Mai 1807.
On a recours à l'Empereur pour avoir son avis.

Heureusement il était à une trentaine de lieues, et on pouvait avoir sa réponse en quarante-huit heures. Il serait même venu la donner en personne, si la présence du roi de Prusse et de l'empereur de Russie au quartier général de Bartenstein, ne lui eût fait craindre de leur part quelque entreprise contre ses quartiers d'hiver. Napoléon veut qu'on persiste dans l'emploi des moyens réguliers, et réprimande le maréchal Lefebvre. Dès qu'il eut reçu la lettre du maréchal Lefebvre, il se hâta de modérer les ardeurs de ce vieux soldat, en lui adressant une forte réprimande. Il lui reprocha vivement son impatience, son dédain pour la science qu'il n'avait pas, son mauvais langage à l'égard des auxiliaires.—Vous ne savez, lui écrivit-il, que vous plaindre, injurier nos alliés, et changer d'avis au gré du premier venu. Vous vouliez des troupes, je vous en ai envoyé; je vous en prépare encore, et, comme un ingrat, vous continuez à vous plaindre, sans songer même à me remercier. Vous traitez les alliés, et notamment les Polonais et les Badois, sans aucun ménagement. Ils ne sont pas habitués au feu, mais cela viendra. Croyez-vous que nous fussions aussi braves en quatre-vingt-douze, que nous le sommes aujourd'hui, après quinze ans de guerre? Ayez donc de l'indulgence, vieux soldat que vous êtes, pour les jeunes soldats qui débutent, et qui n'ont pas encore votre sang-froid au milieu du danger. Le prince de Baden, que vous avez auprès de vous (ce prince s'était mis à la tête des Badois et assistait au siége de Dantzig), a voulu quitter les douceurs de la cour, pour mener ses troupes au feu. Témoignez-lui des égards, et tenez-lui compte d'un zèle que ses pareils n'imitent guère. La poitrine de vos grenadiers, que vous voulez mettre partout, ne renversera pas des murailles. Il faut laisser faire vos ingénieurs, et écouter les avis du général Chasseloup, qui est un savant homme et auquel vous ne devez pas ôter votre confiance, sur le dire du premier petit critiqueur, se mêlant de juger ce qu'il est incapable de comprendre. Réservez le courage de vos grenadiers pour le moment où la science dira qu'on peut l'employer utilement, et, en attendant, sachez avoir de la patience. Quelques jours perdus, que je ne saurais du reste comment employer aujourd'hui, ne méritent pas que vous fassiez tuer quelques mille hommes, dont il est possible d'économiser la vie. Montrez le calme, la suite, l'aplomb, qui conviennent à votre âge. Votre gloire est dans la prise de Dantzig; prenez cette place et vous serez content de moi.—

Continuation du siége conformément aux règles.

Il n'en fallait pas davantage pour calmer le maréchal. Il se résigna donc à laisser continuer les opérations du siége selon toutes les règles de l'art. Bien qu'on eût porté le camp de Nehrung sur la basse Vistule, et qu'on eût barré le passage du canal et du fleuve, l'investissement ne pouvait devenir complet que par la prise de l'île de Holm, et ce n'était aussi que par la prise de cette île qu'on pouvait faire tomber une foule de redoutes, celle de Kalke-Schanze surtout, qui prenait nos tranchées à revers, les incommodait de son feu et en ralentissait le progrès, à cause des traverses qu'il fallait ajouter à nos ouvrages. Occupation de l'île de Holm dans la nuit du 6 au 7 mai. Sans avoir toutes les troupes qu'on aurait désirées pour pousser le siége rapidement, on en avait assez néanmoins pour faire une tentative sur l'île de Holm. La nuit du 6 au 7 mai fut consacrée à cette entreprise. Ordre fut donné au général Gardanne d'y concourir de son côté, en se portant vers le canal de Laake, et en essayant de le passer sur des radeaux. (Voir la carte no 41.) Huit cents hommes, descendant de la gauche du quartier général sur le bord de la Vistule, durent traverser le fleuve en deux fois et exécuter la principale attaque. À dix heures du soir, douze barques furent amenées vis-à-vis le village de Schellmühl, sans que l'ennemi s'en aperçût. À une heure de la nuit, les barques portant des détachements du régiment de la garde de Paris, des 2e et 12e légers, et cinquante soldats du génie, partirent de la rive gauche, et abordèrent dans l'île de Holm. L'ennemi dirigea sur les embarcations quelques coups de canon à mitraille. Nos troupes malgré ce feu s'élancèrent à terre. Les grenadiers de la garde de Paris coururent sur la redoute la plus rapprochée, sans tirer un coup de fusil, et l'enlevèrent aux Russes qui la défendaient. Au même instant, cent hommes du 2e léger, cent hommes du 12e, coururent également sur deux autres redoutes, l'une construite à la pointe de l'île, l'autre à une maison dite la maison blanche. Ils essuyèrent une première décharge, mais marchèrent si vite, qu'en quelques minutes les redoutes furent conquises et les Russes pris. Nos troupes s'élancèrent avec la même rapidité sur les autres ouvrages, et, en une demi-heure, eurent occupé la moitié de l'île, et fait cinq cents prisonniers. Pendant que cette opération s'achevait si promptement, les douze barques employées au passage de la Vistule amenaient une seconde colonne, composée de Badois et de soldats de la légion du Nord, laquelle prit à droite, et se dirigea vers la partie de l'île qui regarde la ville de Dantzig. Ces troupes, animées par l'exemple que venaient de leur donner les Français, se jetèrent hardiment sur les postes ennemis, les surprirent, les désarmèrent, et enlevèrent en un instant 200 hommes et 200 chevaux d'artillerie. Le général Gardanne avait de son côté passé dans l'île, en franchissant le canal de Laake. Dès lors cette conquête importante se trouvait assurée.

