De la prédication.—Style de Luther.—Il avoue la violence de son caractère.
«Oh combien je tremblais lorsque, pour la première fois, il me fallut monter en chaire[r73]! mais on me forçait de prêcher. Il fallait d'abord prêcher les frères...»
«J'ai bien, sous ce même poirier où nous sommes, opposé au docteur Staupitz quinze argumens contre ma vocation à la prédication. Je lui dis enfin: «Seigneur docteur Staupitz, vous voulez me tuer; je ne vivrai pas trois mois.» Il me répondit: «Eh bien! notre Seigneur a de grandes affaires; on a besoin de gens habiles là-haut.»
»Je n'apporte guère de zèle et d'ardeur à la distribution de mes œuvres en tomes; j'ai une faim de Saturne, je les voudrais tous dévorer. Car il n'y a pas un de mes livres dont je sois satisfait, si ce n'est peut-être le Traité du serf arbitre et le Catéchisme.» (9 juillet 1537.)
«Je n'aime pas que Philippe assiste à mes leçons ou prédications, mais je mets la croix devant moi, et je me dis: Philippe, Jonas, Pomer, tous les autres, ne font rien à la chose; et je m'imagine alors qu'il ne s'est assis dans la chaire personne de plus habile que moi[r74].»
Le docteur Jonas lui disait: «Seigneur docteur, je ne puis du tout vous suivre dans la prédication[r75].»—Le docteur Luther répondit: «Je ne le puis moi-même, car souvent c'est ma propre personne ou quelque chose de particulier qui me donne l'occasion d'un sermon, selon le temps, les circonstances, les auditeurs. Si j'étais plus jeune, je voudrais retrancher beaucoup dans mes prédications, car j'y ai mis trop de paroles.»
«Je veux que l'on enseigne bien au peuple le Catéchisme; je me fonde sur lui dans tous mes sermons, et je prêche aussi simplement que possible[r76]. Je veux que les hommes du commun, les enfans, les domestiques, me comprennent. Ce n'est point pour les savans que l'on monte en chaire; ils ont les livres.»
Le docteur Erasmus Alberus, prêt à partir pour la Marche, demandait au docteur Luther comment il fallait prêcher devant le prince[r77]. «Tes prédications, dit-il, doivent s'adresser, non aux princes, mais au simple et grossier peuple. Si, dans les miennes, je songeais à Mélanchton et aux autres docteurs, je ne ferais rien de bon; mais je prêche tout simplement pour les ignorans, et cela plaît à tous. Si je sais du grec, de l'hébreu, du latin, je le réserve pour nos réunions de savans. Alors nous en disons de si subtiles que Dieu même en est étonné.»
«Albert Dürer, le fameux peintre de Nuremberg, avait coutume de dire qu'il ne prenait aucun plaisir aux peintures chargées de couleurs, mais à celles qui étaient faites avec le plus de simplicité. J'en dis autant des prédications[r78].»
«Oh que j'eusse été heureux, lorsque j'étais au cloître d'Erfurt, si j'avais pu une fois, une seule fois, entendre prêcher un pauvre petit mot sur l'Évangile ou sur le moindre des psaumes[r79]!»
«Rien n'est plus agréable et plus utile au commun des auditeurs, que de prêcher la loi et les exemples[r80]. Les prédications sur la Grâce et sur l'article de la justification sont froides pour leurs oreilles.»
Parmi les qualités que Luther exige d'un prédicateur, il veut qu'il soit beau de sa personne, et tel que les bonnes femmes et les petites filles puissent l'aimer[r81].
Dans le Traité sur les vœux monastiques, Luther demande pardon au lecteur de dire bien des choses qu'on a coutume de taire[r82].—«Pourquoi n'oser dire ce que le Saint-Esprit, pour instruire les hommes, a dicté à Moïse? Mais nous voulons que nos oreilles soient plus pures que la bouche du Saint-Esprit.»
A J. Brentius. «Je ne veux point te flatter, je ne te trompe pas, je ne me trompe pas moi-même, quand je dis que je préfère tes écrits aux miens. Ce n'est point Brentius que je loue, mais l'Esprit saint, qui en toi est plus doux, plus tranquille; tes paroles coulent plus pures, plus limpides. Mon style, à moi, inhabile et inculte, vomit un déluge, un chaos de paroles; turbulent et impétueux comme un lutteur toujours aux prises avec mille monstres qui se succèdent; et si j'ose comparer de petites choses aux grandes, il me semble qu'il m'a été donné quelque chose de ce quadruple esprit d'Élie, rapide comme le vent, dévorant comme le feu, qui renverse les montagnes et brise les pierres; à toi, au contraire, le doux murmure de la brise légère et rafraîchissante. Une chose me console, c'est que le divin père de famille a besoin, dans cette famille immense, de l'un et de l'autre serviteur, du dur contre les durs, de l'âpre contre les âpres, comme d'un mauvais coin contre de mauvais nœuds. Pour purger l'air et rendre la terre plus fertile, ce n'est point assez de la pluie qui arrose et pénètre, il faut encore les éclats de la foudre.» (20 août 1530.)
«Je suis loin de me croire sans défaut; mais je puis au moins me glorifier avec saint Paul, de ne pouvoir être accusé d'hypocrisie et d'avoir toujours dit la vérité, peut-être, il est vrai, un peu trop rudement. Mais j'aime mieux pécher par la dureté de mes paroles, en jetant la vérité dans le monde, que de la retenir honteusement captive. Si les grands seigneurs s'en trouvent blessés, qu'ils se mêlent de leurs affaires sans plus se soucier des miennes et de nos doctrines. Est-ce que je leur ai fait quelque tort, quelque injustice? Si je pèche, ce sera à Dieu de me pardonner.» (5 février 1522.)
