Création d'un dixième corps, pour faire le siége de Dantzig.

Napoléon avait tiré de Paris deux régiments d'infanterie, le 15e léger et le 58e de ligne, un régiment de fusiliers de la garde, et un régiment de la garde municipale. Il avait encore tiré un régiment de Brest, un de Saint-Lô, un de Boulogne. Ces sept régiments étaient en marche, ainsi que les régiments provisoires destinés à conduire les recrues des bataillons de dépôt aux bataillons de guerre. Deux d'entre eux, le 15e léger et le 58e, avaient devancé les autres, et rejoint le corps du maréchal Mortier, porté ainsi à huit régiments français, indépendamment des régiments hollandais ou italiens qui devaient en compléter l'effectif. Napoléon, profitant de ce renfort, qui dans le moment dépassait les besoins du huitième corps, car jusqu'ici aucune entreprise ne semblait menacer les rivages de la Baltique, en détacha les 2e et 15e légers, formant 4 mille hommes de bonne infanterie française. Il leur adjoignit les Badois, les huit bataillons polonais levés à Posen, la légion du Nord, remplie d'anciens Polonais engagés depuis long-temps au service de France, les quatre beaux régiments de cuirassiers arrivés d'Italie, enfin deux des cinq régiments de cavalerie légère qui en arrivaient également, les 19e et 23e de chasseurs. Il composa avec ces troupes un nouveau corps d'armée auquel il donna le titre de dixième corps, les Allemands qui étaient en Silésie sous le prince Jérôme ayant déjà reçu le titre de neuvième. Il confia le commandement de ce dixième corps au vieux maréchal Lefebvre, qu'il avait amené avec lui à la grande armée, et mis temporairement à la tête de l'infanterie de la garde. Il le chargea d'investir Colberg, et de commencer le siége de Dantzig. Cette dernière place avait une importance capitale, par rapport à la position qu'elle occupait sur le théâtre de la guerre. Elle commandait la basse Vistule, protégeait les arrivages de l'ennemi par mer, et contenait des ressources immenses, qui devaient mettre l'armée dans l'abondance, si on parvenait à s'en rendre maître. D'ailleurs, tant qu'elle n'était pas prise, un mouvement offensif de l'ennemi vers la mer, poussé au delà de la basse Vistule, pouvait nous obliger à quitter la haute Vistule, et à rétrograder vers l'Oder. Napoléon était donc résolu à faire du siége de Dantzig la grande opération de l'hiver.

Siége des places de la Silésie.

Napoléon, consacrant ainsi la mauvaise saison à prendre les places, voulait assiéger non-seulement celles de la basse Vistule, qui se trouvaient à sa gauche, mais celles aussi du haut Oder, qui se trouvaient à sa droite. Son frère Jérôme, secondé du général Vandamme, devait, comme on l'a vu, achever la soumission de la Silésie, par l'acquisition successive des forteresses de l'Oder. Ces forteresses, construites avec soin par le grand Frédéric, pour rendre définitive la précieuse conquête qui avait fait la gloire de son règne, présentaient de graves difficultés à surmonter, non-seulement par la grandeur et la beauté des ouvrages, mais par les garnisons qui étaient chargées de les défendre. La reddition de Magdebourg, de Custrin, de Stettin, avait couvert de honte les commandants qui les avaient livrées, sous l'empire d'une démoralisation générale. Bientôt il s'était produit une réaction dans l'armée prussienne, d'abord si profondément découragée après Iéna. L'honneur indigné avait parlé au cœur de tous les militaires, et ils étaient déterminés à mourir honorablement, même sans aucun espoir de vaincre. Le roi avait menacé de châtiments terribles les commandants qui rendraient les places confiées à leur garde, avant d'avoir fait tout ce qui constitue, d'après les règles de l'art, une défense honorable. Au surplus on commençait à comprendre que les villes fortes, restées à la gauche et à la droite de Napoléon, allaient acquérir une véritable importance, car elles étaient autant de points d'appui qui manquaient à sa marche audacieuse, et qui devaient seconder la résistance de ses ennemis. La résolution de les défendre énergiquement était donc bien arrêtée chez tous les commandants des garnisons prussiennes.

Le prince Jérôme n'avait auprès de lui que des Wurtembergeois et des Bavarois, et avec ces troupes auxiliaires un seul régiment français, le 13e de ligne, plus quelques escadrons français de cavalerie légère. Ces auxiliaires allemands n'avaient pas encore acquis la valeur militaire qu'ils montrèrent depuis en plus d'une occasion. Mais le général Vandamme, commandant le neuvième corps sous le prince Jérôme, le général Montbrun commandant la cavalerie, aidés d'un jeune état-major français plein d'ardeur, leur inspirèrent en peu de temps l'esprit qui animait alors notre armée, et qu'elle communiquait à toutes les troupes en contact avec elle. Vandamme, qui n'avait jamais dirigé de siége, et ne possédait aucune des connaissances de l'ingénieur, mais qui suppléait à tout par un heureux instinct de la guerre, avait entrepris de brusquer les places de la Silésie, bien qu'il sût que les gouverneurs de ces places étaient décidés à se bien défendre. Il voulut employer un moyen qui avait réussi à Magdebourg, celui d'intimider les habitants, pour les pousser à se rendre malgré les garnisons. Il commença par Glogau (voir la carte no 37), la place de Silésie la plus rapprochée du bas Oder et des routes militaires que suivaient nos troupes. Prise de Glogau le 2 décembre 1806. La garnison était peu nombreuse, et la démoralisation régnait encore dans ses rangs. Vandamme fit mettre en batterie plusieurs mortiers et bouches à feu de gros calibre, et, après quelques menaces suivies d'effet, amena la place à capituler le 2 décembre. On y découvrit de grandes ressources en artillerie, et en approvisionnements de tout genre. Vandamme remonta ensuite l'Oder, et commença l'investissement de Breslau, située sur ce fleuve à vingt lieues au-dessus de Glogau.