Prise de la redoute de Kalke-Schanze.

C'était une occasion favorable pour s'emparer de la redoute si incommode de Kalke-Schanze, prise et perdue au commencement du siége. (Voir la carte no 41.) Cette redoute, entourée d'eau et ouverte à la gorge du côté de l'île de Holm, devait sa principale force à l'appui qu'elle recevait de cette île. Au moment même où nos deux colonnes envahissaient l'île de Holm, un détachement de Saxons et de soldats de la légion du Nord, conduit par le chef de bataillon Roumette, entra dans les fossés de la redoute avec de l'eau jusqu'aux aisselles, se jeta sur les palissades, les franchit, et, malgré une vive fusillade, resta maître de l'ouvrage, dans lequel on prit 180 Prussiens, 4 officiers et plusieurs pièces de canon.

Cette suite de coups de main nous valut 600 prisonniers, 17 bouches à feu, coûta 600 hommes morts ou blessés à l'ennemi, nous procura surtout la possession de l'île de Holm, qui complétait l'investissement de Dantzig, et faisait cesser des feux très-nuisibles pour nos tranchées. Grâce à la rapidité de l'exécution, notre perte avait été fort insignifiante.

Assaut du chemin couvert au saillant de la demi-lune.

Nos travaux d'approche étaient arrivés au saillant de la demi-lune. On avait ouvert une tranchée circulaire qui embrassait ce saillant et le débordait tant à droite qu'à gauche. Le moment était venu de donner l'assaut au chemin couvert. On appelle de ce nom le rebord intérieur du fossé, le long duquel les assiégés circulent et se défendent, à l'abri d'une rangée de petites palissades. Dans la nuit du 7 au 8, un détachement du 19e de ligne et du 12e léger, précédé de cinquante soldats du génie armés de haches et de pelles, sous la conduite des officiers du génie Barthélemy et Beaulieu, du chef de bataillon d'infanterie Bertrand, déboucha par les deux extrémités de la tranchée circulaire, et s'avança vivement sur le chemin couvert. Une grêle de balles accueillit ce détachement. Les soldats du génie, marchant en tête, se jetèrent la hache à la main sur les palissades, et en abattirent quelques-unes. Nos fantassins, pénétrant à leur suite dans le chemin couvert, le parcoururent sous la mitraille qui pleuvait des murs de la place. Ils se portèrent ensuite sur les forts blockhaus qui avaient été construits dans les angles rentrants de l'enceinte. Mais ils essuyèrent un feu de mousqueterie tellement vif, qu'ils furent obligés de revenir au saillant de la demi-lune. Le chemin couvert n'en resta pas moins en leur possession. Pendant ce temps, les mineurs avaient couru de tous côtés, pour s'assurer qu'il n'y avait pas de mines commencées, et, suivant l'usage, disposées de manière à faire sauter le terrain conquis par les assiégeants. Un sergent du génie aperçut en effet au saillant de la demi-lune un puits de mine. Il s'y jeta, le sabre au poing, trouva douze Prussiens qui travaillaient à des rameaux de mine, et, profitant de la terreur que leur inspirait son apparition subite, les fit tous prisonniers. Il bouleversa ensuite l'ouvrage. Ce brave homme, dont le nom mérite d'être conservé, se nommait Chopot.

L'assaut du chemin couvert, qui est toujours l'une des opérations les plus meurtrières d'un siége régulier, nous coûta 17 tués et 76 blessés, perte assez grande, si on songe au petit nombre d'hommes employés sur un terrain aussi étroit. Maîtres du chemin couvert de la demi-lune, nous étions établis au bord du fossé. Il fallait y descendre, renverser ensuite la rangée de grandes palissades, qui en occupait le fond, puis enlever d'assaut les talus gazonnés, qui tenaient lieu d'escarpes en maçonnerie. Ce n'étaient pas là des entreprises faciles. Il fallait d'ailleurs exécuter au saillant du bastion de gauche la même opération que nous venions d'exécuter au saillant de la demi-lune, pour n'être pas mitraillés de flanc par ce bastion, quand nous attaquerions la demi-lune elle-même.

Travaux d'approche dirigés vers le bastion de gauche.

On s'établit donc sur le fossé, on s'y couvrit avec les précautions ordinaires, et l'on continua de cheminer vers la gauche, pour s'approcher du saillant du bastion. Les journées des 8, 9, 10, 11, 12 et 13 mai, furent employées à ce travail, devenu horriblement dangereux, car, à cette proximité, les boulets de l'ennemi bouleversaient les sapes, pénétraient dans les tranchées, y emportaient les hommes, et souvent faisaient écrouler sur eux les épaulements qu'ils avaient laborieusement élevés. La mousqueterie n'était pas à cette distance d'un effet moins terrible que l'artillerie. Le sable que nos soldats remuaient s'éboulait à chaque instant, et il fallait recommencer plusieurs fois les mêmes ouvrages. Enfin, les nuits devenues très-courtes en mai, car tout le monde sait que plus on approche du pôle, plus les nuits sont longues en hiver, courtes en été, nous laissaient à peine quatre heures de travail sur vingt-quatre. Le maréchal Lefebvre, toujours plus impatient, demandait instamment qu'on lui rendît l'assaut praticable, en abattant la ligne de palissades qui garnissait le fond du fossé. Le génie disait que c'était à l'artillerie à les détruire par des coups de ricochet. L'artillerie, craignant que le terrain ne fût miné, répondait qu'elle n'avait pas de place pour ses batteries. La difficulté que nous rencontrions ici était une preuve des propriétés défensives du bois, car, parvenus au bord du fossé, si nous avions eu en face une muraille en maçonnerie, au lieu d'une rangée de palissades, nous eussions établi une batterie de brèche, démoli cette muraille en quarante-huit heures, rempli le fossé de ses débris et monté à l'assaut. Mais le boulet fracassait la tête de quelques-unes de ces palissades, souvent les écorchait à peine et n'en renversait aucune. L'instant décisif approchait; l'impatience était extrême; l'on touchait à ce moment d'un siége où l'assiégé fait ses derniers efforts de résistance, et où l'assiégeant, pour en finir, est disposé à tenter les plus grands coups d'audace.

