VII
SOUS LA TOUR-DU-CADET.

Cyprienne et Diane venaient de quitter la chambre de l'Ange. Elles marchaient côte à côte, sans se parler, le long des corridors du manoir. Il ne faisait pas un souffle d'air au dehors, et les illuminations du jardin restaient intactes. Des fenêtres de la galerie, on pouvait voir les longues lignes de lumière qui marquaient les allées et le cercle plus brillant du salon de verdure.

On entendait, dans cette dernière direction, comme un bruit sourd de casseroles fêlées, dominé par des cris déchirants et insensés. C'était mademoiselle Héloïse Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang, la Cavatine, qui chantait son grand morceau d'opéra avec accompagnement de guitare.

En écoutant ces prodigieuses clameurs, un étranger n'aurait pas manqué de concevoir des idées sinistres et de penser à quelque attentat commis dans le voisinage; mais les deux filles de l'oncle Jean ne pouvaient point s'y méprendre; elles connaissaient trop la voix de la plus jeune et de la plus timide des Grâces Baboin.

Au lieu d'obéir à l'injonction de Madame, en rentrant dans le jardin pour gagner le bal, elles descendirent l'escalier menant à la cour. Les domestiques étaient tous dans l'aire; la cuisine et l'office se trouvaient déserts. Diane et Cyprienne sortirent du château, sans être aperçues, par la porte de la cour.

Cette issue donnait sur le seul chemin praticable aux voitures, et pouvant conduire du Port-Corbeau à Penhoël. Il descendait la montée en zigzag, pour éluder la pente, et coupait en dix endroits différents le taillis de châtaigniers.

Diane et Cyprienne suivirent le chemin qui longeait d'abord, pendant une centaine de pas, cette robuste et gothique muraille, aboutissant d'un côté à la Tour-du-Cadet, et, de l'autre, servant de terrasse aux jardins de Penhoël.

Elles marchaient lentement, perdues qu'elles étaient dans leurs réflexions. Aucune d'elles n'avait rompu encore le silence.

Elles songeaient à ce qui venait de se passer dans la chambre de l'Ange. Bien des fois déjà, elles avaient surpris la douleur de Marthe de Penhoël; mais qu'il y avait loin de ce qu'elles avaient vu jusqu'alors à ce qu'elles venaient d'entendre et de voir! Qu'il y avait loin des larmes de Madame, silencieuses et résignées, à ce transport subit, à ces paroles fiévreuses, à ce délire!

Et ces paroles entendues, que signifiaient-elles?...

Qu'y avait-il au fond de ce mystérieux désespoir, dont l'objet apparent n'était plus ni le danger de Blanche, ni la ruine prochaine de Penhoël?...

Un instant, elles avaient pu croire que cette angoisse fougueuse se rapportait à elles, Diane et Cyprienne. N'était-ce pas en les pressant contre son cœur avec ivresse que Marthe avait prononcé ces bizarres paroles?

Les pauvres enfants, qui mendiaient chaque jour à genoux quelque distraite caresse, avaient pu se croire un instant adorées à l'égal de Blanche elle-même!

Mais ce n'avait été qu'un instant. Après cet ardent baiser qui les avait réunies sur le sein palpitant de Marthe, quel froid sourire et quels mots glacés! Bien qu'elles fussent habituées à l'indifférence, il leur semblait qu'on les avait congédiées, cette fois, avec plus de dédain encore qu'à l'ordinaire.

Que croire? Cyprienne avait beau mettre son esprit à la torture, elle cherchait en vain. Diane elle-même perdait l'effort de son esprit clairvoyant et subtil à vouloir soulever le voile.

Parfois, elle croyait entrevoir le mot de l'énigme; mais c'était une chose si invraisemblable, si impossible!...

Diane repoussait la supposition accueillie; elle retombait au plus profond de ses doutes, et se retrouvait en face du problème insoluble.

Que croire? Rien, hélas! sinon que Madame, outre les douleurs qu'elles avaient déjà devinées, avait une autre torture plus mystérieuse encore, et qu'il ne fallait point espérer de guérir!...

Elles allaient la tête penchée; leurs mains s'étaient unies à leur insu, et bien qu'elles ne se parlassent point, leurs pensées se répondaient.

Au moment où elles arrivaient sous la partie des anciennes fortifications qui servait maintenant de terrasse aux jardins du manoir, elles s'arrêtèrent toutes deux d'un mouvement brusque et commun.

Elles prêtèrent l'oreille.

Des voix se faisaient entendre sur la terrasse, et quelques mots descendaient jusqu'à elles.

Elles relevèrent la tête. La saillie de la muraille leur cachait les illuminations du jardin; mais les mille feux allumés le long des allées mettaient un rayonnement dans l'atmosphère épaisse et lourde. Il y avait comme un fond lumineux derrière la ligne noire de la terrasse.

Sur ce fond, Cyprienne et Diane virent se détacher deux têtes connues. C'étaient Étienne et Roger qui poursuivaient là leur conversation entamée dans le jardin.

Nous savons que les noms des deux filles de l'oncle Jean revenaient bien souvent dans leur causerie. Diane et Cyprienne ne pouvaient saisir le sens des paroles, mais elles entendaient leurs noms prononcés, et toutes deux restaient.

Elles étaient bien jeunes. A l'âge qu'elles avaient, il faut peu de chose pour faire diversion aux préoccupations les plus graves.

A se voir ainsi, par hasard, aux écoutes, la gaieté naturelle de leur caractère revenait au galop. Quand c'était Roger qui parlait, un sourire se jouait autour des jolies lèvres de Cyprienne; quand la voix d'Étienne se faisait entendre, la charmante figure de Diane s'éclairait à son tour.

Elles aimaient toutes deux; peut-être aimaient-elles bien plus qu'elles ne le croyaient elles-mêmes.