A Spalatin. «Je ne puis nier que je ne sois plus violent qu'il ne faudrait[a63]; mais ils le savaient, c'était à eux de ne pas irriter le dogue. Tu peux savoir par toi-même combien c'est une chose difficile que de modérer son feu et de contenir sa plume. Et voilà pourquoi j'ai toujours haï de paraître en public; mais plus je le hais, plus j'y suis forcé malgré moi.» (février 1520.)
Le docteur Luther disait souvent[r83]: «J'ai trois mauvais chiens, ingratitudinem, superbiam et invidiam (l'ingratitude, l'orgueil et l'envie). Celui qu'ils mordent est bien mordu.»
«Si je meurs, les papistes verront quel adversaire ils ont eu en moi[r84]. D'autres prédicateurs n'auront pas la même mesure, la même modération. On l'a déjà éprouvé avec Münzer, avec Carlostad, Zwingli et les anabaptistes.»
«Dans la colère mon tempérament se retrempe, mon esprit s'aiguise, et toutes les tentations, tous les ennuis se dissipent. Je n'écris et ne parle jamais mieux qu'en colère[r85].»
A Michel Marx. «Tu ne saurais croire combien j'aime à voir mes adversaires s'élever chaque jour davantage contre moi. Je ne suis jamais plus superbe et plus audacieux que lorsque j'apprends que je leur déplais. Docteurs, évêques, princes, que m'importe? Il est écrit: Tremuerunt gentes et populi meditati sunt inania. Adstiterunt reges terræ, et principes convenerunt in unum adversùs Deum et adversùs Christum ejus.
»J'ai un tel dédain pour ces satans, que si je n'étais retenu ici, j'irais tout droit à Rome, en haine du diable et de toutes ces furies.»
«Il faut que j'aie de la patience avec le pape, avec mes disciples, avec mes domestiques, avec Catherine de Bora, avec tout le monde, et ma vie n'est autre chose que de la patience.»
Mort du père de Luther, de sa fille, etc.
«Il n'est pas d'alliance ni de société plus belle, plus douce et plus heureuse, qu'un bon mariage[r86]. C'est une joie de voir deux époux vivre unis et en paix. Mais aussi, rien n'est plus amer et plus douloureux que quand ce lien se déchire. Après cela vient la mort des enfans. Cette dernière douleur je la connais, hélas!»
—«Je suis triste en t'écrivant, car j'ai reçu la nouvelle de la mort de mon père, ce vieux Luther, si bon et si aimé. Et bien que par moi il ait eu un si facile et si pieux passage en Christ, et que, délivré des monstres d'ici-bas, il repose dans la paix éternelle, cependant mes entrailles se sont émues, car c'est par lui que Dieu m'a fait naître et m'a élevé.»—Dans une lettre du même jour à Mélanchton: «... Je succède à son nom; voici maintenant que je suis pour ma famille le vieux Luther. C'est mon tour, c'est mon droit de le suivre par la mort dans ce royaume que Christ nous a promis à nous tous qui, à cause de lui, sommes les plus misérables des hommes, et l'opprobre du monde... Je me réjouis cependant qu'il ait vécu dans ce temps, et qu'il ait pu voir la lumière de la vérité. Dieu soit béni dans tous ses actes, dans tous ses desseins!» (5 juin 1530.)
«La nouvelle étant venue de Freyberg que maître Hausman était mort, nous la cachâmes au docteur Luther, et lui dîmes d'abord qu'il était malade, puis qu'il était au lit, puis qu'il s'était bien doucement endormi dans le Christ[r87]. Le docteur se mit à pleurer bien fort, et dit: «Voici des temps bien périlleux; Dieu balaie son aire et sa grange. Je le prie de ne pas laisser vivre long-temps après ma mort ma femme et mes enfans.» Il resta assis tout le jour; il pleurait et s'affligeait. Il était avec le docteur Jonas, maître Philippe (Mélanchton), maître Joachim Camerarius, et Gaspard de Keckeritz, et, au milieu d'eux, il était assis, tout affligé et en larmes.» (1538.)
«Lorsqu'il perdit sa fille Magdalena, âgée de quatorze ans, la femme du docteur pleurait et se lamentait. Il lui dit: «Chère Catherine, songe pourtant où elle est allée. Elle a certes fait un heureux voyage. La chair saigne, sans doute, c'est sa nature; mais l'esprit vit et se trouve selon ses souhaits. Les enfans ne disputent point; comme on leur dit, ils croient. Chez les enfans tout est simple. Ils meurent sans chagrin ni angoisses, sans disputes, sans tentations de la mort, sans douleur corporelle, tout comme s'ils s'endormaient.»
»Comme sa fille était fort malade, il disait: «Je l'aime bien! Mais, ô mon Dieu! si c'est ta volonté de la prendre d'ici, je veux la savoir sans regret auprès de toi.» Et comme elle était au lit, il lui disait: «Ma chère petite fille, ma petite Madeleine, tu resterais volontiers ici auprès de ton père, et tu irais pourtant volontiers aussi à ton autre père.» Elle répondit: «Oui, mon cher père, comme Dieu voudra.» «Chère petite fille! ajouta-t-il, l'esprit veut, mais la chair est faible.» Il se promena en long et en large et dit: «Oui, je l'ai aimée bien fort. Si la chair est si forte, que sera-ce donc de l'esprit.»
»Il disait entre autres choses: «Dieu n'a pas donné depuis mille ans à aucun évêque d'aussi grands dons qu'à moi; car on doit se glorifier des dons de Dieu. Eh! bien, je suis en colère contre moi-même de ce que je ne puis m'en réjouir de cœur, ni rendre grâce; je chante bien de temps en temps à notre Seigneur un petit cantique, et le remercie un peu.
»Eh bien! que nous vivions ou que nous mourions, Domini sumus au génitif ou au nominatif. Allons, seigneur docteur, tenez ferme.»