Nouvelle d'un secours apporté à la place.

Mais soudain la nouvelle se répandit chez les assiégés comme chez les assiégeants, qu'une armée russe arrivait au secours de Dantzig. Il y avait long-temps en effet que ce secours était promis, et on avait lieu de s'étonner qu'il ne fût pas encore arrivé. Les souverains de Prusse et de Russie, réunis alors à leur quartier général, savaient dans quel péril se trouvait Dantzig. Ils n'ignoraient pas de quelle importance il était pour eux d'en empêcher la conquête, car, tant qu'ils conservaient cette place, ils tenaient en échec la gauche de Napoléon, ils rendaient précaire son établissement sur la Vistule, ils l'obligeaient à se priver de vingt-cinq mille hommes, employés ou au blocus ou au siége; ils lui fermaient enfin le plus vaste dépôt de subsistances qui existât dans le Nord. S'ils devaient tôt ou tard reprendre l'offensive, il valait la peine de se hâter pour un motif aussi grave. Diverses manières de secourir Dantzig. Ils avaient pour secourir Dantzig deux moyens directs: ou d'attaquer Napoléon sur la Passarge, afin de lui enlever les positions à l'abri desquelles il couvrait le siége, ou bien d'expédier un corps considérable, soit par terre en suivant le Nehrung, soit par mer en embarquant leurs troupes à Kœnigsberg, pour les débarquer au fort de Weichselmünde. Les Anglais, malgré beaucoup de promesses, ne font rien pour leurs alliés. Il y avait bien aussi un troisième moyen, mais qui ne dépendait pas d'eux, c'était un débarquement de vingt cinq mille Anglais, débarquement cent fois promis, cent fois annoncé, jamais exécuté. Il est certain que si les Anglais avaient tenu parole à leurs alliés, et, qu'au lieu de garder une partie de leurs forces en Angleterre, pour faire face au camp de Boulogne, d'en envoyer une autre à Alexandrie pour mettre la main sur l'Égypte, et une autre encore sur les bords de la Plata pour s'emparer des colonies espagnoles, ils eussent jeté une armée soit à Stralsund, soit à Dantzig, lorsque nous avions à peine trois ou quatre régiments français dispersés dans la Poméranie, ils auraient pu changer le cours des événements, ou du moins nous causer de grands embarras. Napoléon, en effet, se serait vu forcé de détacher vingt mille hommes de la grande armée, et, si on l'eût attaqué dans ce même moment sur la Passarge, il aurait été privé d'une notable portion de ses forces pour tenir tête à la principale armée russe.

Mais les Anglais ne songeaient pas à venir en aide à leurs alliés. Mettre le pied sur le continent les effrayait trop. Employer leurs troupes à prendre des colonies leur convenait davantage. D'ailleurs un changement de ministère, dont nous ferons connaître bientôt les causes et les effets, rendait à Londres toutes les résolutions incertaines. Le seul secours envoyé à Dantzig fut celui de trois corvettes, chargées de munitions, et commandées par des officiers intrépides, qui avaient ordre de remonter la Vistule pour pénétrer à tout prix dans la place.

Les souverains de Prusse et de Russie, réunis à Bartenstein, délibèrent sur les moyens de secourir Dantzig.

Il ne fallait donc compter que sur les troupes prussiennes et russes pour secourir efficacement Dantzig. Les deux souverains, réunis à Bartenstein, en délibérèrent avec leurs généraux, et eurent la plus grande peine à se mettre d'accord. Une raison, le défaut de vivres, s'opposait au projet qui aurait été le plus convenable, et qui aurait consisté à reprendre immédiatement les opérations actives. La terre n'était pas encore assez fécondée par le soleil, pour suffire à la nourriture des hommes et des chevaux. On avait peu de magasins, on pouvait tout au plus fournir du grain et de la viande aux hommes, et quant aux chevaux, on était réduit à leur donner à manger le chaume qui recouvrait les huttes des paysans de la vieille Prusse. On pensait donc qu'il fallait attendre que l'herbe fût assez haute pour nourrir les chevaux. C'était la même raison qui retenait Napoléon sur la Passarge. Mais lui n'avait pas une place importante à sauver; chaque jour au contraire lui apportait des forces, et lui permettait de faire un pas de plus vers les murs de Dantzig.

On se décide à envoyer un secours de quelques mille hommes à Dantzig, soit par le Nehrung, soit par la mer.

Dans cette situation, les deux souverains alliés adoptèrent de tous les moyens de secours le plus médiocre, et résolurent d'envoyer une dizaine de mille hommes, moitié par la langue de terre du Nehrung, moitié par la mer et le fort de Weichselmünde. Le projet était de forcer la ligne d'investissement, d'enlever le camp français du Nehrung, en débouchant sur ce camp, soit du fort de Weichselmünde, soit du Nehrung même par la route de Kœnigsberg, de pénétrer ensuite dans l'île de Holm, de rétablir les communications avec Dantzig, d'entrer dans la place, et, si on réussissait dans toutes ces opérations, de faire une sortie générale contre le corps assiégeant, pour détruire ses travaux, et le contraindre à lever le siége. Il aurait fallu pour cela beaucoup plus de dix mille hommes, et surtout qu'ils fussent très-habilement conduits.

Un corps de troupes légères et de cavalerie, marche sur Dantzig par le Nehrung.