Il y avait déjà plusieurs minutes qu'elles étaient là, écoutant et tâchant de relier en se jouant les lambeaux de phrases qui tombaient jusqu'à elles, lorsque Étienne et Roger s'accoudèrent sur la balustrade de la terrasse. Les deux jeunes filles se rapprochèrent davantage de la muraille et se cachèrent parmi les touffes d'épines et de houx qui en masquaient les fondements. Dans cette nouvelle position, elles pouvaient tout entendre.

Aussi, lorsque Étienne annonça son départ pour Paris, un cri d'étonnement douloureux s'échappa de la poitrine de Diane.

Ce cri fut entendu par Étienne et Roger, qui se penchèrent vivement en dehors de la balustrade; mais déjà les deux jeunes filles se perdaient derrière les branches du taillis.

Diane courait, entraînant maintenant sa sœur à travers les pousses des châtaigniers. On aurait pu croire qu'elle avait un but qu'il lui fallait atteindre à tout prix. Et pourtant elle ne savait pas où elle allait.

Cyprienne la suivait en silence.

En quelques minutes, le taillis fut traversé. Les deux sœurs se trouvaient de l'autre côté de la maison, au bout de l'antique muraille et sous la Tour-du-Cadet, dont les créneaux à jour surplombaient au-dessus de leurs têtes.

Diane s'arrêta, essoufflée. Elle porta la main à son front brûlant, puis à son cœur qui battait douloureusement.

—As-tu entendu?... murmura-t-elle.

—J'ai entendu, répondit Cyprienne; ma pauvre sœur!...

Elle voulut lui prendre la main; Diane se jeta dans ses bras en pleurant.

—Demain..., disait-elle parmi ses larmes, dans quelques heures, je l'aurai vu pour la dernière fois!... Oh! sait-on comme on aime?... Hier j'aurais cru pouvoir sourire en parlant de son départ!...

—Si tu lui disais de rester..., murmura Cyprienne, il resterait.

Diane garda le silence. Un instant, les deux sœurs se tinrent encore embrassées; puis Diane se redressa tout à coup. Elle essuya ses yeux où restaient quelques pleurs.

—Non, non! dit-elle; je ne lui demanderai pas de rester!... Autour de nous il n'y a que malheur... Ce malheur est à nous, qui sommes les filles de Penhoël; pourquoi le faire partager à ceux que nous aimons?... Qu'il parte, dût-il m'oublier!... Si Dieu exauce mes prières, il sera bien heureux...

Tandis qu'elle parlait, sa belle tête intelligente et pensive s'inclinait sur sa poitrine. Il y avait dans sa voix un accent de tristesse profonde. Elle sentait aujourd'hui, pour la première fois peut-être, qu'à son insu son cœur s'était donné tout entier.

Cyprienne faisait un retour sur elle-même, et songeait en frémissant que Roger pourrait partir aussi à son tour.

Elle cherchait en vain quelque bonne parole d'espérance et de consolation. Ce fut Diane qui rompit le silence. Sa voix était changée. Une fermeté grave remplaçait la mélancolie de tout à l'heure.

—Nous ne sommes pas ici pour nous occuper de nous-mêmes, dit-elle. Étienne est jeune et fort... l'avenir s'ouvre devant lui: que Dieu l'assiste!... Auprès de nous, il y a des faibles à protéger et à défendre... Songeons à Penhoël, ma sœur, et hâtons-nous... car quelque chose me dit que l'heure mortelle approche...

Cyprienne serra la main de sa sœur contre son sein.

—Tu l'aimes, pourtant!... murmura-t-elle; je t'en prie, cherchons un moyen de le retenir!...

—Cherchons un moyen de sauver Penhoël!... répondit Diane dont les grands yeux se levaient au ciel avec une résignation angélique; cherchons un moyen de sauver Madame et de sauver la pauvre Blanche!

Le lieu où elles se trouvaient en ce moment formait l'extrême sommet de la colline. Vers l'orient, au delà de la Tour-du-Cadet, il n'y avait rien qu'une rampe rocheuse descendant à la lande. Entre cette rampe et le chemin qui longeait la muraille, une sorte de guérite demi-ruinée, protégeant une poterne, se collait aux fondements de la tour. En cet endroit, le taillis plus touffu faisait à la guérite un impénétrable abri de verdure.

Comme la vue était magnifique de ce point culminant, on avait ménagé, sous les châtaigniers, une étroite esplanade, où régnait un banc de gazon.

Les vieux paysans se souvenaient que le commandant de Penhoël aimait particulièrement ce site. Bien souvent, durant les beaux soirs de l'été, on le voyait jadis monter la route abrupte, appuyé sur le bras de son fils Louis, le favori de sa vieillesse. Ils disparaissaient tous les deux derrière l'épais rempart de feuillage, et ceux qui passaient alors dans le chemin pouvaient entendre la voix grave du vieux marin, enseignant à l'aîné de sa maison les nobles sentiments qui avaient guidé sa propre vie.

La mémoire du commandant de Penhoël était vénérée comme celle d'un saint. D'année en année, lorsqu'on faisait des coupes dans le taillis, on respectait toujours les quelques châtaigniers groupés autour de la guérite. Les châtaigniers étaient devenus de grands arbres, dont les troncs robustes s'élançaient bien au-dessus de la barrière de verdure qui entourait toujours leurs pieds.

Depuis la mort du commandant, le maître actuel du manoir semblait, en vérité, craindre tout ce qui rappelait la mémoire du temps passé. Pas une seule fois peut-être il n'était venu visiter ce lieu, où il aurait revu les images unies de son père mort et de son frère absent. Le passage qui conduisait de la route au banc de gazon disparaissait maintenant, à demi bouché par les broussailles et les pousses du taillis.

En revanche, on aurait pu remarquer un autre passage, pratiqué dans la direction opposée, et donnant sur un petit sentier à pic qui descendait au bord de l'eau.

La Tour-du-Cadet se dressait immédiatement au-dessus de la cabane de Benoît Haligan, le passeur. C'était Benoît Haligan qui avait pratiqué ce sentier à travers les taillis, en venant presque chaque soir s'agenouiller à la place occupée jadis par son vieux maître.