»La nuit qui précéda la mort de Magdalena, la femme du docteur avait eu un songe; il lui semblait voir deux beaux jeunes garçons bien parés, qui voulaient prendre sa fille et la mener à la noce[r88]. Lorsque Philippe Mélanchton vint le matin dans le cloître, et demanda à la dame: «Que faites-vous de votre fille?» elle lui raconta son rêve. Il en fut bien effrayé, et dit aux autres: «Les jeunes garçons sont les saints anges qui vont venir pour mener la vierge à la véritable noce du royaume céleste.» Et en effet le même jour elle mourut.
»Lorsque la petite Magdalena était à l'agonie et allait mourir, le père tomba à genoux devant son lit, pleura amèrement, et pria Dieu qu'il voulût bien la sauver. Elle expira et s'endormit dans les bras de son père. La mère était bien dans la même chambre, mais plus loin du lit, à cause de son affliction. Le docteur répétait souvent: «Que la volonté de Dieu soit faite! ma fille a encore un père dans le ciel.» Alors maître Philippe se mit à dire: «L'amour des parens est une image de la divinité imprimée au cœur des hommes. Dieu n'aime pas moins le genre humain que les parens leurs enfans.» Lorsqu'on la mit dans la bière, le père dit: «Pauvre chère petite Madeleine, te voilà bien maintenant?» Il la regarda ainsi étendue, et dit: «O cher enfant, tu ressusciteras, tu brilleras comme une étoile! Oui, comme le soleil!... Je suis joyeux en esprit, mais dans la chair je suis bien triste. C'est une chose merveilleuse de savoir qu'elle est certainement en paix, qu'elle est bien, et cependant d'être si triste.»
»Et lorsque le peuple vint pour aider à emporter le corps, et que, selon le commun usage, ils lui disaient qu'ils prenaient part à son malheur, il leur dit: «Ne vous chagrinez pas, j'ai envoyé une sainte au ciel. Oh! puissions-nous avoir une telle mort! Une telle mort, je l'accepterais sur l'heure!»—Lorsque l'on chanta: Seigneur, qu'il ne vous souvienne pas de nos anciens péchés! il ajouta: «Non-seulement des anciens, mais de ceux d'aujourd'hui. Car nous sommes avides, usuriers, etc.; le scandale de la messe existe encore dans le monde!»
»Au retour, il disait entre autres choses: «On doit s'inquiéter du sort de ses enfans, et surtout des pauvres filles. Je ne plains pas les garçons; un garçon vit partout pourvu qu'il sache travailler. Mais le pauvre petit peuple des filles doit chercher sa vie un bâton à la main. Un garçon peut aller aux écoles, et devenir un habile garçon (ein feiner man). Une petite fille ne peut en faire autant. Elle tourne facilement au scandale et devient grosse. Aussi je donne bien volontiers celle-ci à notre Seigneur.»
A Jonas. «La renommée t'aura, je pense, informé de la renaissance de ma fille Madeleine au royaume du Christ; et bien que moi et ma femme nous dussions ne songer qu'à rendre de joyeuses actions de grâces pour un si heureux passage et une fin si désirable, par où elle a échappé à la puissance de la chair, du monde, du Turc et du Diable, cependant la force τῆς στοργῆς est si grande que je ne puis le supporter sans sanglots, sans gémissement, disons mieux, sans une véritable mort du cœur. Dans le plus profond de mon cœur sont encore gravés ses traits, ses paroles, ses gestes, pendant sa vie et sur son lit de mort; mon obéissante et respectueuse fille! La mort même du Christ (et que sont toutes les morts en comparaison?) ne peut me l'arracher de la pensée, comme elle le devrait.... Elle était, comme tu sais, douce de caractère, aimable et pleine de tendresse.» (23 septembre 1542.)
De l'équité, de la Loi.—Opposition du théologien et du juriste.
«Il vaut mieux se gouverner d'après la raison naturelle que d'après la loi écrite, car la raison est l'âme et la reine de la loi[r89]. Mais où sont les gens qui ont une telle intelligence? on en peut à peine trouver un par siècle. Notre gracieux seigneur, l'électeur Frédéric, était un tel homme. Il y a eu encore son conseiller le seigneur Fabian de Feilitsch, un laïc, qui n'avait point étudié et qui répondait sur apices et medullam juris mieux que les juristes d'après leurs livres.—Maître Philippe Mélanchton enseigne les arts libéraux, de manière qu'il en tire moins de lumière qu'il ne leur en prête lui-même. Moi aussi, je porte mon art dans les livres, je ne l'en tire point. Celui qui voudrait imiter les quatre hommes dont je viens de parler, ferait aussi bien d'y renoncer; il faut plutôt qu'il apprenne et qu'il écoute. De tels prodiges sont rares. La loi écrite est pour le peuple et l'homme du commun. La raison naturelle et la haute intelligence sont pour les hommes dont j'ai parlé.»
«Il y a un éternel combat entre les juristes et les théologiens; c'est la même opposition qu'entre la loi et la grâce.»
«Le droit est une belle fiancée, pourvu qu'elle reste dans son lit nuptial[r90]. Si elle monte dans un autre lit et veut gouverner la théologie, c'est une grande p...... Le droit doit ôter sa barrette devant la théologie.»
A Mélanchton. «Je pense comme autrefois sur le droit du glaive; je pense avec toi que l'Évangile n'a rien enseigné ni conseillé sur ce droit, et que cela ne devait être en aucune façon, parce que l'Évangile est la loi des volontés et des libertés, qui n'ont rien à faire avec le glaive ou le droit du glaive. Mais ce droit n'y est pas aboli, il y est même confirmé et recommandé; ce qui n'a lieu pour aucune des choses simplement permises.»