Siége et prise de Breslau.

C'est avec les Wurtembergeois qu'on avait enlevé Glogau. Ce n'était pas assez pour assiéger Breslau, capitale de la Silésie, ville de 60 mille âmes, pourvue de 6 mille hommes de garnison, de nombreux et solides ouvrages, et d'un bon commandant. Le prince Jérôme, qui avait poussé jusqu'aux environs de Kalisch pendant que l'armée française faisait sa première entrée en Pologne, était revenu sur l'Oder, depuis que Napoléon, solidement établi sur la Vistule, n'avait plus besoin de la présence du neuvième corps vers sa droite. Vandamme eut donc pour entreprendre le siége de Breslau les Wurtembergeois, deux divisions bavaroises, avec quelques artilleurs et ingénieurs français, plus enfin le 13e de ligne. Exécuter le siége régulier d'une aussi vaste place lui paraissait long et difficile. En conséquence il tâcha comme à Glogau d'intimider la population. Il choisit dans un faubourg, celui de Saint-Nicolas, un emplacement pour y établir des batteries incendiaires. Un feu assez vif, dirigé sur l'intérieur de la ville, n'obtint pas le résultat proposé, grâce à la vigueur du commandant. Vandamme songea dès lors à une attaque plus sérieuse. Breslau avait pour principal moyen de défense une enceinte bastionnée, bordée d'un fossé profond, rempli des eaux de l'Oder. Mais les ingénieurs français s'aperçurent que cette enceinte n'était pas revêtue partout, et que sur certains points elle ne présentait qu'une escarpe en terre. Vandamme imagina de tenter l'assaut de l'enceinte, qui, ne consistant pas dans un mur en maçonnerie, mais dans un simple talus gazonné, pouvait être escaladée par des soldats entreprenants. Il fallait auparavant franchir sur des radeaux le fossé que l'Oder inondait. Vandamme fit préparer ce qui était nécessaire pour cette entreprise audacieuse. Malheureusement les préparatifs furent découverts par l'ennemi, un clair de lune incommode brilla pendant la nuit de l'exécution, et par ces diverses causes la tentative échoua. Dans l'intervalle, le prince d'Anhalt-Pless, qui commandait la province, ayant réuni des détachements de toutes les places, et suscité une levée de paysans, ce qui lui avait procuré un corps de douze mille hommes, fit espérer à la garnison un secours extérieur. Il ne pouvait rien arriver de plus heureux aux assiégeants, que d'avoir à résoudre en rase campagne la question de la prise de Breslau. Vandamme courut au-devant du prince d'Anhalt avec les Bavarois et le 13e de ligne français, le battit deux fois, le jeta dans une déroute complète, et reparut devant la place, privée désormais de toute espérance de secours. En même temps une forte gelée étant survenue, il résolut de passer les fossés sur la glace, et d'escalader ensuite les ouvrages en terre. Le commandant se voyant exposé à une prise d'assaut, danger effrayant pour une ville riche et populeuse, consentit à parlementer, et rendit la place le 7 janvier, après un mois de résistance, aux conditions de Magdebourg, de Custrin et des autres forteresses de la Prusse.

Cette conquête était non-seulement brillante, mais singulièrement utile par les ressources qu'elle procurait à l'armée française, par l'empire surtout qu'elle nous assurait sur la Silésie, la plus riche province de la Prusse et l'une des plus riches de l'Europe. Napoléon en félicita Vandamme, et après Vandamme son frère Jérôme, qui avait montré l'intelligence d'un bon officier et le courage d'un brave soldat.

Prise de Brieg.

Quelques jours après, le neuvième corps fit encore prise la conquête de Brieg, placée au-dessus de Breslau sur l'Oder. Tout le centre de la Silésie étant conquis, il restait à prendre Schweidnitz, Glatz, Neisse, qui ferment les portes de la Silésie, du côté de la Bohême. (Voir la carte no 36.) Napoléon ordonna de les assiéger l'une après l'autre, et se décida, en ce qui le concernait, à un acte rigoureux, conforme d'ailleurs au droit de la guerre, c'était de les détruire. En conséquence, il prescrivit de faire sauter les ouvrages de celles qui étaient déjà en son pouvoir. Il avait pour agir ainsi une double raison, l'une du moment, l'autre d'avenir. Dans le moment il ne voulait pas disséminer ses troupes en multipliant autour de lui les postes à garder; dans l'avenir, ne comptant plus sur la Prusse comme sur une alliée, s'apercevant tous les jours qu'il ne fallait pas se flatter de ramener l'Autriche, il n'avait plus rien à espérer que de la mésintelligence qui avait toujours divisé ces deux cours. La Silésie démantelée, du côté de l'Autriche, devait devenir pour la Prusse un objet d'inquiétude, une occasion de dépenses, une cause d'affaiblissement.

Répression d'une légère insurrection en Hesse.