Benoît trouvait là ce qu'il aimait: une nature grande et sombre, des souvenirs tristes et des pensées de mort.

Maintenant que la maladie et la vieillesse le clouaient à son grabat, ce qu'il regrettait le plus au monde, c'était l'heure qu'il passait tous les soirs, autrefois, à genoux au pied de la Tour-du-Cadet.

Cyprienne et Diane venaient de percer l'enceinte de feuillage. Elles étaient assises sur le banc de gazon.

—Dieu m'est témoin, disait Cyprienne, que je n'ai jamais eu la pensée de reculer!... mais nous sommes trop faibles, ma pauvre sœur, et ils sont trop puissants... Un instant j'ai cru que nous avions réussi à les effrayer en faisant courir le bruit du retour de notre oncle Louis... L'amour que tout le pays porte à l'aîné de Penhoël est si grand!... Ils se sont arrêtés; ils ont hésité durant quelques jours... Hélas! notre oncle Louis n'est pas revenu, et ils ont oublié leur épouvante... Que faire désormais?... Nous avons épuisé toutes nos ressources! Nos efforts ont pu retarder un peu le coup qui menace Penhoël... mais, à mesure que nous détruisons une arme prête à le frapper, une arme nouvelle est forgée... d'autres piéges se tendent... et deux pauvres enfants comme nous peuvent-ils défendre toujours l'homme qui ne se défend pas lui-même?...

—Ce sont des gens habiles, répliqua Diane avec amertume; ils ont commencé par empoisonner son cœur et par aveugler son intelligence!... Puis on lui a pris sa force... Chaque soir, on l'assoit à une table de jeu, entre cette créature sans âme qu'il aime d'une passion insensée, et le flacon d'eau-de-vie qui va lui enlever le reste de sa raison!... Ils sont là, les lâches! rangés autour de cette proie facile... Oh! quand je vois le front de Penhoël se rougir, son œil s'éteindre et sa voix trembler en mêlant les cartes déloyales, il me semble que la justice de Dieu nous abandonne!

—Quand je vois cela, moi, s'écria impétueusement Cyprienne, je pense que, si j'étais homme, il n'y aurait déjà plus autant de misérables autour de ce tapis vert!... Pourquoi notre frère Vincent a-t-il quitté le manoir?...

—Si notre frère est heureux, reprit Diane, que le ciel soit béni! N'y a-t-il pas ici assez de cœurs à souffrir?... Ma sœur, il vaut mieux que nous soyons seules dans cette lutte... et s'il ne nous fallait que des bras forts et des cœurs vaillants, n'aurions-nous pas Étienne et Roger?

Cyprienne baissa la tête.

—Oui... oui..., murmura-t-elle; il vaut mieux que nous soyons seules... Étienne et Roger voudraient combattre à visage découvert, et nous savons trop que ces hommes ne reculeraient pas devant l'assassinat...

Elle baisa Diane au front et reprit avec une sorte de gaieté:

—Pardonne-moi, ma sœur... Tu sais bien que je suis brave, malgré mes instants de faiblesse!...

—Je sais que tu es un cœur dévoué, ma pauvre Cyprienne, répondit Diane qui lui rendit son baiser avec une tendresse de mère; je sais que tu es prête à donner ta vie pour ceux que nous aimons... toi si jeune et si belle!... toi qui pourrais être heureuse avec le mari de ton choix!... Écoute!... il nous reste bien peu de chances de vaincre... et ce que nous faisons toutes deux, une seule pourrait le faire... Si tu m'aimais bien... si tu étais toujours ma petite sœur chérie...

—Je te laisserais seule en face de ces maudits, n'est-ce pas?... s'écria Cyprienne indignée; je tâcherais de fermer les yeux pour ne point voir que tu meurs à la peine!...

—N'est-ce pas assez d'une victime?... murmura Diane.

Cyprienne lui ferma la bouche d'un geste où la colère et la tendresse se mêlaient à doses presque égales.

—Si c'est assez d'une victime, ma sœur, dit-elle, Étienne part, Étienne vous aime... Que n'allez-vous avec lui à Paris?...

Elle passa son bras autour de la taille de sa sœur.

—Non, non!... se reprit-elle, oh! non! ne m'abandonne pas!... Que ferais-je sans toi?... Mais ne me parle plus de fuir, quand tu restes, je t'en prie!...

Diane l'attira contre son cœur.

—Je ne t'en parlerai plus, dit-elle; pardonne-moi... Je t'aime tant et j'aurais tant de joie à te voir heureuse!... Et puis, tu ne sais pas, ma pauvre sœur! on commence à nous combattre comme si nous étions des hommes!... S'ils allaient te tuer avant moi!...

—Me tuer?... répéta Cyprienne.

—Hier, dans notre chambre, poursuivit Diane, je t'ai fermé la bouche au moment où tu allais me rendre compte de ta soirée... moi-même je ne t'ai rien dit de ce que j'avais fait... c'est que notre chambre n'est plus à nous, ma sœur!... Nous sommes épiées à notre tour... et dans le corridor qui mène aux appartements de Penhoël, j'avais entrevu la figure de Blaise qui nous suit comme notre ombre.

—En te voyant garder le silence, dit Cyprienne, j'ai pensé que tu n'avais pas réussi.

—Je n'ai pas échoué... Maître le Hivain était à son bureau... Je crois savoir dans quel casier de son secrétaire sont les papiers qui peuvent perdre Penhoël.

—Alors, il faut y retourner ce soir; car je sais, moi, qu'ils redoublent d'obsession auprès de Penhoël, et que c'est tout au plus s'il pourra résister un jour encore!...

—J'y retournerai, dit Diane.

—Pas toi!... s'écria vivement Cyprienne; c'est à mon tour!

—Puisque je sais où sont les papiers...

Cyprienne appuya sa joue contre l'épaule de sa sœur, et reprit à voix basse:

—Crois-tu donc que je ne t'ai pas devinée?... Il y a là un danger plus grand que de coutume... et tu veux encore l'affronter toute seule!... C'est toi qui penses pour nous deux, ma sœur... Dans la guerre que nous faisons, je ne suis qu'un soldat, et tu es le capitaine... Laisse-moi au moins ma part de travail!

