Robert et Pontalès se dirigèrent ensemble vers la rivière, non point par le petit sentier à pic où venaient de s'engager les jeunes filles, mais par la route qui longeait les anciennes fortifications.
Pendant ce temps-là, maître le Hivain remontait en toute hâte au manoir, pour avoir la clef du bac, et Blaise retournait à l'aire, afin de trouver Bibandier.
Bibandier allait bien encore quelquefois se promener solitairement sur la lande ou dans les sentiers de la Forêt-Neuve, quand les nuits étaient sans lune, mais il n'y mettait plus le même cœur qu'autrefois. Il avait laissé dans les taillis de Bains son armée de manches à balai habillés en brigands; son chien était mort de faim depuis longtemps; et s'il continuait lui-même à mener son métier de rôdeur, c'était vocation irrésistible, car jamais le hasard ne l'avait payé de ses peines.
Que faire en un pays où les poches ne contiennent que des gros sous, et où les bâtons sont des massues?
Bibandier avait dû espérer un instant un sort meilleur en voyant deux de ses camarades intimes occuper une bonne position dans le pays; mais Robert et Blaise l'avaient systématiquement tenu à distance, et le pauvre diable n'avait jamais pu réclamer trop haut, parce que le bagne de Brest est un bercail incessamment ouvert, où les brebis égarées comme lui rentrent au premier mot.
Il se taisait. Peut-être n'en pensait-il pas moins. Cependant, c'était un coquin assez débonnaire, et la rancune qu'il gardait à ses anciens camarades n'atteignait pas des proportions bien tragiques.
D'ailleurs, on n'était pas sans lui faire entrevoir de temps à autre un meilleur avenir. Bien qu'il ne connût pas en détail ce qui se passait à Penhoël, il pouvait voir, comme tout le monde, qu'une lutte était engagée. On pouvait avoir besoin de lui, et alors il faudrait bien lui donner sa part de l'aubaine...
En attendant, Blaise lui jetait çà et là une pièce blanche pour l'empêcher de s'impatienter trop fort, et M. de Blois lui avait fait obtenir, par son crédit, une petite position officielle.
Bibandier était fossoyeur de la paroisse de Glénac, aux appointements fixes de douze francs par an, plus le casuel.
Mais, malgré les fièvres du marais et deux médecins qui s'étaient établis depuis peu à la Gacilly, la mort ne donnait guère au bourg de Glénac. Le pauvre Bibandier était maigre à faire compassion.
Blaise le trouva, comme il l'avait annoncé, sous le tonneau de cidre qu'on avait mis en perce dans un coin de l'aire. Bibandier était couché paresseusement dans la poussière; sa tête reposait sur une de ses mains, et l'autre tenait une écuelle demi-pleine. Sa figure longue, et dont les teintes ternes tiraient sur le gris, s'empourprait légèrement; son œil cave veloutait son regard; il y avait dans sa physionomie un repos content et parfait.
Il restait là depuis le matin, buvant tout seul et voyant la vie couleur de rose. C'était son jour de fête. Il ne buvait ainsi, à sa soif, qu'une fois tous les ans.
Au premier mot que Blaise lui glissa tout bas dans l'oreille, il quitta sa pose nonchalante et se dressa d'un bond sur ses pieds. On eût pu le voir alors dans toute la longueur de sa taille, avec ses membres étiques et osseux ballottant dans un vêtement de futaine trop large, et qui n'avait plus que la corde.
—Oh! oh!... dit-il avec gaieté; il s'agit des chers petits anges!... ça me paraît très-faisable!
Il y avait tant de joyeuse humeur dans son accent, et l'expression de son visage restait si débonnaire, que Blaise ne put s'empêcher de lui dire:
—Me comprends-tu bien?
—Parfaitement!... répliqua Bibandier sans rien perdre de sa tranquillité sereine; quand quelque chose démange, on se gratte, mon fils... c'est tout simple... L'Américain en est-il?
—C'est lui qui monte le coup.
—Bonne affaire! moi je n'ai pas encore travaillé dans ce genre-là... mais chacun gagne sa vie comme il peut... pas vrai?
On eût dit que Blaise s'était attendu à plus de résistance, car il regardait Bibandier d'un œil surpris et même un peu inquiet.
Celui-ci parut comprendre ce que Blaise avait dans l'esprit. Il emplit l'écuelle et la lui présenta d'un geste cordial.
—On peut se déboutonner ici, dit-il en montrant du doigt le groupe des paysans qui se pressaient autour du père Géraud à la porte de la ferme; voilà deux heures qu'ils oublient le tonneau pour écouter les sornettes du vieux gargotier de Redon!... Bois un coup, l'Endormeur!... Je savais bien que Robert et toi, vous en viendriez là quelque jour, et je vous attendais.
Son regard, qui prit une nuance de mélancolie, tomba sur la futaine usée de sa veste.
—J'avais grand besoin de me refaire!... reprit-il, grand besoin!... L'Américain et toi, vous n'avez pas été gentils avec un vieux camarade... Mais on ne peut pas payer celui qui ne fait rien... pas vrai?... Je dis donc que je suis content d'avoir l'occasion de travailler pour vous...
—Voilà un brave garçon!... s'écria Blaise; sois tranquille... Tu seras payé comme il faut!
—Quant à ça, répliqua Bibandier, je ferai mon prix moi-même en temps et lieu... Tu dis que c'est pressé, mon fils? Eh bien, partons!
Blaise ne bougea pas; son regard exprimait toujours la même défiance.
Le fait est qu'il était difficile d'accorder les paroles de Bibandier avec l'expression de douceur patiente qui était sur son pauvre visage, maigre, pâle et défait. Il semblait à Blaise que son vieux camarade souriait aussi par trop débonnairement en parlant de meurtre.
—Ah çà! reprit-il d'un ton d'hésitation, es-tu bien sûr de ne pas faiblir?... Elles sont si jeunes... si jolies!...
—Ça ne me fait rien... répondit l'ancien uhlan; chacun pour soi!... Je ne dis pas que je me servirais volontiers du couteau avec de pauvres chérubins comme ça!... J'espère bien qu'on me laissera la liberté de m'y prendre à ma guise?
—Carte blanche!... pourvu que ce soit fait.
—Ça sera fait, mon bonhomme... et proprement!
—Viens donc, dit Blaise, qui se mit en marche.
Bibandier but une dernière écuelle de cidre, et n'eut besoin pour le rejoindre que d'allonger un peu le pas de ses grandes jambes.
Chemin faisant, Blaise lui expliqua plus en détail ce qu'on attendait de lui; Bibandier, tout en écoutant, fredonnait avec sa voix de basse-taille un air à roulades. Plus d'une fois, avant d'arriver au Port-Corbeau, Blaise s'arrêta court pour lui dire:
—Du diable si je te comprends, mon vieux! Moi qui n'ai pas le cœur tendre, je ne pourrais pas chanter à l'heure qu'il est!