Ainsi sur les derrières de l'armée, à gauche comme à droite, le progrès visible de nos opérations attestait que l'ennemi ne pouvait pas les troubler, puisqu'il les laissait accomplir. Seulement quelques partisans, sortis des places de Colberg et de Dantzig, recrutés par des prisonniers prussiens qui s'étaient échappés, infestaient les routes. Divers détachements furent employés à les poursuivre. Un léger accident, qui n'eut rien de grave, inspira toutefois un instant de crainte pour la tranquillité de l'Allemagne. La Hesse, dont on venait de détrôner le souverain, de détruire les places, de dissoudre l'armée, était naturellement la plus mal disposée des provinces de l'Allemagne envers les Français. Trente mille hommes licenciés, oisifs, privés de solde et de moyens de vivre, étaient, quoique désarmés, un levain dangereux que la prudence conseillait de ne pas laisser dans le pays. On avait imaginé d'enrôler une partie d'entre eux, sans dire où on les ferait servir. L'intention était de les employer à Naples. Le secret ayant été divulgué par quelques indiscrétions commises à Mayence, le rassemblement des enrôlés s'insurgea, en disant qu'on voulait envoyer les Hessois périr dans les Calabres. Le général Lagrange, qui commandait en Hesse, n'avait que fort peu de troupes à sa disposition. Les insurgés désarmèrent un détachement français, et menacèrent de soulever la Hesse tout entière. Mais la prévoyance de Napoléon avait fourni d'avance les moyens de parer à cet événement fâcheux. Des régiments provisoires partis du Rhin, un régiment italien en marche vers le corps du maréchal Mortier, les fusiliers de la garde tirés de Paris, et un des régiments de chasseurs venant d'Italie, n'étaient pas loin. On les dirigea en toute hâte vers Cassel, et l'insurrection fut immédiatement comprimée.

L'immense pays qui s'étend du Rhin à la Vistule, des montagnes de la Bohême à la mer du Nord, était donc soumis. Les places se rendaient l'une après l'autre à nos troupes, et nos renforts le traversaient paisiblement, en y exerçant la police, tandis qu'ils marchaient vers le théâtre de la guerre, pour recruter la grande armée.

Doute passager répandu sur la situation de Napoléon en Pologne.

Cependant le général russe Benningsen avait mis une telle audace à se dire victorieux, que le roi de Prusse à Kœnigsberg, l'empereur Alexandre à Pétersbourg, avaient reçu et accepté des félicitations. Et bien que les résultats matériels, tels que la retraite des Russes sur la Prégel, notre tranquille établissement sur la Vistule, les siéges entrepris et terminés sur l'Oder, dussent répondre à toutes les forfanteries d'un ennemi qui se croyait victorieux, quand il n'avait pas essuyé un désastre aussi complet que celui d'Austerlitz ou d'Iéna, on affecta néanmoins de montrer une certaine joie. Fausse joie à Vienne par suite des bruits mensongers répandus sur la situation de l'armée française. Cette joie éclata surtout à Vienne, et dans le sein de la cour impériale. Empereur, archiducs, ministres, grands seigneurs, se félicitèrent également. Rien n'était plus naturel et plus légitime. Il n'y avait à redire qu'au langage tenu par le cabinet de Vienne dans ses communications les plus récentes avec Napoléon, langage qui dépassait peut-être la limite de la dissimulation permise en pareil cas. M. de Lucchesini, passant à Vienne, rectifie les idées de la cour d'Autriche, et détruit sa fausse joie. Du reste l'erreur qui causait la joie de nos ennemis ne fut pas de longue durée. M. de Lucchesini, qui avait quitté la cour de Prusse en même temps que M. d'Haugwitz, traversait alors Vienne pour se rendre à Lucques sa patrie. Il n'avait plus d'illusions pour lui-même, il n'avait plus d'intérêt à faire illusion aux autres, et en conséquence il dit la vérité sur les rencontres sanglantes dont la Vistule venait d'être le théâtre. Les boues de la Pologne avaient paralysé, disait-il, vaincus et vainqueurs, et permis aux Russes de se soustraire à la poursuite des Français. Mais les Russes, battus à outrance partout, n'avaient aucune chance de tenir tête aux redoutables soldats de Napoléon. On devait s'attendre qu'au printemps, peut-être même à la première gelée, celui-ci ferait une irruption sur la Prégel ou le Niémen, et terminerait la guerre par un acte éclatant. L'armée française, ajoutait M. de Lucchesini, n'était ni démoralisée, ni privée de ressources, ainsi qu'on le prétendait; elle vivait bien, s'accommodait du climat humide et froid de la Pologne, tout comme elle s'était accommodée jadis du climat sec et brûlant de l'Égypte; elle avait enfin une foi aveugle dans le génie et la fortune de son chef.

Ces nouvelles d'un observateur calme et désintéressé abattirent les fausses joies des Autrichiens. La cour de Vienne, tant pour rassurer Napoléon par une démarche amicale, que pour avoir au quartier général français un informateur exact, demanda l'autorisation d'envoyer à Varsovie M. le baron de Vincent. Les ministres des cours étrangères, qui avaient voulu suivre M. de Talleyrand à Berlin, quelques-uns même à Varsovie, avaient été poliment éconduits, comme témoins incommodes et souvent fort médisants. On consentit toutefois à recevoir M. de Vincent, par ménagement pour l'Autriche, et pour lui fournir aussi un moyen direct d'être instruite de la vérité, qu'on avait plutôt intérêt à lui faire connaître qu'à lui cacher. M. de Vincent arriva vers la fin de janvier à Varsovie.