La tête de Diane, qui s'inclinait pensive, se redressa en ce moment, et sa voix prit un accent de gaieté.

—Soit!... dit-elle, mon petit soldat!... Tu pousseras ce soir une reconnaissance jusque dans le camp ennemi... Je sais que tu es brave comme la poudre, mais il faut bien pourtant te prévenir... Hier, dans une escarmouche pareille à celle que tu vas engager, ton pauvre capitaine a eu de rudes assauts à soutenir... Tu n'exagères en rien, quand tu parles de bataille, ma sœur... Cette nuit, on m'a tiré deux coups de fusil, et j'ai eu mon cheval tué sous moi!

Diane sentit sa sœur tressaillir entre ses bras; ce n'était pas de la crainte.

Au contraire, le cœur impétueux de la jeune fille s'exaltait à ce danger nouveau.

—Et tu voulais y retourner toute seule!... s'écria-t-elle.

Puis elle reprit avec pétulance:

—Sais-tu?... Je prendrai ce soir les pistolets de Roger, toi, ceux d'Étienne, et les lâches qui ont tiré sur toi verront beau jeu!...

Diane souriait. Mais au bout de quelques minutes, elle secoua la tête et poursuivit d'un ton plus grave:

—A ce genre de combat, ma pauvre sœur, nous ne serions pas les plus fortes... ce qu'il nous faut, c'est de l'adresse et l'aide de Dieu...

Cyprienne ne répliqua point, mais on pouvait voir qu'elle renonçait avec chagrin à l'idée de faire le coup de pistolet.

—Et toi, reprit Diane, qu'as-tu fait hier?

—Ce que nous faisons chaque soir tour à tour, répondit Cyprienne. J'ai joué mon rôle d'apparition... J'ai dit à Penhoël, d'une voix de fantôme, qu'un bon génie veillait sur sa maison, et qu'il fallait résister avec courage... Mais Penhoël n'a plus de force... Il ne sait que trembler et fermer ses oreilles!... C'est malgré lui qu'il faudra le sauver... Quant à ceux qui l'entourent, acharnés à sa perte, ils triomphent, ma sœur... Ils se voient au bout de leur peine... et je les entendis hier se dire entre eux que cette nuit même Penhoël leur abandonnerait le dernier morceau de pain de sa femme et de son enfant!

—Le manoir?...

—Il a vendu la semaine dernière ce qui restait des biens donnés en partage à notre oncle Louis... Il n'a plus rien que le manoir!... Et à l'heure où nous parlons, ils sont sans doute autour de lui... Robert, Pontalès et cette femme qui l'a ensorcelé!... Ils l'obsèdent, ils le menacent de ces papiers qui sont entre leurs mains une arme si terrible!...

Diane se leva.

—Ces papiers, il nous les faut, dit-elle, dussions-nous rester cette fois sur la place... Partons, ma sœur!

Cyprienne était toujours prête quand on parlait d'agir. Les deux jeunes filles descendirent ensemble le sentier roide et difficile qui conduisait au bord de l'eau.

A mesure qu'elles descendaient, une sorte de chant rauque et lugubre arrivait jusqu'à leurs oreilles. Quand elles commencèrent à découvrir, au travers du taillis, la lueur faible qui sortait de la loge de Benoît Haligan, elles reconnurent la voix et le chant.

C'était le vieux passeur lui-même qui psalmodiait lentement et avec peine les versets du De profundis.

Diane et Cyprienne continuèrent leur route. Au moment où elles passaient devant la loge, la voix du vieillard, éteinte et creuse, interrompit son chant pour prononcer leurs noms.

Cyprienne hésita.

—Ma sœur, dit-elle, quand je vois cet homme, et que j'entends ses sombres menaces, je n'ai plus de courage...

—Il a servi fidèlement Penhoël, répliqua Diane, et tout le monde l'abandonne...

La voix cassée du vieillard se reprit à chanter; mais ce n'était plus le De profundis.

Il disait:

«C'est bien vous qu'on voit sous les saules:
«Blanches épaules,
«Sein de vierge, front gracieux
«Et blonds cheveux...»

Ce chant, que nous avons entendu tomber si doux des lèvres de Cyprienne et de Diane enfants, prenait, en passant par la bouche du vieillard, des modulations funèbres.

Le bras de Cyprienne frissonnait sous celui de sa sœur.

—Il est seul et il souffre..., dit Diane; entrons...


Au sommet de la colline, tout près de l'endroit où les deux jeunes filles s'asseyaient naguère, deux hommes s'arrêtaient au pied des châtaigniers.

Si les deux sœurs avaient tardé une minute, elles n'auraient point descendu la montée, parce qu'elles auraient entendu les nouveaux venus prononcer à voix basse, dans une conversation animée, le nom de Madame et celui de René de Penhoël.

VIII
MAITRE LE HIVAIN.

Les deux hommes qui venaient de s'arrêter au bout de la muraille gothique sous la Tour-du-Cadet sortaient de l'appartement de René de Penhoël.

C'étaient maître Protais le Hivain, surnommé Macrocéphale, homme de loi des bourgs de Bains et de Glénac, et M. le marquis de Pontalès.

Tandis que l'on dansait dans le salon de verdure, une partie s'était engagée, suivant la coutume, chez le maître de Penhoël.

C'était vers le tomber du jour, une heure environ avant que le feu de joie fût allumé sur l'aire. Robert de Blois était là, en ce moment, ainsi que Lola, les deux Pontalès et maître le Hivain.

La partie avait lieu dans la chambre à coucher de Penhoël, comme si l'on avait voulu en faire mystère au commun des hôtes du manoir.

Un grand luxe régnait maintenant dans l'appartement du maître. L'ameublement tout neuf était à la dernière mode de Paris. Trois ans auparavant, si nous avions pénétré dans cette chambre simple et modestement ornée, nous y eussions trouvé les portraits du commandant de Penhoël, de Louis enfant et de Marthe.