—C'est que tu manges tous les jours, toi!... répliquait Bibandier doucement et le sourire aux lèvres; si tu avais été trois ans à mon régime, tu m'en dirais des nouvelles!
Et cela était dit si bonnement! C'était de la quintessence de férocité...
En approchant du passage, Bibandier coupa la parole à Blaise, qui continuait ses instructions.
—Voilà qui est entendu!... dit-il; l'affaire des petites est réglée, et tu seras content de moi... Quant aux dépenses de l'entreprise... c'est deux mouchoirs et quelques bouts de corde... Mais l'Américain n'est pas seul!... Qui diable avons-nous là?
Devant le bac, dont l'amarre était déjà détachée, trois hommes se tenaient en effet debout.
M. de Blois seul avait le visage découvert; les deux autres cachaient soigneusement leurs figures sous les larges bords de leurs chapeaux de paysans.
Bibandier, qui était toujours d'excellente composition, fit semblant de ne pas les reconnaître.
Il salua respectueusement Robert, et entra le premier dans le bac.
—Je connais un peu les habitudes des chers petits anges, murmura-t-il; je les rencontre souvent au clair de lune, quand je me promène, la nuit, pour ma santé... Elles auront passé l'eau dans leur batelet, qui doit être amarré là-bas sous les saules.
Robert s'était rapproché de Blaise.
—Eh bien?... demanda-t-il tout bas.
—Un cœur de pierre!... répliqua le gros garçon. Dur comme une lame de poignard!... Je ne le croyais pas si fort que cela!
—Tant mieux!... dit Robert.
Bibandier s'était emparé de la perche du passeur. Au lieu de se diriger vers la route de Redon, qui lui faisait face, il remonta un peu le courant, pour gagner un rideau de saules qui baignaient leurs basses branches dans la rivière.
A l'aide de sa perche, il écarta le grêle feuillage et finit par rencontrer, après deux ou trois tentatives inutiles, un objet qui sonna contre le bois de sa gaffe.
—Qu'est-ce que je disais? s'écria-t-il joyeusement; perchez un peu, s'il vous plaît, M. Blaise, pendant que je vais voir là-dessous.
Il abandonna la gaffe en effet, et gagna le bout du chaland qui passait sous les saules. On entendit un léger bruit, puis on vit un petit bateau qui s'en allait à la dérive le long du bord, du côté du marais.
Bibandier, qui reparut au même instant, regarda fuir la barque et dit avec un gros rire bonasse:
—Quand les petits chérubins voudront repasser l'eau... c'est elles qui seront bien attrapées!
Chacun pensa sur le chaland que Bibandier valait son pesant d'or...
Il y avait dix minutes environ que Diane et Cyprienne avaient traversé l'Oust, au moyen du batelet trouvé par Bibandier sous les saules.
En quittant leur cachette, au pied de la Tour-du-Cadet, elles se doutaient bien que le bruit de la robe déchirée avait trahi leur présence et qu'on allait les poursuivre: mais elles avaient de l'avance, parce que Pontalès et ses compagnons ne pouvaient parvenir à l'autre rive qu'à l'aide du bac, dont la clef était au manoir. En outre, le sentier qu'elles suivaient les conduisait en quelque sorte d'un saut jusqu'au bord de l'eau, tandis que la route commune nécessitait un long détour.
Ce n'était pas la première fois que les deux filles de l'oncle Jean couraient un danger prochain et terrible; mais en ces moments leurs forces semblaient grandir avec le péril. Cyprienne semblait lutter avec un enthousiasme fougueux qu'exaltait la pensée du martyre; Diane demeurait plus calme et se dévouait de sang-froid.
Elles avaient entendu l'entretien des ennemis de Penhoël. Elles savaient que leur sexe et leur jeunesse ne les défendraient point contre la colère de ces hommes. Elles n'espéraient point de quartier.
Mais loin de s'arrêter devant la menace entendue, elles y puisaient un nouveau courage. Dans leur vaillance virile, un sentiment d'orgueil enfantin s'élevait. On les craignait! On prenait, pour les combattre, les mêmes armes qu'on eût employées contre des hommes! Elles étaient fières.
N'avaient-elles pas entendu tomber de ces bouches ennemies l'aveu de leur puissance? Sans elles, pauvres jeunes filles, Penhoël aurait succombé depuis longtemps!...
Leur cœur battait de joie et non point de frayeur, car la lutte n'avait pas été stérile. Grâce à l'effort de leurs bras d'enfants, René, Madame et l'Ange restaient en équilibre au bord du précipice.
La ruine qui menaçait toujours n'était pas encore accomplie; et, d'après ce qu'elles venaient d'entendre, il ne restait à Pontalès et à Robert qu'une seule arme contre la résistance tardive de Penhoël.
Mais c'était une arme cruelle, qui suspendait sur la tête de René l'infamie en même temps que le malheur. Des faux! il y avait des faux!... C'était sans doute le résultat de quelque obsession perfide; mais les pièces existaient, et ce n'était plus seulement la misère qui menaçait Penhoël!
Il y avait longtemps déjà que Cyprienne et Diane avaient surpris le secret de ces fausses signatures, arrachées à l'ivresse quotidienne de René. Elles en avaient reconquis et détruit une partie, en s'introduisant, la nuit, au château de Pontalès. L'autre portion, déposée chez l'homme de loi, avait défié jusqu'alors toutes leurs tentatives.
Mais elles savaient maintenant l'endroit précis où se trouvaient les papiers. Avec l'aide de Dieu, si on leur donnait le temps d'agir, elles pouvaient encore sauver Penhoël.
Diane détacha d'une main ferme l'amarre du bateau, caché parmi les glaïeuls, sous la loge de Benoît Haligan, et Cyprienne saisit la perche.
L'Oust n'était pas débordée, mais elle coulait à pleines rives et laissait couvertes les parties basses du marais. Tout en perchant, les deux jeunes filles entendaient, parmi le silence de la nuit, le bruit sourd et continu, produit par le tournant de Trémeulé. Dans l'ombre, les vapeurs qui se suspendent au-dessus du gouffre rayonnaient une lueur faible et pâle. Elles voyaient au loin le gigantesque fantôme de la Femme-Blanche qui se balançait et planait sur les eaux tranquilles du marais.
Derrière elles, au-dessus des taillis de châtaigniers, les jardins de Penhoël gardaient leur illumination brillante; la fête n'était pas finie; quelques accords, jetés par l'orchestre campagnard, arrivaient, par bouffées, jusqu'à leurs oreilles.
Quand elles touchèrent le bord opposé, nul mouvement ne se faisait remarquer encore du côté du bac, qui allait s'ébranler bientôt pour les poursuivre.
Elles sautèrent lestement sur la rive, et au lieu de prendre la route de Redon, qui les eût conduites à la maison de maître le Hivain, elles se dirigèrent, en courant, vers le marais.