Tandis que Napoléon employait le mois de janvier 1807, soit à consolider sa position sur la Vistule et sur l'Oder, soit à grossir son armée de renforts venus de France et d'Italie, soit enfin à soulever l'Orient contre la Russie, se tenant prêt à faire face à toute attaque immédiate, mais n'y croyant guère, les Russes lui en préparaient une, et des plus redoutables, malgré les rigueurs de la saison. État de l'armée russe après la bataille de Pultusk, les combats de Golymin et de Soldau. Après l'affaire de Pultusk, le général Benningsen battu, quoi qu'il en eût dit, car on ne se retire pas en toute hâte lorsqu'on est victorieux, avait passé la Narew, et se trouvait dans le pays de landes, de marécages et de bois, qui s'étend entre la Narew et le Bug. Il y avait recueilli deux divisions du général Buxhoewden, fort inutilement laissées par celui-ci à Popowo, sur le Bug, pendant les derniers engagements. Il remonta la Narew avec ces deux divisions et celles de son armée qui avaient combattu à Pultusk. Dans ce même moment, les deux demi-divisions du général Benningsen, qui n'avaient pu le rejoindre, ralliées aux deux divisions du général Buxhoewden qui étaient à Golymin et à Makow, restaient sur l'autre rive de la Narew, dont les ponts venaient d'être emportés par les glaces. Les deux portions de l'armée russe, réduites ainsi à l'impossibilité de communiquer entre elles, remontaient les rives de la Narew, faciles à détruire isolément, si on avait pu être informé de leur situation, et si de plus l'état des chemins avait permis de les atteindre. Mais on ne parvient pas à tout savoir à la guerre. Le plus habile des généraux est celui qui, à force d'application et de sagacité, arrive à ignorer un peu moins que de coutume les projets de l'ennemi. En toute autre circonstance, Napoléon, avec son activité prodigieuse, avec son art de profiter de la victoire, aurait bientôt découvert la périlleuse situation de l'armée russe, et aurait infailliblement détruit la portion qu'il se serait attaché à poursuivre. Mais plongé dans les boues, privé d'artillerie et de pain, il s'était vu réduit à une complète immobilité. Ayant mené d'ailleurs ses soldats à l'extrémité de l'Europe, il avait considéré comme une sorte de cruauté de mettre leur dévouement à de plus longues épreuves.

Le général Benningsen et le général Buxhoewden tentèrent quelques efforts pour se rejoindre, mais les ponts, plusieurs fois rétablis, furent toujours rompus, et ils se virent obligés de remonter la Narew lentement, vivant comme ils pouvaient, et tâchant de gagner les lieux où une jonction deviendrait praticable. Toutefois ils réussirent à se rencontrer personnellement, et ils eurent une entrevue à Nowogrod. Quoique peu disposés à s'entendre, ils convinrent d'un plan, qui n'allait à rien moins qu'à continuer les hostilités, malgré l'état du pays et de la saison. Le général Benningsen fait prévaloir l'avis de continuer les opérations malgré l'état du pays et de la saison. Le général Benningsen, qui, à force de se dire victorieux à Pultusk, avait fini par le croire, voulait absolument reprendre l'offensive, et par son influence on décida la continuation immédiate des opérations militaires, en suivant une marche tout autre que celle qui avait été d'abord adoptée. Au lieu de longer la Narew et ses affluents, et de s'adosser ainsi au pays boisé, ce qui fixait le point d'attaque sur Varsovie, on résolut de faire un grand circuit, de tourner par un mouvement en arrière la vaste masse des forêts, de traverser ensuite la ligne des lacs, et de se porter vers la région maritime par Braunsberg, Elbing, Marienbourg et Dantzig. On était assuré de vivre en opérant de ce côté, grâce à la richesse du sol le long du littoral. Nouveau plan d'opération du général Benningsen, consistant à agir par le littoral de la Baltique, et à venir passer la Vistule entre Thorn et Marienbourg. On se flattait en outre de surprendre l'extrême gauche des cantonnements français, d'enlever peut-être le maréchal Bernadotte, établi sur la basse Vistule, de passer facilement ce fleuve sur lequel on avait conservé plusieurs appuis, et en se portant au delà de Dantzig, de faire tomber d'un seul coup la position de Napoléon en avant de Varsovie.

Si l'on jette en effet les yeux sur la ligne que décrivent la Vistule et l'Oder pour se rendre dans la Baltique (voir la carte no 37), on remarquera qu'ils courent d'abord au nord-ouest, la Vistule jusqu'aux environs de Thorn, l'Oder jusqu'aux environs de Custrin, et qu'ils se redressent ensuite brusquement, pour couler au nord-est, formant ainsi un coude marqué, la Vistule vers Thorn, l'Oder vers Custrin. Il résulte de cette direction, surtout en ce qui concerne la Vistule, que le corps russe qui passait ce fleuve entre Graudenz et Thorn, se trouvait beaucoup plus près de Posen, base de nos opérations en Pologne, que l'armée française campée à Varsovie. La différence était presque de moitié. C'était donc en soi un projet bien conçu, que de franchir la Vistule entre Thorn et Marienbourg, sauf la bonne exécution, de laquelle dépend toujours le sort des plans les meilleurs. Nous avons effectivement déjà démontré plus d'une fois, que sans la précision dans les calculs de distance et de temps, sans la promptitude dans les marches, la vigueur dans les rencontres, la fermeté à poursuivre une pensée jusqu'à son entier accomplissement, toute manœuvre hardie devient aussi funeste qu'elle aurait pu être heureuse. Et ici, en particulier, si on échouait, on était débordé par Napoléon, séparé de Kœnigsberg, acculé à la mer, et exposé à un vrai désastre, car, pour répéter une autre vérité déjà exprimée ailleurs, on court, dans toute grande combinaison, autant de péril qu'on en fait courir à son adversaire.

Les deux généraux russes étaient à peine d'accord sur le plan à suivre, qu'une résolution prise à Saint-Pétersbourg, en conséquence des faux récits du général Benningsen, lui conférait l'ordre de Saint-Georges, le nommait général en chef, le débarrassait de la suprématie militaire du vieux Kamenski, et de la rivalité du général Buxhoewden. Ces deux derniers étaient par la même résolution rappelés de l'armée.

Le général Benningsen fait un grand détour en arrière, pour se porter sur le littoral de la Baltique.