Un corps prussien et russe, composé en grande partie de cavalerie, sous la conduite du colonel Bulow, dut traverser dans des chaloupes la passe de Pillau, aborder à la pointe du Nehrung, et cheminer sur cet étroit banc de sable, pendant les vingt lieues qui séparent Pillau de Dantzig. Un corps d'infanterie russe est embarqué à Pillau, et envoyé par mer à Weichselmünde. Huit mille hommes, pour la plupart Russes, furent embarqués à Pillau sur des bâtiments de transport, et escortés par des vaisseaux de guerre anglais jusqu'au fort de Weichselmünde. Ils étaient sous les ordres du général Kamenski, le fils de ce vieux général, qui avait un instant commandé l'armée russe, au début de la campagne d'hiver. Arrivés le 12 mai à l'embouchure de la Vistule, ils furent débarqués sur les jetées extérieures, sous la protection du canon de Weichselmünde. Pendant ce même temps, des démonstrations avaient lieu contre tous nos quartiers d'hiver. On simulait devant Masséna un passage du Bug, comme si on avait voulu agir à l'autre extrémité du théâtre de la guerre. On faisait circuler beaucoup de patrouilles en face de nos cantonnements de la Passarge. Enfin le corps destiné à parcourir le Nehrung se portait rapidement sur les postes détachés que nous avions à l'extrémité de ce banc de sable, et les obligeait à se replier.

Inquiétudes du maréchal Lefebvre en apprenant la tentative des Russes pour secourir Dantzig.

Le rassemblement à Pillau des deux corps, qui devaient, par des voies diverses, aller au secours de Dantzig, avait été signalé. Des bruits sortis de la place assiégée avaient confirmé les nouvelles de Pillau, et c'était assez pour jeter le maréchal Lefebvre dans les plus vives anxiétés. Il s'était hâté, sans même recourir à l'Empereur, d'appeler à lui le général Oudinot, qui se trouvait dans l'île de Nogath avec la division des grenadiers, laquelle devait faire partie du corps de réserve destiné au maréchal Lannes. Il avait en même temps écrit de tous côtés, pour demander du secours aux chefs de troupes placés dans son voisinage.

Mais Napoléon, à qui vingt-quatre heures suffisaient pour expédier un courrier de Finkenstein à Dantzig, avait d'avance pourvu à tout. Il réprimanda le maréchal Lefebvre, du reste avec douceur, pour cette manière d'agir. Il le rassura par la nouvelle de prompts secours, lesquels préparés de longue main, ne pouvaient manquer d'arriver à temps. Napoléon était peu ému des puériles démonstrations faites sur sa droite, car il savait trop bien discerner à la guerre la feinte des projets réels, pour qu'il fût possible de l'abuser. Il avait d'ailleurs bientôt appris d'une manière certaine, qu'on se bornerait à diriger sur Dantzig un gros détachement, soit par le Nehrung, soit par la mer, et il avait proportionné ses précautions à la gravité du danger.

Renforts envoyés au maréchal Lefebvre.

Le maréchal Mortier, devenu entièrement disponible, par la conclusion définitive de l'armistice avec les Suédois, avait reçu l'ordre de hâter sa marche, et de se faire précéder à Dantzig par une portion de ses troupes. En conséquence de cet ordre, le 72e de ligne venait d'arriver au camp du maréchal Lefebvre, au moment des plus grandes agitations de celui-ci. La réserve du maréchal Lannes, préparée dans l'île de Nogath, commençait à se former, et, en attendant, la belle division des grenadiers Oudinot, qui en était le noyau, avait été placée entre Marienbourg et Dirschau, à deux ou trois marches de Dantzig. Le 3e de ligne, tiré de Braunau, et fort de 3,400 hommes, stationnait aussi dans l'île de Nogath. Les ressources étaient donc très-suffisantes. Napoléon ordonna à l'une des brigades du général Oudinot de se porter à Furstenwerder, d'y jeter un pont, et de se tenir prête à passer le bras de la Vistule, qui sépare l'île de Nogath du Nehrung. (Voir la carte no 38.) La cavalerie étant répandue surtout dans les pâturages de la basse Vistule, aux environs d'Elbing, il ordonna au général Beaumont de prendre un millier de dragons, de se porter à Furstenwerder, de laisser filer le corps ennemi qui cheminait sur le Nehrung, de le couper lorsqu'il aurait dépassé Furstenwerder, et de lui faire le plus de prisonniers qu'il pourrait. Enfin il enjoignit au maréchal Lannes de marcher avec les grenadiers Oudinot sur Dantzig, de n'y point fatiguer ses troupes en les employant aux travaux de siége, mais de les tenir en réserve pour les précipiter sur les Russes, dès qu'ils essayeraient de prendre terre aux environs de Weichselmünde.

Ces dispositions prescrites à temps, grâce à une prévoyance qui faisait tout à propos, amenèrent autour de Dantzig plus de troupes qu'il n'en fallait pour conjurer le péril. Débarquement des troupes russes à Weichselmünde le 12 mai. Les Russes avaient commencé à débarquer le 12 mai. Des hauteurs sablonneuses que nous occupions, on les voyait distinctement sur les jetées du fort de Weichselmünde. Ils ne furent entièrement débarqués et réunis en avant de Weichselmünde, que le 14 au soir. Des avis réitérés, adressés dans l'intervalle au maréchal Lannes, lui firent hâter sa marche, et, le 14, il arrivait sous les murs de Dantzig avec les grenadiers Oudinot, moins les deux bataillons laissés à Furstenwerder. Le 72e était déjà au camp. Le maréchal Mortier avec le reste de son corps se trouvait à une marche en arrière.