Maintenant, il n'y avait plus qu'un seul portrait dans un cadre splendide: c'était celui de Lola.

Derrière le lit, une porte s'ouvrait, signalée plutôt que masquée par d'éclatantes draperies de velours; c'était la porte de la chambre de Lola.

Évidemment, on ne prenait même plus la peine de dissimuler. Le désordre avait pris droit de bourgeoisie au manoir, et Penhoël, se faisant comme un bouclier de sa lourde apathie, ne s'inquiétait point de savoir si sa conduite était un scandale ou passait inaperçue.

Il était le maître. Sa dégradation avouée s'abritait derrière cette grande et belle autorité du chef de la famille, qui avait servi jadis l'austère vertu de ses ancêtres.

Il tenait le jeu contre M. Robert de Blois, auprès de qui s'asseyaient les deux Pontalès. A sa droite, la charmante Lola, en costume de bal, s'étendait paresseusement dans une bergère; à sa gauche, maître Protais le Hivain, portant sur son nez coupant et long de rondes lunettes de fer, suivait le jeu d'un œil avide.

Pontalès et son fils s'abstenaient de tout conseil. L'homme de loi, au contraire, prodiguait les siens avec une remarquable générosité.

Quant à Lola, elle ne quittait sa pose nonchalante que pour emplir de sa jolie main, couverte de bagues, un verre placé sur la table à côté de Penhoël.

Et Penhoël buvait! buvait!

Ces trois années avaient pesé sur lui d'une façon véritablement extraordinaire. Bien qu'il eût à peine trente-huit ans, c'était déjà un vieillard; son épaisse chevelure blonde avait blanchi entièrement; son front s'était ridé: sa haute taille s'était courbée. Il n'y avait plus ni volonté ni intelligence dans son regard éteint et stupéfié par une ivresse de chaque jour.

A peine aurait-on pu reconnaître dans cette figure bouffie et pâle, que tachaient çà et là d'ardentes piqûres, les mâles traits de René de Penhoël.

L'effet produit sur sa nature morale par ce laps de temps si court était du reste plus désastreux encore. Certes, le maître de Penhoël n'avait jamais été un esprit d'élite; mais il possédait du moins autrefois une part de cette vaillance énergique qui était comme l'héritage de sa race.

A présent, plus rien. De cet homme jeune et fort, que nous avons vu jadis bondir dans le chaland vermoulu de Benoît, et braver, sur ce pont frêle, la violence de l'orage, il ne restait qu'une manière de cadavre, un vieillard impotent et lourd, sans force ni pensée.

L'eau-de-vie, l'amour et le jeu, ces trois choses dont une seule suffit à exalter l'homme, pouvaient à peine, réunies, galvaniser sa morne inertie.

Il tenait ses cartes d'une main tremblante et comme engourdie. A mesure que la partie avançait, des gouttes de sueur plus grosses coulaient dans les rides de son front, et les taches rouges qui marbraient sa face livide s'allumaient plus brillantes.

En face de lui Robert, souriant et calme, causait avec les Pontalès, intéressés sans doute dans sa partie.

Le jeune comte Alain de Pontalès était un assez joli garçon, qui ne se cachait point trop pour lancer du côté de Lola des œillades suffisamment significatives.

Son père, le marquis, était un petit vieillard: cheveux blancs comme neige, œil vif, sourire bon et spirituel. A juger l'homme seulement par les dehors, ce devait être le plus aimable marquis du monde.

Les gens qui regardent de très-près, et prétendent voir mieux que le vulgaire, auraient peut-être découvert, sous son avenant sourire, un petit fonds de sécheresse et de moquerie. Mais c'était peu de chose, et d'ailleurs quelque légère nuance de scepticisme voltairien s'allie merveilleusement, comme on sait, à la riante bienveillance de ces vieux gentilshommes.

Ce qui dominait dans la physionomie du marquis, c'étaient la finesse et la bonté. Ce devait être un homme souverainement adroit, et sa bonhomie devait empêcher son adresse d'être dangereuse.

Ses ennemis, et il en avait bien peu d'avoués à cause de ses soixante mille livres de rente, prétendaient qu'il était plus fin encore qu'il n'en avait l'air, mais que sa bonhomie ne valait pas le diable.

C'étaient des jaloux peut-être. En tout cas, dans ce pays patriarcal, où l'estime publique est en raison directe de la somme portée au bordereau du percepteur, la médisance n'avait pas beau jeu contre M. le marquis de Pontalès.

La société le reconnaissait pour roi. Il possédait l'estime éclairée du chevalier adjoint et de la chevalière adjointe de Kerbichel; il avait l'admiration des trois vicomtes, épris de madame veuve Claire Lebinihic; les trois Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang auraient volontiers employé le reste de leur jeunesse à chanter ses louanges à l'univers avec accompagnement de guitare.

Ce qui, du reste, aurait milité sérieusement en sa faveur auprès de tout homme non prévenu, c'était l'empressement mis par lui à terminer cette longue haine qui avait séparé jadis le manoir et le château. Pontalès s'était prêté vraiment de bien bonne grâce à cette réconciliation; l'entremise du jeune M. Robert de Blois s'était bornée à une simple démarche après laquelle M. le marquis, quoique le plus âgé, le plus riche et le plus haut titré, avait fait immédiatement les premiers pas.

Depuis le rapprochement, Penhoël, au su de tout le monde, avait profité plus d'une fois de sa bonne volonté. Cet excellent marquis montrait une obligeance inépuisable. Pour n'en donner qu'un exemple et fournir d'un seul coup la preuve de sa bienveillante délicatesse, nous dirons qu'il avait été jusqu'à renoncer au titre de maire de Glénac pour donner à la vanité de Penhoël cette satisfaction enviée.

Il y avait bien une heure que la partie engagée durait. Les enjeux étaient lourds, et l'on jouait argent sur table. Penhoël perdait.