Le général Benningsen, resté seul à la tête des troupes russes, persista naturellement dans un plan qui était le sien, et se hâta de le mettre à exécution. Il remonta la Narew jusqu'à Tykoczyn, passa le Bober près de Goniondz, à l'endroit même où Charles XII l'avait franchi un siècle auparavant, et vint traverser la ligne des lacs, près du lac Spirding, par Arys, Rhein, Rastenburg et Bischoffstein. Le nom des lieux indique qu'il avait atteint le pays allemand, c'est-à-dire la Prusse orientale. Le 22 janvier, un mois après les dernières actions de Pultusk, de Golymin et de Soldau, il arrivait à Heilsberg sur l'Alle. Ce n'est pas ainsi qu'il faut marcher pour surprendre un ennemi vigilant. Cependant caché par cet impénétrable rideau de forêts et de lacs qui séparait les deux armées, le mouvement des Russes était demeuré entièrement inaperçu des Français.

À cette époque, le général Essen avait enfin amené les deux divisions de réserve annoncées depuis long-temps; ce qui portait le nombre total des divisions de l'armée russe à dix, indépendamment du corps prussien du général Lestocq. Ces deux nouvelles divisions, composées de recrues, furent destinées à garder, outre le Bug et la Narew, la position qu'avaient occupée antérieurement les deux divisions du général Buxhoewden, restées étrangères aux opérations du mois de décembre. La division Sedmaratzki fut postée à Goniondz, sur le Bober, pour veiller sur la ligne des lacs, maintenir les communications avec le corps du général Essen, et donner des ombrages aux Français sur leur droite. De dix divisions le général Benningsen n'en conservait donc que sept, pour les porter sur le littoral et la basse Vistule. Après les pertes faites en décembre, elles pouvaient représenter une force de 80 mille hommes, et de 90 mille[17] au moins avec le corps prussien de Lestocq.

Position des cantonnements français au moment de la reprise des hostilités.

Nous avons déjà fait remarquer que les eaux des lacs s'écoulaient, les unes en dedans du pays, par l'Omulew, l'Orezyc, l'Ukra, dans la Narew et la Vistule, les autres en dehors par de petites rivières se rendant directement à la mer, et dont la principale est la Passarge, qui tombe perpendiculairement dans le Frische-Haff. Les corps français, répandus à droite sur la Narew et ses affluents, à gauche sur la Passarge, couvraient la ligne de la Vistule, de Varsovie à Elbing. Les maréchaux Lannes et Davout avaient leurs cantonnements, comme nous l'avons dit, le long de la Narew, depuis son embouchure dans la Vistule jusqu'à Pultusk et au-dessus, formant la droite de l'armée française et couvrant Varsovie. Le corps du maréchal Soult était établi entre l'Omulew et l'Orezyc, d'Ostrolenka à Willenberg et Chorzellen, donnant la main d'un côté aux troupes du maréchal Davout, de l'autre à celles du maréchal Ney, et formant ainsi le centre de l'armée française. Le maréchal Ney, porté plus en avant, à Hohenstein sur la haute Passarge, se liait avec la position du maréchal Soult aux sources de l'Omulew, et avec celle du maréchal Bernadotte derrière la Passarge. Ce dernier, protégé par la Passarge, occupant Osterode, Mohrungen, Preuss-Holland, Elbing, formait la gauche de l'armée française vers le Frische-Haff, et couvrait la basse Vistule ainsi que Dantzig.

Excursions hardies du maréchal Ney jusqu'aux portes de Kœnigsberg.

Le maréchal Ney, qui avait la position la plus avancée, ajoutait encore aux distances qui le séparaient du gros de l'armée par la hardiesse de ses excursions. Dès que la gelée commençait à rendre au sol quelque consistance, il embarquait, comme nous l'avons dit, ses troupes légères sur des traîneaux, et courait jusqu'aux environs de Kœnigsberg chercher des vivres pour ses soldats. Il avait fait de la sorte quelques captures heureuses, qui avaient singulièrement contribué au bien-être de son corps d'armée. L'Alle, dont il parcourait les bords (voir les cartes nos 37 et 38), a ses sources près de celles de la Passarge, dans un groupe de lacs entre Hohenstein et Allenstein, puis s'en sépare à angle droit, et tandis que la Passarge coule à gauche vers la mer (ou Frische-Haff), elle coule tout droit vers la Prégel, de manière que l'Alle et la Passarge, la Prégel et la mer, présentent pour ainsi dire les quatre côtés d'un carré long. Le maréchal Ney, placé à Hohenstein, au sommet de l'angle que décrivent la Passarge et l'Alle avant de se séparer, ayant à sa droite en arrière les cantonnements du maréchal Soult, à sa gauche en arrière ceux du maréchal Bernadotte, descendant et remontant tour à tour le cours de l'Alle dans ses courses jusqu'à la Prégel, ne pouvait manquer de rencontrer l'armée russe en mouvement.

Le maréchal Ney, dans ses excursions, rencontre l'armée russe, et donne l'éveil aux cantonnements français.

Napoléon, craignant qu'il ne se compromît, l'avait réprimandé plusieurs fois. Mais le hardi maréchal, persistant à courir plus loin qu'il n'en avait l'autorisation, rencontra l'armée russe qui avait passé l'Alle, et qui allait franchir la Passarge aux environs de Deppen. Elle s'avançait en deux colonnes. Celle des deux qui devait franchir la Passarge à Deppen, était chargée de faire une percée vers Liebstadt, pour s'approcher de la basse Vistule, et surprendre les cantonnements du maréchal Bernadotte.

Levée des cantonnements français.