Le maréchal Lefebvre, rassuré par ces renforts, avait envoyé au général Gardanne, qui commandait le camp de la basse Vistule dans le Nehrung, le régiment de la garde municipale de Paris, et attendait, avant de lui expédier de nouveaux secours, que le dessein des Russes fût clairement dévoilé, car ils pouvaient déboucher du fort de Weichselmünde, ou sur la rive droite, pour attaquer le camp du général Gardanne, ou sur la rive gauche, pour attaquer le quartier général.

Vains efforts des Russes pour débloquer Dantzig, et brillant combat du 15 mai.

Le 15 mai, à trois heures du matin, les Russes sortirent, au nombre de 7 à 8 mille hommes, du fort de Weichselmünde, et marchèrent à l'attaque de nos positions du Nehrung. (Voir la carte no 41.) Ces positions commençaient à la pointe de l'île de Holm, là même où le canal de Laake se réunit à la Vistule, s'étendaient sous forme d'épaulement palissadé jusqu'au bois qui couvre cette partie du Nehrung, étaient protégées en cet endroit par de nombreux abatis, et finissaient à des dunes de sable le long de la mer. Le général Schramm, passé sous les ordres du général Gardanne, défendait cette ligne avec un bataillon du 2e léger, un détachement du régiment de la garde de Paris, un bataillon saxon, une partie du 19e de chasseurs, et quelques Polonais à cheval sous le capitaine Sokolniki, qu'on a déjà vu se distinguer à ce siége. Le général Gardanne se tenait en arrière avec le reste de ses forces, soit pour venir au secours des troupes qui défendaient les retranchements, soit pour parer à une sortie de la place. Le maréchal Lefebvre, en apercevant des hauteurs du Zigankenberg le mouvement des Russes, lui avait envoyé, dès le matin, un bataillon du 12e léger. Un peu après, le maréchal Lannes était parti lui-même avec quatre bataillons de la division d'Oudinot, et avait cheminé sur les digues qui traversaient le pays plat situé à notre droite, le génie n'ayant pas encore pu établir un pont vers notre gauche, pour communiquer directement avec le camp du Nehrung par la basse Vistule.

Les Russes s'avancèrent en trois colonnes, l'une dirigée le long de la Vistule en face de nos redoutes, la seconde contre le bois et les abatis qui en garantissaient l'accès, la troisième composée de cavalerie destinée à longer la mer. Une quatrième était restée en réserve, pour porter secours à celle des trois qui faiblirait. Les corvettes anglaises, arrivées en même temps, devaient pour leur part remonter la Vistule, détruire les ponts dont on supposait l'existence, prendre nos ouvrages à revers, et seconder le mouvement des Russes par le feu de 60 pièces de gros calibre. Mais le vent ne favorisa pas cette disposition, et les corvettes demeurèrent forcément à l'embouchure de la Vistule.

Les colonnes russes marchèrent avec vigueur à l'attaque de nos positions. Nos soldats placés derrière des retranchements en terre, les attendirent avec sang-froid, et les fusillèrent de très-près. Les Russes n'en furent pas ébranlés, s'approchèrent jusqu'au pied des redoutes, mais ne purent les franchir. À chaque tentative repoussée, nos soldats sautaient par-dessus les retranchements, et poursuivaient les Russes à la baïonnette. La colonne qui s'était dirigée sur les abatis, ayant un obstacle moins solide à vaincre, essaya de pénétrer dans le bois, et de s'y établir. Elle fut arrêtée comme la première, mais elle revint à la charge, et engagea une suite de combats corps à corps avec nos troupes. La lutte sur ce point fut longue et opiniâtre. La colonne de cavalerie, chargée de longer la mer, resta en observation devant nos détachements de cavalerie, sans faire aucun mouvement sérieux. L'action durait depuis plusieurs heures, et nos troupes employées à la défense des ouvrages, ne comptant pas plus de 2,000 hommes, en face de 7 à 8 mille, car le général Gardanne était obligé de veiller avec le reste sur les débouchés de la place, nos troupes étaient épuisées, et elles auraient fini par succomber sous ces attaques réitérées, si un bataillon de la garde de Paris, envoyé par le général Gardanne, et le bataillon du 12e léger parti du quartier général, ne leur eussent apporté un secours décisif. Ces braves bataillons dirigés par le général Schramm se jetèrent sur les Russes et les repoussèrent. Tout le monde, ranimé par cet exemple, s'élança sur eux, et on les ramena jusqu'aux glacis du fort de Weichselmünde.

Cependant le général Kamenski avait ordre de faire les plus grands efforts pour secourir Dantzig. Il ne voulut donc pas se renfermer dans le fort, sans avoir essayé une dernière tentative. Il joignit aux troupes qui venaient de combattre la réserve qui n'avait pas encore donné, et s'avança de nouveau sur nos retranchements, si vivement, si infructueusement attaqués. Mais il était trop tard. Le maréchal Lannes et le général Oudinot avaient amené au général Schramm le renfort de quatre bataillons de grenadiers. Il leur suffit d'un seul de ces quatre bataillons pour mettre fin au combat. Le général Oudinot, à la tête de ce bataillon, ralliant autour de lui la masse de nos troupes, puis les ramenant en avant, culbuta les Russes, et encore une fois les poussa la baïonnette dans les reins jusque sur les glacis du fort de Weichselmünde, où il les contraignit à se renfermer définitivement. Cette action devait être et fut la dernière.

Les Russes laissèrent deux mille hommes sur le champ de bataille, la plupart morts ou blessés, quelques-uns prisonniers. Notre perte à nous fut de 300 hommes hors de combat. Le général Oudinot eut un cheval tué par un boulet, qui, passant entre lui et le maréchal Lannes, faillit tuer ce dernier. Le moment n'était pas encore arrivé où l'illustre maréchal devait succomber à tant d'exploits répétés! La destinée, avant de le frapper, lui réservait encore de brillantes journées.