Dans l'immense prairie, où se déroulaient de toutes parts d'étroits filets d'eau, on apercevait un mouvement confus au milieu des ténèbres: c'étaient les troupeaux de Glénac et de Saint-Vincent qui erraient en liberté sur le pâturage commun.
Tout en courant sur l'herbe courte et unie comme un tapis, Cyprienne et Diane appelaient doucement:
—Mignon!... Bijou!...
Leurs voix se perdaient dans la nuit. Quelques moutons effrayés prenaient la fuite sur leur passage, et les oies, éveillées, allongeaient le cou pour jeter leurs cris plaintifs et discordants.
Les deux jeunes filles appelaient toujours...
Au bout de deux ou trois minutes, un piétinement sourd se fit entendre au loin sur le gazon. L'instant d'après Bijou et Mignon, deux jolis petits chevaux demi-sauvages, arrêtaient leur galop et restaient immobiles, la fumée aux naseaux et les jarrets tendus.
Diane et Cyprienne s'élancèrent à cru sur leurs dos. En quelques secondes, elles eurent regagné le temps perdu à courir sur le marais.
Bijou et Mignon étaient deux vrais bretons, noirs tous deux, robustes d'encolure, trapus de formes et pouvant soutenir durant des heures leur galop rude et vif.
Ils allaient côte à côte, d'une ardeur égale. La voix des jeunes filles les excitait sans cesse, et leur course perçant droit devant soi, à travers champs, landes et haies, ressemblait à un tourbillon.
Diane et Cyprienne, excellentes cavalières, ne s'inquiétaient point des obstacles de la route; quand il y avait un fossé large à franchir d'un bond, elles plongeaient leurs petites mains blanches dans la dure crinière des bretons; quand il fallait traverser un taillis, elles se couchaient presque sur leurs chevaux et passaient rapides, comme des flèches, au travers du fourré.
Sur la lande rase elles se redressaient.
—Hope! Mignon! hope! Bijou!
Elles caressaient doucement le cou déjà baigné de sueur de leurs montures.
Les deux chevaux, lancés à fond de train, dévoraient l'espace...
Si quelque paysan les eût rencontrées, glissant comme deux traits dans la nuit, il se fût signé sans doute avec terreur, en recommandant son âme à Dieu. Et, après la terreur passée, il se serait vanté jusqu'au jour de sa mort d'avoir vu, par une nuit d'automne, les fées se rendant au sabbat!
Vraiment, c'était une course étrange. Les chevaux noirs disparaissaient dans les ténèbres; on n'eût pu voir que deux jeunes filles, à la taille svelte et comme aérienne, entraînées par une force mystérieuse. Elles semblaient glisser, assises sur un nuage rapide. C'étaient bien des fées légères et gracieuses. L'œil ne pouvait les suivre. L'aile du vent les emportait et laissait flotter derrière elles les boucles molles de leurs longs cheveux.
—Hope! Bijou!... hope! Mignon!...
Il y a une grande lieue de pays entre Port-Corbeau et le bourg de Bains. Quelques minutes avaient suffi à ce trajet. Cyprienne et Diane descendirent de cheval, laissant Bijou et Mignon sur la lisière de la lande.
Maître Protais le Hivain occupait une maison isolée qui s'élevait à cent pas en avant de l'unique rue du bourg.
Pour acquérir cette propriété, il lui avait fallu susciter bien des discordes dans les campagnes voisines, ruiner bien des pauvres cultivateurs et jeter plus d'un orphelin sur la paille. Mais c'étaient là sa vocation et son plaisir. Maître le Hivain était, en fait de chicane, un véritable artiste. On peut dire que la vue seule de sa figure jaune et démesurément longue donnait aux paysans la fantaisie de plaider.
Cyprienne et Diane avaient déjà rôdé bien souvent autour de sa maison, mais la vigilance rusée de l'homme de loi avait trompé jusqu'alors toutes leurs tentatives. Aujourd'hui, elles avaient deux chances nouvelles pour arriver à leur but: d'abord elles savaient où trouver les papiers, ensuite le domestique de maître le Hivain qui, d'ordinaire, faisait bonne garde, était en ce moment à fêter la Saint-Louis de l'autre côté de l'eau, dans l'aire du fermier de Penhoël.
En donnant cette vacance à son domestique, maître le Hivain avait compté sur l'effet du coup de fusil tiré la veille au bord de la lande, et aussi sur le bal qui devait assurément retenir au manoir les deux filles de l'oncle Jean.
Il n'y avait pour défendre sa maison, ce soir-là, qu'une servante septuagénaire, assistée par un chien de garde accablé de vieillesse.
La bonne femme et le chien dormaient sans doute d'un profond sommeil, sur la foi des gros verrous qui fermaient toutes les ouvertures, car les deux sœurs purent escalader les murailles du jardin sans éveiller le moindre mouvement dans la maison.
Du côté du jardin, les fenêtres n'avaient point de contrevents. En un clin d'œil, à l'aide d'une échelle que leurs jolies mains eurent bien de la peine à dresser contre le mur de la maison, Cyprienne et Diane furent dans le cabinet de travail de l'homme de loi.
Elles battirent son propre briquet, et allumèrent sa propre lampe.
Il eût fallu les voir en ce moment, animées par la course qu'elles venaient de fournir et par la joie vive du premier succès! Leurs joues se coloraient d'un incarnat charmant: leurs yeux petillaient d'impatience et de désir; un sourire espiègle se jouait déjà autour de leurs lèvres fraîches, tant elles se croyaient sûres du triomphe!
Leur gaieté d'enfant était revenue. Le moment avait beau être solennel, puisqu'il s'agissait en définitive du sort de toute une famille aimée; il y avait dans la nature même de leur acte quelque chose d'étrange et de gaillard qui éloignait toute idée tragique.
Elles riaient en descellant les carreaux du cabinet.
Leur recherche ne fut pas longue. Sous le fauteuil même où Macrocéphale ruminait chaque soir ses consultations diaboliques, il y avait un trou creusé au couteau, qui renfermait un petit carnet crasseux.
La vue de ce carnet fit battre bien fort le cœur de Diane et de Cyprienne. Elles ne songeaient plus à rire. C'était là le salut de Penhoël.
Elles restèrent un instant à genoux, levant au ciel leurs yeux humides, afin de remercier Dieu.
Elles songeaient à Madame et à la pauvre Blanche...
Mais le temps pressait. Diane serra le portefeuille dans son sein, et toutes deux redescendirent l'échelle.
La vieille femme et le vieux chien dormaient toujours comme des bienheureux. C'était une réussite complète.
—Hope! Bijou!... hope! Mignon!...
Comme elles avaient toutes deux le cœur léger en reprenant la route parcourue! Comme elles caressaient gaiement le cou de leurs petits chevaux! Comme elles étaient heureuses!