Le maréchal Ney, dont l'indocile témérité avait eu du moins pour avantage de nous avertir à temps (avantage qui ne doit point encourager à la désobéissance, car elle a rarement des effets aussi heureux), le maréchal Ney se hâta de se replier lui-même, de prévenir le maréchal Bernadotte à sa gauche, le maréchal Soult à sa droite, du danger qui les menaçait, et d'envoyer au quartier général à Varsovie la nouvelle de la soudaine apparition de l'ennemi. Il prit à Hohenstein un poste bien choisi, duquel il pouvait se porter soit au secours des cantonnements du maréchal Soult sur l'Omulew, soit au secours des cantonnements du maréchal Bernadotte derrière la Passarge. (Voir la carte no 38.) Il indiqua à celui-ci la position d'Osterode, belle position sur des plateaux, derrière des bois et des lacs, où le premier et le sixième corps réunis étaient en mesure de présenter environ 30 et quelques mille hommes aux Russes, dans un site presque inexpugnable.

Le maréchal Bernadotte, en se concentrant à Osterode, rencontre les Russes à Mohrungen.

Mais les troupes du maréchal Bernadotte répandues jusqu'à Elbing, près du Frische-Haff, avaient de grandes distances à franchir pour se rallier, et si le général Benningsen eût marché rapidement, il aurait pu les surprendre et les détruire, avant que leur concentration fût opérée. Le maréchal Bernadotte expédia aux troupes de sa droite l'ordre de se porter directement sur Osterode, et aux troupes de sa gauche l'ordre de se réunir au point commun de Mohrungen, qui est sur la route d'Osterode, un peu en arrière de Liebstadt, c'est-à-dire très-près des avant-gardes russes. Le danger était pressant, car la veille, l'avant-garde ennemie avait fort maltraité un détachement français laissé à Liebstadt. Le général Markof, avec 15 ou 16 mille hommes environ, formait la tête de la colonne russe de droite. Il était le 25 janvier, dans la matinée, à Pfarrers-Feldchen, ayant trois bataillons dans ce village, et en arrière une forte masse d'infanterie et de cavalerie. Le maréchal Bernadotte arriva en cet endroit, peu distant de Mohrungen, vers midi, avec des troupes qui, parties dans la nuit, avaient déjà fait dix ou douze lieues. Combat de Mohrungen. Il arrêta ses dispositions sur-le-champ, et jeta un bataillon du 9e léger dans le village de Pfarrers-Feldchen, pour enlever à l'ennemi ce premier point d'appui. Ce brave bataillon y entra baïonnette baissée sous une vive fusillade des Russes, et soutint dans l'intérieur du village un combat acharné. Au milieu de la mêlée on lui prit son aigle, mais il la reprit bientôt. D'autres bataillons russes étant venus se joindre à ceux qu'il combattait, le maréchal Bernadotte envoya à son secours deux bataillons français, qui, après une lutte d'une extrême violence, restèrent maîtres de Pfarrers-Feldchen. Au delà se voyait sur un terrain élevé le gros de la colonne ennemie, appuyée d'un côté à des bois, de l'autre à des lacs, et protégée sur son front par une nombreuse artillerie. Le maréchal Bernadotte après avoir formé en ligne de bataille le 8e le 94e de ligne et le 27e léger, marcha droit à la position des Russes sous le feu le plus meurtrier. Il l'aborda franchement; les Russes la défendirent avec opiniâtreté. La fortune voulut que le général Dupont, arrivant des bords du Frische-Haff, par la route de Preuss-Holland, se montrât avec le 32e et le 96e, à travers le village de Georgenthal, sur la droite des Russes. Ceux-ci, ne pouvant tenir à cette double attaque, abandonnèrent le champ de bataille, couvert de cadavres. Ce combat leur coûta 15 à 16 cents hommes tués ou pris. Il coûta aux Français environ 6 à 7 cents morts ou blessés. La dispersion des troupes et la grande quantité de malades avaient été cause que le maréchal Bernadotte n'avait pu réunir à Mohrungen plus de 8 à 9 mille soldats, pour en combattre 15 à 16 mille.

Conséquences du combat de Mohrungen.

Cette première rencontre eut pour résultat d'inspirer aux Russes une circonspection extrême, et de donner aux troupes du maréchal Bernadotte le temps de se rassembler à Osterode, position dans laquelle, jointes à celles du maréchal Ney, elles n'avaient plus rien à craindre. Les 26 et 27 janvier, en effet, le maréchal Bernadotte rendu à Osterode, se serra contre le maréchal Ney, attendant de pied ferme les entreprises ultérieures de l'ennemi. Le général Benningsen, soit qu'il fut surpris de la résistance opposée à sa marche, soit qu'il voulût concentrer son armée, la réunit tout entière à Liebstadt, et s'y arrêta.

C'est le 26 et le 27 janvier que Napoléon, successivement informé, par des avis partis de divers points, du mouvement des Russes, fut complétement fixé sur leurs intentions. Il avait cru d'abord que c'étaient les courses du maréchal Ney qui lui valaient des représailles, et au premier instant il en avait ressenti et exprimé un mécontentement fort vif. Mais bientôt il fut éclairé sur la cause réelle de l'apparition des Russes, et ne put méconnaître de leur part une entreprise sérieuse, ayant un tout autre but que celui de disputer des cantonnements.

Quoique cette nouvelle campagne d'hiver interrompît le repos dont ses troupes avaient besoin, il passa promptement du regret à la satisfaction, surtout en considérant le nouvel état de la température. Le froid était devenu rigoureux. Résolutions de Napoléon en apprenant la reprise des hostilités. Les grandes rivières n'étaient pas encore gelées, mais les eaux stagnantes l'étaient entièrement, et la Pologne offrait une vaste plaine glacée, dans laquelle les canons, les chevaux, les hommes ne couraient plus le danger de s'embourber. Napoléon, recouvrant la liberté de manœuvrer, en conçut l'espérance de terminer la guerre par un coup d'éclat.

Manœuvre que Napoléon oppose au plan des Russes.