«Avant moi, il n'y a aucun juriste qui ait su ce qu'est le droit, relativement à Dieu[r91]. Ce qu'ils ont, ils l'ont de moi. Il n'est point mis dans l'Évangile que l'on doive adorer les juristes. Si notre Seigneur Dieu veut juger, que lui importent les juristes? Pour ce qui regarde le monde, je les laisse maîtres. Mais dans les choses de Dieu ils doivent être sous moi. Mon psaume à moi, c'est celui-ci: Rois soyez châtiés, etc. S'il faut qu'un des deux périsse, périsse le droit, règne le Christ!
»Principes convenerunt in unum. David le dit lui-même, contre son fils se dresseront la puissance, la sagesse, la multitude du monde, et il doit être seul contre beaucoup, insensé contre les sages, impuissant contre les puissans. Certes, c'est là une merveilleuse conduite des choses. Notre Seigneur Dieu ne manque de rien que de gens sages, mais derrière sonne le terrible Et nunc, reges, intelligite; erudimini qui judicatis terram (Comprenez maintenant, ô rois; instruisez-vous, juges de la terre).
»Si les juristes ne prient point pour le pardon de leurs péchés et n'acceptent point l'Évangile, je veux les confondre, de sorte qu'ils ne sachent plus comment se tirer d'affaire. Je n'entends rien au droit, mais je suis seigneur du droit dans les choses qui touchent la conscience.
»Nous sommes redevables aux juristes d'avoir enseigné et d'enseigner au monde tant d'équivoques, de chicanes, de calomnies, que le langage est devenu plus confus que dans une Babel. Ici, nul ne peut comprendre l'autre, là, nul ne veut comprendre. O sycophantes, ô sophistes, pestes du genre humain. Je t'écris tout en colère, et je ne sais si, de sang-froid, j'enseignerais mieux.» (6 février 1546.)
La veille d'un jour où on allait faire un docteur en droit, Luther disait: «Demain on fera une nouvelle vipère contre les théologiens.»
«On a raison de dire: un bon juriste est un mauvais chrétien. En effet, le juriste estime et vante la justice des œuvres, comme si c'était par là qu'on est juste devant Dieu. S'il devient chrétien, il est considéré parmi les juristes comme un animal monstrueux, il faut qu'il mendie son pain, les autres le regardent comme séditieux.
»Qu'on frappe la conscience des juristes, ils ne savent ce qu'ils doivent faire. Münzer les attaquait avec l'épée; c'était un fou.
»Si j'étudiais seulement deux ans en droit, je voudrais devenir plus savant que le docteur C.; car je parlerais des choses, selon qu'elle sont véritablement justes ou injustes. Mais lui, il chicane sur les mots.
»La doctrine des juristes n'est rien qu'un nisi, un excepté. La théologie ne procède pas ainsi, elle a un ferme fondement.
»L'autorité des théologiens consiste en ce qu'ils peuvent obscurcir les universaux, et tout ce qui s'y rapporte. Ils peuvent élever et abaisser. Si la Parole se fait entendre, Moïse et l'Empereur doivent céder.
»Le droit et les lois des Perses et des Grecs sont tombés en désuétude et abolis. Le droit romain ou impérial ne tient plus qu'à un fil[a64]. Car si un empire ou un royaume tombe, ses lois et ordonnances doivent tomber aussi.
»Je laisse le cordonnier, le tailleur, le juriste pour ce qu'ils sont. Mais qu'ils n'attaquent point ma chaire!...
»Beaucoup de gens croient que la théologie qui est révélée aujourd'hui, n'est rien. Si cela a lieu de notre vivant, que sera-ce après notre mort? En récompense beaucoup d'entre nous sont gros de cette pensée dont ils accoucheront plus tard, que le droit n'est rien.
Sermon contre les juristes, prêché le jour des Rois. «Voilà comme agissent nos fiers juristes et chevaliers ès-lois de Wittemberg... Ils ne lisent point nos livres, les appellent catoniques (pour canoniques), ne s'inquiètent pas de notre Seigneur, et ne visitent point nos églises[r92]. Eh bien! puisqu'ils ne reconnaissent point le docteur Pomer pour évêque de Wittemberg, ni moi pour prédicateur de cette église, je ne les compte plus dans mon troupeau.
»Mais, disent-ils, vous allez contre le droit impérial. J'emm...e ce droit qui fait tort au pauvre homme.»
Suit un dialogue du juriste avec le plaideur à qui il promet pour dix thalers de faire traîner une affaire dix ans... «Bonnes et pieuses gens comme Reinicke Fuchs, dans le poème du Renard...»
«Bon peuple, veuillez agréer les motifs pour lesquels je veux être impitoyable envers les juristes[r93]... Ils vantent le droit canonique, la m...e du pape, et le représentent comme une chose magnifique, lorsque nous l'avons, avec tant de peine, repoussé et chassé de nos églises... Je te le conseille, juriste, laisse dormir le vieux dogue[a65]. Une fois éveillé, tu ne le ramènerais pas aisément à la loge.
»Les juristes se plaignent fort, et m'en veulent. Qu'y puis-je faire? Si je ne devais pas rendre compte de leurs âmes, je ne les châtierais point.» Il déclare pourtant ensuite[a66] qu'il n'a point parlé des juristes pieux.[a67]
La Foi, la Loi.
A Gerbellius: «Dans cette cohue de scandales, ne te démens pas toi-même. Je te la rends pour te soutenir, l'épouse (la foi) que tu m'as montrée jadis; je te la rends vierge et sans tache. Mais ce qu'il y a en elle d'admirable et d'inouï, c'est qu'elle désire et attire une infinité de rivaux, et qu'elle est d'autant plus chaste qu'elle est l'épouse d'un plus grand nombre.
»Notre rival, Philippe Mélanchton, te salue. Adieu, sois heureux avec la fiancée de ta jeunesse.» (23 janvier 1523).
A Mélanchton. «Sois pécheur, et pèche fortement, mais aie encore plus forte confiance, et réjouis-toi en Christ, qui est le vainqueur du péché, de la mort et du monde. Il faut pécher, tant que nous sommes ici. Cette vie n'est point le séjour de la justice; non, nous attendons, comme dit Pierre, les cieux nouveaux et la terre nouvelle où la justice habite.....»