—Tiens... dit Diane tandis que Mignon franchissait un large fossé, c'est là qu'on a tiré sur moi hier... Le corps du pauvre Cabry est encore au fond du trou!...
La course ne se ralentit point, mais elles se penchèrent toutes deux; leurs bras s'enlacèrent et leurs joues s'unirent dans l'ombre.
—C'est la dernière fois que tu seras exposée à un danger pareil, ma petite sœur, s'écria Cyprienne; ils sont vaincus!...
—Et qui sait? ajouta Diane; peut-être y a-t-il dans ce portefeuille de quoi rendre à Penhoël la fortune qu'on lui a volée?...
Elles étaient à moitié chemin déjà. Diane arrêta tout à coup le galop de son cheval.
—J'y pense!... reprit-elle. Ils doivent nous attendre sur cette route!...
—Je voudrais bien savoir lequel d'entre eux, répliqua Cyprienne que la victoire rendait fanfaronne, est capable de barrer la route à Bijou?
—S'ils ont des armes?
—Nous leur passerons sur le corps!
—Et s'ils nous guettaient au passage du Port-Corbeau?...
Cyprienne arrêta son cheval à son tour.
—Ce n'est pas pour moi que j'ai peur... reprit Diane; mais maintenant nous avons à garder un trésor.
—Eh bien! remontons jusqu'aux Houssaies... Nous passerons sur le pont du moulin.
L'avis était bon. Les deux sœurs changèrent aussitôt de direction et se mirent à galoper vers les Houssaies.
Mais il se trouva que d'autres avaient eu la même idée qu'elles, car en arrivant au bord de l'eau, elles virent que la tête du pont était occupée par deux hommes, en qui elles crurent reconnaître Robert de Blois et M. le marquis de Pontalès.
—Prenons du champ, dit Cyprienne que rien n'effrayait, et passons.
—Essayons plutôt de passer à Port-Corbeau, répliqua Diane; il sera toujours temps de revenir ou de mettre nos chevaux à la nage...
La course recommença le long de la rivière.
Quand elles arrivèrent au passage du bac, il y avait à peine trois quarts d'heure qu'elles avaient enfourché pour la première fois leurs vaillants petits chevaux.
Il n'était pas tout à fait minuit, et le jardin de Penhoël montrait toujours, au haut de la colline, ses illuminations intactes. La fête en avait encore au moins pour une bonne heure.
Rien de suspect n'apparaissait, cette fois, sur la rive. Les deux sœurs rendirent la liberté à Bijou et à Mignon, qui regagnèrent en caracolant leur lit de gazon. Elles pensaient que bien leur en avait pris de ne point tenter le passage au pont des Houssaies, car ici aucun obstacle ne leur barrait la route.
—Allons! dit Cyprienne en descendant vers les saules, nous voici à bon port... et nous aurons encore le temps de danser une contredanse...
Diane écarta les branches du saule...
Comme elle ouvrait la bouche pour lancer quelque gaie repartie, trois hommes, couchés dans l'herbe haute qui croissait au bord de l'eau, se dressèrent tout à coup sur leurs pieds.
Les deux jeunes filles eurent à peine le temps de pousser un cri, tant on mit de presse à leur nouer solidement des mouchoirs sur la bouche...
M. le marquis de Pontalès était un homme prudent, qui n'avait aucun goût pour les aventures. C'était uniquement par nécessité qu'il s'était joint à l'expédition de cette nuit. M. de Blois et lui traitaient en effet de puissance à puissance, et du moment que M. de Blois se mettait à l'œuvre, Pontalès ne pouvait point reculer.
C'était la première fois qu'il se livrait ainsi. Jusqu'alors il s'était toujours tenu derrière Robert, contribuant volontiers aux frais de la guerre, mais ne combattant jamais en personne.
Cela lui allait mieux.
Et, en vérité, il aurait regardé sans doute comme un imposteur quiconque lui aurait annoncé, le matin même, les événements de cette soirée. Lui, le marquis de Pontalès, propriétaire de soixante mille livres de rente, jouant au loup-garou dans les taillis et bravant la cour d'assises comme un malheureux!...
Mais les circonstances entraînent, et l'homme le plus habile, engagé dans certaines entreprises, doit jouer le tout pour le tout à un moment donné.
Cela ne veut point dire que Pontalès, en passant la rivière de l'Oust avec ses quatre compagnons, ne fît des réflexions assez chagrines. Il eût vidé sa bourse, sans doute, de grand cœur, pour être transporté tout à coup entre les murailles de son château. On peut penser même que, malgré le désir ancien et passionné qu'il avait de détruire la vieille influence des Penhoël et de se mettre à leur place, il n'aurait point engagé la bataille s'il avait prévu, dès le principe, les dangers de cette nuit.
Maintenant, il était trop avancé pour reculer. Le péril était en arrière comme en avant, et les chances de salut se trouvaient tout entières du côté du crime.
Une fois qu'on eut pris terre de l'autre côté de l'eau, Bibandier fut choisi tout d'une voix pour diriger les opérations. Ce n'est point déroger que de servir sous les ordres d'un glorieux général. Pontalès était marquis, Robert se disait gentilhomme, et Bibandier n'était qu'un simple échappé de bagne; mais l'histoire est pleine de ces exemples, où l'on voit des princes céder le commandement à de vaillants officiers de fortune.
Bibandier se montra tout de suite à la hauteur de son autorité nouvelle. Son premier soin fut de se raviser au sujet du petit bateau qui avait servi au passage des deux filles de l'oncle Jean.
—Nous allons avoir besoin de ce joujou, dit-il en saisissant la perche du bac.
Et il se mit à courir le long de la rive jusqu'à ce qu'il eût atteint le batelet, entraîné par le courant. Il s'accrocha au moyen de sa perche et l'amarra, au-dessous de la route de Redon, à l'un de ces mêmes saules qui avaient servi de refuge à Robert et à Blaise, la nuit de leur arrivée à Penhoël.
Puis il revint vers sa troupe tranquillement et sans se presser.
—La petite barque allait tout droit vers le trou de la Femme-Blanche, grommela-t-il; on n'aura besoin que de se laisser mener...
—Ah çà! dit Robert, il faut prendre un parti... Elles doivent avoir de l'avance, et nous aurons de la peine à les rattraper!...
—Les rattraper!... répéta le uhlan; il faudrait de meilleures jambes que les nôtres... Si vous les aviez vues comme moi courir la nuit sur la lande... Hope! Bijou!... hope! Mignon!... Ce sont de jolies petites filles tout de même!...
—Mais qu'allons-nous faire?
Bibandier tira de sa poche sa pipe et son briquet.
—Voulez-vous vous allumer, M. Robert?... dit-il; nous avons joliment le temps d'en fumer une.
—Il ne s'agit pas de plaisanter..., commença M. de Blois d'un ton impérieux.