Tentatives des corvettes anglaises pour forcer la Vistule, et jeter des munitions dans la place.

Dès lors, le maréchal Lefebvre ne pouvait plus conserver d'inquiétudes, ni le maréchal Kalkreuth d'espérances. Cependant les commandants des corvettes envoyées d'Angleterre pour secourir Dantzig tenaient à exécuter leurs instructions. La place ayant surtout besoin de munitions, le capitaine de la Dauntless voulut profiter d'une forte brise du nord pour remonter la Vistule. Mais à peine avait-il dépassé le fort de Weichselmünde et approché de nos redoutes, qu'il fut assailli par un feu violent d'artillerie. Les troupes sortirent des retranchements, et, joignant le feu de la mousqueterie à celui du canon, mirent la corvette anglaise dans un tel état, que bientôt elle fut réduite à l'impossibilité de gouverner. L'une de ces corvettes est prise. Elle vint échouer sur un banc de sable, où elle fut obligée d'amener son pavillon. Elle contenait une grande quantité de poudre et des dépêches pour le maréchal Kalkreuth.

Difficultés des derniers travaux d'approche.

La place restait donc absolument abandonnée à elle-même. Malheureusement les opérations du siége devenaient à chaque instant plus difficiles. On était logé au bord du fossé; on avait entrepris déjà d'y descendre; mais la nature de ce sol, qui s'éboulait sans cesse, l'immense quantité d'artillerie dont disposait l'ennemi, et qui lui permettait d'accabler nos tranchées de ses bombes, rendaient les travaux aussi lents que périlleux. Descente du fossé. Il fallait cependant, quoi qu'il pût en coûter, parvenir dans le fond du fossé, et aller, la hache à la main, couper une assez large rangée de palissades, pour ouvrir le chemin aux colonnes d'attaque. On commença donc à descendre dans le fossé en se servant de passages blindés, c'est-à-dire, en s'avançant sous des châssis couverts de terre et de fascines. Plusieurs fois les bombes de l'ennemi percèrent les blindages et écrasèrent les hommes qu'ils abritaient. Mais rien ne pouvait décourager nos troupes du génie. Sur six cents soldats de cette arme, près de trois cents avaient succombé. La moitié des officiers étaient morts ou blessés. Au nombre des obstacles qu'on avait à vaincre, se trouvait le blockhaus construit dans l'angle rentrant que la demi-lune formait avec le bastion. On résolut de faire sauter par la mine cet ouvrage qui résistait même au boulet. Une mine qui n'avait pas été poussée assez près du blockhaus éclata, le couvrit de terre, mais le rendit plus difficile encore à détruire. On s'établit alors sur l'entonnoir de la mine, on déblaya sous le feu de l'ennemi la terre qui entourait le blockhaus, auquel on mit le feu, et dont on finit ainsi par se délivrer.

Lorsqu'on fut parvenu au fond du fossé, plusieurs soldats du génie essayèrent d'aller, sous le feu même de la place, couper quelques palissades. Il leur fallut une demi-heure pour en détruire trois. Ainsi l'opération devait être des plus longues et des plus meurtrières. On était arrivé au 18 mai. Il y avait quarante-huit jours que la tranchée était ouverte. On n'avait aucun reproche à faire au corps du génie, qui se conduisait avec un dévouement admirable. Doutes élevés au dernier moment sur le choix du point d'attaque. Quelques détracteurs s'en prenaient des lenteurs du siége au général Chasseloup. Le général Kirgener, qui dirigeait en second les travaux, et qui avait conçu d'autres idées sur le choix du point d'attaque, ne cessait de répéter au maréchal Lefebvre, que le Hagelsberg avait été mal choisi, et que c'était là l'unique cause de tous les retards qu'on éprouvait. Il le répéta si souvent, que le maréchal Lefebvre, finissant par le croire, écrivit à l'Empereur le 18 mai, pour se plaindre du général Chasseloup, et pour attribuer la longue résistance de la place au mauvais choix du point d'attaque, disant que le Bischoffsberg eut présenté bien moins de difficultés.

Napoléon veut qu'on persiste dans le choix qu'on a fait du Hagelsberg, et met fin aux divagations du maréchal Lefebvre.

La plainte dans ce moment ne remédiait à rien, eût-elle été aussi fondée qu'elle l'était peu. Mais Napoléon, qui ne cessait de veiller au siége, ne fit pas attendre sa réponse.—Je vous croyais, écrivit-il au maréchal Lefebvre, plus de caractère et d'opinion. Est-ce à la fin d'un siége qu'il faut se laisser persuader par des inférieurs, que le point d'attaque est à changer, décourager ainsi l'armée, et déconsidérer son propre jugement? Le Hagelsberg est bien choisi. C'est par le Hagelsberg que Dantzig a toujours été attaqué. Donnez votre confiance à Chasseloup, qui est le plus habile, le plus expérimenté de vos ingénieurs; ne prenez conseil que de lui et de Lariboisière, et chassez tous les petits critiqueurs.—