«Prie grandement; car tu es un grand pécheur.»
«Je suis maintenant tout-à-fait dans la doctrine de la rémission des péchés[r94]. Je n'accorde rien à la Loi ni à tous les Diables. Celui qui peut croire en son cœur à la rémission des péchés, celui-là est sauvé.»
«De même qu'il est impossible de rencontrer dans la nature le point mathématique, indivisible, de même l'on ne trouve nulle part la justice telle que la Loi la demande. Personne ne peut satisfaire à la Loi entièrement, et les juristes eux-mêmes, malgré tout leur art, sont bien souvent obligés de recourir à la rémission des péchés, car ils n'atteignent pas toujours le but, et quand ils ont rendu un faux jugement, et que le Diable leur tourmente la conscience, ni Barthole, ni Baldus, ni tous leurs autres docteurs ne leur servent de rien. Pour résister, ils sont forcés de se couvrir de l'ἐπιείκεια, c'est-à-dire de la rémission des péchés. Ils font leur possible pour bien juger, et après cela il ne leur reste plus qu'à dire: «Si j'ai mal jugé, ô mon Dieu, pardonne-le-moi.»—C'est la théologie seule qui possède le point mathématique, elle ne tâtonne pas, elle a le Verbe même de Dieu. Elle dit: «Il n'est qu'une justice, Jésus-Christ. Qui vit en lui, celui-là est juste.»
»La Loi sans doute est nécessaire, mais non pour la béatitude, car personne ne peut l'accomplir; mais le pardon des péchés la consomme et l'accomplit[r95].
»La Loi est un vrai labyrinthe qui ne peut que brouiller les consciences, et la justice de la Loi est un minotaure, c'est-à-dire une pure fiction qui ne nous conduit point à la béatitude, mais nous attire en enfer.»
Addition de Luther à une lettre de Mélanchton sur la Grâce et la Loi...—«Pour me délivrer entièrement de la vue de la loi et des œuvres, je ne me contente pas même de voir en Jésus-Christ mon maître, mon docteur et mon donateur, je veux qu'il soit lui-même ma doctrine et mon don, de telle sorte, qu'en lui je possède toute chose[r96]. Il dit: «Je suis le chemin, la vérité et la vie,» non pas: «Je te montre ou je te donne le chemin, la vérité et la vie,» comme s'il opérait seulement ceci en moi, et que lui-même il fût néanmoins en dehors de moi...»—«Il n'est qu'un seul point dans toute la théologie: vraie foi et confiance en Jésus-Christ[r97]. Cet article contient tous les autres.—«Notre foi est un soupir inexprimable.» Et ailleurs: «Nous sommes nos propres geôliers. (C'est-à-dire que nous nous enfermons dans nos œuvres, au lieu de nous élancer dans la foi[r98].)
»Le diable veut seulement une justice active, une justice que nous fassions nous-mêmes en nous, tandis que nous n'en avons qu'une passive et étrangère qu'il ne veut point nous laisser[r99]. Si nous étions bornés à l'active, nous serions perdus, car elle est défectueuse dans tous les hommes.»
Un docteur anglais, Antonius Barns, demandait au docteur Luther si les chrétiens, justifiés par la foi en Christ, méritaient quelque chose pour les œuvres qui venaient ensuite[r100]. Car cette question était souvent agitée en Angleterre. Réponse: 1o Nous sommes encore pécheurs après la justification; 2o Dieu promet récompense à ceux qui font bien. Les œuvres ne méritent point le ciel, mais elles ornent la foi qui nous justifie. Dieu ne couronne que les dons mêmes qu'il nous a faits.
Fidelis animæ vox ad Christum. Ego sum tuum peccatum, tu mea justitia; triumpho igitur securus, etc.
«Pour résister au désespoir, il ne suffit pas d'avoir de vains mots sur la langue, ni une vaine et faible opinion; mais il faut qu'on relève la tête, que l'on prenne une âme ferme et que l'on se confie en Christ contre le péché, la mort, l'enfer, la Loi et la mauvaise conscience[r101].»
«Quand la Loi t'accuse et te reproche tes fautes, ta conscience te dit: Oui, Dieu a donné la Loi et commandé de l'observer sous peine de damnation éternelle; il faut donc que tu sois damné. A cela tu répondras: Je sais bien que Dieu a donné la Loi, mais il a aussi donné par son fils l'Évangile qui dit: Celui qui aura reçu le baptême et qui croira, sera sauvé. Cet Évangile est plus grand que toute la Loi, car la Loi est terrestre et nous a été transmise par un homme; l'Évangile est céleste et nous a été apporté par le Fils de Dieu.—N'importe, dit la conscience, tu as péché et transgressé le commandement de Dieu; donc tu seras damné.—Réponse: Je sais fort bien que j'ai péché, mais l'Évangile m'affranchit de mes péchés, parce que je crois en Jésus, et cet Évangile est élevé au-dessus de la Loi autant que le ciel l'est au-dessus de la terre. C'est pourquoi le corps doit rester sur la terre et porter le fardeau de la Loi, mais la conscience monter, avec Isaac, sur la montagne, et s'attacher à l'Évangile, qui promet la vie éternelle à ceux qui croient en Jésus-Christ.—N'importe, dit encore la conscience, tu iras en enfer; tu n'as pas observé la Loi.—Réponse: Oui, si le ciel ne venait à mon secours; mais il est venu à mon secours, il s'est ouvert pour moi; le Seigneur a dit: Celui qui sera baptisé et qui croira, sera sauvé.»
«Dieu dit à Moïse: Tu verras mon dos, mais non point mon visage[r102]. Le dos c'est la Loi, le visage c'est l'Évangile.»