Son plan fut arrêté à l'instant même, et conformément à la nouvelle direction prise par l'ennemi. Lorsque les Russes menaçant Varsovie suivaient les bords de la Narew, il avait songé à déboucher par Thorn avec sa gauche renforcée, afin de les séparer des Prussiens, et de les jeter dans le chaos de bois et de marécages que présente l'intérieur du pays. Cette fois au contraire, les voyant décidés à longer le littoral pour passer la basse Vistule, il dut adopter la marche opposée, c'est-à-dire remonter lui-même la Narew qu'ils abandonnaient, et, s'élevant assez haut pour les déborder, se rabattre brusquement sur eux, afin de les pousser à la mer. Cette manœuvre, en cas de succès, était décisive; car si dans le premier plan, les Russes refoulés vers l'intérieur de la Pologne, étaient exposés à une situation difficile et dangereuse, dans le second, acculés à la mer, ils se trouvaient comme les Prussiens à Prenzlow ou à Lubeck, réduits à capituler.

Concentration de l'armée sur le corps du maréchal Soult, de manière à déborder les Russes, et à les pousser à la mer.

En conséquence, Napoléon résolut de rassembler toute son armée sur le corps du maréchal Soult, en prenant ce corps pour centre de ses mouvements. Pendant que le maréchal Soult, réunissant ses divisions sur celle de gauche, marcherait par Willenberg sur Passenheim et Allenstein, le maréchal Davout formant l'extrême droite de l'armée, devait se rendre au même endroit par Pultusk, Myszniec, Ortelsbourg; le maréchal Augereau formant l'arrière-garde devait y venir de Plonsk par Neidenbourg et Hohenstein; le maréchal Ney formant la gauche, devait y venir d'Osterode. C'est à ce bourg d'Allenstein, adopté par Napoléon comme point commun de ralliement, que la Passarge et l'Alle rapprochées un moment, commencent à se séparer. Une fois arrivés sur ce point, si les Russes persistaient à franchir la Passarge, nous étions déjà sur leur flanc, et très-près de les avoir débordés. C'était donc à ce bourg d'Allenstein qu'il importait d'amener à temps les quatre corps des maréchaux Davout, Soult, Augereau et Ney.

Murat était à peine remis de son indisposition, mais, son ardeur suppléant à ses forces, il monta le jour même à cheval, et après avoir reçu les instructions verbales de l'Empereur, il rassembla immédiatement la cavalerie légère et les dragons, pour les porter en tête du maréchal Soult. La grosse cavalerie cantonnée sur la Vistule, vers Thorn, dut le rejoindre le plus promptement possible.

Napoléon, averti de la présence du général Essen entre le Bug et la Narew, consentit à se passer du corps du maréchal Lannes, qui était le cinquième, et lui ordonna de se placer à Sierock, pour faire face aux deux divisions russes postées de ce côté, et tomber sur elles au premier mouvement qu'elles essayeraient sur Varsovie. Le maréchal Lannes étant absolument incapable de prendre le commandement du cinquième corps, à cause de l'état de sa santé, Napoléon le remplaça par son aide-de-camp Savary, dans l'intelligence et la résolution duquel il avait une entière confiance.

Il dirigea sa garde à pied et à cheval sur les derrières du maréchal Soult, et quant à la réserve des grenadiers et voltigeurs qui avait pris ses quartiers en arrière de la Vistule, entre Varsovie et Posen, il s'en priva cette fois, pour lui faire occuper les environs d'Ostrolenka, et en former un échelon intermédiaire entre la grande armée et le cinquième corps laissé sur la Narew. Cette réserve était chargée de secourir le cinquième corps, si les divisions du général Essen menaçaient Varsovie; dans le cas contraire elle devait rejoindre le quartier général.

Précautions de Napoléon pour la garde de la basse Vistule.

Ces dispositions arrêtées vers sa droite, Napoléon prit vers sa gauche des précautions plus profondément calculées encore, et qui montraient quelle vaste portée il espérait donner à son mouvement. Il prescrivit au maréchal Bernadotte, qui était à Osterode, de rétrograder lentement sur la Vistule, au besoin même de se replier jusqu'à Thorn, pour y attirer l'ennemi, puis de se dérober en se couvrant d'une avant-garde comme d'un rideau, et de venir, par une marche forcée, se lier à la gauche de la grande armée, afin de rendre plus décisive la manœuvre par laquelle on voulait acculer les Russes à la mer et à la basse Vistule.

Cependant Napoléon ne s'en tint pas à ces soins. Craignant que les Russes, si on parvenait à les tourner, n'imitassent l'exemple du général Blucher, qui, séparé de Stettin, avait couru à Lubeck, et qu'ils ne se portassent de la Vistule à l'Oder, il pourvut à ce péril au moyen d'un habile emploi du dixième corps. Ce corps, destiné à faire sous le maréchal Lefebvre le siége de Dantzig, n'était pas encore réuni tout entier. Le maréchal Lefebvre n'avait que le 15e de ligne, le 2e léger, les cuirassiers du général d'Espagne, et les huit bataillons polonais de Posen. Napoléon lui ordonna de rester avec ces troupes le long de la Vistule, et au-dessus de Graudenz. Les fusiliers de la garde, le régiment de la garde municipale de Paris, la légion du nord, deux des cinq régiments de chasseurs d'Italie déjà rendus en Allemagne, enfin les Badois, devaient se réunir à Stettin, sous le général Ménard, et s'élevant vers Posen, tâcher de se joindre au maréchal Lefebvre, qui viendrait à eux ou les laisserait venir à lui, selon les événements, de manière à tomber tous ensemble sur le corps russe qui voudrait aller de la Vistule à l'Oder. Enfin le maréchal Mortier avait ordre de quitter le blocus de Stralsund, d'y placer dans de bonnes lignes de circonvallation les troupes indispensables au blocus, puis de se joindre avec les autres au rassemblement du général Ménard, et d'en prendre la direction, si ce rassemblement, au lieu de s'élever jusqu'à la Vistule pour renforcer le maréchal Lefebvre, était, par les circonstances de la poursuite, ramené vers l'Oder.