D'un seul coup sec et merveilleusement ajusté, l'ancien uhlan mit le feu à son amadou; puis il atteignit sa pipe toute chargée et l'alluma en faisant claquer savamment ses lèvres.
Pontalès avait piteuse mine derrière les bords de son grand chapeau. La froide impertinence de ce drôle, comme il l'appelait au fond de son cœur, ne lui présageait rien de bon. Maître le Hivain songeait à sa maison dévastée.
Blaise s'approcha de Robert, qui frappait du pied avec impatience.
—Si vous ne le laissez pas marcher à sa guise, dit-il tout bas, nous n'en ferons rien cette nuit.
—Qu'il s'explique au moins!
—Quant à ça, dit Bibandier en s'appuyant sur l'herbe, on va te faire un programme, Américain!
Robert tressaillit. Il y avait bien trois ans qu'on ne lui avait donné ce nom, et depuis le même espace de temps, le pauvre Bibandier affectait en toute circonstance, vis-à-vis de lui, le plus profond respect.
L'ancien uhlan reprit, tandis que Blaise riait sous cape de la déconvenue de son maître:
—Il n'y a donc de sage ici que l'Endormeur et moi!...
Blaise cessa de rire.
—Monsieur l'homme de loi, poursuivit Bibandier, qui se croit si bien caché derrière son chapeau de paille, pourrait vous dire que, dans un procès, le client ne donne pas de conseil à son avocat!...
La figure de Macrocéphale s'allongea notablement. Le marquis tremblait d'avoir été reconnu à son tour.
Mais Bibandier, soit qu'il ignorât véritablement le nom de son quatrième compagnon, soit qu'il eût fantaisie d'épargner Pontalès, reprit presque aussitôt:
—Quant à l'autre, je ne puis pas parler, n'ayant pas l'avantage de le connaître... Ah çà! ne te fais pas de mal, Américain; voilà le programme des opérations, comme disait Bonaparte: attendre et faire le mort!
—Et pendant ce temps, dit Macrocéphale, on va piller mon domicile!...
—Exactement, père la Chicane!
—Et les pièces seront enlevées!... ajouta Robert.
—Ça me paraît vraisemblable, mon fils.
—Écoute, dit Robert qui voulut essayer de l'autorité; on t'a promis de te payer grassement, mais cela ne te donne pas droit d'insolence... Fais ta besogne, ou va-t'en!
—Où ça?... demanda Bibandier tout doucement; à Redon?... Dire à M. le procureur du roi ce qui se passe ici?... Américain, tu ne m'en crois pas capable!... Que diable! on est plat comme une galette aujourd'hui pour devenir insolent demain comme un bureaucrate. Tu sais bien que c'est la vie!... Voyons, ajouta-t-il en changeant de ton, sommes-nous donc des enfants, M. Robert? Mettons que j'aie eu tort, et veuillez recevoir mes très-humbles excuses... Entre gentilshommes, ma foi! on ne peut faire davantage.
Il se leva et tendit, avec une grâce très-noble, sa main, que Robert n'osa pas repousser.
—Ainsi, poursuivit-il, voici une affaire arrangée!... l'honneur est satisfait!... Maintenant, parlons de choses sérieuses... Si nous étions dans un pays civilisé, où l'on ne fait qu'une route pour aller d'un endroit à un autre, je vous dirais: Marchons et poursuivons nos petits anges, l'épée dans les reins... Mais d'ici au bourg de Bains, il y a une diable de lande, où plus de cent routes se mêlent et se croisent... nous aurons beau nous séparer et prendre chacun notre sentier: il y a dix à parier contre un que les petites passeront entre nos doigts comme des anguilles!
—C'est vrai, dit Blaise.
Et, de fait, le raisonnement était si rigoureusement juste, que personne n'y put trouver d'objection.
—Vous auriez pu vous expliquer tout de suite!... grommela seulement Robert.
—Je pourrais relever cette parole, répliqua Bibandier avec gravité, mais je sacrifie une susceptibilité légitime à l'intérêt de tous... Il est donc bien entendu que donner la chasse aux petites serait une ânerie... Reste à savoir comment nous les pincerons... Je crois avoir résolu le problème d'avance en vous disant: Attendons.
—Mais si elles passent la rivière ailleurs?... objecta Macrocéphale.
—Bonne idée!... Ailleurs, cela veut dire au moulin des Houssaies, car il n'y a pas d'autre passage... Eh bien! l'Américain et ce monsieur que je n'ai pas l'honneur de connaître peuvent prendre leurs jambes à leur cou et aller garder le pont des Houssaies.
—C'est cela!... s'écria Pontalès ravi d'avoir un prétexte pour s'éloigner du lieu probable de l'action; M. de Blois, je suis à vos ordres.
—Et si elles viennent là-bas... demanda Robert, nous leur barrerons le passage?
—Du tout!... répliqua Bibandier; vous vous rangerez bien poliment, parce que vous aurez eu le temps d'enlever cinq ou six planches du pont... et que la rivière est large et profonde au moulin des Houssaies.
Pontalès avait froid jusqu'à la ¿moelle des os, malgré l'étouffante chaleur de la soirée.
Robert le prit par le bras, et ils remontèrent le cours de l'eau à grands pas.
—Cinq ou six planches au moins!... plutôt six que cinq!... leur cria de loin le bon fossoyeur, car Bijou et Mignon sautent comme des chèvres!...
Pontalès et Robert se perdaient déjà dans la nuit.
—Nous autres, dit Bibandier en conduisant ses deux camarades vers les saules, en faction, s'il vous plaît!... Faites comme moi, M. Blaise; préparez votre mouchoir... Vous, père la Chicane, vous êtes spécialement chargé des cordes... et maintenant, du silence!
Ils étaient couchés tous les trois dans l'herbe.
En combinant la partie de son plan relative au pont des Houssaies, Bibandier avait compté sans l'étonnante vitesse des deux petits chevaux. Pontalès et Robert en étaient encore à déclouer la première planche, lorsqu'ils entendirent sur la lande le galop de Bijou et de Mignon. Ils se relevèrent, irrésolus, et vinrent à la tête du pont, sans savoir ce qu'ils allaient faire.
Leur vue seule arrêta les deux jeunes filles, qui dirigèrent leur course vers le bac.
Pontalès et Robert quittèrent alors leur poste pour les suivre de loin.
Quand ils arrivèrent à Port-Corbeau, ils trouvèrent la besogne bien avancée. Cyprienne et Diane, un bâillon sur la bouche et garrottées solidement toutes les deux, étaient au fond du petit bateau.
Bibandier tenait en main la perche.
—Ah! ah!... dit-il en éprouvant les cordes qui liaient les jambes et les bras des deux jeunes filles, voilà qui est proprement fait, et vous savez établir un nœud, père la Chicane!
—Avaient-elles les pièces?... demanda vivement Robert.