«La Loi ne souffre pas la Grâce, et à son tour la Grâce ne souffre pas la Loi. La Loi est donnée seulement aux orgueilleux, aux arrogans, à la noblesse, aux paysans, aux hypocrites et à ceux qui ont mis leur amour et leur plaisir dans la multitude des lois. Mais la Grâce est promise aux pauvres cœurs souffrans, aux humbles, aux affligés; c'est eux que regarde le pardon des péchés. A la Grâce appartiennent maître Nicolas Hausmann, Cordatus, Philippe (Mélanchton) et moi.»
«Il n'y a point d'auteur, excepté saint Paul, qui ait écrit d'une manière complète et parfaite sur la Loi, car c'est la mort de toute raison de juger la Loi: l'esprit en est le seul juge.» (15 août 1530.)
«La bonne et véritable théologie consiste dans la pratique, l'usage et l'exercice. Sa base et son fondement, c'est le Christ, dont on comprend avec la foi, la passion, la mort et la résurrection. Ils se font aujourd'hui, pour eux, une théologie spéculative d'après la raison. Cette théologie spéculative appartient au diable dans l'enfer. Ainsi Zwingle et les sacramentaires spéculent que le corps du Christ est dans le pain, mais seulement dans le sens spirituel. C'est aussi la théologie d'Origène. David n'agit pas ainsi, mais il reconnaît ses péchés et dit: Miserere mei Domine!»
«J'ai vu naguère deux signes au ciel. Je regardais par la fenêtre au milieu de la nuit, et je vis les étoiles et toute la voûte majestueuse de Dieu se soutenir sans que je pusse apercevoir les colonnes sur lesquelles le Maître avait appuyé cette voûte. Cependant elle ne s'écroulait pas. Il y en a maintenant qui cherchent ces colonnes et qui voudraient les toucher de leurs mains. Mais comme ils n'y peuvent arriver, ils tremblent, se lamentent, et craignent que le ciel ne tombe. Ils pourraient les toucher que le ciel n'en bougerait pas.
»Plus tard je vis de gros nuages, tout chargés, qui flottaient sur ma tête comme un océan. Je n'apercevais nul appui qui les pût soutenir. Néanmoins, ils ne tombaient pas, mais nous saluaient tristement et passaient. Et comme ils passaient, je distinguai dessous la courbe qui les avait soutenus, un délicieux arc-en-ciel. Mince il était sans doute, bien délicat, et l'on devait trembler pour lui en voyant la masse des nuages. Cependant cette ligne aérienne suffisait pour porter cette charge et nous protéger. Nous en voyons toutefois qui craignent le poids du nuage, et ne se fient pas au léger soutien; ils voudraient bien en éprouver la force, et, ne le pouvant, ils craignent que les nuages ne fondent et ne nous abîment de leurs flots..... Notre arc-en-ciel est faible, leurs nuages sont lourds. Mais la fin jugera de la force de l'arc. Sed in fine videbitur cujus toni.»[a68] (août 1530.)
Des novateurs: Mystiques, etc.
«Le comment nous réussit mal, c'est la cause de la ruine d'Adam.
»Je crains deux choses: l'épicuréisme et l'enthousiasme, deux sectes qui doivent régner encore.
»Otez le décalogue, il n'y a plus d'hérésie. L'Écriture sainte est le livre de tous les hérétiques[a69].»
Luther nommait les esprits séditieux et présomptueux, «des saints précoces qui, avant la maturité, étaient piqués des vers et au moindre vent tombaient de l'arbre. Les rêveurs (schwermer) sont comme les papillons. D'abord c'est une chenille qui se pend à un mur, s'y fait une petite maison, éclot à la chaleur du soleil, et s'envole en papillon. Le papillon meurt sur un arbre et laisse une longue traînée d'œufs.»
Le docteur Martin Luther disait au sujet des faux frères et hérétiques qui se séparent de nous, qu'il fallait les laisser faire et ne pas s'en inquiéter; s'ils ne nous écoutent point, nous les enverrons avec tous leurs beaux semblans en enfer[r103].
«Quand je commençai à écrire contre les indulgences, je fus pendant trois ans tout seul, et personne ne me tendait la main[r104]. Aujourd'hui ils veulent tous triompher. J'aurais bien assez de mal avec mes ennemis sans celui que me font mes bons petits frères. Mais qui peut résister à tous? ce sont des jeunes gens tout frais, qui n'ont rien fait jusqu'ici; moi je suis vieux maintenant, et j'ai eu de grandes peines, de grands travaux. Osiander peut faire le fier; il a du bon temps; il a deux prédications à faire par semaine et quatre cents florins par an.»
«En 1521, il vint chez moi l'un de ceux de Zwickau, du nom de Marcus, assez affable dans ses manières, mais frivole dans ses opinions et dans sa vie[r105]. Il voulait conférer avec moi au sujet de sa doctrine. Comme il ne parlait que de choses étrangères à l'Écriture, je lui dis que je ne reconnaissais que la parole de Dieu, et que, s'il voulait établir autre chose, il devait au moins prouver sa mission par des miracles. Il me répondit: «Des miracles? ah! vous en verrez dans sept ans. Dieu même ne pourrait m'enlever ma foi.» Il dit aussi: «Je vois de suite si quelqu'un est élu ou non.»—Après qu'il m'eut beaucoup parlé du talent qu'il ne fallait pas enfouir, du dégrossissement, de l'ennui, de l'attente, je lui demandai qui comprenait cette langue. Il me répondit qu'il ne prêchait que devant les disciples croyans et habiles. Comment vois-tu qu'ils sont habiles? lui dis-je.—Je n'ai qu'à les regarder, répondit-il, pour voir leur talent.—Quel talent, mon ami, trouves-tu en moi par exemple?—Vous êtes encore au premier degré de la mobilité, me répondit-il, mais il viendra un temps où vous serez au premier de l'immobilité comme moi.—Sur ce, je lui citai plusieurs textes de l'Écriture et nous nous séparâmes. Quelque temps après, il m'écrivit une lettre très amicale, pleine d'exhortations; mais je lui répondis: Adieu, cher Marcus.