Entouré comme il l'était, d'un côté par Macrocéphale qui avait tout juste la probité d'un homme de loi campagnard, de l'autre par une femme ayant droit au titre d'aventurière, son malheur constant aurait pu n'être point naturel. Lola était admirablement placée pour faire des signes, et la longue figure de maître Protais le Hivain pouvait dire bien des choses.

Mais le jeune M. Robert de Blois n'en était pas à user de ces fraudes élémentaires. C'était un gentilhomme! S'il trompait, il y mettait du moins une grâce charmante et une habileté de premier ordre.

Penhoël ne pouvait soupçonner ces mains loyales, toujours à découvert, et qui battaient les cartes avec une nonchalante aisance.

D'ailleurs, Dieu sait que le jeune M. de Blois ne se montrait guère empressé de jouer. Ce n'était jamais lui qui entamait la partie, et il fallait chaque jour que Penhoël priât, mais priât sérieusement, pour que le jeune M. de Blois voulût bien consentir à lui gagner ses doubles louis.

Ce gain constant le fatiguait au lieu de lui être agréable, tant il avait de généreux désintéressement. Chaque fois qu'il était contraint par le sort à empocher l'argent du maître, il ne pouvait retenir les marques de sa mauvaise humeur.

Penhoël, lui, s'obstinait avec l'entêtement sombre du joueur dépouillé. Depuis trois ans il avait perdu des sommes énormes. Il voulait les regagner. Sur ce tapis avaient passé tour à tour les fermes, les moulins, les forêts qui composaient l'héritage de son père. Il prétendait rompre la veine funeste et reconquérir tout cela.

Chaque jour son espoir se brisait contre l'arrêt inflexible du sort, mais rien ne tue l'espoir tenace du joueur.

Penhoël revenait le lendemain s'asseoir à la même place que la veille. Sa main avide et tremblante interrogeait avidement l'oracle toujours contraire. Il perdait. Durant quelques heures, il restait là le feu dans la poitrine et la sueur au front, jusqu'à ce que Robert, ému de compassion, le tendre et bon jeune homme, lui refusât une dernière revanche!

Robert venait de gagner une partie et Penhoël cherchait au fond de sa poche, tout à l'heure pleine, les quelques pièces d'or qui lui restaient.

—Je donnerais vingt louis pour vous voir gagner cette partie, dit le jeune M. Robert, un bonheur comme le mien ne se conçoit pas et finit par être fatigant!...

Penhoël tendit son verre, que Lola s'empressa de remplir.

—On dit qu'on ne peut pas être heureux à la fois au jeu et en amour..., murmura le fils de Pontalès en fixant sur le maître un regard où il y avait de la moquerie.

Le marquis lui fit un signe de sévère reproche.

—Moi, j'ai beau parier pour M. de Blois, dit-il avec la bonhomie douce qui distinguait ses manières, tous mes vœux sont pour mon ami Penhoël... C'est une veine comme on n'en a jamais vu!... Dérangez un peu votre chaise, vicomte; on dit que ces choses-là changent le sort.

Penhoël fit glisser sa chaise sur le parquet avec cette docilité superstitieuse et stupide du joueur vaincu dont la tête se perd.

Ses sourcils étaient froncés violemment; sa respiration s'embarrassait dans sa poitrine. Il ne prononçait pas une parole.

Le vieux marquis, non content d'avoir donné à son hôte un généreux conseil, changea les deux bougies de place, et dérangea un peu la table.

Grâce à ces manœuvres classiques, il était bien difficile, on en conviendra, que la veine ne fût pas coupée comme avec un rasoir.

Penhoël perdit encore.

Le vieux marquis joignit les mains avec découragement.

—C'est folie de lutter quand le diable s'en mêle!... murmura-t-il.

Penhoël cependant fouillait dans sa poche, où il n'y avait plus rien.

—Trente louis sur parole!... dit-il d'une voix creuse et sonore.

C'était le premier mot qu'il eût prononcé depuis une heure.

Les deux Pontalès et M. de Blois échangèrent un rapide regard.

—Écoutez, Penhoël, répliqua Robert, vous savez bien que je ne voudrais pas vous refuser... je jouerais contre vous des millions sur parole... mais, dans ce moment, ce serait vous voler votre argent... Nous resterions là jusqu'à demain que vous perdriez toujours!

—Trente louis! répéta Penhoël dont la main tremblante serrait machinalement son verre plein d'eau-de-vie.

Robert mêla les cartes avec une répugnance visible.

Au moment où Penhoël coupait, un domestique entr'ouvrit la porte de la chambre.

—On attend M. le maire, dit-il, pour allumer le feu de joie.

—Qu'on attende!... voulut répondre Penhoël.

Mais Robert et les deux Pontalès s'étaient levés déjà.

Quand le maître vit son adversaire lui échapper ainsi, son front s'empourpra, et sa lèvre blême trembla de colère.

Sa langue épaissie balbutia des reproches inintelligibles.

Robert et Pontalès le prirent chacun par un bras, tandis que Lola s'éclipsait avec le jeune vicomte Alain.

Maître le Hivain remettait ses lunettes de fer au fourreau.

—Allons, allons, Penhoël!... disait cependant le marquis de cet accent paternel qu'on prend avec les enfants révoltés, ne voulez-vous pas faire crier toute la paroisse?... Prenez une demi-heure pour remplir votre devoir... et, après cela, parbleu! nous vous donnerons votre revanche...

—Puisque vous êtes un enragé!... ajouta Robert qui l'entraîna au dehors.

Avant de sortir, il avait fait signe à maître le Hivain de ne pas s'éloigner.

Les paysans attendaient dans l'aire. Le feu de joie fut allumé à l'aide d'une torche bleue fleurdelisée, et il y eut le nombre convenable de salves d'acclamations parmi les pétards.

Pendant que la flamme montait, tortueuse et bleuâtre, le long des fagots amoncelés, Penhoël, qui avait jeté sa torche, errait dans la foule et cherchait en vain ses partenaires. De tous côtés les paysans le saluaient respectueusement, et il ne les voyait point.