Le maréchal Lefebvre fut donc obligé de persister dans le premier choix et d'attendre les effets lents, mais sûrs, d'un art qui lui était étranger. Les troupes du génie, se prodiguant, étaient parvenues d'un côté au fond du fossé de la demi-lune, et de l'autre au fond du fossé du bastion, forcées, vu l'espace étroit où elles agissaient, de travailler sous les bombes, et de défendre elles-mêmes les travaux contre les sorties de la place. Enfin, à la face du bastion de gauche, qu'on attaquait en même temps que la demi-lune, elles avaient, tantôt avec des feux de fascines, tantôt avec des sacs à poudre, tantôt aussi avec la hache, détruit les palissades, sur une largeur de quatre-vingt-dix pieds. Les troupes du génie ayant ouvert un passage de 90 pieds dans la rangée des palissades, l'assaut est résolu pour le 21 mai. C'était assez pour donner passage aux colonnes d'assaut. Ce moment était impatiemment attendu par les troupes. L'assaut fut résolu pour le 21 mai au soir. Plusieurs colonnes, au nombre de quatre mille hommes, furent amenées dans le fossé, conduites successivement au pied du talus en terre qui s'élevait derrière les palissades, afin qu'elles vissent d'avance l'ouvrage à escalader, et qu'elles apprissent la manière de le gravir. Remplies d'ardeur à cet aspect, elles demandaient à grands cris qu'on leur permît de s'élancer à l'assaut. Trois énormes poutres suspendues par des cordes, au sommet des talus en terre, étaient prêtes à rouler sur les assaillants. Un brave soldat, dont l'histoire doit dire le nom, François Vallé, chasseur du 12e léger, qui avait plusieurs fois aidé les travailleurs du génie à arracher les palissades, offrit d'aller couper les cordes qui soutenaient ces poutres, afin d'en opérer la chute avant l'assaut. Il se saisit d'une hache, gravit les escarpes gazonnées, coupa les cordes, et ne fut atteint d'une balle qu'en terminant cet acte d'héroïsme. Ajoutons qu'il ne fut pas frappé mortellement.

Le maréchal Kalkreuth demande à capituler.

L'heure de l'assaut approchait enfin, lorsque tout à coup on apprit avec grand regret que le maréchal Kalkreuth demandait à capituler.

En effet, le colonel Lacoste s'était présenté en parlementaire, pour remettre au maréchal Kalkreuth les lettres à son adresse, qu'on avait trouvées sur la corvette anglaise, récemment prise. Il arrivait fort à propos pour offrir au lieutenant de Frédéric l'occasion honorable de proposer une capitulation, devenue nécessaire. Le maréchal lia conversation avec le colonel, reconnut la nécessité de se rendre, mais réclama pour la garnison de Dantzig les conditions que la garnison de Mayence avait obtenues autrefois de lui, c'est-à-dire la faculté de sortir sans être prisonnière de guerre, sans déposer les armes, et avec le seul engagement de ne pas servir contre la France avant une année. Le maréchal Lefebvre souscrivit à ces conditions, car il craignait fort de voir le siége se prolonger; mais il demanda le temps de consulter Napoléon. Celui-ci n'était pas si pressé, car il tenait les Russes en respect sur la Passarge, et il aurait volontiers sacrifié quelques jours de plus, pour faire un corps d'armée prisonnier, ne comptant guère sur l'engagement que prenaient les troupes ennemies de ne pas servir avant une année. Il exprima donc un certain regret, mais consentit à la capitulation proposée, en ordonnant au maréchal Lefebvre de dire à M. de Kalkreuth, que c'était par considération pour lui, pour son âge, pour ses glorieux services, et pour sa manière courtoise de traiter les Français, qu'on accordait de si belles conditions. La capitulation fut signée et exécutée le 26.

Le 26 mai, au matin, le maréchal Lefebvre fait sont entrée dans la place de Dantzig.

Le 26 au matin, le maréchal Lefebvre entra dans la place. Il avait offert au maréchal Lannes, au maréchal Mortier, arrivés depuis quelques jours, d'y entrer avec lui; mais ceux-ci ne voulurent pas lui disputer un honneur qui lui appartenait, et qu'il avait mérité sinon par son savoir, au moins par sa bravoure, et par sa constance à vivre deux mois dans ces formidables tranchées. Il fit donc son entrée à la tête d'un détachement de toutes les troupes qui avaient concouru au siége. Celles du génie marchaient naturellement les premières. Cette distinction leur était due à tous les titres, car, sur 600 hommes du génie, la moitié environ avait été mise hors de combat. Aussi Napoléon publia-t-il immédiatement l'ordre du jour suivant:

«Finkenstein, 26 mai 1807.

»La place de Dantzig a capitulé, et nos troupes y sont entrées aujourd'hui à midi.

»Sa Majesté témoigne sa satisfaction aux troupes assiégeantes. Les sapeurs se sont couverts de gloire.»

Causes de la longue résistance de Dantzig.

Ce siége mémorable avait été long, puisque la place avait résisté à cinquante et un jours de tranchée ouverte. Beaucoup de causes contribuèrent à la longueur de cette résistance. La configuration de la place, son vaste développement, la force de la garnison assiégée à peu près égale à l'armée assiégeante, la lente arrivée et l'insuffisance de la grosse artillerie, qui permit à l'ennemi de réserver son feu pour le moment des dernières approches, le petit nombre de bons travailleurs proportionné au petit nombre de bonnes troupes, la nature du sol, s'éboulant sans cesse sous les projectiles, les propriétés défensives du bois, qu'on ne pouvait battre en brèche, et qu'il fallait arracher la pioche ou la hache à la main, enfin une saison affreuse, variable comme l'équinoxe, passant de la gelée à des pluies torrentueuses, toutes ces causes, disons-nous, contribuèrent à prolonger ce siége, qui fut également honorable pour les assiégés et pour les assiégeants. Le maréchal Kalkreuth ne ramena de sa forte garnison que bien peu de soldats. De 18,320 hommes, 7,120 seulement sortirent de Dantzig[30]. Il y avait eu 2,700 morts, 3,400 blessés, 800 prisonniers, 4,300 déserteurs. Le vieil élève de Frédéric s'était montré digne en cette circonstance de la grande école de guerre dans laquelle il avait été nourri.