»Plus tard, il vint chez moi un tourneur qui se disait aussi prophète. Il me rencontra au moment où je sortais de ma maison, et me dit d'un ton hardi: «Monsieur le docteur, je vous apporte un message de mon Père.—Qui est donc ton père? lui dis-je.—Jésus-Christ, répondit-il.—C'est notre père commun, lui dis-je; que t'a-t-il ordonné de m'annoncer?—Je dois vous annoncer, de la part de mon père, que Dieu est irrité contre le monde.—Qui te l'a dit?—Hier, en sortant par la porte de Koswick, j'ai vu dans l'air un petit nuage de feu; cela prouve évidemment que Dieu est irrité[a70].» Il me parla encore d'un autre signe. «Au milieu d'un sommeil profond, dit-il, j'ai vu des ivrognes assis à table, qui disaient: Buvons, buvons; et la main de Dieu était au-dessus d'eux. Soudain l'un d'eux me versa de la bière sur la tête et je m'éveillai.»—Écoute, mon ami, lui dis-je alors, ne plaisante pas ainsi avec le nom et les ordres de Dieu; et je le réprimandai vivement. Quand il vit dans quelles dispositions j'étais à son égard, il s'en alla tout en colère et murmurant: «Sans doute quiconque ne pense pas comme Luther est un fou.»
»Une autre fois encore, j'eus affaire à un homme des Pays-Bas. Il voulait disputer avec moi jusqu'au feu inclusivement, disait-il. Quand je vis son ignorance, je lui dis: «Ne vaudrait-il pas mieux que nous disputassions sur quelques canettes de bière?» Ce mot le fâcha, et il s'en alla. Le diable est un esprit orgueilleux; il ne saurait souffrir qu'on le méprise.»
Maître Stiefel vint à Wittemberg, parla secrètement avec le docteur Luther, et lui montra son opinion en vingt articles, sur le jugement dernier[r106]. Il pensait que le jugement aurait lieu le jour de saint Luc. On lui dit de se tenir tranquille et de n'en point parler; ce qui le chagrina fort. «Cher seigneur docteur, dit-il, je m'étonne que vous me défendiez de prêcher ceci, et que vous ne vouliez pas me croire. Il est cependant sûr que je dois en parler, quoique je ne le fasse point volontiers.» Le docteur Luther lui répliqua: «Cher maître, vous avez bien pu vous taire dix ans sur ce sujet, pendant le règne de la papauté; tenez-vous encore tranquille pour le peu de temps qui reste.—Mais ce matin même, comme je me mettais en marche de bonne heure, j'ai vu un arc-en-ciel très beau, et j'ai pensé à la venue du Christ.—Non, il n'y aura point alors d'arc-en-ciel; d'un même coup le feu du tonnerre consumera toute créature. Un fort et puissant son de trompette nous réveillera tous. Ce n'est pas avec le son du chalumeau que l'on se fera entendre sur-le-champ à ceux qui sont dans la tombe.» (1533.)
«Michel Stiefel croit être le septième ange qui annonce le dernier jour[a71]; il donne ses livres et ses meubles, comme s'il n'en avait plus besoin.
»Bileas est certainement damné, quoiqu'il ait eu de bien grandes révélations, pas moindres que celles de Daniel; car il embrasse aussi les quatre empires[r107]. C'est un terrible exemple pour les orgueilleux. Oh! humilions-nous.»
»Le docteur Jeckel est un compagnon de l'espèce de Eisleben (Agricola)[r108]. Il faisait la cour à ma nièce Anna; mais je lui dis: «Cela ne doit point se faire, dans toute l'éternité!» Et à la petite fille: «Si tu veux l'avoir, ôte-toi pour toujours de devant mes yeux; je ne veux plus te voir ni t'entendre.»
Le duc Henri de Saxe étant venu à Wittemberg, le docteur Martin Luther lui parla deux fois contre le docteur Jeckel, et exhorta le prince à songer aux maux de l'Église. Jeckel avait prêché la doctrine suivante: «Fais ce que tu veux, crois seulement, tu seras sauvé.—Il faudrait dire: Quand tu seras rené, et devenu un nouvel homme, fais alors ce qui se présente à toi. Les sots ne savent point ce que c'est que la foi...» Un pasteur de Torgau vint se plaindre au docteur Luther de l'insolence et de l'hypocrisie du docteur Jeckel, qui, par ses ruses, avait attiré à lui tous ceux de la noblesse, du conseil, et le prince même. Le docteur l'ayant entendu, frémit, soupira, se tut, et se mit en prière; et le même jour, il ordonna qu'on exigeât d'Eisleben (Agricola), qu'il fît une rétractation publique, ou qu'il fût publiquement confondu.
«Le docteur Luther faisant reproche à Jeckel de ce qu'ayant si peu d'expérience, étant si peu exercé dans la dialectique et la rhétorique, il osait entreprendre de telles choses contre ses maîtres et précepteurs, il répondit[r109]: «Je dois craindre Dieu plus que mes précepteurs; j'ai un Dieu aussi bien que vous...» Le docteur Jeckel se mit ensuite à table pour souper; il avait l'air sombre; et le docteur Luther se curait les dents, ainsi que les convives venus de Freyberg. Alors Luther se mit à dire: «Si j'avais rendu la cour aussi pieuse que vous le monde, j'aurais bien travaillé, etc.» Et Jeckel se tenait toujours avec un air sombre, les yeux baissés, montrant, par cette contenance, ce qu'il avait en esprit. Enfin Luther se leva, et voulut sortir; Jeckel aurait encore bien voulu s'expliquer et discuter avec lui; mais le docteur ne voulut plus lui parler.»