Quand le brave père Géraud du Mouton couronné vint à son tour lui tirer sa révérence, le maître lui demanda d'un air absorbé:

—N'as-tu point vu M. Robert de Blois?

Puis il se détourna sans attendre la réponse du vieil aubergiste qui secoua la tête en murmurant:

—Cet homme l'a ensorcelé!... Et c'est moi qui lui ai montré le chemin du manoir!...

A défaut de Robert et des Pontalès, qui se faisaient maintenant invisibles, Penhoël rencontrait partout sur ses pas maître Protais le Hivain. Celui-ci se tenait à distance respectueuse, mais il ne perdait jamais de vue René de Penhoël et semblait attendre l'occasion de l'aborder.

—Où sont-ils?... où sont-ils?... lui cria enfin René à bout de patience.

Macrocéphale s'approcha aussitôt.

—Je pense que M. le vicomte veut parler de ces messieurs..., dit-il. Sans doute qu'ils auront attendu M. le vicomte dans sa chambre...

—C'est vrai!... dit René, allons-y!

L'homme de loi lui présenta son bras, sur lequel René appuya sa marche lourde et pénible. En passant devant le salon de verdure, il s'arrêta, et un murmure sourd gronda dans sa gorge. L'orchestre jouait une hongroise que Lola dansait la tête sur l'épaule d'Alain de Pontalès.

—Elle aimerait mieux être avec vous que là, M. le vicomte!... murmura Macrocéphale; partout où vous n'êtes pas, la pauvre jeune dame a l'air de s'ennuyer!

—Parlez-vous vrai?... demanda Penhoël.

—Regardez plutôt!

Ceci était audacieux, car Lola semblait être aux anges. Mais René eut un vague sourire, et reprit, content, le chemin de sa chambre.

Dans sa chambre, il ne trouva ni Pontalès ni Robert de Blois.

—Ils vont venir..., dit Macrocéphale en installant René dans son fauteuil avec les soins empressés d'un valet de chambre. S'il m'était permis de parler ainsi, je dirais: «Ils ne viendront que trop tôt!...» Bon Jésus! ces hommes-là vous ont-ils gagné de l'argent, Penhoël!

—Donnez-moi mon verre, M. le Hivain, dit Penhoël au lieu de répondre, il faudra bien que la veine change un jour ou l'autre!...

—Si j'étais fée ou sorcier, s'écria Macrocéphale dont le laid visage grimaçait le dévouement, il y aurait longtemps que la veine aurait changé!... Voyez-vous, Penhoël, je ne sais pas faire de grandes phrases, moi, mais je n'aime que vous parmi les gentilshommes du pays... Et, aussi vrai que Dieu est Dieu, je me ferais hacher en mille morceaux pour votre service!

—Ils ne viendront donc pas! murmura Penhoël.

L'homme de loi s'assit sur le coin d'une chaise, tout auprès de lui.

—Avant qu'ils viennent, reprit-il, nous pourrions bien causer un peu d'affaires.

Une expression d'effroi et de répugnance invincible se peignit sur le visage de René.

—Non... non! répliqua-t-il, pas aujourd'hui!

—C'est que nous sommes bien bas!...

—Qu'y faire?... murmura René avec fatigue. Allez-vous me rappeler encore ce qui a été fait? Je sais bien qu'un jour venant je n'aurai pas d'autre ressource qu'un coup de pistolet à travers le crâne...

—Un jour venant, répéta l'homme de loi d'un ton qui voulait dire: «Ce jour-là est plus proche que vous ne pensez.»

Puis il ajouta doucereusement:

—Ce qui est fait est fait, Penhoël, et je ne vous parlerai point des signatures fausses... Ne craignez rien; personne ne nous écoute!... Je voulais vous demander seulement s'il vous reste beaucoup d'argent sur le prix de la forêt de Quintaine.

La tête de Penhoël se pencha sur sa poitrine.

—Oh! la veine!... la veine!... murmura-t-il en crispant ses doigts autour des bras de son fauteuil, je viens de perdre mon dernier louis!

—Et pourtant vous voulez jouer encore?

—Je veux gagner!

—Mais si vous perdez?

—Je veux gagner! vous dis-je, s'écria le maître en se redressant tout à coup. Blanche de Penhoël est-elle faite pour mendier son pain, monsieur?... Je veux regagner mes forêts, mes étangs, mes métairies!... et avec cela tous les biens que Pontalès a volés à mon père!...

—Je donnerais mon bras droit pour que cela pût arriver, Penhoël!... Mais si vous n'avez plus d'argent...

—Il faut vendre!... Aussi bien Lola veut faire venir de Rennes une nouvelle parure...

—Vendre!... répéta l'homme de loi, qui se fit une mine plus allongée encore que de coutume: pour vendre, il faut avoir.

René tressaillit et le regarda en face.

—Qu'est-ce à dire? s'écria-t-il; n'ai-je donc plus rien?

—Si fait..., répliqua Macrocéphale, M. le vicomte possède encore son manoir de Penhoël, quitte de toute hypothèque.

—Et avec cela?...

—Rien..., repartit tout bas Macrocéphale.

Penhoël demeura un instant immobile et muet. On eût dit un homme foudroyé. Puis il se couvrit le visage de ses deux mains.

—Le manoir de Penhoël, reprenait cependant l'homme de loi, est une magnifique propriété; nous en trouverions assurément un bon prix... et je suis sûr que M. le marquis de Pontalès...

—Jamais! interrompit René avec angoisse. C'est ici qu'est mort mon père... Jamais!

—Ce n'est pas moi qui donnerais à M. le vicomte le conseil de vendre le manoir, poursuivit Macrocéphale en prêtant à sa voix une expression plus humble et plus insinuante; mais, ayant l'honneur d'être le conseil de M. le vicomte, je me permettrai de lui faire observer que le manoir est pour lui une lourde charge... Avec une habitation si belle, il faudrait des rentes...

—Et je n'en ai plus! murmura Penhoël.

