremblaient dans les mains des deux jeunes filles.

Elle se leva brusquement et s'approcha du lit de Blanche.

Un instant elle contempla le visage tranquille et pur de l'enfant, qui semblait sourire.

—Venez!... dit-elle d'une voix brève et sourde.

Cyprienne et Diane s'avancèrent obéissantes.

—A genoux!... reprit Marthe.

Les deux sœurs s'agenouillèrent.

Marthe dit encore:

—Priez!...

Puis elle ajouta avec exaltation:

—Priez du fond du cœur et comme vous n'avez jamais prié en votre vie!... Vous dites que vous m'aimez... vous dites que vous voudriez donner pour moi votre sang et votre bonheur!... Eh bien! priez Dieu qu'il prenne votre bonheur et votre sang pourvu que ma fille soit heureuse!

Diane et Cyprienne joignirent leurs mains et répétèrent du fond du cœur la prière que leur dictait Madame.

Celle-ci appuyait son front baigné de sueur contre la couverture de son lit, et murmurait dans ses sanglots déchirants:

—Tout pour elle, mon Dieu!... Tout pour elle!... Ayez pitié de mon enfant!...

Quand elle se releva, ses yeux étaient secs, et un rouge vif colorait son visage. Diane et Cyprienne l'examinaient à la dérobée avec inquiétude. Il leur semblait voir dans ses yeux une sorte d'égarement.

Elle contemplait toujours Blanche, mais froidement, comme si elle n'eût point su ce qu'elle faisait.

—Votre vie, dit-elle enfin d'une voix changée, votre sang et votre bonheur!... Tout pour elle!... Pourquoi cela?...

—Parce qu'elle est votre fille..., murmura Cyprienne.

—Ma fille!... répéta Marthe qui semblait ne plus comprendre.

—Parce qu'elle est adorée, ajouta Diane tristement, et qu'on ne nous aime pas!...

Marthe jeta sur elles tour à tour un regard si étrange et si brûlant, que les deux jeunes filles tressaillirent jusqu'au fond de l'âme.

—On ne vous aime pas?... prononça Marthe d'un accent plaintif et doux: c'est vrai!... pauvres enfants, on ne vous aime pas!...

Un sourire indéfinissable vint se jouer autour de sa lèvre. Elle les attira vers elle d'abord tout doucement; puis, d'un geste plein de véhémente passion, elle les pressa toutes deux contre sa poitrine haletante.

—Oh!... oh!... fit-elle en couvrant de baisers leurs fronts unis.

Puis, sa voix éclatant malgré elle:

—On ne vous aime pas!... s'écria-t-elle avec folie, on ne vous aime pas, vous!... Oh! mon Dieu! m'avez-vous faite assez malheureuse!...

Diane et Cyprienne demeuraient muettes d'étonnement. Elles ouvraient de grands yeux pour regarder Madame, dont la joue se couvrait d'une rougeur ardente et dont l'œil était de feu.

Dans leur surprise, il y avait de la frayeur et aussi de vagues espoirs.

Elles sentaient battre avec violence le sein de Madame, dont les bras tremblaient.

—Écoutez-moi!... reprit Marthe, le moment est venu... Il faut tout vous dire!... Sait-on qui est la plus aimée des trois filles de Penhoël? Écoutez!... écoutez!... Les yeux de la pauvre femme ont pleuré; son cœur a saigné! Quand vous dormez, voyez-vous parfois votre mère en songe?...

Diane cherchait à comprendre. Cyprienne écoutait comme on suit un rêve.

Avant qu'elles pussent répondre, Madame reprit encore d'une voix plus sourde et en perdant son regard plus troublé dans le vide:

—Pauvre femme!... pauvre mère!... Écoutez!...

Elle s'interrompit; sa bouche resta entr'ouverte. Les deux jeunes filles, qui attendaient, la sentirent chanceler. Son visage se couvrit tout à coup d'une pâleur livide.

Les jeunes filles n'eurent que le temps de la soutenir. Elle s'affaissa, faible et privée de mouvement, entre leurs bras.

Diane et Cyprienne la déposèrent sur un siége. Elle n'avait point perdu le souffle, mais on eût dit une morte, tant son corps immobile était glacé.

Durant quelques minutes, les deux filles de l'oncle Jean s'empressèrent autour d'elle. Au bout de ce temps, la poitrine de Madame se souleva en un long soupir; ses yeux tombèrent sur Diane et Cyprienne qui interrogeaient avec effroi son visage.

—Vous voilà!... dit-elle, pourquoi n'êtes-vous pas à danser?...

Sa voix était calme et froide.

Les deux jeunes filles ne savaient que répondre.

—Le bal est-il donc fini déjà?... reprit Marthe.

Il y avait entre sa froideur présente et la fièvre qui l'emportait naguère un contraste étrange. Évidemment, elle ne se souvenait plus...

Diane fit effort pour oser. Elle prit la main de Madame et la baisa respectueusement.

—Il y a longtemps que nous sommes ici..., murmura-t-elle; nous parlions de vous, madame, et du danger qui menace votre fille...

Marthe sourit d'un air incrédule.

—Nous parlions de cela!... répéta-t-elle; un danger pour Blanche!... Qui donc serait assez cruel pour s'attaquer à une pauvre enfant?

Elle se tourna vers le lit de l'Ange, dont le sommeil paisible n'avait point été troublé.

—Des dangers!... répéta-t-elle en touchant du doigt la joue de Diane avec un sourire protecteur et distrait, les jeunes filles se font comme cela des idées!... Allez rire et danser, mes enfants... Il n'y a de malheurs et de mystères que dans vos petites têtes folles!... Voici notre Blanche guérie... Allez dire là-bas aux musiciens de jouer leur air le plus joyeux... Puisque Penhoël donne bal, il faut que ses hôtes s'amusent!