Des Antinomiens, et particulièrement d'Eisleben (Agricola)[r110].—«Ah! combien cela fait mal, quand on perd un bon ami qu'on aimait beaucoup! J'ai eu cet homme-là à ma table; il a été mon bon compagnon, il riait avec moi, il était gai... et voilà qu'il se met contre moi!... Cela n'est point à souffrir. Rejeter la loi sans laquelle il n'y a ni église, ni gouvernement, cela ne s'appelle pas percer le tonneau, mais le défoncer.... C'est le moment de combattre... Puis-je le voir s'enorgueillir pendant ma vie, et vouloir gouverner?... Il ne suffit pas qu'il dise, pour s'excuser, qu'il n'a parlé que du docteur Creuziger et de maître Roerer. Le Catéchisme, l'Explication du décalogue et la Confession d'Augsbourg, sont miens, et non point à Creuziger ou à Roerer... Il veut enseigner la pénitence par l'amour de la justice. Ainsi, il ne prêche qu'aux hommes justes et pieux la révélation du courroux divin. Il ne prêche pas pour les impies. Cependant saint Paul dit: La Loi est donnée aux injustes. En somme, en ôtant la Loi, il ôte aussi l'Évangile; il tire notre croyance du ferme appui de la conscience, pour la soumettre aux caprices de la chair.
»Qui aurait pensé à la secte des antinomiens[r111]?... J'ai surmonté trois cruels orages: Münzer, les sacramentaires et les anabaptistes. Il faudra donc écrire sans fin! Je ne désire pas vivre long-temps, car il n'y a plus de paix à espérer.» (1538.)
Le docteur Luther ordonna à maître Ambroise Bernd d'apprendre aux professeurs de l'université à ne point être factieux, à ne point préparer de schisme, et il défendit que maître Eisleben fût élu doyen... «Dites cela à vos facultistes, et s'ils n'en font rien, je prêcherai contre eux.» (1539.)
Le dernier jour de novembre, Luther était en joie et en gaîté avec ses cousins, son frère, sa sœur, et quelques bons amis de Mansfeld. On fit mention de maître Grickel, et ils le priaient pour lui. Le docteur répondit: «J'ai tenu cet homme-là pour mon plus fidèle ami; mais il m'a trompé par ses ruses, j'écrirai bientôt contre lui; qu'il y prenne garde; il n'y a en lui aucune pénitence.» (1538.)
«J'ai eu tant de confiance en cet homme-là (Eisleben), que, lorsque j'allai à Smalkalde, en 1537, je lui recommandai ma chaire, mon Église, ma femme, mes enfans, ma maison, tout ce que j'avais de secret[r112].»
Le dernier jour de janvier, 1539, au soir, le docteur Luther lut les propositions qu'Eisleben allait soutenir contre lui; il y avait mis je ne sais quelles absurdités de Saül et de Jonathas (J'ai mangé un peu de miel et c'est pour cela que je meurs). «Jonathas, dit Luther, c'est maître Eisleben qui mange le miel et prêche l'Évangile; Saül, c'est Luther... Ah! Eisleben, es-tu donc un tel... Oh! Dieu te pardonne ton amertume!»
«Si la Loi est ainsi renvoyée de l'Église au conseil, à l'autorité civile, celle-ci dira à son tour: Nous sommes aussi de fidèles chrétiens, la Loi ne nous regarde point. Le bourreau finira par en dire autant. Il n'y aura plus que grâce, douceur, et bientôt caprices effrénés et scélératesse. Ainsi commença Münzer.»
En 1540, Luther donna un repas auquel assistèrent les principaux membres de l'Université[r113]. Vers la fin du repas, quand tout le monde fut en belle humeur, un verre à cercles de couleurs fut apporté. Luther y versa du vin et le vida à la santé des convives. Ceux-ci lui rendirent son salut en vidant le verre chacun à son tour, à la santé de leur hôte. Quand ce fut le tour de maître Eisleben, Luther lui présenta le verre en disant: «Mon cher, ce qui, dans ce verre, est au-dessus du premier cercle, ce sont les dix commandemens; de là jusqu'au second, c'est le credo; jusqu'au troisième c'est le pater noster; le catéchisme est au fond.» Puis il le vida lui-même, le fit remplir de nouveau et le donna à maître Eisleben. Celui-ci n'alla point au-delà du premier cercle, il remit le verre sur la table et ne le put regarder sans une espèce d'horreur. Luther le vit, et il dit aux convives: «Je savais bien que maître Eisleben ne boirait qu'aux Commandemens, et qu'il laisserait le credo, le pater noster et le catéchisme.»
Maître Jobst étant à la table de Luther, lui montra des propositions d'après lesquelles on ne devait point prêcher la Loi, puisque ce n'est pas elle qui nous justifie[r114]. Luther s'emporta et dit: «Faut-il que les nôtres commencent de telles choses, même de notre vivant. Ah! combien nous devons honorer maître Philippe (Mélanchton), qui enseigne avec clarté et vérité l'usage et l'utilité de la Loi. Elle se vérifie, la prophétie du comte Albert de Mansfeld qui m'écrivait: Il y a derrière cette doctrine un Münzer. En effet celui qui détruit la doctrine de la Loi, détruit en même temps politicam et œconomiam. Si l'on met la Loi en dehors de l'Église, il n'y aura plus de péché reconnu dans le monde: car l'Évangile ne définit et ne punit le péché qu'en recourant à la Loi.» (1541.)
«Si, au commencement, j'ai dans ma doctrine parlé et écrit si durement contre la Loi, cela est venu de ce que l'Église chrétienne était chargée de superstitions, sous lesquelles Christ était tout-à-fait obscurci et enterré[r115]. Je voulais sauver et affranchir de cette tyrannie de la conscience les âmes pieuses et craignant Dieu. Mais je n'ai jamais rejeté la Loi...»[a72]