—Certainement... certainement!... répliqua Bibandier; ah! avec des petits anges comme ça, on ferait sa fortune à Paris... Ça passe par le trou d'une serrure.
—Donne-moi les pièces!... dit encore Robert.
Bibandier le repoussa tranquillement.
—On ne compte pas les manger, tes pièces, mon bonhomme!... murmura-t-il; mais il faut que les choses se fassent avec régularité... Je rendrai mes comptes quand tout sera fini... D'ici là, patience!
—Je veux que tu me donnes ces papiers, répéta Robert d'un ton impérieux.
—Le roi dit: «Nous voulons...» grommela l'ancien uhlan; moi, je veux que tu me laisses tranquille!... Et si tu ne me laisses pas tranquille, ajouta-t-il en redressant sa taille longue et maigre, je te plante là, mon fils... tu achèveras la besogne à ta fantaisie!...
—N'insistez pas!... murmura Pontalès à l'oreille de Robert; cet homme veut quelques louis de plus; on les lui donnera.
—Maintenant, messieurs, dit Bibandier, faites-moi le plaisir de me souhaiter bon voyage... Je vais partir.
—Pas seul!... s'écria Robert, qui concevait de vagues soupçons; il faut que Blaise au moins vous accompagne!
Blaise fit la grimace dans son coin, mais il n'eut pas même la peine de refuser.
—Le petit bateau ne porterait pas quatre personnes..., objecta Bibandier sans rien perdre du calme singulier, mêlé d'une nuance de moquerie, qu'il gardait depuis le commencement de l'aventure; je veux bien noyer mon prochain, mais le suicide répugne à mes principes.
Il entra dans la barque et mit un soin scrupuleux à écarter les deux jeunes filles, de droite et de gauche, pour pouvoir manœuvrer sans leur faire de mal.
—Les deux petits chérubins seront là comme dans leur lit! dit-il en donnant au fond de l'eau son premier coup de perche.
Personne, parmi les quatre complices du crime, ne pouvait se défendre d'un serrement de cœur. Tous les yeux se fixaient, par une sorte de fascination, sur les deux pauvres enfants couchées dans le bateau. La gaieté du uhlan assombrissait encore le caractère atroce de cette scène.
Diane et Cyprienne étaient étendues sur le dos, les bras liés en croix.
La lune, qui perçait maintenant çà et là les nuages déchirés, montrait la grâce exquise de leurs tailles et leurs pâles figures, où se lisait la résignation du martyre.
Bibandier seul restait parfaitement à son aise en face de ce navrant spectacle.
—Messieurs, dit-il, tandis que le bateau s'ébranlait, je vais vous donner un dernier bon conseil... La fête se continue là-haut... Allez faire, croyez-moi, un petit tour de bal... Il est toujours agréable, le cas échéant, de pouvoir établir un alibi.
Ce terme de palais et de bagne sonna comme une menace aux oreilles des trois complices, qui se dirigèrent en silence vers le bac; mais Bibandier les rappela tout à coup.
—Encore un service, s'il vous plaît! dit-il; j'oubliais d'embarquer deux pierres, pour empêcher les petites de remonter sur l'eau...
Une sueur froide perça sous les cheveux de Pontalès.
Ce fut Macrocéphale qui apporta les deux pierres; il pensa se trouver mal en regagnant le bac.
Bibandier quitta enfin la rive et se laissa dériver au fil de l'eau, en chantant une de ces chansons lentes et tristes qui mesurent le travail des forçats à la fatigue.
La lune s'était levée tout à fait et mettait des nuances argentées à la colonne de vapeur suspendue au-dessus du tournant de Trémeulé.
La Femme-Blanche semblait grandir et osciller lentement au-dessus du gouffre.
Durant quelques minutes, les quatre compagnons virent la petite barque glisser sur l'eau calme du marais.
Puis elle disparut dans les longs plis de vapeur qui formaient le vêtement de la Femme-Blanche.
Robert de Blois, le marquis de Pontalès et leurs deux compagnons remontaient au manoir de Penhoël. Ils marchaient en silence. De temps en temps l'un d'eux se retournait, comme malgré lui, pour jeter un furtif regard vers le marais où la Femme-Blanche se dressait aux rayons de la lune.
Il leur semblait ouïr de loin le clapotement sinistre et sourd du tournant de Trémeulé.
Dans le taillis qui couvrait tout le versant de la colline, une route était percée pour conduire à la loge de Benoît Haligan. Les quatre complices traversèrent cette route à cinquante pas au-dessus de la pauvre cabane du vieillard. Ils entendirent Benoît Haligan qui chantait de sa voix creuse et tremblante la prière de l'agonie.
Ils pressèrent leur marche en frémissant.
Comme ils arrivaient à la porte du manoir, Robert s'arrêta et releva brusquement la tête.
—C'était nécessaire!... dit-il à voix basse; et d'ailleurs, ce qui est fait est fait!... Prenons le dessus, messieurs, et ne rentrons pas au manoir avec des figures d'enterrement!
—C'est juste, dit Blaise.
Et Macrocéphale ajouta:
—On ne peut rien contre les faits accomplis... Je chargerai la vieille Yvonne, ma servante, de prier pour elles tous les soirs... Et je suis bien sûr que M. le marquis de Pontalès sacrifiera volontiers une vingtaine d'écus pour faire dire des messes...
Pontalès essuya la sueur de son front.
—Je donnerai vingt louis à l'église de Glénac!... balbutia-t-il, cinquante louis à l'église de Redon!... cent louis à l'église de Rennes!...
—Ma foi! dit l'homme de loi naïvement, si elles ne sont pas contentes avec cela!...
Robert et Blaise ne purent s'empêcher de rire. L'impression lugubre était en partie secouée, et comme, en définitive, aucun des quatre complices ne se repentait véritablement, ils n'eurent pas grand'peine à rappeler sur leurs visages le calme souriant qui convenait à ce jour de fête.
Ils se séparèrent, afin de rentrer dans le bal par différents côtés.
La danse s'était ranimée au salon de verdure. Jeunes gens et jeunes filles prenaient leur revanche. On se dédommageait de la longue heure d'ennui qu'on avait éprouvée à entendre les gémissements des trois Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l'Étang. Au moment de finir, le bal retrouve presque toujours ainsi une gaieté plus vive. A la ville, l'orchestre redouble de verve et d'entrain; à la campagne, les danseurs cabriolent, battent des mains et crient; à la Courtille, vers cette heure consacrée, où l'allégresse atteint son plus chaud paroxysme, on brise les verres, on se poche les yeux et on marche sur la tête...
Les musiciens de Glénac jouaient comme des possédés. Ils avaient entonné cette gigue interminable, connue sous le nom de bal breton, et qui peut dérouler jusqu'à cent cinquante figures diverses, suivant la renommée. Danseurs et danseuses, enlevés par les cahots de cette musique nationale, bondissaient avec enthousiasme. On se mêlait, on se choquait, on tombait sur le gazon avec de grands éclats de rire. C'était charmant!