Le maréchal Lefebvre par sa bravoure, le général Chasseloup par son savoir, Napoléon par sa vaste prévoyance, les troupes du génie par un incroyable dévouement, avaient procuré à l'armée cette importante conquête. Quoique la grosse artillerie eût manqué, c'était un vrai miracle, à cette prodigieuse distance du Rhin, dans cette saison, d'avoir pu tirer de la Silésie, de la Prusse, de la haute Pologne, le matériel nécessaire pour un aussi grand siége. Il eût été facile sans doute à Napoléon, en détachant de la Passarge ou de la Vistule l'un de ses corps d'armée, de terminer beaucoup plus vite la résistance de Dantzig. Mais il n'aurait obtenu cette accélération qu'au prix d'une grave imprudence, car, selon toutes les probabilités, Napoléon devait être, pendant le siége, attaqué par les armées russe et prussienne, et, s'il l'avait été, les vingt mille hommes détachés vers Dantzig, l'auraient grandement affaibli. On ne saurait donc trop admirer l'art avec lequel il choisit cette position de la Passarge, d'où il couvrait à la fois le siége de Dantzig, et faisait face aux armées coalisées qui pouvaient à chaque instant se présenter, l'art surtout avec lequel il profita tantôt des régiments en marche, tantôt des troupes revenant de Stralsund, tantôt de la réserve d'infanterie préparée sur la basse Vistule, pour entretenir autour de Dantzig une force suffisante aux opérations du siége, l'art enfin avec lequel il sut attendre un résultat, qu'il aurait compromis en essayant de le hâter, et qu'il n'aurait eu d'ailleurs aucun intérêt à devancer, car, ne voulant agir offensivement qu'en juin, il importait peu de n'achever qu'en mai la conquête de Dantzig.

La reddition du fort de Weichselmünde suit celle de Dantzig.

Ce n'était pas tout que d'avoir pris Dantzig, il fallait occuper l'embouchure de la Vistule et les abords de la mer, c'est-à-dire le fort de Weichselmünde, qui, bien défendu, aurait exigé une attaque en règle, et entraîné une grande perte de temps. Mais l'effet moral de la conquête de Dantzig nous valut la reddition du fort de Weichselmünde, quarante-huit heures après. La moitié de la garnison ayant déserté, l'autre moitié livra le fort, en demandant à capituler aux mêmes conditions que la garnison de Dantzig. La route du Nehrung jusqu'à Pillau leur servit aux uns et aux autres pour retourner à Kœnigsberg. Outre l'avantage de s'assurer une base d'opération inébranlable sur la Vistule, Napoléon acquérait dans la ville de Dantzig des approvisionnements immenses. Dantzig contenait, avec de grandes richesses, 300 mille quintaux de grain, et surtout plusieurs millions de bouteilles de vin de la meilleure qualité, ce qui allait être pour l'armée, dans ces sombres climats, un sujet de joie et une source de santé. Napoléon charge son aide-de-camp Rapp du commandement de Dantzig. Napoléon envoya tout de suite son aide-de-camp Rapp, sur le dévouement duquel il comptait, pour prendre le commandement de Dantzig, et empêcher les détournements de valeurs. Napoléon fait un voyage à Dantzig, et en tire pour l'armée française une grande quantité de blé et de vin. Il le suivit immédiatement lui-même, et vint passer deux jours à Dantzig, voulant juger par ses propres yeux de l'importance de cette place, des travaux qu'il fallait y ajouter pour la rendre imprenable, des ressources enfin qu'on en pouvait tirer pour l'entretien de l'armée.

Il fit transporter sur-le-champ 18 mille quintaux de blé à Elbing, pour approvisionner les magasins épuisés de cette ville, qui avait déjà fourni 80 mille quintaux de grain. Il expédia un million de bouteilles de vin pour les quartiers de la Passarge. Il vit tous les travaux du siége, approuva ce qui avait été fait, loua beaucoup le général Chasseloup et l'attaque par le Hagelsberg, distribua d'éclatantes récompenses aux officiers de l'armée, et se promit de les dédommager bientôt par des dons magnifiques de tout le butin qu'il leur avait sagement et noblement interdit, en confiant au général Rapp le gouvernement de Dantzig. Il résolut de nommer le maréchal Lefebvre duc de Dantzig, et d'ajouter à ce titre une superbe dotation. Il écrivit à M. Mollien, pour lui prescrire d'acheter sur le trésor de l'armée une terre avec un château, qui rapportât cent mille livres de revenu net, et qui formât l'apanage du nouveau duc. Il recommanda en outre à M. Mollien d'acheter une vingtaine de châteaux, ayant appartenu à d'anciennes familles, et autant que possible situés dans l'Ouest, afin d'en faire présent aux généraux qui lui prodiguaient leur sang, s'appliquant ainsi à renouveler l'aristocratie de la France, comme il renouvelait les dynasties de l'Europe, par les coups de son épée, devenue dans ses mains une sorte de baguette magique, de laquelle s'échappaient la gloire, les richesses et les couronnes.

Il donna les ordres nécessaires pour qu'on relevât tout de suite les ouvrages de Dantzig. Il y plaça comme garnison les 44e et 19e de ligne, qui avaient beaucoup souffert pendant le siége. Il voulut qu'on y réunît tous les régiments provisoires qui n'auraient pas le temps d'arriver à l'armée avant la reprise des opérations offensives. Il assigna à la légion du Nord, dont le dévouement et les fatigues avaient été extrêmes, dont la fidélité n'était pas douteuse, la garde du fort de Weichselmünde. Il fit distribuer une partie des troupes allemandes dans le Nehrung. Il prescrivit aux Saxons, qui étaient bons soldats, mais qui avaient besoin de servir dans nos rangs pour s'attacher à nous, de rejoindre le corps de Lannes, déjà revenu sur la Vistule, et aux Polonais, qu'il désirait aguerrir, de rejoindre le corps de Mortier, destiné également à se transporter sur la Vistule. Les Italiens furent laissés au blocus de Colberg, le reste des Polonais au blocus de la petite citadelle de Graudentz, points de peu d'importance, que nous avions encore à prendre.