Napoléon laissa Duroc à Varsovie, pour y avoir un homme de confiance. Le prince Poniatowski avait organisé quelques bataillons polonais. Ceux qui étaient les plus avancés dans leur organisation durent, avec les régiments provisoires arrivant de France, garder, sous les ordres du général Lemarois, les ouvrages de Praga. Napoléon fit partir de Varsovie, chargés de biscuit et de pain, tous les équipages dont il pouvait disposer, espérant que la gelée facilitant les transports, ses soldats ne manqueraient de rien. Forces actives de Napoléon pendant la campagne du mois de février. En vertu de ces ordres, émis les 27, 28 et 29 janvier, l'armée devait être réunie à Allenstein le 3 ou le 4 février. Il faut remarquer que les renforts amenés avec tant de prévoyance de France et d'Italie, étaient encore en marche; que le 2e léger, le 15e de ligne, les quatre régiments de cuirassiers empruntés à l'armée de Naples, étaient seuls arrivés sur la Vistule, que les autres corps n'avaient pas atteint la ligne de l'Elbe; que Napoléon avait à peine reçu les premiers détachements de recrues tirés des dépôts au lendemain de la bataille d'Iéna, ce qui lui avait procuré une douzaine de mille hommes tout au plus, et ce qui était fort insuffisant pour remplir les vides produits soit par le feu, soit par les maladies de la saison; que la plupart des corps se trouvaient réduits d'un tiers ou d'un quart; que ceux de Lannes, Davout, Soult, Augereau, Ney, Bernadotte, en y ajoutant la garde, les grenadiers Oudinot, la cavalerie de Murat, ne formaient pas plus de cent et quelques mille hommes[18]; et que laissant Lannes et Oudinot sur sa droite, n'ayant qu'une chance fort incertaine d'amener Bernadotte vers sa gauche, il devait lui rester 75 mille hommes tout au plus, pour livrer bataille au général Benningsen, qui en avait 90 mille avec les Prussiens.

Malgré cette infériorité numérique, Napoléon, comptant sur ses soldats et sur les routes, qui semblaient permettre des concentrations rapides, entra en campagne, le cœur plein d'espérance. Il écrivit à l'archichancelier Cambacérès et à M. de Talleyrand, qu'il avait levé ses cantonnements, pour profiter d'une belle gelée et d'un beau temps; que les chemins étaient superbes; qu'il ne fallait rien dire à l'impératrice, pour ne pas lui causer d'inquiétudes inutiles, mais qu'il était en plein mouvement, et qu'il en coûterait cher aux Russes, s'ils ne se ravisaient pas.

Fév. 1807.
Napoléon quitte Varsovie pour se mettre à la tête de l'armée.

Parti le 30 de Varsovie, Napoléon était le 30 au soir à Prasznitz, et le 31 à Willenberg. Murat l'ayant devancé, avait réuni en toute hâte ses régiments de cavalerie, sauf les cuirassiers dispersés le long de la Vistule, et formait l'avant-garde du maréchal Soult, déjà concentré sur Willenberg. (Voir la carte no 38.) Le maréchal Davout avait exécuté des marches forcées pour se rendre à Myszniec, le maréchal Augereau pour se rendre à Neidenbourg. Pendant ce temps, le maréchal Ney avait rassemblé ses divisions à Hohenstein, prêt à se porter en avant dès que le gros de l'armée aurait dépassé sa droite. Le maréchal Bernadotte, rétrogradant lentement, était venu s'établir en arrière de la gauche de Ney, à Loebau, puis à Strasbourg, et enfin aux environs de Thorn. Jusqu'ici tout se passait à souhait. L'ennemi avait, par sa colonne de droite, suivi pas à pas le mouvement du maréchal Bernadotte, et par celle de gauche, s'était à peine avancé vers Allenstein. Une inconcevable inaction le retenait depuis quelques jours dans cette position. Le général Benningsen, plein de hardiesse quand il avait fallu projeter une grande manœuvre sur la basse Vistule, hésitait maintenant qu'il s'agissait de s'engager dans cette manœuvre audacieuse, qui était fort au-dessus de ses facultés et de celles de son armée. Il faut, pour se hasarder dans de telles entreprises, la confiance qu'inspire l'habitude de la victoire, et de plus l'expérience des diverses péripéties à travers lesquelles on est condamné à passer avant d'arriver au succès. Subite hésitation du général Benningsen lorsqu'il faut s'engager sur la basse Vistule. Le général Benningsen, qui n'avait ni cette confiance, ni cette expérience, flottait entre mille incertitudes, donnant aux autres et à lui-même les faux prétextes dont se couvre l'irrésolution, tantôt disant qu'il attendait ses vivres et ses munitions, tantôt affectant de croire, ou croyant véritablement que le mouvement rétrograde du corps de Bernadotte était commun à toute l'armée française, et qu'on avait obtenu le résultat désiré, puisque Napoléon s'apprêtait à quitter la Vistule. Du reste son hésitation, quoique assez ridicule après l'annonce fastueuse d'une vaste opération offensive, assurait son salut, car plus il se serait engagé sur la basse Vistule, plus aurait été profond l'abîme dans lequel il serait tombé. Toutefois, cette hésitation elle-même, en se prolongeant deux ou trois jours encore, pouvait le perdre tout autant qu'un mouvement plus prononcé, car dans cet intervalle Napoléon continuait de s'élever sur le flanc gauche de l'armée russe.