Et les invités de Penhoël ne pouvaient plus se plaindre d'être abandonnés par leurs hôtes. Le maître, il est vrai, ne s'était pas montré de la soirée, mais Madame avait reparu, apportant de bonnes nouvelles de l'Ange.
Elle présidait à la fête maintenant, assise auprès de Jean de Penhoël. Sa figure était bien pâle, mais l'effort qu'elle faisait gardait à ses traits réguliers et nobles une apparence de sérénité.
Il n'y avait de triste que la partie respectable de l'assemblée. Ces dames et ces messieurs avaient regagné leur coin, et présentaient un aspect de plus en plus maussade. Là, toutes les figures étaient refrognées, tous les yeux se chargeaient de sommeil.
Le chevalier adjoint et la chevalière adjointe de Kerbichel, madame veuve Claire Lebinihic et les trois vicomtes restaient sous l'impression produite par les talents des trois Grâces Baboin. De périodiques bâillements faisaient le tour du cercle. Les trois Grâces Baboin, de leur côté, regardaient avec haine la danse victorieuse et ne pouvaient cacher leur détestable humeur. L'Ariette avait eu, en effet, peu de succès; la Romance était tombée à plat, et la Cavatine, plus malheureuse encore, en achevant la série de glapissements déplorables qu'elle appelait son grand air, avait pu constater que le salon de verdure s'était changé en solitude. Seul, le petit frère Numa l'avait écoutée jusqu'au bout, comme c'était son rigoureux devoir.
Dans ces dispositions, la galerie était un peu moins loquace que naguère, mais aussi son venin était plus épais et plus âcre: chaque coup de langue était une morsure.
On allait des grands aux petits; tout le monde avait son paquet; on assassinait ceux qu'on n'avait pas daigné piquer au commencement de la soirée.
Personne n'a été sans remarquer que la province, si prude et si peu charitable, ne choisit pas toujours ses expressions parmi les plus châtiées, lorsqu'il s'agit de calomnier ou de médire. Quand la conversation arrive à un certain degré, quand les dents grincent, quand les langues s'aiguisent, la province est comme le latin qui, dans les mots, brave l'honnêteté, et il n'est point rare d'entendre des locutions très-téméraires tomber alors des bouches les plus vénérables.
En ce moment, la société faisait de la calomnie légère. Elle allait de l'un à l'autre, donnant à Lola, par exemple, qui s'affichait avec le jeune Pontalès, des épithètes extrêmement caractéristiques, déchirant un peu sur Penhoël absent, et risquant sur Madame des hypothèses devant lesquelles une valetaille insolente eût assurément reculé. Ensuite on passait à l'Ange, pour retomber sur quelqu'un des couples occupés à danser le bal breton. Puis on se demandait quelle vie menaient ces deux petites dévergondées, Cyprienne et Diane, qui étaient absentes depuis plus de deux heures!
Et c'était, ma foi, très-significatif. On avait vu disparaître presque en même temps qu'elles ces deux grands fainéants de Robert et d'Étienne.
Les trois Grâces Baboin échangeaient, à ce sujet, avec la chevalière adjointe de Kerbichel, des observations d'une philosophie si avancée, que le chevalier adjoint et les trois vicomtes avaient envie de rougir.
Une chose bizarre, c'est que ces deux grands garçons d'Étienne et de Roger étaient revenus sans les petites! La Romance expliquait cela en disant que ces demoiselles avaient dû friper un peu leurs toilettes, pendant deux heures de promenade...
—Et déranger leurs coiffures..., ajoutait l'Ariette.
L'aigre Cavatine enchérissait.
Et la charitable assemblée se laissait arracher quelques hargneux applaudissements.
Étienne et Roger étaient rentrés ensemble dans le bal à peu près en même temps que Robert de Blois, M. le marquis de Pontalès et Macrocéphale.
Tandis que ces derniers affectaient de se saluer en passant, comme gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps déjà, Étienne et Roger parcouraient d'un regard triste les groupes animés des danseurs.
Leur recherche s'était inutilement prolongée, et en revenant au salon de verdure, ils avaient l'espoir d'y retrouver Cyprienne et Diane.
—Elles ne sont pas là!... dit Roger avec un gros soupir. Deux heures d'absence au milieu d'un bal!...
La physionomie d'Étienne était mélancolique et pensive.
—Nous ne les reverrons pas ce soir... murmura-t-il, et il faut que je sois à Redon demain avant le jour... Je ne pourrai pas lui faire mes adieux... Veux-tu te charger auprès d'elle de mon dernier message?
—Avant de partir, répliqua Roger, tu peux encore la voir...
Le jeune peintre secoua la tête.
—Ce serait un moment cruel... dit-il, les heures de repos sont pour elles courtes et rares... Pourquoi les troubler?... Et puis, au moment de la séparation, je serais faible peut-être... Quand tu la verras, Roger, tu lui diras que je l'aimais... que je n'aimerai jamais une autre femme en ma vie... et qu'au prix de tout mon bonheur, je la voudrais voir heureuse...
Sa voix tremblait. Il y avait dans son accent une sensibilité profonde qui faisait contraste avec ses habitudes d'insouciance et la gaieté leste de sa philosophie parisienne.
Roger lui serra la main.
—Je lui dirai que tu es le plus loyal garçon qui soit au monde!... répondit-il. Je lui dirai que tu as la fortune peut-être au bout de tes pinceaux... et que, si Dieu bénit ton travail, tu reviendras en Bretagne afin de la prendre pour femme.
Les yeux d'Étienne étaient humides.
—Merci! murmura-t-il.
—Nous sommes jeunes!... reprit Roger avec un sourire ému, et Dieu est bon... peut-être que nous serons heureux tous ensemble quelque jour!...
Pendant qu'ils causaient ainsi, Pontalès, Robert et l'homme de loi parcouraient le bal, et soutenaient leur rôle de gaieté forcée. Blaise servait des rafraîchissements, afin de faire acte de présence.
Au moment où Roger prononçait ces dernières paroles, pleines d'espoir souriant et de foi dans l'avenir, la figure de Bibandier sortit de l'ombre, à quelques pas derrière lui.
Le maigre visage du uhlan était couvert de pâleur; ses yeux roulaient, hagards, et ses cheveux mêlés se hérissaient sur son crâne.
Les deux jeunes gens ne le voyaient point; par contre, les complices qui guettaient son arrivée l'aperçurent tous à la fois.
Le sourire contraint de Robert et de Pontalès se glaça sur leurs lèvres. Macrocéphale aurait voulu fuir, et Blaise faillit laisser tomber le plateau qu'il tenait à la main.
Il leur semblait à tous que le bal entier devait voir à nu leur détresse et deviner ce que signifiait l'apparition de ce visage livide du uhlan, qui se montrait à demi derrière l'une des portes du salon de verdure.