—Pas beaucoup, s'il faut parler franchement... D'un autre côté, comme vous le disiez tout à l'heure, la veine peut changer... et avec des fonds...

Penhoël laissa retomber ses deux mains sur ses genoux. La douleur profonde qu'il ressentait réveillait son apathie. La torture avait trouvé un coin vif au fond de son cœur engourdi.

Ces trois ans écoulés passaient comme une vision rapide au-devant de ses yeux.

—J'étais heureux..., pensait-il tout haut, j'étais riche... le nom de mon père restait pur... Oh! Haligan disait-il vrai?... Cet homme est-il venu pour me prendre le salut de mon âme et la vie de mon corps?...

—Une observation qu'il est important de faire, poursuivait l'homme de loi, c'est que toutes les ventes, consenties par vous jusqu'à ce jour, sont conditionnelles et frappées d'une clause de réméré... Dans le cas où vous feriez une nouvelle affaire avec le marquis... ou avec un autre... on pourrait obtenir des conditions pareilles.

—Le terme du réméré est-il le même pour tout ce que j'ai aliéné? demanda Penhoël.

—Le même... Il finit au 1er novembre de la présente année.

—Et nous sommes à la fin d'août! repartit Penhoël.

—En deux mois et onze jours, on peut faire bien des choses, M. le vicomte!... Dans le cas où il vous plairait de mettre en vente le manoir, je pourrais tâter Pontalès ce soir même.

René de Penhoël ne répondit point tout de suite. Quand il prit enfin la parole, ce fut tête haute et d'une voix ferme. Il semblait qu'une étincelle de son ancienne énergie se fût réveillée en lui.

—Je vous défends de me reparler jamais de cela!... dit-il. Je ne sais pas ce que Dieu décidera de mon sort, mais la maison où ma fille unique est née ne sera jamais vendue par mon fait.

—Bien parlé!... s'écria Macrocéphale avec un brusque attendrissement; ah! vous êtes un vrai gentilhomme, Penhoël, et nous verrons, j'en suis bien sûr, la fin de tout ceci!

—Laissez-moi!... dit le maître.

Macrocéphale se leva aussitôt pour obéir. Mais avant de quitter la chambre, il eut le temps de dire encore:

—Si vous saviez comme cela me fend le cœur, chaque fois qu'un des domaines de Penhoël passe comme cela en des mains étrangères... Je n'ai rien à dire contre Pontalès, Dieu merci, ni contre personne... mais je suis, avant tout, le serviteur et l'ami de Penhoël... Et si j'avais des trésors, je saurais bien à quoi les employer!...

Il fit un salut respectueux, et prit congé du maître, qui était retombé dans son immobilité stupéfiée.

Au bas du perron, donnant sur le jardin, il rencontra Robert de Blois, qui l'attendait sans doute, et qui passa vivement son bras sous le sien.

—Eh bien! roi des habiles, demanda Robert, qu'avons-nous fait?

Maître le Hivain hocha la tête.

—Heu! heu! fit-il, on ne vend pas comme cela sa dernière chemise sans gronder quelque peu!

—Il accepte, en attendant?

—Il refuse.

—Diable!... grommela Robert, ça nous retarde encore!... Avez-vous bien fait tout ce que vous avez pu?

Macrocéphale prit un accent pénétré.

—M. de Blois, dit-il, on n'est pas maître de ces choses-là... Je ne vous connais que depuis trois ans, mais je vous aime comme si vous étiez mon propre fils!...

—Je suis bien reconnaissant..., répliqua Robert.

L'homme de loi l'interrompit.

—Je voudrais que vous me missiez à l'épreuve!... dit-il. Aussi vrai que Dieu est Dieu, je me ferais hacher en mille pièces pour votre service! Je n'ai rien à dire contre Penhoël ou contre Pontalès... mais il n'y a pas à balancer: votre intérêt avant tout... voilà ma règle.

—En temps et lieu, maître le Hivain, dit Robert, vous verrez que vous n'avez pas eu affaire à un ingrat... Pour commencer, dès demain je consulterai votre expérience sur quelques petites contestations qui pourraient bien nous diviser, Penhoël et moi, dans l'avenir.

—A vos ordres, mon cher M. Robert.

—Mais pour revenir à l'affaire qui nous occupe, vous ne voyez pas la possibilité...?

—Par moi, non, répondit Macrocéphale.

—Alors il faut employer les grands moyens, n'est-ce pas?

—C'est mon avis... et s'il m'était permis de vous donner un conseil...

—Cela vous est permis, pardieu! M. le Hivain.

Depuis quelques minutes, tout en suivant la conversation, Robert réfléchissait. En ce moment il semblait sourire à une excellente idée.

—Le conseil que je me permettrais de vous donner, poursuivit l'homme de loi, serait celui-ci... La charmante madame Lola possède sur Penhoël un pouvoir sans bornes...

—M. le Hivain, interrompit Robert, vous êtes un observateur extrêmement spirituel... Lola nous a déjà servis, la chère fille, presque autant que le jeu et l'eau-de-vie!... Mais aujourd'hui j'ai mieux que cela encore!

—Mieux que cela?... répéta Macrocéphale d'un air galamment incrédule.

Robert ôta son bras de dessous le sien.

—On est bien mal ici pour parler d'affaires, reprit-il; veuillez chercher M. le marquis de Pontalès, et allez m'attendre avec lui quelque part où l'on puisse causer sans témoins.

—Du côté de la Tour-du-Cadet, si vous voulez?...

—Soit!... La place est excellente, et vous ne m'y attendrez pas longtemps... Avant une demi-heure, vous pourrez juger ce que vaut mon moyen.

Robert avait une figure triomphante.

Ils se séparèrent.

L'homme de loi descendit l'allée qui menait au salon de verdure pour chercher le marquis de Pontalès, et Robert de Blois monta lestement le perron du manoir.

Au lieu d'entrer dans la chambre du maître de Penhoël, dont la porte se présentait la première dans le corridor, il se dirigea vers l'appartement de Madame.