Cette apparition ne dura, d'ailleurs, qu'un instant. Lorsque les quatre complices s'enhardirent à jeter vers la porte un second regard, Bibandier avait déjà disparu.
Il prit une des allées du jardin au hasard et se dirigea vers un berceau désert.
Sur son passage, sans savoir ce qu'il faisait, il éteignait les lampions, comme si la lumière eût blessé sa vue.
L'obscurité se fit ainsi autour du berceau où Bibandier s'arrêta.
Il n'attendit pas longtemps. Une minute s'était à peine écoulée que les quatre complices arrivèrent l'un après l'autre.
Personne n'osait interroger.
—Eh bien!... dit Bibandier d'une voix étouffée, vous ne me demandez pas mon histoire?
Il y avait quelque chose d'étrange et de solennel dans l'émotion suprême de ce bandit sans cœur, qui avait conservé si longtemps, en face du crime, sa froide et cynique gaieté.
En ce moment, tout son corps tremblait, il semblait prêt à défaillir.
—Que vous est-il donc arrivé?... demanda enfin Robert.
Bibandier s'appuya chancelant contre le treillage du berceau.
—Elles sont mortes!... dit-il. Elles étaient bien belles toutes deux!... Maintenant elles sont mortes!...
—Et personne ne vous a vu?... demanda Macrocéphale.
—Mortes!... répéta le uhlan qui mit sa tête entre ses mains; tandis que je chantais en les conduisant vers le trou, elles me regardaient toutes deux avec leurs yeux angéliques... Je les vois encore... se reprit-il en frissonnant... leurs pauvres jolis corps couchés sur la planche...
Il s'arrêta; sa voix s'embarrassait dans sa gorge.
Les quatre complices l'écoutaient immobiles; une sueur froide leur baignait le front.
—Quelqu'un n'a-t-il pas demandé, reprit-il sans relever la tête, si personne ne m'avait vu?...
—Moi... balbutia le Hivain.
—Un homme m'a vu... répondit Bibandier, et il vous a vus aussi, tous tant que vous êtes!...
—Qui est cet homme?... demandèrent les quatre complices d'une seule voix.
Bibandier garda le silence.
Puis il reprit, comme en se parlant à lui-même:
—J'avais promis! il fallait en finir... quand j'ai soulevé la première dans mes bras, l'autre s'est agitée au fond du bateau et j'ai vu ses grands yeux se remplir de larmes... Elles ne pouvaient point parler, mais leurs regards se cherchaient... J'ai eu pitié!... j'ai rapproché leurs deux visages et leurs bouches ont pu s'unir encore une fois. Puis je leur ai mis au cou les deux pierres que M. le Hivain m'avait données...
Le surlendemain au matin, le bourg de Glénac vit une solennité. C'était une fête d'un genre bien différent. La petite église avait son portail tendu de noir, et les paysans, que nous avons vus rassemblés sur l'aire, autour du feu de joie de la Saint-Louis, s'échelonnaient, tristes et silencieux, dans le cimetière.
On venait de dire la messe des morts sur deux cercueils, entourés de voiles blancs et ornés de ces fraîches fleurs qu'on jette, dernière parure, sur la tombe des jeunes filles.
Nous eussions retrouvé là tous les invités du manoir; mais la famille n'était représentée que par un seul de ses membres, le vieil oncle Jean, bien que le nom de Penhoël eût été prononcé deux fois dans l'oraison mortuaire.
Les cercueils fleuris contenaient les corps de Diane et de Cyprienne.
René, Madame et l'Ange avaient manqué à la messe funèbre. Ce qui avait causé plus de surprise encore, ç'avait été de ne voir ni Roger de Launoy, ni le jeune peintre Étienne aux côtés de l'oncle en sabots.
Étienne et Roger, en ce moment, étaient bien loin de Glénac. Ils ignoraient tous les deux les événements de la nuit de la Saint-Louis.
Voici ce qui leur était arrivé:
Vers le point du jour, quelques heures après la fin du bal, ils avaient descendu l'escalier du manoir, afin de prendre la route de Redon. Roger faisait la conduite à son ami.
En passant sous la fenêtre des deux jeunes filles, Étienne s'arrêta, et Roger appela Cyprienne et Diane par leurs noms à plusieurs reprises.
Point de réponse.
—Elles dorment... dit Étienne qui jeta sur son épaule son petit paquet de voyage et partit enfin à grands pas.
La route fut silencieuse entre les deux jeunes gens. A Redon, au moment de monter en voiture, Étienne dit à Roger en lui serrant une dernière fois la main:
—Écoute... ce Robert te déteste presque autant que moi... et Penhoël n'est plus le maître... Si tu étais forcé de quitter le manoir, quelque jour, souviens-toi que je suis ton frère et que ma demeure, si petite et si pauvre qu'elle soit, sera toujours assez grande pour nous abriter tous deux.
La voiture partit pour Rennes, et Roger resta seul.
Les dernières paroles de son ami soulevaient en lui de vagues craintes, mais il était bien loin de penser, cependant, qu'il dût être réduit jamais à profiter de l'hospitalité offerte.
Comme il entrait à l'auberge du père Géraud pour déjeuner, celui-ci lui remit une lettre arrivant par exprès du manoir.
La lettre était écrite par M. Robert de Blois, et René de Penhoël avait mis au bas sa signature.
Cela s'était fait le matin même. Robert semblait avoir profité de la courte absence du jeune homme pour lui porter ce coup plus à son aise.
C'étaient quelques phrases sèches et sentant la raillerie où l'on disait à Roger, en substance, qu'il arrivait à l'âge d'homme, que les voyages forment la jeunesse, et que c'était pitié de le voir croupir, loin du monde, dans le petit bourg de Glénac.
Roger lisait cela le rouge au front. La forme de ce congé le rendait plus cruel encore.
Se voir éconduit froidement et avec moqueries, lui, le fils adoptif, dont l'enfance avait été entourée de tendresse, lui, qu'on avait aimé pendant vingt ans!
Hélas! les pressentiments d'Étienne se réalisaient bien vite...
Roger n'hésita pas; il avait le cœur fier, et le nom de Penhoël était au bas de la lettre. Il fallait partir; mais Cyprienne...
Avant de quitter le pays pour toujours, sa première idée fut de retourner au manoir, afin de dire adieu à la pauvre fille dont il emportait l'amour. Ce fut la crainte de se trouver face à face avec le maître de Penhoël qui l'arrêta. Il s'enferma dans une des chambres du Mouton couronné, et se mit à écrire.
Le papier où courait sa plume fut mouillé plus d'une fois de ses larmes, et pourtant, parmi ses phrases désolées, il y avait de l'espoir, car il était jeune et plein de courage.
Il parlait pour lui et pour Étienne, dont il ne pouvait plus faire les adieux de vive voix; il disait aux deux sœurs: